XXII.
Toute la semaine se passa sans que Landry pût rencontrer la Fadette,
de quoi il était bien étonné et bien soucieux.—Elle va croire encore
que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point,
ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui
aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgré elle dans la
carrière, et pourtant ce n'était pas à mauvaise intention, ni dans
l'idée de l'offenser.
Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait songé dans toute
sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il
était pensif et agité, et il était obligé de se forcer pour
travailler, car, ni les grands bœufs, ni la charrue reluisante, ni
la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne
suffisaient plus à ses contemplations et à ses rêvasseries.
Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme
lui. Sylvinet était un caractère différent du sien, mais pareil
quelquefois par le contre-coup. On aurait dit qu'il devinait que
quelque chose avait troublé la tranquillité de son frère, et pourtant
il était loin de se douter de ce que ce pouvait être. Il lui demanda
s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la première fois, en
lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait
est que Landry n'avait pas dit un mot à Madelon, et qu'il pensait
avoir le temps de le lui dire; rien ne le pressait.
Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers à la messe. Il
entra avant qu'elle fût sonnée, sachant que la petite Fadette avait
coutume d'y venir dans ce moment-là, parce qu'elle faisait toujours de
longues prières, dont un chacun se moquait. Il vit une petite,
agenouillée dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le
dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement.
C'était bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'était ni son
coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la
trouverait point sous le porche, qu'on appelle chez nous une
guenillière, à cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants
loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.
Les guenilles de la Fadette furent les seules qu'il n'y vit point; il
entendit la messe sans l'apercevoir, et ce ne fut qu'à la préface que,
regardant encore cette fille qui priait si dévotement dans la
chapelle, il lui vit lever la tête et reconnut son grelet, dans un
habillement et un air tout nouveaux pour lui. C'était bien toujours
son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa
coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et
recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus
longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien
blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et
s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu
était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa
peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir
l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et
ployante comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais
pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lavé
pendant huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses
mains mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche
épine du printemps.
Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au
bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le
regarda, tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu
rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela la fit
paraître quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels
jamais personne n'avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un
feu si clair qu'elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore:
Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle était,
et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa
peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir une telle envie de
s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la fin de la messe,
le cœur lui en sauta d'impatience.
Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre à courir et à
folâtrer avec les enfants après sa prière, elle s'en alla si
discrètement qu'on eut à peine le temps de la voir si changée et si
amendée. Landry n'osa point la suivre, d'autant que Sylvinet ne
le quittait point des yeux; mais, au bout d'une heure, il réussit à
s'échapper, et, cette fois, le cœur le poussant et le dirigeant, il
trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses bêtes dans le petit
chemin creux qu'on appelle la Traîne-au-Gendarme, parce qu'un
gendarme du roi y a été tué par les gens de la Cosse, dans les anciens
temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde à payer la taille et à
faire la corvée, contrairement aux termes de la loi, qui était déjà
bien assez dure, telle qu'on l'avait donnée.
XXII.
Toute la semaine se passa sans que Landry pût rencontrer la Fadette,
de quoi il était bien étonné et bien soucieux.—Elle va croire encore
que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point,
ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui
aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgré elle dans la
carrière, et pourtant ce n'était pas à mauvaise intention, ni dans
l'idée de l'offenser.
Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait songé dans toute
sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il
était pensif et agité, et il était obligé de se forcer pour
travailler, car, ni les grands bœufs, ni la charrue reluisante, ni
la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne
suffisaient plus à ses contemplations et à ses rêvasseries.
Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme
lui. Sylvinet était un caractère différent du sien, mais pareil
quelquefois par le contre-coup. On aurait dit qu'il devinait que
quelque chose avait troublé la tranquillité de son frère, et pourtant
il était loin de se douter de ce que ce pouvait être. Il lui demanda
s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la première fois, en
lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait
est que Landry n'avait pas dit un mot à Madelon, et qu'il pensait
avoir le temps de le lui dire; rien ne le pressait.
Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers à la messe. Il
entra avant qu'elle fût sonnée, sachant que la petite Fadette avait
coutume d'y venir dans ce moment-là, parce qu'elle faisait toujours de
longues prières, dont un chacun se moquait. Il vit une petite,
agenouillée dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le
dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement.
C'était bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'était ni son
coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la
trouverait point sous le porche, qu'on appelle chez nous une
guenillière, à cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants
loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.
Les guenilles de la Fadette furent les seules qu'il n'y vit point; il
entendit la messe sans l'apercevoir, et ce ne fut qu'à la préface que,
regardant encore cette fille qui priait si dévotement dans la
chapelle, il lui vit lever la tête et reconnut son grelet, dans un
habillement et un air tout nouveaux pour lui. C'était bien toujours
son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa
coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et
recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus
longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien
blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et
s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu
était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa
peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir
l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et
ployante comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais
pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lavé
pendant huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses
mains mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche
épine du printemps.
Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au
bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le
regarda, tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu
rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela la fit
paraître quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels
jamais personne n'avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un
feu si clair qu'elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore:
Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle était,
et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa
peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir une telle envie de
s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la fin de la messe,
le cœur lui en sauta d'impatience.
Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre à courir et à
folâtrer avec les enfants après sa prière, elle s'en alla si
discrètement qu'on eut à peine le temps de la voir si changée et si
amendée. Landry n'osa point la suivre, d'autant que Sylvinet ne
le quittait point des yeux; mais, au bout d'une heure, il réussit à
s'échapper, et, cette fois, le cœur le poussant et le dirigeant, il
trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses bêtes dans le petit
chemin creux qu'on appelle la Traîne-au-Gendarme, parce qu'un
gendarme du roi y a été tué par les gens de la Cosse, dans les anciens
temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde à payer la taille et à
faire la corvée, contrairement aux termes de la loi, qui était déjà
bien assez dure, telle qu'on l'avait donnée.