JUSTICE
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 5 juin 1899.
Dix mois et demi s'étaient donc écoulés, entre
l'article précédent et celui-ci. Le 18 juillet 1898, devant
la Cour d'assises de Versailles, le moyen de procédure
tenté par Me Labori, pour faire remettre encore l'affaire,
ayant échoué, nous avions fait défaut; et la Cour m'avait
condamné de nouveau à un an de prison et à trois mille
francs d'amende. Le soir même, je partais pour Londres,
afin que le jugement ne pût m'être signifié et ne devînt
exécutoire.—Je résume les grands faits de ce long laps
de temps. Le 31 août 1898, le colonel Henry, après avoir
avoué son faux, se suicide au Mont-Valérien. Le 26 septembre,
la Cour de cassation est saisie de la demande en
révision. Le 29 octobre, elle déclare la demande recevable
en sa forme et dit qu'il sera procédé par elle à
une enquête supplémentaire. Le 31, le ministère Dupuy
remplace le ministère Brisson. Le 16 février 1899, le
président Félix Faure meurt, et le président Émile
Loubet le remplace, le 18 février. La loi de dessaisissement
est votée par les Chambres, le 1er mars. Enfin, la
Cour de cassation ayant cassé le jugement de 1894, le
3 juin, je rentre en France le 5 juin, le matin même où
paraissait cet article.—D'autre part, le 10 août 1898, la
Cour d'appel, confirmant le jugement rendu à la requête
des trois experts, les sieurs Belhomme, Varinard et
Couard, me condamna par défaut à un mois de prison, sans
sursis, mille francs d'amende, et dix mille francs de
dommages-intérêts à chaque expert. Ceux-ci, pendant
mon absence, firent saisir chez moi, les 23 et 29 septembre,
et la vente eut lieu le 10 octobre, une table fut
vendue trente-deux mille francs, total des sommes
demandées.—Le 26 juillet, le Conseil de l'ordre de la
Légion d'honneur avait cru devoir me suspendre de
mon grade d'officier.
JUSTICE
Depuis onze mois bientôt, j'ai quitté la France.
Pendant onze mois, je me suis imposé l'exil le plus
total, la retraite la plus ignorée, le silence le plus
absolu. J'étais comme le mort volontaire, couché au
secret tombeau, dans l'attente de la vérité et de la
justice. Et, aujourd'hui, la vérité ayant vaincu, la
justice régnant enfin, je renais, je rentre et reprends
ma place sur la terre française.
Le 18 juillet 1898 restera, dans ma vie, la date
affreuse, celle où j'ai saigné tout mon sang. C'est le
18 juillet que, cédant à des nécessités de tactique,
écoutant les frères d'armes qui menaient avec moi
la même bataille, pour l'honneur de la France, j'ai
dû m'arracher à tout ce que j'aimais, à toutes mes
habitudes de cœur et d'esprit. Et, depuis tant de
jours qu'on me menace et qu'on m'abreuve d'injures,
ce brusque départ a été sûrement le plus
cruel sacrifice qu'on eût exigé de moi, ma suprême
immolation à la cause. Les âmes basses et sottes,
qui se sont imaginé, qui ont répété que je fuyais la
prison, ont fait preuve d'autant de vilenie que
d'inintelligence.
La prison, grand Dieu! mais je n'ai jamais
demandé que la prison! mais je suis prêt encore à
m'y rendre, s'il est nécessaire! Il faut, pour m'accuser
de la fuir, avoir oublié toute cette histoire, et le
procès que j'ai voulu, dans l'unique désir qu'il fût
le champ où pousserait la moisson de vérité, et le
complet sacrifice que j'avais fait de mon repos, de
ma liberté, m'offrant en holocauste, acceptant à
l'avance ma ruine, si la justice triomphait. N'est-il
pas d'une évidence éclatante, aujourd'hui, que notre
longue campagne, à mes conseils, à mes amis et à
moi, n'a été qu'une lutte désintéressée pour faire
jaillir des faits le plus de lumière possible? Si nous
avons voulu gagner du temps, si nous avons opposé
procédure à procédure, c'est que nous avions charge
de vérité, comme on a charge d'âme, c'est que nous
ne voulions pas laisser éteindre entre nos mains la
faible lueur, qui chaque jour grandissait. C'était
comme la petite lampe sacrée, qu'on porte par un
grand vent, et qu'il faut défendre contre les colères
de la foule, affolée de mensonges. Nous n'avions
qu'une tactique, rester les maîtres de notre affaire,
la prolonger autant que nous le pourrions, pour
qu'elle provoquât les événements, tirer d'elle enfin
ce que nous nous étions promis de preuves décisives.
Et nous n'avons jamais songé à nous, nous
n'avons jamais agi que pour le triomphe du droit,
prêts à le payer de notre liberté et de notre vie.
Qu'on se souvienne de la situation qui m'était
faite, en juillet, à Versailles. C'était l'étranglement
sans phrases. Et je ne voulais pas être étranglé
ainsi, cela ne me convenait pas qu'on m'exécutât
pendant l'absence du Parlement, au milieu des
passions de la rue. Notre volonté était d'atteindre
octobre, dans l'espoir que la vérité aurait marché
encore, que la justice alors s'imposerait. D'autre
part, il ne faut pas oublier tout le travail sourd qui
se faisait à chaque heure, tout ce que nous pouvions
attendre des instructions, ouvertes contre le commandant
Esterhazy et contre le colonel Picquart.
L'un et l'autre étaient en prison, nous n'ignorions
pas que des clartés vives jailliraient forcément des
enquêtes ouvertes, si elles étaient menées loyalement;
et, sans prévoir pourtant l'aveu, puis le suicide du
colonel Henry, nous comptions sur l'inévitable
événement, qui, d'un jour à l'autre, devait éclater,
éclairant toute la monstrueuse affaire de sa vraie et
sinistre lueur. Dès lors, est-ce que notre désir de
gagner du temps ne s'explique pas? est-ce que nous
n'avions pas raison d'user de tous les moyens
légaux pour choisir notre heure, au mieux des
intérêts de la justice? est-ce que temporiser n'était
pas vaincre, dans la plus douloureuse et la plus
sainte des luttes? A n'importe quel prix, il fallait
attendre, car tout ce que nous savions, tout ce que
nous espérions, nous permettait de donner, pour
l'automne, rendez-vous à la victoire. Encore une
fois, nous autres nous ne comptions pas, il s'agissait
uniquement de sauver un innocent, d'éviter à
la patrie le plus effroyable désastre moral dont elle
eût jamais couru le danger. Et ces raisons avaient
une telle force que je partis, résigné, en annonçant
mon retour pour octobre, avec la certitude d'être
ainsi un bon ouvrier de la cause et d'assurer le
triomphe.
Mais ce que je ne dis pas aujourd'hui, ce que je
dirai un jour, ce fut l'arrachement, l'amertume de
ce sacrifice. On oublie que je ne suis ni un polémiste,
ni un homme politique, tirant bénéfice des
bagarres. Je suis un libre écrivain qui n'a eu qu'une
passion dans sa vie, celle de la vérité, qui s'est
battu pour elle sur tous les champs de bataille.
Depuis quarante ans bientôt, j'ai servi mon pays par
la plume, de tout mon courage, de toute ma force
de travail et de bonne foi. Et je vous jure qu'il y a
une affreuse douleur, à s'en aller seul, par une nuit
sombre, à voir s'effacer au loin les lumières de
France, lorsqu'on a simplement voulu son honneur,
sa grandeur de justicière parmi les peuples. Moi!
moi qui l'ai chantée par plus de quarante œuvres
déjà! Moi dont la vie n'a été qu'un long effort pour
porter son nom aux quatre coins du monde! Moi,
partir ainsi, fuir ainsi, avec cette meute de misérables
et de fous galopant derrière mes talons,
me poursuivant de menaces et d'outrages! Ce sont
là des heures atroces, dont l'âme sort trempée,
invulnérable désormais aux blessures iniques. Et,
plus tard, pendant les longs mois d'exil qui ont
suivi, s'imagine-t-on cette torture d'être supprimé
des vivants, dans l'attente quotidienne d'un réveil
de la justice, que chaque jour, attarde? Je ne
souhaite pas au pire des criminels la souffrance
que, depuis onze mois, m'a causée chaque matin la
lecture des dépêches de France, sur cette terre
étrangère, où elles prenaient un effrayant écho de
folie et de désastre. Il faut avoir promené ce tourment
pendant de longues heures solitaires, il faut
avoir revécu au loin, et seul toujours, la crise où
s'effondrait la patrie, pour savoir ce qu'est l'exil,
dans les conditions tragiques où je viens de le
connaître. Et ceux qui pensent que je suis parti pour
fuir la prison, et pour faire sans doute la fête à
l'étranger avec l'or juif, sont de tristes gens qui
m'inspirent un peu de dégoût et beaucoup de pitié.
Je devais revenir en octobre. Nous avions résolu
de temporiser jusqu'à la rentrée des Chambres, tout
en comptant sur l'événement imprévu, qui était
pour nous, au courant des choses, l'événement certain.
Et voilà que cet événement imprévu n'attendit
pas octobre, il éclata dès la fin d'août, avec l'aveu
et le suicide du colonel Henry.
Dès le lendemain, je voulus rentrer. Pour moi, la
révision s'imposait, l'innocence de Dreyfus allait
être immédiatement reconnue. D'ailleurs, je n'avais
jamais demandé que la révision, mon rôle devait
forcément finir, dès que la Cour de cassation serait
saisie, et j'étais prêt à m'effacer. Quant à mon procès,
il n'était plus, à mes yeux, qu'une formalité
pure, puisque la pièce produite par les généraux
de Pellieux, Gonse et de Boisdeffre, et sur laquelle
le jury m'avait condamné, était un faux dont l'auteur
venait de se réfugier dans la mort. Et je me préparais
donc au retour, lorsque mes amis de Paris, mes
conseils, tous ceux qui étaient restés dans la
bataille, m'écrivirent des lettres pleines d'inquiétude.
La situation restait grave. Loin d'être résolue,
la révision semblait encore incertaine. M. Brisson,
le chef du cabinet, se heurtait à des obstacles sans
cesse renaissants, trahi par tous, ne disposant pas
lui-même d'un simple commissaire de police. De
sorte que mon retour, au milieu des passions
surchauffées, apparaissait comme un prétexte à des
violences nouvelles, un danger pour la cause, un
embarras de plus pour le ministère, dans sa tâche
déjà si difficile. Et, désireux de ne pas compliquer
la situation, je dus m'incliner, je consentis à
patienter encore.
Quand la Chambre criminelle fut enfin saisie, je
voulus rentrer. Je le répète, je n'avais jamais
demandé que la révision, je considérais mon rôle
comme terminé, du moment que l'affaire était
portée devant la juridiction suprême, instituée par
la loi. Mais de nouvelles lettres m'arrivèrent, me
suppliant d'attendre, de ne rien hâter. La situation,
qui me semblait si simple, était au contraire, me
disait-on, pleine d'obscurité et de péril. Mon nom,
ma personnalité ne pouvait être qu'une torche, qui
rallumerait l'incendie. C'est pourquoi mes amis,
mes conseils faisaient appel à mes sentiments de
bon citoyen, en me parlant de l'apaisement nécessaire,
en me disant que je devais attendre le
retour fatal de l'opinion, pour éviter de rejeter
notre pauvre pays dans une agitation néfaste.
L'affaire était en bonne voie, mais rien n'était fini,
quel serait mon regret, si une impatience de ma
part attardait la vérité triomphante! Et je m'inclinai
une fois de plus, je restai dans le tourment
de ma solitude et de mon silence.
Quand la Chambre criminelle, admettant la
demande de révision, décida d'ouvrir une vaste
enquête, je voulus rentrer. Cette fois, je l'avoue,
j'étais à bout de courage, je comprenais bien que
cette enquête durerait de longs mois, je pressentais
l'angoisse continue où elle devait me faire vivre.
Puis, vraiment, est-ce qu'assez de lumière n'était pas
faite, est-ce que le rapport du conseiller Bard, le
réquisitoire du procureur général Manau, la plaidoirie
de l'avocat Mornard n'avaient pas établi assez
de vérité, pour que je pusse revenir le front haut?
Toutes les accusations que j'avais portées, dans ma
Lettre au Président de la République, se trouvaient
confirmées. Mon rôle était rempli, je n'avais qu'à
rentrer dans le rang. Et ce fut pour moi un grand
chagrin, une révolte indignée, d'abord, lorsque je
trouvai, chez mes amis, la même résistance à mon
retour. Ils étaient toujours en pleine bataille, ils
m'écrivaient que je ne pouvais juger la situation
comme eux, que ce serait une dangereuse faute de
laisser recommencer mon procès parallèlement à
l'enquête de la Chambre criminelle. Le nouveau
ministère, hostile à la révision, trouverait peut-être
dans ce procès la diversion voulue, l'occasion cherchée
de nouveaux troubles. En tout cas, la Cour
avait besoin d'une paix absolue, j'aurais mal agi
en venant l'embarrasser d'une émotion populaire,
qu'on exploiterait sûrement contre nous. J'ai lutté,
j'ai voulu même tomber à Paris, un beau soir,
contre tous ces conseils, sans prévenir personne.
Et la sagesse seulement m'a vaincu, je me suis résigné
encore à de longs mois de torture.
Voilà pourquoi, depuis onze mois bientôt, je ne
suis pas rentré. En me tenant à l'écart, je n'ai agi,
comme le jour où je me suis mis en avant, qu'en
soldat de la vérité et de la justice. Je n'ai été que
le bon citoyen qui se dévoue jusqu'à l'exil, jusqu'à
la totale disparition, qui consent à n'être plus,
pour l'apaisement du pays, pour ne pas passionner
inutilement les débats de la monstrueuse affaire.
Et je dois dire aussi que, dans la certitude de la
victoire, je gardais mon procès comme la ressource
suprême, la petite lampe sacrée, dont nous rallumerions
la clarté, si les puissances mauvaises
venaient à éteindre le soleil. Mon abnégation, je
l'ai poussée jusqu'au silence complet. J'ai voulu
non seulement être un mort, mais un mort qui ne
parle pas. La frontière passée, j'ai su me taire. On
ne doit parler que lorsqu'on est là, pour prendre
la responsabilité de ce qu'on dit. Personne ne m'a
entendu, personne ne m'a vu. Je le répète, j'étais
au tombeau, dans une retraite inviolable, que pas
un étranger n'a pu connaître. Les quelques journalistes
qui ont laissé entendre qu'ils m'avaient
approché, ont menti. Je n'en ai reçu aucun, j'ai
vécu au désert, ignoré de tous. Et je me demande
ce que mon pays, si dur pour moi, me reproche,
depuis les onze mois de bannissement volontaire
que je souffre pour lui rendre la paix, dans la
dignité et dans le patriotisme de mon silence.
Et c'est fini, et je rentre, puisque la vérité éclate,
puisque la justice est rendue. Je désire rentrer en
silence, dans la sérénité de la victoire, sans que
mon retour puisse donner lieu au moindre trouble,
à la moindre agitation de la rue. Cela serait indigne
de moi qu'on pût me confondre un instant avec
les bas exploiteurs des manifestations populaires.
De même que j'ai su me taire au dehors, je saurai
reprendre ma place au foyer national en bon
citoyen paisible, qui entend ne déranger personne
et se remettre discrètement à sa tâche accoutumée,
sans qu'on s'occupe de lui davantage.
Maintenant que la bonne œuvre est faite, je ne
veux ni applaudissements ni récompense, même
si l'on estime que j'ai pu en être un des utiles
ouvriers. Je n'ai eu aucun mérite, la cause était
si belle, si humaine! C'est la vérité qui a vaincu,
et il ne pouvait en être autrement. Dès la première
heure, j'en ai eu la certitude, j'ai marché à coup
sûr, ce qui diminue mon courage. Cela était tout
simple. Je veux bien qu'on dise de moi, comme
unique hommage, que je n'ai été ni une bête ni
un méchant. D'ailleurs, je l'ai déjà, ma récompense,
celle de songer à l'innocent que j'aurai aidé
à tirer du tombeau, où, vivant, depuis quatre
années, il agonisait. Ah! j'avoue que l'idée de son
retour, la pensée de le voir libre, de lui serrer les
mains, me bouleverse d'une émotion extraordinaire,
qui m'emplit les yeux de larmes heureuses.
Cette minute suffira à payer tous mes soucis. Mes
amis et moi, nous aurons fait là une bonne action,
dont les braves cœurs de France nous garderont
quelque gratitude. Et que voulez-vous de plus,
une famille qui nous aimera, une femme et des
enfants qui nous béniront, un homme qui nous
devra d'avoir incarné en lui le triomphe du droit
et de la solidarité humaine!
Mais, cependant, si la lutte actuelle est finie
pour moi, si je ne désire tirer de la victoire aucune
curée, ni mandat politique, ni place, ni honneurs,
si mon ambition unique est de continuer mon combat
de vérité par la plume, tant que ma main
la pourra tenir, je voudrais bien faire remarquer,
avant de passer à d'autres luttes, quelle a été ma
prudence, ma modération dans la bataille. Se souvient-on
des abominables clameurs qui accueillirent
ma Lettre au Président de la République? J'étais un
insulteur de l'armée, un vendu, un sans-patrie.
Des amis littéraires à moi, consternés, épouvantés,
s'écartaient, m'abandonnaient, dans l'horreur de
mon crime. Il y eut des articles écrits, qui désormais
pèseront lourd sur la conscience des signataires.
Enfin, jamais écrivain brutal, fou, malade
d'orgueil, n'avait adressé à un chef d'État une
Lettre plus grossière, plus mensongère, plus criminelle.
Et, maintenant, qu'on la relise, ma pauvre
Lettre. J'en suis devenu un peu honteux, je l'avoue,
honteux de sa discrétion, de son opportunisme, je
dirais presque de sa lâcheté. Car, puisque je me
confesse, je puis bien reconnaître que j'avais beaucoup
adouci les choses, que j'en avais même beaucoup
passé sous silence, de celles qui sont connues,
avérées aujourd'hui, et dont je voulais douter
encore, tellement elles me semblaient monstrueuses
et déraisonnables. Oui, je soupçonnais Henry déjà,
mais sans preuve, à ce point que je crus sage de ne
pas même le mettre en cause. Je devinais bien des
histoires, certaines confidences étaient venues à
moi, si terribles, que je ne me sentis pas le droit
de les risquer, dans leurs effroyables conséquences.
Et voilà qu'elles sont révélées, qu'elles sont devenues
la vérité banale d'aujourd'hui! Et voilà que
ma pauvre Lettre n'est plus au point, apparaît
comme tout à fait enfantine, une simple berquinade,
une invention de romancier timide, à côté
de la superbe et farouche réalité!
Je répète que je n'ai ni le désir ni le besoin de
triompher. Mais, pourtant, je dois bien constater
que les événements ont, à cette heure, fait la
preuve de toutes mes accusations. Il n'est pas un
des hommes accusés par moi dont la culpabilité ne
soit démontrée, à la lumière aveuglante de l'enquête.
Ce que j'ai annoncé, ce que j'ai prévu, est
là debout, éclatant. Et ce dont je suis plus doucement
fier encore, c'est que ma Lettre était sans violence,
indignée, mais digne de moi: on n'y trouvera
pas un outrage, pas même un mot excessif, rien
que la hautaine douleur d'un citoyen qui demande
justice au chef de l'État. Telle a été l'éternelle histoire
de mes œuvres, je n'ai jamais pu écrire un
livre, une page, sans être abreuvé de mensonges et
d'injures, quitte à ce qu'on soit forcé, le lendemain,
de me donner raison.
J'ai donc l'âme sereine, sans colère ni rancune.
Si je n'écoutais que la faiblesse de mon cœur,
d'accord avec le dédain de mon intelligence, je
serais même pour le grand pardon, je laisserais les
malfaiteurs sous le seul châtiment de l'éternel
mépris public. Mais il est, je crois, des sanctions
pénales nécessaires, et l'argument décisif est que,
si quelque redoutable exemple n'est pas fait, si la
justice ne frappe pas les hauts coupables, jamais le
petit peuple ne croira à l'immensité du crime. Il
faut un pilori dressé pour que la foule sache enfin.
Je laisse donc la Némésis achever son œuvre vengeresse,
je ne l'aiderai pas. Et, dans mon indulgence
de poète, pleinement satisfait du triomphe
de l'idéal, il ne reste qu'une révolte exaspérée, la
pensée affreuse que le colonel Picquart est encore
sous les verrous. Pas un jour ne s'est passé, sans
que, de mon exil, ma douleur fraternelle ne soit
allée à lui, dans sa prison. Que Picquart ait pu
être arrêté, que depuis un an bientôt on le tienne
dans une geôle, comme un malfaiteur, qu'on ait
prolongé sa torture par la plus infâme des comédies
judiciaires, c'est là un fait monstrueux qui
affole la raison. La tache restera ineffaçable sur tous
ceux qui ont trempé dans cette iniquité suprême.
Et, si demain Picquart n'est pas libre, c'est la
France tout entière qui ne se lavera jamais de l'inexplicable
folie d'avoir laissé aux mains criminelles
des bourreaux, des menteurs, des faussaires, le
plus noble, le plus héroïque et le plus glorieux de
ses enfants.
Alors seulement l'œuvre sera complète. Et ce
n'est pas une moisson de haine, c'est une moisson
de bonté, d'équité, d'espérance infinie, que nous
avons semée. Il faut qu'elle pousse. Aujourd'hui,
on ne peut encore qu'en prévoir la richesse. Tous
les partis politiques ont sombré, le pays s'est partagé
en deux camps: d'une part, les forces réactionnaires
du passé; de l'autre, les esprits d'examen,
de vérité et de droiture, en marche vers l'avenir.
Ces postes de combat sont les seuls logiques, nous
devons les garder pour les conquêtes de demain. A
l'œuvre donc, par la plume, par la parole, par
l'action! à l'œuvre de progrès et de délivrance! Ce
sera l'achèvement de 89, la révolution pacifique des
intelligences et des cœurs, la démocratie solidaire,
libérée des puissances mauvaises, fondée enfin sur
la loi du travail, qui permettra l'équitable répartition
des richesses. Dès lors, la France libre, la
France justicière, annonciatrice de la juste société
du prochain siècle, se retrouvera souveraine parmi
les nations. Il n'est pas d'empire si bardé de fer,
qui ne croulera, quand elle aura donné la justice au
monde, comme elle lui a déjà donné la liberté. Je
ne vois plus pour elle d'autre rôle historique, et
elle n'a pas connu encore un tel resplendissement
de gloire.
Je suis chez moi. Monsieur le procureur général
peut donc, quand il lui plaira, me faire signifier
l'arrêt de la cour d'assises de Versailles, qui m'a
condamné, par défaut, à un an de prison et à trois
mille francs d'amende. Et nous nous retrouverons
devant le jury.
En me faisant poursuivre, je n'ai voulu que la
vérité et la justice. Elles sont aujourd'hui. Mon
procès n'est plus utile, et il ne m'intéresse plus.
La justice devra simplement dire s'il y a crime à
vouloir la vérité.
JUSTICE
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 5 juin 1899.
Dix mois et demi s'étaient donc écoulés, entre
l'article précédent et celui-ci. Le 18 juillet 1898, devant
la Cour d'assises de Versailles, le moyen de procédure
tenté par Me Labori, pour faire remettre encore l'affaire,
ayant échoué, nous avions fait défaut; et la Cour m'avait
condamné de nouveau à un an de prison et à trois mille
francs d'amende. Le soir même, je partais pour Londres,
afin que le jugement ne pût m'être signifié et ne devînt
exécutoire.—Je résume les grands faits de ce long laps
de temps. Le 31 août 1898, le colonel Henry, après avoir
avoué son faux, se suicide au Mont-Valérien. Le 26 septembre,
la Cour de cassation est saisie de la demande en
révision. Le 29 octobre, elle déclare la demande recevable
en sa forme et dit qu'il sera procédé par elle à
une enquête supplémentaire. Le 31, le ministère Dupuy
remplace le ministère Brisson. Le 16 février 1899, le
président Félix Faure meurt, et le président Émile
Loubet le remplace, le 18 février. La loi de dessaisissement
est votée par les Chambres, le 1er mars. Enfin, la
Cour de cassation ayant cassé le jugement de 1894, le
3 juin, je rentre en France le 5 juin, le matin même où
paraissait cet article.—D'autre part, le 10 août 1898, la
Cour d'appel, confirmant le jugement rendu à la requête
des trois experts, les sieurs Belhomme, Varinard et
Couard, me condamna par défaut à un mois de prison, sans
sursis, mille francs d'amende, et dix mille francs de
dommages-intérêts à chaque expert. Ceux-ci, pendant
mon absence, firent saisir chez moi, les 23 et 29 septembre,
et la vente eut lieu le 10 octobre, une table fut
vendue trente-deux mille francs, total des sommes
demandées.—Le 26 juillet, le Conseil de l'ordre de la
Légion d'honneur avait cru devoir me suspendre de
mon grade d'officier.
JUSTICE
Depuis onze mois bientôt, j'ai quitté la France.
Pendant onze mois, je me suis imposé l'exil le plus
total, la retraite la plus ignorée, le silence le plus
absolu. J'étais comme le mort volontaire, couché au
secret tombeau, dans l'attente de la vérité et de la
justice. Et, aujourd'hui, la vérité ayant vaincu, la
justice régnant enfin, je renais, je rentre et reprends
ma place sur la terre française.
Le 18 juillet 1898 restera, dans ma vie, la date
affreuse, celle où j'ai saigné tout mon sang. C'est le
18 juillet que, cédant à des nécessités de tactique,
écoutant les frères d'armes qui menaient avec moi
la même bataille, pour l'honneur de la France, j'ai
dû m'arracher à tout ce que j'aimais, à toutes mes
habitudes de cœur et d'esprit. Et, depuis tant de
jours qu'on me menace et qu'on m'abreuve d'injures,
ce brusque départ a été sûrement le plus
cruel sacrifice qu'on eût exigé de moi, ma suprême
immolation à la cause. Les âmes basses et sottes,
qui se sont imaginé, qui ont répété que je fuyais la
prison, ont fait preuve d'autant de vilenie que
d'inintelligence.
La prison, grand Dieu! mais je n'ai jamais
demandé que la prison! mais je suis prêt encore à
m'y rendre, s'il est nécessaire! Il faut, pour m'accuser
de la fuir, avoir oublié toute cette histoire, et le
procès que j'ai voulu, dans l'unique désir qu'il fût
le champ où pousserait la moisson de vérité, et le
complet sacrifice que j'avais fait de mon repos, de
ma liberté, m'offrant en holocauste, acceptant à
l'avance ma ruine, si la justice triomphait. N'est-il
pas d'une évidence éclatante, aujourd'hui, que notre
longue campagne, à mes conseils, à mes amis et à
moi, n'a été qu'une lutte désintéressée pour faire
jaillir des faits le plus de lumière possible? Si nous
avons voulu gagner du temps, si nous avons opposé
procédure à procédure, c'est que nous avions charge
de vérité, comme on a charge d'âme, c'est que nous
ne voulions pas laisser éteindre entre nos mains la
faible lueur, qui chaque jour grandissait. C'était
comme la petite lampe sacrée, qu'on porte par un
grand vent, et qu'il faut défendre contre les colères
de la foule, affolée de mensonges. Nous n'avions
qu'une tactique, rester les maîtres de notre affaire,
la prolonger autant que nous le pourrions, pour
qu'elle provoquât les événements, tirer d'elle enfin
ce que nous nous étions promis de preuves décisives.
Et nous n'avons jamais songé à nous, nous
n'avons jamais agi que pour le triomphe du droit,
prêts à le payer de notre liberté et de notre vie.
Qu'on se souvienne de la situation qui m'était
faite, en juillet, à Versailles. C'était l'étranglement
sans phrases. Et je ne voulais pas être étranglé
ainsi, cela ne me convenait pas qu'on m'exécutât
pendant l'absence du Parlement, au milieu des
passions de la rue. Notre volonté était d'atteindre
octobre, dans l'espoir que la vérité aurait marché
encore, que la justice alors s'imposerait. D'autre
part, il ne faut pas oublier tout le travail sourd qui
se faisait à chaque heure, tout ce que nous pouvions
attendre des instructions, ouvertes contre le commandant
Esterhazy et contre le colonel Picquart.
L'un et l'autre étaient en prison, nous n'ignorions
pas que des clartés vives jailliraient forcément des
enquêtes ouvertes, si elles étaient menées loyalement;
et, sans prévoir pourtant l'aveu, puis le suicide du
colonel Henry, nous comptions sur l'inévitable
événement, qui, d'un jour à l'autre, devait éclater,
éclairant toute la monstrueuse affaire de sa vraie et
sinistre lueur. Dès lors, est-ce que notre désir de
gagner du temps ne s'explique pas? est-ce que nous
n'avions pas raison d'user de tous les moyens
légaux pour choisir notre heure, au mieux des
intérêts de la justice? est-ce que temporiser n'était
pas vaincre, dans la plus douloureuse et la plus
sainte des luttes? A n'importe quel prix, il fallait
attendre, car tout ce que nous savions, tout ce que
nous espérions, nous permettait de donner, pour
l'automne, rendez-vous à la victoire. Encore une
fois, nous autres nous ne comptions pas, il s'agissait
uniquement de sauver un innocent, d'éviter à
la patrie le plus effroyable désastre moral dont elle
eût jamais couru le danger. Et ces raisons avaient
une telle force que je partis, résigné, en annonçant
mon retour pour octobre, avec la certitude d'être
ainsi un bon ouvrier de la cause et d'assurer le
triomphe.
Mais ce que je ne dis pas aujourd'hui, ce que je
dirai un jour, ce fut l'arrachement, l'amertume de
ce sacrifice. On oublie que je ne suis ni un polémiste,
ni un homme politique, tirant bénéfice des
bagarres. Je suis un libre écrivain qui n'a eu qu'une
passion dans sa vie, celle de la vérité, qui s'est
battu pour elle sur tous les champs de bataille.
Depuis quarante ans bientôt, j'ai servi mon pays par
la plume, de tout mon courage, de toute ma force
de travail et de bonne foi. Et je vous jure qu'il y a
une affreuse douleur, à s'en aller seul, par une nuit
sombre, à voir s'effacer au loin les lumières de
France, lorsqu'on a simplement voulu son honneur,
sa grandeur de justicière parmi les peuples. Moi!
moi qui l'ai chantée par plus de quarante œuvres
déjà! Moi dont la vie n'a été qu'un long effort pour
porter son nom aux quatre coins du monde! Moi,
partir ainsi, fuir ainsi, avec cette meute de misérables
et de fous galopant derrière mes talons,
me poursuivant de menaces et d'outrages! Ce sont
là des heures atroces, dont l'âme sort trempée,
invulnérable désormais aux blessures iniques. Et,
plus tard, pendant les longs mois d'exil qui ont
suivi, s'imagine-t-on cette torture d'être supprimé
des vivants, dans l'attente quotidienne d'un réveil
de la justice, que chaque jour, attarde? Je ne
souhaite pas au pire des criminels la souffrance
que, depuis onze mois, m'a causée chaque matin la
lecture des dépêches de France, sur cette terre
étrangère, où elles prenaient un effrayant écho de
folie et de désastre. Il faut avoir promené ce tourment
pendant de longues heures solitaires, il faut
avoir revécu au loin, et seul toujours, la crise où
s'effondrait la patrie, pour savoir ce qu'est l'exil,
dans les conditions tragiques où je viens de le
connaître. Et ceux qui pensent que je suis parti pour
fuir la prison, et pour faire sans doute la fête à
l'étranger avec l'or juif, sont de tristes gens qui
m'inspirent un peu de dégoût et beaucoup de pitié.
Je devais revenir en octobre. Nous avions résolu
de temporiser jusqu'à la rentrée des Chambres, tout
en comptant sur l'événement imprévu, qui était
pour nous, au courant des choses, l'événement certain.
Et voilà que cet événement imprévu n'attendit
pas octobre, il éclata dès la fin d'août, avec l'aveu
et le suicide du colonel Henry.
Dès le lendemain, je voulus rentrer. Pour moi, la
révision s'imposait, l'innocence de Dreyfus allait
être immédiatement reconnue. D'ailleurs, je n'avais
jamais demandé que la révision, mon rôle devait
forcément finir, dès que la Cour de cassation serait
saisie, et j'étais prêt à m'effacer. Quant à mon procès,
il n'était plus, à mes yeux, qu'une formalité
pure, puisque la pièce produite par les généraux
de Pellieux, Gonse et de Boisdeffre, et sur laquelle
le jury m'avait condamné, était un faux dont l'auteur
venait de se réfugier dans la mort. Et je me préparais
donc au retour, lorsque mes amis de Paris, mes
conseils, tous ceux qui étaient restés dans la
bataille, m'écrivirent des lettres pleines d'inquiétude.
La situation restait grave. Loin d'être résolue,
la révision semblait encore incertaine. M. Brisson,
le chef du cabinet, se heurtait à des obstacles sans
cesse renaissants, trahi par tous, ne disposant pas
lui-même d'un simple commissaire de police. De
sorte que mon retour, au milieu des passions
surchauffées, apparaissait comme un prétexte à des
violences nouvelles, un danger pour la cause, un
embarras de plus pour le ministère, dans sa tâche
déjà si difficile. Et, désireux de ne pas compliquer
la situation, je dus m'incliner, je consentis à
patienter encore.
Quand la Chambre criminelle fut enfin saisie, je
voulus rentrer. Je le répète, je n'avais jamais
demandé que la révision, je considérais mon rôle
comme terminé, du moment que l'affaire était
portée devant la juridiction suprême, instituée par
la loi. Mais de nouvelles lettres m'arrivèrent, me
suppliant d'attendre, de ne rien hâter. La situation,
qui me semblait si simple, était au contraire, me
disait-on, pleine d'obscurité et de péril. Mon nom,
ma personnalité ne pouvait être qu'une torche, qui
rallumerait l'incendie. C'est pourquoi mes amis,
mes conseils faisaient appel à mes sentiments de
bon citoyen, en me parlant de l'apaisement nécessaire,
en me disant que je devais attendre le
retour fatal de l'opinion, pour éviter de rejeter
notre pauvre pays dans une agitation néfaste.
L'affaire était en bonne voie, mais rien n'était fini,
quel serait mon regret, si une impatience de ma
part attardait la vérité triomphante! Et je m'inclinai
une fois de plus, je restai dans le tourment
de ma solitude et de mon silence.
Quand la Chambre criminelle, admettant la
demande de révision, décida d'ouvrir une vaste
enquête, je voulus rentrer. Cette fois, je l'avoue,
j'étais à bout de courage, je comprenais bien que
cette enquête durerait de longs mois, je pressentais
l'angoisse continue où elle devait me faire vivre.
Puis, vraiment, est-ce qu'assez de lumière n'était pas
faite, est-ce que le rapport du conseiller Bard, le
réquisitoire du procureur général Manau, la plaidoirie
de l'avocat Mornard n'avaient pas établi assez
de vérité, pour que je pusse revenir le front haut?
Toutes les accusations que j'avais portées, dans ma
Lettre au Président de la République, se trouvaient
confirmées. Mon rôle était rempli, je n'avais qu'à
rentrer dans le rang. Et ce fut pour moi un grand
chagrin, une révolte indignée, d'abord, lorsque je
trouvai, chez mes amis, la même résistance à mon
retour. Ils étaient toujours en pleine bataille, ils
m'écrivaient que je ne pouvais juger la situation
comme eux, que ce serait une dangereuse faute de
laisser recommencer mon procès parallèlement à
l'enquête de la Chambre criminelle. Le nouveau
ministère, hostile à la révision, trouverait peut-être
dans ce procès la diversion voulue, l'occasion cherchée
de nouveaux troubles. En tout cas, la Cour
avait besoin d'une paix absolue, j'aurais mal agi
en venant l'embarrasser d'une émotion populaire,
qu'on exploiterait sûrement contre nous. J'ai lutté,
j'ai voulu même tomber à Paris, un beau soir,
contre tous ces conseils, sans prévenir personne.
Et la sagesse seulement m'a vaincu, je me suis résigné
encore à de longs mois de torture.
Voilà pourquoi, depuis onze mois bientôt, je ne
suis pas rentré. En me tenant à l'écart, je n'ai agi,
comme le jour où je me suis mis en avant, qu'en
soldat de la vérité et de la justice. Je n'ai été que
le bon citoyen qui se dévoue jusqu'à l'exil, jusqu'à
la totale disparition, qui consent à n'être plus,
pour l'apaisement du pays, pour ne pas passionner
inutilement les débats de la monstrueuse affaire.
Et je dois dire aussi que, dans la certitude de la
victoire, je gardais mon procès comme la ressource
suprême, la petite lampe sacrée, dont nous rallumerions
la clarté, si les puissances mauvaises
venaient à éteindre le soleil. Mon abnégation, je
l'ai poussée jusqu'au silence complet. J'ai voulu
non seulement être un mort, mais un mort qui ne
parle pas. La frontière passée, j'ai su me taire. On
ne doit parler que lorsqu'on est là, pour prendre
la responsabilité de ce qu'on dit. Personne ne m'a
entendu, personne ne m'a vu. Je le répète, j'étais
au tombeau, dans une retraite inviolable, que pas
un étranger n'a pu connaître. Les quelques journalistes
qui ont laissé entendre qu'ils m'avaient
approché, ont menti. Je n'en ai reçu aucun, j'ai
vécu au désert, ignoré de tous. Et je me demande
ce que mon pays, si dur pour moi, me reproche,
depuis les onze mois de bannissement volontaire
que je souffre pour lui rendre la paix, dans la
dignité et dans le patriotisme de mon silence.
Et c'est fini, et je rentre, puisque la vérité éclate,
puisque la justice est rendue. Je désire rentrer en
silence, dans la sérénité de la victoire, sans que
mon retour puisse donner lieu au moindre trouble,
à la moindre agitation de la rue. Cela serait indigne
de moi qu'on pût me confondre un instant avec
les bas exploiteurs des manifestations populaires.
De même que j'ai su me taire au dehors, je saurai
reprendre ma place au foyer national en bon
citoyen paisible, qui entend ne déranger personne
et se remettre discrètement à sa tâche accoutumée,
sans qu'on s'occupe de lui davantage.
Maintenant que la bonne œuvre est faite, je ne
veux ni applaudissements ni récompense, même
si l'on estime que j'ai pu en être un des utiles
ouvriers. Je n'ai eu aucun mérite, la cause était
si belle, si humaine! C'est la vérité qui a vaincu,
et il ne pouvait en être autrement. Dès la première
heure, j'en ai eu la certitude, j'ai marché à coup
sûr, ce qui diminue mon courage. Cela était tout
simple. Je veux bien qu'on dise de moi, comme
unique hommage, que je n'ai été ni une bête ni
un méchant. D'ailleurs, je l'ai déjà, ma récompense,
celle de songer à l'innocent que j'aurai aidé
à tirer du tombeau, où, vivant, depuis quatre
années, il agonisait. Ah! j'avoue que l'idée de son
retour, la pensée de le voir libre, de lui serrer les
mains, me bouleverse d'une émotion extraordinaire,
qui m'emplit les yeux de larmes heureuses.
Cette minute suffira à payer tous mes soucis. Mes
amis et moi, nous aurons fait là une bonne action,
dont les braves cœurs de France nous garderont
quelque gratitude. Et que voulez-vous de plus,
une famille qui nous aimera, une femme et des
enfants qui nous béniront, un homme qui nous
devra d'avoir incarné en lui le triomphe du droit
et de la solidarité humaine!
Mais, cependant, si la lutte actuelle est finie
pour moi, si je ne désire tirer de la victoire aucune
curée, ni mandat politique, ni place, ni honneurs,
si mon ambition unique est de continuer mon combat
de vérité par la plume, tant que ma main
la pourra tenir, je voudrais bien faire remarquer,
avant de passer à d'autres luttes, quelle a été ma
prudence, ma modération dans la bataille. Se souvient-on
des abominables clameurs qui accueillirent
ma Lettre au Président de la République? J'étais un
insulteur de l'armée, un vendu, un sans-patrie.
Des amis littéraires à moi, consternés, épouvantés,
s'écartaient, m'abandonnaient, dans l'horreur de
mon crime. Il y eut des articles écrits, qui désormais
pèseront lourd sur la conscience des signataires.
Enfin, jamais écrivain brutal, fou, malade
d'orgueil, n'avait adressé à un chef d'État une
Lettre plus grossière, plus mensongère, plus criminelle.
Et, maintenant, qu'on la relise, ma pauvre
Lettre. J'en suis devenu un peu honteux, je l'avoue,
honteux de sa discrétion, de son opportunisme, je
dirais presque de sa lâcheté. Car, puisque je me
confesse, je puis bien reconnaître que j'avais beaucoup
adouci les choses, que j'en avais même beaucoup
passé sous silence, de celles qui sont connues,
avérées aujourd'hui, et dont je voulais douter
encore, tellement elles me semblaient monstrueuses
et déraisonnables. Oui, je soupçonnais Henry déjà,
mais sans preuve, à ce point que je crus sage de ne
pas même le mettre en cause. Je devinais bien des
histoires, certaines confidences étaient venues à
moi, si terribles, que je ne me sentis pas le droit
de les risquer, dans leurs effroyables conséquences.
Et voilà qu'elles sont révélées, qu'elles sont devenues
la vérité banale d'aujourd'hui! Et voilà que
ma pauvre Lettre n'est plus au point, apparaît
comme tout à fait enfantine, une simple berquinade,
une invention de romancier timide, à côté
de la superbe et farouche réalité!
Je répète que je n'ai ni le désir ni le besoin de
triompher. Mais, pourtant, je dois bien constater
que les événements ont, à cette heure, fait la
preuve de toutes mes accusations. Il n'est pas un
des hommes accusés par moi dont la culpabilité ne
soit démontrée, à la lumière aveuglante de l'enquête.
Ce que j'ai annoncé, ce que j'ai prévu, est
là debout, éclatant. Et ce dont je suis plus doucement
fier encore, c'est que ma Lettre était sans violence,
indignée, mais digne de moi: on n'y trouvera
pas un outrage, pas même un mot excessif, rien
que la hautaine douleur d'un citoyen qui demande
justice au chef de l'État. Telle a été l'éternelle histoire
de mes œuvres, je n'ai jamais pu écrire un
livre, une page, sans être abreuvé de mensonges et
d'injures, quitte à ce qu'on soit forcé, le lendemain,
de me donner raison.
J'ai donc l'âme sereine, sans colère ni rancune.
Si je n'écoutais que la faiblesse de mon cœur,
d'accord avec le dédain de mon intelligence, je
serais même pour le grand pardon, je laisserais les
malfaiteurs sous le seul châtiment de l'éternel
mépris public. Mais il est, je crois, des sanctions
pénales nécessaires, et l'argument décisif est que,
si quelque redoutable exemple n'est pas fait, si la
justice ne frappe pas les hauts coupables, jamais le
petit peuple ne croira à l'immensité du crime. Il
faut un pilori dressé pour que la foule sache enfin.
Je laisse donc la Némésis achever son œuvre vengeresse,
je ne l'aiderai pas. Et, dans mon indulgence
de poète, pleinement satisfait du triomphe
de l'idéal, il ne reste qu'une révolte exaspérée, la
pensée affreuse que le colonel Picquart est encore
sous les verrous. Pas un jour ne s'est passé, sans
que, de mon exil, ma douleur fraternelle ne soit
allée à lui, dans sa prison. Que Picquart ait pu
être arrêté, que depuis un an bientôt on le tienne
dans une geôle, comme un malfaiteur, qu'on ait
prolongé sa torture par la plus infâme des comédies
judiciaires, c'est là un fait monstrueux qui
affole la raison. La tache restera ineffaçable sur tous
ceux qui ont trempé dans cette iniquité suprême.
Et, si demain Picquart n'est pas libre, c'est la
France tout entière qui ne se lavera jamais de l'inexplicable
folie d'avoir laissé aux mains criminelles
des bourreaux, des menteurs, des faussaires, le
plus noble, le plus héroïque et le plus glorieux de
ses enfants.
Alors seulement l'œuvre sera complète. Et ce
n'est pas une moisson de haine, c'est une moisson
de bonté, d'équité, d'espérance infinie, que nous
avons semée. Il faut qu'elle pousse. Aujourd'hui,
on ne peut encore qu'en prévoir la richesse. Tous
les partis politiques ont sombré, le pays s'est partagé
en deux camps: d'une part, les forces réactionnaires
du passé; de l'autre, les esprits d'examen,
de vérité et de droiture, en marche vers l'avenir.
Ces postes de combat sont les seuls logiques, nous
devons les garder pour les conquêtes de demain. A
l'œuvre donc, par la plume, par la parole, par
l'action! à l'œuvre de progrès et de délivrance! Ce
sera l'achèvement de 89, la révolution pacifique des
intelligences et des cœurs, la démocratie solidaire,
libérée des puissances mauvaises, fondée enfin sur
la loi du travail, qui permettra l'équitable répartition
des richesses. Dès lors, la France libre, la
France justicière, annonciatrice de la juste société
du prochain siècle, se retrouvera souveraine parmi
les nations. Il n'est pas d'empire si bardé de fer,
qui ne croulera, quand elle aura donné la justice au
monde, comme elle lui a déjà donné la liberté. Je
ne vois plus pour elle d'autre rôle historique, et
elle n'a pas connu encore un tel resplendissement
de gloire.
Je suis chez moi. Monsieur le procureur général
peut donc, quand il lui plaira, me faire signifier
l'arrêt de la cour d'assises de Versailles, qui m'a
condamné, par défaut, à un an de prison et à trois
mille francs d'amende. Et nous nous retrouverons
devant le jury.
En me faisant poursuivre, je n'ai voulu que la
vérité et la justice. Elles sont aujourd'hui. Mon
procès n'est plus utile, et il ne m'intéresse plus.
La justice devra simplement dire s'il y a crime à
vouloir la vérité.