LETTRE A LA JEUNESSE
Ces pages ont paru en une brochure, qui a été mise
en vente le 14 décembre 1897.
Ne voyant alors aucun journal qui me prendrait mes
articles, et désireux en outre d'être absolument libre,
je fis le projet de continuer ma campagne, par une série
de brochures. D'abord, j'avais l'idée de les lancer à jour
fixe, régulièrement, une par semaine. Puis, je préférai
rester le maître des dates de publication, de façon à
choisir mes heures, à n'intervenir que sur les sujets et
seulement les jours où je le croirais utile.
LETTRE A LA JEUNESSE
Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants,
qui courez en bandes par les rues, manifestant
au nom de vos colères et de vos enthousiasmes,
éprouvant l'impérieux besoin de jeter
publiquement le cri de vos consciences indignées?
Allez-vous protester contre quelque abus du pouvoir,
a-t-on offensé le besoin de vérité et d'équité,
brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes
des accommodements politiques et des lâchetés
quotidiennes de la vie?
Allez-vous redresser un tort social, mettre la
protestation de votre vibrante jeunesse dans la
balance inégale, où sont si faussement pesés le sort
des heureux et celui des déshérités de ce monde?
Allez-vous, pour affirmer la tolérance, l'indépendance
de la race humaine, siffler quelque sectaire
de l'intelligence, à la cervelle étroite, qui
aura voulu ramener vos esprits libérés à l'erreur
ancienne, en proclamant la banqueroute de la
science?
Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage
fuyant et hypocrite, votre foi invincible en
l'avenir, en ce siècle prochain que vous apportez
et qui doit réaliser, la paix du monde, au nom de
la justice et de l'amour?
—Non, non! nous allons huer un homme, un
vieillard, qui, après une longue vie de travail et de
loyauté, s'est imaginé qu'il pouvait impunément
soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière
se fît et qu'une erreur fût réparée, pour
l'honneur même de la patrie française!
Ah! quand j'étais jeune moi-même, je l'ai vu, le
Quartier Latin, tout frémissant des fières passions
de la jeunesse, l'amour de la liberté, la haine de la
force brutale, qui écrase les cerveaux et comprime
les âmes. Je l'ai vu, sous l'Empire, faisant son
œuvre brave d'opposition, injuste même parfois,
mais toujours dans un excès de libre émancipation
humaine. Il sifflait les auteurs agréables aux Tuileries,
il malmenait les professeurs dont l'enseignement
lui semblait louche, il se levait contre quiconque
se montrait pour les ténèbres et pour la
tyrannie. En lui brûlait le foyer sacré de la belle
folie des vingt ans, lorsque toutes les espérances
sont des réalités, et que demain apparaît comme le
sûr triomphe de la Cité parfaite.
Et, si l'on remontait plus haut, dans cette histoire
des passions nobles, qui ont soulevé la jeunesse
des Écoles, toujours on la verrait s'indigner
sous l'injustice, frémir et se lever pour les humbles,
les abandonnés, les persécutés, contre les féroces
et les puissants. Elle a manifesté en faveur des
peuples opprimés, elle a été pour la Pologne, pour
la Grèce, elle a pris la défense de tous ceux qui
souffraient, qui agonisaient sous la brutalité d'une
foule ou d'un despote. Quand on disait que le
Quartier Latin s'embrasait, on pouvait être certain
qu'il y avait derrière quelque flambée de juvénile
justice, insoucieuse des ménagements, faisant d'enthousiasme
une œuvre du cœur. Et quelle spontanéité
alors, quel fleuve débordé coulant par les
rues!
Je sais bien qu'aujourd'hui encore le prétexte est
la patrie menacée, la France livrée à l'ennemi vainqueur,
par une bande de traîtres. Seulement, je le
demande, où trouvera-t-on la claire intuition des
choses, la sensation instinctive de ce qui est vrai,
de ce qui est juste, si ce n'est dans ces âmes neuves,
dans ces jeunes gens qui naissent à la vie publique,
dont rien encore ne devrait obscurcir la raison
droite et bonne? Que les hommes politiques, gâtés
par des années d'intrigues, que les journalistes,
déséquilibrés par toutes les compromissions du
métier, puissent accepter les plus impudents mensonges,
se boucher les yeux à d'aveuglantes clartés,
cela s'explique, se comprend. Mais elle, la
jeunesse, elle est donc bien gangrenée déjà, pour
que sa pureté, sa candeur naturelle, ne se reconnaisse
pas d'un coup au milieu des inacceptables
erreurs, et n'aille pas tout droit à ce qui est évident,
à ce qui est limpide, d'une lumière honnête
de plein jour!
Il n'est pas d'histoire plus simple. Un officier a
été condamné, et personne ne songe à suspecter la
bonne foi des juges. Ils l'ont frappé selon leur conscience,
sur des preuves qu'ils ont crues certaines.
Puis, un jour, il arrive qu'un homme, que plusieurs
hommes ont des doutes, finissent par être
convaincus qu'une des preuves, la plus importante,
la seule du moins sur laquelle les juges se
sont publiquement appuyés, a été faussement attribuée
au condamné, que cette pièce est à n'en pas
douter de la main d'un autre. Et ils le disent, et
cet autre est dénoncé par le frère du prisonnier,
dont le strict devoir était de le faire; et voilà, forcément,
qu'un nouveau procès commence, devant
amener la révision du premier procès, s'il y a condamnation.
Est-ce que tout cela n'est pas parfaitement
clair, juste et raisonnable? Où y a-t-il, là
dedans, une machination, un noir complot pour
sauver un traître? Le traître, on ne le nie pas, on
veut seulement que ce soit un coupable et non un
innocent qui expie le crime. Vous l'aurez toujours,
votre traître, et il ne s'agit que de vous en donner
un authentique.
Un peu de bon sens ne devrait-il pas suffire? A
quel mobile obéiraient donc les hommes qui poursuivent
la révision du procès Dreyfus? Écartez l'imbécile
antisémitisme, dont la monomanie féroce voit
là un complot juif, l'or juif s'efforçant de remplacer
un juif par un chrétien, dans la geôle infâme. Cela
ne tient pas debout, les invraisemblances et les
impossibilités croulent les unes sur les autres, tout
l'or de la terre n'achèterait pas certaines consciences.
Et il faut bien en arriver à la réalité, qui
est l'expansion naturelle, lente, invincible de toute
erreur judiciaire. L'histoire est là. Une erreur
judiciaire est une force en marche: des hommes
de conscience sont conquis, sont hantés, se
dévouent de plus en plus obstinément, risquent
leur fortune et leur vie, jusqu'à ce que justice soit
faite. Et il n'y a pas d'autre explication possible à
ce qui se passe aujourd'hui, le reste n'est qu'abominables
passions politiques et religieuses, que
torrent débordé de calomnies et d'injures.
Mais quelle excuse aurait la jeunesse, si les idées
d'humanité et de justice se trouvaient obscurcies
un instant en elle! Dans la séance du 4 décembre,
une Chambre française s'est couverte de honte, en
votant un ordre du jour «flétrissant les meneurs
de la campagne odieuse qui trouble la conscience
publique». Je le dis hautement, pour l'avenir qui
me lira, j'espère, un tel vote est indigne de notre
généreux pays, et il restera comme une tache ineffaçable.
«Les meneurs», ce sont les hommes de
conscience et de bravoure, qui, certains d'une
erreur judiciaire, l'ont dénoncée, pour que réparation
fût faite, dans la conviction patriotique
qu'une grande nation, où un innocent agoniserait
parmi les tortures, serait une nation condamnée.
«La campagne odieuse», c'est le cri de vérité, le
cri de justice que ces hommes poussent, c'est
l'obstination qu'ils mettent à vouloir que la France
reste, devant les peuples qui la regardent, la
France humaine, la France qui a fait la liberté et
qui fera la justice. Et, vous le voyez bien, la
Chambre a sûrement commis un crime, puisque
voilà qu'elle a pourri jusqu'à la jeunesse de nos
Écoles, et que voilà celle-ci trompée, égarée, lâchée
au travers de nos rues, manifestant, ce qui ne s'était
jamais vu encore, contre tout ce qu'il y a de plus
fier, de plus brave, de plus divin dans l'âme
humaine!
Après la séance du Sénat, le 7, on a parlé d'écroulement
pour M. Scheurer-Kestner. Ah! oui, quel
écroulement, dans son cœur, dans son âme! Je
m'imagine son angoisse, son tourment, lorsqu'il
voit s'effondrer autour de lui tout ce qu'il a aimé
de notre République, tout ce qu'il a aidé à conquérir
pour elle, dans le bon combat de sa vie, la
liberté d'abord, puis les mâles vertus de la loyauté,
de la franchise et du courage civique.
Il est un des derniers de sa forte génération.
Sous l'Empire, il a su ce que c'était qu'un peuple
soumis à l'autorité d'un seul, se dévorant de fièvre
et d'impatience, la bouche brutalement bâillonnée,
devant les dénis de justice. Il a vu nos défaites, le
cœur saignant, il en a su les causes, toutes dues à
l'aveuglement, à l'imbécillité despotiques. Plus tard,
il a été de ceux qui ont travaillé le plus sagement,
le plus ardemment, à relever le pays de ses décombres,
à lui rendre son rang en Europe. Il date
des temps héroïques de notre France républicaine,
et je m'imagine qu'il pouvait croire avoir fait une
œuvre bonne et solide, le despotisme chassé à
jamais, la liberté conquise, j'entends surtout cette
liberté humaine qui permet à chaque conscience
d'affirmer son devoir, au milieu de la tolérance des
autres opinions.
Ah bien, oui! Tout a pu être conquis, mais tout
est par terre une fois encore. Il n'a autour de lui,
en lui, que des ruines. Avoir été en proie au besoin
de vérité, est un crime. Avoir voulu la justice, est
un crime. L'affreux despotisme est revenu, le plus
dur des bâillons est de nouveau sur les bouches. Ce
n'est pas la botte d'un César qui écrase la conscience
publique, c'est toute une Chambre qui flétrit
ceux que la passion du juste embrase. Défense
de parler! les poings écrasent les lèvres de ceux
qui ont la vérité à défendre, on ameute les foules
pour qu'elles réduisent les isolés au silence. Jamais
une si monstrueuse oppression n'a été organisée,
utilisée contre la discussion libre. Et la honteuse
terreur règne, les plus braves deviennent lâches,
personne n'ose plus dire ce qu'il pense, dans la
peur d'être dénoncé comme vendu et traître. Les
quelques journaux restés honnêtes sont à plat
ventre devant leurs lecteurs, qu'on a fini par affoler
avec de sottes histoires. Et aucun peuple, je
crois, n'a traversé une heure plus trouble, plus
boueuse, plus angoissante pour sa raison et pour
sa dignité.
Alors, c'est vrai, tout le loyal et grand passé a
dû s'écrouler chez M. Scheurer-Kestner. S'il croit
encore à la bonté et à l'équité des hommes, c'est
qu'il est d'un solide optimisme. On l'a traîné quotidiennement
dans la boue, depuis trois semaines,
pour avoir compromis l'honneur et la joie de sa
vieillesse, à vouloir être juste. Il n'est point de plus
douloureuse détresse, chez l'honnête homme, que
de souffrir le martyre de son honnêteté. On assassine
chez cet homme la foi en demain, on empoisonne
son espoir; et, s'il meurt, il dit: «C'est fini, il n'y
a plus rien, tout ce que j'ai fait de bon s'en va avec
moi, la vertu n'est qu'un mot, le monde est noir et
vide!»
Et, pour souffleter le patriotisme, on est allé
choisir cet homme, qui est, dans nos Assemblées,
le dernier représentant de l'Alsace-Lorraine! Lui,
un vendu, un traître, un insulteur de l'armée,
lorsque son nom aurait dû suffire pour rassurer les
inquiétudes les plus ombrageuses! Sans doute, il
avait eu la naïveté de croire que sa qualité d'Alsacien,
son renom de patriote ardent seraient la
garantie même de sa bonne foi, dans son rôle
délicat de justicier. S'il s'occupait de cette affaire,
n'était-ce pas dire que la conclusion prompte lui en
semblait nécessaire à l'honneur de l'armée, à l'honneur
de la patrie? Laissez-la traîner des semaines
encore, tâchez d'étouffer la vérité, de vous refuser à
la justice, et vous verrez bien si vous ne nous avez
pas donnés en risée à toute l'Europe, si vous n'avez
pas mis la France au dernier rang des nations!
Non, non! les stupides passions politiques et religieuses
ne veulent rien entendre, et la jeunesse de
nos Écoles donne au monde ce spectacle d'aller huer
M. Scheurer-Kestner, le traître, le vendu, qui
insulte l'armée et qui compromet la patrie!
Je sais bien que les quelques jeunes gens qui
manifestent ne sont pas toute la jeunesse, et qu'une
centaine de tapageurs, dans la rue, font plus de
bruit que dix mille travailleurs, studieusement
enfermés chez eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils
pas déjà de trop, et quel symptôme affligeant
qu'un pareil mouvement, si restreint qu'il soit,
puisse à cette heure se produire au Quartier Latin!
Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela?
Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves,
que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés?
Quelle tristesse, quelle inquiétude pour le vingtième
siècle qui va s'ouvrir! Cent ans après la Déclaration
des droits de l'homme, cent ans après l'acte suprême
de tolérance et d'émancipation, on en revient aux
guerres de religion, au plus odieux et au plus sot
des fanatismes! Et encore cela se comprend chez
certains hommes qui jouent leur rôle, qui ont une
attitude à garder et une ambition vorace à satisfaire.
Mais, chez des jeunes gens, chez ceux qui
naissent et qui poussent pour cet épanouissement
de tous les droits et de toutes les libertés, dont nous
avons rêvé que resplendirait le prochain siècle! Ils
sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu'ils se
déclarent antisémites, c'est-à-dire qu'ils commenceront
le siècle en massacrant tous les juifs, parce
que ce sont des concitoyens d'une autre race et
d'une autre foi! Une belle entrée en jouissance, pour
la Cité de nos rêves, la Cité d'égalité et de fraternité!
Si la jeunesse en était vraiment là, ce serait à
sangloter, à nier tout espoir et tout bonheur
humain.
O jeunesse, jeunesse! je t'en supplie, songe à la
grande besogne qui t'attend. Tu es l'ouvrière future,
tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui,
nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes
de vérité et d'équité, posés par le siècle
finissant. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons
le formidable amas de notre enquête, beaucoup de
contradictions et d'obscurités peut-être, mais à coup
sûr l'effort le plus passionné que jamais siècle ait
fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes
et les plus solides, les fondements mêmes de ce
vaste édifice de la science que tu dois continuer à
bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous
ne te demandons que d'être encore plus généreuse,
plus libre d'esprit, de nous dépasser par ton amour
de la vie normalement vécue, par ton effort mis
entier dans le travail, cette fécondité des hommes et
de la terre qui saura bien faire enfin pousser la
débordante moisson de joie, sous l'éclatant soleil.
Et nous te céderons fraternellement la place, heureux
de disparaître et de nous reposer de notre part
de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la
mort, si nous savons que tu nous continues et que
tu réalises nos rêves.
Jeunesse, jeunesse! souviens-toi des souffrances
que tes pères ont endurées, des terribles batailles
où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont
tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si
tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse
ce que tu penses, avoir une opinion et l'exprimer
publiquement, c'est que tes pères ont donné de leur
intelligence et de leur sang. Tu n'es pas née sous la
tyrannie, tu ignores ce que c'est que de se réveiller
chaque matin avec la botte d'un maître sur la poitrine,
tu ne t'es pas battue pour échapper au sabre
du dictateur, aux poids faux du mauvais juge.
Remercie tes pères, et ne commets pas le crime
d'acclamer le mensonge, de faire campagne avec la
force brutale, l'intolérance des fanatiques et la
voracité des ambitieux. La dictature est au bout.
Jeunesse, jeunesse! sois toujours avec la justice.
Si l'idée de justice s'obscurcissait en toi, tu irais à
tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de
nos Codes, qui n'est que la garantie des liens sociaux.
Certes, il faut la respecter, mais il est une notion
plus haute, la justice, celle qui pose en principe
que tout jugement des hommes est faillible et qui
admet l'innocence possible d'un condamné, sans
croire insulter les juges. N'est-ce donc pas là une
aventure qui doive soulever ton enflammée passion
du droit? Qui se lèvera pour exiger que justice soit
faite, si ce n'est toi qui n'es pas dans nos luttes
d'intérêts et de personnes, qui n'es encore engagée
ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux
parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi?
Jeunesse, jeunesse! sois humaine, sois généreuse.
Si même nous nous trompons, sois avec nous,
lorsque nous disons qu'un innocent subit une peine
effroyable, et que notre cœur révolté s'en brise
d'angoisse. Que l'on admette un seul instant l'erreur
possible, en face d'un châtiment à ce point démesuré,
et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux.
Certes, les gardes-chiourme restent insensibles,
mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être
acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés!
Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s'il
est quelque part un martyr succombant sous la
haine, de défendre sa cause et de le délivrer? Qui
donc, si ce n'est toi, tentera, la sublime aventure,
se lancera dans une cause dangereuse et superbe,
tiendra tête à un peuple, au nom de l'idéale justice?
Et n'es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des
aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent
aujourd'hui ta besogne de généreuse folie?
Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous,
étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant
au milieu de nos discordes la bravoure et l'espoir
de vos vingt ans?
—Nous allons à l'humanité, à la vérité, à la
justice!
LETTRE A LA JEUNESSE
Ces pages ont paru en une brochure, qui a été mise
en vente le 14 décembre 1897.
Ne voyant alors aucun journal qui me prendrait mes
articles, et désireux en outre d'être absolument libre,
je fis le projet de continuer ma campagne, par une série
de brochures. D'abord, j'avais l'idée de les lancer à jour
fixe, régulièrement, une par semaine. Puis, je préférai
rester le maître des dates de publication, de façon à
choisir mes heures, à n'intervenir que sur les sujets et
seulement les jours où je le croirais utile.
LETTRE A LA JEUNESSE
Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants,
qui courez en bandes par les rues, manifestant
au nom de vos colères et de vos enthousiasmes,
éprouvant l'impérieux besoin de jeter
publiquement le cri de vos consciences indignées?
Allez-vous protester contre quelque abus du pouvoir,
a-t-on offensé le besoin de vérité et d'équité,
brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes
des accommodements politiques et des lâchetés
quotidiennes de la vie?
Allez-vous redresser un tort social, mettre la
protestation de votre vibrante jeunesse dans la
balance inégale, où sont si faussement pesés le sort
des heureux et celui des déshérités de ce monde?
Allez-vous, pour affirmer la tolérance, l'indépendance
de la race humaine, siffler quelque sectaire
de l'intelligence, à la cervelle étroite, qui
aura voulu ramener vos esprits libérés à l'erreur
ancienne, en proclamant la banqueroute de la
science?
Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage
fuyant et hypocrite, votre foi invincible en
l'avenir, en ce siècle prochain que vous apportez
et qui doit réaliser, la paix du monde, au nom de
la justice et de l'amour?
—Non, non! nous allons huer un homme, un
vieillard, qui, après une longue vie de travail et de
loyauté, s'est imaginé qu'il pouvait impunément
soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière
se fît et qu'une erreur fût réparée, pour
l'honneur même de la patrie française!
Ah! quand j'étais jeune moi-même, je l'ai vu, le
Quartier Latin, tout frémissant des fières passions
de la jeunesse, l'amour de la liberté, la haine de la
force brutale, qui écrase les cerveaux et comprime
les âmes. Je l'ai vu, sous l'Empire, faisant son
œuvre brave d'opposition, injuste même parfois,
mais toujours dans un excès de libre émancipation
humaine. Il sifflait les auteurs agréables aux Tuileries,
il malmenait les professeurs dont l'enseignement
lui semblait louche, il se levait contre quiconque
se montrait pour les ténèbres et pour la
tyrannie. En lui brûlait le foyer sacré de la belle
folie des vingt ans, lorsque toutes les espérances
sont des réalités, et que demain apparaît comme le
sûr triomphe de la Cité parfaite.
Et, si l'on remontait plus haut, dans cette histoire
des passions nobles, qui ont soulevé la jeunesse
des Écoles, toujours on la verrait s'indigner
sous l'injustice, frémir et se lever pour les humbles,
les abandonnés, les persécutés, contre les féroces
et les puissants. Elle a manifesté en faveur des
peuples opprimés, elle a été pour la Pologne, pour
la Grèce, elle a pris la défense de tous ceux qui
souffraient, qui agonisaient sous la brutalité d'une
foule ou d'un despote. Quand on disait que le
Quartier Latin s'embrasait, on pouvait être certain
qu'il y avait derrière quelque flambée de juvénile
justice, insoucieuse des ménagements, faisant d'enthousiasme
une œuvre du cœur. Et quelle spontanéité
alors, quel fleuve débordé coulant par les
rues!
Je sais bien qu'aujourd'hui encore le prétexte est
la patrie menacée, la France livrée à l'ennemi vainqueur,
par une bande de traîtres. Seulement, je le
demande, où trouvera-t-on la claire intuition des
choses, la sensation instinctive de ce qui est vrai,
de ce qui est juste, si ce n'est dans ces âmes neuves,
dans ces jeunes gens qui naissent à la vie publique,
dont rien encore ne devrait obscurcir la raison
droite et bonne? Que les hommes politiques, gâtés
par des années d'intrigues, que les journalistes,
déséquilibrés par toutes les compromissions du
métier, puissent accepter les plus impudents mensonges,
se boucher les yeux à d'aveuglantes clartés,
cela s'explique, se comprend. Mais elle, la
jeunesse, elle est donc bien gangrenée déjà, pour
que sa pureté, sa candeur naturelle, ne se reconnaisse
pas d'un coup au milieu des inacceptables
erreurs, et n'aille pas tout droit à ce qui est évident,
à ce qui est limpide, d'une lumière honnête
de plein jour!
Il n'est pas d'histoire plus simple. Un officier a
été condamné, et personne ne songe à suspecter la
bonne foi des juges. Ils l'ont frappé selon leur conscience,
sur des preuves qu'ils ont crues certaines.
Puis, un jour, il arrive qu'un homme, que plusieurs
hommes ont des doutes, finissent par être
convaincus qu'une des preuves, la plus importante,
la seule du moins sur laquelle les juges se
sont publiquement appuyés, a été faussement attribuée
au condamné, que cette pièce est à n'en pas
douter de la main d'un autre. Et ils le disent, et
cet autre est dénoncé par le frère du prisonnier,
dont le strict devoir était de le faire; et voilà, forcément,
qu'un nouveau procès commence, devant
amener la révision du premier procès, s'il y a condamnation.
Est-ce que tout cela n'est pas parfaitement
clair, juste et raisonnable? Où y a-t-il, là
dedans, une machination, un noir complot pour
sauver un traître? Le traître, on ne le nie pas, on
veut seulement que ce soit un coupable et non un
innocent qui expie le crime. Vous l'aurez toujours,
votre traître, et il ne s'agit que de vous en donner
un authentique.
Un peu de bon sens ne devrait-il pas suffire? A
quel mobile obéiraient donc les hommes qui poursuivent
la révision du procès Dreyfus? Écartez l'imbécile
antisémitisme, dont la monomanie féroce voit
là un complot juif, l'or juif s'efforçant de remplacer
un juif par un chrétien, dans la geôle infâme. Cela
ne tient pas debout, les invraisemblances et les
impossibilités croulent les unes sur les autres, tout
l'or de la terre n'achèterait pas certaines consciences.
Et il faut bien en arriver à la réalité, qui
est l'expansion naturelle, lente, invincible de toute
erreur judiciaire. L'histoire est là. Une erreur
judiciaire est une force en marche: des hommes
de conscience sont conquis, sont hantés, se
dévouent de plus en plus obstinément, risquent
leur fortune et leur vie, jusqu'à ce que justice soit
faite. Et il n'y a pas d'autre explication possible à
ce qui se passe aujourd'hui, le reste n'est qu'abominables
passions politiques et religieuses, que
torrent débordé de calomnies et d'injures.
Mais quelle excuse aurait la jeunesse, si les idées
d'humanité et de justice se trouvaient obscurcies
un instant en elle! Dans la séance du 4 décembre,
une Chambre française s'est couverte de honte, en
votant un ordre du jour «flétrissant les meneurs
de la campagne odieuse qui trouble la conscience
publique». Je le dis hautement, pour l'avenir qui
me lira, j'espère, un tel vote est indigne de notre
généreux pays, et il restera comme une tache ineffaçable.
«Les meneurs», ce sont les hommes de
conscience et de bravoure, qui, certains d'une
erreur judiciaire, l'ont dénoncée, pour que réparation
fût faite, dans la conviction patriotique
qu'une grande nation, où un innocent agoniserait
parmi les tortures, serait une nation condamnée.
«La campagne odieuse», c'est le cri de vérité, le
cri de justice que ces hommes poussent, c'est
l'obstination qu'ils mettent à vouloir que la France
reste, devant les peuples qui la regardent, la
France humaine, la France qui a fait la liberté et
qui fera la justice. Et, vous le voyez bien, la
Chambre a sûrement commis un crime, puisque
voilà qu'elle a pourri jusqu'à la jeunesse de nos
Écoles, et que voilà celle-ci trompée, égarée, lâchée
au travers de nos rues, manifestant, ce qui ne s'était
jamais vu encore, contre tout ce qu'il y a de plus
fier, de plus brave, de plus divin dans l'âme
humaine!
Après la séance du Sénat, le 7, on a parlé d'écroulement
pour M. Scheurer-Kestner. Ah! oui, quel
écroulement, dans son cœur, dans son âme! Je
m'imagine son angoisse, son tourment, lorsqu'il
voit s'effondrer autour de lui tout ce qu'il a aimé
de notre République, tout ce qu'il a aidé à conquérir
pour elle, dans le bon combat de sa vie, la
liberté d'abord, puis les mâles vertus de la loyauté,
de la franchise et du courage civique.
Il est un des derniers de sa forte génération.
Sous l'Empire, il a su ce que c'était qu'un peuple
soumis à l'autorité d'un seul, se dévorant de fièvre
et d'impatience, la bouche brutalement bâillonnée,
devant les dénis de justice. Il a vu nos défaites, le
cœur saignant, il en a su les causes, toutes dues à
l'aveuglement, à l'imbécillité despotiques. Plus tard,
il a été de ceux qui ont travaillé le plus sagement,
le plus ardemment, à relever le pays de ses décombres,
à lui rendre son rang en Europe. Il date
des temps héroïques de notre France républicaine,
et je m'imagine qu'il pouvait croire avoir fait une
œuvre bonne et solide, le despotisme chassé à
jamais, la liberté conquise, j'entends surtout cette
liberté humaine qui permet à chaque conscience
d'affirmer son devoir, au milieu de la tolérance des
autres opinions.
Ah bien, oui! Tout a pu être conquis, mais tout
est par terre une fois encore. Il n'a autour de lui,
en lui, que des ruines. Avoir été en proie au besoin
de vérité, est un crime. Avoir voulu la justice, est
un crime. L'affreux despotisme est revenu, le plus
dur des bâillons est de nouveau sur les bouches. Ce
n'est pas la botte d'un César qui écrase la conscience
publique, c'est toute une Chambre qui flétrit
ceux que la passion du juste embrase. Défense
de parler! les poings écrasent les lèvres de ceux
qui ont la vérité à défendre, on ameute les foules
pour qu'elles réduisent les isolés au silence. Jamais
une si monstrueuse oppression n'a été organisée,
utilisée contre la discussion libre. Et la honteuse
terreur règne, les plus braves deviennent lâches,
personne n'ose plus dire ce qu'il pense, dans la
peur d'être dénoncé comme vendu et traître. Les
quelques journaux restés honnêtes sont à plat
ventre devant leurs lecteurs, qu'on a fini par affoler
avec de sottes histoires. Et aucun peuple, je
crois, n'a traversé une heure plus trouble, plus
boueuse, plus angoissante pour sa raison et pour
sa dignité.
Alors, c'est vrai, tout le loyal et grand passé a
dû s'écrouler chez M. Scheurer-Kestner. S'il croit
encore à la bonté et à l'équité des hommes, c'est
qu'il est d'un solide optimisme. On l'a traîné quotidiennement
dans la boue, depuis trois semaines,
pour avoir compromis l'honneur et la joie de sa
vieillesse, à vouloir être juste. Il n'est point de plus
douloureuse détresse, chez l'honnête homme, que
de souffrir le martyre de son honnêteté. On assassine
chez cet homme la foi en demain, on empoisonne
son espoir; et, s'il meurt, il dit: «C'est fini, il n'y
a plus rien, tout ce que j'ai fait de bon s'en va avec
moi, la vertu n'est qu'un mot, le monde est noir et
vide!»
Et, pour souffleter le patriotisme, on est allé
choisir cet homme, qui est, dans nos Assemblées,
le dernier représentant de l'Alsace-Lorraine! Lui,
un vendu, un traître, un insulteur de l'armée,
lorsque son nom aurait dû suffire pour rassurer les
inquiétudes les plus ombrageuses! Sans doute, il
avait eu la naïveté de croire que sa qualité d'Alsacien,
son renom de patriote ardent seraient la
garantie même de sa bonne foi, dans son rôle
délicat de justicier. S'il s'occupait de cette affaire,
n'était-ce pas dire que la conclusion prompte lui en
semblait nécessaire à l'honneur de l'armée, à l'honneur
de la patrie? Laissez-la traîner des semaines
encore, tâchez d'étouffer la vérité, de vous refuser à
la justice, et vous verrez bien si vous ne nous avez
pas donnés en risée à toute l'Europe, si vous n'avez
pas mis la France au dernier rang des nations!
Non, non! les stupides passions politiques et religieuses
ne veulent rien entendre, et la jeunesse de
nos Écoles donne au monde ce spectacle d'aller huer
M. Scheurer-Kestner, le traître, le vendu, qui
insulte l'armée et qui compromet la patrie!
Je sais bien que les quelques jeunes gens qui
manifestent ne sont pas toute la jeunesse, et qu'une
centaine de tapageurs, dans la rue, font plus de
bruit que dix mille travailleurs, studieusement
enfermés chez eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils
pas déjà de trop, et quel symptôme affligeant
qu'un pareil mouvement, si restreint qu'il soit,
puisse à cette heure se produire au Quartier Latin!
Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela?
Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves,
que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés?
Quelle tristesse, quelle inquiétude pour le vingtième
siècle qui va s'ouvrir! Cent ans après la Déclaration
des droits de l'homme, cent ans après l'acte suprême
de tolérance et d'émancipation, on en revient aux
guerres de religion, au plus odieux et au plus sot
des fanatismes! Et encore cela se comprend chez
certains hommes qui jouent leur rôle, qui ont une
attitude à garder et une ambition vorace à satisfaire.
Mais, chez des jeunes gens, chez ceux qui
naissent et qui poussent pour cet épanouissement
de tous les droits et de toutes les libertés, dont nous
avons rêvé que resplendirait le prochain siècle! Ils
sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu'ils se
déclarent antisémites, c'est-à-dire qu'ils commenceront
le siècle en massacrant tous les juifs, parce
que ce sont des concitoyens d'une autre race et
d'une autre foi! Une belle entrée en jouissance, pour
la Cité de nos rêves, la Cité d'égalité et de fraternité!
Si la jeunesse en était vraiment là, ce serait à
sangloter, à nier tout espoir et tout bonheur
humain.
O jeunesse, jeunesse! je t'en supplie, songe à la
grande besogne qui t'attend. Tu es l'ouvrière future,
tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui,
nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes
de vérité et d'équité, posés par le siècle
finissant. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons
le formidable amas de notre enquête, beaucoup de
contradictions et d'obscurités peut-être, mais à coup
sûr l'effort le plus passionné que jamais siècle ait
fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes
et les plus solides, les fondements mêmes de ce
vaste édifice de la science que tu dois continuer à
bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous
ne te demandons que d'être encore plus généreuse,
plus libre d'esprit, de nous dépasser par ton amour
de la vie normalement vécue, par ton effort mis
entier dans le travail, cette fécondité des hommes et
de la terre qui saura bien faire enfin pousser la
débordante moisson de joie, sous l'éclatant soleil.
Et nous te céderons fraternellement la place, heureux
de disparaître et de nous reposer de notre part
de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la
mort, si nous savons que tu nous continues et que
tu réalises nos rêves.
Jeunesse, jeunesse! souviens-toi des souffrances
que tes pères ont endurées, des terribles batailles
où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont
tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si
tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse
ce que tu penses, avoir une opinion et l'exprimer
publiquement, c'est que tes pères ont donné de leur
intelligence et de leur sang. Tu n'es pas née sous la
tyrannie, tu ignores ce que c'est que de se réveiller
chaque matin avec la botte d'un maître sur la poitrine,
tu ne t'es pas battue pour échapper au sabre
du dictateur, aux poids faux du mauvais juge.
Remercie tes pères, et ne commets pas le crime
d'acclamer le mensonge, de faire campagne avec la
force brutale, l'intolérance des fanatiques et la
voracité des ambitieux. La dictature est au bout.
Jeunesse, jeunesse! sois toujours avec la justice.
Si l'idée de justice s'obscurcissait en toi, tu irais à
tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de
nos Codes, qui n'est que la garantie des liens sociaux.
Certes, il faut la respecter, mais il est une notion
plus haute, la justice, celle qui pose en principe
que tout jugement des hommes est faillible et qui
admet l'innocence possible d'un condamné, sans
croire insulter les juges. N'est-ce donc pas là une
aventure qui doive soulever ton enflammée passion
du droit? Qui se lèvera pour exiger que justice soit
faite, si ce n'est toi qui n'es pas dans nos luttes
d'intérêts et de personnes, qui n'es encore engagée
ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux
parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi?
Jeunesse, jeunesse! sois humaine, sois généreuse.
Si même nous nous trompons, sois avec nous,
lorsque nous disons qu'un innocent subit une peine
effroyable, et que notre cœur révolté s'en brise
d'angoisse. Que l'on admette un seul instant l'erreur
possible, en face d'un châtiment à ce point démesuré,
et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux.
Certes, les gardes-chiourme restent insensibles,
mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être
acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés!
Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s'il
est quelque part un martyr succombant sous la
haine, de défendre sa cause et de le délivrer? Qui
donc, si ce n'est toi, tentera, la sublime aventure,
se lancera dans une cause dangereuse et superbe,
tiendra tête à un peuple, au nom de l'idéale justice?
Et n'es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des
aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent
aujourd'hui ta besogne de généreuse folie?
Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous,
étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant
au milieu de nos discordes la bravoure et l'espoir
de vos vingt ans?
—Nous allons à l'humanité, à la vérité, à la
justice!