XIII.
DOUBLE ATTAQUE.
Le duc de Vallombreuse n’était pas homme à négliger son amour plus que
sa vengeance. S’il haïssait mortellement Sigognac, il avait pour
Isabelle une de ces passions furieuses que surexcite le sentiment de
l’impossible chez ces âmes hautaines et violentes habituées à ce que
rien ne leur résiste. Triompher de la comédienne devenait la pensée
dominante de sa vie; gâté par les faciles victoires qu’il avait
remportées en sa carrière galante, il ne pouvait s’expliquer cette
défaite, et souvent il se disait, à travers les conversations, les
promenades, les exercices au théâtre comme au temple, à la ville comme à
la cour, pris d’un étonnement subit en sa rêverie profonde: «Comment se
fait-il qu’elle ne m’aime pas?»
En effet, cela était difficile à comprendre pour quelqu’un qui ne
croyait pas à la vertu des femmes, et encore moins à celle des actrices.
Il se demandait si la froideur d’Isabelle n’était pas un jeu concerté
pour obtenir de lui davantage, rien n’allumant le désir comme ces
pudicités feintes et mines de n’y vouloir toucher. Cependant la façon
dédaigneuse dont elle avait renvoyé le coffret à bijoux placé dans sa
chambre par Léonarde prouvait surabondamment qu’elle n’était pas de ces
femmes qui marchandent pour se vendre plus cher. Des parures encore plus
riches n’eussent pas produit meilleur effet. Puisque Isabelle n’ouvrait
même pas les écrins, que servait qu’ils continssent des perles et des
diamants à tenter une reine? L’amour épistolaire ne l’eût pas touchée
non plus, quelque élégance et passion que les secrétaires du jeune duc
eussent pu mettre à peindre la flamme de leur maître. Elle ne
décachetait pas les lettres. Ainsi prose et vers, tirades et sonnets
n’auraient fait que mollir. D’ailleurs ces moyens langoureux, bons pour
les galants transis, ne congruaient pas à l’humeur entreprenante de
Vallombreuse. Il fit appeler dame Léonarde, avec laquelle il n’avait
cessé d’entretenir des intelligences secrètes, étant toujours bon de
maintenir un espion dans la place, même fût-elle imprenable. Parfois la
garnison se relâche, et une poterne est bien vite ouverte, par quoi
s’insinue l’ennemi.
Léonarde, par un escalier dérobé, fut introduite en la chambre
particulière du duc, où il ne recevait que ses plus intimes amis et
fidèles serviteurs. C’était une pièce de forme oblongue, revêtue d’une
boiserie à pilastres cannelés d’ordre ionique, dont les
entrecolonnements étaient occupés par des cadres ovales d’un goût
luxuriant et touffu sculptés dans le bois plein et que semblaient
suspendre à la corniche d’un haut-relief des nœuds de rubans et des lacs
d’amour dorés d’une ingénieuse complication. Ces médaillons renfermaient
sous apparences de mythologies, telles que Flores, Vénus, Charites,
Dianes, nymphes chasseresses et bocagères, les maîtresses du jeune duc,
accoutrées à la grecque et montrant l’une sa gorge alabastrine, l’autre
sa jambe faite au tour, celle-ci des épaules à fossettes, celle-là des
charmes plus mystérieux avec un artifice si subtil, qu’on eût dit des
tableaux dus à la fantaisie du peintre plutôt que des portraits d’après
le vif. Les plus prudes avaient cependant posé pour ces peintures qui
étaient de Simon Vouet, célèbre maître du temps, croyant faire une
faveur unique et ne s’imaginant pas former une galerie.
Au plafond creusé en conque était figurée une toilette de Vénus. La
déesse se regardait du coin de l’œil, après avoir été attifée par ses
nymphes, à un miroir que lui présentait un grand Cupidon hors de page à
qui l’artiste avait donné les traits du duc, mais on voyait bien que son
attention était plus pour l’Amour que pour le miroir. Des cabinets
incrustés en pierres dures de Florence, bourrés de billets doux, de
tresses de cheveux, de bracelets et de bagues et autres témoignages de
passions oubliées; une table de même matière où sur un fond de marbre
noir se découpaient des bouquets de fleurs aux couleurs vives, muguetées
par des papillons ailés de pierreries; des fauteuils à pieds tournés en
bois d’ébène couverts d’une brocatelle saumon ramagée d’argent, un épais
tapis de Smyrne où peut-être s’étaient assises les sultanes, et rapporté
de Constantinople par l’ambassadeur de France, composaient
l’ameublement aussi riche que voluptueux de ce réduit, que Vallombreuse
préférait aux appartements d’apparat et qu’il habitait d’ordinaire.
Le duc fit de la main un signe de condescendance à Léonarde et lui
indiqua un placet pour s’asseoir. Léonarde était l’idéal de la douegna,
et ce luxe frais et jeune faisait encore ressortir son teint de vieille
cire jaune et sa laideur répulsive. Son costume noir passementé de jais,
ses coiffes rabattues lui donnaient d’abord un aspect sévère et
respectable; mais le sourire équivoque qui se jouait dans les bouquets
de poils obombrant les commissures de ses lèvres, le regard
hypocritement luxurieux de ses yeux cerclés de rides brunes;
l’expression basse, avide et servile de sa mine vous détrompaient
bientôt et vous disaient que vous n’aviez pas devant vous une dame
Pernelle, mais une dame Macette, de celles qui lavent les jeunes filles
pour le sabbat et qui chevauchent le samedi un balai entre les jambes.
«Dame Léonarde, dit le duc rompant le silence, je vous ai fait venir,
car je sais que vous êtes une personne fort experte aux choses d’amour
pour les avoir pratiquées en votre jeune temps et servies en votre
maturité, afin de me concerter avec vous sur les moyens de séduire cette
farouche Isabelle. Une duègne qui a été jeune première doit connaître
toutes les rubriques.
—Monsieur le duc, répondit la vieille comédienne d’un air de
componction, fait beaucoup d’honneur à mes faibles lumières et ne peut
douter de mon zèle à lui complaire en tout.
—Je n’en doute point, fit négligemment Vallombreuse; mais, cependant,
mes affaires n’en sont guère plus avancées. Que devient cette beauté
revêche? Est-elle toujours aussi entichée de son Sigognac?
—Toujours, répliqua dame Léonarde en poussant un soupir; la jeunesse a
de ces entêtements bizarres qui ne s’expliquent point. Isabelle,
d’ailleurs, ne semble point pétrie dans le limon ordinaire. Aucune
tentation ne mord sur elle, et dans le Paradis terrestre elle eût été
femme à ne point écouter le serpent.
—Comment donc, s’écria le duc avec un mouvement de colère, ce damné
Sigognac a-t-il pu se faire entendre de cette oreille si bien fermée aux
propos des autres? Possède-t-il quelque philtre, quelque amulette,
quelque talisman?
—Aucun, monseigneur, il était malheureux, et pour ces âmes tendres,
romanesques et fières, consoler est le plus grand bonheur qui soit;
elles préfèrent donner à recevoir, et la pitié, les yeux humides de
larmes, ouvre la porte à l’amour. C’est le cas d’Isabelle.
—Vous me dites des choses de l’autre monde; être maigre, sans le sol,
piteux, délabré, mal en point, ridicule, ce sont là, selon vous, des
raisons d’être aimé! les dames de la cour riraient bien d’une pareille
doctrine.
—En effet, elle n’est pas commune, heureusement, et l’on voit peu de
femmes donner dans ce travers. Votre Seigneurie est tombée sur une
exception.
—Mais c’est à devenir fou de rage, de penser que ce hobereau réussit là
où j’échoue et entre les bras de sa maîtresse se raille de ma
déconvenue.
—Votre Seigneurie peut s’épargner ce chagrin. Sigognac ne jouit point
de ses amours au sens que l’entend monsieur le duc. La vertu d’Isabelle
n’a reçu aucune brèche. La tendresse de ces parfaits amants, bien que
vive, est toute platonique et se contente de quelque baiser sur la main
ou sur le front. C’est pour cela qu’elle dure; satisfaite, elle
s’éteindrait toute seule.
—Dame Léonarde, êtes-vous bien sûre de cela? est-il croyable qu’ils
vivent ainsi chastement ensemble dans la licence des coulisses et des
voyages, couchant sous le même toit, soupant à la même table, rapprochés
sans cesse par les nécessités des répétitions et des jeux de scène? Il
faudrait qu’ils fussent des anges.
—Isabelle est à coup sûr un ange, et elle n’a pas l’orgueil qui fit
choir Lucifer du ciel. Quant à Sigognac, il obéit aveuglément à sa
maîtresse, et accepte tous les sacrifices qu’elle lui impose.
—S’il en est ainsi, dit Vallombreuse, que pouvez-vous faire pour moi?
Allons, cherchez dans quelque tiroir secret de votre boîte à malice un
vieux stratagème irrésistible, une fourberie triomphante, une
machination à rouages compliqués qui me donne la victoire; vous savez
que l’or et l’argent ne me coûtent rien.»
Et il plongea sa main, plus blanche et aussi délicate que celle d’une
femme, dans une coupe de Benvenuto Cellini, posée sur une table auprès
de lui et remplie de pièces d’or. A la vue de ces monnaies qui
bruissaient avec un tintement persuasif, les yeux de chouette de la
douegna s’allumèrent, perçant de deux trous lumineux le cuir basané de
sa face morte. Elle parut réfléchir profondément et resta quelques
instants muette.
Vallombreuse attendait avec impatience le résultat de cette rêverie;
enfin la vieille reprit la parole.
«A défaut de son âme, peut-être puis-je vous livrer son corps. Une
empreinte de serrure à la cire, une fausse clef et un bon narcotique
feraient l’affaire.
—Pas de cela! interrompit le duc, qui ne put se défendre d’un mouvement
de dégoût. Fi donc! posséder une femme endormie, un corps inerte, une
morte, une statue sans conscience, sans volonté, sans souvenir! avoir
une maîtresse qui au réveil vous regarderait les yeux étonnés comme
sortant d’un rêve, et reprendrait aussitôt son aversion pour vous avec
son amour pour un autre! être un cauchemar, un songe lubrique qu’on
oublie au matin! jamais je ne descendrai si bas.
—Votre Seigneurie a raison, dit Léonarde, la possession n’est rien si
l’on n’a le consentement, et je ne proposais cet expédient qu’à bout de
ressources. Je n’aime pas non plus ces moyens ténébreux, et ces
breuvages qui sentent la pharmacopée de l’empoisonneuse. Mais pourquoi
étant beau comme Adonis favori de Vénus, splendide en vos ajustements,
riche, puissant à la cour, ayant tout ce qui plaît aux femmes, ne
faites-vous pas tout simplement la cour à Isabelle?
—Eh! pardieu, la vieille a raison, s’écria Vallombreuse, en jetant un
regard de complaisance à un miroir de Venise supporté par deux amours
sculptés qui se tenaient en équilibre sur une flèche d’or, de telle
façon que la glace se penchait et se redressait à volonté pour qu’on pût
s’y voir plus à son aise. Isabelle a beau être froide et vertueuse, elle
n’est pas aveugle, et la nature n’a pas été pour moi si marâtre que ma
présence inspire l’horreur. Je lui ferai toujours bien l’effet d’une
statue ou d’un tableau qu’on admire, encore qu’on ne l’aime pas, mais
qui retient les yeux, et les charme par sa symétrie et son coloris
agréable. Et puis je lui dirai de ces choses à quoi les femmes ne
résistent point, avec ces regards qui fondent la glace des cœurs, et
dont le feu, soit dit sans fatuité, a incendié les belles les plus
hyperboréennes et les plus glacées de la cour; cette comédienne
d’ailleurs a de la fierté, et la poursuite d’un duc ne peut que flatter
son orgueil. Je l’appuierai à la Comédie et dresserai des cabales en sa
faveur. Ce sera miracle alors si elle pense encore à ce petit Sigognac
duquel je saurai bien me défaire.
—Monsieur le duc n’a rien à me dire de plus? fit dame Léonarde, qui
s’était levée et restait les mains croisées sur sa ceinture dans une
pose d’attente respectueuse.
—Non, répondit Vallombreuse, vous pouvez vous retirer, mais auparavant
prenez ceci (et il lui tendait une poignée de louis d’or), ce n’est pas
votre faute s’il se trouve en la troupe d’Hérode une pudicité
invraisemblable.»
La vieille remercia le jeune duc et se retira à la reculade jusque vers
la porte, sans se prendre les pieds dans ses jupes, avec une habitude
que lui avait donnée le théâtre. Là elle se retourna tout d’une pièce et
disparut bientôt dans les profondeurs de l’escalier. Resté seul,
Vallombreuse sonna son valet de chambre pour qu’il le vînt accommoder.
«Çà, Picard, dit le duc, il te faut surpasser et me faire une toilette
triomphante; je veux être plus beau que Buckingham s’efforçant de plaire
à la reine Anne d’Autriche. Si je reviens bredouille de ma chasse à la
beauté, tu recevras les étrivières, car je n’ai aucun défaut ou vice à
dissimuler postichement.
—Votre Seigneurie a la meilleure grâce du monde, répondit Picard, et
chez elle l’Art n’a qu’à mettre la Nature en son lustre. Si monsieur le
duc veut s’asseoir devant la glace et se tenir tranquille quelques
minutes, je vais le testonner et l’adoniser de telle sorte qu’il ne
rencontrera pas de cruelles.»
Ayant dit ces mots, Picard plongea des fers à friser dans une coupe
d’argent où, recouverts de cendre, des noyaux d’olive faisaient un feu
doux comme celui des braseros espagnols, et quand ils furent chauds au
degré juste, ce qu’il reconnut en les approchant de sa joue, il commença
à pincer par le bout ces belles boucles d’ébène dont la souplesse ne
demandait pas mieux que de se tourner mignardement en spirales.
Lorsque M. le duc de Vallombreuse fut coiffé, et qu’un cosmétique d’un
parfum suave mieux flairant que baume eut fixé ses fines moustaches
semblables à l’arc de Cupidon, le valet de chambre, satisfait de son
ouvrage, se renversa un peu en arrière pour le contempler, comme un
peintre qui regarde, en clignant l’œil, la dernière touche posée à son
tableau.
«Quel habit monsieur le duc désire-t-il mettre aujourd’hui? Si j’osais
risquer un avis à qui n’en a pas besoin, je conseillerais à Sa
Seigneurie le costume de velours noir à taillades et à bouffettes en
satin de la même couleur, avec les bas de soie et un simple col en point
de Raguse. Les brocarts, les satins brochés, les toiles d’or et
d’argent, les pierreries pourraient, par leur éclat intempestif,
distraire les regards qui se doivent porter uniquement sur la figure de
monsieur, dont les charmes ne furent jamais plus irrésistibles; le noir
relèvera cette pâleur délicate qui lui reste de sa blessure et lui donne
tant d’intérêt.
—Le drôle a le goût bon, et sait flatter aussi bien qu’un courtisan,
murmura intérieurement Vallombreuse; oui, le noir m’ira bien! Isabelle,
d’ailleurs, n’est point femme à s’éblouir devant des orfrois de brocart
et des bluettes de diamants. Picard, continua-t-il tout haut, passez-moi
le pourpoint et les chausses de velours, et donnez-moi l’épée d’acier
bruni. Maintenant, dites à la Ramée qu’il fasse mettre les chevaux au
carrosse, les quatre bais, et promptement. Je veux sortir dans un quart
d’heure.»
Picard disparut aussitôt pour faire exécuter les ordres de son maître.
Vallombreuse, en attendant la voiture, se promenait de long en large à
travers la chambre, jetant, toutes les fois qu’il passait devant, un
coup d’œil interrogatif au miroir de Venise, lequel, contre l’ordinaire
des miroirs, lui faisait à chaque demande une réponse flatteuse.
«Il faudrait que cette péronnelle fût diantrement superbe, revêche et
dégoûtée, pour ne pas devenir subitement toute vive amoureuse folle de
moi, malgré ses simagrées de vertu et ses langueurs platoniques avec le
Sigognac. Oui, ma toute belle, vous figurerez bientôt dans un de ces
cadres ovales, peinte au naturel, en Phœbé forcée malgré sa froideur de
venir baiser Endymion. Vous prendrez place parmi ces déités qui furent
d’abord non moins prudes, farouches et hyrcaniennes que vous ne l’êtes,
et qui sont plus grandes dames assurément que vous ne le serez jamais.
Votre défaite ne manquera pas longtemps à ma gloire; car sachez, ma
petite comédienne, que rien ne peut faire obstacle à la volonté d’un
Vallombreuse. Frango nec frangor, telle est ma devise!»
Un laquais vint annoncer que le carrosse était avancé. La distance qui
sépare la rue des Tournelles, où demeurait le duc de Vallombreuse, de la
rue Dauphine, fut bientôt franchie au trot de quatre vigoureux
mecklembourgeois touchés par un cocher de grande maison, qui n’eût pas
cédé le haut du pavé à un prince du sang, et qui coupait insolemment
toutes les voitures. Quelque hardi et sûr de lui-même que fût le duc,
pendant le trajet, il ne put se défendre d’une certaine émotion assez
rare chez lui. L’incertitude de savoir comment il serait reçu de cette
dédaigneuse Isabelle lui faisait battre le cœur un peu plus vite que de
coutume. Les sentiments qu’il éprouvait étaient de nature fort opposée.
Ils variaient de la haine à l’amour, selon qu’il s’imaginait la jeune
comédienne rebelle ou docile à ses vœux.
Quand le beau carrosse doré, traîné par des chevaux de prix et surchargé
de laquais aux livrées de Vallombreuse, entra dans l’auberge de la rue
Dauphine, dont les portes s’ouvrirent toutes grandes pour le recevoir,
l’hôtelier, le bonnet à la main, se précipita plutôt qu’il ne descendit
du haut du perron pour aller à la rencontre de ce magnifique visiteur,
et savoir ce qu’il désirait.
Si vite que l’hôtelier eût couru, Vallombreuse, sautant du carrosse à
terre sans l’aide du marchepied, s’avançait déjà vers l’escalier d’un
pas rapide. Le front de l’aubergiste, prosterné tout bas, lui heurta
presque les genoux. Le jeune duc, de cette voix stridente et brève qui
lui était familière lorsque quelque passion l’agitait, lui dit:
«Mademoiselle Isabelle demeure en cette maison. Je la voudrais voir.
Est-elle au logis à cette heure? Il n’est pas besoin de la prévenir de
ma visite. Donnez-moi seulement un laquais qui m’accompagne jusqu’à sa
porte.»
L’hôtelier avait répondu à ces questions par des respectueuses
inclinaisons de tête, et il ajouta:
«Monseigneur, laissez-moi la gloire de vous conduire moi-même; un tel
honneur n’est point fait pour un maraud de valet. A peine si le maître
de céans y suffit.
—Comme vous voudrez, dit Vallombreuse avec une nonchalance hautaine,
mais faites vite; voici déjà des têtes qui se mettent aux fenêtres et se
penchent pour me regarder comme si j’étais le Grand Turc ou
l’Amorabaquin.
—Je vais vous précéder pour vous montrer le chemin,» dit l’hôtelier,
tenant des deux mains son bonnet pressé sur son cœur.
L’escalier franchi, le duc et son guide s’engagèrent dans un long
corridor sur lequel s’ouvraient des portes comme dans un cloître de
couvent. Arrivé devant la chambre d’Isabelle, l’hôte s’arrêta et dit:
«Qui aurai-je l’honneur d’annoncer?
—Vous pouvez vous retirer maintenant, répondit Vallombreuse en mettant
la main sur la clef, je m’annoncerai moi-même.»
Isabelle, assise près de la fenêtre dans une chaise haute, en manteau du
matin, les pieds nonchalamment allongés sur un tabouret de tapisserie,
était en train d’étudier le rôle qu’elle devait remplir dans la pièce
nouvelle. Les yeux fermés, afin de ne pas voir les paroles écrites sur
son cahier, elle répétait à voix basse, comme un écolier sa leçon, les
huit ou dix vers qu’elle venait de lire plusieurs fois. La lumière de la
croisée, dessinant le contour velouté de son profil, piquait des
étincelles d’or aux petits cheveux follets qui se crespelaient sur sa
nuque, et faisait luire la nacre transparente de ses dents dans sa
bouche entr’ouverte. Un reflet tempérait par sa lueur argentée ce que
l’ombre, baignant les chairs et le vêtement, aurait eu de trop noir, et
produisait cet effet magique si recherché des peintres, qu’ils appellent
«clair-obscur» en leur langage. Cette jeune femme ainsi posée formait un
tableau charmant, qui n’eût eu besoin que d’être copié par un habile
homme pour devenir l’honneur et la perle d’une galerie.
Croyant que ce fût quelque fille de chambre qui entrât pour les besoins
du service, Isabelle n’avait pas relevé ses longues paupières dont les
cils, traversés du jour, ressemblaient à des fils d’or, et continuait
dans une somnolence rêveuse à débiter machinalement ses rimes comme on
égrène un chapelet, presque sans y penser. Elle n’avait d’ailleurs
aucune défiance, en plein jour, dans cette auberge toute pleine de
monde, tout près de ses camarades, et ne sachant pas que Vallombreuse
fût à Paris. Les tentatives contre Sigognac ne s’étaient pas
renouvelées, et la jeune comédienne, quelque timide qu’elle fût,
commençait à reprendre un peu d’assurance. Sa froideur avait sans doute
découragé le caprice du jeune duc, auquel en ce moment elle ne pensait
non plus qu’au prêtre Jean ou à l’empereur de la Chine.
Vallombreuse s’était avancé jusqu’au milieu de la chambre, suspendant
ses pas, retenant son haleine, pour ne pas déranger ce gracieux tableau
qu’il contemplait avec un ravissement bien concevable; en attendant
qu’Isabelle levât les yeux et l’aperçût, il avait mis un genou en terre
et tenait d’une main son feutre dont la plume balayait le plancher,
tandis qu’il appuyait l’autre main sur son cœur dans une pose qu’on
n’eût pu désirer plus respectueuse pour une reine.
Si la jeune comédienne était belle, Vallombreuse, il faut l’avouer,
n’était pas moins beau; la lumière donnait en plein sur sa figure d’une
régularité parfaite et semblable à celle d’un jeune dieu grec qui se
serait fait duc depuis la déchéance de l’Olympe. En ce moment, l’amour
et l’admiration qui s’y peignaient en avaient fait disparaître cette
expression impérieusement cruelle qu’on regrettait parfois d’y voir. Les
yeux jetaient des flammes, la bouche semblait lumineuse; à ses joues
pâles il montait du cœur comme une sorte de clarté rose. Des éclairs
bleuâtres passaient sur ses cheveux bouclés et lustrés de parfums comme
des frissons de jour sur du jayet poli. Son col, délicat et robuste à la
fois, prenait des blancheurs de marbre. Illuminé par la passion, il
rayonnait, il étincelait, et vraiment on comprenait qu’un duc fait de la
sorte ne pût admettre l’idée que déesse, reine ou comédienne lui
résistât.
Enfin Isabelle tourna la tête et vit le duc de Vallombreuse agenouillé à
six pas d’elle. Persée lui eût porté au visage le masque de Méduse,
enchâssé dans son bouclier et faisant la grimace de l’agonie au milieu
d’un éparpillement de serpenteaux, qu’elle n’eût pas éprouvé une stupeur
pareille. Elle resta glacée, pétrifiée, les yeux dilatés de terreur, la
bouche entr’ouverte et le gosier aride, sans pouvoir faire un mouvement
ni pousser un cri. Une pâleur de mort se répandit sur ses traits, son
dos s’emperla de sueur froide; elle crut qu’elle allait s’évanouir; mais
par un prodigieux effort de volonté, elle rappela ses sens pour ne pas
rester exposée aux entreprises de ce téméraire.
Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur,...
(Page 335.)
«Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur, dit Vallombreuse
sans quitter sa position et de la voix la plus douce, que ma vue seule
vous produit un tel effet? Un monstre d’Afrique sortant de sa caverne,
la gueule rouge, les dents aiguisées et les griffes en arrêt vous eût,
certes, moins effrayée. Mon entrée, j’en conviens, a été un peu inopinée
et subite; mais il ne faut pas en vouloir à la passion des incivilités
qu’elle fait commettre. Pour vous voir, j’ai affronté votre courroux, et
mon amour, au risque de vous déplaire, se met à vos pieds suppliant et
timide.
—De grâce, monsieur le duc, relevez-vous, dit la jeune comédienne,
cette position ne vous convient point. Je ne suis qu’une pauvre actrice
de province, et mes faibles charmes ne méritent pas une telle conquête.
Oubliez un caprice passager et portez ailleurs des vœux que tant de
femmes seraient heureuses de combler. Ne rendez point les reines, les
duchesses et les marquises jalouses à cause de moi.
—Et que m’importent toutes ces femmes, fit impétueusement Vallombreuse
en se relevant, si c’est votre fierté que j’adore, si vos rigueurs ont
plus de charme à mes yeux que les faveurs des autres, si votre sagesse
m’enivre, si votre modestie excite ma passion jusqu’au délire, s’il faut
que vous m’aimiez ou que je meure! Ne craignez rien, ajouta-t-il en
voyant qu’Isabelle ouvrait la fenêtre comme pour se précipiter s’il se
portait à quelque violence, je ne demande autre chose sinon que vous
souffriez ma présence, que vous me permettiez de vous faire ma cour et
d’attendrir votre cœur, comme font les amants les plus respectueux.
—Épargnez-moi ces poursuites inutiles, répondit Isabelle, et j’aurai
pour vous, à défaut d’amour, une reconnaissance sans bornes.
—Vous n’avez ni père, ni mari, ni amant, dit Vallombreuse, qui se
puisse opposer à ce qu’un galant homme vous recherche et tâche de vous
agréer. Mes hommages ne sont pas une insulte. Pourquoi me repousser? Oh!
vous ne savez pas quelle vie splendide j’ouvrirais devant vous si vous
consentiez à m’accueillir. Les enchantements des féeries pâliraient à
côté des imaginations de mon amour pour vous plaire. Vous marcheriez
comme une déesse sur les nuées. Vos pieds ne fouleraient que de l’azur
et de la lumière. Toutes les cornes d’abondance répandraient leurs
trésors devant vos pas. Vos souhaits n’auraient pas le temps de naître,
je les surprendrais dans vos yeux et je les devancerais. Le monde
lointain s’effacerait comme un rêve, et d’un même vol, à travers les
rayons, nous monterions vers l’Olympe plus beaux, plus heureux, plus
enivrés que Psyché et l’Amour. Voyons, Isabelle, ne détournez pas ainsi
la tête, ne gardez pas ce silence de mort, ne poussez pas au désespoir
une passion qui peut tout, excepté renoncer à elle-même et à vous.
—Cette passion dont toute autre tirerait orgueil, répondit modestement
Isabelle, je ne saurais la partager. La vertu que je fais profession
d’estimer plus que la vie ne s’y opposerait pas, que je déclinerais
encore ce dangereux honneur.
—Regardez-moi d’un œil favorable, continua Vallombreuse, je vous
rendrai un objet d’envie pour les plus grandes et les plus haut situées.
A une autre femme je dirais: dans mes châteaux, dans mes terres, dans
mes hôtels, prenez ce qui vous plaira, saccagez mes cabinets pleins de
diamants et de perles, plongez vos bras jusqu’aux épaules au fond de mes
coffres, habillez votre livrée d’habits trop riches pour des princes,
faites ferrer d’argent fin les chevaux de vos carrosses, menez le train
d’une reine; éblouissez Paris qui pourtant ne s’étonne guère. Tous ces
appâts sont trop grossiers pour une âme de la trempe dont est la vôtre.
Mais cette gloire peut vous toucher d’avoir réduit et vaincu
Vallombreuse, de le mener captif derrière votre char de triomphe, de
nommer votre serviteur et votre esclave celui qui n’a jamais obéi, et
que nuls fers n’ont pu retenir.
—Ce prisonnier serait trop illustre pour mes chaînes, dit la jeune
actrice, et je ne voudrais pas contraindre une liberté si précieuse!»
Jusque-là le duc de Vallombreuse s’était contenu; il forçait sa violence
naturelle à une douceur feinte, mais la résistance respectueuse et ferme
d’Isabelle commençait à faire bouillonner sa colère. Il sentait un amour
derrière cette vertu, et son courroux s’augmentait de sa jalousie. Il
fit quelques pas vers la jeune fille qui mit la main sur la ferrure de
la fenêtre. Ses traits étaient contractés, il se mordait les lèvres et
l’air de méchanceté avait reparu sur son visage.
«Dites plutôt, reprit-il d’une voix altérée, que vous êtes folle
Au même instant la porte s’ouvrit. (Page 337.)
de Sigognac! Voilà la raison de cette vertu dont vous faites montre.
Qu’a-t-il donc pour vous charmer de la sorte, cet heureux mortel? Ne
suis-je pas plus beau, plus noble, plus riche, aussi jeune, aussi
spirituel, aussi amoureux que lui?
—Il a du moins, répondit Isabelle, une qualité qui vous manque: celle
de respecter ce qu’il aime.
—C’est qu’il n’aime pas assez,» fit Vallombreuse en prenant dans ses
bras Isabelle dont le corps penchait déjà hors de la fenêtre, et qui,
sous l’étreinte de l’audacieux, poussa un faible cri.
Au même instant la porte s’ouvrit. Le Tyran, faisant des courbettes et
des révérences outrées, pénétra dans la chambre et s’avança vers
Isabelle, qu’aussitôt lâcha Vallombreuse avec une rage profonde d’être
ainsi interrompu en ses prouesses amoureuses.
«Pardon, mademoiselle, dit le Tyran en lançant au duc un regard de
travers, je ne vous savais pas en si bonne compagnie; mais l’heure de la
répétition a sonné à toutes les horloges, et l’on n’attend plus que vous
pour commencer.»
En effet, par la porte entre-bâillée on voyait le Pédant, Scapin,
Léandre et Zerbine, qui formaient un groupe rassurant pour la pudeur
menacée d’Isabelle. Le duc eut un instant l’idée de fondre l’épée en
main sur cette canaille et de la disperser, mais cela eût fait une
esclandre inutile; en tuant ou blessant deux ou trois de ces histrions
il n’aurait pas arrangé ses affaires: d’ailleurs ce sang était trop vil
pour qu’il y trempât ses nobles mains, il se contint donc, et saluant
avec une politesse glaciale Isabelle, qui, toute tremblante, s’était
rapprochée de ses amis, il sortit de la chambre, mais au seuil de la
porte il se retourna, fit un signe de la main, et dit: «Au revoir,
mademoiselle!» une phrase bien simple assurément, mais qui prenait du
son de voix dont elle était prononcée des signifiances menaçantes et
terribles. La tête de Vallombreuse, si charmante tout à l’heure, avait
repris son expression de perversité diabolique; Isabelle ne put
s’empêcher de frémir, bien que la présence des comédiens la mît à l’abri
de toute tentative. Elle eut ce sentiment d’angoisse mortelle de la
colombe au-dessus de laquelle le milan trace dans l’air des cercles de
plus en plus rapprochés.
Vallombreuse regagna son carrosse suivi par l’hôtelier qui se confondait
derrière lui en politesses impatientantes et superflues, et bientôt le
grondement des roues indiqua que le dangereux visiteur était enfin
parti.
Maintenant, voici comment s’explique le secours venu si à propos pour
Isabelle. L’arrivée du duc de Vallombreuse en carrosse doré à l’hôtel de
la rue Dauphine avait produit une rumeur d’étonnement et d’admiration
dans toute l’auberge, qui était bientôt parvenue aux oreilles du Tyran
occupé, comme Isabelle, à étudier dans sa chambre. En l’absence de
Sigognac, retenu au théâtre pour y essayer un costume nouveau, le brave
Hérode, connaissant les mauvaises intentions de Vallombreuse, s’était
bien promis de veiller au grain, et l’oreille appliquée au trou de la
serrure il écoutait, par une indiscrétion louable, cet entretien
hasardeux, sauf à intervenir lorsque la scène chaufferait trop. Sa
prudence avait ainsi sauvé la vertu d’Isabelle des entreprises de ce
méchant duc outrageux et pervers.
Cette journée devait être orageuse. Lampourde, on s’en souvient, avait
reçu de Mérindol la mission de dépêcher le capitaine Fracasse; aussi le
bretteur, guettant l’occasion de l’attaquer, faisait-il pied de grue sur
l’esplanade où s’élève le roi de bronze, car Sigognac, pour rentrer à
l’auberge, devait forcément prendre le Pont-Neuf. Jacquemin était là
déjà, depuis plus d’une heure, soufflant dans ses doigts pour ne pas les
avoir gourds au moment de l’action, et battant la semelle afin de se
réchauffer les pieds. Le temps était froid et le soleil se couchait
derrière le pont Rouge, au delà des Tuileries, dans des nuages
sanguinolents. Le crépuscule baissait rapidement, et déjà les passants
se faisaient rares.
Enfin Sigognac parut marchant d’un pas hâté, car une vague inquiétude
l’agitait à l’endroit d’Isabelle, et il se pressait de rentrer au logis.
Dans cette précipitation, il ne vit pas Lampourde qui, lui prenant le
bord du manteau, le lui tira d’un mouvement si sec et si brusque, que
les cordons en rompirent. En un clin d’œil, Sigognac se trouva en simple
pourpoint. Sans chercher à disputer sa cape à cet assaillant qu’il prit
d’abord pour un vulgaire tire-laine, il mit, avec la promptitude de
l’éclair, flamberge au vent et tomba en garde. De son côté, Lampourde
n’avait pas été moins prompt à dégainer. Il fut content de cette garde
et se dit: «Nous allons nous amuser un peu.» Les lames s’engagèrent.
Après quelques tâtonnements de part et d’autre, Lampourde essaya une
botte qui fut aussitôt déjouée, «Bonne parade, continua-t-il, ce jeune
homme a des principes.»
Sigognac lia avec son épée le fer du bretteur et lui poussa une
flanconnade que celui-ci para avec une retraite de corps, tout en
admirant le coup de son adversaire pour sa perfection et sa régularité
académique.
«A vous celle-ci,» s’écria-t-il, et son épée décrivit un cercle
étincelant, mais elle rencontra celle de Sigognac déjà revenu à son
poste.
Épiant un jour pour y pénétrer, les lames liées par les pointes
tournaient l’une autour de l’autre, tantôt lentes, tantôt rapides, avec
des malices et des prudences qui prouvaient la force des deux
combattants.
«Savez-vous, monsieur, dit Lampourde, ne pouvant contenir plus longtemps
son admiration pour ce jeu si sûr, si serré et si correct, savez-vous
que vous avez une méthode superbe!
—A votre service,» répondit Sigognac, en allongeant une botte à fond au
bretteur qui la détourna avec le pommeau de son épée par un coup de
poignet aussi roide que la détente d’un cranequin.
«Magnifique estocade, fit le bretteur de plus en plus enthousiasmé, coup
merveilleux! Logiquement j’aurais dû être tué. Je suis dans mon tort; ma
parade est une parade de raccroc, irrégulière, sauvage, bonne tout au
plus pour ne pas être embroché en un cas extrême. Je rougis presque de
l’avoir employée avec un beau tireur comme vous.»
Toutes ces phrases étaient entremêlées de froissements de fer, de
quartes, de tierces, de demi-cercles, de coupés, de dégagés qui
augmentaient l’estime de Lampourde pour Sigognac. Ce gladiateur ne
prisait au monde que l’escrime, et il réglait le cas qu’il devait faire
des gens d’après leur force aux armes. Sigognac prenait à ses yeux des
proportions considérables.
«Serait-ce une indiscrétion, monsieur, que de vous demander le nom de
votre maître? Girolamo, Paraguantes et Côte-d’Acier seraient fiers d’un
tel élève.
—Je n’ai eu pour professeur qu’un vieux soldat nommé Pierre, répondit
Sigognac, que ce babil étrange amusait; tenez, parez celle-là; c’est une
de ses bottes favorites.» Et le baron se fendit.
«Diable! s’écria Lampourde en rompant d’une semelle, j’ai failli être
touché; la pointe a glissé sous le bras. En plein jour vous m’auriez
perforé, mais vous n’avez pas encore l’habitude de ces combats
crépusculaires et nocturnes qui exigent des yeux de chat. N’importe!
c’était bien passé, bien allongé, bien porté. Maintenant, faites bien
attention, je ne vous prends pas en traître. Je vais essayer sur vous ma
botte secrète, le résultat de mes études, le nec plus ultra de ma
science, l’élixir de ma vie. Jusqu’à présent ce coup d’épée infaillible
a toujours tué son homme. Si vous le parez, je vous l’apprends. C’est
mon seul héritage, et je vous le léguerai; sans cela, j’emporterai cette
botte sublime dans la tombe, car je n’ai encore rencontré personne
capable de l’exécuter, si ce n’est vous, admirable jeune homme! Mais
voulez-vous vous reposer un peu et reprendre haleine?»
En disant ces mots, Jacquemin Lampourde baissait la pointe de son épée.
Sigognac en fit autant, et au bout de quelques minutes le duel
recommença.
Après quelques passes, Sigognac, qui connaissait toutes les ruses de
l’escrime, sentit, au travail particulier de Lampourde, dont l’épée se
dérobait avec une rapidité éblouissante, que la fameuse botte allait
fondre sur sa poitrine. En effet, le bretteur s’aplatit subitement comme
s’il tombait sur le nez, et le Baron ne vit plus devant lui
d’adversaire, mais un éclair fouetté dans un sifflement lui arriva si
vite au corps, qu’il n’eut que le temps de le couper par un demi-cercle
qui cassa net la lame de Lampourde.
«Si vous n’avez pas le reste de mon épée dans le ventre, dit Lampourde à
Sigognac en se redressant et en agitant le tronçon qui lui restait dans
la main, vous êtes un grand homme, un héros, un dieu!
—Non, répondit Sigognac, je ne suis pas touché, et si je voulais je
pourrais même vous clouer contre un mur comme un hibou; mais cela
répugne à ma générosité naturelle, et d’ailleurs vous m’avez amusé par
votre bizarrerie.
—Baron, permettez-moi d’être désormais votre admirateur, votre esclave,
votre chien. On m’avait payé pour vous tuer. J’ai
... le bretteur s’aplatit subitement... (Page 340.)
même reçu des avances que j’ai mangées. C’est égal! Je volerai pour
rendre l’argent.» Cela dit, il ramassa le manteau de Sigognac, le lui
remit sur les épaules en valet de chambre officieux, le salua
profondément et s’éloigna.
Les deux attaques du duc de Vallombreuse avaient manqué.
XIII.
DOUBLE ATTAQUE.
Le duc de Vallombreuse n’était pas homme à négliger son amour plus que
sa vengeance. S’il haïssait mortellement Sigognac, il avait pour
Isabelle une de ces passions furieuses que surexcite le sentiment de
l’impossible chez ces âmes hautaines et violentes habituées à ce que
rien ne leur résiste. Triompher de la comédienne devenait la pensée
dominante de sa vie; gâté par les faciles victoires qu’il avait
remportées en sa carrière galante, il ne pouvait s’expliquer cette
défaite, et souvent il se disait, à travers les conversations, les
promenades, les exercices au théâtre comme au temple, à la ville comme à
la cour, pris d’un étonnement subit en sa rêverie profonde: «Comment se
fait-il qu’elle ne m’aime pas?»
En effet, cela était difficile à comprendre pour quelqu’un qui ne
croyait pas à la vertu des femmes, et encore moins à celle des actrices.
Il se demandait si la froideur d’Isabelle n’était pas un jeu concerté
pour obtenir de lui davantage, rien n’allumant le désir comme ces
pudicités feintes et mines de n’y vouloir toucher. Cependant la façon
dédaigneuse dont elle avait renvoyé le coffret à bijoux placé dans sa
chambre par Léonarde prouvait surabondamment qu’elle n’était pas de ces
femmes qui marchandent pour se vendre plus cher. Des parures encore plus
riches n’eussent pas produit meilleur effet. Puisque Isabelle n’ouvrait
même pas les écrins, que servait qu’ils continssent des perles et des
diamants à tenter une reine? L’amour épistolaire ne l’eût pas touchée
non plus, quelque élégance et passion que les secrétaires du jeune duc
eussent pu mettre à peindre la flamme de leur maître. Elle ne
décachetait pas les lettres. Ainsi prose et vers, tirades et sonnets
n’auraient fait que mollir. D’ailleurs ces moyens langoureux, bons pour
les galants transis, ne congruaient pas à l’humeur entreprenante de
Vallombreuse. Il fit appeler dame Léonarde, avec laquelle il n’avait
cessé d’entretenir des intelligences secrètes, étant toujours bon de
maintenir un espion dans la place, même fût-elle imprenable. Parfois la
garnison se relâche, et une poterne est bien vite ouverte, par quoi
s’insinue l’ennemi.
Léonarde, par un escalier dérobé, fut introduite en la chambre
particulière du duc, où il ne recevait que ses plus intimes amis et
fidèles serviteurs. C’était une pièce de forme oblongue, revêtue d’une
boiserie à pilastres cannelés d’ordre ionique, dont les
entrecolonnements étaient occupés par des cadres ovales d’un goût
luxuriant et touffu sculptés dans le bois plein et que semblaient
suspendre à la corniche d’un haut-relief des nœuds de rubans et des lacs
d’amour dorés d’une ingénieuse complication. Ces médaillons renfermaient
sous apparences de mythologies, telles que Flores, Vénus, Charites,
Dianes, nymphes chasseresses et bocagères, les maîtresses du jeune duc,
accoutrées à la grecque et montrant l’une sa gorge alabastrine, l’autre
sa jambe faite au tour, celle-ci des épaules à fossettes, celle-là des
charmes plus mystérieux avec un artifice si subtil, qu’on eût dit des
tableaux dus à la fantaisie du peintre plutôt que des portraits d’après
le vif. Les plus prudes avaient cependant posé pour ces peintures qui
étaient de Simon Vouet, célèbre maître du temps, croyant faire une
faveur unique et ne s’imaginant pas former une galerie.
Au plafond creusé en conque était figurée une toilette de Vénus. La
déesse se regardait du coin de l’œil, après avoir été attifée par ses
nymphes, à un miroir que lui présentait un grand Cupidon hors de page à
qui l’artiste avait donné les traits du duc, mais on voyait bien que son
attention était plus pour l’Amour que pour le miroir. Des cabinets
incrustés en pierres dures de Florence, bourrés de billets doux, de
tresses de cheveux, de bracelets et de bagues et autres témoignages de
passions oubliées; une table de même matière où sur un fond de marbre
noir se découpaient des bouquets de fleurs aux couleurs vives, muguetées
par des papillons ailés de pierreries; des fauteuils à pieds tournés en
bois d’ébène couverts d’une brocatelle saumon ramagée d’argent, un épais
tapis de Smyrne où peut-être s’étaient assises les sultanes, et rapporté
de Constantinople par l’ambassadeur de France, composaient
l’ameublement aussi riche que voluptueux de ce réduit, que Vallombreuse
préférait aux appartements d’apparat et qu’il habitait d’ordinaire.
Le duc fit de la main un signe de condescendance à Léonarde et lui
indiqua un placet pour s’asseoir. Léonarde était l’idéal de la douegna,
et ce luxe frais et jeune faisait encore ressortir son teint de vieille
cire jaune et sa laideur répulsive. Son costume noir passementé de jais,
ses coiffes rabattues lui donnaient d’abord un aspect sévère et
respectable; mais le sourire équivoque qui se jouait dans les bouquets
de poils obombrant les commissures de ses lèvres, le regard
hypocritement luxurieux de ses yeux cerclés de rides brunes;
l’expression basse, avide et servile de sa mine vous détrompaient
bientôt et vous disaient que vous n’aviez pas devant vous une dame
Pernelle, mais une dame Macette, de celles qui lavent les jeunes filles
pour le sabbat et qui chevauchent le samedi un balai entre les jambes.
«Dame Léonarde, dit le duc rompant le silence, je vous ai fait venir,
car je sais que vous êtes une personne fort experte aux choses d’amour
pour les avoir pratiquées en votre jeune temps et servies en votre
maturité, afin de me concerter avec vous sur les moyens de séduire cette
farouche Isabelle. Une duègne qui a été jeune première doit connaître
toutes les rubriques.
—Monsieur le duc, répondit la vieille comédienne d’un air de
componction, fait beaucoup d’honneur à mes faibles lumières et ne peut
douter de mon zèle à lui complaire en tout.
—Je n’en doute point, fit négligemment Vallombreuse; mais, cependant,
mes affaires n’en sont guère plus avancées. Que devient cette beauté
revêche? Est-elle toujours aussi entichée de son Sigognac?
—Toujours, répliqua dame Léonarde en poussant un soupir; la jeunesse a
de ces entêtements bizarres qui ne s’expliquent point. Isabelle,
d’ailleurs, ne semble point pétrie dans le limon ordinaire. Aucune
tentation ne mord sur elle, et dans le Paradis terrestre elle eût été
femme à ne point écouter le serpent.
—Comment donc, s’écria le duc avec un mouvement de colère, ce damné
Sigognac a-t-il pu se faire entendre de cette oreille si bien fermée aux
propos des autres? Possède-t-il quelque philtre, quelque amulette,
quelque talisman?
—Aucun, monseigneur, il était malheureux, et pour ces âmes tendres,
romanesques et fières, consoler est le plus grand bonheur qui soit;
elles préfèrent donner à recevoir, et la pitié, les yeux humides de
larmes, ouvre la porte à l’amour. C’est le cas d’Isabelle.
—Vous me dites des choses de l’autre monde; être maigre, sans le sol,
piteux, délabré, mal en point, ridicule, ce sont là, selon vous, des
raisons d’être aimé! les dames de la cour riraient bien d’une pareille
doctrine.
—En effet, elle n’est pas commune, heureusement, et l’on voit peu de
femmes donner dans ce travers. Votre Seigneurie est tombée sur une
exception.
—Mais c’est à devenir fou de rage, de penser que ce hobereau réussit là
où j’échoue et entre les bras de sa maîtresse se raille de ma
déconvenue.
—Votre Seigneurie peut s’épargner ce chagrin. Sigognac ne jouit point
de ses amours au sens que l’entend monsieur le duc. La vertu d’Isabelle
n’a reçu aucune brèche. La tendresse de ces parfaits amants, bien que
vive, est toute platonique et se contente de quelque baiser sur la main
ou sur le front. C’est pour cela qu’elle dure; satisfaite, elle
s’éteindrait toute seule.
—Dame Léonarde, êtes-vous bien sûre de cela? est-il croyable qu’ils
vivent ainsi chastement ensemble dans la licence des coulisses et des
voyages, couchant sous le même toit, soupant à la même table, rapprochés
sans cesse par les nécessités des répétitions et des jeux de scène? Il
faudrait qu’ils fussent des anges.
—Isabelle est à coup sûr un ange, et elle n’a pas l’orgueil qui fit
choir Lucifer du ciel. Quant à Sigognac, il obéit aveuglément à sa
maîtresse, et accepte tous les sacrifices qu’elle lui impose.
—S’il en est ainsi, dit Vallombreuse, que pouvez-vous faire pour moi?
Allons, cherchez dans quelque tiroir secret de votre boîte à malice un
vieux stratagème irrésistible, une fourberie triomphante, une
machination à rouages compliqués qui me donne la victoire; vous savez
que l’or et l’argent ne me coûtent rien.»
Et il plongea sa main, plus blanche et aussi délicate que celle d’une
femme, dans une coupe de Benvenuto Cellini, posée sur une table auprès
de lui et remplie de pièces d’or. A la vue de ces monnaies qui
bruissaient avec un tintement persuasif, les yeux de chouette de la
douegna s’allumèrent, perçant de deux trous lumineux le cuir basané de
sa face morte. Elle parut réfléchir profondément et resta quelques
instants muette.
Vallombreuse attendait avec impatience le résultat de cette rêverie;
enfin la vieille reprit la parole.
«A défaut de son âme, peut-être puis-je vous livrer son corps. Une
empreinte de serrure à la cire, une fausse clef et un bon narcotique
feraient l’affaire.
—Pas de cela! interrompit le duc, qui ne put se défendre d’un mouvement
de dégoût. Fi donc! posséder une femme endormie, un corps inerte, une
morte, une statue sans conscience, sans volonté, sans souvenir! avoir
une maîtresse qui au réveil vous regarderait les yeux étonnés comme
sortant d’un rêve, et reprendrait aussitôt son aversion pour vous avec
son amour pour un autre! être un cauchemar, un songe lubrique qu’on
oublie au matin! jamais je ne descendrai si bas.
—Votre Seigneurie a raison, dit Léonarde, la possession n’est rien si
l’on n’a le consentement, et je ne proposais cet expédient qu’à bout de
ressources. Je n’aime pas non plus ces moyens ténébreux, et ces
breuvages qui sentent la pharmacopée de l’empoisonneuse. Mais pourquoi
étant beau comme Adonis favori de Vénus, splendide en vos ajustements,
riche, puissant à la cour, ayant tout ce qui plaît aux femmes, ne
faites-vous pas tout simplement la cour à Isabelle?
—Eh! pardieu, la vieille a raison, s’écria Vallombreuse, en jetant un
regard de complaisance à un miroir de Venise supporté par deux amours
sculptés qui se tenaient en équilibre sur une flèche d’or, de telle
façon que la glace se penchait et se redressait à volonté pour qu’on pût
s’y voir plus à son aise. Isabelle a beau être froide et vertueuse, elle
n’est pas aveugle, et la nature n’a pas été pour moi si marâtre que ma
présence inspire l’horreur. Je lui ferai toujours bien l’effet d’une
statue ou d’un tableau qu’on admire, encore qu’on ne l’aime pas, mais
qui retient les yeux, et les charme par sa symétrie et son coloris
agréable. Et puis je lui dirai de ces choses à quoi les femmes ne
résistent point, avec ces regards qui fondent la glace des cœurs, et
dont le feu, soit dit sans fatuité, a incendié les belles les plus
hyperboréennes et les plus glacées de la cour; cette comédienne
d’ailleurs a de la fierté, et la poursuite d’un duc ne peut que flatter
son orgueil. Je l’appuierai à la Comédie et dresserai des cabales en sa
faveur. Ce sera miracle alors si elle pense encore à ce petit Sigognac
duquel je saurai bien me défaire.
—Monsieur le duc n’a rien à me dire de plus? fit dame Léonarde, qui
s’était levée et restait les mains croisées sur sa ceinture dans une
pose d’attente respectueuse.
—Non, répondit Vallombreuse, vous pouvez vous retirer, mais auparavant
prenez ceci (et il lui tendait une poignée de louis d’or), ce n’est pas
votre faute s’il se trouve en la troupe d’Hérode une pudicité
invraisemblable.»
La vieille remercia le jeune duc et se retira à la reculade jusque vers
la porte, sans se prendre les pieds dans ses jupes, avec une habitude
que lui avait donnée le théâtre. Là elle se retourna tout d’une pièce et
disparut bientôt dans les profondeurs de l’escalier. Resté seul,
Vallombreuse sonna son valet de chambre pour qu’il le vînt accommoder.
«Çà, Picard, dit le duc, il te faut surpasser et me faire une toilette
triomphante; je veux être plus beau que Buckingham s’efforçant de plaire
à la reine Anne d’Autriche. Si je reviens bredouille de ma chasse à la
beauté, tu recevras les étrivières, car je n’ai aucun défaut ou vice à
dissimuler postichement.
—Votre Seigneurie a la meilleure grâce du monde, répondit Picard, et
chez elle l’Art n’a qu’à mettre la Nature en son lustre. Si monsieur le
duc veut s’asseoir devant la glace et se tenir tranquille quelques
minutes, je vais le testonner et l’adoniser de telle sorte qu’il ne
rencontrera pas de cruelles.»
Ayant dit ces mots, Picard plongea des fers à friser dans une coupe
d’argent où, recouverts de cendre, des noyaux d’olive faisaient un feu
doux comme celui des braseros espagnols, et quand ils furent chauds au
degré juste, ce qu’il reconnut en les approchant de sa joue, il commença
à pincer par le bout ces belles boucles d’ébène dont la souplesse ne
demandait pas mieux que de se tourner mignardement en spirales.
Lorsque M. le duc de Vallombreuse fut coiffé, et qu’un cosmétique d’un
parfum suave mieux flairant que baume eut fixé ses fines moustaches
semblables à l’arc de Cupidon, le valet de chambre, satisfait de son
ouvrage, se renversa un peu en arrière pour le contempler, comme un
peintre qui regarde, en clignant l’œil, la dernière touche posée à son
tableau.
«Quel habit monsieur le duc désire-t-il mettre aujourd’hui? Si j’osais
risquer un avis à qui n’en a pas besoin, je conseillerais à Sa
Seigneurie le costume de velours noir à taillades et à bouffettes en
satin de la même couleur, avec les bas de soie et un simple col en point
de Raguse. Les brocarts, les satins brochés, les toiles d’or et
d’argent, les pierreries pourraient, par leur éclat intempestif,
distraire les regards qui se doivent porter uniquement sur la figure de
monsieur, dont les charmes ne furent jamais plus irrésistibles; le noir
relèvera cette pâleur délicate qui lui reste de sa blessure et lui donne
tant d’intérêt.
—Le drôle a le goût bon, et sait flatter aussi bien qu’un courtisan,
murmura intérieurement Vallombreuse; oui, le noir m’ira bien! Isabelle,
d’ailleurs, n’est point femme à s’éblouir devant des orfrois de brocart
et des bluettes de diamants. Picard, continua-t-il tout haut, passez-moi
le pourpoint et les chausses de velours, et donnez-moi l’épée d’acier
bruni. Maintenant, dites à la Ramée qu’il fasse mettre les chevaux au
carrosse, les quatre bais, et promptement. Je veux sortir dans un quart
d’heure.»
Picard disparut aussitôt pour faire exécuter les ordres de son maître.
Vallombreuse, en attendant la voiture, se promenait de long en large à
travers la chambre, jetant, toutes les fois qu’il passait devant, un
coup d’œil interrogatif au miroir de Venise, lequel, contre l’ordinaire
des miroirs, lui faisait à chaque demande une réponse flatteuse.
«Il faudrait que cette péronnelle fût diantrement superbe, revêche et
dégoûtée, pour ne pas devenir subitement toute vive amoureuse folle de
moi, malgré ses simagrées de vertu et ses langueurs platoniques avec le
Sigognac. Oui, ma toute belle, vous figurerez bientôt dans un de ces
cadres ovales, peinte au naturel, en Phœbé forcée malgré sa froideur de
venir baiser Endymion. Vous prendrez place parmi ces déités qui furent
d’abord non moins prudes, farouches et hyrcaniennes que vous ne l’êtes,
et qui sont plus grandes dames assurément que vous ne le serez jamais.
Votre défaite ne manquera pas longtemps à ma gloire; car sachez, ma
petite comédienne, que rien ne peut faire obstacle à la volonté d’un
Vallombreuse. Frango nec frangor, telle est ma devise!»
Un laquais vint annoncer que le carrosse était avancé. La distance qui
sépare la rue des Tournelles, où demeurait le duc de Vallombreuse, de la
rue Dauphine, fut bientôt franchie au trot de quatre vigoureux
mecklembourgeois touchés par un cocher de grande maison, qui n’eût pas
cédé le haut du pavé à un prince du sang, et qui coupait insolemment
toutes les voitures. Quelque hardi et sûr de lui-même que fût le duc,
pendant le trajet, il ne put se défendre d’une certaine émotion assez
rare chez lui. L’incertitude de savoir comment il serait reçu de cette
dédaigneuse Isabelle lui faisait battre le cœur un peu plus vite que de
coutume. Les sentiments qu’il éprouvait étaient de nature fort opposée.
Ils variaient de la haine à l’amour, selon qu’il s’imaginait la jeune
comédienne rebelle ou docile à ses vœux.
Quand le beau carrosse doré, traîné par des chevaux de prix et surchargé
de laquais aux livrées de Vallombreuse, entra dans l’auberge de la rue
Dauphine, dont les portes s’ouvrirent toutes grandes pour le recevoir,
l’hôtelier, le bonnet à la main, se précipita plutôt qu’il ne descendit
du haut du perron pour aller à la rencontre de ce magnifique visiteur,
et savoir ce qu’il désirait.
Si vite que l’hôtelier eût couru, Vallombreuse, sautant du carrosse à
terre sans l’aide du marchepied, s’avançait déjà vers l’escalier d’un
pas rapide. Le front de l’aubergiste, prosterné tout bas, lui heurta
presque les genoux. Le jeune duc, de cette voix stridente et brève qui
lui était familière lorsque quelque passion l’agitait, lui dit:
«Mademoiselle Isabelle demeure en cette maison. Je la voudrais voir.
Est-elle au logis à cette heure? Il n’est pas besoin de la prévenir de
ma visite. Donnez-moi seulement un laquais qui m’accompagne jusqu’à sa
porte.»
L’hôtelier avait répondu à ces questions par des respectueuses
inclinaisons de tête, et il ajouta:
«Monseigneur, laissez-moi la gloire de vous conduire moi-même; un tel
honneur n’est point fait pour un maraud de valet. A peine si le maître
de céans y suffit.
—Comme vous voudrez, dit Vallombreuse avec une nonchalance hautaine,
mais faites vite; voici déjà des têtes qui se mettent aux fenêtres et se
penchent pour me regarder comme si j’étais le Grand Turc ou
l’Amorabaquin.
—Je vais vous précéder pour vous montrer le chemin,» dit l’hôtelier,
tenant des deux mains son bonnet pressé sur son cœur.
L’escalier franchi, le duc et son guide s’engagèrent dans un long
corridor sur lequel s’ouvraient des portes comme dans un cloître de
couvent. Arrivé devant la chambre d’Isabelle, l’hôte s’arrêta et dit:
«Qui aurai-je l’honneur d’annoncer?
—Vous pouvez vous retirer maintenant, répondit Vallombreuse en mettant
la main sur la clef, je m’annoncerai moi-même.»
Isabelle, assise près de la fenêtre dans une chaise haute, en manteau du
matin, les pieds nonchalamment allongés sur un tabouret de tapisserie,
était en train d’étudier le rôle qu’elle devait remplir dans la pièce
nouvelle. Les yeux fermés, afin de ne pas voir les paroles écrites sur
son cahier, elle répétait à voix basse, comme un écolier sa leçon, les
huit ou dix vers qu’elle venait de lire plusieurs fois. La lumière de la
croisée, dessinant le contour velouté de son profil, piquait des
étincelles d’or aux petits cheveux follets qui se crespelaient sur sa
nuque, et faisait luire la nacre transparente de ses dents dans sa
bouche entr’ouverte. Un reflet tempérait par sa lueur argentée ce que
l’ombre, baignant les chairs et le vêtement, aurait eu de trop noir, et
produisait cet effet magique si recherché des peintres, qu’ils appellent
«clair-obscur» en leur langage. Cette jeune femme ainsi posée formait un
tableau charmant, qui n’eût eu besoin que d’être copié par un habile
homme pour devenir l’honneur et la perle d’une galerie.
Croyant que ce fût quelque fille de chambre qui entrât pour les besoins
du service, Isabelle n’avait pas relevé ses longues paupières dont les
cils, traversés du jour, ressemblaient à des fils d’or, et continuait
dans une somnolence rêveuse à débiter machinalement ses rimes comme on
égrène un chapelet, presque sans y penser. Elle n’avait d’ailleurs
aucune défiance, en plein jour, dans cette auberge toute pleine de
monde, tout près de ses camarades, et ne sachant pas que Vallombreuse
fût à Paris. Les tentatives contre Sigognac ne s’étaient pas
renouvelées, et la jeune comédienne, quelque timide qu’elle fût,
commençait à reprendre un peu d’assurance. Sa froideur avait sans doute
découragé le caprice du jeune duc, auquel en ce moment elle ne pensait
non plus qu’au prêtre Jean ou à l’empereur de la Chine.
Vallombreuse s’était avancé jusqu’au milieu de la chambre, suspendant
ses pas, retenant son haleine, pour ne pas déranger ce gracieux tableau
qu’il contemplait avec un ravissement bien concevable; en attendant
qu’Isabelle levât les yeux et l’aperçût, il avait mis un genou en terre
et tenait d’une main son feutre dont la plume balayait le plancher,
tandis qu’il appuyait l’autre main sur son cœur dans une pose qu’on
n’eût pu désirer plus respectueuse pour une reine.
Si la jeune comédienne était belle, Vallombreuse, il faut l’avouer,
n’était pas moins beau; la lumière donnait en plein sur sa figure d’une
régularité parfaite et semblable à celle d’un jeune dieu grec qui se
serait fait duc depuis la déchéance de l’Olympe. En ce moment, l’amour
et l’admiration qui s’y peignaient en avaient fait disparaître cette
expression impérieusement cruelle qu’on regrettait parfois d’y voir. Les
yeux jetaient des flammes, la bouche semblait lumineuse; à ses joues
pâles il montait du cœur comme une sorte de clarté rose. Des éclairs
bleuâtres passaient sur ses cheveux bouclés et lustrés de parfums comme
des frissons de jour sur du jayet poli. Son col, délicat et robuste à la
fois, prenait des blancheurs de marbre. Illuminé par la passion, il
rayonnait, il étincelait, et vraiment on comprenait qu’un duc fait de la
sorte ne pût admettre l’idée que déesse, reine ou comédienne lui
résistât.
Enfin Isabelle tourna la tête et vit le duc de Vallombreuse agenouillé à
six pas d’elle. Persée lui eût porté au visage le masque de Méduse,
enchâssé dans son bouclier et faisant la grimace de l’agonie au milieu
d’un éparpillement de serpenteaux, qu’elle n’eût pas éprouvé une stupeur
pareille. Elle resta glacée, pétrifiée, les yeux dilatés de terreur, la
bouche entr’ouverte et le gosier aride, sans pouvoir faire un mouvement
ni pousser un cri. Une pâleur de mort se répandit sur ses traits, son
dos s’emperla de sueur froide; elle crut qu’elle allait s’évanouir; mais
par un prodigieux effort de volonté, elle rappela ses sens pour ne pas
rester exposée aux entreprises de ce téméraire.
Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur,...
(Page 335.)
«Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur, dit Vallombreuse
sans quitter sa position et de la voix la plus douce, que ma vue seule
vous produit un tel effet? Un monstre d’Afrique sortant de sa caverne,
la gueule rouge, les dents aiguisées et les griffes en arrêt vous eût,
certes, moins effrayée. Mon entrée, j’en conviens, a été un peu inopinée
et subite; mais il ne faut pas en vouloir à la passion des incivilités
qu’elle fait commettre. Pour vous voir, j’ai affronté votre courroux, et
mon amour, au risque de vous déplaire, se met à vos pieds suppliant et
timide.
—De grâce, monsieur le duc, relevez-vous, dit la jeune comédienne,
cette position ne vous convient point. Je ne suis qu’une pauvre actrice
de province, et mes faibles charmes ne méritent pas une telle conquête.
Oubliez un caprice passager et portez ailleurs des vœux que tant de
femmes seraient heureuses de combler. Ne rendez point les reines, les
duchesses et les marquises jalouses à cause de moi.
—Et que m’importent toutes ces femmes, fit impétueusement Vallombreuse
en se relevant, si c’est votre fierté que j’adore, si vos rigueurs ont
plus de charme à mes yeux que les faveurs des autres, si votre sagesse
m’enivre, si votre modestie excite ma passion jusqu’au délire, s’il faut
que vous m’aimiez ou que je meure! Ne craignez rien, ajouta-t-il en
voyant qu’Isabelle ouvrait la fenêtre comme pour se précipiter s’il se
portait à quelque violence, je ne demande autre chose sinon que vous
souffriez ma présence, que vous me permettiez de vous faire ma cour et
d’attendrir votre cœur, comme font les amants les plus respectueux.
—Épargnez-moi ces poursuites inutiles, répondit Isabelle, et j’aurai
pour vous, à défaut d’amour, une reconnaissance sans bornes.
—Vous n’avez ni père, ni mari, ni amant, dit Vallombreuse, qui se
puisse opposer à ce qu’un galant homme vous recherche et tâche de vous
agréer. Mes hommages ne sont pas une insulte. Pourquoi me repousser? Oh!
vous ne savez pas quelle vie splendide j’ouvrirais devant vous si vous
consentiez à m’accueillir. Les enchantements des féeries pâliraient à
côté des imaginations de mon amour pour vous plaire. Vous marcheriez
comme une déesse sur les nuées. Vos pieds ne fouleraient que de l’azur
et de la lumière. Toutes les cornes d’abondance répandraient leurs
trésors devant vos pas. Vos souhaits n’auraient pas le temps de naître,
je les surprendrais dans vos yeux et je les devancerais. Le monde
lointain s’effacerait comme un rêve, et d’un même vol, à travers les
rayons, nous monterions vers l’Olympe plus beaux, plus heureux, plus
enivrés que Psyché et l’Amour. Voyons, Isabelle, ne détournez pas ainsi
la tête, ne gardez pas ce silence de mort, ne poussez pas au désespoir
une passion qui peut tout, excepté renoncer à elle-même et à vous.
—Cette passion dont toute autre tirerait orgueil, répondit modestement
Isabelle, je ne saurais la partager. La vertu que je fais profession
d’estimer plus que la vie ne s’y opposerait pas, que je déclinerais
encore ce dangereux honneur.
—Regardez-moi d’un œil favorable, continua Vallombreuse, je vous
rendrai un objet d’envie pour les plus grandes et les plus haut situées.
A une autre femme je dirais: dans mes châteaux, dans mes terres, dans
mes hôtels, prenez ce qui vous plaira, saccagez mes cabinets pleins de
diamants et de perles, plongez vos bras jusqu’aux épaules au fond de mes
coffres, habillez votre livrée d’habits trop riches pour des princes,
faites ferrer d’argent fin les chevaux de vos carrosses, menez le train
d’une reine; éblouissez Paris qui pourtant ne s’étonne guère. Tous ces
appâts sont trop grossiers pour une âme de la trempe dont est la vôtre.
Mais cette gloire peut vous toucher d’avoir réduit et vaincu
Vallombreuse, de le mener captif derrière votre char de triomphe, de
nommer votre serviteur et votre esclave celui qui n’a jamais obéi, et
que nuls fers n’ont pu retenir.
—Ce prisonnier serait trop illustre pour mes chaînes, dit la jeune
actrice, et je ne voudrais pas contraindre une liberté si précieuse!»
Jusque-là le duc de Vallombreuse s’était contenu; il forçait sa violence
naturelle à une douceur feinte, mais la résistance respectueuse et ferme
d’Isabelle commençait à faire bouillonner sa colère. Il sentait un amour
derrière cette vertu, et son courroux s’augmentait de sa jalousie. Il
fit quelques pas vers la jeune fille qui mit la main sur la ferrure de
la fenêtre. Ses traits étaient contractés, il se mordait les lèvres et
l’air de méchanceté avait reparu sur son visage.
«Dites plutôt, reprit-il d’une voix altérée, que vous êtes folle
Au même instant la porte s’ouvrit. (Page 337.)
de Sigognac! Voilà la raison de cette vertu dont vous faites montre.
Qu’a-t-il donc pour vous charmer de la sorte, cet heureux mortel? Ne
suis-je pas plus beau, plus noble, plus riche, aussi jeune, aussi
spirituel, aussi amoureux que lui?
—Il a du moins, répondit Isabelle, une qualité qui vous manque: celle
de respecter ce qu’il aime.
—C’est qu’il n’aime pas assez,» fit Vallombreuse en prenant dans ses
bras Isabelle dont le corps penchait déjà hors de la fenêtre, et qui,
sous l’étreinte de l’audacieux, poussa un faible cri.
Au même instant la porte s’ouvrit. Le Tyran, faisant des courbettes et
des révérences outrées, pénétra dans la chambre et s’avança vers
Isabelle, qu’aussitôt lâcha Vallombreuse avec une rage profonde d’être
ainsi interrompu en ses prouesses amoureuses.
«Pardon, mademoiselle, dit le Tyran en lançant au duc un regard de
travers, je ne vous savais pas en si bonne compagnie; mais l’heure de la
répétition a sonné à toutes les horloges, et l’on n’attend plus que vous
pour commencer.»
En effet, par la porte entre-bâillée on voyait le Pédant, Scapin,
Léandre et Zerbine, qui formaient un groupe rassurant pour la pudeur
menacée d’Isabelle. Le duc eut un instant l’idée de fondre l’épée en
main sur cette canaille et de la disperser, mais cela eût fait une
esclandre inutile; en tuant ou blessant deux ou trois de ces histrions
il n’aurait pas arrangé ses affaires: d’ailleurs ce sang était trop vil
pour qu’il y trempât ses nobles mains, il se contint donc, et saluant
avec une politesse glaciale Isabelle, qui, toute tremblante, s’était
rapprochée de ses amis, il sortit de la chambre, mais au seuil de la
porte il se retourna, fit un signe de la main, et dit: «Au revoir,
mademoiselle!» une phrase bien simple assurément, mais qui prenait du
son de voix dont elle était prononcée des signifiances menaçantes et
terribles. La tête de Vallombreuse, si charmante tout à l’heure, avait
repris son expression de perversité diabolique; Isabelle ne put
s’empêcher de frémir, bien que la présence des comédiens la mît à l’abri
de toute tentative. Elle eut ce sentiment d’angoisse mortelle de la
colombe au-dessus de laquelle le milan trace dans l’air des cercles de
plus en plus rapprochés.
Vallombreuse regagna son carrosse suivi par l’hôtelier qui se confondait
derrière lui en politesses impatientantes et superflues, et bientôt le
grondement des roues indiqua que le dangereux visiteur était enfin
parti.
Maintenant, voici comment s’explique le secours venu si à propos pour
Isabelle. L’arrivée du duc de Vallombreuse en carrosse doré à l’hôtel de
la rue Dauphine avait produit une rumeur d’étonnement et d’admiration
dans toute l’auberge, qui était bientôt parvenue aux oreilles du Tyran
occupé, comme Isabelle, à étudier dans sa chambre. En l’absence de
Sigognac, retenu au théâtre pour y essayer un costume nouveau, le brave
Hérode, connaissant les mauvaises intentions de Vallombreuse, s’était
bien promis de veiller au grain, et l’oreille appliquée au trou de la
serrure il écoutait, par une indiscrétion louable, cet entretien
hasardeux, sauf à intervenir lorsque la scène chaufferait trop. Sa
prudence avait ainsi sauvé la vertu d’Isabelle des entreprises de ce
méchant duc outrageux et pervers.
Cette journée devait être orageuse. Lampourde, on s’en souvient, avait
reçu de Mérindol la mission de dépêcher le capitaine Fracasse; aussi le
bretteur, guettant l’occasion de l’attaquer, faisait-il pied de grue sur
l’esplanade où s’élève le roi de bronze, car Sigognac, pour rentrer à
l’auberge, devait forcément prendre le Pont-Neuf. Jacquemin était là
déjà, depuis plus d’une heure, soufflant dans ses doigts pour ne pas les
avoir gourds au moment de l’action, et battant la semelle afin de se
réchauffer les pieds. Le temps était froid et le soleil se couchait
derrière le pont Rouge, au delà des Tuileries, dans des nuages
sanguinolents. Le crépuscule baissait rapidement, et déjà les passants
se faisaient rares.
Enfin Sigognac parut marchant d’un pas hâté, car une vague inquiétude
l’agitait à l’endroit d’Isabelle, et il se pressait de rentrer au logis.
Dans cette précipitation, il ne vit pas Lampourde qui, lui prenant le
bord du manteau, le lui tira d’un mouvement si sec et si brusque, que
les cordons en rompirent. En un clin d’œil, Sigognac se trouva en simple
pourpoint. Sans chercher à disputer sa cape à cet assaillant qu’il prit
d’abord pour un vulgaire tire-laine, il mit, avec la promptitude de
l’éclair, flamberge au vent et tomba en garde. De son côté, Lampourde
n’avait pas été moins prompt à dégainer. Il fut content de cette garde
et se dit: «Nous allons nous amuser un peu.» Les lames s’engagèrent.
Après quelques tâtonnements de part et d’autre, Lampourde essaya une
botte qui fut aussitôt déjouée, «Bonne parade, continua-t-il, ce jeune
homme a des principes.»
Sigognac lia avec son épée le fer du bretteur et lui poussa une
flanconnade que celui-ci para avec une retraite de corps, tout en
admirant le coup de son adversaire pour sa perfection et sa régularité
académique.
«A vous celle-ci,» s’écria-t-il, et son épée décrivit un cercle
étincelant, mais elle rencontra celle de Sigognac déjà revenu à son
poste.
Épiant un jour pour y pénétrer, les lames liées par les pointes
tournaient l’une autour de l’autre, tantôt lentes, tantôt rapides, avec
des malices et des prudences qui prouvaient la force des deux
combattants.
«Savez-vous, monsieur, dit Lampourde, ne pouvant contenir plus longtemps
son admiration pour ce jeu si sûr, si serré et si correct, savez-vous
que vous avez une méthode superbe!
—A votre service,» répondit Sigognac, en allongeant une botte à fond au
bretteur qui la détourna avec le pommeau de son épée par un coup de
poignet aussi roide que la détente d’un cranequin.
«Magnifique estocade, fit le bretteur de plus en plus enthousiasmé, coup
merveilleux! Logiquement j’aurais dû être tué. Je suis dans mon tort; ma
parade est une parade de raccroc, irrégulière, sauvage, bonne tout au
plus pour ne pas être embroché en un cas extrême. Je rougis presque de
l’avoir employée avec un beau tireur comme vous.»
Toutes ces phrases étaient entremêlées de froissements de fer, de
quartes, de tierces, de demi-cercles, de coupés, de dégagés qui
augmentaient l’estime de Lampourde pour Sigognac. Ce gladiateur ne
prisait au monde que l’escrime, et il réglait le cas qu’il devait faire
des gens d’après leur force aux armes. Sigognac prenait à ses yeux des
proportions considérables.
«Serait-ce une indiscrétion, monsieur, que de vous demander le nom de
votre maître? Girolamo, Paraguantes et Côte-d’Acier seraient fiers d’un
tel élève.
—Je n’ai eu pour professeur qu’un vieux soldat nommé Pierre, répondit
Sigognac, que ce babil étrange amusait; tenez, parez celle-là; c’est une
de ses bottes favorites.» Et le baron se fendit.
«Diable! s’écria Lampourde en rompant d’une semelle, j’ai failli être
touché; la pointe a glissé sous le bras. En plein jour vous m’auriez
perforé, mais vous n’avez pas encore l’habitude de ces combats
crépusculaires et nocturnes qui exigent des yeux de chat. N’importe!
c’était bien passé, bien allongé, bien porté. Maintenant, faites bien
attention, je ne vous prends pas en traître. Je vais essayer sur vous ma
botte secrète, le résultat de mes études, le nec plus ultra de ma
science, l’élixir de ma vie. Jusqu’à présent ce coup d’épée infaillible
a toujours tué son homme. Si vous le parez, je vous l’apprends. C’est
mon seul héritage, et je vous le léguerai; sans cela, j’emporterai cette
botte sublime dans la tombe, car je n’ai encore rencontré personne
capable de l’exécuter, si ce n’est vous, admirable jeune homme! Mais
voulez-vous vous reposer un peu et reprendre haleine?»
En disant ces mots, Jacquemin Lampourde baissait la pointe de son épée.
Sigognac en fit autant, et au bout de quelques minutes le duel
recommença.
Après quelques passes, Sigognac, qui connaissait toutes les ruses de
l’escrime, sentit, au travail particulier de Lampourde, dont l’épée se
dérobait avec une rapidité éblouissante, que la fameuse botte allait
fondre sur sa poitrine. En effet, le bretteur s’aplatit subitement comme
s’il tombait sur le nez, et le Baron ne vit plus devant lui
d’adversaire, mais un éclair fouetté dans un sifflement lui arriva si
vite au corps, qu’il n’eut que le temps de le couper par un demi-cercle
qui cassa net la lame de Lampourde.
«Si vous n’avez pas le reste de mon épée dans le ventre, dit Lampourde à
Sigognac en se redressant et en agitant le tronçon qui lui restait dans
la main, vous êtes un grand homme, un héros, un dieu!
—Non, répondit Sigognac, je ne suis pas touché, et si je voulais je
pourrais même vous clouer contre un mur comme un hibou; mais cela
répugne à ma générosité naturelle, et d’ailleurs vous m’avez amusé par
votre bizarrerie.
—Baron, permettez-moi d’être désormais votre admirateur, votre esclave,
votre chien. On m’avait payé pour vous tuer. J’ai
... le bretteur s’aplatit subitement... (Page 340.)
même reçu des avances que j’ai mangées. C’est égal! Je volerai pour
rendre l’argent.» Cela dit, il ramassa le manteau de Sigognac, le lui
remit sur les épaules en valet de chambre officieux, le salua
profondément et s’éloigna.
Les deux attaques du duc de Vallombreuse avaient manqué.