II
Les recherches durèrent tout l'été; on ne découvrit pas le criminel.
Ceux qu'on soupçonna et qu'on arrêta prouvèrent facilement leur
innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable.
Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d'une façon
singulière. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une
vague peur, une sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de
l'impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de
cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le
lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux
constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait
les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une
incessante menace.
La futaie, d'ailleurs, était devenue un endroit redouté, évité, qu'on
croyait hanté. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque
dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des
grands arbres énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en
guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les garçons jouaient
aux boules, aux quilles, au bouchon, à la balle, en certaines places où
ils avaient découvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs
de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de
leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les
notes fausses troublaient l'air tranquille et agaçaient les nerfs des
dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait
plus sous la voûte épaisse et haute, comme si on se fût attendu à y
trouver toujours quelque cadavre couché.
L'automne vint, les feuilles tombèrent. Elles tombaient jour et nuit,
descendaient en tournoyant, rondes et légères, le long des grands
arbres; et on commençait à voir le ciel à travers les branches.
Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente
et continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement
bruissante qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu
sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant,
incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces
feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes
versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la
fin de l'année, sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules,
sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-être
sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant
violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois
désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer, seule,
l'âme, la petite âme de la petite morte.
La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colère
entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus.
Et voilà que Renardet, tout à coup, revint se promener sous la futaie.
Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à
pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur,
les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et
molle, tandis qu'une légion de corbeaux, accourus de tous les voisinages
pour coucher dans les grandes cimes, se déroulait à travers l'espace, à
la façon d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des
clameurs violentes et sinistres.
Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches
emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crépuscules
d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en croassant affreusement
et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de
leur vol.
Ils s'abattaient enfin sur les faîtes les plus hauts et cessaient peu à
peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes
noires au noir de l'espace.
Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les
ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait,
tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la cheminée claire, en
tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la
flamme.
Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait
abattre sa futaie.
Vingt bûcherons travaillaient déjà. Ils avaient commencé par le coin le
plus proche de la maison, et ils allaient vite en présence du maître.
D'abord, les ébrancheurs grimpaient le long du tronc.
Liés à lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs
bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de
pointe d'acier fixée à leur semelle. La pointe entre dans le bois, y
reste enfoncée, et l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour
frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se
soutiendra de nouveau en recommençant avec la première.
Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de corde qui
l'attache à l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier.
Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant,
il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et
l'éperonnant pour aller le décapiter.
Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête, détache de son
flanc la serpe aiguë et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec méthode,
entaillant le membre tout près du tronc; et, soudain, la branche craque,
fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frôlant dans sa chute les
arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand bruit de
bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.
Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient à leur tour,
liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres restés
encore debout semblaient des poteaux démesurés, des pieux gigantesques
amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes.
Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du
fût droit et mince le collier de corde qu'il y avait porté, il
redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que
les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups
qui retentissaient dans tout le reste de la futaie.
Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes
tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et
l'immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd
et la secousse d'un coup de canon lointain.
Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une
armée perd ses soldats.
Renardet ne s'en allait plus; il restait là du matin au soir,
contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa
futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que
sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte
d'impatience secrète et calme, comme s'il eût attendu, espéré, quelque
chose à la fin de ce massacre.
Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée.
On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule.
Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les bûcherons voulurent
arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un hêtre énorme,
mais le maître s'y opposa, et exigea qu'à l'heure même on ébranchât et
abattît ce colosse qui avait ombragé le crime.
Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné,
quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à
tirer sur la corde attachée au faîte.
L'arbre résista; son tronc puissant, bien qu'entaillé jusqu'au milieu,
était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte
de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et
ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur
effort.
Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing,
pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile,
la main sur l'écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et
nerveuse.
Un des hommes lui dit: «Vous êtes trop près, monsieur le maire; quand il
tombera, ça pourrait vous blesser.»
Il ne répondit pas et ne recula point; il semblait prêt à saisir
lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur.
Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un
déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse
douloureuse; et elle s'inclina un peu, prête à tomber, mais résistant
encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort
plus grand; et comme l'arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un
pas en avant, puis s'arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc
irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait sur le sol.
Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement les reins, le
jetant sur la face à cinq mètres de là.
Les ouvriers s'élancèrent pour le relever; il s'était déjà soulevé
lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main
sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie.
Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris,
l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il répondit,
en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou, plutôt, une
seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps de
passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les
voitures au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il
sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un
arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être
touché. C'était une bêtise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces
minutes d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile.
Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il
s'en alla en disant: «A demain, mes amis, à demain.»
Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa
lampe, coiffée d'un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front
entre ses mains, il se mit à pleurer.
Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda
sa pendule. Il n'était pas encore six heures. Il pensa: «J'ai le temps
avant le dîner», et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors
s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit
dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L'acier
de l'arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.
Renardet le contempla quelque temps avec l'œil trouble d'un homme ivre;
puis il se leva et se mit à marcher.
Il allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps
s'arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son
cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se
mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se
remit à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme
brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la
pendule et pensait: «J'ai encore le temps.»
La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la
bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon
dedans comme s'il eût voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes,
immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un
frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.
Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. Je n'ose
pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me
tuer!»
On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: «Le
dîner de monsieur est prêt.» Il répondit: «C'est bien. Je descends.»
Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se
regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui
semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus
rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.
Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne
veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes
dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.
Dès qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses
armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma
ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur
lui-même, parcourut de l'œil tout l'appartement avec une angoisse
d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la
voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il
avait violée, puis étranglée.
Toutes les nuits, l'odieuse vision recommençait. C'était d'abord dans
ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine à
battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commençait
alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de
chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il
essayait de lire, il essayait de chanter; c'était en vain; sa pensée,
malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer
dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus
violentes de la première minute à la dernière.
Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de l'horrible jour,
un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la chaleur, de
sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du déjeuner.
Après le repas, il avait fait la sieste; puis il était sorti vers la fin
de l'après-midi pour respirer la brise fraîche et calmante sous les
arbres de sa futaie.
Mais, dès qu'il fut dehors, l'air lourd et brûlant de la plaine
l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur
la terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente.
Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les
oiseaux, les sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les
grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille
évaporait un peu de fraîcheur sous l'immense toiture de branches. Mais
il se sentait mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue,
invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque à rien, ayant
d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait
depuis trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul,
il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à
sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les
instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin
impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier.
Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien
comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe frôler ses
jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir
entre ses bras, surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il
cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il
pourrait épouser lorsque son deuil serait fini.
Il avait une âme chaste, mais logée dans un corps puissant d'Hercule, et
des images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses
veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments
en souriant de lui-même: «Me voici comme saint Antoine.»
Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes, le désir lui
vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafraîchir et
apaiser l'ardeur de son sang.
Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens
du pays venaient se tremper quelquefois en été. Il y alla.
Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait,
sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut
entendre un léger bruit, un faible clapotement qui n'était point celui
du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda.
Une fillette, toute nue, toute blanche à travers l'onde transparente,
battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur
elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce
n'était pas encore une femme; elle était grasse et formée, tout en
gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mûre. Il ne
bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coupé par une
émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le cœur battant comme si
un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure
eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune, cette
petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme
l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.
Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui
pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait à
petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait
poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial
qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le faisait trembler
des pieds à la tête.
Elle resta debout, quelques secondes, derrière le saule qui le cachait.
Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et
la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour résister, trop
épouvantée pour appeler, et il la posséda sans comprendre ce qu'il
faisait.
Il se réveilla de son crime, comme on se réveille d'un cauchemar.
L'enfant commençait à pleurer.
Il dit: «Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.»
Mais elle n'écoutait pas; elle sanglotait.
Il reprit: «Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.»
Elle hurla en se tordant pour s'échapper.
Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou
pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Comme
elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être qui veut
fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée
de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il serrait
furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais seulement pour la faire
taire.
Puis il se dressa, éperdu d'horreur.
Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver,
quand surgit dans son âme bouleversée l'instinct mystérieux et confus
qui guide tous les êtres en danger.
Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa
vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la
ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du
ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.
Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense
détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de
l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en
racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.
Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute,
comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les
yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la
peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil.
Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon
des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et
les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans
ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes
catastrophes.
Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le cœur. A ce moment il
faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est moi.»
Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les
sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.
Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il
fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement
avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par
l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il
prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs
perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils
suspectaient.
Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint
peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il
maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur;
il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la
tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux
de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses, le tint
debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.
Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale ne
se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme
d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays
conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur
et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il
respectât l'Église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au
diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni châtiment, ni
récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une
vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du
siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale
de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour
régler les rapports sociaux.
Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par
accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé une
chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son
esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti
une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis
d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de
tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au cœur, gardé
dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts
d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur
épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A
tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il
s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec
dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui,
attendant sans cesse le moment de réapparaître.
Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il
ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes;
mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs.
Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et
les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels
qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque,
plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si
vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent
errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger
inconnu, proche et menaçant! Lequel?
Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir
qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il
attendit, inquiet, le cœur battant; la draperie ne bougeait plus; puis,
soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait.
Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il
était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez
lui des voleurs.
Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant
d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un
léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine
une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les
yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa
peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta
largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme
des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable
s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout
en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une lueur,
une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage
du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute
dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au
bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore,
Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur
devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la
mousse.
Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y
resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à
réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination
venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son
fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime
jetât en lui, parfois, la vision de la morte.
S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: «Que
vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il le
sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard,
l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis
il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt
s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur
un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué,
cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit d'une
main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla
avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au
dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la
vie.
Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de
regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé,
elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la
campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il
se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.
Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil.
Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit,
croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude
pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours,
invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles;
et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec
ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres,
le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre
autour de lui!
Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au
matin, la tête cachée sous l'oreiller.
A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours
dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A
peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une
force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour
appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu du
crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps
avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas,
ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en
venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la
corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la
fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le
jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant
l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus,
sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant
derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le
regardait, ce rideau, d'un œil fixe, s'attendant sans cesse à voir
sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous
l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts
crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de
la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans
le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son
cœur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais
souffert.
Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le
jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre;
et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil
inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable
vision de ses veilles.
Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait
courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine,
hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.
Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts
ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par une
pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son
supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée
par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte
l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il
n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se
résolut à mourir, plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures.
Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de
simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il
tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soupçonnait
la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à
l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du
forfait.
Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre
au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à
faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa
de lui casser les reins.
Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son
revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.
L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne
savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il
avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié,
décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était
faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.
Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait
avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait
sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait
lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre
peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était
pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le
décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.
Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je
n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu,
mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet,
regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où
luisait son revolver.
Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut
en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer
un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à
prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main
refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna cacher
sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.
Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer
une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation,
aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on
mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier
quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son âme, avouant son
crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la
mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi
les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus
tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son
esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait
intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette
lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de
mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son
courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de
détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait
justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr,
discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes
qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur
seule raison.
A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son cœur.
Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement,
puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa
métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et
quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la
première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait
soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il
pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du
drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et
se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se
tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.
Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il
n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie
d'angoisses, pas un détail des tortures de son cœur, et il termina en
annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le
criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que
jamais on n'accusât sa mémoire.
En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la ferma,
la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut
jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et
quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite,
referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour
attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.
Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!
Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il
l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le
ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la
plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil,
comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête,
regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont
les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin.
A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il
s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle
aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait,
l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs
l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la
terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des
étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il
aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir,
l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits
vigoureux de son corps actif et puissant.
Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il
avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore!
Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence,
d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue,
l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre
chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore
dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre
était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?
Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans
le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait
apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.
Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il
s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la
réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il
courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il
arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le
piéton.
L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques
papiers déposés là par les habitants du pays.
Renardet lui dit:
—Bonjour, Médéric.
—Bonjour, m'sieu le maire.
—Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai besoin.
Je viens vous demander de me la rendre.
—C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.
Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de
Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de
noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe
mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point
couché.
L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?»
L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit
contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du
lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous
comprenez?...»
Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat.
Il reprit: «Qué lettre?»
—Celle que vous allez me rendre.
Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas
naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret
de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il
connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux
élections.
Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?
—A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon
ami!»
Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait.
Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses
doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une
faute grave ou de se faire un ennemi du maire.
Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre
et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il
s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte
que coûte.
Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:
—Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la
justice, j'peux pas.»
Une angoisse affreuse étreignit le cœur de Renardet, qui balbutia:
—Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon
écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.
—J'peux pas.
—Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je
vous dis que j'en ai besoin.
—Non. J'peux pas.
Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet.
—Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi,
et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans
tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous
ordonne maintenant de me rendre ce papier.
Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!»
Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui
enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant,
leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me
touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon
devoir, moi!»
Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant
comme un enfant qui pleure.
—«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous
récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous
donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.»
L'homme tourna les talons et se mit en route.
Renardet le suivit, haletant, balbutiant:
—«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous
entendez, mille francs.»
L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre
fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille
francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ça
vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites...
cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille
francs.»
Le facteur se retourna, la face dure, l'œil sévère: «En voilà assez, ou
bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.»
Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se
retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.
Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec
stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore
comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.
Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la
tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis
il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le
briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança
dans le vide, les deux mains en avant.
Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut
les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident;
et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête
s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et
sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait
couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.
II
Les recherches durèrent tout l'été; on ne découvrit pas le criminel.
Ceux qu'on soupçonna et qu'on arrêta prouvèrent facilement leur
innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable.
Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d'une façon
singulière. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une
vague peur, une sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de
l'impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de
cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le
lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux
constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait
les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une
incessante menace.
La futaie, d'ailleurs, était devenue un endroit redouté, évité, qu'on
croyait hanté. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque
dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des
grands arbres énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en
guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les garçons jouaient
aux boules, aux quilles, au bouchon, à la balle, en certaines places où
ils avaient découvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs
de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de
leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les
notes fausses troublaient l'air tranquille et agaçaient les nerfs des
dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait
plus sous la voûte épaisse et haute, comme si on se fût attendu à y
trouver toujours quelque cadavre couché.
L'automne vint, les feuilles tombèrent. Elles tombaient jour et nuit,
descendaient en tournoyant, rondes et légères, le long des grands
arbres; et on commençait à voir le ciel à travers les branches.
Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente
et continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement
bruissante qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu
sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant,
incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces
feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes
versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la
fin de l'année, sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules,
sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-être
sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant
violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois
désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer, seule,
l'âme, la petite âme de la petite morte.
La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colère
entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus.
Et voilà que Renardet, tout à coup, revint se promener sous la futaie.
Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à
pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur,
les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et
molle, tandis qu'une légion de corbeaux, accourus de tous les voisinages
pour coucher dans les grandes cimes, se déroulait à travers l'espace, à
la façon d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des
clameurs violentes et sinistres.
Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches
emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crépuscules
d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en croassant affreusement
et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de
leur vol.
Ils s'abattaient enfin sur les faîtes les plus hauts et cessaient peu à
peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes
noires au noir de l'espace.
Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les
ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait,
tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la cheminée claire, en
tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la
flamme.
Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait
abattre sa futaie.
Vingt bûcherons travaillaient déjà. Ils avaient commencé par le coin le
plus proche de la maison, et ils allaient vite en présence du maître.
D'abord, les ébrancheurs grimpaient le long du tronc.
Liés à lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs
bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de
pointe d'acier fixée à leur semelle. La pointe entre dans le bois, y
reste enfoncée, et l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour
frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se
soutiendra de nouveau en recommençant avec la première.
Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de corde qui
l'attache à l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier.
Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant,
il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et
l'éperonnant pour aller le décapiter.
Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête, détache de son
flanc la serpe aiguë et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec méthode,
entaillant le membre tout près du tronc; et, soudain, la branche craque,
fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frôlant dans sa chute les
arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand bruit de
bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.
Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient à leur tour,
liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres restés
encore debout semblaient des poteaux démesurés, des pieux gigantesques
amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes.
Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du
fût droit et mince le collier de corde qu'il y avait porté, il
redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que
les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups
qui retentissaient dans tout le reste de la futaie.
Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes
tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et
l'immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd
et la secousse d'un coup de canon lointain.
Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une
armée perd ses soldats.
Renardet ne s'en allait plus; il restait là du matin au soir,
contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa
futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que
sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte
d'impatience secrète et calme, comme s'il eût attendu, espéré, quelque
chose à la fin de ce massacre.
Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée.
On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule.
Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les bûcherons voulurent
arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un hêtre énorme,
mais le maître s'y opposa, et exigea qu'à l'heure même on ébranchât et
abattît ce colosse qui avait ombragé le crime.
Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné,
quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à
tirer sur la corde attachée au faîte.
L'arbre résista; son tronc puissant, bien qu'entaillé jusqu'au milieu,
était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte
de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et
ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur
effort.
Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing,
pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile,
la main sur l'écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et
nerveuse.
Un des hommes lui dit: «Vous êtes trop près, monsieur le maire; quand il
tombera, ça pourrait vous blesser.»
Il ne répondit pas et ne recula point; il semblait prêt à saisir
lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur.
Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un
déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse
douloureuse; et elle s'inclina un peu, prête à tomber, mais résistant
encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort
plus grand; et comme l'arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un
pas en avant, puis s'arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc
irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait sur le sol.
Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement les reins, le
jetant sur la face à cinq mètres de là.
Les ouvriers s'élancèrent pour le relever; il s'était déjà soulevé
lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main
sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie.
Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris,
l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il répondit,
en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou, plutôt, une
seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps de
passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les
voitures au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il
sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un
arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être
touché. C'était une bêtise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces
minutes d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile.
Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il
s'en alla en disant: «A demain, mes amis, à demain.»
Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa
lampe, coiffée d'un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front
entre ses mains, il se mit à pleurer.
Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda
sa pendule. Il n'était pas encore six heures. Il pensa: «J'ai le temps
avant le dîner», et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors
s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit
dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L'acier
de l'arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.
Renardet le contempla quelque temps avec l'œil trouble d'un homme ivre;
puis il se leva et se mit à marcher.
Il allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps
s'arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son
cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se
mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se
remit à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme
brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la
pendule et pensait: «J'ai encore le temps.»
La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la
bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon
dedans comme s'il eût voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes,
immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un
frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.
Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. Je n'ose
pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me
tuer!»
On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: «Le
dîner de monsieur est prêt.» Il répondit: «C'est bien. Je descends.»
Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se
regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui
semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus
rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.
Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne
veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes
dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.
Dès qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses
armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma
ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur
lui-même, parcourut de l'œil tout l'appartement avec une angoisse
d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la
voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il
avait violée, puis étranglée.
Toutes les nuits, l'odieuse vision recommençait. C'était d'abord dans
ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine à
battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commençait
alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de
chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il
essayait de lire, il essayait de chanter; c'était en vain; sa pensée,
malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer
dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus
violentes de la première minute à la dernière.
Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de l'horrible jour,
un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la chaleur, de
sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du déjeuner.
Après le repas, il avait fait la sieste; puis il était sorti vers la fin
de l'après-midi pour respirer la brise fraîche et calmante sous les
arbres de sa futaie.
Mais, dès qu'il fut dehors, l'air lourd et brûlant de la plaine
l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur
la terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente.
Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les
oiseaux, les sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les
grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille
évaporait un peu de fraîcheur sous l'immense toiture de branches. Mais
il se sentait mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue,
invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque à rien, ayant
d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait
depuis trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul,
il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à
sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les
instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin
impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier.
Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien
comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe frôler ses
jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir
entre ses bras, surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il
cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il
pourrait épouser lorsque son deuil serait fini.
Il avait une âme chaste, mais logée dans un corps puissant d'Hercule, et
des images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses
veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments
en souriant de lui-même: «Me voici comme saint Antoine.»
Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes, le désir lui
vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafraîchir et
apaiser l'ardeur de son sang.
Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens
du pays venaient se tremper quelquefois en été. Il y alla.
Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait,
sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut
entendre un léger bruit, un faible clapotement qui n'était point celui
du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda.
Une fillette, toute nue, toute blanche à travers l'onde transparente,
battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur
elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce
n'était pas encore une femme; elle était grasse et formée, tout en
gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mûre. Il ne
bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coupé par une
émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le cœur battant comme si
un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure
eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune, cette
petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme
l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.
Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui
pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait à
petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait
poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial
qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le faisait trembler
des pieds à la tête.
Elle resta debout, quelques secondes, derrière le saule qui le cachait.
Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et
la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour résister, trop
épouvantée pour appeler, et il la posséda sans comprendre ce qu'il
faisait.
Il se réveilla de son crime, comme on se réveille d'un cauchemar.
L'enfant commençait à pleurer.
Il dit: «Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.»
Mais elle n'écoutait pas; elle sanglotait.
Il reprit: «Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.»
Elle hurla en se tordant pour s'échapper.
Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou
pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Comme
elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être qui veut
fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée
de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il serrait
furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais seulement pour la faire
taire.
Puis il se dressa, éperdu d'horreur.
Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver,
quand surgit dans son âme bouleversée l'instinct mystérieux et confus
qui guide tous les êtres en danger.
Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa
vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la
ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du
ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.
Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense
détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de
l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en
racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.
Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute,
comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les
yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la
peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil.
Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon
des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et
les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans
ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes
catastrophes.
Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le cœur. A ce moment il
faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est moi.»
Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les
sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.
Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il
fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement
avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par
l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il
prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs
perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils
suspectaient.
Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint
peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il
maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur;
il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la
tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux
de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses, le tint
debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.
Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale ne
se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme
d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays
conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur
et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il
respectât l'Église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au
diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni châtiment, ni
récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une
vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du
siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale
de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour
régler les rapports sociaux.
Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par
accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé une
chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son
esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti
une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis
d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de
tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au cœur, gardé
dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts
d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur
épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A
tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il
s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec
dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui,
attendant sans cesse le moment de réapparaître.
Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il
ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes;
mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs.
Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et
les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels
qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque,
plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si
vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent
errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger
inconnu, proche et menaçant! Lequel?
Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir
qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il
attendit, inquiet, le cœur battant; la draperie ne bougeait plus; puis,
soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait.
Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il
était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez
lui des voleurs.
Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant
d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un
léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine
une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les
yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa
peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta
largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme
des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable
s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout
en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une lueur,
une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage
du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute
dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au
bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore,
Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur
devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la
mousse.
Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y
resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à
réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination
venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son
fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime
jetât en lui, parfois, la vision de la morte.
S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: «Que
vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il le
sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard,
l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis
il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt
s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur
un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué,
cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit d'une
main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla
avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au
dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la
vie.
Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de
regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé,
elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la
campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il
se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.
Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil.
Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit,
croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude
pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours,
invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles;
et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec
ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres,
le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre
autour de lui!
Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au
matin, la tête cachée sous l'oreiller.
A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours
dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A
peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une
force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour
appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu du
crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps
avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas,
ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en
venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la
corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la
fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le
jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant
l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus,
sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant
derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le
regardait, ce rideau, d'un œil fixe, s'attendant sans cesse à voir
sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous
l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts
crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de
la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans
le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son
cœur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais
souffert.
Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le
jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre;
et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil
inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable
vision de ses veilles.
Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait
courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine,
hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.
Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts
ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par une
pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son
supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée
par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte
l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il
n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se
résolut à mourir, plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures.
Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de
simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il
tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soupçonnait
la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à
l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du
forfait.
Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre
au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à
faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa
de lui casser les reins.
Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son
revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.
L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne
savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il
avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié,
décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était
faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.
Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait
avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait
sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait
lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre
peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était
pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le
décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.
Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je
n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu,
mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet,
regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où
luisait son revolver.
Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut
en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer
un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à
prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main
refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna cacher
sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.
Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer
une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation,
aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on
mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier
quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son âme, avouant son
crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la
mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi
les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus
tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son
esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait
intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette
lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de
mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son
courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de
détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait
justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr,
discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes
qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur
seule raison.
A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son cœur.
Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement,
puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa
métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et
quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la
première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait
soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il
pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du
drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et
se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se
tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.
Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il
n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie
d'angoisses, pas un détail des tortures de son cœur, et il termina en
annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le
criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que
jamais on n'accusât sa mémoire.
En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la ferma,
la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut
jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et
quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite,
referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour
attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.
Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!
Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il
l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le
ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la
plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil,
comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête,
regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont
les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin.
A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il
s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle
aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait,
l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs
l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la
terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des
étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il
aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir,
l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits
vigoureux de son corps actif et puissant.
Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il
avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore!
Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence,
d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue,
l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre
chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore
dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre
était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?
Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans
le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait
apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.
Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il
s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la
réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il
courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il
arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le
piéton.
L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques
papiers déposés là par les habitants du pays.
Renardet lui dit:
—Bonjour, Médéric.
—Bonjour, m'sieu le maire.
—Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai besoin.
Je viens vous demander de me la rendre.
—C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.
Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de
Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de
noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe
mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point
couché.
L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?»
L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit
contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du
lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous
comprenez?...»
Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat.
Il reprit: «Qué lettre?»
—Celle que vous allez me rendre.
Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas
naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret
de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il
connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux
élections.
Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?
—A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon
ami!»
Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait.
Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses
doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une
faute grave ou de se faire un ennemi du maire.
Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre
et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il
s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte
que coûte.
Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:
—Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la
justice, j'peux pas.»
Une angoisse affreuse étreignit le cœur de Renardet, qui balbutia:
—Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon
écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.
—J'peux pas.
—Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je
vous dis que j'en ai besoin.
—Non. J'peux pas.
Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet.
—Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi,
et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans
tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous
ordonne maintenant de me rendre ce papier.
Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!»
Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui
enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant,
leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me
touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon
devoir, moi!»
Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant
comme un enfant qui pleure.
—«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous
récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous
donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.»
L'homme tourna les talons et se mit en route.
Renardet le suivit, haletant, balbutiant:
—«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous
entendez, mille francs.»
L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre
fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille
francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ça
vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites...
cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille
francs.»
Le facteur se retourna, la face dure, l'œil sévère: «En voilà assez, ou
bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.»
Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se
retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.
Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec
stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore
comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.
Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la
tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis
il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le
briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança
dans le vide, les deux mains en avant.
Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut
les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident;
et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête
s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et
sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait
couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.