XL
La mère Barbeau ne pouvait assez s'émerveiller de l'habileté de la
petite Fadette, et, le soir, elle disait à son homme:—Voilà Sylvinet
qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois; il a mangé de tout
ce qu'on lui a présenté aujourd'hui, sans faire ses grimaces
accoutumées, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de
la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne
m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son
frère. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je
veille.
—Miracle ou non, dit le père Barbeau, cette fille-là a un grand
esprit, et je crois bien que ça doit porter bonheur de l'avoir dans
une famille.
Sylvinet partit trois jours après pour aller quérir son frère à
Arthon. Il avait demandé à son père et à la Fadette, comme une grande
récompense, de pouvoir être le premier à lui annoncer son bonheur.
—Tous les bonheurs me viennent donc à la fois, dit Landry en se
pâmant de joie dans ses bras, puisque c'est toi qui viens me chercher,
et que tu parais aussi content que moi-même.
Ils revinrent ensemble sans s'amuser en chemin, comme on peut croire,
et il n'y eut pas de gens plus heureux que les gens de la Bessonnière
quand ils se virent tous attablés pour souper avec la petite Fadette
et le petit Jeanet au milieu d'eux.
La vie leur fut bien douce à tretous pendant une demi-année; car la
jeune Nanette fut accordée à Cadet Caillaud, qui était le meilleur ami
de Landry après ceux de sa famille. Et il fut arrêté que les deux
noces se feraient en même temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette
une amitié si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle
avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa
sœur. Il n'était plus malade, et de jalousie il n'en était plus
question. Si quelquefois encore il paraissait triste et en train de
rêvasser, la Fadette le réprimandait, et tout aussitôt il devenait
souriant et communicatif.
Les deux mariages eurent lieu le même jour et à la même messe, et,
comme le moyen ne manquait pas, on fit de si belles noces que le père
Caillaud, qui, de sa vie, n'avait perdu son sang-froid, fit mine
d'être un peu gris le troisième jour. Rien ne corrompit la joie de
Landry et de toute la famille, et mêmement on pourrait dire de tout le
pays; car les deux familles, qui étaient riches, et la petite Fadette,
qui l'était autant que les Barbeau et les Caillaud tout ensemble,
firent à tout le monde de grandes honnêtetés et de grandes charités.
Fanchon avait le cœur trop bon pour ne pas souhaiter de rendre le
bien pour le mal à tous ceux qui l'avaient mal jugée. Mêmement par la
suite, quand Landry eut acheté un beau bien qu'il gouvernait on ne
peut mieux par son savoir et celui de sa femme, elle y fit bâtir une
jolie maison, à l'effet d'y recueillir tous les enfants malheureux de
la commune durant quatre heures par chaque jour de la semaine, et elle
prenait elle-même la peine, avec son frère Jeanet, de les instruire,
de leur enseigner la vraie religion, et même d'assister les plus
nécessiteux dans leur misère. Elle se souvenait d'avoir été une enfant
malheureuse et délaissée, et les beaux enfants qu'elle mit au monde
furent stylés de bonne heure à être affables et compatissants pour
ceux qui n'étaient ni riches ni choyés.
Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille? une
chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement à songer
au père Barbeau. Un mois environ après le mariage de son frère et de
sa sœur, comme son père l'engageait aussi à chercher et à prendre
femme, il répondit qu'il ne se sentait aucun goût pour le mariage,
mais qu'il avait depuis quelque temps une idée qu'il voulait
contenter, laquelle était d'être soldat et de s'engager.
Comme les mâles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez
nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit
quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'étonna
grandement de cette résolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner
aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un goût militaire que
personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses père
et mère, frères et sœurs, et Landry lui-même, ne put l'en
détourner, et on fut forcé d'en aviser Fanchon, qui était la meilleure
tête et le meilleur conseil de la famille.
Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se
quitter, Sylvinet avait pleuré, sa belle-sœur aussi; mais ils
avaient l'air si tranquilles et si résolus, qu'il n'y eut plus
d'objections à soulever lorsque Sylvinet dit qu'il persistait, et
Fanchon, qu'elle approuvait sa résolution et en augurait pour lui un
grand bien dans la suite des temps.
Comme on ne pouvait pas être bien sûr qu'elle n'eût pas là-dessus des
connaissances plus grandes encore que celles qu'elle avouait, on n'osa
point résister davantage, et la mère Barbeau elle-même se rendit, non
sans verser beaucoup de larmes. Landry était désespéré; mais sa femme
lui dit:—C'est la volonté de Dieu et notre devoir à tous de laisser
partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m'en
demande pas davantage.
Landry fit la conduite à son frère le plus loin qu'il put, et quand il
lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-là sur son
épaule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre cœur à emporter.
Il revint trouver sa chère femme, qui eut à le soigner; car pendant un
grand mois le chagrin le rendit véritablement malade.
Quant à Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu'à la
frontière; car c'était le temps des grandes belles guerres de
l'empereur Napoléon. Et, quoiqu'il n'eût jamais eu le moindre
goût pour l'état militaire, il commanda si bien à son vouloir, qu'il
fut bientôt remarqué comme bon soldat, brave à la bataille comme un
homme qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux
et soumis à la discipline comme un enfant, en même temps qu'il était
dur à son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reçu
assez d'éducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientôt, et,
en dix années de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite,
il devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le marché.
—Ah! s'il pouvait enfin revenir! dit la mère Barbeau à son mari, le
soir après le jour où ils avaient reçu de lui une jolie lettre pleine
d'amitiés pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les
jeunes et vieux de la famille: le voilà quasiment général, et il
serait bien temps pour lui de se reposer!
—Le grade qu'il a est assez joli sans l'augmenter, dit le père
Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur à une famille de
paysans!
—Cette Fadette avait bien prédit que la chose arriverait, reprit
la mère Barbeau. Oui-da qu'elle l'avait annoncé!
—C'est égal, dit le père, je ne m'expliquerai jamais comment son idée
a tourné tout à coup de ce côté-là, et comment il s'est fait un pareil
changement dans son humeur, lui qui était si tranquille et si ami de
ses petites aises.
—Mon vieux, dit la mère, notre bru en sait là-dessus plus long
qu'elle n'en veut dire; mais on n'attrape pas une mère comme moi, et
je crois bien que j'en sais aussi long que notre Fadette.
—Il serait bien temps de me le dire, à moi! reprit le père Barbeau.
—Eh bien, répliqua la mère Barbeau, notre Fanchon est trop grande
charmeuse, et tellement qu'elle avait charmé Sylvinet plus qu'elle ne
l'aurait souhaité. Quand elle vit que le charme opérait si fort, elle
eût voulu le retenir ou l'amoindrir; mais elle ne le put, et notre
Sylvain, voyant qu'il pensait trop à la femme de son frère, est parti
par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et
approuvé.
—Si c'est ainsi, dit le père Barbeau en se grattant l'oreille, j'ai
bien peur qu'il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavières a
dit, dans les temps, que lorsqu'il serait épris d'une femme, il
ne serait plus si affolé de son frère; mais qu'il n'en aimerait jamais
qu'une en sa vie, parce qu'il avait le cœur trop sensible et trop
passionné.
FIN.
XL
La mère Barbeau ne pouvait assez s'émerveiller de l'habileté de la
petite Fadette, et, le soir, elle disait à son homme:—Voilà Sylvinet
qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois; il a mangé de tout
ce qu'on lui a présenté aujourd'hui, sans faire ses grimaces
accoutumées, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de
la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne
m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son
frère. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je
veille.
—Miracle ou non, dit le père Barbeau, cette fille-là a un grand
esprit, et je crois bien que ça doit porter bonheur de l'avoir dans
une famille.
Sylvinet partit trois jours après pour aller quérir son frère à
Arthon. Il avait demandé à son père et à la Fadette, comme une grande
récompense, de pouvoir être le premier à lui annoncer son bonheur.
—Tous les bonheurs me viennent donc à la fois, dit Landry en se
pâmant de joie dans ses bras, puisque c'est toi qui viens me chercher,
et que tu parais aussi content que moi-même.
Ils revinrent ensemble sans s'amuser en chemin, comme on peut croire,
et il n'y eut pas de gens plus heureux que les gens de la Bessonnière
quand ils se virent tous attablés pour souper avec la petite Fadette
et le petit Jeanet au milieu d'eux.
La vie leur fut bien douce à tretous pendant une demi-année; car la
jeune Nanette fut accordée à Cadet Caillaud, qui était le meilleur ami
de Landry après ceux de sa famille. Et il fut arrêté que les deux
noces se feraient en même temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette
une amitié si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle
avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa
sœur. Il n'était plus malade, et de jalousie il n'en était plus
question. Si quelquefois encore il paraissait triste et en train de
rêvasser, la Fadette le réprimandait, et tout aussitôt il devenait
souriant et communicatif.
Les deux mariages eurent lieu le même jour et à la même messe, et,
comme le moyen ne manquait pas, on fit de si belles noces que le père
Caillaud, qui, de sa vie, n'avait perdu son sang-froid, fit mine
d'être un peu gris le troisième jour. Rien ne corrompit la joie de
Landry et de toute la famille, et mêmement on pourrait dire de tout le
pays; car les deux familles, qui étaient riches, et la petite Fadette,
qui l'était autant que les Barbeau et les Caillaud tout ensemble,
firent à tout le monde de grandes honnêtetés et de grandes charités.
Fanchon avait le cœur trop bon pour ne pas souhaiter de rendre le
bien pour le mal à tous ceux qui l'avaient mal jugée. Mêmement par la
suite, quand Landry eut acheté un beau bien qu'il gouvernait on ne
peut mieux par son savoir et celui de sa femme, elle y fit bâtir une
jolie maison, à l'effet d'y recueillir tous les enfants malheureux de
la commune durant quatre heures par chaque jour de la semaine, et elle
prenait elle-même la peine, avec son frère Jeanet, de les instruire,
de leur enseigner la vraie religion, et même d'assister les plus
nécessiteux dans leur misère. Elle se souvenait d'avoir été une enfant
malheureuse et délaissée, et les beaux enfants qu'elle mit au monde
furent stylés de bonne heure à être affables et compatissants pour
ceux qui n'étaient ni riches ni choyés.
Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille? une
chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement à songer
au père Barbeau. Un mois environ après le mariage de son frère et de
sa sœur, comme son père l'engageait aussi à chercher et à prendre
femme, il répondit qu'il ne se sentait aucun goût pour le mariage,
mais qu'il avait depuis quelque temps une idée qu'il voulait
contenter, laquelle était d'être soldat et de s'engager.
Comme les mâles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez
nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit
quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'étonna
grandement de cette résolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner
aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un goût militaire que
personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses père
et mère, frères et sœurs, et Landry lui-même, ne put l'en
détourner, et on fut forcé d'en aviser Fanchon, qui était la meilleure
tête et le meilleur conseil de la famille.
Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se
quitter, Sylvinet avait pleuré, sa belle-sœur aussi; mais ils
avaient l'air si tranquilles et si résolus, qu'il n'y eut plus
d'objections à soulever lorsque Sylvinet dit qu'il persistait, et
Fanchon, qu'elle approuvait sa résolution et en augurait pour lui un
grand bien dans la suite des temps.
Comme on ne pouvait pas être bien sûr qu'elle n'eût pas là-dessus des
connaissances plus grandes encore que celles qu'elle avouait, on n'osa
point résister davantage, et la mère Barbeau elle-même se rendit, non
sans verser beaucoup de larmes. Landry était désespéré; mais sa femme
lui dit:—C'est la volonté de Dieu et notre devoir à tous de laisser
partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m'en
demande pas davantage.
Landry fit la conduite à son frère le plus loin qu'il put, et quand il
lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-là sur son
épaule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre cœur à emporter.
Il revint trouver sa chère femme, qui eut à le soigner; car pendant un
grand mois le chagrin le rendit véritablement malade.
Quant à Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu'à la
frontière; car c'était le temps des grandes belles guerres de
l'empereur Napoléon. Et, quoiqu'il n'eût jamais eu le moindre
goût pour l'état militaire, il commanda si bien à son vouloir, qu'il
fut bientôt remarqué comme bon soldat, brave à la bataille comme un
homme qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux
et soumis à la discipline comme un enfant, en même temps qu'il était
dur à son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reçu
assez d'éducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientôt, et,
en dix années de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite,
il devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le marché.
—Ah! s'il pouvait enfin revenir! dit la mère Barbeau à son mari, le
soir après le jour où ils avaient reçu de lui une jolie lettre pleine
d'amitiés pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les
jeunes et vieux de la famille: le voilà quasiment général, et il
serait bien temps pour lui de se reposer!
—Le grade qu'il a est assez joli sans l'augmenter, dit le père
Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur à une famille de
paysans!
—Cette Fadette avait bien prédit que la chose arriverait, reprit
la mère Barbeau. Oui-da qu'elle l'avait annoncé!
—C'est égal, dit le père, je ne m'expliquerai jamais comment son idée
a tourné tout à coup de ce côté-là, et comment il s'est fait un pareil
changement dans son humeur, lui qui était si tranquille et si ami de
ses petites aises.
—Mon vieux, dit la mère, notre bru en sait là-dessus plus long
qu'elle n'en veut dire; mais on n'attrape pas une mère comme moi, et
je crois bien que j'en sais aussi long que notre Fadette.
—Il serait bien temps de me le dire, à moi! reprit le père Barbeau.
—Eh bien, répliqua la mère Barbeau, notre Fanchon est trop grande
charmeuse, et tellement qu'elle avait charmé Sylvinet plus qu'elle ne
l'aurait souhaité. Quand elle vit que le charme opérait si fort, elle
eût voulu le retenir ou l'amoindrir; mais elle ne le put, et notre
Sylvain, voyant qu'il pensait trop à la femme de son frère, est parti
par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et
approuvé.
—Si c'est ainsi, dit le père Barbeau en se grattant l'oreille, j'ai
bien peur qu'il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavières a
dit, dans les temps, que lorsqu'il serait épris d'une femme, il
ne serait plus si affolé de son frère; mais qu'il n'en aimerait jamais
qu'une en sa vie, parce qu'il avait le cœur trop sensible et trop
passionné.
FIN.