LE CINQUIÈME ACTE
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 12 septembre
1899.
J'avais fait opposition à l'arrêt de la Cour d'assises de
Versailles et au jugement de la Cour d'appel de Paris,
pour les experts, tous les deux rendus par défaut, et
j'attendais. La justice n'avait d'ailleurs plus de hâte,
elle désirait connaître le résultat du nouveau procès
Dreyfus, à Rennes. Le ministère Dupuy, tombé le
12 juin 1899, venait d'être remplacé par le ministère
Waldeck-Rousseau, le 22 juin. Ce fut le 1er juillet que
Dreyfus débarqua en France, par une nuit de tempête,
le 8 août que commença son nouveau procès, et le
9 septembre qu'un conseil de guerre le condamna une
seconde fois. J'écrivis cet article, le lendemain.
LE CINQUIÈME ACTE
Je suis dans l'épouvante. Et ce n'est plus la colère,
l'indignation vengeresse, le besoin de crier le crime,
d'en demander le châtiment, au nom de la vérité et
de la justice; c'est l'épouvante, la terreur sacrée de
l'homme qui voit l'impossible se réaliser, les fleuves
remonter vers leurs sources, la terre culbuter sous
le soleil. Et ce que je crie, c'est la détresse de notre
généreuse et noble France, c'est l'effroi de l'abîme
où elle roule.
Nous nous étions imaginé que le procès de Rennes
était le cinquième acte de la terrible tragédie que
nous vivons depuis bientôt deux ans. Toutes les
péripéties dangereuses nous semblaient épuisées,
on croyait aller vers un dénouement d'apaisement
et de concorde. Après la douloureuse bataille, la
victoire du droit devenait inévitable, la pièce devait
se terminer heureusement par le triomphe classique
de l'innocent. Et voilà que nous nous sommes trompés,
une péripétie nouvelle se déclare, la plus inattendue,
la plus affreuse de toutes, assombrissant
encore le drame, le prolongeant et le lançant vers
une fin ignorée, devant laquelle notre raison se
trouble et défaille.
Le procès de Rennes n'était décidément que le
quatrième acte. Et, grand Dieu! quel sera donc le
cinquième? de quelles douleurs et de quelles souffrances
nouvelles va-t-il donc être fait, à quelle
expiation suprême va-t-il jeter la nation? Car,
n'est-ce pas? il est bien certain que l'innocent ne
peut pas être condamné deux fois et qu'un tel dénouement
éteindrait le soleil et soulèverait les peuples!
Ah! ce quatrième acte, ce procès de Rennes, dans
quelle agonie morale je l'ai vécu; au fond de la
complète solitude où je m'étais réfugié, pour disparaître
de la scène en bon citoyen, désireux de n'être
plus une occasion de passion et de trouble! Avec
quel serrement de cœur j'attendais les nouvelles,
les lettres, les journaux, et quelles révoltes, quelles
douleurs à les lire! Les journées de cet admirable
mois d'août en devenaient noires, et jamais je n'ai
senti l'ombre et le froid d'un deuil si affreux, sous
des cieux plus éclatants.
Certes depuis deux ans, les souffrances ne m'ont
pas manqué. J'ai entendu les foules hurler à la
mort sur mes talons, j'ai vu passer à mes pieds un
immonde débordement d'outrages et de menaces,
j'ai connu pendant onze mois les désespérances de
l'exil. Et il y a eu aussi mes deux procès, des spectacles
lamentables de vilenie et d'iniquité. Mais que
sont mes procès à côté du procès de Rennes? des
idylles, des scènes rafraîchissantes, où fleurit l'espoir.
Nous avions bien assisté à des monstruosités, les
poursuites contre le colonel Picquart, l'enquête sur
la Chambre criminelle, la loi de dessaisissement
qui en est résultée. Seulement, tout cela n'est plus
qu'enfantillage, l'inévitable progression a suivi son
cours, le procès de Rennes s'épanouit au sommet,
énorme, comme la fleur abominable de tous les
fumiers entassés.
On aura vu là le plus extraordinaire ensemble
d'attentats contre la vérité et contre la justice. Une
bande de témoins dirigeant les débats, se concertant
chaque soir pour le louche guet-apens du lendemain,
requérant à coups de mensonges au lieu et place du
ministère public, terrorisant et insultant leurs contradicteurs,
s'imposant par l'insolence de leurs
galons et de leurs panaches. Un tribunal en proie
à cette invasion des chefs, souffrant visiblement de
les voir en criminelle posture, obéissant à toute une
mentalité spéciale, qu'il faudrait démonter longuement
pour juger les juges. Un ministère public grotesque,
reculant les limites de l'imbécillité, laissant
aux historiens de demain un réquisitoire dont le
néant stupide et meurtrier sera une éternelle stupeur,
d'une telle cruauté sénile et têtue, qu'elle
apparaît inconsciente, née d'un animal humain inclassé
encore. Une défense qu'on tente d'abord
d'assassiner, puis qu'on fait asseoir chaque fois
qu'elle devient gênante, à laquelle on refuse de
laisser apporter la preuve décisive, lorsqu'elle réclame
les seuls témoins qui savent.
Et, pendant un mois, l'abomination a duré devant
l'innocent, ce pitoyable Dreyfus, dont la pauvre
loque humaine ferait pleurer les pierres, et ses
anciens camarades sont venus lui donner un coup
de pied encore, et ses anciens chefs sont venus
l'écraser de leurs grades, pour se sauver eux-mêmes
du bagne, et il n'y a pas eu un cri de pitié, un frisson
de générosité, dans ces vilaines âmes. Et c'est
notre douce France qui a donné ce spectacle au
monde.
Quand on aura publié le compte rendu in extenso
du procès de Rennes, il n'existera pas un monument
plus exécrable de l'infamie humaine. Cela
dépasse tout, jamais document plus scélérat n'aura
encore été fourni à l'histoire. L'ignorance, la sottise,
la folie, la cruauté, le mensonge, le crime, s'y
étalent avec une impudence telle, que les générations
de demain en frémiront de honte; Il y a là
dedans des aveux de notre bassesse dont l'humanité
entière rougira. Et c'est bien cela qui fait mon
épouvante, car pour qu'un tel procès ait pu se produire
dans une nation, pour qu'une nation livre au
monde civilisé une telle consultation sur son état
moral et intellectuel, il faut qu'elle traverse une
horrible crise. Est-ce donc la mort prochaine? et
quel bain de bonté, de pureté, d'équité nous sauvera
de la boue empoisonnée où nous agonisons?
Comme je l'écrivais dans ma Lettre au Président
de la République, après le scandaleux acquittement
d'Esterhazy, il est impossible qu'un conseil de
guerre défasse ce qu'a fait un conseil de guerre. Cela
est contraire à la discipline. Et l'arrêt du conseil de
guerre de Rennes, dans son embarras jésuitique,
cet arrêt qui n'a pas le courage de dire oui ou non,
est la preuve éclatante que la justice militaire est
impuissante à être juste, puisqu'elle n'est pas libre,
puisqu'elle se refuse à l'évidence, jusqu'à condamner
de nouveau un innocent, plutôt que de mettre
en doute son infaillibilité. Elle n'apparaît plus que
comme une arme d'exécution, dans la main des
chefs. Désormais, elle ne saurait être qu'une justice
expéditive, en temps de guerre. Elle doit disparaître
en temps de paix, du moment qu'elle est
incapable d'équité, de simple logique et de bon
sens. Elle-même s'est condamnée.
Songe-t-on à cette situation atroce qui nous est
faite, parmi les nations civilisées? Un premier conseil
de guerre, trompé dans son ignorance des lois,
dans sa maladresse à juger, condamne un innocent.
Un second conseil de guerre, qui a pu être
trompé encore par le plus impudent complot de
mensonges et de fraudes, acquitte un coupable. Un
troisième conseil de guerre, quand la lumière est
faite, quand la plus haute magistrature du pays
veut lui laisser la gloire de réparer l'erreur,
ose nier le plein jour et de nouveau condamne
l'innocent. C'est l'irréparable, le crime suprême
a été commis. On n'avait condamné Jésus qu'une
fois. Mais que tout croule, que la France soit
en proie aux factions, que la patrie en feu
s'abîme dans les décombres, que l'armée elle-même
y laisse son honneur, plutôt que de confesser
que des camarades se sont trompés et que des chefs
ont pu être des menteurs et des faussaires! L'idée
sera crucifiée, le sabre doit rester roi.
Et nous voilà, devant l'Europe, devant le monde,
dans cette belle situation. Le monde entier est convaincu
de l'innocence de Dreyfus. Si un doute était
resté chez quelque peuple lointain, l'éclat aveuglant
du procès de Rennes aurait achevé d'y porter la
lumière. Toutes les cours des grandes puissances
nos voisines sont renseignées, connaissent les documents,
ont la preuve de l'indignité de trois ou
quatre de nos généraux et de la paralysie honteuse
de notre justice militaire. Notre Sedan moral est
perdu, cent fois plus désastreux que l'autre, celui
où il n'y a eu que du sang versé. Et, je le répète, ce
qui m'épouvante, c'est que cette défaite de notre
honneur semble irréparable, car comment casser
les jugements de trois conseils de guerre, où trouverons-nous
l'héroïsme de confesser la faute, pour
marcher encore le front haut? Où est le gouvernement
de courage et de salut public, où sont les
Chambres qui comprendront, qui agiront, avant
l'inévitable effondrement final?
Le pis est que nous voici arrivés à une échéance
de gloire. La France a voulu fêter son siècle de travail,
de science, de luttes pour la liberté, pour la
vérité et la justice. Il n'y a pas eu de siècle d'un
effort plus superbe, on te verra plus tard. Et la
France a donné rendez-vous chez elle à tous les
peuples pour glorifier sa victoire, la liberté conquise,
la vérité et la justice promises à la terre.
Alors, dans quelques mois, les peuples vont venir,
et ce qu'ils trouveront, ce sera l'innocent condamné
deux fois, la vérité souffletée, la justice assassinée.
Nous sommes tombés dans leur mépris, et
ils viendront godailler chez nous, ils boiront nos
vins, ils embrasseront nos servantes, comme on fait
dans l'auberge louche où l'on consent à s'encanailler.
Est-ce possible cela, est-ce que nous allons accepter
que notre Exposition soit le mauvais lieu méprisé où
le monde entier voudra bien faire la fête? Non, non!
il nous faut tout de suite le cinquième acte de la
monstrueuse tragédie, dussions-nous y laisser
encore de notre chair. Il nous faut notre honneur,
avant que nous saluions les peuples, dans une
France guérie et régénérée.
Ce cinquième acte, il me hante, et je reviens
toujours à lui, je le cherche, je l'imagine. A-t-on
remarqué que cette affaire Dreyfus, ce drame géant
qui remue l'univers, semble mis en scène par quelque
dramaturge sublime, désireux d'en faire un chef-d'œuvre
incomparable? Je ne rappelle pas les extraordinaires
péripéties qui ont bouleversé toutes les
âmes. A chaque acte nouveau, la passion a grandi,
l'horreur a éclaté plus intense. Dans cette œuvre
vivante, c'est le destin qui a du génie, il est quelque
part poussant les personnages, déterminant les faits,
sous la tempête qu'il déchaîne. Et il veut sûrement
que le chef-d'œuvre soit complet, et il nous prépare
quelque cinquième acte surhumain qui refera la
France glorieuse, à la tête des nations. Car, soyez-en
convaincus, c'est lui qui a voulu le crime suprême,
l'innocent condamné une deuxième fois. Il fallait
que le crime fût commis, pour la grandeur tragique,
pour la beauté souveraine, pour l'expiation peut-être,
qui permettra l'apothéose. Et, maintenant,
puisqu'on a touché le fond de l'horreur, j'attends le
cinquième acte qui terminera le drame, en nous
délivrant, en nous refaisant une santé et une jeunesse
nouvelles.
Mon épouvante, je la dirai nettement aujourd'hui.
Elle a toujours été, comme je l'ai laissé entendre,
à diverses reprises, que la vérité, la preuve décisive,
accablante, ne nous vienne de l'Allemagne. L'heure
n'est plus de faire le silence sur ce mortel danger.
Trop de lumière rayonne, il faut envisager courageusement
le cas où ce serait l'Allemagne qui, dans
un coup de tonnerre, apporterait le cinquième acte.
Voici ma confession. Avant mon procès, dans le
courant de janvier 1898, je sus de la façon la plus
certaine qu'Esterhazy était «le traître», qu'il avait
fourni à M. de Schwartzkoppen un nombre considérable
de documents, que beaucoup de ces documents
étaient de son écriture, et que la collection complète
se trouvait à Berlin, au ministère de la guerre. Je
ne fais point métier d'être patriote, mais j'avoue que
les certitudes qui me furent données me bouleversèrent;
et, depuis ce temps, mon angoisse de bon
Français n'a point cessé, j'ai vécu dans la terreur
que l'Allemagne, notre ennemie de demain peut-être,
ne nous souffletât avec les preuves qui sont en
sa possession.
Eh quoi! le conseil de guerre de 1894 condamne
Dreyfus innocent, le conseil de guerre de 1898 acquitte
Esterhazy coupable, et notre ennemie détient les
preuves de la double erreur de notre justice militaire,
et tranquillement la France s'entête dans cette
erreur, accepte l'effroyable danger dont elle est menacée!
On dit que l'Allemagne ne peut user de
documents qu'elle tient de l'espionnage. Qu'en sait-on?
Que la guerre éclate demain, ne commencera-t-elle
pas peut-être par perdre notre armée d'honneur
devant l'Europe, en publiant les pièces, en montrant
l'iniquité abominable où se sont obstinés certains
chefs? Est-ce qu'une telle pensée est tolérable, est-ce
que la France jouira d'un instant de repos, tant
qu'elle saura aux mains de l'étranger les preuves
de son déshonneur? Moi, je n'en ai plus dormi, je
le dis simplement.
Alors, avec Labori, j'ai décidé de citer comme
témoins les attachés militaires étrangers, nous doutant
bien que nous ne les amènerions pas à la barre,
mais voulant faire entendre au gouvernement que
nous savions la vérité, espérant qu'il agirait. On a
fait la sourde oreille, on a plaisanté, laissant l'arme
aux mains de l'Allemagne. Et les choses sont restées
en l'état, jusqu'au procès de Rennes. Dès ma rentrée
en France, j'ai couru chez Labori, j'ai insisté désespérément
pour que des démarches fussent faites
auprès du ministère en lui signalant la terrifiante
situation, en lui demandant s'il n'allait pas intervenir,
afin qu'on nous donnât les documents, grâce à son
entremise. Certes, rien n'était plus délicat, puis il
y avait ce malheureux Dreyfus qu'on voulait sauver,
de sorte qu'on était prêt à toutes les concessions,
par crainte d'irriter l'opinion publique affolée.
D'ailleurs, si le conseil de guerre acquittait Dreyfus,
il ôtait par là même tout virus nuisible aux documents,
il brisait entre les mains de l'Allemagne
l'arme dont elle pourrait se servir. Dreyfus acquitté,
c'était l'erreur reconnue, réparée. L'honneur redevenait
sauf.
Et mon tourment patriotique a recommencé,
plus intolérable, lorsque j'ai senti qu'un conseil de
guerre allait aggraver le péril, en condamnant de
nouveau l'innocent, celui dont la publication des
documents de Berlin criera un jour l'innocence.
C'est pourquoi je n'ai cessé d'agir, suppliant Labori
de réclamer les documents, de citer en témoignage
M. de Schwartzkoppen, qui seul peut faire la pleine
lumière. Et le jour où Labori, ce héros frappé d'une
balle sur le champ de bataille, a profité d'une occasion
que lui offraient les accusateurs, en poussant
à la barre un étranger indigne, le jour où il s'est
levé pour demander qu'on entendît l'homme dont
un mot devait terminer l'affaire, il a rempli tout
son devoir, il a été la voix héroïque que rien ne
fera taire, dont la demande survit au procès; et doit
fatalement, à l'heure voulue, le recommencer pour
le finir par la seule solution possible, l'acquittement
de l'innocent. La demande des documents
est posée, je défie que les documents ne soient pas
produits.
Voyez dans quel péril accru, intolérable, nous a
mis le président du conseil de guerre de Rennes, en
usant de son pouvoir discrétionnaire pour empêcher
la production des documents. Rien de plus brutal,
pas de porte plus volontairement fermée à la vérité.
«Nous ne voulons pas qu'on nous apporte l'évidence,
car nous voulons condamner.» Et un troisième
conseil de guerre s'est joint aux deux autres,
dans l'erreur aveugle, de sorte que le démenti
venu de l'Allemagne frapperait maintenant trois
sentences iniques. N'est-ce pas de la démence pure,
n'est-ce pas à crier de révolte et d'inquiétude?
Le ministère que ses agents ont trahi, qui a eu
la faiblesse de laisser les grands enfants de mentalité
obscure jouer avec les allumettes et les couteaux,
le ministère qui a oublié que gouverner
c'est prévoir, n'a qu'à se hâter d'agir, s'il ne veut
pas abandonner au bon plaisir, de l'Allemagne le
cinquième acte, le dénouement devant lequel tout
Français devrait trembler. C'est lui, le gouvernement,
qui a la charge de jouer ce cinquième acte au plus
tôt, pour empêcher qu'il ne nous vienne de l'étranger.
Il peut se procurer les documents, la diplomatie
a résolu des difficultés plus grandes. Le jour où il
saura demander les documents énumérés au bordereau,
on les lui donnera. Et ce sera là le fait
nouveau, qui nécessitera une seconde révision devant
la Cour de cassation, instruite cette fois, je
l'espère, et cassant sans renvoi, dans la plénitude
de sa souveraine magistrature.
Mais, si le gouvernement reculait encore, les
défenseurs de la vérité et de la justice feront le
nécessaire. Pas un de nous ne désertera son poste.
La preuve, la preuve invincible, nous finirons bien
par l'avoir.
Le 23 novembre, nous serons à Versailles. Mon
procès recommencera, puisqu'on veut qu'il recommence
dans toute son ampleur. Si d'ici là
justice n'est pas faite, nous aiderons encore à la
faire. Mon cher, mon vaillant Labori, dont l'honneur
n'a fait que grandir, prononcera donc à Versailles
la plaidoirie qu'il n'a pu prononcer à
Rennes; et c'est bien simple, rien ne sera perdu.
Moi, je ne le ferai pas taire. Il n'aura qu'à dire la
vérité, sans craindre de me nuire, car je suis prêt
à la payer de ma liberté et de mon sang.
Devant la cour d'assises de la Seine, j'ai juré
l'innocence de Dreyfus. Je la jure devant le monde
entier, qui maintenant la crie avec moi. Et je le
répète, la vérité est en marche, rien ne l'arrêtera.
A Rennes, elle vient de faire un pas de géant. Je
n'ai plus que l'épouvante de la voir arriver, dans
un coup de foudre de la Némésis vengeresse, saccageant
la patrie, si nous ne nous hâtons pas de la
faire resplendir nous-mêmes, sous notre clair soleil
de France.
LE CINQUIÈME ACTE
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 12 septembre
1899.
J'avais fait opposition à l'arrêt de la Cour d'assises de
Versailles et au jugement de la Cour d'appel de Paris,
pour les experts, tous les deux rendus par défaut, et
j'attendais. La justice n'avait d'ailleurs plus de hâte,
elle désirait connaître le résultat du nouveau procès
Dreyfus, à Rennes. Le ministère Dupuy, tombé le
12 juin 1899, venait d'être remplacé par le ministère
Waldeck-Rousseau, le 22 juin. Ce fut le 1er juillet que
Dreyfus débarqua en France, par une nuit de tempête,
le 8 août que commença son nouveau procès, et le
9 septembre qu'un conseil de guerre le condamna une
seconde fois. J'écrivis cet article, le lendemain.
LE CINQUIÈME ACTE
Je suis dans l'épouvante. Et ce n'est plus la colère,
l'indignation vengeresse, le besoin de crier le crime,
d'en demander le châtiment, au nom de la vérité et
de la justice; c'est l'épouvante, la terreur sacrée de
l'homme qui voit l'impossible se réaliser, les fleuves
remonter vers leurs sources, la terre culbuter sous
le soleil. Et ce que je crie, c'est la détresse de notre
généreuse et noble France, c'est l'effroi de l'abîme
où elle roule.
Nous nous étions imaginé que le procès de Rennes
était le cinquième acte de la terrible tragédie que
nous vivons depuis bientôt deux ans. Toutes les
péripéties dangereuses nous semblaient épuisées,
on croyait aller vers un dénouement d'apaisement
et de concorde. Après la douloureuse bataille, la
victoire du droit devenait inévitable, la pièce devait
se terminer heureusement par le triomphe classique
de l'innocent. Et voilà que nous nous sommes trompés,
une péripétie nouvelle se déclare, la plus inattendue,
la plus affreuse de toutes, assombrissant
encore le drame, le prolongeant et le lançant vers
une fin ignorée, devant laquelle notre raison se
trouble et défaille.
Le procès de Rennes n'était décidément que le
quatrième acte. Et, grand Dieu! quel sera donc le
cinquième? de quelles douleurs et de quelles souffrances
nouvelles va-t-il donc être fait, à quelle
expiation suprême va-t-il jeter la nation? Car,
n'est-ce pas? il est bien certain que l'innocent ne
peut pas être condamné deux fois et qu'un tel dénouement
éteindrait le soleil et soulèverait les peuples!
Ah! ce quatrième acte, ce procès de Rennes, dans
quelle agonie morale je l'ai vécu; au fond de la
complète solitude où je m'étais réfugié, pour disparaître
de la scène en bon citoyen, désireux de n'être
plus une occasion de passion et de trouble! Avec
quel serrement de cœur j'attendais les nouvelles,
les lettres, les journaux, et quelles révoltes, quelles
douleurs à les lire! Les journées de cet admirable
mois d'août en devenaient noires, et jamais je n'ai
senti l'ombre et le froid d'un deuil si affreux, sous
des cieux plus éclatants.
Certes depuis deux ans, les souffrances ne m'ont
pas manqué. J'ai entendu les foules hurler à la
mort sur mes talons, j'ai vu passer à mes pieds un
immonde débordement d'outrages et de menaces,
j'ai connu pendant onze mois les désespérances de
l'exil. Et il y a eu aussi mes deux procès, des spectacles
lamentables de vilenie et d'iniquité. Mais que
sont mes procès à côté du procès de Rennes? des
idylles, des scènes rafraîchissantes, où fleurit l'espoir.
Nous avions bien assisté à des monstruosités, les
poursuites contre le colonel Picquart, l'enquête sur
la Chambre criminelle, la loi de dessaisissement
qui en est résultée. Seulement, tout cela n'est plus
qu'enfantillage, l'inévitable progression a suivi son
cours, le procès de Rennes s'épanouit au sommet,
énorme, comme la fleur abominable de tous les
fumiers entassés.
On aura vu là le plus extraordinaire ensemble
d'attentats contre la vérité et contre la justice. Une
bande de témoins dirigeant les débats, se concertant
chaque soir pour le louche guet-apens du lendemain,
requérant à coups de mensonges au lieu et place du
ministère public, terrorisant et insultant leurs contradicteurs,
s'imposant par l'insolence de leurs
galons et de leurs panaches. Un tribunal en proie
à cette invasion des chefs, souffrant visiblement de
les voir en criminelle posture, obéissant à toute une
mentalité spéciale, qu'il faudrait démonter longuement
pour juger les juges. Un ministère public grotesque,
reculant les limites de l'imbécillité, laissant
aux historiens de demain un réquisitoire dont le
néant stupide et meurtrier sera une éternelle stupeur,
d'une telle cruauté sénile et têtue, qu'elle
apparaît inconsciente, née d'un animal humain inclassé
encore. Une défense qu'on tente d'abord
d'assassiner, puis qu'on fait asseoir chaque fois
qu'elle devient gênante, à laquelle on refuse de
laisser apporter la preuve décisive, lorsqu'elle réclame
les seuls témoins qui savent.
Et, pendant un mois, l'abomination a duré devant
l'innocent, ce pitoyable Dreyfus, dont la pauvre
loque humaine ferait pleurer les pierres, et ses
anciens camarades sont venus lui donner un coup
de pied encore, et ses anciens chefs sont venus
l'écraser de leurs grades, pour se sauver eux-mêmes
du bagne, et il n'y a pas eu un cri de pitié, un frisson
de générosité, dans ces vilaines âmes. Et c'est
notre douce France qui a donné ce spectacle au
monde.
Quand on aura publié le compte rendu in extenso
du procès de Rennes, il n'existera pas un monument
plus exécrable de l'infamie humaine. Cela
dépasse tout, jamais document plus scélérat n'aura
encore été fourni à l'histoire. L'ignorance, la sottise,
la folie, la cruauté, le mensonge, le crime, s'y
étalent avec une impudence telle, que les générations
de demain en frémiront de honte; Il y a là
dedans des aveux de notre bassesse dont l'humanité
entière rougira. Et c'est bien cela qui fait mon
épouvante, car pour qu'un tel procès ait pu se produire
dans une nation, pour qu'une nation livre au
monde civilisé une telle consultation sur son état
moral et intellectuel, il faut qu'elle traverse une
horrible crise. Est-ce donc la mort prochaine? et
quel bain de bonté, de pureté, d'équité nous sauvera
de la boue empoisonnée où nous agonisons?
Comme je l'écrivais dans ma Lettre au Président
de la République, après le scandaleux acquittement
d'Esterhazy, il est impossible qu'un conseil de
guerre défasse ce qu'a fait un conseil de guerre. Cela
est contraire à la discipline. Et l'arrêt du conseil de
guerre de Rennes, dans son embarras jésuitique,
cet arrêt qui n'a pas le courage de dire oui ou non,
est la preuve éclatante que la justice militaire est
impuissante à être juste, puisqu'elle n'est pas libre,
puisqu'elle se refuse à l'évidence, jusqu'à condamner
de nouveau un innocent, plutôt que de mettre
en doute son infaillibilité. Elle n'apparaît plus que
comme une arme d'exécution, dans la main des
chefs. Désormais, elle ne saurait être qu'une justice
expéditive, en temps de guerre. Elle doit disparaître
en temps de paix, du moment qu'elle est
incapable d'équité, de simple logique et de bon
sens. Elle-même s'est condamnée.
Songe-t-on à cette situation atroce qui nous est
faite, parmi les nations civilisées? Un premier conseil
de guerre, trompé dans son ignorance des lois,
dans sa maladresse à juger, condamne un innocent.
Un second conseil de guerre, qui a pu être
trompé encore par le plus impudent complot de
mensonges et de fraudes, acquitte un coupable. Un
troisième conseil de guerre, quand la lumière est
faite, quand la plus haute magistrature du pays
veut lui laisser la gloire de réparer l'erreur,
ose nier le plein jour et de nouveau condamne
l'innocent. C'est l'irréparable, le crime suprême
a été commis. On n'avait condamné Jésus qu'une
fois. Mais que tout croule, que la France soit
en proie aux factions, que la patrie en feu
s'abîme dans les décombres, que l'armée elle-même
y laisse son honneur, plutôt que de confesser
que des camarades se sont trompés et que des chefs
ont pu être des menteurs et des faussaires! L'idée
sera crucifiée, le sabre doit rester roi.
Et nous voilà, devant l'Europe, devant le monde,
dans cette belle situation. Le monde entier est convaincu
de l'innocence de Dreyfus. Si un doute était
resté chez quelque peuple lointain, l'éclat aveuglant
du procès de Rennes aurait achevé d'y porter la
lumière. Toutes les cours des grandes puissances
nos voisines sont renseignées, connaissent les documents,
ont la preuve de l'indignité de trois ou
quatre de nos généraux et de la paralysie honteuse
de notre justice militaire. Notre Sedan moral est
perdu, cent fois plus désastreux que l'autre, celui
où il n'y a eu que du sang versé. Et, je le répète, ce
qui m'épouvante, c'est que cette défaite de notre
honneur semble irréparable, car comment casser
les jugements de trois conseils de guerre, où trouverons-nous
l'héroïsme de confesser la faute, pour
marcher encore le front haut? Où est le gouvernement
de courage et de salut public, où sont les
Chambres qui comprendront, qui agiront, avant
l'inévitable effondrement final?
Le pis est que nous voici arrivés à une échéance
de gloire. La France a voulu fêter son siècle de travail,
de science, de luttes pour la liberté, pour la
vérité et la justice. Il n'y a pas eu de siècle d'un
effort plus superbe, on te verra plus tard. Et la
France a donné rendez-vous chez elle à tous les
peuples pour glorifier sa victoire, la liberté conquise,
la vérité et la justice promises à la terre.
Alors, dans quelques mois, les peuples vont venir,
et ce qu'ils trouveront, ce sera l'innocent condamné
deux fois, la vérité souffletée, la justice assassinée.
Nous sommes tombés dans leur mépris, et
ils viendront godailler chez nous, ils boiront nos
vins, ils embrasseront nos servantes, comme on fait
dans l'auberge louche où l'on consent à s'encanailler.
Est-ce possible cela, est-ce que nous allons accepter
que notre Exposition soit le mauvais lieu méprisé où
le monde entier voudra bien faire la fête? Non, non!
il nous faut tout de suite le cinquième acte de la
monstrueuse tragédie, dussions-nous y laisser
encore de notre chair. Il nous faut notre honneur,
avant que nous saluions les peuples, dans une
France guérie et régénérée.
Ce cinquième acte, il me hante, et je reviens
toujours à lui, je le cherche, je l'imagine. A-t-on
remarqué que cette affaire Dreyfus, ce drame géant
qui remue l'univers, semble mis en scène par quelque
dramaturge sublime, désireux d'en faire un chef-d'œuvre
incomparable? Je ne rappelle pas les extraordinaires
péripéties qui ont bouleversé toutes les
âmes. A chaque acte nouveau, la passion a grandi,
l'horreur a éclaté plus intense. Dans cette œuvre
vivante, c'est le destin qui a du génie, il est quelque
part poussant les personnages, déterminant les faits,
sous la tempête qu'il déchaîne. Et il veut sûrement
que le chef-d'œuvre soit complet, et il nous prépare
quelque cinquième acte surhumain qui refera la
France glorieuse, à la tête des nations. Car, soyez-en
convaincus, c'est lui qui a voulu le crime suprême,
l'innocent condamné une deuxième fois. Il fallait
que le crime fût commis, pour la grandeur tragique,
pour la beauté souveraine, pour l'expiation peut-être,
qui permettra l'apothéose. Et, maintenant,
puisqu'on a touché le fond de l'horreur, j'attends le
cinquième acte qui terminera le drame, en nous
délivrant, en nous refaisant une santé et une jeunesse
nouvelles.
Mon épouvante, je la dirai nettement aujourd'hui.
Elle a toujours été, comme je l'ai laissé entendre,
à diverses reprises, que la vérité, la preuve décisive,
accablante, ne nous vienne de l'Allemagne. L'heure
n'est plus de faire le silence sur ce mortel danger.
Trop de lumière rayonne, il faut envisager courageusement
le cas où ce serait l'Allemagne qui, dans
un coup de tonnerre, apporterait le cinquième acte.
Voici ma confession. Avant mon procès, dans le
courant de janvier 1898, je sus de la façon la plus
certaine qu'Esterhazy était «le traître», qu'il avait
fourni à M. de Schwartzkoppen un nombre considérable
de documents, que beaucoup de ces documents
étaient de son écriture, et que la collection complète
se trouvait à Berlin, au ministère de la guerre. Je
ne fais point métier d'être patriote, mais j'avoue que
les certitudes qui me furent données me bouleversèrent;
et, depuis ce temps, mon angoisse de bon
Français n'a point cessé, j'ai vécu dans la terreur
que l'Allemagne, notre ennemie de demain peut-être,
ne nous souffletât avec les preuves qui sont en
sa possession.
Eh quoi! le conseil de guerre de 1894 condamne
Dreyfus innocent, le conseil de guerre de 1898 acquitte
Esterhazy coupable, et notre ennemie détient les
preuves de la double erreur de notre justice militaire,
et tranquillement la France s'entête dans cette
erreur, accepte l'effroyable danger dont elle est menacée!
On dit que l'Allemagne ne peut user de
documents qu'elle tient de l'espionnage. Qu'en sait-on?
Que la guerre éclate demain, ne commencera-t-elle
pas peut-être par perdre notre armée d'honneur
devant l'Europe, en publiant les pièces, en montrant
l'iniquité abominable où se sont obstinés certains
chefs? Est-ce qu'une telle pensée est tolérable, est-ce
que la France jouira d'un instant de repos, tant
qu'elle saura aux mains de l'étranger les preuves
de son déshonneur? Moi, je n'en ai plus dormi, je
le dis simplement.
Alors, avec Labori, j'ai décidé de citer comme
témoins les attachés militaires étrangers, nous doutant
bien que nous ne les amènerions pas à la barre,
mais voulant faire entendre au gouvernement que
nous savions la vérité, espérant qu'il agirait. On a
fait la sourde oreille, on a plaisanté, laissant l'arme
aux mains de l'Allemagne. Et les choses sont restées
en l'état, jusqu'au procès de Rennes. Dès ma rentrée
en France, j'ai couru chez Labori, j'ai insisté désespérément
pour que des démarches fussent faites
auprès du ministère en lui signalant la terrifiante
situation, en lui demandant s'il n'allait pas intervenir,
afin qu'on nous donnât les documents, grâce à son
entremise. Certes, rien n'était plus délicat, puis il
y avait ce malheureux Dreyfus qu'on voulait sauver,
de sorte qu'on était prêt à toutes les concessions,
par crainte d'irriter l'opinion publique affolée.
D'ailleurs, si le conseil de guerre acquittait Dreyfus,
il ôtait par là même tout virus nuisible aux documents,
il brisait entre les mains de l'Allemagne
l'arme dont elle pourrait se servir. Dreyfus acquitté,
c'était l'erreur reconnue, réparée. L'honneur redevenait
sauf.
Et mon tourment patriotique a recommencé,
plus intolérable, lorsque j'ai senti qu'un conseil de
guerre allait aggraver le péril, en condamnant de
nouveau l'innocent, celui dont la publication des
documents de Berlin criera un jour l'innocence.
C'est pourquoi je n'ai cessé d'agir, suppliant Labori
de réclamer les documents, de citer en témoignage
M. de Schwartzkoppen, qui seul peut faire la pleine
lumière. Et le jour où Labori, ce héros frappé d'une
balle sur le champ de bataille, a profité d'une occasion
que lui offraient les accusateurs, en poussant
à la barre un étranger indigne, le jour où il s'est
levé pour demander qu'on entendît l'homme dont
un mot devait terminer l'affaire, il a rempli tout
son devoir, il a été la voix héroïque que rien ne
fera taire, dont la demande survit au procès; et doit
fatalement, à l'heure voulue, le recommencer pour
le finir par la seule solution possible, l'acquittement
de l'innocent. La demande des documents
est posée, je défie que les documents ne soient pas
produits.
Voyez dans quel péril accru, intolérable, nous a
mis le président du conseil de guerre de Rennes, en
usant de son pouvoir discrétionnaire pour empêcher
la production des documents. Rien de plus brutal,
pas de porte plus volontairement fermée à la vérité.
«Nous ne voulons pas qu'on nous apporte l'évidence,
car nous voulons condamner.» Et un troisième
conseil de guerre s'est joint aux deux autres,
dans l'erreur aveugle, de sorte que le démenti
venu de l'Allemagne frapperait maintenant trois
sentences iniques. N'est-ce pas de la démence pure,
n'est-ce pas à crier de révolte et d'inquiétude?
Le ministère que ses agents ont trahi, qui a eu
la faiblesse de laisser les grands enfants de mentalité
obscure jouer avec les allumettes et les couteaux,
le ministère qui a oublié que gouverner
c'est prévoir, n'a qu'à se hâter d'agir, s'il ne veut
pas abandonner au bon plaisir, de l'Allemagne le
cinquième acte, le dénouement devant lequel tout
Français devrait trembler. C'est lui, le gouvernement,
qui a la charge de jouer ce cinquième acte au plus
tôt, pour empêcher qu'il ne nous vienne de l'étranger.
Il peut se procurer les documents, la diplomatie
a résolu des difficultés plus grandes. Le jour où il
saura demander les documents énumérés au bordereau,
on les lui donnera. Et ce sera là le fait
nouveau, qui nécessitera une seconde révision devant
la Cour de cassation, instruite cette fois, je
l'espère, et cassant sans renvoi, dans la plénitude
de sa souveraine magistrature.
Mais, si le gouvernement reculait encore, les
défenseurs de la vérité et de la justice feront le
nécessaire. Pas un de nous ne désertera son poste.
La preuve, la preuve invincible, nous finirons bien
par l'avoir.
Le 23 novembre, nous serons à Versailles. Mon
procès recommencera, puisqu'on veut qu'il recommence
dans toute son ampleur. Si d'ici là
justice n'est pas faite, nous aiderons encore à la
faire. Mon cher, mon vaillant Labori, dont l'honneur
n'a fait que grandir, prononcera donc à Versailles
la plaidoirie qu'il n'a pu prononcer à
Rennes; et c'est bien simple, rien ne sera perdu.
Moi, je ne le ferai pas taire. Il n'aura qu'à dire la
vérité, sans craindre de me nuire, car je suis prêt
à la payer de ma liberté et de mon sang.
Devant la cour d'assises de la Seine, j'ai juré
l'innocence de Dreyfus. Je la jure devant le monde
entier, qui maintenant la crie avec moi. Et je le
répète, la vérité est en marche, rien ne l'arrêtera.
A Rennes, elle vient de faire un pas de géant. Je
n'ai plus que l'épouvante de la voir arriver, dans
un coup de foudre de la Némésis vengeresse, saccageant
la patrie, si nous ne nous hâtons pas de la
faire resplendir nous-mêmes, sous notre clair soleil
de France.