XXI.
Sur le jour, Landry, étant occupé à la couvraille, vit passer la
petite Fadette. Elle marchait vite et allait du côté d'une taille où
Madelon faisait de la feuille pour ses moutons. C'était l'heure de
délier les bœufs, parce qu'ils avaient fait leur demi-journée;
et Landry, en les reconduisant au pacage, regardait toujours courir la
petite Fadette, qui marchait si légère qu'on ne la voyait point fouler
l'herbe. Il était curieux de savoir ce qu'elle allait dire à Madelon,
et, au lieu de se presser d'aller manger sa soupe, qui l'attendait
dans le sillon encore chaud du fer de la charrue, il s'en alla
doucement le long de la taille, pour écouter ce que tramaient ensemble
ces deux jeunesses. Il ne pouvait les voir, et, comme Madelon
marmottait des réponses d'une voix sourde, il ne savait point ce
qu'elle disait; mais la voix de la petite Fadette, pour être douce,
n'en était pas moins claire, et il ne perdait pas une de ses paroles,
encore qu'elle ne criât point du tout. Elle parlait de lui à la
Madelon, et elle lui faisait connaître, ainsi qu'elle l'avait promis à
Landry, la parole qu'elle lui avait prise, dix mois auparavant, d'être
à commandement pour une chose dont elle le requerrait à son plaisir.
Et elle expliquait cela si humblement et si gentillement que c'était
plaisir de l'entendre. Et puis, sans parler du follet ni de la peur
que Landry en avait eue, elle conta qu'il avait manqué de se noyer en
prenant à faux le gué des Roulettes, la veille de Saint-Andoche.
Enfin, elle exposa du bon côté tout ce qui en était, et elle démontra
que tout le mal venait de la fantaisie et de la vanité qu'elle avait
eues de danser avec un grand gars, elle qui n'avait jamais dansé
qu'avec les petits.
Là-dessus, la Madelon, écolérée, éleva la voix pour dire:—Qu'est-ce
que me fait tout cela? Danse toute ta vie avec les bessons de la
Bessonnière, et ne crois pas, grelet, que tu me fasses le moindre
tort, ni la moindre envie.
Et la Fadette reprit:—Ne dites pas des paroles si dures pour le
pauvre Landry, Madelon, car Landry vous a donné son cœur, et si
vous ne voulez le prendre, il en aura plus de chagrin que je ne
saurais dire.—Et pourtant elle le dit, et en si jolies paroles, avec
un ton si caressant et en donnant à Landry de telles louanges, qu'il
aurait voulu retenir toutes ses façons de parler pour s'en servir à
l'occasion, et qu'il rougissait d'aise en s'entendant approuver de la
sorte.
La Madelon s'étonna aussi pour sa part du joli parler de la petite
Fadette; mais elle la dédaignait trop pour le lui témoigner.—Tu as
une belle jappe et une fière hardiesse, lui dit-elle, et on
dirait que ta grand'mère t'a fait une leçon pour essayer d'enjôler le
monde; mais je n'aime pas à causer avec les sorcières, ça porte
malheur, et je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouvé un
galant, garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui
aura fantaisie pour ton vilain museau. Quant à moi, je ne voudrais pas
de ton reste, quand même ça serait le fils du roi. Ton Landry n'est
qu'un sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant
me l'avoir enlevé, tu viens me prier déjà de le reprendre. Voilà un
beau galant pour moi, dont la petite Fadette elle-même ne se soucie
point!
—Si c'est là ce qui vous blesse, répondit la Fadette d'un ton qui alla
jusqu'au fin fond du cœur de Landry, et si vous êtes fière à ce
point de ne vouloir être juste qu'après m'avoir humiliée,
contentez-vous donc, et mettez sous vos pieds, belle Madelon,
l'orgueil et le courage du pauvre grelet des champs. Vous croyez que
je dédaigne Landry, et que, sans cela, je ne vous prierais pas de lui
pardonner. Eh bien, sachez, si cela vous plaît, que je l'aime depuis
longtemps déjà, que c'est le seul garçon auquel j'aie jamais
pensé, et peut-être celui à qui je penserai toute ma vie; mais que je
suis trop raisonnable et trop fière aussi pour jamais penser à m'en
faire aimer. Je sais ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est
beau, riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée. Je sais
donc très-bien qu'il n'est point pour moi, et vous avez dû voir comme
il me dédaignait à la fête. Alors, soyez donc satisfaite, puisque
celui que la petite Fadette n'ose pas seulement regarder vous voit
avec des yeux remplis d'amour. Punissez la petite Fadette en vous
moquant d'elle et en lui reprenant celui qu'elle n'oserait vous
disputer. Que si ce n'est par amitié pour lui, ce soit au moins pour
punir mon insolence; et promettez-moi, quand il reviendra s'excuser
auprès de vous, de le bien recevoir et de lui donner un peu de
consolation.
Au lieu d'être apitoyée par tant de soumission et de dévouement, la
Madelon se montra très-dure, et renvoya la petite Fadette en lui
disant toujours que Landry était bien ce qu'il lui fallait, et que,
quant à elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand
sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-même porta son fruit, en
dépit des rebuffades de la belle Madelon. Les femmes ont le
cœur fait en cette mode, qu'un jeune gars commence à leur paraître
un homme sitôt qu'elles le voient estimé et choyé par d'autres femmes.
La Madelon, qui n'avait jamais pensé bien sérieusement à Landry, se
mit à y penser beaucoup, aussitôt qu'elle eut renvoyé la Fadette. Elle
se remémora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour
de Landry, et en songeant que la Fadette en était éprise au point
d'oser le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de
cette pauvre fille.
Elle alla, le soir, à la Priche, dont sa demeurance n'était éloignée
que de deux ou trois portées de fusil, et, sous couleur de chercher
une de ses bêtes qui s'était mêlée aux champs avec celles de son
oncle, elle se fit voir à Landry, et de l'œil, l'encouragea à
s'approcher d'elle pour lui parler.
Landry s'en aperçut très-bien; car, depuis que la petite Fadette s'en
mêlait, il était singulièrement dégourdi d'esprit.—La Fadette est
sorcière, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grâces de Madelon, et
elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que
je n'aurais su faire dans une année. Elle a un esprit merveilleux
et un cœur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent.
Et, en pensant à cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement
qu'elle se retira sans qu'il se fût encore décidé de lui parler. Ce
n'est point qu'il fût honteux devant elle; sa honte s'était envolée
sans qu'il sût comment, mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu
à la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.
A peine eut-il soupé qu'il fit mine d'aller dormir. Mais il sortit de
son lit par la ruelle, glissa le long des murs et s'en fut droit au
gué des Roulettes. Le feu follet y faisait encore sa petite danse ce
soir-là. Du plus loin qu'il le vit sautiller, Landry pensa: C'est tant
mieux, voici le fadet, la Fadette n'est pas loin. Et il passa le gué
sans avoir peur, sans se tromper, et il alla jusqu'à la maison de la
mère Fadet, furetant et regardant de tous côtés. Mais il y resta un
bon moment sans voir de lumière et sans entendre aucun bruit. Tout le
monde était couché. Il espéra que le grelet, qui sortait souvent le
soir après que sa grand'mère et son sauteriot étaient endormis,
vaguerait quelque part aux environs. Il se mit à vaguer de son côté.
Il traversa la Joncière, il alla à la carrière du Chaumois,
sifflant et chantant pour se faire remarquer; mais il ne rencontra que
le blaireau qui fuyait dans les chaumes, et la chouette qui sifflait
sur son arbre. Force lui fut de rentrer sans avoir pu remercier la
bonne amie qui l'avait si bien servi.
XXI.
Sur le jour, Landry, étant occupé à la couvraille, vit passer la
petite Fadette. Elle marchait vite et allait du côté d'une taille où
Madelon faisait de la feuille pour ses moutons. C'était l'heure de
délier les bœufs, parce qu'ils avaient fait leur demi-journée;
et Landry, en les reconduisant au pacage, regardait toujours courir la
petite Fadette, qui marchait si légère qu'on ne la voyait point fouler
l'herbe. Il était curieux de savoir ce qu'elle allait dire à Madelon,
et, au lieu de se presser d'aller manger sa soupe, qui l'attendait
dans le sillon encore chaud du fer de la charrue, il s'en alla
doucement le long de la taille, pour écouter ce que tramaient ensemble
ces deux jeunesses. Il ne pouvait les voir, et, comme Madelon
marmottait des réponses d'une voix sourde, il ne savait point ce
qu'elle disait; mais la voix de la petite Fadette, pour être douce,
n'en était pas moins claire, et il ne perdait pas une de ses paroles,
encore qu'elle ne criât point du tout. Elle parlait de lui à la
Madelon, et elle lui faisait connaître, ainsi qu'elle l'avait promis à
Landry, la parole qu'elle lui avait prise, dix mois auparavant, d'être
à commandement pour une chose dont elle le requerrait à son plaisir.
Et elle expliquait cela si humblement et si gentillement que c'était
plaisir de l'entendre. Et puis, sans parler du follet ni de la peur
que Landry en avait eue, elle conta qu'il avait manqué de se noyer en
prenant à faux le gué des Roulettes, la veille de Saint-Andoche.
Enfin, elle exposa du bon côté tout ce qui en était, et elle démontra
que tout le mal venait de la fantaisie et de la vanité qu'elle avait
eues de danser avec un grand gars, elle qui n'avait jamais dansé
qu'avec les petits.
Là-dessus, la Madelon, écolérée, éleva la voix pour dire:—Qu'est-ce
que me fait tout cela? Danse toute ta vie avec les bessons de la
Bessonnière, et ne crois pas, grelet, que tu me fasses le moindre
tort, ni la moindre envie.
Et la Fadette reprit:—Ne dites pas des paroles si dures pour le
pauvre Landry, Madelon, car Landry vous a donné son cœur, et si
vous ne voulez le prendre, il en aura plus de chagrin que je ne
saurais dire.—Et pourtant elle le dit, et en si jolies paroles, avec
un ton si caressant et en donnant à Landry de telles louanges, qu'il
aurait voulu retenir toutes ses façons de parler pour s'en servir à
l'occasion, et qu'il rougissait d'aise en s'entendant approuver de la
sorte.
La Madelon s'étonna aussi pour sa part du joli parler de la petite
Fadette; mais elle la dédaignait trop pour le lui témoigner.—Tu as
une belle jappe et une fière hardiesse, lui dit-elle, et on
dirait que ta grand'mère t'a fait une leçon pour essayer d'enjôler le
monde; mais je n'aime pas à causer avec les sorcières, ça porte
malheur, et je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouvé un
galant, garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui
aura fantaisie pour ton vilain museau. Quant à moi, je ne voudrais pas
de ton reste, quand même ça serait le fils du roi. Ton Landry n'est
qu'un sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant
me l'avoir enlevé, tu viens me prier déjà de le reprendre. Voilà un
beau galant pour moi, dont la petite Fadette elle-même ne se soucie
point!
—Si c'est là ce qui vous blesse, répondit la Fadette d'un ton qui alla
jusqu'au fin fond du cœur de Landry, et si vous êtes fière à ce
point de ne vouloir être juste qu'après m'avoir humiliée,
contentez-vous donc, et mettez sous vos pieds, belle Madelon,
l'orgueil et le courage du pauvre grelet des champs. Vous croyez que
je dédaigne Landry, et que, sans cela, je ne vous prierais pas de lui
pardonner. Eh bien, sachez, si cela vous plaît, que je l'aime depuis
longtemps déjà, que c'est le seul garçon auquel j'aie jamais
pensé, et peut-être celui à qui je penserai toute ma vie; mais que je
suis trop raisonnable et trop fière aussi pour jamais penser à m'en
faire aimer. Je sais ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est
beau, riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée. Je sais
donc très-bien qu'il n'est point pour moi, et vous avez dû voir comme
il me dédaignait à la fête. Alors, soyez donc satisfaite, puisque
celui que la petite Fadette n'ose pas seulement regarder vous voit
avec des yeux remplis d'amour. Punissez la petite Fadette en vous
moquant d'elle et en lui reprenant celui qu'elle n'oserait vous
disputer. Que si ce n'est par amitié pour lui, ce soit au moins pour
punir mon insolence; et promettez-moi, quand il reviendra s'excuser
auprès de vous, de le bien recevoir et de lui donner un peu de
consolation.
Au lieu d'être apitoyée par tant de soumission et de dévouement, la
Madelon se montra très-dure, et renvoya la petite Fadette en lui
disant toujours que Landry était bien ce qu'il lui fallait, et que,
quant à elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand
sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-même porta son fruit, en
dépit des rebuffades de la belle Madelon. Les femmes ont le
cœur fait en cette mode, qu'un jeune gars commence à leur paraître
un homme sitôt qu'elles le voient estimé et choyé par d'autres femmes.
La Madelon, qui n'avait jamais pensé bien sérieusement à Landry, se
mit à y penser beaucoup, aussitôt qu'elle eut renvoyé la Fadette. Elle
se remémora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour
de Landry, et en songeant que la Fadette en était éprise au point
d'oser le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de
cette pauvre fille.
Elle alla, le soir, à la Priche, dont sa demeurance n'était éloignée
que de deux ou trois portées de fusil, et, sous couleur de chercher
une de ses bêtes qui s'était mêlée aux champs avec celles de son
oncle, elle se fit voir à Landry, et de l'œil, l'encouragea à
s'approcher d'elle pour lui parler.
Landry s'en aperçut très-bien; car, depuis que la petite Fadette s'en
mêlait, il était singulièrement dégourdi d'esprit.—La Fadette est
sorcière, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grâces de Madelon, et
elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que
je n'aurais su faire dans une année. Elle a un esprit merveilleux
et un cœur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent.
Et, en pensant à cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement
qu'elle se retira sans qu'il se fût encore décidé de lui parler. Ce
n'est point qu'il fût honteux devant elle; sa honte s'était envolée
sans qu'il sût comment, mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu
à la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.
A peine eut-il soupé qu'il fit mine d'aller dormir. Mais il sortit de
son lit par la ruelle, glissa le long des murs et s'en fut droit au
gué des Roulettes. Le feu follet y faisait encore sa petite danse ce
soir-là. Du plus loin qu'il le vit sautiller, Landry pensa: C'est tant
mieux, voici le fadet, la Fadette n'est pas loin. Et il passa le gué
sans avoir peur, sans se tromper, et il alla jusqu'à la maison de la
mère Fadet, furetant et regardant de tous côtés. Mais il y resta un
bon moment sans voir de lumière et sans entendre aucun bruit. Tout le
monde était couché. Il espéra que le grelet, qui sortait souvent le
soir après que sa grand'mère et son sauteriot étaient endormis,
vaguerait quelque part aux environs. Il se mit à vaguer de son côté.
Il traversa la Joncière, il alla à la carrière du Chaumois,
sifflant et chantant pour se faire remarquer; mais il ne rencontra que
le blaireau qui fuyait dans les chaumes, et la chouette qui sifflait
sur son arbre. Force lui fut de rentrer sans avoir pu remercier la
bonne amie qui l'avait si bien servi.