XXIII.
Comme c'était dimanche, la petite Fadette ne cousait ni ne filait en
gardant ses ouailles. Elle s'occupait à un amusement tranquille que
les enfants de chez nous prennent quelquefois bien sérieusement. Elle
cherchait le trèfle à quatre feuilles, qui se trouve bien rarement et
qui porte bonheur à ceux qui peuvent mettre la main dessus.
—L'as-tu trouvé, Fanchon? lui dit Landry aussitôt qu'il fut à côté
d'elle.
—Je l'ai trouvé souvent, répondit-elle; mais cela ne porte point
bonheur comme on croit, et rien ne me sert d'en avoir trois brins dans
mon livre.
Landry s'assit auprès d'elle, comme s'il allait se mettre à causer.
Mais voilà que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne
l'avait jamais été auprès de Madelon, et que, pour avoir eu intention
de dire bien des choses, il ne put trouver un mot.
La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait
rien, du moins il la regardait avec des yeux étranges. Enfin, elle lui
demanda pourquoi il paraissait étonné en la regardant.
—A moins, dit-elle, que ce ne soit à cause que j'ai arrangé mon
coiffage. En cela j'ai suivi ton conseil, et j'ai pensé que, pour
avoir l'air raisonnable, il fallait commencer par m'habiller
raisonnablement. Aussi, je n'ose pas me montrer, car j'ai peur qu'on
ne m'en fasse encore reproche, et qu'on ne dise que j'ai voulu me
rendre moins laide sans y réussir.
—On dira ce qu'on voudra, dit Landry, mais je ne sais pas ce que tu
as fait pour devenir jolie; la vérité est que tu l'es aujourd'hui, et
qu'il faudrait se crever les yeux pour ne point le voir.
—Ne te moque pas, Landry, reprit la petite Fadette. On dit que la
beauté tourne la tête aux belles, et que la laideur fait la désolation
des laides. Je m'étais habituée à faire peur, et je ne voudrais pas
devenir sotte en croyant faire plaisir. Mais ce n'est pas de cela que
tu venais me parler, et j'attends que tu me dises si la Madelon t'a
pardonné.
—Je ne viens pas pour te parler de la Madelon. Si elle m'a pardonné
je n'en sais rien et ne m'en informe point. Seulement, je sais que tu
lui as parlé, et si bien parlé que je t'en dois grand remerciement.
—Comment sais-tu que je lui ai parlé? Elle te l'a donc dit? En ce
cas, vous avez fait la paix?
—Nous n'avons point fait la paix; nous ne nous aimons pas assez, elle
et moi, pour être en guerre. Je sais que tu lui as parlé, parce
qu'elle l'a dit à quelqu'un qui me l'a rapporté.
La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car
jamais jusqu'à ce jour-là elle n'avait eu sur les joues cette honnête
couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides; mais,
en même temps elle s'inquiéta en songeant que la Madelon avait dû
répéter ses paroles, et la donner en risée pour l'amour dont elle
s'était confessée au sujet de Landry.
—Qu'est-ce que Madelon a donc dit de moi? demanda-t-elle.
—Elle a dit que j'étais un grand sot, qui ne plaisait à aucune fille,
pas même à la petite Fadette; que la petite Fadette me méprisait, me
fuyait, s'était cachée toute la semaine pour ne me point voir,
quoique, toute la semaine, j'eusse cherché et couru de tous côtés pour
rencontrer la petite Fadette. C'est donc moi qui suis la risée du
monde, Fanchon, parce que l'on sait que je t'aime et que tu ne m'aimes
point.
—Voilà de méchants propos, répondit la Fadette tout étonnée, car elle
n'était pas assez sorcière pour deviner que dans ce moment-là Landry
était plus fin qu'elle; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si
perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dépit
qui la fait parler, et le dépit c'est l'amour.
—Peut-être bien, dit Landry, c'est pourquoi tu n'as point de dépit
contre moi, Fanchon. Tu me pardonnes tout, parce que, de moi, tu
méprises tout.
—Je n'ai point mérité que tu me dises cela, Landry; non vrai, je
ne l'ai pas mérité. Je n'ai jamais été assez folle pour dire la
menterie qu'on me prête. J'ai parlé autrement à Madelon. Ce que je lui
ai dit n'était que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait dû,
bien au contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.
—Écoute, Fanchon, dit Landry, ne disputons pas sur ce que tu as dit,
ou sur ce que tu n'as point dit. Je veux te consulter, toi qui es
savante. Dimanche dernier, dans la carrière, j'ai pris pour toi, sans
savoir comment cela m'est venu, une amitié si forte que de toute la
semaine je n'ai mangé ni dormi mon soûl. Je ne veux rien te cacher,
parce qu'avec une fille aussi fine que toi, ça serait peine perdue.
J'avoue donc que j'ai eu honte de mon amitié le lundi matin, et
j'aurais voulu m'en aller bien loin pour ne plus retomber dans cette
folleté. Mais lundi soir, j'y étais déjà retombé si bien, que j'ai
passé le gué à la nuit sans m'inquiéter du follet, qui aurait voulu
m'empêcher de te chercher, car il était encore là, et quand il m'a
fait sa méchante risée, je la lui ai rendue. Depuis lundi, tous les
matins, je suis comme imbécile, parce que l'on me plaisante sur mon
goût pour toi; et, tous les soirs, je suis comme fou, parce que
je sens mon goût plus fort que la mauvaise honte. Et voilà
qu'aujourd'hui je te vois gentille et de si sage apparence que tout le
monde va s'en étonner aussi, et qu'avant quinze jours, si tu continues
comme cela, non-seulement on me pardonnera d'être amoureux de toi,
mais encore il y en aura d'autres qui le seront bien fort. Je n'aurai
donc pas de mérite à t'aimer; tu ne me devras guère de préférence.
Pourtant, si tu te souviens de dimanche dernier, jour de la
Saint-Andoche, tu te souviendras aussi que je t'ai demandé, dans la
carrière, la permission de t'embrasser, et que je l'ai fait avec
autant de cœur que si tu n'avais pas été réputée laide et
haïssable. Voilà tout mon droit, Fadette. Dis-moi si cela peut
compter, et si la chose te fâche au lieu de te persuader.
La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne
répondit point. Landry croyait par ce qu'il avait entendu de son
discours à la Madelon, qu'il était aimé d'elle, et il faut dire que
cet amour-là lui avait fait tant d'effet qu'il avait commandé tout
d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette
petite, il commença à craindre qu'elle n'eût fait un conte à la
Madelon, pour, par bonne intention, faire réussir le raccommodement
qu'elle négociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit
du chagrin. Il lui ôta ses mains du visage, et la vit si pâle qu'on
eût dit qu'elle allait mourir; et, comme il lui reprochait vivement de
ne pas répondre à l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se
laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle
était suffoquée et tombait en faiblesse.
XXIII.
Comme c'était dimanche, la petite Fadette ne cousait ni ne filait en
gardant ses ouailles. Elle s'occupait à un amusement tranquille que
les enfants de chez nous prennent quelquefois bien sérieusement. Elle
cherchait le trèfle à quatre feuilles, qui se trouve bien rarement et
qui porte bonheur à ceux qui peuvent mettre la main dessus.
—L'as-tu trouvé, Fanchon? lui dit Landry aussitôt qu'il fut à côté
d'elle.
—Je l'ai trouvé souvent, répondit-elle; mais cela ne porte point
bonheur comme on croit, et rien ne me sert d'en avoir trois brins dans
mon livre.
Landry s'assit auprès d'elle, comme s'il allait se mettre à causer.
Mais voilà que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne
l'avait jamais été auprès de Madelon, et que, pour avoir eu intention
de dire bien des choses, il ne put trouver un mot.
La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait
rien, du moins il la regardait avec des yeux étranges. Enfin, elle lui
demanda pourquoi il paraissait étonné en la regardant.
—A moins, dit-elle, que ce ne soit à cause que j'ai arrangé mon
coiffage. En cela j'ai suivi ton conseil, et j'ai pensé que, pour
avoir l'air raisonnable, il fallait commencer par m'habiller
raisonnablement. Aussi, je n'ose pas me montrer, car j'ai peur qu'on
ne m'en fasse encore reproche, et qu'on ne dise que j'ai voulu me
rendre moins laide sans y réussir.
—On dira ce qu'on voudra, dit Landry, mais je ne sais pas ce que tu
as fait pour devenir jolie; la vérité est que tu l'es aujourd'hui, et
qu'il faudrait se crever les yeux pour ne point le voir.
—Ne te moque pas, Landry, reprit la petite Fadette. On dit que la
beauté tourne la tête aux belles, et que la laideur fait la désolation
des laides. Je m'étais habituée à faire peur, et je ne voudrais pas
devenir sotte en croyant faire plaisir. Mais ce n'est pas de cela que
tu venais me parler, et j'attends que tu me dises si la Madelon t'a
pardonné.
—Je ne viens pas pour te parler de la Madelon. Si elle m'a pardonné
je n'en sais rien et ne m'en informe point. Seulement, je sais que tu
lui as parlé, et si bien parlé que je t'en dois grand remerciement.
—Comment sais-tu que je lui ai parlé? Elle te l'a donc dit? En ce
cas, vous avez fait la paix?
—Nous n'avons point fait la paix; nous ne nous aimons pas assez, elle
et moi, pour être en guerre. Je sais que tu lui as parlé, parce
qu'elle l'a dit à quelqu'un qui me l'a rapporté.
La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car
jamais jusqu'à ce jour-là elle n'avait eu sur les joues cette honnête
couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides; mais,
en même temps elle s'inquiéta en songeant que la Madelon avait dû
répéter ses paroles, et la donner en risée pour l'amour dont elle
s'était confessée au sujet de Landry.
—Qu'est-ce que Madelon a donc dit de moi? demanda-t-elle.
—Elle a dit que j'étais un grand sot, qui ne plaisait à aucune fille,
pas même à la petite Fadette; que la petite Fadette me méprisait, me
fuyait, s'était cachée toute la semaine pour ne me point voir,
quoique, toute la semaine, j'eusse cherché et couru de tous côtés pour
rencontrer la petite Fadette. C'est donc moi qui suis la risée du
monde, Fanchon, parce que l'on sait que je t'aime et que tu ne m'aimes
point.
—Voilà de méchants propos, répondit la Fadette tout étonnée, car elle
n'était pas assez sorcière pour deviner que dans ce moment-là Landry
était plus fin qu'elle; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si
perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dépit
qui la fait parler, et le dépit c'est l'amour.
—Peut-être bien, dit Landry, c'est pourquoi tu n'as point de dépit
contre moi, Fanchon. Tu me pardonnes tout, parce que, de moi, tu
méprises tout.
—Je n'ai point mérité que tu me dises cela, Landry; non vrai, je
ne l'ai pas mérité. Je n'ai jamais été assez folle pour dire la
menterie qu'on me prête. J'ai parlé autrement à Madelon. Ce que je lui
ai dit n'était que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait dû,
bien au contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.
—Écoute, Fanchon, dit Landry, ne disputons pas sur ce que tu as dit,
ou sur ce que tu n'as point dit. Je veux te consulter, toi qui es
savante. Dimanche dernier, dans la carrière, j'ai pris pour toi, sans
savoir comment cela m'est venu, une amitié si forte que de toute la
semaine je n'ai mangé ni dormi mon soûl. Je ne veux rien te cacher,
parce qu'avec une fille aussi fine que toi, ça serait peine perdue.
J'avoue donc que j'ai eu honte de mon amitié le lundi matin, et
j'aurais voulu m'en aller bien loin pour ne plus retomber dans cette
folleté. Mais lundi soir, j'y étais déjà retombé si bien, que j'ai
passé le gué à la nuit sans m'inquiéter du follet, qui aurait voulu
m'empêcher de te chercher, car il était encore là, et quand il m'a
fait sa méchante risée, je la lui ai rendue. Depuis lundi, tous les
matins, je suis comme imbécile, parce que l'on me plaisante sur mon
goût pour toi; et, tous les soirs, je suis comme fou, parce que
je sens mon goût plus fort que la mauvaise honte. Et voilà
qu'aujourd'hui je te vois gentille et de si sage apparence que tout le
monde va s'en étonner aussi, et qu'avant quinze jours, si tu continues
comme cela, non-seulement on me pardonnera d'être amoureux de toi,
mais encore il y en aura d'autres qui le seront bien fort. Je n'aurai
donc pas de mérite à t'aimer; tu ne me devras guère de préférence.
Pourtant, si tu te souviens de dimanche dernier, jour de la
Saint-Andoche, tu te souviendras aussi que je t'ai demandé, dans la
carrière, la permission de t'embrasser, et que je l'ai fait avec
autant de cœur que si tu n'avais pas été réputée laide et
haïssable. Voilà tout mon droit, Fadette. Dis-moi si cela peut
compter, et si la chose te fâche au lieu de te persuader.
La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne
répondit point. Landry croyait par ce qu'il avait entendu de son
discours à la Madelon, qu'il était aimé d'elle, et il faut dire que
cet amour-là lui avait fait tant d'effet qu'il avait commandé tout
d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette
petite, il commença à craindre qu'elle n'eût fait un conte à la
Madelon, pour, par bonne intention, faire réussir le raccommodement
qu'elle négociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit
du chagrin. Il lui ôta ses mains du visage, et la vit si pâle qu'on
eût dit qu'elle allait mourir; et, comme il lui reprochait vivement de
ne pas répondre à l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se
laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle
était suffoquée et tombait en faiblesse.