XII.
LE RADIS COURONNÉ.
En quittant Mérindol, une incertitude travaillait Jacquemin Lampourde,
et lorsqu’il fut arrivé au bout du Pont-Neuf, il s’arrêta et demeura
quelque temps perplexe comme l’âne de Buridan entre ses deux mesures
d’avoine, ou, si cette comparaison ne vous plaît point, comme un fer
entre deux aimants d’égale force. D’une part le lansquenet exerçait sur
lui une attraction impérieuse avec son tintement lointain de pièces
d’or; de l’autre le cabaret se présentait orné de séductions non
moindres, faisant sonner son carillon de pots. Embarrassante
alternative! Bien que les théologiens fassent du libre arbitre la plus
belle prérogative de l’homme, Lampourde, maîtrisé par deux penchants
irrésistibles, car il était aussi joueur qu’ivrogne, et aussi ivrogne
que joueur, ne savait réellement à quoi se décider. Il fit trois pas
vers le tripot; mais les bouteilles pansues, couvertes de poussière,
drapées de toiles d’araignées, coiffées d’un rouge casque de cire,
apparurent à son imagination sous un rayon si vif, qu’il en fit trois
pas vers le cabaret. Alors le Jeu agita fantastiquement à ses oreilles
un cornet plein de dés plombés, et lui arrondit devant les yeux un
demi-cercle de cartes biseautées, diapré comme une queue de paon, vision
enchanteresse qui lui cloua les pieds au sol.
«Ah çà! est-ce que je vais rester là planté comme une idole, se dit à
lui-même le bretteur impatienté de ses propres tergiversations; je dois
avoir l’air d’un franc viédaze regardant voler des coquecigrues, avec ma
mine ahurie et quidditative. Pardieu! si je n’allais ni au cabaret ni au
tripot, et rendais visite à ma déesse, à mon Iris, à la nonpareille
beauté qui me retient en ses lacs? Mais peut-être, à cette heure,
sera-t-elle occupée à quelque bal ou festin nocturne, hors de son logis.
Et d’ailleurs la volupté amollit le courage, et les plus grands
capitaines se sont repentis de s’être trop adonnés aux femmes. Témoin
Hercule avec sa Déjanire, Samson avec sa Dalila, Marc-Antoine avec sa
Cléopâtre, sans compter les autres dont je ne me souviens pas, car on a
cueilli bien des fois les prunes depuis que j’ai fait mes classes. Donc,
renonçons à cette fantaisie lascive et vitupérable. Mais que faire
cependant entre ces deux charmants objets? Qui choisit l’un s’expose à
regretter l’autre.»
En minutant ce monologue, Jacquemin Lampourde, les mains plongées dans
ses poches, le menton appuyé sur sa fraise de manière à retrousser sa
barbiche, semblait pousser des racines entre les pavés et se pétrifier
en statue, comme cela arrive à plus d’un compagnon aux Métamorphoses
d’Ovide. Tout à coup il fit un soubresaut si brusque qu’un bourgeois
attardé qui passait par là s’en émut de peur et hâta le pas, croyant
qu’il allait l’assaillir et à tout le moins lui tirer la laine.
Lampourde n’avait aucune intention de détrousser ce nigaud, qu’en sa
rêverie distraite il ne voyait même point; mais une idée triomphante
venait de lui traverser la cervelle. Ses incertitudes étaient finies.
Il tira vivement un doublon de sa poche, le jeta en l’air après avoir
dit: «Pile pour le cabaret, face pour le tripot!»
La pièce pirouetta plusieurs fois, et, ramenée à terre par sa pesanteur,
retomba sur un pavé, faisant luire sa paillette d’or sous le rayon
d’argent qui s’échappait de la lune, en ce moment débarrassée de tout
nuage. Le bretteur s’agenouilla pour déchiffrer l’oracle rendu par le
hasard. La pièce avait répondu pile à la question posée. Bacchus
l’emportait sur la Fortune.
«C’est bien, je me griserai,» dit Lampourde en remettant le doublon,
dont il essuya la boue, en son escarcelle profonde comme l’abîme, étant
destinée à engloutir beaucoup de choses.
Et, faisant de grandes enjambées, il se dirigea vers le cabaret du
Radis couronné, sanctuaire habituel de ses libations au dieu de la
vigne. Le Radis couronné présentait à Lampourde cet avantage d’être
situé à l’angle du Marché-Neuf, à deux pas de son logis qu’il regagnait
en quelques zigzags lorsqu’il s’était mis du vin jusqu’au nœud de la
gorge, à partir de la semelle de ses bottes.
Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein
d’esprit;... (Page 308.)
C’était bien le plus abominable bouge qu’on pût imaginer. Des piliers
trapus, englués d’un rouge sanguinolent et vineux, supportaient l’énorme
poutre qui lui servait de frise et dont les rugosités affectaient de
certaines formes indiquant d’anciennes sculptures à demi effacées par le
temps. Avec beaucoup d’attention on parvenait à y démêler un enroulement
de ceps et de pampres, à travers lesquels gambadaient des singes tirant
des renards par la queue. Sur le claveau de la porte figurait un énorme
radis au naturel, feuillé de sinople et sommé d’une couronne d’or, le
tout fort terni, qui depuis des générations de buveurs servait
d’enseigne et de désignation au cabaret.
Les baies formées par l’espacement des piliers étaient closes, en ce
moment, de volets à lourdes ferrures capables de soutenir un siége, mais
non si hermétiquement joints qu’ils ne laissassent filtrer des raies de
lumière rougeâtre, et s’échapper une sourde rumeur de chansons et de
querelles; ces lueurs, s’allongeant sur le pavé miroité de boue,
produisaient un effet étrange dont Lampourde ne sentit pas le côté
pittoresque, mais qui lui indiqua qu’il y avait encore nombreuse
compagnie au Radis couronné.
Heurtant la porte avec le pommeau de son épée, le bretteur, par le
rhythme des coups qu’il frappa, se fit reconnaître pour un habitué de la
maison, et l’huis s’entre-bâilla afin de lui livrer passage.
La salle où se tenaient les buveurs avait assez l’air d’une caverne.
Elle était basse, et la maîtresse poutre qui traversait le plafond,
ayant fait ventre sous le tassement des étages supérieurs, semblait près
de rompre, encore qu’elle fût solide à porter un beffroi, pareille en
cela à la tour de Pise ou des Asinelli de Bologne qui penche toujours et
ne tombe jamais. Les fumées des pipes et des chandelles avaient rendu le
plafond aussi noir que l’intérieur des cheminées où l’on prépare les
harengs saurs, les boutargues et les jambons. Anciennement les murs
avaient été peints d’une couleur rouge, encadrée de sarments et
brindilles de vigne, par la brosse de quelque décorateur italien venu en
France à la suite de Catherine de Médicis. La peinture s’était conservée
dans le haut de la salle, quoique bien assombrie et ressemblant plus à
des plaques de sang figé qu’à cette réjouissante teinte écarlate dont
elle devait briller en sa fleur de nouveauté. L’humidité, le frottement
des dos, la crasse des têtes qui s’y appuyaient, en avaient gâté et
détruit tout le bas, où le plâtre apparaissait sale, éraillé et nu.
Jadis le cabaret avait été mieux hanté; mais peu à peu, aux courtisans
et aux capitaines, les mœurs devenant plus délicates, s’étaient
substitués des brelandiers, des aigrefins, des coupe-bourses et des
coupe-jarrets, toute une clientèle de truands hasardeux qui avaient
donné leur empreinte horrible au bouge, et fait de la gaie taverne un
repaire sinistre. Un escalier de bois conduisant à une galerie où
s’ouvraient les portes de réduits si bas, qu’on n’y pénétrait qu’en
rentrant les cornes et la tête comme un limaçon, occupait la paroi qui
faisait face à l’entrée. Sous la cage de l’escalier, à l’ombre de la
soupente, quelques futailles, les unes pleines, les autres en vidange,
étaient disposées dans une symétrie plus agréable aux ivrognes que toute
autre sorte d’ornement. Dans la cheminée à grande hotte, flambaient des
fagots de bourrée dont les bouts brûlaient jusque sur le plancher, qui,
n’étant fait que d’un carrelage de vieilles briques, ne courait pas
risque d’incendie. Ce feu illuminait de ses reflets l’étain d’un
comptoir placé vis-à-vis et où trônait le cabaretier, derrière un
rempart de pots, de pintes, de bouteilles et de brocs. Sa vive lueur,
éteignant les auréoles jaunes des chandelles qui grésillaient dans la
fumée, faisait danser le long des murailles les ombres des buveurs
dessinées en caricatures, avec des nez extravagants, des mentons de
galoche, des toupets de Riquet à la houppe et des déformations aussi
bizarres que celles des Songes drolatiques de maître Alcofribas
Nasier. Ce sabbat de découpures noires, s’agitant et fourmillant
derrière les figures réelles, semblait s’en moquer et en faire
spirituellement la parodie. Les habitués du bouge, assis sur des bancs,
s’accoudaient sur des tables dont le bois tailladé d’estafilades,
chamarré de noms gravés au couteau, tatoué de brûlures, était gras de
sauces et de vins répandus; mais les manches qui l’essuyaient ne
pouvaient pour la plupart être salies, quelques-unes mêmes étant percées
au coude n’y compromettaient que la chair du bras qu’elles étaient
censées revêtir. Éveillées au tintamarre du cabaret, deux ou trois
poules, Lazares emplumés, qui à cette heure eussent dû être juchées sur
leur perchoir, s’étaient glissées dans la salle par une porte
communiquant avec la cour, et picoraient sous les pieds et entre les
jambes des buveurs les miettes tombées du festin.
Quand Jacquemin Lampourde entra au Radis couronné, le plus triomphant
vacarme régnait dans l’établissement. Des gaillards à mine truculente,
tendant leurs pots vides, frappaient sur les tables des coups de poing à
tuer des bœufs et qui faisaient trembler les suifs emmanchés dans des
martinets de fer. D’autres criaient «tope et masse» en répondant à des
rasades. Ceux-ci accompagnaient une chanson bachique, hurlée en chœur
avec des voix aussi lamentablement fausses que celles de chiens hurlant
à la lune, d’un cliquetis de couteau sur les côtes de leurs verres et
d’un remuement d’assiettes tournées en meule. Ceux-là inquiétaient la
pudeur des Maritornes, qui, les bras élevés au-dessus de la foule,
portaient des plats de victuailles fumantes et ne pouvaient se défendre
contre leurs galantes entreprises, tenant plus à conserver leur plat que
leur vertu. Quelques-uns pétunaient dans de longues pipes de Hollande et
s’amusaient à souffler de la fumée par les naseaux.
Il n’y avait pas que des hommes dans cette cohue, le beau sexe y était
représenté par quelques échantillons assez laids; car le vice se permet
parfois de n’avoir pas le nez mieux fait que la vertu. Ces Philis, dont
le premier venu, moyennant la pièce ronde, pouvait être le Tircis ou le
Tityre, se promenaient par couples, s’arrêtant aux tables, et buvaient
comme colombes familières en la coupe de chacun. Ces copieuses lampées,
jointes à la chaleur du lieu, faisaient leurs joues cramoisies sous le
rouge de brique dont elles étaient enluminées, en sorte qu’elles
semblaient des idoles peintes à deux couches. Des cheveux faux ou vrais,
tournés en accroche-cœurs, étaient plaqués sur leurs fronts luisants de
céruse ou, calamistrés au fer, allongeaient leurs spirales jusque sur
des poitrines largement découvertes et passées au badigeon, non sans
quelque petite veine d’azur dessinée en leurs blancheurs postiches.
Leurs ajustements affectaient une braverie mignarde et galante. Ce
n’était que rubans, plumes, broderies, galons, ferrets, aiguillettes,
couleurs vives; mais il était aisé de voir que ce luxe, fait pour la
montre, n’avait rien de réel et sentait la friperie: les perles
n’étaient que verre soufflé, les bijoux d’or que cuivre, les robes de
soie que vieilles jupes retournées et reteintes; mais ces élégances de
mauvais aloi suffisaient à éblouir les yeux avinés des compagnons réunis
en ce bouge. Quant à l’odeur, si ces dames ne flairaient pas la rose,
elles sentaient le musc comme un terrier de putois, seule odeur assez
forte pour dominer les infectes exhalaisons du taudis, et qu’on trouvait
par comparaison plus suave que baume, ambroisie et benjoin. Quelquefois
un plumet échauffé de luxure et de boisson faisait asseoir sur son genou
une de ces beautés peu farouches, et lui chuchotait à l’oreille, dans un
gros baiser, des propositions anacréontiques reçues avec des rires
affectés et un «non» qui voulait dire «oui;» puis, au long de
l’escalier, on voyait des groupes qui montaient, l’homme le bras sur la
taille de la femme, la femme se retenant à la rampe et faisant de
petites façons enfantines, car même en la débauche la plus abandonnée il
faut encore quelques semblants de pudeur. D’autres redescendaient la
mine confuse, tandis que leur Amaryllis de rencontre faisait bouffer sa
jupe de l’air le plus détaché du monde.
Lampourde, habitué de longue main à ces mœurs qui, d’ailleurs, lui
paraissaient naturelles, ne prêtait aucune attention au tableau dont
nous venons de tirer un crayon rapide. Assis devant une table, le dos
appuyé au mur, il regardait d’un œil plein de tendresse et de
concupiscence une bouteille de vin des Canaries qu’une servante venait
d’apporter, une bouteille antique et recommandable, de derrière les
fagots et du tas réservé aux goinfres et biberons émérites. Quoique le
bretteur fût seul, deux verres avaient été placés sur la table, car on
savait son horreur pour l’ingurgitation solitaire des liquides, et d’un
moment à l’autre un compagnon de beuverie pouvait lui survenir. En
attendant ce convive fortuit, Lampourde élevait lentement, à la hauteur
de sa visée, le verre effilé de patte et tourné en clochette de liseron
où brillait, pailletée d’un point lumineux, la blonde et généreuse
liqueur. Puis, ayant satisfait le sens de la vue en admirant cette
chaude couleur de topaze brûlée, il passait au sens de l’odorat, et,
remuant le vin par une secousse ménagée qui lui imprimait une sorte de
rotation, il en humait l’arome à narines aussi béantes que les fosses
d’un dauphin héraldique. Restait le sens du goût. Les papilles du
palais, convenablement excitées, s’imprégnaient d’une gorgée de ce
nectar; la langue la promenait autour des badigoinces et l’envoyait
enfin au gosier avec un clappement approbatif. Ainsi maître Jacquemin
Lampourde, au moyen d’un seul verre, flattait-il trois des cinq sens que
l’homme possède, ce qui était le fait d’un épicurien consommé tirant des
choses jusqu’au dernier suc et quintessence de plaisir qu’elles
contiennent. Encore prétendait-il bien que le tact et l’ouïe pouvaient y
avoir leur part de jouissance: le tact, par le poli, la netteté et la
forme du cristal; l’ouïe, par la musique, vibration et parfait accord
qu’il rend lorsqu’on le choque avec le dos d’une lame ou qu’on promène
circulairement ses doigts mouillés sur le bord du verre. Mais ce sont là
paradoxes, billevesées et fantaisies d’un raffinement trop subtil, ne
prouvant rien pour vouloir trop prouver, sinon le vicieux raffinement de
ce maraud.
Notre bretteur était là depuis quelques minutes quand la porte du
cabaret s’entr’ouvrit; un quidam, vêtu de noir de la tête aux pieds,
n’ayant de blanc que son rabat et un flot de linge qui lui bouffait au
ventre, entre sa veste et son haut-de-chausses, fit son apparition dans
l’établissement. Quelques broderies de jayet, à moitié défilées, avaient
la velléité, non suivie d’effet, d’agrémenter le délabrement de son
costume, dont la coupe cependant trahissait un reste d’ancienne
élégance.
Ce personnage offrait la particularité d’avoir la face d’une blancheur
blafarde comme si elle avait été saupoudrée de farine, et le nez aussi
rouge qu’un charbon ardent. De petites fibrilles violettes le veinaient
et témoignaient d’un culte assidu pour la Dive Bouteille. Le calcul de
ce qu’il avait fallu de tonneaux de vin et de fiasques d’eau-de-vie
avant de l’amener à cette intensité d’érubescence effrayait
l’imagination. Ce masque bizarre ressemblait à un fromage où l’on aurait
planté une guigne. Pour achever la portraiture, il eût suffi de deux
pépins de pomme à la place des yeux et d’une mince estafilade
représentant la bouche fendue en tirelire. Tel était Malartic, l’ami de
cœur, le Pylade, l’Euryale, le fidus Achates de Jacquemin Lampourde;
il n’était pas beau, certes, mais les qualités morales rachetaient bien
chez lui ces petits désagréments physiques. Après Jacquemin, à l’endroit
duquel il professait la plus profonde admiration, c’était la meilleure
lame de Paris. Au jeu, il retournait le roi avec un bonheur que personne
ne se permettait de trouver insolent; il buvait toujours sans paraître
jamais gris, et quoiqu’on ne lui connût point de tailleur, il était
mieux fourni de manteaux que le courtisan le mieux accommodé. Du reste,
homme délicat à sa manière, ayant toutes les probités de la caverne,
capable de se faire tuer pour soutenir un camarade et d’endurer, sans
desserrer les dents, estrapade, brodequins, chevalet, même la question
de l’eau, la plus tortionnaire pour un biberon de son calibre, plutôt
que de compromettre sa bande par un mot indiscret. Un fort charmant
sujet en son genre! aussi jouissait-il de l’estime générale dans le
monde où s’exerçait son industrie.
Malartic alla droit à la table de Lampourde, prit un escabeau, s’assit
en face de son ami, empoigna silencieusement le verre plein qui semblait
l’attendre et le vida d’un trait. Son système différait de celui de
Jacquemin, mais n’en était pas moins efficace, comme le prouvait la
pourpre cardinalesque de son nez. Au bout de la séance, les deux amis
comptaient le même nombre de marques à la craie sur l’ardoise de
l’hôtelier, et le bon père Bacchus, à cheval sur la barrique, leur
souriait sans préférence comme à deux dévots de culte divers, mais
d’égale ferveur. L’un dépêchait sa messe, l’autre la faisait durer; mais
toujours la messe était dite.
Lampourde, qui connaissait les mœurs du compagnon, lui remplit plusieurs
fois son verre jusqu’au bord. Ce manège nécessita l’apparition d’une
seconde bouteille, laquelle se trouva comme la première bientôt mise à
sec; celle-là fut suivie d’une troisième qui tint plus longtemps et fit
plus de façons pour se rendre. Après quoi, pour reprendre haleine, les
deux bretteurs demandèrent des pipes et se mirent à envoyer au plafond,
à travers le brouillard condensé au-dessus de leurs têtes, de longs
tire-bouchons de fumée pareils à ceux que les enfants mettent aux
cheminées des maisons qu’ils griffonnent sur leurs livres et leurs
cahiers d’étude. Après un certain nombre de bouffées aspirées et
rendues, ils disparurent à l’instar des dieux d’Homère et de Virgile,
dans un nuage où le nez de Malartic flamboyait seul comme un rouge
météore.
Enveloppés de cette brume, les deux compagnons isolés des autres buveurs
commencèrent une conversation qu’il eût été dangereux que le Chevalier
du Guet entendît; heureusement le Radis couronné était un lieu sûr,
aucune mouche n’eût osé s’y risquer, et la trappe de la cave se fût
ouverte sous les pieds de l’exempt assez audacieux pour pénétrer dans ce
repaire. Il n’en serait sorti que haché menu comme chair à pâté.
«Comment vont les affaires? disait Lampourde à Malartic avec le ton d’un
marchand qui se renseigne sur le cours des denrées; nous sommes dans
une morte-saison. Le roi habite Saint-Germain où les courtisans le
suivent. Cela fait du tort au commerce; il n’y a plus à Paris que des
bourgeois et des gens de peu ou de rien.
—Ne m’en parle pas! répondit Malartic, c’est une indignité. L’autre
soir j’arrête sur le Pont-Neuf un gaillard d’assez bonne apparence, je
lui demande la bourse ou la vie; il me jette sa bourse, il n’y avait que
trois ou quatre pièces de six blancs, et le manteau qu’il me laissa
n’était que de serge avec un galon d’or faux. Au lieu d’être le voleur
j’étais le volé. Au tripot, on ne rencontre plus que des laquais, des
clercs de procureurs ou des enfants précoces qui ont pris dans le tiroir
paternel quelques pistoles pour venir tenter la fortune. En deux coups
de cartes et trois coups de dés on en a vu la fin. Il est outrageux de
déployer ses talents pour un si mince résultat! Les Lucindes, les
Dorimènes, les Cidalises, ordinairement si pitoyables aux braves, se
refusent à payer les billets et les notes, encore que nous les rossions
d’importance, sous prétexte que la cour n’étant plus ici, elles ne
reçoivent ni régals ni cadeaux, et sont obligées pour vivre de mettre
leurs nippes en gage. Sans un vieux cornard jaloux qui m’emploie à
bâtonner les amants de sa femme, je n’aurais pas gagné ce mois-ci de
quoi boire de l’eau, nécessité à laquelle nul dénûment ne me forcera, la
mort perpendiculaire me semblant cent fois plus douce. On ne m’a pas
commandé le moindre guet-apens, le plus léger rapt, le plus petit
assassinat. En quel temps vivons-nous, mon Dieu! Les haines mollissent,
les rancunes s’en vont à vau-l’eau, le sentiment de la vengeance se
perd; on oublie les insultes comme les bienfaits; le siècle embourgeoisé
s’énerve et les mœurs deviennent d’une fadeur qui me dégoûte.
—Le bon temps est passé, répliqua Jacquemin Lampourde; autrefois un
grand aurait pris nos courages à son service. Nous l’aurions aidé en ses
expéditions et besognes secrètes, maintenant il faut travailler pour le
public. Cependant il y a encore quelques bonnes aubaines.»
Et en disant ces mots il agitait des pièces d’or dans sa poche. Cette
sonnerie mélodieuse fit petiller étrangement l’œil de Malartic; mais
bientôt son regard reprit son expression placide, l’argent d’un camarade
étant chose sacrée; il se contenta de pousser un soupir qui pouvait se
traduire par ces mots: «Tu es bien heureux, toi!»
«Je pense d’ici à peu, continua Lampourde, pouvoir te procurer du
travail, car tu n’es pas paresseux à la besogne, et tu as bientôt fait
de retrousser ta manche lorsqu’il s’agit de détacher une estocade ou de
tirer un coup de pistolet. Homme d’ordre, tu exécutes les commandes
qu’on te fait dans le délai voulu, et tu prends sur toi les risques de
police. Je m’étonne que la Fortune ne soit point descendue de sa boule
de verre devant ta porte; il est vrai que cette guenippe, avec le
mauvais goût ordinaire aux femmes, comble de ses faveurs un tas de
freluquets et de béjaunes au détriment des gens de mérite. En attendant
que la drôlesse ait un caprice pour toi, passons le temps à boire,
papaliter, jusqu’à ce que le liége de nos semelles se gonfle.»
Cette résolution philosophique était trop incontestablement sage pour
que le compagnon de Jacquemin y fît la moindre objection. Les deux
bretteurs bourrèrent leurs pipes et remplirent leurs verres, s’accoudant
à la table comme des gens qui s’établissent dans leur bien-être et ne
veulent point qu’on les dérange de leur quiétude.
Ils en furent pourtant dérangés. Dans l’angle de la salle, une rumeur de
voix s’élevait d’un groupe qui entourait deux hommes posant entre eux
les conditions d’un pari à la suite de l’impossibilité chez l’un de
croire à un fait avancé par l’autre, à moins de le voir de ses propres
yeux.
Le groupe s’entr’ouvrit. Malartic et Lampourde, dont l’attention était
éveillée, aperçurent un homme de moyenne taille, mais singulièrement
alerte et vigoureux, hâlé de visage comme un More d’Espagne, les cheveux
noués d’un mouchoir, vêtu d’un caban de couleur marron qui en
s’entr’ouvrant permettait de voir un justaucorps de buffle et des
chausses brunes ornées sur la couture d’un rang de boutons de cuivre en
forme de grelots. Une large ceinture de laine rouge lui sanglait les
reins, et il en avait tiré une navaja valencienne qui, ouverte,
atteignait la longueur d’un sabre. Il en serra le cercle, en essaya la
pointe avec le bout du doigt et parut satisfait de son examen, car il
dit à son adversaire: «Je suis prêt,» puis, avec un accent guttural, il
siffla un nom bizarre que n’avaient jamais entendu les buveurs du Radis
couronné, mais qui a déjà figuré plus d’une fois dans ces pages:
«Chiquita! Chiquita!»
A la seconde appellation, une fillette maigre et hâve, endormie
La petite, accoutumée à ces exercices, ne témoignait ni
frayeur, ni surprise... (Page 319.)
dans un coin sombre, se débarrassa de la cape dont elle s’était
soigneusement entortillée et qui la faisait ressembler à un paquet de
chiffons, s’avança vers Agostin, car c’était lui, et fixant sur le
bandit ses grands yeux étincelants, avivés encore par une auréole de
bistre, elle lui dit d’une voix grave et profonde qui contrastait avec
son apparence chétive:
«Maître, que veux-tu de moi? je suis prête à t’obéir ici comme sur la
lande, car tu es brave et ta navaja compte bien des raies rouges.»
Chiquita dit ces mots en langue eskuara ou patois basque, aussi
inintelligible pour des Français que du haut allemand, de l’hébreu ou du
chinois.
Agostin prit Chiquita par la main et la plaça debout contre la porte en
lui recommandant de se tenir immobile. La petite, accoutumée à ces
exercices, ne témoignait ni frayeur ni surprise; elle restait là, les
bras ballants, regardant devant elle avec une sérénité parfaite, tandis
qu’Agostin placé à l’autre bout de la salle, un pied avancé, l’autre en
retraite, balançait le long couteau dont le manche était appuyé sur son
avant-bras.
Une double haie de curieux formait une sorte d’allée d’Agostin à
Chiquita, et ceux des truands qui avaient la barrique proéminente, la
rentraient en retenant leur respiration, de peur qu’elle ne dépassât la
ligne. Les nez en flûtes d’alambic se reculaient prudemment pour n’être
pas tranchés au vol.
Enfin le bras d’Agostin se détendit comme un ressort, un éclair brilla
et l’arme formidable alla se planter dans la porte juste au-dessus de la
tête de Chiquita, sans lui couper un cheveu, mais avec une précision
telle qu’il semblait qu’on eût voulu prendre la mesure de sa taille.
Quand la navaja passa en sifflant, les spectateurs n’avaient pu
s’empêcher de baisser les yeux; mais l’épaisse frange de cils de la
jeune fille n’avait pas même palpité. L’adresse du bandit excita une
rumeur admirative parmi ce public difficile. L’adversaire même qui avait
douté que ce coup fût possible battit des mains plein d’enthousiasme.
Agostin détacha le couteau qui vibrait encore, retourna à son poste, et
cette fois fit passer la lame entre le bras et le corps de Chiquita
impassible. Si la pointe eût dévié de trois ou quatre lignes, elle
arrivait en plein cœur. Bien que la galerie criât que c’était assez,
Agostin recommença l’expérience de l’autre côté du buste pour montrer
que son adresse ne devait rien au hasard.
Chiquita, enorgueillie par ces applaudissements qui s’adressaient autant
à son courage qu’à la dextérité d’Agostin, promenait autour d’elle un
regard de triomphe; ses narines gonflées aspiraient l’air avec force, et
dans sa bouche entr’ouverte, ses dents pures comme celles d’un animal
sauvage brillaient d’une blancheur féroce. L’éclat de sa denture, les
paillettes phosphoriques de ses prunelles, mettaient à son visage
sombre, tanné par le grand air, trois points lumineux qui l’éclairaient.
Ses cheveux incultes se tordaient autour de son front et de ses joues en
longs serpents noirs, mal retenus par un ruban incarnadin que
débordaient et cachaient çà et là les boucles rebelles. A son col, plus
fauve que du cuir de Cordoue, luisaient comme des gouttes laiteuses les
perles du collier qu’elle tenait d’Isabelle. Quant à son costume, il
était changé sinon amélioré. Chiquita ne portait plus la jupe jaune
serin brodée d’un perroquet, qui lui eût donné à Paris l’aspect par trop
étrange et remarquable. Elle avait une courte robe bleu sombre, à petits
plis froncés sur les hanches, et une sorte de veste ou brassière en
bouracan noir que fermaient, à la naissance de la poitrine, deux ou
trois boutons de corne. Ses pieds, habitués à fouler la bruyère fleurie
et parfumée, étaient chaussés de souliers beaucoup trop grands pour
elle, car le savetier n’en avait pu trouver d’assez petits en son
échoppe. Ce luxe paraissait la gêner; mais il avait bien fallu faire
cette concession aux froides boues parisiennes. Elle était tout aussi
farouche qu’à l’auberge du Soleil bleu, cependant on voyait qu’un plus
grand nombre d’idées passaient à travers sa sauvagerie, et, dans
l’enfant, déjà pointait quelque nuance de la jeune fille. Elle avait vu
bien des choses depuis son départ de la lande, et de ces spectacles son
imagination naïve gardait comme un éblouissement.
Elle regagna le coin qu’elle occupait et, s’enveloppant de sa mante,
reprit son sommeil interrompu. L’homme qui avait perdu le pari paya les
cinq pistoles, montant de l’enjeu, au compagnon de Chiquita. Celui-ci
fit glisser les pièces dans sa ceinture et se rassit à sa table devant
le broc à demi vidé qu’il acheva lentement, car n’ayant pas de logis
déterminé, il préférait rester au cabaret à grelotter sous quelque
arche de pont ou quelque porche de couvent en attendant le jour, si long
à paraître en cette saison. Ce cas était celui de plusieurs autres
pauvres diables qui ronflaient à poings fermés, les uns sur les bancs,
les autres dessous, roulés dans leurs capes pour toute couverture.
C’était un spectacle drolatique que celui de toutes ces bottes qui
s’allongeaient sur le parquet comme des pieds de corps morts après la
bataille. Bataille, en effet, où les navrés de Bacchus gagnaient en
chancelant quelque angle obscur, et la tête appuyée à la muraille,
écorchaient piteusement le renard, moqués de leurs compagnons plus
robustes d’estomac, et versaient du vin au lieu de sang.
«Par la Sainsanbreguoy, dit Lampourde à Malartic, voilà un drôle qui
n’est pas manchot, et que je note pour le retrouver au besoin en des
expéditions difficiles. Ce coup de couteau à distance vaut mieux pour
les sujets d’approche farouche qu’une pistolade qui fait du feu, de la
fumée et du bruit et semble appeler les sergents à l’aide.
—Oui, répondit Malartic, c’est un joli travail et proprement exécuté;
mais si l’on manque son coup, on est désarmé et l’on reste quinaud. Pour
moi, ce qui me charme en cet exercice et montre d’adresse périlleuse,
c’est la bravoure de la jeune fille. Cette mauviette! cela n’a pas deux
onces de chair sur les os et cela loge dans l’étroite cage de sa maigre
poitrine un vrai cœur de lion ou de héros antique. Elle me plaît
d’ailleurs avec ses grands yeux charbonnés et fiévreux et sa mine
tranquillement hagarde. Au milieu de ces outardes, tadornes, oies et
autres oiseaux de basse-cour, elle a l’air d’un jeune faucon dans un
poulailler. Je me connais en femmes, et je puis juger la fleur d’après
le bourgeon. La Chiquita, comme l’appelle ce maraud basané, sera dans
deux ou trois ans d’ici un morceau de roi...
—Ou de voleur, continua philosophiquement Jacquemin Lampourde. A moins
que le sort ne concilie ces deux extrêmes en faisant de cette morena,
comme disent les Espagnols, la maîtresse d’un filou et d’un prince. Cela
s’est vu et ce n’est pas toujours le prince qu’on aime le plus, tant ces
drôlesses ont la fantaisie coquine et déréglée. Mais laissons là ces
discours superflus et venons aux choses sérieuses. J’aurais besoin
peut-être, d’ici à peu, de quelques braves à tout poil pour une
expédition qu’on me propose, non tant lointaine que celle des Argonautes
au pourchas de la toison d’or.
—Belle toison! fit Malartic le nez dans son verre dont le vin semblait
grésiller et bouillir au contact de ce charbon ardent.
—Expédition assez compliquée et dangereuse, poursuivit le bretteur; je
suis chargé de supprimer un certain capitaine Fracasse, baladin de son
métier, qui gêne à ce qu’il paraît les amours d’un fort grand seigneur.
Pour ce travail, j’y suffirai bien tout seul; mais il s’agit aussi
d’organiser le rapt de la donzelle aimée à la fois du grand et de
l’histrion, et qui sera disputée aux ravisseurs par sa compagnie;
dressons une liste d’amis solides et sans scrupules. Que te semble de
Piquenterre?
—Excellent! répondit Malartic, mais il n’y faut pas compter. Il
brandille à Montfaucon, au bout d’une chaîne de fer, en attendant que sa
carcasse déchiquetée des oiseaux tombe en la fosse du gibet, sur les
ossements des camarades qui l’ont précédé.
—C’est donc cela, dit Lampourde avec le plus beau sang-froid du monde,
qu’on ne le voyait pas depuis quelque temps. Ce que c’est que la vie! Un
soir, vous faites tranquillement carousse avec un ami dans un cabaret
d’honneur; puis vous allez chacun de votre côté à vos petites affaires.
Huit jours après quand vous demandez «que devient un tel?» on vous
répond: «Il est pendu.»
—Hélas! c’est comme cela, soupira l’ami de Lampourde en prenant une
pose tragiquement élégiaque ou élégiaquement tragique; ainsi que le dit
le sieur de Malherbe en sa consolation à Duperrier:
Il était de ce monde où les meilleures choses
Ont le pire destin.
—Ne nous abandonnons pas à des pleurnichements féminins, dit le
bretteur. Montrons un mâle et stoïque courage et continuons à marcher
dans la vie, le chapeau enfoncé jusqu’au sourcil et le poing sur le
rognon, défiant la potence qui, après tout, fors l’honneur, n’est pas
beaucoup plus redoutable que le feu des canons, pierriers, coulevrines
et bombardes qu’affrontent les soldats et capitaines, sans compter les
mousquetades et l’arme blanche. A défaut de Piquenterre, qui doit être
en la gloire près du bon larron, prenons Cornebœuf. C’est un gaillard
râblé et trapu, bon pour les grosses besognes.
—Cornebœuf, répondit Malartic, est présentement en voyage le long des
côtes barbaresques sous le commandement de Cadet la Perle. Le roi le
tient en estime si particulière qu’il l’a fait blasonner d’une fleur de
lis à l’épaule pour le retrouver partout au cas qu’il se perdît. Mais,
par exemple, Piedgris, Tordgueule, La Râpée et Bringuenarilles sont
libres et «a la disposicion de usted.»
—Ces noms me suffisent; ils appartiennent à des braves et tu
m’aboucheras avec eux lorsqu’il en sera temps. Sur ce, achevons cette
quarte bouteille et tirons nos grègues d’ici. Le lieu commence à devenir
plus méphitique que le lac Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne
peuvent voler sans tomber morts pour la malignité des exhalaisons. Cela
sent le gousset, l’écafignon, le faguenas et le cambouis. L’air frais de
la nuit nous fera du bien. A propos, où couches-tu ce soir?
—Je n’ai point envoyé en avant mon fourrier préparer mes logis,
répondit Malartic, et ma tente n’est dressée nulle part; je pourrais
frapper à l’hôtel de la Limace, mais j’y ai un mémoire long comme mon
épée, et rien n’est plus désagréable à voir au réveil que la mine
renfrognée d’un vieil hôte qui se refuse avec grognement à la moindre
dépense nouvelle et réclame son dû, agitant une poignée de notes
au-dessus de sa tête comme le sieur Jupin son foudre. L’apparition
subite d’un exempt me serait moins maussade.
—Pur effet nerveux, faiblesse compréhensible, car chaque grand homme a
la sienne, fit sentencieusement Lampourde; mais puisqu’il te répugne de
te présenter à la Limace, et que l’hôtel de la Belle-Étoile est un peu
trop réfrigérant par l’hiver qui court, je t’offre l’hospitalité antique
de mon taudis aérien et pour couche la moitié de mon tréteau.
—J’accepte, répondit Malartic, avec une reconnaissance bien sentie. O
trois et quatre fois heureux le mortel qui a des lares et des pénates et
peut faire asseoir à son foyer l’ami de son cœur!»
Jacquemin Lampourde avait accompli la promesse qu’il s’était faite après
la réponse de l’oracle en faveur du cabaret. Il était saoul comme grive
en vendange; mais personne n’était maître de sa boisson comme Lampourde.
Il gouvernait le vin et le vin ne le gouvernait pas. Pourtant quand il
se leva, il lui sembla que ses jambes pesaient comme saumons de plomb et
s’enfonçaient dans le plancher. D’un vigoureux coup de jarret il détacha
ses pieds alourdis et marcha résolument vers la porte, la tête haute et
tout d’une pièce. Malartic le suivit d’un pas assez ferme, car rien ne
pouvait ajouter à son ivresse. Plongez en la mer une éponge saturée
d’eau, elle n’en boira pas une goutte de plus. Tel était Malartic, à
cette différence près, que chez lui le liquide n’était pas eau, mais
bien pur jus de sarment. La sortie des deux camarades s’effectua donc
sans encombre, et ils parvinrent à se hisser, quoiqu’ils ne fussent pas
des anges, par l’échelle de Jacob montant de la rue au grenier de
Lampourde.
A cette heure, le cabaret présentait un aspect lamentablement ridicule.
Le feu s’éteignait dans l’âtre. Les chandelles, qu’on ne mouchait plus,
avaient un pied de nez, et leurs mèches balançaient de larges
champignons noirs. Des stalactites de suif en coulaient le long des
chandeliers où elles se figeaient en se refroidissant. La fumée des
pipes, des haleines et des mets s’était condensée près du plafond en un
épais brouillard; le plancher, couvert de débris et de boue, aurait eu
besoin pour le nettoyer qu’on y fît passer un fleuve comme dans les
étables d’Augias. Les tables étaient jonchées de reliefs, de carcasses
et d’os jamboniques qu’on eût dit déchiquetés par les crocs de mâtins
charogneux. Çà et là quelque broc renversé pendant le tumulte d’une
querelle épanchait un reste de vin, dont les gouttes tombant dans la
mare rouge qu’elles avaient formée, semblaient les gouttes de sang d’une
tête coupée reçues dans un bassin; le bruit de leur chute, intermittent
et régulier, scandait comme le tictac d’une horloge le ronflement des
ivrognes.
Le petit More du Marché-Neuf frappa quatre heures. Le cabaretier qui
s’était assoupi, la tête appuyée sur ses bras en croix, s’éveilla,
promena un regard inquisitif autour de la salle, et voyant que la
consommation s’était ralentie, il appela ses garçons et leur dit: «Il se
fait tard; balayez-moi ces marauds et ces coquines avec les épluchures:
aussi bien ils ne boivent plus!» Les garçons brandirent leurs balais,
jetèrent trois ou quatre seaux d’eau, et en moins de cinq minutes, à
grand renfort de bourrades, le cabaret fut vidé dans la rue.
A cette heure, le cabaret présentait un aspect
lamentablement ridicule. (Page 324.)
XII.
LE RADIS COURONNÉ.
En quittant Mérindol, une incertitude travaillait Jacquemin Lampourde,
et lorsqu’il fut arrivé au bout du Pont-Neuf, il s’arrêta et demeura
quelque temps perplexe comme l’âne de Buridan entre ses deux mesures
d’avoine, ou, si cette comparaison ne vous plaît point, comme un fer
entre deux aimants d’égale force. D’une part le lansquenet exerçait sur
lui une attraction impérieuse avec son tintement lointain de pièces
d’or; de l’autre le cabaret se présentait orné de séductions non
moindres, faisant sonner son carillon de pots. Embarrassante
alternative! Bien que les théologiens fassent du libre arbitre la plus
belle prérogative de l’homme, Lampourde, maîtrisé par deux penchants
irrésistibles, car il était aussi joueur qu’ivrogne, et aussi ivrogne
que joueur, ne savait réellement à quoi se décider. Il fit trois pas
vers le tripot; mais les bouteilles pansues, couvertes de poussière,
drapées de toiles d’araignées, coiffées d’un rouge casque de cire,
apparurent à son imagination sous un rayon si vif, qu’il en fit trois
pas vers le cabaret. Alors le Jeu agita fantastiquement à ses oreilles
un cornet plein de dés plombés, et lui arrondit devant les yeux un
demi-cercle de cartes biseautées, diapré comme une queue de paon, vision
enchanteresse qui lui cloua les pieds au sol.
«Ah çà! est-ce que je vais rester là planté comme une idole, se dit à
lui-même le bretteur impatienté de ses propres tergiversations; je dois
avoir l’air d’un franc viédaze regardant voler des coquecigrues, avec ma
mine ahurie et quidditative. Pardieu! si je n’allais ni au cabaret ni au
tripot, et rendais visite à ma déesse, à mon Iris, à la nonpareille
beauté qui me retient en ses lacs? Mais peut-être, à cette heure,
sera-t-elle occupée à quelque bal ou festin nocturne, hors de son logis.
Et d’ailleurs la volupté amollit le courage, et les plus grands
capitaines se sont repentis de s’être trop adonnés aux femmes. Témoin
Hercule avec sa Déjanire, Samson avec sa Dalila, Marc-Antoine avec sa
Cléopâtre, sans compter les autres dont je ne me souviens pas, car on a
cueilli bien des fois les prunes depuis que j’ai fait mes classes. Donc,
renonçons à cette fantaisie lascive et vitupérable. Mais que faire
cependant entre ces deux charmants objets? Qui choisit l’un s’expose à
regretter l’autre.»
En minutant ce monologue, Jacquemin Lampourde, les mains plongées dans
ses poches, le menton appuyé sur sa fraise de manière à retrousser sa
barbiche, semblait pousser des racines entre les pavés et se pétrifier
en statue, comme cela arrive à plus d’un compagnon aux Métamorphoses
d’Ovide. Tout à coup il fit un soubresaut si brusque qu’un bourgeois
attardé qui passait par là s’en émut de peur et hâta le pas, croyant
qu’il allait l’assaillir et à tout le moins lui tirer la laine.
Lampourde n’avait aucune intention de détrousser ce nigaud, qu’en sa
rêverie distraite il ne voyait même point; mais une idée triomphante
venait de lui traverser la cervelle. Ses incertitudes étaient finies.
Il tira vivement un doublon de sa poche, le jeta en l’air après avoir
dit: «Pile pour le cabaret, face pour le tripot!»
La pièce pirouetta plusieurs fois, et, ramenée à terre par sa pesanteur,
retomba sur un pavé, faisant luire sa paillette d’or sous le rayon
d’argent qui s’échappait de la lune, en ce moment débarrassée de tout
nuage. Le bretteur s’agenouilla pour déchiffrer l’oracle rendu par le
hasard. La pièce avait répondu pile à la question posée. Bacchus
l’emportait sur la Fortune.
«C’est bien, je me griserai,» dit Lampourde en remettant le doublon,
dont il essuya la boue, en son escarcelle profonde comme l’abîme, étant
destinée à engloutir beaucoup de choses.
Et, faisant de grandes enjambées, il se dirigea vers le cabaret du
Radis couronné, sanctuaire habituel de ses libations au dieu de la
vigne. Le Radis couronné présentait à Lampourde cet avantage d’être
situé à l’angle du Marché-Neuf, à deux pas de son logis qu’il regagnait
en quelques zigzags lorsqu’il s’était mis du vin jusqu’au nœud de la
gorge, à partir de la semelle de ses bottes.
Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein
d’esprit;... (Page 308.)
C’était bien le plus abominable bouge qu’on pût imaginer. Des piliers
trapus, englués d’un rouge sanguinolent et vineux, supportaient l’énorme
poutre qui lui servait de frise et dont les rugosités affectaient de
certaines formes indiquant d’anciennes sculptures à demi effacées par le
temps. Avec beaucoup d’attention on parvenait à y démêler un enroulement
de ceps et de pampres, à travers lesquels gambadaient des singes tirant
des renards par la queue. Sur le claveau de la porte figurait un énorme
radis au naturel, feuillé de sinople et sommé d’une couronne d’or, le
tout fort terni, qui depuis des générations de buveurs servait
d’enseigne et de désignation au cabaret.
Les baies formées par l’espacement des piliers étaient closes, en ce
moment, de volets à lourdes ferrures capables de soutenir un siége, mais
non si hermétiquement joints qu’ils ne laissassent filtrer des raies de
lumière rougeâtre, et s’échapper une sourde rumeur de chansons et de
querelles; ces lueurs, s’allongeant sur le pavé miroité de boue,
produisaient un effet étrange dont Lampourde ne sentit pas le côté
pittoresque, mais qui lui indiqua qu’il y avait encore nombreuse
compagnie au Radis couronné.
Heurtant la porte avec le pommeau de son épée, le bretteur, par le
rhythme des coups qu’il frappa, se fit reconnaître pour un habitué de la
maison, et l’huis s’entre-bâilla afin de lui livrer passage.
La salle où se tenaient les buveurs avait assez l’air d’une caverne.
Elle était basse, et la maîtresse poutre qui traversait le plafond,
ayant fait ventre sous le tassement des étages supérieurs, semblait près
de rompre, encore qu’elle fût solide à porter un beffroi, pareille en
cela à la tour de Pise ou des Asinelli de Bologne qui penche toujours et
ne tombe jamais. Les fumées des pipes et des chandelles avaient rendu le
plafond aussi noir que l’intérieur des cheminées où l’on prépare les
harengs saurs, les boutargues et les jambons. Anciennement les murs
avaient été peints d’une couleur rouge, encadrée de sarments et
brindilles de vigne, par la brosse de quelque décorateur italien venu en
France à la suite de Catherine de Médicis. La peinture s’était conservée
dans le haut de la salle, quoique bien assombrie et ressemblant plus à
des plaques de sang figé qu’à cette réjouissante teinte écarlate dont
elle devait briller en sa fleur de nouveauté. L’humidité, le frottement
des dos, la crasse des têtes qui s’y appuyaient, en avaient gâté et
détruit tout le bas, où le plâtre apparaissait sale, éraillé et nu.
Jadis le cabaret avait été mieux hanté; mais peu à peu, aux courtisans
et aux capitaines, les mœurs devenant plus délicates, s’étaient
substitués des brelandiers, des aigrefins, des coupe-bourses et des
coupe-jarrets, toute une clientèle de truands hasardeux qui avaient
donné leur empreinte horrible au bouge, et fait de la gaie taverne un
repaire sinistre. Un escalier de bois conduisant à une galerie où
s’ouvraient les portes de réduits si bas, qu’on n’y pénétrait qu’en
rentrant les cornes et la tête comme un limaçon, occupait la paroi qui
faisait face à l’entrée. Sous la cage de l’escalier, à l’ombre de la
soupente, quelques futailles, les unes pleines, les autres en vidange,
étaient disposées dans une symétrie plus agréable aux ivrognes que toute
autre sorte d’ornement. Dans la cheminée à grande hotte, flambaient des
fagots de bourrée dont les bouts brûlaient jusque sur le plancher, qui,
n’étant fait que d’un carrelage de vieilles briques, ne courait pas
risque d’incendie. Ce feu illuminait de ses reflets l’étain d’un
comptoir placé vis-à-vis et où trônait le cabaretier, derrière un
rempart de pots, de pintes, de bouteilles et de brocs. Sa vive lueur,
éteignant les auréoles jaunes des chandelles qui grésillaient dans la
fumée, faisait danser le long des murailles les ombres des buveurs
dessinées en caricatures, avec des nez extravagants, des mentons de
galoche, des toupets de Riquet à la houppe et des déformations aussi
bizarres que celles des Songes drolatiques de maître Alcofribas
Nasier. Ce sabbat de découpures noires, s’agitant et fourmillant
derrière les figures réelles, semblait s’en moquer et en faire
spirituellement la parodie. Les habitués du bouge, assis sur des bancs,
s’accoudaient sur des tables dont le bois tailladé d’estafilades,
chamarré de noms gravés au couteau, tatoué de brûlures, était gras de
sauces et de vins répandus; mais les manches qui l’essuyaient ne
pouvaient pour la plupart être salies, quelques-unes mêmes étant percées
au coude n’y compromettaient que la chair du bras qu’elles étaient
censées revêtir. Éveillées au tintamarre du cabaret, deux ou trois
poules, Lazares emplumés, qui à cette heure eussent dû être juchées sur
leur perchoir, s’étaient glissées dans la salle par une porte
communiquant avec la cour, et picoraient sous les pieds et entre les
jambes des buveurs les miettes tombées du festin.
Quand Jacquemin Lampourde entra au Radis couronné, le plus triomphant
vacarme régnait dans l’établissement. Des gaillards à mine truculente,
tendant leurs pots vides, frappaient sur les tables des coups de poing à
tuer des bœufs et qui faisaient trembler les suifs emmanchés dans des
martinets de fer. D’autres criaient «tope et masse» en répondant à des
rasades. Ceux-ci accompagnaient une chanson bachique, hurlée en chœur
avec des voix aussi lamentablement fausses que celles de chiens hurlant
à la lune, d’un cliquetis de couteau sur les côtes de leurs verres et
d’un remuement d’assiettes tournées en meule. Ceux-là inquiétaient la
pudeur des Maritornes, qui, les bras élevés au-dessus de la foule,
portaient des plats de victuailles fumantes et ne pouvaient se défendre
contre leurs galantes entreprises, tenant plus à conserver leur plat que
leur vertu. Quelques-uns pétunaient dans de longues pipes de Hollande et
s’amusaient à souffler de la fumée par les naseaux.
Il n’y avait pas que des hommes dans cette cohue, le beau sexe y était
représenté par quelques échantillons assez laids; car le vice se permet
parfois de n’avoir pas le nez mieux fait que la vertu. Ces Philis, dont
le premier venu, moyennant la pièce ronde, pouvait être le Tircis ou le
Tityre, se promenaient par couples, s’arrêtant aux tables, et buvaient
comme colombes familières en la coupe de chacun. Ces copieuses lampées,
jointes à la chaleur du lieu, faisaient leurs joues cramoisies sous le
rouge de brique dont elles étaient enluminées, en sorte qu’elles
semblaient des idoles peintes à deux couches. Des cheveux faux ou vrais,
tournés en accroche-cœurs, étaient plaqués sur leurs fronts luisants de
céruse ou, calamistrés au fer, allongeaient leurs spirales jusque sur
des poitrines largement découvertes et passées au badigeon, non sans
quelque petite veine d’azur dessinée en leurs blancheurs postiches.
Leurs ajustements affectaient une braverie mignarde et galante. Ce
n’était que rubans, plumes, broderies, galons, ferrets, aiguillettes,
couleurs vives; mais il était aisé de voir que ce luxe, fait pour la
montre, n’avait rien de réel et sentait la friperie: les perles
n’étaient que verre soufflé, les bijoux d’or que cuivre, les robes de
soie que vieilles jupes retournées et reteintes; mais ces élégances de
mauvais aloi suffisaient à éblouir les yeux avinés des compagnons réunis
en ce bouge. Quant à l’odeur, si ces dames ne flairaient pas la rose,
elles sentaient le musc comme un terrier de putois, seule odeur assez
forte pour dominer les infectes exhalaisons du taudis, et qu’on trouvait
par comparaison plus suave que baume, ambroisie et benjoin. Quelquefois
un plumet échauffé de luxure et de boisson faisait asseoir sur son genou
une de ces beautés peu farouches, et lui chuchotait à l’oreille, dans un
gros baiser, des propositions anacréontiques reçues avec des rires
affectés et un «non» qui voulait dire «oui;» puis, au long de
l’escalier, on voyait des groupes qui montaient, l’homme le bras sur la
taille de la femme, la femme se retenant à la rampe et faisant de
petites façons enfantines, car même en la débauche la plus abandonnée il
faut encore quelques semblants de pudeur. D’autres redescendaient la
mine confuse, tandis que leur Amaryllis de rencontre faisait bouffer sa
jupe de l’air le plus détaché du monde.
Lampourde, habitué de longue main à ces mœurs qui, d’ailleurs, lui
paraissaient naturelles, ne prêtait aucune attention au tableau dont
nous venons de tirer un crayon rapide. Assis devant une table, le dos
appuyé au mur, il regardait d’un œil plein de tendresse et de
concupiscence une bouteille de vin des Canaries qu’une servante venait
d’apporter, une bouteille antique et recommandable, de derrière les
fagots et du tas réservé aux goinfres et biberons émérites. Quoique le
bretteur fût seul, deux verres avaient été placés sur la table, car on
savait son horreur pour l’ingurgitation solitaire des liquides, et d’un
moment à l’autre un compagnon de beuverie pouvait lui survenir. En
attendant ce convive fortuit, Lampourde élevait lentement, à la hauteur
de sa visée, le verre effilé de patte et tourné en clochette de liseron
où brillait, pailletée d’un point lumineux, la blonde et généreuse
liqueur. Puis, ayant satisfait le sens de la vue en admirant cette
chaude couleur de topaze brûlée, il passait au sens de l’odorat, et,
remuant le vin par une secousse ménagée qui lui imprimait une sorte de
rotation, il en humait l’arome à narines aussi béantes que les fosses
d’un dauphin héraldique. Restait le sens du goût. Les papilles du
palais, convenablement excitées, s’imprégnaient d’une gorgée de ce
nectar; la langue la promenait autour des badigoinces et l’envoyait
enfin au gosier avec un clappement approbatif. Ainsi maître Jacquemin
Lampourde, au moyen d’un seul verre, flattait-il trois des cinq sens que
l’homme possède, ce qui était le fait d’un épicurien consommé tirant des
choses jusqu’au dernier suc et quintessence de plaisir qu’elles
contiennent. Encore prétendait-il bien que le tact et l’ouïe pouvaient y
avoir leur part de jouissance: le tact, par le poli, la netteté et la
forme du cristal; l’ouïe, par la musique, vibration et parfait accord
qu’il rend lorsqu’on le choque avec le dos d’une lame ou qu’on promène
circulairement ses doigts mouillés sur le bord du verre. Mais ce sont là
paradoxes, billevesées et fantaisies d’un raffinement trop subtil, ne
prouvant rien pour vouloir trop prouver, sinon le vicieux raffinement de
ce maraud.
Notre bretteur était là depuis quelques minutes quand la porte du
cabaret s’entr’ouvrit; un quidam, vêtu de noir de la tête aux pieds,
n’ayant de blanc que son rabat et un flot de linge qui lui bouffait au
ventre, entre sa veste et son haut-de-chausses, fit son apparition dans
l’établissement. Quelques broderies de jayet, à moitié défilées, avaient
la velléité, non suivie d’effet, d’agrémenter le délabrement de son
costume, dont la coupe cependant trahissait un reste d’ancienne
élégance.
Ce personnage offrait la particularité d’avoir la face d’une blancheur
blafarde comme si elle avait été saupoudrée de farine, et le nez aussi
rouge qu’un charbon ardent. De petites fibrilles violettes le veinaient
et témoignaient d’un culte assidu pour la Dive Bouteille. Le calcul de
ce qu’il avait fallu de tonneaux de vin et de fiasques d’eau-de-vie
avant de l’amener à cette intensité d’érubescence effrayait
l’imagination. Ce masque bizarre ressemblait à un fromage où l’on aurait
planté une guigne. Pour achever la portraiture, il eût suffi de deux
pépins de pomme à la place des yeux et d’une mince estafilade
représentant la bouche fendue en tirelire. Tel était Malartic, l’ami de
cœur, le Pylade, l’Euryale, le fidus Achates de Jacquemin Lampourde;
il n’était pas beau, certes, mais les qualités morales rachetaient bien
chez lui ces petits désagréments physiques. Après Jacquemin, à l’endroit
duquel il professait la plus profonde admiration, c’était la meilleure
lame de Paris. Au jeu, il retournait le roi avec un bonheur que personne
ne se permettait de trouver insolent; il buvait toujours sans paraître
jamais gris, et quoiqu’on ne lui connût point de tailleur, il était
mieux fourni de manteaux que le courtisan le mieux accommodé. Du reste,
homme délicat à sa manière, ayant toutes les probités de la caverne,
capable de se faire tuer pour soutenir un camarade et d’endurer, sans
desserrer les dents, estrapade, brodequins, chevalet, même la question
de l’eau, la plus tortionnaire pour un biberon de son calibre, plutôt
que de compromettre sa bande par un mot indiscret. Un fort charmant
sujet en son genre! aussi jouissait-il de l’estime générale dans le
monde où s’exerçait son industrie.
Malartic alla droit à la table de Lampourde, prit un escabeau, s’assit
en face de son ami, empoigna silencieusement le verre plein qui semblait
l’attendre et le vida d’un trait. Son système différait de celui de
Jacquemin, mais n’en était pas moins efficace, comme le prouvait la
pourpre cardinalesque de son nez. Au bout de la séance, les deux amis
comptaient le même nombre de marques à la craie sur l’ardoise de
l’hôtelier, et le bon père Bacchus, à cheval sur la barrique, leur
souriait sans préférence comme à deux dévots de culte divers, mais
d’égale ferveur. L’un dépêchait sa messe, l’autre la faisait durer; mais
toujours la messe était dite.
Lampourde, qui connaissait les mœurs du compagnon, lui remplit plusieurs
fois son verre jusqu’au bord. Ce manège nécessita l’apparition d’une
seconde bouteille, laquelle se trouva comme la première bientôt mise à
sec; celle-là fut suivie d’une troisième qui tint plus longtemps et fit
plus de façons pour se rendre. Après quoi, pour reprendre haleine, les
deux bretteurs demandèrent des pipes et se mirent à envoyer au plafond,
à travers le brouillard condensé au-dessus de leurs têtes, de longs
tire-bouchons de fumée pareils à ceux que les enfants mettent aux
cheminées des maisons qu’ils griffonnent sur leurs livres et leurs
cahiers d’étude. Après un certain nombre de bouffées aspirées et
rendues, ils disparurent à l’instar des dieux d’Homère et de Virgile,
dans un nuage où le nez de Malartic flamboyait seul comme un rouge
météore.
Enveloppés de cette brume, les deux compagnons isolés des autres buveurs
commencèrent une conversation qu’il eût été dangereux que le Chevalier
du Guet entendît; heureusement le Radis couronné était un lieu sûr,
aucune mouche n’eût osé s’y risquer, et la trappe de la cave se fût
ouverte sous les pieds de l’exempt assez audacieux pour pénétrer dans ce
repaire. Il n’en serait sorti que haché menu comme chair à pâté.
«Comment vont les affaires? disait Lampourde à Malartic avec le ton d’un
marchand qui se renseigne sur le cours des denrées; nous sommes dans
une morte-saison. Le roi habite Saint-Germain où les courtisans le
suivent. Cela fait du tort au commerce; il n’y a plus à Paris que des
bourgeois et des gens de peu ou de rien.
—Ne m’en parle pas! répondit Malartic, c’est une indignité. L’autre
soir j’arrête sur le Pont-Neuf un gaillard d’assez bonne apparence, je
lui demande la bourse ou la vie; il me jette sa bourse, il n’y avait que
trois ou quatre pièces de six blancs, et le manteau qu’il me laissa
n’était que de serge avec un galon d’or faux. Au lieu d’être le voleur
j’étais le volé. Au tripot, on ne rencontre plus que des laquais, des
clercs de procureurs ou des enfants précoces qui ont pris dans le tiroir
paternel quelques pistoles pour venir tenter la fortune. En deux coups
de cartes et trois coups de dés on en a vu la fin. Il est outrageux de
déployer ses talents pour un si mince résultat! Les Lucindes, les
Dorimènes, les Cidalises, ordinairement si pitoyables aux braves, se
refusent à payer les billets et les notes, encore que nous les rossions
d’importance, sous prétexte que la cour n’étant plus ici, elles ne
reçoivent ni régals ni cadeaux, et sont obligées pour vivre de mettre
leurs nippes en gage. Sans un vieux cornard jaloux qui m’emploie à
bâtonner les amants de sa femme, je n’aurais pas gagné ce mois-ci de
quoi boire de l’eau, nécessité à laquelle nul dénûment ne me forcera, la
mort perpendiculaire me semblant cent fois plus douce. On ne m’a pas
commandé le moindre guet-apens, le plus léger rapt, le plus petit
assassinat. En quel temps vivons-nous, mon Dieu! Les haines mollissent,
les rancunes s’en vont à vau-l’eau, le sentiment de la vengeance se
perd; on oublie les insultes comme les bienfaits; le siècle embourgeoisé
s’énerve et les mœurs deviennent d’une fadeur qui me dégoûte.
—Le bon temps est passé, répliqua Jacquemin Lampourde; autrefois un
grand aurait pris nos courages à son service. Nous l’aurions aidé en ses
expéditions et besognes secrètes, maintenant il faut travailler pour le
public. Cependant il y a encore quelques bonnes aubaines.»
Et en disant ces mots il agitait des pièces d’or dans sa poche. Cette
sonnerie mélodieuse fit petiller étrangement l’œil de Malartic; mais
bientôt son regard reprit son expression placide, l’argent d’un camarade
étant chose sacrée; il se contenta de pousser un soupir qui pouvait se
traduire par ces mots: «Tu es bien heureux, toi!»
«Je pense d’ici à peu, continua Lampourde, pouvoir te procurer du
travail, car tu n’es pas paresseux à la besogne, et tu as bientôt fait
de retrousser ta manche lorsqu’il s’agit de détacher une estocade ou de
tirer un coup de pistolet. Homme d’ordre, tu exécutes les commandes
qu’on te fait dans le délai voulu, et tu prends sur toi les risques de
police. Je m’étonne que la Fortune ne soit point descendue de sa boule
de verre devant ta porte; il est vrai que cette guenippe, avec le
mauvais goût ordinaire aux femmes, comble de ses faveurs un tas de
freluquets et de béjaunes au détriment des gens de mérite. En attendant
que la drôlesse ait un caprice pour toi, passons le temps à boire,
papaliter, jusqu’à ce que le liége de nos semelles se gonfle.»
Cette résolution philosophique était trop incontestablement sage pour
que le compagnon de Jacquemin y fît la moindre objection. Les deux
bretteurs bourrèrent leurs pipes et remplirent leurs verres, s’accoudant
à la table comme des gens qui s’établissent dans leur bien-être et ne
veulent point qu’on les dérange de leur quiétude.
Ils en furent pourtant dérangés. Dans l’angle de la salle, une rumeur de
voix s’élevait d’un groupe qui entourait deux hommes posant entre eux
les conditions d’un pari à la suite de l’impossibilité chez l’un de
croire à un fait avancé par l’autre, à moins de le voir de ses propres
yeux.
Le groupe s’entr’ouvrit. Malartic et Lampourde, dont l’attention était
éveillée, aperçurent un homme de moyenne taille, mais singulièrement
alerte et vigoureux, hâlé de visage comme un More d’Espagne, les cheveux
noués d’un mouchoir, vêtu d’un caban de couleur marron qui en
s’entr’ouvrant permettait de voir un justaucorps de buffle et des
chausses brunes ornées sur la couture d’un rang de boutons de cuivre en
forme de grelots. Une large ceinture de laine rouge lui sanglait les
reins, et il en avait tiré une navaja valencienne qui, ouverte,
atteignait la longueur d’un sabre. Il en serra le cercle, en essaya la
pointe avec le bout du doigt et parut satisfait de son examen, car il
dit à son adversaire: «Je suis prêt,» puis, avec un accent guttural, il
siffla un nom bizarre que n’avaient jamais entendu les buveurs du Radis
couronné, mais qui a déjà figuré plus d’une fois dans ces pages:
«Chiquita! Chiquita!»
A la seconde appellation, une fillette maigre et hâve, endormie
La petite, accoutumée à ces exercices, ne témoignait ni
frayeur, ni surprise... (Page 319.)
dans un coin sombre, se débarrassa de la cape dont elle s’était
soigneusement entortillée et qui la faisait ressembler à un paquet de
chiffons, s’avança vers Agostin, car c’était lui, et fixant sur le
bandit ses grands yeux étincelants, avivés encore par une auréole de
bistre, elle lui dit d’une voix grave et profonde qui contrastait avec
son apparence chétive:
«Maître, que veux-tu de moi? je suis prête à t’obéir ici comme sur la
lande, car tu es brave et ta navaja compte bien des raies rouges.»
Chiquita dit ces mots en langue eskuara ou patois basque, aussi
inintelligible pour des Français que du haut allemand, de l’hébreu ou du
chinois.
Agostin prit Chiquita par la main et la plaça debout contre la porte en
lui recommandant de se tenir immobile. La petite, accoutumée à ces
exercices, ne témoignait ni frayeur ni surprise; elle restait là, les
bras ballants, regardant devant elle avec une sérénité parfaite, tandis
qu’Agostin placé à l’autre bout de la salle, un pied avancé, l’autre en
retraite, balançait le long couteau dont le manche était appuyé sur son
avant-bras.
Une double haie de curieux formait une sorte d’allée d’Agostin à
Chiquita, et ceux des truands qui avaient la barrique proéminente, la
rentraient en retenant leur respiration, de peur qu’elle ne dépassât la
ligne. Les nez en flûtes d’alambic se reculaient prudemment pour n’être
pas tranchés au vol.
Enfin le bras d’Agostin se détendit comme un ressort, un éclair brilla
et l’arme formidable alla se planter dans la porte juste au-dessus de la
tête de Chiquita, sans lui couper un cheveu, mais avec une précision
telle qu’il semblait qu’on eût voulu prendre la mesure de sa taille.
Quand la navaja passa en sifflant, les spectateurs n’avaient pu
s’empêcher de baisser les yeux; mais l’épaisse frange de cils de la
jeune fille n’avait pas même palpité. L’adresse du bandit excita une
rumeur admirative parmi ce public difficile. L’adversaire même qui avait
douté que ce coup fût possible battit des mains plein d’enthousiasme.
Agostin détacha le couteau qui vibrait encore, retourna à son poste, et
cette fois fit passer la lame entre le bras et le corps de Chiquita
impassible. Si la pointe eût dévié de trois ou quatre lignes, elle
arrivait en plein cœur. Bien que la galerie criât que c’était assez,
Agostin recommença l’expérience de l’autre côté du buste pour montrer
que son adresse ne devait rien au hasard.
Chiquita, enorgueillie par ces applaudissements qui s’adressaient autant
à son courage qu’à la dextérité d’Agostin, promenait autour d’elle un
regard de triomphe; ses narines gonflées aspiraient l’air avec force, et
dans sa bouche entr’ouverte, ses dents pures comme celles d’un animal
sauvage brillaient d’une blancheur féroce. L’éclat de sa denture, les
paillettes phosphoriques de ses prunelles, mettaient à son visage
sombre, tanné par le grand air, trois points lumineux qui l’éclairaient.
Ses cheveux incultes se tordaient autour de son front et de ses joues en
longs serpents noirs, mal retenus par un ruban incarnadin que
débordaient et cachaient çà et là les boucles rebelles. A son col, plus
fauve que du cuir de Cordoue, luisaient comme des gouttes laiteuses les
perles du collier qu’elle tenait d’Isabelle. Quant à son costume, il
était changé sinon amélioré. Chiquita ne portait plus la jupe jaune
serin brodée d’un perroquet, qui lui eût donné à Paris l’aspect par trop
étrange et remarquable. Elle avait une courte robe bleu sombre, à petits
plis froncés sur les hanches, et une sorte de veste ou brassière en
bouracan noir que fermaient, à la naissance de la poitrine, deux ou
trois boutons de corne. Ses pieds, habitués à fouler la bruyère fleurie
et parfumée, étaient chaussés de souliers beaucoup trop grands pour
elle, car le savetier n’en avait pu trouver d’assez petits en son
échoppe. Ce luxe paraissait la gêner; mais il avait bien fallu faire
cette concession aux froides boues parisiennes. Elle était tout aussi
farouche qu’à l’auberge du Soleil bleu, cependant on voyait qu’un plus
grand nombre d’idées passaient à travers sa sauvagerie, et, dans
l’enfant, déjà pointait quelque nuance de la jeune fille. Elle avait vu
bien des choses depuis son départ de la lande, et de ces spectacles son
imagination naïve gardait comme un éblouissement.
Elle regagna le coin qu’elle occupait et, s’enveloppant de sa mante,
reprit son sommeil interrompu. L’homme qui avait perdu le pari paya les
cinq pistoles, montant de l’enjeu, au compagnon de Chiquita. Celui-ci
fit glisser les pièces dans sa ceinture et se rassit à sa table devant
le broc à demi vidé qu’il acheva lentement, car n’ayant pas de logis
déterminé, il préférait rester au cabaret à grelotter sous quelque
arche de pont ou quelque porche de couvent en attendant le jour, si long
à paraître en cette saison. Ce cas était celui de plusieurs autres
pauvres diables qui ronflaient à poings fermés, les uns sur les bancs,
les autres dessous, roulés dans leurs capes pour toute couverture.
C’était un spectacle drolatique que celui de toutes ces bottes qui
s’allongeaient sur le parquet comme des pieds de corps morts après la
bataille. Bataille, en effet, où les navrés de Bacchus gagnaient en
chancelant quelque angle obscur, et la tête appuyée à la muraille,
écorchaient piteusement le renard, moqués de leurs compagnons plus
robustes d’estomac, et versaient du vin au lieu de sang.
«Par la Sainsanbreguoy, dit Lampourde à Malartic, voilà un drôle qui
n’est pas manchot, et que je note pour le retrouver au besoin en des
expéditions difficiles. Ce coup de couteau à distance vaut mieux pour
les sujets d’approche farouche qu’une pistolade qui fait du feu, de la
fumée et du bruit et semble appeler les sergents à l’aide.
—Oui, répondit Malartic, c’est un joli travail et proprement exécuté;
mais si l’on manque son coup, on est désarmé et l’on reste quinaud. Pour
moi, ce qui me charme en cet exercice et montre d’adresse périlleuse,
c’est la bravoure de la jeune fille. Cette mauviette! cela n’a pas deux
onces de chair sur les os et cela loge dans l’étroite cage de sa maigre
poitrine un vrai cœur de lion ou de héros antique. Elle me plaît
d’ailleurs avec ses grands yeux charbonnés et fiévreux et sa mine
tranquillement hagarde. Au milieu de ces outardes, tadornes, oies et
autres oiseaux de basse-cour, elle a l’air d’un jeune faucon dans un
poulailler. Je me connais en femmes, et je puis juger la fleur d’après
le bourgeon. La Chiquita, comme l’appelle ce maraud basané, sera dans
deux ou trois ans d’ici un morceau de roi...
—Ou de voleur, continua philosophiquement Jacquemin Lampourde. A moins
que le sort ne concilie ces deux extrêmes en faisant de cette morena,
comme disent les Espagnols, la maîtresse d’un filou et d’un prince. Cela
s’est vu et ce n’est pas toujours le prince qu’on aime le plus, tant ces
drôlesses ont la fantaisie coquine et déréglée. Mais laissons là ces
discours superflus et venons aux choses sérieuses. J’aurais besoin
peut-être, d’ici à peu, de quelques braves à tout poil pour une
expédition qu’on me propose, non tant lointaine que celle des Argonautes
au pourchas de la toison d’or.
—Belle toison! fit Malartic le nez dans son verre dont le vin semblait
grésiller et bouillir au contact de ce charbon ardent.
—Expédition assez compliquée et dangereuse, poursuivit le bretteur; je
suis chargé de supprimer un certain capitaine Fracasse, baladin de son
métier, qui gêne à ce qu’il paraît les amours d’un fort grand seigneur.
Pour ce travail, j’y suffirai bien tout seul; mais il s’agit aussi
d’organiser le rapt de la donzelle aimée à la fois du grand et de
l’histrion, et qui sera disputée aux ravisseurs par sa compagnie;
dressons une liste d’amis solides et sans scrupules. Que te semble de
Piquenterre?
—Excellent! répondit Malartic, mais il n’y faut pas compter. Il
brandille à Montfaucon, au bout d’une chaîne de fer, en attendant que sa
carcasse déchiquetée des oiseaux tombe en la fosse du gibet, sur les
ossements des camarades qui l’ont précédé.
—C’est donc cela, dit Lampourde avec le plus beau sang-froid du monde,
qu’on ne le voyait pas depuis quelque temps. Ce que c’est que la vie! Un
soir, vous faites tranquillement carousse avec un ami dans un cabaret
d’honneur; puis vous allez chacun de votre côté à vos petites affaires.
Huit jours après quand vous demandez «que devient un tel?» on vous
répond: «Il est pendu.»
—Hélas! c’est comme cela, soupira l’ami de Lampourde en prenant une
pose tragiquement élégiaque ou élégiaquement tragique; ainsi que le dit
le sieur de Malherbe en sa consolation à Duperrier:
Il était de ce monde où les meilleures choses
Ont le pire destin.
—Ne nous abandonnons pas à des pleurnichements féminins, dit le
bretteur. Montrons un mâle et stoïque courage et continuons à marcher
dans la vie, le chapeau enfoncé jusqu’au sourcil et le poing sur le
rognon, défiant la potence qui, après tout, fors l’honneur, n’est pas
beaucoup plus redoutable que le feu des canons, pierriers, coulevrines
et bombardes qu’affrontent les soldats et capitaines, sans compter les
mousquetades et l’arme blanche. A défaut de Piquenterre, qui doit être
en la gloire près du bon larron, prenons Cornebœuf. C’est un gaillard
râblé et trapu, bon pour les grosses besognes.
—Cornebœuf, répondit Malartic, est présentement en voyage le long des
côtes barbaresques sous le commandement de Cadet la Perle. Le roi le
tient en estime si particulière qu’il l’a fait blasonner d’une fleur de
lis à l’épaule pour le retrouver partout au cas qu’il se perdît. Mais,
par exemple, Piedgris, Tordgueule, La Râpée et Bringuenarilles sont
libres et «a la disposicion de usted.»
—Ces noms me suffisent; ils appartiennent à des braves et tu
m’aboucheras avec eux lorsqu’il en sera temps. Sur ce, achevons cette
quarte bouteille et tirons nos grègues d’ici. Le lieu commence à devenir
plus méphitique que le lac Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne
peuvent voler sans tomber morts pour la malignité des exhalaisons. Cela
sent le gousset, l’écafignon, le faguenas et le cambouis. L’air frais de
la nuit nous fera du bien. A propos, où couches-tu ce soir?
—Je n’ai point envoyé en avant mon fourrier préparer mes logis,
répondit Malartic, et ma tente n’est dressée nulle part; je pourrais
frapper à l’hôtel de la Limace, mais j’y ai un mémoire long comme mon
épée, et rien n’est plus désagréable à voir au réveil que la mine
renfrognée d’un vieil hôte qui se refuse avec grognement à la moindre
dépense nouvelle et réclame son dû, agitant une poignée de notes
au-dessus de sa tête comme le sieur Jupin son foudre. L’apparition
subite d’un exempt me serait moins maussade.
—Pur effet nerveux, faiblesse compréhensible, car chaque grand homme a
la sienne, fit sentencieusement Lampourde; mais puisqu’il te répugne de
te présenter à la Limace, et que l’hôtel de la Belle-Étoile est un peu
trop réfrigérant par l’hiver qui court, je t’offre l’hospitalité antique
de mon taudis aérien et pour couche la moitié de mon tréteau.
—J’accepte, répondit Malartic, avec une reconnaissance bien sentie. O
trois et quatre fois heureux le mortel qui a des lares et des pénates et
peut faire asseoir à son foyer l’ami de son cœur!»
Jacquemin Lampourde avait accompli la promesse qu’il s’était faite après
la réponse de l’oracle en faveur du cabaret. Il était saoul comme grive
en vendange; mais personne n’était maître de sa boisson comme Lampourde.
Il gouvernait le vin et le vin ne le gouvernait pas. Pourtant quand il
se leva, il lui sembla que ses jambes pesaient comme saumons de plomb et
s’enfonçaient dans le plancher. D’un vigoureux coup de jarret il détacha
ses pieds alourdis et marcha résolument vers la porte, la tête haute et
tout d’une pièce. Malartic le suivit d’un pas assez ferme, car rien ne
pouvait ajouter à son ivresse. Plongez en la mer une éponge saturée
d’eau, elle n’en boira pas une goutte de plus. Tel était Malartic, à
cette différence près, que chez lui le liquide n’était pas eau, mais
bien pur jus de sarment. La sortie des deux camarades s’effectua donc
sans encombre, et ils parvinrent à se hisser, quoiqu’ils ne fussent pas
des anges, par l’échelle de Jacob montant de la rue au grenier de
Lampourde.
A cette heure, le cabaret présentait un aspect lamentablement ridicule.
Le feu s’éteignait dans l’âtre. Les chandelles, qu’on ne mouchait plus,
avaient un pied de nez, et leurs mèches balançaient de larges
champignons noirs. Des stalactites de suif en coulaient le long des
chandeliers où elles se figeaient en se refroidissant. La fumée des
pipes, des haleines et des mets s’était condensée près du plafond en un
épais brouillard; le plancher, couvert de débris et de boue, aurait eu
besoin pour le nettoyer qu’on y fît passer un fleuve comme dans les
étables d’Augias. Les tables étaient jonchées de reliefs, de carcasses
et d’os jamboniques qu’on eût dit déchiquetés par les crocs de mâtins
charogneux. Çà et là quelque broc renversé pendant le tumulte d’une
querelle épanchait un reste de vin, dont les gouttes tombant dans la
mare rouge qu’elles avaient formée, semblaient les gouttes de sang d’une
tête coupée reçues dans un bassin; le bruit de leur chute, intermittent
et régulier, scandait comme le tictac d’une horloge le ronflement des
ivrognes.
Le petit More du Marché-Neuf frappa quatre heures. Le cabaretier qui
s’était assoupi, la tête appuyée sur ses bras en croix, s’éveilla,
promena un regard inquisitif autour de la salle, et voyant que la
consommation s’était ralentie, il appela ses garçons et leur dit: «Il se
fait tard; balayez-moi ces marauds et ces coquines avec les épluchures:
aussi bien ils ne boivent plus!» Les garçons brandirent leurs balais,
jetèrent trois ou quatre seaux d’eau, et en moins de cinq minutes, à
grand renfort de bourrades, le cabaret fut vidé dans la rue.
A cette heure, le cabaret présentait un aspect
lamentablement ridicule. (Page 324.)