LETTRE A LA FRANCE
Ces pages ont paru en une brochure, qui a été mise en
vente le 6 janvier 1898.
Elle était la deuxième de la série, et je comptais bien
que la série serait longue. Je me trouvais très heureux
de ce mode de publication, qui n'engageait que
moi, en me laissant toute liberté et toute responsabilité.
En outre, je n'étais plus resserré dans les dimensions
étroites d'un article de journal, cela me permettait
de m'étendre. Les événements marchaient, et je les
attendais, résolu dès lors à tout dire, à lutter jusqu'au
bout, pour que la vérité éclatât et que la justice fût
rendue.
LETTRE A LA FRANCE
Dans les affreux jours de trouble moral que
nous traversons, au moment où la conscience
publique paraît s'obscurcir, c'est à toi que je
m'adresse, France, à la nation, à la patrie!
Chaque matin, en lisant dans les journaux ce que
tu sembles penser de cette lamentable affaire Dreyfus,
ma stupeur grandit, ma raison se révolte
davantage. Eh quoi? France, c'est toi qui en es là,
à te faire une conviction des plus évidents mensonges,
à te mettre contre quelques honnêtes gens
avec la tourbe des malfaiteurs, à t'affoler sous
l'imbécile prétexte que l'on insulte ton armée et
que l'on complote de te vendre à l'ennemi, lorsque
le désir des plus sages, des plus loyaux de tes
enfants, est au contraire que tu restes, aux yeux de
l'Europe attentive, la nation d'honneur, la nation
d'humanité, de vérité et de justice?
Et c'est vrai, la grande masse en est là, surtout
la masse des petits et des humbles, le peuple des
villes, presque toute la province et toutes les campagnes,
cette majorité considérable de ceux qui
acceptent l'opinion des journaux ou des voisins,
qui n'ont le moyen ni de se documenter, ni de
réfléchir. Que s'est-il donc passé, comment ton
peuple, France, ton peuple de bon cœur et de bon
sens, a-t-il pu en venir à cette férocité de la peur,
à ces ténèbres de l'intolérance? On lui dit qu'il y a,
dans la pire des tortures, un homme peut-être
innocent, on a des preuves matérielles et morales
que la révision du procès s'impose, et voilà ton
peuple qui refuse violemment la lumière, qui se
range derrière les sectaires et les bandits, derrière
les gens dont l'intérêt est de laisser en terre le
cadavre, lui qui, naguère encore, aurait démoli de
nouveau la Bastille, pour en tirer un prisonnier!
Quelle angoisse et quelle tristesse, France, dans
l'âme de ceux qui t'aiment, qui veulent ton honneur
et ta grandeur! Je me penche avec détresse
sur cette mer trouble et démontée de ton peuple, je
me demande où sont les causes de la tempête qui
menace d'emporter le meilleur de ta gloire. Rien
n'est d'une plus mortelle gravité, je vois là d'inquiétants
symptômes. Et j'oserai tout dire, car je n'ai
jamais eu qu'une passion dans ma vie, la vérité, et
je ne fais ici que continuer mon œuvre.
Songes-tu que le danger est justement dans ces
ténèbres têtues de l'opinion publique? Cent journaux
répètent quotidiennement que l'opinion
publique ne veut pas que Dreyfus soit innocent, que
sa culpabilité est nécessaire au salut de la patrie.
Et sens-tu à quel point tu serais la coupable, si
l'on s'autorisait d'un tel sophisme, en haut lieu,
pour étouffer la vérité? C'est la France qui l'aurait
voulu, c'est toi qui aurais exigé le crime, et quelle
responsabilité un jour! Aussi, ceux de tes fils qui
t'aiment et t'honorent, France, n'ont-ils qu'un
devoir ardent, à cette heure grave, celui d'agir
puissamment sur l'opinion, de l'éclairer, de la
ramener, de la sauver de l'erreur où d'aveugles
passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de
plus sainte besogne.
Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux
petits, aux humbles, à ceux qu'on empoisonne et
qu'on fait délirer. Je ne me donne pas d'autre mission,
je leur crierai où est vraiment l'âme de la patrie,
son énergie invincible et son triomphe certain.
Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas
vient d'être fait, le commandant Esterhazy est
déféré à un conseil de guerre. Comme je l'ai dit dès
le premier jour, la vérité est en marche, et rien ne
l'arrêtera. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas
en avant sera fait, mathématiquement, à son heure.
La vérité a en elle une puissance qui emporte tous
les obstacles. Et, lorsqu'on lui barre le chemin, qu'on
réussit à l'enfermer plus ou moins longtemps sous
terre, elle s'y amasse, elle y prend une violence telle
d'explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait
tout sauter avec elle. Essayez, cette fois, de la
murer pendant quelques mois encore sous des mensonges
ou dans un huis clos, et vous verrez bien,
si vous ne préparez pas, pour plus tard, le plus
retentissant des désastres.
Mais, à mesure que la vérité avance, les mensonges
s'entassent, pour nier qu'elle marche. Rien
de plus significatif. Lorsque le général de Pellieux,
chargé de l'enquête préalable, déposa son rapport,
concluant à la culpabilité possible du commandant
Esterhazy, la presse immonde inventa que, sur la
volonté seule de ce dernier, le général Saussier
hésitant, convaincu de son innocence, voulait bien,
pour lui faire plaisir, le déférer à la justice militaire.
Aujourd'hui, c'est mieux encore, les journaux
racontent que, trois experts ayant de nouveau
reconnu le bordereau comme l'œuvre certaine de
Dreyfus, le commandant Ravary, dans son information
judiciaire, avait abouti à la nécessité d'un
non-lieu, et que, si le commandant Esterhazy allait
passer devant un conseil de guerre, c'était qu'il
avait forcé de nouveau la main au général Saussier,
exigeant quand même des juges.
Cela n'est-il pas d'un comique intense et d'une
parfaite bêtise! Voyez-vous cet accusé menant
l'affaire, dictant les arrêts? Voyez-vous un homme
reconnu innocent, à la suite de deux enquêtes, et
pour lequel on se donne le gros souci de réunir
un tribunal, dans le seul but d'une comédie
décorative, une sorte d'apothéose judiciaire? Ce
serait simplement se moquer de la justice, du
moment où l'on affirme que l'acquittement est
certain, car la justice n'est pas faite pour juger
les innocents, et il faut tout au moins que le jugement
ne soit pas rédigé dans la coulisse, avant
l'ouverture des débats. Puisque le commandant
Esterhazy est déféré à un conseil de guerre, espérons,
pour notre honneur national, que c'est là
chose sérieuse, et non pas simple parade, destinée
à l'amusement des badauds. Ma pauvre France,
on te croit donc bien sotte, qu'on te raconte de
pareilles histoires à dormir debout?
Et, de même, tout n'est que mensonge, dans les
informations que la presse immonde publie et qui
devraient suffire à t'ouvrir les yeux. Pour ma part,
je me refuse formellement à croire aux trois experts
qui n'auraient pas reconnu, du premier coup d'œil,
l'identité absolue entre l'écriture du commandant
Esterhazy et celle du bordereau. Prenez dans la
rue le petit enfant qui passe, faites-le monter,
posez devant lui les deux pièces, et il répondra:
«C'est le même monsieur qui a écrit les deux
pages.» Il n'y a pas besoin d'experts, n'importe
qui suffit, la ressemblance de certains mots crève
les yeux. Et cela est si vrai, que le commandant a
reconnu cette ressemblance effrayante, et que, pour
l'expliquer, il prétend qu'on a décalqué plusieurs
de ses lettres, toute une histoire d'une complication
laborieuse, parfaitement puérile d'ailleurs, dont la
presse s'est occupée pendant des semaines. Et l'on
vient nous dire qu'on a trouvé trois experts, pour
déclarer encore que le bordereau est bien de la
main de Dreyfus! Ah! non, c'est trop, tant
d'aplomb devient maladroit, les honnêtes gens vont
finir par se fâcher, j'espère!
Certains journaux poussent les choses jusqu'à
dire que le bordereau sera écarté, qu'il n'en sera
pas même question devant le tribunal. Alors, de
quoi sera-t-il question, et pourquoi le tribunal
siégera-t-il? Tout le nœud de l'affaire est là: si
Dreyfus a été condamné sur une pièce écrite par un
autre et qui suffise à faire condamner cet autre, la
révision s'impose avec une logique irrésistible, car
il ne peut y avoir deux coupables condamnés pour
le même crime. Me Demange l'a répété formellement,
on ne lui a communiqué que le bordereau,
Dreyfus n'a été légalement condamné que sur le
bordereau; et, en admettant même qu'au mépris de
toute légalité des pièces tenues secrètes existent, ce
que personnellement je ne puis croire, qui oserait
se refuser à la révision, lorsqu'il serait prouvé que
le bordereau, la pièce seule connue, avouée, est de
la main d'un autre? Et c'est pourquoi on accumule
tant de mensonges autour du bordereau, qui
est en somme toute l'affaire.
Voilà donc un premier point à noter: l'opinion
publique est faite en grande partie de ces mensonges,
de ces histoires extraordinaires et stupides,
que la presse répand chaque matin. L'heure des
responsabilités viendra, et il faudra régler le compte
de cette presse immonde, qui nous déshonore aux
yeux du monde entier. Certains journaux sont là
dans leur rôle, ils n'ont jamais charrié que de la
boue. Mais, parmi eux, quel étonnement, quelle
tristesse, de trouver, par exemple, une feuille
comme l'Echo de Paris, cette feuille littéraire, si
souvent à l'avant-garde des idées, et qui fait, dans
cette affaire Dreyfus, une si fâcheuse besogne! Les
notes d'une violence, d'un parti pris scandaleux, ne
sont pas signées. On les dit inspirées par ceux-là
mêmes qui ont eu la désastreuse maladresse de
faire condamner Dreyfus. M. Valentin Simond se
doute-t-il qu'elles couvrent son journal d'opprobre?
Et il est un autre journal dont l'attitude
devrait soulever la conscience de tous les honnêtes
gens, je veux parler du Petit Journal. Que les
feuilles de tolérance tirant à quelques milliers
d'exemplaires hurlent et mentent pour forcer leur
tirage, cela se comprend, cela ne fait d'ailleurs
qu'un mal restreint. Mais que le Petit Journal,
tirant à plus d'un million d'exemplaires, s'adressant
aux humbles, pénétrant partout, sème l'erreur,
égare l'opinion, cela est d'une exceptionnelle gravité.
Quand on a une telle charge d'âmes, quand
on est le pasteur de tout un peuple, il faut être
d'une probité intellectuelle scrupuleuse, sous peine
de tomber au crime civique.
Et voilà donc, France, ce que je trouve d'abord,
dans la démence qui t'emporte: les mensonges de
la presse, le régime de contes ineptes, de basses
injures, de perversions morales, auquel elle te met
chaque matin. Comment pourrais-tu vouloir la
vérité et la justice, lorsqu'on détraque à ce point
toutes tes vertus légendaires, la clarté de ton intelligence
et la solidité de ta raison?
Mais il est des faits plus graves encore, tout un
ensemble de symptômes qui font, de la crise que
tu traverses, un cas d'une leçon terrifiante, pour
ceux qui savent voir et juger. L'affaire Dreyfus n'est
qu'un incident déplorable. L'aveu terrible est la
façon dont tu te comportes dans l'aventure. On a
l'air bien portant, et tout d'un coup de petites
taches apparaissent sur la peau: la mort est en
vous. Tout ton empoisonnement politique et social
vient de te monter à la face.
Pourquoi donc as-tu laissé crier, as-tu fini par
crier toi-même, qu'on insultait ton armée, lorsque
d'ardents patriotes ne voulaient au contraire que
sa dignité et son honneur? Ton armée, mais, aujourd'hui,
c'est toi tout entière; ce n'est pas tel
chef, tel corps d'officiers, telle hiérarchie galonnée,
ce sont tous tes enfants, prêts à défendre la
terre française. Fais ton examen de conscience:
était-ce vraiment ton armée que tu voulais défendre
quand personne ne l'attaquait? n'était-ce pas
plutôt le sabre que tu avais le brusque besoin
d'acclamer? Je vois, pour mon compte, dans la
bruyante ovation faite aux chefs qu'on disait insultés,
un réveil, inconscient sans doute, du boulangisme
latent, dont tu restes atteinte. Au fond, tu
n'as pas encore le sang républicain, les panaches
qui passent te font battre le cœur, un roi ne peut
venir sans que tu en tombes amoureuse. Ton armée,
ah bien! oui, tu n'y songes guère! C'est le général
que tu veux dans ta couche. Et que l'affaire
Dreyfus est loin! Pendant que le général Billot se
faisait acclamer à la Chambre, je voyais l'ombre du
sabre se dessiner sur la muraille. France, si tu ne
te méfies, tu vas à la dictature.
Et sais-tu encore où tu vas, France? Tu vas à
l'Église, tu retournes au passé, à ce passé d'intolérance
et de théocratie, que les plus illustres de tes
enfants ont combattu, ont cru tuer, en donnant
leur intelligence et leur sang. Aujourd'hui, la tactique
de l'antisémitisme est bien simple. Vainement
le catholicisme s'efforçait d'agir sur le peuple,
créait des cercles d'ouvriers, multipliait les pèlerinages,
échouait à le reconquérir, à le ramener au
pied des autels. C'était chose définitive, les églises
restaient désertes, le peuple ne croyait plus. Et
voilà que des circonstances ont permis de souiller
au peuple la rage antisémite, on l'empoisonne de
ce fanatisme, on le lance dans les rues, criant:
«A bas les juifs! à mort les juifs!» Quel triomphe,
si l'on pouvait déchaîner une guerre religieuse!
Certes, le peuple ne croit toujours pas;
mais, n'est-ce pas le commencement de la croyance,
que de recommencer l'intolérance du moyen âge,
que de faire brûler les juifs en place publique?
Enfin, voilà donc le poison trouvé; et, quand on
aura fait du peuple de France un fanatique et un
bourreau, quand on lui aura arraché du cœur sa
générosité, son amour des droits de l'homme, si
durement conquis, Dieu fera sans doute le reste.
On a l'audace de nier la réaction cléricale. Mais
elle est partout, elle éclate dans la politique, dans
les arts, dans la presse, dans la rue! On persécute
aujourd'hui les juifs, ce sera demain le tour des
protestants; et déjà la campagne commence. La République
est envahie par les réactionnaires de
tous genres, ils l'adorent d'un brusque et terrible
amour, ils l'embrassent pour l'étouffer. De tous
côtés, on entend dire que l'idée de liberté fait banqueroute.
Et, lorsque l'affaire Dreyfus s'est produite,
cette haine croissante de la liberté a trouvé là une
occasion extraordinaire, les passions se sont mises
à flamber, même chez les inconscients. Ne voyez-vous
pas que, si l'on s'est rué sur M. Scheurer-Kestner
avec cette fureur, c'est qu'il est d'une génération
qui a cru à la liberté, qui a voulu la liberté?
Aujourd'hui, on hausse les épaules, on se
moque: de vieilles barbes, des bonshommes démodés.
Sa défaite consommerait la ruine des fondateurs
de la République, de ceux qui sont morts, de
ceux qu'on a essayé d'enterrer dans la boue. Ils
ont abattu le sabre, ils sont sortis de l'Église, et
voilà pourquoi ce grand honnête homme de Scheurer-Kestner
est aujourd'hui un bandit. Il faut le
noyer sous la honte, pour que la République elle-même
soit salie et emportée.
Puis, voilà, d'autre part, que cette affaire Dreyfus
étale au plein jour la louche cuisine du parlementarisme,
ce qui le souille et le tuera. Elle
tombe, fâcheusement pour elle, à la fin d'une législature,
lorsqu'il n'y a plus que trois ou quatre mois
pour sophistiquer la législature prochaine. Le
ministère au pouvoir veut naturellement faire les
élections, et les députés veulent avec autant d'énergie
se faire réélire. Alors, plutôt que de lâcher les
portefeuilles, plutôt que de compromettre les chances
d'élection, tous sont résolus aux actes extrêmes.
Le naufragé ne s'attache pas plus étroitement à sa
planche de salut. Et tout est là, tout s'explique:
d'une part, l'attitude extraordinaire du ministère
dans l'affaire Dreyfus, son silence, son embarras,
la mauvaise action qu'il commet en laissant le pays
agoniser sous l'imposture, lorsqu'il avait charge
de faire lui-même la vérité; d'autre part, le désintéressement
si peu brave des députés, qui affectent
de ne rien savoir, qui ont l'unique peur de compromettre
leur réélection, en s'aliénant le peuple
qu'ils croient antisémite. On vous le dit couramment:
«Ah! si les élections étaient faites, vous
verriez le gouvernement et le Parlement régler la
question Dreyfus en vingt-quatre heures!» Et voilà
ce que la basse cuisine du parlementarisme fait
d'un grand peuple!
France, c'est donc de cela encore que ton opinion
est faite, du besoin du sabre, de la réaction cléricale
qui te ramène de plusieurs siècles en arrière, de
l'ambition vorace de ceux qui te gouvernent, qui te
mangent et qui ne veulent pas sortir de table!
Je t'en conjure, France, sois encore la grande
France, reviens à toi, retrouve-toi.
Deux aventures néfastes sont l'œuvre unique de
l'antisémitisme: le Panama et l'affaire Dreyfus.
Qu'on se souvienne par quelles délations, par quels
abominables commérages, par quelles publications
de pièces fausses ou volées, la presse immonde a fait
du Panama un ulcère affreux qui a rongé et débilité
le pays pendant des années. Elle avait affolé l'opinion;
toute la nation pervertie, ivre du poison,
voyait rouge, exigeait des comptes, demandait l'exécution
en masse du Parlement, puisqu'il était pourri.
Ah! si Arton revenait, s'il parlait! Il est revenu, il a
parlé, et tous les mensonges de la presse immonde
se sont écroulés, à ce point même, que l'opinion,
brusquement retournée, n'a plus voulu soupçonner
un seul coupable, a exigé l'acquittement en masse.
Certes, je m'imagine que toutes les consciences
n'étaient pas très pures, car il s'était passé là ce qui
se passe dans tous les Parlements du monde, lorsque
de grandes entreprises remuent des millions.
Mais l'opinion était prise à la fin de la nausée de
l'ignoble, on avait trop sali de gens, on lui en avait
trop dénoncé, elle éprouvait l'impérieux besoin de
se laver d'air pur et de croire à l'innocence de tous.
Eh bien! je le prédis, c'est ce qui se passera pour
l'affaire Dreyfus, l'autre crime social de l'antisémitisme.
De nouveau, la presse immonde sature trop
l'opinion de mensonges et d'infamies. Elle veut trop
que les honnêtes gens soient des gredins, que les
gredins soient des honnêtes gens. Elle lance trop
d'histoires imbéciles, auxquelles les enfants eux-mêmes
finissent par ne plus croire. Elle s'attire trop
de démentis, elle va trop contre le bon sens et
contre la simple probité. Et c'est fatal, l'opinion
finira par se révolter un de ces beaux matins, dans
un brusque haut-le-cœur, quand on l'aura trop
nourrie de fange. Et, comme pour le Panama,
vous la verrez, pour l'affaire Dreyfus, peser de
tout son poids, vouloir qu'il n'y ait plus de traîtres,
exiger la vérité et la justice, dans une explosion
de générosité souveraine. Ainsi sera jugé et
condamné l'antisémitisme, sur ses œuvres, les
deux mortelles aventures où le pays a laissé de sa
dignité et de sa santé.
C'est pourquoi, France, je t'en supplie, reviens
à toi, retrouve-toi, sans attendre davantage. La
vérité, on ne peut te la dire? puisque la justice est
régulièrement saisie et qu'il faut bien croire qu'elle
est décidée à la faire. Les juges seuls ont la parole,
le devoir de parler ne s'imposerait que s'ils ne faisaient
pas la vérité tout entière. Mais, cette vérité,
qui est si simple, une erreur d'abord, puis toutes
les fautes pour la cacher, ne la soupçonnes-tu donc
pas? Les faits ont parlé si clairement, chaque phase,
de l'enquête a été un aveu: le commandant Esterhazy
couvert d'inexplicables protections, le colonel
Picquart traité en coupable, abreuvé d'outrages,
les ministres jouant sur les mots, les journaux officieux
mentant avec violence, l'instruction première
menée comme à tâtons, d'une désespérante lenteur.
Ne trouves-tu pas que cela sent mauvais, que
cela sent le cadavre, et qu'il faut vraiment qu'on
ait bien des choses à cacher, pour qu'on se laisse
ainsi défendre ouvertement par toute la fripouille
de Paris, lorsque ce sont des honnêtes gens qui
demandent la lumière, au prix de leur tranquillité?
France, réveille-toi, songe à ta gloire. Comment
est-il possible que ta bourgeoisie libérale, que ton
peuple émancipé, ne voient pas, dans cette crise,
à quelle aberration on les jette? Je ne puis les
croire complices, ils sont dupes alors, puisqu'ils
ne se rendent pas compte de ce qu'il y a derrière:
d'une part la dictature militaire, de l'autre la
réaction cléricale. Est-ce cela que tu veux, France,
la mise en péril de tout ce que tu as si chèrement
payé, la tolérance religieuse, la justice égale pour
tous, la solidarité fraternelle de tous les citoyens?
Il suffit qu'il y ait des doutes sur la culpabilité de
Dreyfus, et que tu le laisses à sa torture, pour que
ta glorieuse conquête du droit et de la liberté soit
à jamais compromise. Quoi! nous resterons à peine
une poignée à dire ces choses, tous tes enfants
honnêtes ne se lèveront pas pour être avec nous,
tous les libres esprits, tous les cœurs larges qui
ont fondé la République et qui devraient trembler
de la voir en péril!
C'est à ceux-là, France, que je fais appel. Qu'ils
se groupent, qu'ils écrivent, qu'ils parlent! Qu'ils
travaillent avec nous à éclairer l'opinion, les petits,
les humbles, ceux qu'on empoisonne et qu'on fait
délirer! L'âme de la patrie, son énergie, son
triomphe ne sont que dans l'équité et la générosité.
Ma seule inquiétude est que la lumière ne soit
pas faite tout entière et tout de suite. Après une
instruction secrète, un jugement à huis clos ne terminerait
rien. Alors seulement l'affaire commencerait,
car il faudrait bien parler, puisque se taire
serait se rendre complice. Quelle folie de croire
qu'on peut empêcher l'histoire d'être écrite! Elle
sera écrite, cette histoire, et il n'est pas une responsabilité,
si mince soit-elle, qui ne se payera.
Et ce sera pour ta gloire finale, France, car je
suis sans crainte au fond, je sais qu'on aura beau
attenter à ta raison et à ta santé, tu es quand même
l'avenir, tu auras toujours des réveils triomphants
de vérité et de justice!
LETTRE A LA FRANCE
Ces pages ont paru en une brochure, qui a été mise en
vente le 6 janvier 1898.
Elle était la deuxième de la série, et je comptais bien
que la série serait longue. Je me trouvais très heureux
de ce mode de publication, qui n'engageait que
moi, en me laissant toute liberté et toute responsabilité.
En outre, je n'étais plus resserré dans les dimensions
étroites d'un article de journal, cela me permettait
de m'étendre. Les événements marchaient, et je les
attendais, résolu dès lors à tout dire, à lutter jusqu'au
bout, pour que la vérité éclatât et que la justice fût
rendue.
LETTRE A LA FRANCE
Dans les affreux jours de trouble moral que
nous traversons, au moment où la conscience
publique paraît s'obscurcir, c'est à toi que je
m'adresse, France, à la nation, à la patrie!
Chaque matin, en lisant dans les journaux ce que
tu sembles penser de cette lamentable affaire Dreyfus,
ma stupeur grandit, ma raison se révolte
davantage. Eh quoi? France, c'est toi qui en es là,
à te faire une conviction des plus évidents mensonges,
à te mettre contre quelques honnêtes gens
avec la tourbe des malfaiteurs, à t'affoler sous
l'imbécile prétexte que l'on insulte ton armée et
que l'on complote de te vendre à l'ennemi, lorsque
le désir des plus sages, des plus loyaux de tes
enfants, est au contraire que tu restes, aux yeux de
l'Europe attentive, la nation d'honneur, la nation
d'humanité, de vérité et de justice?
Et c'est vrai, la grande masse en est là, surtout
la masse des petits et des humbles, le peuple des
villes, presque toute la province et toutes les campagnes,
cette majorité considérable de ceux qui
acceptent l'opinion des journaux ou des voisins,
qui n'ont le moyen ni de se documenter, ni de
réfléchir. Que s'est-il donc passé, comment ton
peuple, France, ton peuple de bon cœur et de bon
sens, a-t-il pu en venir à cette férocité de la peur,
à ces ténèbres de l'intolérance? On lui dit qu'il y a,
dans la pire des tortures, un homme peut-être
innocent, on a des preuves matérielles et morales
que la révision du procès s'impose, et voilà ton
peuple qui refuse violemment la lumière, qui se
range derrière les sectaires et les bandits, derrière
les gens dont l'intérêt est de laisser en terre le
cadavre, lui qui, naguère encore, aurait démoli de
nouveau la Bastille, pour en tirer un prisonnier!
Quelle angoisse et quelle tristesse, France, dans
l'âme de ceux qui t'aiment, qui veulent ton honneur
et ta grandeur! Je me penche avec détresse
sur cette mer trouble et démontée de ton peuple, je
me demande où sont les causes de la tempête qui
menace d'emporter le meilleur de ta gloire. Rien
n'est d'une plus mortelle gravité, je vois là d'inquiétants
symptômes. Et j'oserai tout dire, car je n'ai
jamais eu qu'une passion dans ma vie, la vérité, et
je ne fais ici que continuer mon œuvre.
Songes-tu que le danger est justement dans ces
ténèbres têtues de l'opinion publique? Cent journaux
répètent quotidiennement que l'opinion
publique ne veut pas que Dreyfus soit innocent, que
sa culpabilité est nécessaire au salut de la patrie.
Et sens-tu à quel point tu serais la coupable, si
l'on s'autorisait d'un tel sophisme, en haut lieu,
pour étouffer la vérité? C'est la France qui l'aurait
voulu, c'est toi qui aurais exigé le crime, et quelle
responsabilité un jour! Aussi, ceux de tes fils qui
t'aiment et t'honorent, France, n'ont-ils qu'un
devoir ardent, à cette heure grave, celui d'agir
puissamment sur l'opinion, de l'éclairer, de la
ramener, de la sauver de l'erreur où d'aveugles
passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de
plus sainte besogne.
Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux
petits, aux humbles, à ceux qu'on empoisonne et
qu'on fait délirer. Je ne me donne pas d'autre mission,
je leur crierai où est vraiment l'âme de la patrie,
son énergie invincible et son triomphe certain.
Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas
vient d'être fait, le commandant Esterhazy est
déféré à un conseil de guerre. Comme je l'ai dit dès
le premier jour, la vérité est en marche, et rien ne
l'arrêtera. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas
en avant sera fait, mathématiquement, à son heure.
La vérité a en elle une puissance qui emporte tous
les obstacles. Et, lorsqu'on lui barre le chemin, qu'on
réussit à l'enfermer plus ou moins longtemps sous
terre, elle s'y amasse, elle y prend une violence telle
d'explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait
tout sauter avec elle. Essayez, cette fois, de la
murer pendant quelques mois encore sous des mensonges
ou dans un huis clos, et vous verrez bien,
si vous ne préparez pas, pour plus tard, le plus
retentissant des désastres.
Mais, à mesure que la vérité avance, les mensonges
s'entassent, pour nier qu'elle marche. Rien
de plus significatif. Lorsque le général de Pellieux,
chargé de l'enquête préalable, déposa son rapport,
concluant à la culpabilité possible du commandant
Esterhazy, la presse immonde inventa que, sur la
volonté seule de ce dernier, le général Saussier
hésitant, convaincu de son innocence, voulait bien,
pour lui faire plaisir, le déférer à la justice militaire.
Aujourd'hui, c'est mieux encore, les journaux
racontent que, trois experts ayant de nouveau
reconnu le bordereau comme l'œuvre certaine de
Dreyfus, le commandant Ravary, dans son information
judiciaire, avait abouti à la nécessité d'un
non-lieu, et que, si le commandant Esterhazy allait
passer devant un conseil de guerre, c'était qu'il
avait forcé de nouveau la main au général Saussier,
exigeant quand même des juges.
Cela n'est-il pas d'un comique intense et d'une
parfaite bêtise! Voyez-vous cet accusé menant
l'affaire, dictant les arrêts? Voyez-vous un homme
reconnu innocent, à la suite de deux enquêtes, et
pour lequel on se donne le gros souci de réunir
un tribunal, dans le seul but d'une comédie
décorative, une sorte d'apothéose judiciaire? Ce
serait simplement se moquer de la justice, du
moment où l'on affirme que l'acquittement est
certain, car la justice n'est pas faite pour juger
les innocents, et il faut tout au moins que le jugement
ne soit pas rédigé dans la coulisse, avant
l'ouverture des débats. Puisque le commandant
Esterhazy est déféré à un conseil de guerre, espérons,
pour notre honneur national, que c'est là
chose sérieuse, et non pas simple parade, destinée
à l'amusement des badauds. Ma pauvre France,
on te croit donc bien sotte, qu'on te raconte de
pareilles histoires à dormir debout?
Et, de même, tout n'est que mensonge, dans les
informations que la presse immonde publie et qui
devraient suffire à t'ouvrir les yeux. Pour ma part,
je me refuse formellement à croire aux trois experts
qui n'auraient pas reconnu, du premier coup d'œil,
l'identité absolue entre l'écriture du commandant
Esterhazy et celle du bordereau. Prenez dans la
rue le petit enfant qui passe, faites-le monter,
posez devant lui les deux pièces, et il répondra:
«C'est le même monsieur qui a écrit les deux
pages.» Il n'y a pas besoin d'experts, n'importe
qui suffit, la ressemblance de certains mots crève
les yeux. Et cela est si vrai, que le commandant a
reconnu cette ressemblance effrayante, et que, pour
l'expliquer, il prétend qu'on a décalqué plusieurs
de ses lettres, toute une histoire d'une complication
laborieuse, parfaitement puérile d'ailleurs, dont la
presse s'est occupée pendant des semaines. Et l'on
vient nous dire qu'on a trouvé trois experts, pour
déclarer encore que le bordereau est bien de la
main de Dreyfus! Ah! non, c'est trop, tant
d'aplomb devient maladroit, les honnêtes gens vont
finir par se fâcher, j'espère!
Certains journaux poussent les choses jusqu'à
dire que le bordereau sera écarté, qu'il n'en sera
pas même question devant le tribunal. Alors, de
quoi sera-t-il question, et pourquoi le tribunal
siégera-t-il? Tout le nœud de l'affaire est là: si
Dreyfus a été condamné sur une pièce écrite par un
autre et qui suffise à faire condamner cet autre, la
révision s'impose avec une logique irrésistible, car
il ne peut y avoir deux coupables condamnés pour
le même crime. Me Demange l'a répété formellement,
on ne lui a communiqué que le bordereau,
Dreyfus n'a été légalement condamné que sur le
bordereau; et, en admettant même qu'au mépris de
toute légalité des pièces tenues secrètes existent, ce
que personnellement je ne puis croire, qui oserait
se refuser à la révision, lorsqu'il serait prouvé que
le bordereau, la pièce seule connue, avouée, est de
la main d'un autre? Et c'est pourquoi on accumule
tant de mensonges autour du bordereau, qui
est en somme toute l'affaire.
Voilà donc un premier point à noter: l'opinion
publique est faite en grande partie de ces mensonges,
de ces histoires extraordinaires et stupides,
que la presse répand chaque matin. L'heure des
responsabilités viendra, et il faudra régler le compte
de cette presse immonde, qui nous déshonore aux
yeux du monde entier. Certains journaux sont là
dans leur rôle, ils n'ont jamais charrié que de la
boue. Mais, parmi eux, quel étonnement, quelle
tristesse, de trouver, par exemple, une feuille
comme l'Echo de Paris, cette feuille littéraire, si
souvent à l'avant-garde des idées, et qui fait, dans
cette affaire Dreyfus, une si fâcheuse besogne! Les
notes d'une violence, d'un parti pris scandaleux, ne
sont pas signées. On les dit inspirées par ceux-là
mêmes qui ont eu la désastreuse maladresse de
faire condamner Dreyfus. M. Valentin Simond se
doute-t-il qu'elles couvrent son journal d'opprobre?
Et il est un autre journal dont l'attitude
devrait soulever la conscience de tous les honnêtes
gens, je veux parler du Petit Journal. Que les
feuilles de tolérance tirant à quelques milliers
d'exemplaires hurlent et mentent pour forcer leur
tirage, cela se comprend, cela ne fait d'ailleurs
qu'un mal restreint. Mais que le Petit Journal,
tirant à plus d'un million d'exemplaires, s'adressant
aux humbles, pénétrant partout, sème l'erreur,
égare l'opinion, cela est d'une exceptionnelle gravité.
Quand on a une telle charge d'âmes, quand
on est le pasteur de tout un peuple, il faut être
d'une probité intellectuelle scrupuleuse, sous peine
de tomber au crime civique.
Et voilà donc, France, ce que je trouve d'abord,
dans la démence qui t'emporte: les mensonges de
la presse, le régime de contes ineptes, de basses
injures, de perversions morales, auquel elle te met
chaque matin. Comment pourrais-tu vouloir la
vérité et la justice, lorsqu'on détraque à ce point
toutes tes vertus légendaires, la clarté de ton intelligence
et la solidité de ta raison?
Mais il est des faits plus graves encore, tout un
ensemble de symptômes qui font, de la crise que
tu traverses, un cas d'une leçon terrifiante, pour
ceux qui savent voir et juger. L'affaire Dreyfus n'est
qu'un incident déplorable. L'aveu terrible est la
façon dont tu te comportes dans l'aventure. On a
l'air bien portant, et tout d'un coup de petites
taches apparaissent sur la peau: la mort est en
vous. Tout ton empoisonnement politique et social
vient de te monter à la face.
Pourquoi donc as-tu laissé crier, as-tu fini par
crier toi-même, qu'on insultait ton armée, lorsque
d'ardents patriotes ne voulaient au contraire que
sa dignité et son honneur? Ton armée, mais, aujourd'hui,
c'est toi tout entière; ce n'est pas tel
chef, tel corps d'officiers, telle hiérarchie galonnée,
ce sont tous tes enfants, prêts à défendre la
terre française. Fais ton examen de conscience:
était-ce vraiment ton armée que tu voulais défendre
quand personne ne l'attaquait? n'était-ce pas
plutôt le sabre que tu avais le brusque besoin
d'acclamer? Je vois, pour mon compte, dans la
bruyante ovation faite aux chefs qu'on disait insultés,
un réveil, inconscient sans doute, du boulangisme
latent, dont tu restes atteinte. Au fond, tu
n'as pas encore le sang républicain, les panaches
qui passent te font battre le cœur, un roi ne peut
venir sans que tu en tombes amoureuse. Ton armée,
ah bien! oui, tu n'y songes guère! C'est le général
que tu veux dans ta couche. Et que l'affaire
Dreyfus est loin! Pendant que le général Billot se
faisait acclamer à la Chambre, je voyais l'ombre du
sabre se dessiner sur la muraille. France, si tu ne
te méfies, tu vas à la dictature.
Et sais-tu encore où tu vas, France? Tu vas à
l'Église, tu retournes au passé, à ce passé d'intolérance
et de théocratie, que les plus illustres de tes
enfants ont combattu, ont cru tuer, en donnant
leur intelligence et leur sang. Aujourd'hui, la tactique
de l'antisémitisme est bien simple. Vainement
le catholicisme s'efforçait d'agir sur le peuple,
créait des cercles d'ouvriers, multipliait les pèlerinages,
échouait à le reconquérir, à le ramener au
pied des autels. C'était chose définitive, les églises
restaient désertes, le peuple ne croyait plus. Et
voilà que des circonstances ont permis de souiller
au peuple la rage antisémite, on l'empoisonne de
ce fanatisme, on le lance dans les rues, criant:
«A bas les juifs! à mort les juifs!» Quel triomphe,
si l'on pouvait déchaîner une guerre religieuse!
Certes, le peuple ne croit toujours pas;
mais, n'est-ce pas le commencement de la croyance,
que de recommencer l'intolérance du moyen âge,
que de faire brûler les juifs en place publique?
Enfin, voilà donc le poison trouvé; et, quand on
aura fait du peuple de France un fanatique et un
bourreau, quand on lui aura arraché du cœur sa
générosité, son amour des droits de l'homme, si
durement conquis, Dieu fera sans doute le reste.
On a l'audace de nier la réaction cléricale. Mais
elle est partout, elle éclate dans la politique, dans
les arts, dans la presse, dans la rue! On persécute
aujourd'hui les juifs, ce sera demain le tour des
protestants; et déjà la campagne commence. La République
est envahie par les réactionnaires de
tous genres, ils l'adorent d'un brusque et terrible
amour, ils l'embrassent pour l'étouffer. De tous
côtés, on entend dire que l'idée de liberté fait banqueroute.
Et, lorsque l'affaire Dreyfus s'est produite,
cette haine croissante de la liberté a trouvé là une
occasion extraordinaire, les passions se sont mises
à flamber, même chez les inconscients. Ne voyez-vous
pas que, si l'on s'est rué sur M. Scheurer-Kestner
avec cette fureur, c'est qu'il est d'une génération
qui a cru à la liberté, qui a voulu la liberté?
Aujourd'hui, on hausse les épaules, on se
moque: de vieilles barbes, des bonshommes démodés.
Sa défaite consommerait la ruine des fondateurs
de la République, de ceux qui sont morts, de
ceux qu'on a essayé d'enterrer dans la boue. Ils
ont abattu le sabre, ils sont sortis de l'Église, et
voilà pourquoi ce grand honnête homme de Scheurer-Kestner
est aujourd'hui un bandit. Il faut le
noyer sous la honte, pour que la République elle-même
soit salie et emportée.
Puis, voilà, d'autre part, que cette affaire Dreyfus
étale au plein jour la louche cuisine du parlementarisme,
ce qui le souille et le tuera. Elle
tombe, fâcheusement pour elle, à la fin d'une législature,
lorsqu'il n'y a plus que trois ou quatre mois
pour sophistiquer la législature prochaine. Le
ministère au pouvoir veut naturellement faire les
élections, et les députés veulent avec autant d'énergie
se faire réélire. Alors, plutôt que de lâcher les
portefeuilles, plutôt que de compromettre les chances
d'élection, tous sont résolus aux actes extrêmes.
Le naufragé ne s'attache pas plus étroitement à sa
planche de salut. Et tout est là, tout s'explique:
d'une part, l'attitude extraordinaire du ministère
dans l'affaire Dreyfus, son silence, son embarras,
la mauvaise action qu'il commet en laissant le pays
agoniser sous l'imposture, lorsqu'il avait charge
de faire lui-même la vérité; d'autre part, le désintéressement
si peu brave des députés, qui affectent
de ne rien savoir, qui ont l'unique peur de compromettre
leur réélection, en s'aliénant le peuple
qu'ils croient antisémite. On vous le dit couramment:
«Ah! si les élections étaient faites, vous
verriez le gouvernement et le Parlement régler la
question Dreyfus en vingt-quatre heures!» Et voilà
ce que la basse cuisine du parlementarisme fait
d'un grand peuple!
France, c'est donc de cela encore que ton opinion
est faite, du besoin du sabre, de la réaction cléricale
qui te ramène de plusieurs siècles en arrière, de
l'ambition vorace de ceux qui te gouvernent, qui te
mangent et qui ne veulent pas sortir de table!
Je t'en conjure, France, sois encore la grande
France, reviens à toi, retrouve-toi.
Deux aventures néfastes sont l'œuvre unique de
l'antisémitisme: le Panama et l'affaire Dreyfus.
Qu'on se souvienne par quelles délations, par quels
abominables commérages, par quelles publications
de pièces fausses ou volées, la presse immonde a fait
du Panama un ulcère affreux qui a rongé et débilité
le pays pendant des années. Elle avait affolé l'opinion;
toute la nation pervertie, ivre du poison,
voyait rouge, exigeait des comptes, demandait l'exécution
en masse du Parlement, puisqu'il était pourri.
Ah! si Arton revenait, s'il parlait! Il est revenu, il a
parlé, et tous les mensonges de la presse immonde
se sont écroulés, à ce point même, que l'opinion,
brusquement retournée, n'a plus voulu soupçonner
un seul coupable, a exigé l'acquittement en masse.
Certes, je m'imagine que toutes les consciences
n'étaient pas très pures, car il s'était passé là ce qui
se passe dans tous les Parlements du monde, lorsque
de grandes entreprises remuent des millions.
Mais l'opinion était prise à la fin de la nausée de
l'ignoble, on avait trop sali de gens, on lui en avait
trop dénoncé, elle éprouvait l'impérieux besoin de
se laver d'air pur et de croire à l'innocence de tous.
Eh bien! je le prédis, c'est ce qui se passera pour
l'affaire Dreyfus, l'autre crime social de l'antisémitisme.
De nouveau, la presse immonde sature trop
l'opinion de mensonges et d'infamies. Elle veut trop
que les honnêtes gens soient des gredins, que les
gredins soient des honnêtes gens. Elle lance trop
d'histoires imbéciles, auxquelles les enfants eux-mêmes
finissent par ne plus croire. Elle s'attire trop
de démentis, elle va trop contre le bon sens et
contre la simple probité. Et c'est fatal, l'opinion
finira par se révolter un de ces beaux matins, dans
un brusque haut-le-cœur, quand on l'aura trop
nourrie de fange. Et, comme pour le Panama,
vous la verrez, pour l'affaire Dreyfus, peser de
tout son poids, vouloir qu'il n'y ait plus de traîtres,
exiger la vérité et la justice, dans une explosion
de générosité souveraine. Ainsi sera jugé et
condamné l'antisémitisme, sur ses œuvres, les
deux mortelles aventures où le pays a laissé de sa
dignité et de sa santé.
C'est pourquoi, France, je t'en supplie, reviens
à toi, retrouve-toi, sans attendre davantage. La
vérité, on ne peut te la dire? puisque la justice est
régulièrement saisie et qu'il faut bien croire qu'elle
est décidée à la faire. Les juges seuls ont la parole,
le devoir de parler ne s'imposerait que s'ils ne faisaient
pas la vérité tout entière. Mais, cette vérité,
qui est si simple, une erreur d'abord, puis toutes
les fautes pour la cacher, ne la soupçonnes-tu donc
pas? Les faits ont parlé si clairement, chaque phase,
de l'enquête a été un aveu: le commandant Esterhazy
couvert d'inexplicables protections, le colonel
Picquart traité en coupable, abreuvé d'outrages,
les ministres jouant sur les mots, les journaux officieux
mentant avec violence, l'instruction première
menée comme à tâtons, d'une désespérante lenteur.
Ne trouves-tu pas que cela sent mauvais, que
cela sent le cadavre, et qu'il faut vraiment qu'on
ait bien des choses à cacher, pour qu'on se laisse
ainsi défendre ouvertement par toute la fripouille
de Paris, lorsque ce sont des honnêtes gens qui
demandent la lumière, au prix de leur tranquillité?
France, réveille-toi, songe à ta gloire. Comment
est-il possible que ta bourgeoisie libérale, que ton
peuple émancipé, ne voient pas, dans cette crise,
à quelle aberration on les jette? Je ne puis les
croire complices, ils sont dupes alors, puisqu'ils
ne se rendent pas compte de ce qu'il y a derrière:
d'une part la dictature militaire, de l'autre la
réaction cléricale. Est-ce cela que tu veux, France,
la mise en péril de tout ce que tu as si chèrement
payé, la tolérance religieuse, la justice égale pour
tous, la solidarité fraternelle de tous les citoyens?
Il suffit qu'il y ait des doutes sur la culpabilité de
Dreyfus, et que tu le laisses à sa torture, pour que
ta glorieuse conquête du droit et de la liberté soit
à jamais compromise. Quoi! nous resterons à peine
une poignée à dire ces choses, tous tes enfants
honnêtes ne se lèveront pas pour être avec nous,
tous les libres esprits, tous les cœurs larges qui
ont fondé la République et qui devraient trembler
de la voir en péril!
C'est à ceux-là, France, que je fais appel. Qu'ils
se groupent, qu'ils écrivent, qu'ils parlent! Qu'ils
travaillent avec nous à éclairer l'opinion, les petits,
les humbles, ceux qu'on empoisonne et qu'on fait
délirer! L'âme de la patrie, son énergie, son
triomphe ne sont que dans l'équité et la générosité.
Ma seule inquiétude est que la lumière ne soit
pas faite tout entière et tout de suite. Après une
instruction secrète, un jugement à huis clos ne terminerait
rien. Alors seulement l'affaire commencerait,
car il faudrait bien parler, puisque se taire
serait se rendre complice. Quelle folie de croire
qu'on peut empêcher l'histoire d'être écrite! Elle
sera écrite, cette histoire, et il n'est pas une responsabilité,
si mince soit-elle, qui ne se payera.
Et ce sera pour ta gloire finale, France, car je
suis sans crainte au fond, je sais qu'on aura beau
attenter à ta raison et à ta santé, tu es quand même
l'avenir, tu auras toujours des réveils triomphants
de vérité et de justice!