I
Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrement
Méderi, partit à l'heure ordinaire de la maison de poste de
Roüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d'ancien
troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord
de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de
Carvelin, où commençait sa distribution.
Il allait vite, le long de l'étroite rivière qui moussait, grognait,
bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une voûte de saules.
Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d'elles un
bourrelet d'eau, une sorte de cravate terminée en nœud d'écume. Par
places, c'étaient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui
faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure,
un gros bruit colère et doux; puis plus loin, les berges s'élargissant,
on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi
toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.
Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'à ceci: «Ma
première lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M.
Renardet; faut donc que je traverse la futaie.»
Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait
d'un train rapide et régulier sur la haie verte des saules; et sa
canne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement que
ses jambes.
Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jeté
d'un bord à l'autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deux
piquets enfoncés dans les berges.
La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros
propriétaire du lieu, était une sorte de bois d'arbres antiques,
énormes, droits comme des colonnes, et s'étendant, sur une demi-lieue de
longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette
immense voûte de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient
poussé, chauffés par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien
que de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandait
dans l'air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes.
Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d'un galon rouge et
s'essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bien
qu'il ne fût pas encore huit heures du matin.
Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il
aperçut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant.
Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étui
à aiguilles deux pas plus loin.
Ayant pris ces objets, il pensa: «Je vas les confier à M. le maire»; et
il se remit en route; mais il ouvrait l'œil à présent, s'attendant
toujours à trouver autre chose.
Soudain, il s'arrêta net, comme s'il se fût heurté contre une barre de
bois; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corps
d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'était une petite fille d'une
douzaine d'années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, la
face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.
Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint
de faire du bruit, redouté quelque danger; et il écarquillait les yeux.
Qu'était-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il réfléchit qu'on
ne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous des
arbres frais. Alors elle était morte; et il se trouvait en présence d'un
crime. A cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bien
qu'il fût un ancien soldat. Et puis c'était chose si rare dans le pays,
un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire
ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figé
sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tuée?
Il s'était arrêté tout près d'elle; et il la regardait, appuyé sur son
bâton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les
habitants de la contrée; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait
deviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait la
face; puis s'arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion.
Avait-il le droit de déranger quelque chose à l'état du cadavre avant
les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une
espèce de général à qui rien n'échappe et qui attache autant
d'importance à un bouton perdu qu'à un coup de couteau dans le ventre.
Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale; c'était
une pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchée
par une main maladroite.
Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pensée
le retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard,
il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit à genoux, tout
doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son
pied. Il était froid, glacé, de ce froid terrible qui rend effrayante
la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à ce
toucher, sentit son cœur retourné, comme il le dit plus tard, et la
salive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit à
courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.
Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés,
la tête en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux,
lui battait les reins en cadence.
La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc
et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que
formait en cet endroit la Brindille.
C'était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui
avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute
de vingt mètres, bâtie dans l'eau.
Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On
l'appelait la tour du Renard, sans qu'on sût au juste pourquoi; et de
cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient
les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de
deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette
bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces
avant la Révolution.
Le facteur entra d'un élan dans la cuisine où déjeunaient les
domestiques, et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je li
parle sur l'heure.» On savait Médéric un homme de poids et d'autorité,
et on comprit aussitôt qu'une chose grave s'était passée.
M. Renardet, prévenu, ordonna qu'on l'amenât. Le piéton, pâle et
essoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longue
table couverte de papiers épars.
C'était un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un bœuf, et
très aimé dans le pays, bien que violent à l'excès. Agé à peu près de
quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en
gentilhomme des champs. Son tempérament fougueux lui avait souvent
attiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats de
Roüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour,
jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu'il
avait failli écraser son chien d'arrêt Micmac? N'avait-il pas enfoncé
les côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il
traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il
pas même pris au collet le sous-préfet qui s'arrêtait dans le village au
cours d'une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournée
électorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition
de famille.
Le maire demanda: «Qu'y a-t-il donc, Médéric?
—J'ai trouvé une p'tite fille morte sous vot' futaie.»
Renardet se dressa, le visage couleur de brique:
—«Vous dites.... Une petite fille?
—«Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang,
morte, bien morte!»
Le maire jura: «Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On
vient de me prévenir qu'elle n'était pas rentrée hier soir chez sa mère.
A quel endroit l'avez-vous découverte?»
Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d'y conduire le
maire.
Mais Renardet devint brusque: «Non. Je n'ai pas besoin de vous.
Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairie
et le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, et
dites-leur de me rejoindre sous la futaie.»
Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé de
ne pas assister aux constatations.
Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de
feutre gris, à bords très larges, et s'arrêta quelques secondes sur le
seuil de sa demeure. Devant lui s'étendait un vaste gazon où éclataient
trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles
de fleurs épanouies, l'une en face de la maison et les autres sur les
côtés. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la
futaie, tandis qu'à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, on
apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par des
rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains trapus,
toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau
frémissant de branches minces.
A droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments qui
dépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peuplé
d'éleveurs de bœufs.
Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant à
gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit à pas lents, les mains
derrière le dos. Il allait, le front penché; et de temps en temps il
regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il
avait envoyé quérir.
Lorsqu'il fut arrivé sous les arbres, il s'arrêta, se découvrit et
s'essuya le front comme avait fait Médéric; car l'ardent soleil de
juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en
route, s'arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il
trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et
l'étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient
le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou
puissant et rouge, et entraient, l'une après l'autre, sous le col blanc
de sa chemise.
Comme personne n'apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puis
il appela: «Ohé! ohé!»
Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!»
Et le médecin apparut sous les arbres. C'était un petit homme maigre,
ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs.
Il boitait, ayant été blessé au service, et s'aidait d'une canne pour
marcher.
Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui,
prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures
effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour
pour se hâter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir
avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes.
Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s'agit?»
—Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric.
—C'est bien. Allons.
Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurs
pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient,
là-bas, devant eux.
Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez, le voilà!»
Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils
n'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Cela
semblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé; car
un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâle
d'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ils
distinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau et
les deux bras écartés comme par un crucifiement.
—J'ai rudement chaud, dit le maire.
Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir
qu'il replaça encore sur son front.
Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il fut
auprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il
avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et
tournait autour tout doucement.
Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater
tout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez
sa gorge.»
Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine,
amollis par la mort.
Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut
noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit:
«Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.»
Il palpait le cou: «Étranglée avec les mains, sans laisser d'ailleurs
aucune trace particulière, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt.
Très bien. C'est la petite Roque, en effet.»
Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n'ai rien à faire; elle est
morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet.»
Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d'un œil fixe le
petit corps étalé sur l'herbe. Il murmura: «Quel misérable! Il faudrait
retrouver les vêtements.»
Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit: «Elle venait
sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l'eau.»
Le maire ordonna: «Toi, Principe (c'était le secrétaire de la mairie),
tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime
(c'était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener
le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici
dans une heure. Tu entends.»
Les deux hommes s'éloignèrent vivement; et Renardet dit au docteur:
«Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?»
Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça. Tout le
monde en particulier et personne en général. N'importe, ça doit être
quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en
République, on ne rencontre que ça sur les routes.»
Tous deux étaient bonapartistes.
Le maire reprit: «Oui, ça ne peut être qu'un étranger, un passant, un
vagabond sans feu ni lieu...»
Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme. N'ayant
ni bon souper ni bon gîte, il s'est procuré le reste. On ne sait pas ce
qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait à un moment
donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu?»
Et du bout de sa canne, il touchait l'un après l'autre les doigts roidis
de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano.
—Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir,
l'enfant n'étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l'avons
appelée jusqu'à minuit sur les routes; mais nous n'avons point pensé à
la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches
vraiment utiles.
—Voulez-vous un cigare? dit le médecin.
—Merci, je n'ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir
ça.
Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps
d'adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à ventre
bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrêta sur les taches de
sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche
vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer
l'autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les deux
hommes regardaient ce point noir errant.
Le médecin dit: «Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du
dernier siècle avaient bien raison de s'en coller sur la figure.
Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?»
Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses réflexions.
Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une
femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'était la
mère, la Roque. Dès qu'elle aperçut Renardet, elle se mit à hurler: «Ma
p'tite, ous qu'est ma p'tite?» tellement affolée qu'elle ne regardait
point par terre. Elle la vit tout à coup, s'arrêta net, joignit les
mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et
déchirante, une clameur de bête mutilée.
Puis elle s'élança vers le corps, tomba à genoux, et enleva, comme si
elle l'eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit
cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d'une
secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans
l'épaisseur de la mousse des cris affreux et continus.
Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de
convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets
secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle
creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y
cacher.
Le médecin, ému, murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre
un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'éternuement bruyant qui
lui sortait en même temps par le nez et par la bouche; et, tirant son
mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant
et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: «Cré... cré... cré... cré nom
de Dieu de cochon qui a fait ça.... Je... je... voudrais le voir
guillotiner...»
Mais Principe reparut, l'air désolé et les mains vides. Il murmura: «Je
ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.»
L'autre, effaré, répondit d'une voix grasse, noyée dans les larmes:
«Qu'est-ce que tu ne trouves pas?
—Les hardes de la petite.
—Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les...
ou... tu auras affaire à moi.
L'homme, sachant qu'on ne résistait pas au maire, repartit d'un pas
découragé en jetant sur le cadavre un coup d'œil oblique et craintif.
Des voix lointaines s'élevaient sous les arbres, une rumeur confuse, le
bruit d'une foule qui approchait; car Médéric, dans sa tournée, avait
semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits
d'abord, avaient causé de ça dans la rue, d'un seuil à l'autre; puis ils
s'étaient réunis; ils avaient jasé, discuté, commenté l'événement
pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir.
Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par crainte de
la première émotion. Quand ils aperçurent le corps, ils s'arrêtèrent,
n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent
quelques pas, s'arrêtèrent encore, avancèrent de nouveau, et ils
formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère, du médecin et de
Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se resserrait sous les
poussées subites des derniers venus. Bientôt ils touchèrent le cadavre.
Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. Le médecin les écarta.
Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et,
saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrés
en balbutiant: «Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de
brutes... foutez-moi le camp....» En une seconde le cordon de curieux
s'élargit de deux cents mètres.
La Roque s'était relevée, retournée, assise, et elle pleurait maintenant
dans ses mains jointes sur sa face.
Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garçons
fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s'en aperçut, et,
enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui
disparut tout entière sous le vaste vêtement.
Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde;
une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands
arbres.
Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main,
dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité du
peuple et répétait: «Si un de vous approche, je lui casse la tête comme
à un chien.»
Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le
docteur Labarbe, qui fumait, s'assit à côté de la Roque, et il lui
parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses mains
de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants, vidant
sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son
mariage, la mort de son homme, piqueur de bœufs, tué d'un coup de
corne, l'enfance de sa fille, son existence misérable de veuve sans
ressources avec la petite. Elle n'avait que ça, sa petite Louise; et on
l'avait tuée; on l'avait tuée dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut
la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva
par un coin le vêtement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber
et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les
gestes de la mère.
Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: «Les gendarmes, les
gendarmes!»
Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant
leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux, qui dansait comme un
singe sur une haute jument blanche.
Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge
d'instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa
promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la
grande joie des officiers.
Il mit pied à terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du
docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que
gonflait le corps couché dessous.
Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord écarter le public
que les gendarmes chassèrent de la futaie, mais qui reparut bientôt dans
la prairie, et forma haie, une grande haie de têtes excitées et
remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre côté du ruisseau.
Le médecin, à son tour, donna des explications que Renardet écrivait au
crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites,
enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Maxime aussi
était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements.
Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant
l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas
vingt sous, ce vol même était inadmissible.
Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'étaient
mis eux-mêmes à chercher deux par deux, écartant les moindres branches
le long de l'eau.
Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché
ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air, en
pleine vue?»
L'autre, sournois et perspicace, répondit: «Hé! hé!» Une ruse peut-être?
Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin. Dans tous
les cas, nous arriverons bien à le découvrir.»
Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. C'étaient le
substitut, le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur
tour. On recommença les recherches tout en causant avec animation.
Renardet dit tout à coup: «Savez-vous que je vous garde à déjeuner?»
Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction,
trouvant qu'on s'était assez occupé, pour ce jour-là, de la petite
Roque, se tourna vers le maire:
—Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien
une chambre pour me le garder jusqu'à ce soir.
L'autre se troubla, balbutiant: «Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime
mieux qu'il n'entre pas chez moi... à cause... à cause de mes
domestiques... qui... qui parlent déjà de revenants dans... dans ma
tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en
garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi.»
Le magistrat se mit à sourire: «Bon.... Je vais le faire emporter tout
de suite à Roüy, pour l'examen légal.» Et se tournant vers le substitut:
«Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas?
—Oui, parfaitement.»
Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise à côté
de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un
œil vague et hébété.
Les deux médecins essayèrent de l'emmener pour qu'elle ne vît pas
enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait
faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit à pleins bras. Couchée
dessus elle criait: «Vous ne l'aurez pas, c'est à moi, c'est à moi à
c't'heure. On me l'a tuée; j' veux la garder, vous l'aurez pas!»
Tous les hommes, troublés et indécis, restaient debout autour d'elle.
Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez, la Roque, il le
faut, pour savoir celui qui l'a tuée; sans ça on ne saurait pas; il faut
bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura
trouvé, je vous le promets.»
Cette raison ébranla la femme et une haine s'éveillant dans son regard
affolé: «Alors on le prendra? dit-elle.»
—Oui, je vous le promets.
Elle se releva, décidée à laisser faire ces gens; mais le capitaine
ayant murmuré: «C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses vêtements»,
une idée nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans
sa tête de paysanne et elle demanda:
—«Ous qu'é sont ses hardes; c'est à mé. Je les veux. Ous qu'on les a
mises?»
On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les
réclama avec une obstination désespérée, pleurant et gémissant: «C'est à
mé, je les veux; ous qu'é sont, je les veux?»
Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne
demandait plus le corps, elle voulait les vêtements, les vêtements de sa
fille, autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui
une pièce d'argent représente une fortune, que par tendresse maternelle.
Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu'on était allé
chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout
sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: «J'ai
pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit
bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit
bonnet.»
Le curé venait d'arriver; un tout jeune prêtre déjà gras. Il se chargea
d'emmener la Roque, et ils s'en allèrent ensemble vers le village. La
douleur de la mère s'atténuait sous la parole sucrée de
l'ecclésiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle
répétait sans cesse: «Si j'avais seulement son p'tit bonnet...»
s'obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres.
Renardet cria de loin: «Vous déjeunez avec nous, monsieur l'abbé. Dans
une heure.»
Le prêtre tourna la tête et répondit: «Volontiers, monsieur le maire. Je
serai chez vous à midi.»
Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait à travers
les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la
Brindille.
Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du
même avis; il avait été accompli par quelque rôdeur, passant là par
hasard, pendant que la petite prenait un bain.
Puis les magistrats retournèrent à Roüy, en annonçant qu'ils
reviendraient le lendemain de bonne heure; le médecin et le curé
rentrèrent chez eux, tandis que Renardet, après une longue promenade par
les prairies, s'en revint sous la futaie où il se promena jusqu'à la
nuit, à pas lents, les mains derrière le dos.
Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand
le juge d'instruction pénétra dans sa chambre. Il se frottait les mains;
il avait l'air content; il dit:
—«Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du
nouveau ce matin.»
Le maire s'était assis sur son lit.
—Quoi donc?
—Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la mère
réclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh
bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouvé, sur le seuil, les
deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a été commis
par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu pitié d'elle. Voilà en
outre le facteur Médéric qui m'apporte le dé, le couteau et l'étui à
aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les vêtements pour les
cacher, a laissé tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi,
j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une
certaine culture morale et une faculté d'attendrissement chez
l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue
ensemble les principaux habitants de votre pays.
Le maire s'était levé. Il sonna afin qu'on lui apportât de l'eau chaude
pour sa barbe. Il disait: «Volontiers; mais ce sera assez long, et nous
pouvons commencer tout de suite.»
M. Putoin s'était assis à cheval sur une chaise, continuant ainsi, même
dans les appartements, sa manie d'équitation.
Renardet, à présent, se couvrait le menton de mousse blanche en se
regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il
reprit: «Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet,
maire, riche propriétaire, homme bourru qui bat les gardes et les
cochers...»
Le juge d'instruction se mit à rire: «Cela suffit; passons au
suivant....
—Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, éleveur de bœufs,
également riche propriétaire, paysan madré, très sournois, très retors
en toute question d'argent, mais incapable, à mon avis, d'avoir commis
un tel forfait.
M. Putoin dit: «Passons.»
Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection
morale de tous les habitants de Carvelin. Après deux heures de
discussion, leurs soupçons s'étaient arrêtés sur trois individus assez
suspects: un braconnier nommé Cavalle, un pêcheur de truites et
d'écrevisses nommé Paquet, et un piqueur de bœufs nommé Clovis.
I
Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrement
Méderi, partit à l'heure ordinaire de la maison de poste de
Roüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d'ancien
troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord
de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de
Carvelin, où commençait sa distribution.
Il allait vite, le long de l'étroite rivière qui moussait, grognait,
bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une voûte de saules.
Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d'elles un
bourrelet d'eau, une sorte de cravate terminée en nœud d'écume. Par
places, c'étaient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui
faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure,
un gros bruit colère et doux; puis plus loin, les berges s'élargissant,
on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi
toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.
Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'à ceci: «Ma
première lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M.
Renardet; faut donc que je traverse la futaie.»
Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait
d'un train rapide et régulier sur la haie verte des saules; et sa
canne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement que
ses jambes.
Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jeté
d'un bord à l'autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deux
piquets enfoncés dans les berges.
La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros
propriétaire du lieu, était une sorte de bois d'arbres antiques,
énormes, droits comme des colonnes, et s'étendant, sur une demi-lieue de
longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette
immense voûte de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient
poussé, chauffés par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien
que de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandait
dans l'air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes.
Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d'un galon rouge et
s'essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bien
qu'il ne fût pas encore huit heures du matin.
Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il
aperçut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant.
Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étui
à aiguilles deux pas plus loin.
Ayant pris ces objets, il pensa: «Je vas les confier à M. le maire»; et
il se remit en route; mais il ouvrait l'œil à présent, s'attendant
toujours à trouver autre chose.
Soudain, il s'arrêta net, comme s'il se fût heurté contre une barre de
bois; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corps
d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'était une petite fille d'une
douzaine d'années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, la
face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.
Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint
de faire du bruit, redouté quelque danger; et il écarquillait les yeux.
Qu'était-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il réfléchit qu'on
ne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous des
arbres frais. Alors elle était morte; et il se trouvait en présence d'un
crime. A cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bien
qu'il fût un ancien soldat. Et puis c'était chose si rare dans le pays,
un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire
ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figé
sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tuée?
Il s'était arrêté tout près d'elle; et il la regardait, appuyé sur son
bâton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les
habitants de la contrée; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait
deviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait la
face; puis s'arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion.
Avait-il le droit de déranger quelque chose à l'état du cadavre avant
les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une
espèce de général à qui rien n'échappe et qui attache autant
d'importance à un bouton perdu qu'à un coup de couteau dans le ventre.
Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale; c'était
une pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchée
par une main maladroite.
Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pensée
le retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard,
il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit à genoux, tout
doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son
pied. Il était froid, glacé, de ce froid terrible qui rend effrayante
la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à ce
toucher, sentit son cœur retourné, comme il le dit plus tard, et la
salive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit à
courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.
Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés,
la tête en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux,
lui battait les reins en cadence.
La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc
et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que
formait en cet endroit la Brindille.
C'était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui
avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute
de vingt mètres, bâtie dans l'eau.
Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On
l'appelait la tour du Renard, sans qu'on sût au juste pourquoi; et de
cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient
les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de
deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette
bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces
avant la Révolution.
Le facteur entra d'un élan dans la cuisine où déjeunaient les
domestiques, et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je li
parle sur l'heure.» On savait Médéric un homme de poids et d'autorité,
et on comprit aussitôt qu'une chose grave s'était passée.
M. Renardet, prévenu, ordonna qu'on l'amenât. Le piéton, pâle et
essoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longue
table couverte de papiers épars.
C'était un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un bœuf, et
très aimé dans le pays, bien que violent à l'excès. Agé à peu près de
quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en
gentilhomme des champs. Son tempérament fougueux lui avait souvent
attiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats de
Roüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour,
jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu'il
avait failli écraser son chien d'arrêt Micmac? N'avait-il pas enfoncé
les côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il
traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il
pas même pris au collet le sous-préfet qui s'arrêtait dans le village au
cours d'une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournée
électorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition
de famille.
Le maire demanda: «Qu'y a-t-il donc, Médéric?
—J'ai trouvé une p'tite fille morte sous vot' futaie.»
Renardet se dressa, le visage couleur de brique:
—«Vous dites.... Une petite fille?
—«Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang,
morte, bien morte!»
Le maire jura: «Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On
vient de me prévenir qu'elle n'était pas rentrée hier soir chez sa mère.
A quel endroit l'avez-vous découverte?»
Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d'y conduire le
maire.
Mais Renardet devint brusque: «Non. Je n'ai pas besoin de vous.
Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairie
et le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, et
dites-leur de me rejoindre sous la futaie.»
Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé de
ne pas assister aux constatations.
Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de
feutre gris, à bords très larges, et s'arrêta quelques secondes sur le
seuil de sa demeure. Devant lui s'étendait un vaste gazon où éclataient
trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles
de fleurs épanouies, l'une en face de la maison et les autres sur les
côtés. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la
futaie, tandis qu'à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, on
apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par des
rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains trapus,
toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau
frémissant de branches minces.
A droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments qui
dépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peuplé
d'éleveurs de bœufs.
Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant à
gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit à pas lents, les mains
derrière le dos. Il allait, le front penché; et de temps en temps il
regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il
avait envoyé quérir.
Lorsqu'il fut arrivé sous les arbres, il s'arrêta, se découvrit et
s'essuya le front comme avait fait Médéric; car l'ardent soleil de
juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en
route, s'arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il
trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et
l'étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient
le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou
puissant et rouge, et entraient, l'une après l'autre, sous le col blanc
de sa chemise.
Comme personne n'apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puis
il appela: «Ohé! ohé!»
Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!»
Et le médecin apparut sous les arbres. C'était un petit homme maigre,
ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs.
Il boitait, ayant été blessé au service, et s'aidait d'une canne pour
marcher.
Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui,
prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures
effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour
pour se hâter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir
avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes.
Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s'agit?»
—Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric.
—C'est bien. Allons.
Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurs
pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient,
là-bas, devant eux.
Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez, le voilà!»
Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils
n'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Cela
semblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé; car
un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâle
d'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ils
distinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau et
les deux bras écartés comme par un crucifiement.
—J'ai rudement chaud, dit le maire.
Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir
qu'il replaça encore sur son front.
Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il fut
auprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il
avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et
tournait autour tout doucement.
Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater
tout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez
sa gorge.»
Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine,
amollis par la mort.
Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut
noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit:
«Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.»
Il palpait le cou: «Étranglée avec les mains, sans laisser d'ailleurs
aucune trace particulière, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt.
Très bien. C'est la petite Roque, en effet.»
Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n'ai rien à faire; elle est
morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet.»
Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d'un œil fixe le
petit corps étalé sur l'herbe. Il murmura: «Quel misérable! Il faudrait
retrouver les vêtements.»
Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit: «Elle venait
sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l'eau.»
Le maire ordonna: «Toi, Principe (c'était le secrétaire de la mairie),
tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime
(c'était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener
le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici
dans une heure. Tu entends.»
Les deux hommes s'éloignèrent vivement; et Renardet dit au docteur:
«Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?»
Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça. Tout le
monde en particulier et personne en général. N'importe, ça doit être
quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en
République, on ne rencontre que ça sur les routes.»
Tous deux étaient bonapartistes.
Le maire reprit: «Oui, ça ne peut être qu'un étranger, un passant, un
vagabond sans feu ni lieu...»
Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme. N'ayant
ni bon souper ni bon gîte, il s'est procuré le reste. On ne sait pas ce
qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait à un moment
donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu?»
Et du bout de sa canne, il touchait l'un après l'autre les doigts roidis
de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano.
—Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir,
l'enfant n'étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l'avons
appelée jusqu'à minuit sur les routes; mais nous n'avons point pensé à
la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches
vraiment utiles.
—Voulez-vous un cigare? dit le médecin.
—Merci, je n'ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir
ça.
Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps
d'adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à ventre
bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrêta sur les taches de
sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche
vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer
l'autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les deux
hommes regardaient ce point noir errant.
Le médecin dit: «Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du
dernier siècle avaient bien raison de s'en coller sur la figure.
Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?»
Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses réflexions.
Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une
femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'était la
mère, la Roque. Dès qu'elle aperçut Renardet, elle se mit à hurler: «Ma
p'tite, ous qu'est ma p'tite?» tellement affolée qu'elle ne regardait
point par terre. Elle la vit tout à coup, s'arrêta net, joignit les
mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et
déchirante, une clameur de bête mutilée.
Puis elle s'élança vers le corps, tomba à genoux, et enleva, comme si
elle l'eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit
cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d'une
secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans
l'épaisseur de la mousse des cris affreux et continus.
Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de
convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets
secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle
creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y
cacher.
Le médecin, ému, murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre
un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'éternuement bruyant qui
lui sortait en même temps par le nez et par la bouche; et, tirant son
mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant
et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: «Cré... cré... cré... cré nom
de Dieu de cochon qui a fait ça.... Je... je... voudrais le voir
guillotiner...»
Mais Principe reparut, l'air désolé et les mains vides. Il murmura: «Je
ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.»
L'autre, effaré, répondit d'une voix grasse, noyée dans les larmes:
«Qu'est-ce que tu ne trouves pas?
—Les hardes de la petite.
—Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les...
ou... tu auras affaire à moi.
L'homme, sachant qu'on ne résistait pas au maire, repartit d'un pas
découragé en jetant sur le cadavre un coup d'œil oblique et craintif.
Des voix lointaines s'élevaient sous les arbres, une rumeur confuse, le
bruit d'une foule qui approchait; car Médéric, dans sa tournée, avait
semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits
d'abord, avaient causé de ça dans la rue, d'un seuil à l'autre; puis ils
s'étaient réunis; ils avaient jasé, discuté, commenté l'événement
pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir.
Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par crainte de
la première émotion. Quand ils aperçurent le corps, ils s'arrêtèrent,
n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent
quelques pas, s'arrêtèrent encore, avancèrent de nouveau, et ils
formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère, du médecin et de
Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se resserrait sous les
poussées subites des derniers venus. Bientôt ils touchèrent le cadavre.
Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. Le médecin les écarta.
Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et,
saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrés
en balbutiant: «Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de
brutes... foutez-moi le camp....» En une seconde le cordon de curieux
s'élargit de deux cents mètres.
La Roque s'était relevée, retournée, assise, et elle pleurait maintenant
dans ses mains jointes sur sa face.
Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garçons
fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s'en aperçut, et,
enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui
disparut tout entière sous le vaste vêtement.
Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde;
une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands
arbres.
Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main,
dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité du
peuple et répétait: «Si un de vous approche, je lui casse la tête comme
à un chien.»
Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le
docteur Labarbe, qui fumait, s'assit à côté de la Roque, et il lui
parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses mains
de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants, vidant
sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son
mariage, la mort de son homme, piqueur de bœufs, tué d'un coup de
corne, l'enfance de sa fille, son existence misérable de veuve sans
ressources avec la petite. Elle n'avait que ça, sa petite Louise; et on
l'avait tuée; on l'avait tuée dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut
la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva
par un coin le vêtement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber
et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les
gestes de la mère.
Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: «Les gendarmes, les
gendarmes!»
Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant
leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux, qui dansait comme un
singe sur une haute jument blanche.
Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge
d'instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa
promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la
grande joie des officiers.
Il mit pied à terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du
docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que
gonflait le corps couché dessous.
Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord écarter le public
que les gendarmes chassèrent de la futaie, mais qui reparut bientôt dans
la prairie, et forma haie, une grande haie de têtes excitées et
remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre côté du ruisseau.
Le médecin, à son tour, donna des explications que Renardet écrivait au
crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites,
enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Maxime aussi
était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements.
Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant
l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas
vingt sous, ce vol même était inadmissible.
Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'étaient
mis eux-mêmes à chercher deux par deux, écartant les moindres branches
le long de l'eau.
Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché
ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air, en
pleine vue?»
L'autre, sournois et perspicace, répondit: «Hé! hé!» Une ruse peut-être?
Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin. Dans tous
les cas, nous arriverons bien à le découvrir.»
Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. C'étaient le
substitut, le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur
tour. On recommença les recherches tout en causant avec animation.
Renardet dit tout à coup: «Savez-vous que je vous garde à déjeuner?»
Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction,
trouvant qu'on s'était assez occupé, pour ce jour-là, de la petite
Roque, se tourna vers le maire:
—Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien
une chambre pour me le garder jusqu'à ce soir.
L'autre se troubla, balbutiant: «Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime
mieux qu'il n'entre pas chez moi... à cause... à cause de mes
domestiques... qui... qui parlent déjà de revenants dans... dans ma
tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en
garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi.»
Le magistrat se mit à sourire: «Bon.... Je vais le faire emporter tout
de suite à Roüy, pour l'examen légal.» Et se tournant vers le substitut:
«Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas?
—Oui, parfaitement.»
Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise à côté
de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un
œil vague et hébété.
Les deux médecins essayèrent de l'emmener pour qu'elle ne vît pas
enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait
faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit à pleins bras. Couchée
dessus elle criait: «Vous ne l'aurez pas, c'est à moi, c'est à moi à
c't'heure. On me l'a tuée; j' veux la garder, vous l'aurez pas!»
Tous les hommes, troublés et indécis, restaient debout autour d'elle.
Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez, la Roque, il le
faut, pour savoir celui qui l'a tuée; sans ça on ne saurait pas; il faut
bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura
trouvé, je vous le promets.»
Cette raison ébranla la femme et une haine s'éveillant dans son regard
affolé: «Alors on le prendra? dit-elle.»
—Oui, je vous le promets.
Elle se releva, décidée à laisser faire ces gens; mais le capitaine
ayant murmuré: «C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses vêtements»,
une idée nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans
sa tête de paysanne et elle demanda:
—«Ous qu'é sont ses hardes; c'est à mé. Je les veux. Ous qu'on les a
mises?»
On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les
réclama avec une obstination désespérée, pleurant et gémissant: «C'est à
mé, je les veux; ous qu'é sont, je les veux?»
Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne
demandait plus le corps, elle voulait les vêtements, les vêtements de sa
fille, autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui
une pièce d'argent représente une fortune, que par tendresse maternelle.
Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu'on était allé
chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout
sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: «J'ai
pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit
bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit
bonnet.»
Le curé venait d'arriver; un tout jeune prêtre déjà gras. Il se chargea
d'emmener la Roque, et ils s'en allèrent ensemble vers le village. La
douleur de la mère s'atténuait sous la parole sucrée de
l'ecclésiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle
répétait sans cesse: «Si j'avais seulement son p'tit bonnet...»
s'obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres.
Renardet cria de loin: «Vous déjeunez avec nous, monsieur l'abbé. Dans
une heure.»
Le prêtre tourna la tête et répondit: «Volontiers, monsieur le maire. Je
serai chez vous à midi.»
Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait à travers
les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la
Brindille.
Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du
même avis; il avait été accompli par quelque rôdeur, passant là par
hasard, pendant que la petite prenait un bain.
Puis les magistrats retournèrent à Roüy, en annonçant qu'ils
reviendraient le lendemain de bonne heure; le médecin et le curé
rentrèrent chez eux, tandis que Renardet, après une longue promenade par
les prairies, s'en revint sous la futaie où il se promena jusqu'à la
nuit, à pas lents, les mains derrière le dos.
Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand
le juge d'instruction pénétra dans sa chambre. Il se frottait les mains;
il avait l'air content; il dit:
—«Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du
nouveau ce matin.»
Le maire s'était assis sur son lit.
—Quoi donc?
—Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la mère
réclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh
bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouvé, sur le seuil, les
deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a été commis
par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu pitié d'elle. Voilà en
outre le facteur Médéric qui m'apporte le dé, le couteau et l'étui à
aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les vêtements pour les
cacher, a laissé tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi,
j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une
certaine culture morale et une faculté d'attendrissement chez
l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue
ensemble les principaux habitants de votre pays.
Le maire s'était levé. Il sonna afin qu'on lui apportât de l'eau chaude
pour sa barbe. Il disait: «Volontiers; mais ce sera assez long, et nous
pouvons commencer tout de suite.»
M. Putoin s'était assis à cheval sur une chaise, continuant ainsi, même
dans les appartements, sa manie d'équitation.
Renardet, à présent, se couvrait le menton de mousse blanche en se
regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il
reprit: «Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet,
maire, riche propriétaire, homme bourru qui bat les gardes et les
cochers...»
Le juge d'instruction se mit à rire: «Cela suffit; passons au
suivant....
—Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, éleveur de bœufs,
également riche propriétaire, paysan madré, très sournois, très retors
en toute question d'argent, mais incapable, à mon avis, d'avoir commis
un tel forfait.
M. Putoin dit: «Passons.»
Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection
morale de tous les habitants de Carvelin. Après deux heures de
discussion, leurs soupçons s'étaient arrêtés sur trois individus assez
suspects: un braconnier nommé Cavalle, un pêcheur de truites et
d'écrevisses nommé Paquet, et un piqueur de bœufs nommé Clovis.