XIV.
Landry trouva d'abord l'idée de la Fadette si drôle qu'il pensa à en
rire plus qu'à s'en fâcher.
—Voilà, se dit-il, une fille plus folle que méchante, et plus
désintéressée qu'on ne croirait, car son paiement ne ruinera pas ma
famille.—Mais, en y songeant, il trouva l'acquit de sa dette plus dur
que la chose ne semblait. La petite Fadette dansait très-bien; il
l'avait vue gambiller dans les champs ou sur le bord des chemins, avec
les pâtours, et elle s'y démenait comme un petit diable, si vivement
qu'on avait peine à la suivre en mesure. Mais elle était si peu belle
et si mal attifée, même les dimanches, qu'aucun garçon de l'âge de
Landry ne l'eût fait danser, surtout devant du monde. C'est tout au
plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur
première communion la trouvaient digne d'être invitée, et les belles
de campagne n'aimaient point à l'avoir dans leur danse. Landry se
sentit donc tout à fait humilié d'être voué à une pareille danseuse;
et quand il se souvint qu'il s'était fait promettre au moins trois
bourrées par la belle Madelon, il se demanda comment elle prendrait
l'affront qu'il serait forcé de lui faire en ne les réclamant point.
Comme il avait froid et faim, et qu'il craignait toujours de voir le
follet se mettre après lui, il marcha vite sans trop songer et
sans regarder derrière lui. Dès qu'il fut rendu, il se sécha et conta
qu'il n'avait point vu le gué à cause de la grand'nuit, et qu'il avait
eu de la peine à sortir de l'eau; mais il eut honte de confesser la
peur qu'il avait eue, et il ne parla ni du feu follet ni de la petite
Fadette. Il se coucha en se disant que ce serait bien assez tôt le
lendemain pour se tourmenter de la conséquence de cette mauvaise
rencontre; mais quoi qu'il fît, il ne put dormir que très-mal. Il fit
plus de cinquante rêves, où il vit la petite Fadette à califourchon
sur le fadet, qui était fait comme un grand coq rouge et qui tenait,
dans une de ses pattes, sa lanterne de corne avec une chandelle
dedans, dont les rayons s'étendaient sur toute la joncière. Et alors
la petite Fadette se changeait en un grelet gros comme une chèvre, et
elle lui criait, en voix de grelet, une chanson qu'il ne pouvait
comprendre, mais où il entendait toujours des mots sur la même rime:
grelet, fadet, cornet, capet, follet, bessonnet, Sylvinet. Il en avait
la tête cassée, et la clarté du follet lui semblait si vive et si
prompte que, quand il s'éveilla, il en avait encore les orblutes, qui
sont petites boules noires, rouges ou bleues, lesquelles nous
semblent être devant nos yeux, quand nous avons regardé avec trop
d'assurance les orbes du soleil ou de la lune.
Landry fut si fatigué de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le
long de la messe, et mêmement il n'entendit pas une parole du sermon
de M. le curé, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les
vertus et propriétés du bon saint Andoche. En sortant de l'église,
Landry était si chargé de langueur qu'il avait oublié la Fadette. Elle
était pourtant devant le porche, tout auprès de la belle Madelon, qui
se tenait là, bien sûre que la première invitation serait pour elle.
Mais quand il s'approcha pour lui parler, il lui fallut bien voir le
grelet qui fit un pas en avant et lui dit bien haut avec une hardiesse
sans pareille:
—Allons, Landry, tu m'as invitée hier soir pour la première danse, et
je compte que nous allons n'y pas manquer.
Landry devint rouge comme le feu, et voyant Madelon devenir rouge
aussi, pour le grand étonnement et le grand dépit qu'elle avait d'une
pareille aventure, il prit courage contre la petite Fadette.
—C'est possible que je t'aie promis de te faire danser, grelet,
lui dit-il; mais j'avais prié une autre auparavant, et ton tour
viendra après que j'aurai tenu mon premier engagement.
—Non pas, repartit la Fadette avec assurance. Ta souvenance te fait
défaut, Landry; tu n'as promis à personne avant moi, puisque la parole
que je te réclame est de l'an dernier, et que tu n'as fait que me la
renouveler hier soir. Si la Madelon a envie de danser avec toi
aujourd'hui, voici ton besson qui est tout pareil à toi et qu'elle
prendra à ta place. L'un vaut l'autre.
—Le grelet a raison, répondit la Madelon avec fierté en prenant la
main de Sylvinet; puisque vous avez fait une promesse si ancienne, il
faut la tenir, Landry. J'aime bien autant danser avec votre frère.
—Oui, oui, c'est la même chose, dit Sylvinet tout naïvement. Nous
danserons tous les quatre.
Il fallut bien en passer par là pour ne pas attirer l'attention du
monde, et le grelet commença à sautiller avec tant d'orgueil et de
prestesse, que jamais bourrée ne fut mieux marquée ni mieux enlevée.
Si elle eût été pimpante et gentille, elle eût fait plaisir à voir,
car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui
n'eût voulu avoir sa légèreté et son aplomb; mais le pauvre
grelet était si mal habillé, qu'il en paraissait dix fois plus laid
que de coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il
était chagriné et humilié vis-à-vis d'elle, regarda sa danseuse, et la
trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours;
elle avait cru se faire belle, et son dressage était bon pour faire
rire.
Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu
d'être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle
mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons
bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne
retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa
grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un
petit cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop
court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans
l'année, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses
manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier
d'incarnat dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère,
et dont elle n'avait point songé à retirer la bavousette, que, depuis
plus de dix ans, les jeunesses ne portent plus. Car elle n'était
point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne
l'était pas assez, et vivait comme un garçon, sans souci de sa figure,
et n'aimant que le jeu et la risée. Aussi avait-elle l'air d'une
vieille endimanchée, et on la méprisait pour sa mauvaise tenue, qui
n'était point commandée par la misère, mais par l'avarice de sa
grand'mère, et le manque de goût de la petite-fille.
XIV.
Landry trouva d'abord l'idée de la Fadette si drôle qu'il pensa à en
rire plus qu'à s'en fâcher.
—Voilà, se dit-il, une fille plus folle que méchante, et plus
désintéressée qu'on ne croirait, car son paiement ne ruinera pas ma
famille.—Mais, en y songeant, il trouva l'acquit de sa dette plus dur
que la chose ne semblait. La petite Fadette dansait très-bien; il
l'avait vue gambiller dans les champs ou sur le bord des chemins, avec
les pâtours, et elle s'y démenait comme un petit diable, si vivement
qu'on avait peine à la suivre en mesure. Mais elle était si peu belle
et si mal attifée, même les dimanches, qu'aucun garçon de l'âge de
Landry ne l'eût fait danser, surtout devant du monde. C'est tout au
plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur
première communion la trouvaient digne d'être invitée, et les belles
de campagne n'aimaient point à l'avoir dans leur danse. Landry se
sentit donc tout à fait humilié d'être voué à une pareille danseuse;
et quand il se souvint qu'il s'était fait promettre au moins trois
bourrées par la belle Madelon, il se demanda comment elle prendrait
l'affront qu'il serait forcé de lui faire en ne les réclamant point.
Comme il avait froid et faim, et qu'il craignait toujours de voir le
follet se mettre après lui, il marcha vite sans trop songer et
sans regarder derrière lui. Dès qu'il fut rendu, il se sécha et conta
qu'il n'avait point vu le gué à cause de la grand'nuit, et qu'il avait
eu de la peine à sortir de l'eau; mais il eut honte de confesser la
peur qu'il avait eue, et il ne parla ni du feu follet ni de la petite
Fadette. Il se coucha en se disant que ce serait bien assez tôt le
lendemain pour se tourmenter de la conséquence de cette mauvaise
rencontre; mais quoi qu'il fît, il ne put dormir que très-mal. Il fit
plus de cinquante rêves, où il vit la petite Fadette à califourchon
sur le fadet, qui était fait comme un grand coq rouge et qui tenait,
dans une de ses pattes, sa lanterne de corne avec une chandelle
dedans, dont les rayons s'étendaient sur toute la joncière. Et alors
la petite Fadette se changeait en un grelet gros comme une chèvre, et
elle lui criait, en voix de grelet, une chanson qu'il ne pouvait
comprendre, mais où il entendait toujours des mots sur la même rime:
grelet, fadet, cornet, capet, follet, bessonnet, Sylvinet. Il en avait
la tête cassée, et la clarté du follet lui semblait si vive et si
prompte que, quand il s'éveilla, il en avait encore les orblutes, qui
sont petites boules noires, rouges ou bleues, lesquelles nous
semblent être devant nos yeux, quand nous avons regardé avec trop
d'assurance les orbes du soleil ou de la lune.
Landry fut si fatigué de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le
long de la messe, et mêmement il n'entendit pas une parole du sermon
de M. le curé, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les
vertus et propriétés du bon saint Andoche. En sortant de l'église,
Landry était si chargé de langueur qu'il avait oublié la Fadette. Elle
était pourtant devant le porche, tout auprès de la belle Madelon, qui
se tenait là, bien sûre que la première invitation serait pour elle.
Mais quand il s'approcha pour lui parler, il lui fallut bien voir le
grelet qui fit un pas en avant et lui dit bien haut avec une hardiesse
sans pareille:
—Allons, Landry, tu m'as invitée hier soir pour la première danse, et
je compte que nous allons n'y pas manquer.
Landry devint rouge comme le feu, et voyant Madelon devenir rouge
aussi, pour le grand étonnement et le grand dépit qu'elle avait d'une
pareille aventure, il prit courage contre la petite Fadette.
—C'est possible que je t'aie promis de te faire danser, grelet,
lui dit-il; mais j'avais prié une autre auparavant, et ton tour
viendra après que j'aurai tenu mon premier engagement.
—Non pas, repartit la Fadette avec assurance. Ta souvenance te fait
défaut, Landry; tu n'as promis à personne avant moi, puisque la parole
que je te réclame est de l'an dernier, et que tu n'as fait que me la
renouveler hier soir. Si la Madelon a envie de danser avec toi
aujourd'hui, voici ton besson qui est tout pareil à toi et qu'elle
prendra à ta place. L'un vaut l'autre.
—Le grelet a raison, répondit la Madelon avec fierté en prenant la
main de Sylvinet; puisque vous avez fait une promesse si ancienne, il
faut la tenir, Landry. J'aime bien autant danser avec votre frère.
—Oui, oui, c'est la même chose, dit Sylvinet tout naïvement. Nous
danserons tous les quatre.
Il fallut bien en passer par là pour ne pas attirer l'attention du
monde, et le grelet commença à sautiller avec tant d'orgueil et de
prestesse, que jamais bourrée ne fut mieux marquée ni mieux enlevée.
Si elle eût été pimpante et gentille, elle eût fait plaisir à voir,
car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui
n'eût voulu avoir sa légèreté et son aplomb; mais le pauvre
grelet était si mal habillé, qu'il en paraissait dix fois plus laid
que de coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il
était chagriné et humilié vis-à-vis d'elle, regarda sa danseuse, et la
trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours;
elle avait cru se faire belle, et son dressage était bon pour faire
rire.
Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu
d'être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle
mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons
bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne
retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa
grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un
petit cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop
court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans
l'année, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses
manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier
d'incarnat dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère,
et dont elle n'avait point songé à retirer la bavousette, que, depuis
plus de dix ans, les jeunesses ne portent plus. Car elle n'était
point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne
l'était pas assez, et vivait comme un garçon, sans souci de sa figure,
et n'aimant que le jeu et la risée. Aussi avait-elle l'air d'une
vieille endimanchée, et on la méprisait pour sa mauvaise tenue, qui
n'était point commandée par la misère, mais par l'avarice de sa
grand'mère, et le manque de goût de la petite-fille.