XI.
LE PONT-NEUF.
Il serait long et fastidieux de suivre étape par étape le chariot
comique jusqu’à Paris, la grand’ville; il n’arriva point pendant la
route d’aventure qui mérite d’être racontée. Nos comédiens avaient la
bourse bien garnie et marchaient rondement, pouvant louer des chevaux et
faire de bonnes traites. A Tours et à Orléans la troupe s’arrêta pour
donner quelques représentations dont la recette satisfit Hérode plus
sensible en sa qualité de directeur et de caissier au succès monnayé
qu’à tout autre. Blazius commençait à se rassurer et à rire des terreurs
que lui avait inspirées le caractère vindicatif de Vallombreuse.
Cependant Isabelle tremblait encore à cette idée d’enlèvement qui
n’avait pas réussi, et plus d’une fois en songe, quoique dans les
auberges elle fît chambre commune avec Zerbine, elle crut revoir la tête
hagarde et sauvage de Chiquita sortir d’une lucarne à fond noir en
montrant toutes ses dents blanches. Effrayée par cette vision, elle se
réveillait poussant des cris, et sa compagne avait de la peine à la
calmer. Sans témoigner autrement d’inquiétude, Sigognac couchait dans la
chambre la plus voisine, l’épée sous le chevet et tout habillé en cas
d’algarade nocturne. Le jour, il cheminait le plus souvent à pied, au
devant du chariot, en éclaireur, surtout lorsque près de la route
quelques buissons, taillis, pans de murs ou chaumines ruinées, pouvaient
servir de retraite à une embuscade. S’il voyait un groupe de voyageurs à
mine suspecte, il se repliait vers la charrette où le Tyran, Scapin,
Blazius et Léandre représentaient une respectable garnison, encore que
de ces deux derniers l’un fût vieil et l’autre craintif comme un lièvre.
D’autres fois, en bon général d’armée qui sait prévenir les feintes de
l’ennemi, il se tenait à l’arrière-garde, car le péril pouvait aussi
bien venir de ce côté. Mais ces précautions furent inutiles et
surérogatoires. Aucune attaque ne vint surprendre la troupe, soit que le
duc n’eût point eu le temps de la combiner, soit qu’il eût renoncé à
cette fantaisie, ou bien encore que la douleur de sa blessure lui retînt
le courage.
Quoiqu’on fût en hiver, la saison n’était pas trop rigoureuse. Bien
nourris, et s’étant précautionnés à la friperie de vêtements chauds et
plus épais que la serge des manteaux de théâtre, les comédiens ne
souffraient pas du froid, et la bise n’avait d’autre inconvénient que de
faire monter aux joues des jeunes actrices un incarnat un peu plus vif
que de coutume et qui parfois même s’étendait jusque sur leur nez
délicat. Ces roses d’hiver, quoique un peu déplacées, ne leur allaient
point mal, car tout sied à de jolies femmes. Quant à dame Léonarde, son
teint de duègne usé par quarante ans de fard était inaltérable. La bise
et l’aquilon n’y faisaient que blanchir.
Enfin l’on arriva vers quatre heures du soir, tout près de la grande
ville, du côté de la Bièvre dont on passa le ponceau, en longeant la
Seine, ce fleuve illustre entre tous, dont les flots ont l’honneur de
baigner le palais de nos rois et tant d’autres édifices renommés par le
monde. Les fumées que dégorgeaient les cheminées des maisons formaient
au bas du ciel un grand banc de brume rousse à demi transparent,
derrière lequel le soleil descendait tout rouge et dépouillé de ses
rais. Sur ce fond de lumière sourde se dessinait en gris violâtre le
contour des bâtiments privés, religieux et publics, que la perspective
permettait d’embrasser de cet endroit. On apercevait de l’autre côté du
fleuve, au delà de l’île Louviers, le bastion de l’Arsenal, les
Célestins, et plus en face de soi la pointe de l’île Notre-Dame. La
porte Saint-Bernard franchie, le spectacle devint magnifique. Notre-Dame
apparaissait en plein, se montrant par le chevet avec ses arcs-boutants
semblables à des côtes de poissons gigantesques, ses deux tours carrées
et sa flèche aiguë plantée sur l’intersection des nefs. D’autres
clochetons plus humbles trahissant au-dessus des toits des églises ou
des chapelles enfouies dans la cohue des maisons, mordaient de leurs
dents noires la bande claire du ciel, mais la cathédrale attirait
surtout les regards de Sigognac, qui n’était jamais venu à Paris, et que
la grandeur de ce monument étonnait.
Le mouvement des voitures chargées de denrées diverses, le nombre des
cavaliers et des piétons qui se croisaient tumultueusement sur le bord
du fleuve ou dans les rues qui le longent et où s’engageait parfois le
chariot pour prendre le plus court, les cris de toute cette foule
l’éblouissaient et l’étourdissaient, lui, accoutumé à la vaste solitude
des landes et au silence mortuaire de son vieux château délabré. Il lui
semblait qu’une meule de moulin tournât dans sa tête et il se sentait
chanceler comme un homme ivre. Bientôt l’aiguille mignonnement ouvrée de
la Sainte-Chapelle s’élança par-dessus les combles du palais pénétrée
par les dernières lueurs du couchant. Les lumières qui s’allumaient
piquaient de points rouges les façades sombres des maisons, et la
rivière réfléchissait ces lueurs en les allongeant comme des serpents de
feu dans ses eaux noires.
Bientôt se dessina dans l’ombre, le long du quai, l’église et le cloître
des Grands-Augustins, et sur le terre-plein du Pont-Neuf, Sigognac vit à
sa droite s’ébaucher à travers l’obscurité croissante la forme d’une
statue équestre, celle du bon roi Henri IV; mais le chariot tournant
l’angle de la rue Dauphine nouvellement percée sur les terrains du
couvent fit bientôt disparaître le cavalier et le cheval.
Il y avait dans le haut de la rue Dauphine, près de la porte de ce nom,
une vaste hôtellerie où descendaient parfois les ambassades des pays
extravagants et chimériques. Cette auberge pouvait recevoir à
l’improviste de nombreuses compagnies. Les bêtes y étaient toujours
sûres de trouver du foin au râtelier et les maîtres n’y manquaient
jamais de lits. C’était là qu’Hérode avait fixé, comme en un lieu
propice, le campement de sa horde théâtrale. Le brillant état de la
caisse permettait ce luxe; luxe utile d’ailleurs, car il relevait la
troupe en montrant qu’elle n’était point composée de vagabonds, escrocs
et débauchés, forcés par la misère à ce fâcheux métier d’histrions de
province, mais bien de braves comédiens à qui leur talent faisait un
revenu honnête, chose possible comme il appert des raisons qu’en donne
M. Pierre de Corneille, poëte célèbre, en sa pièce de l’Illusion
comique.
La cuisine où les comédiens entrèrent en attendant qu’on préparât leurs
chambres était grande à y pouvoir accommoder à l’aise le dîner de
Gargantua ou de Pantagruel. Au fond de l’immense cheminée qui s’ouvrait
rouge et flamboyante, comme la gueule représentant
l’enfer dans la grande diablerie de Douai, brûlaient des arbres tout
entiers. A plusieurs broches superposées, que faisait mouvoir un chien
se démenant comme un possédé à l’intérieur d’une roue, se doraient des
chapelets d’oies, de poulardes et de coqs vierges, brunissaient des
quartiers de bœuf, roussissaient des longes de veaux, sans compter les
perdrix, bécassines, cailles et autres menues chasses. Un marmiton à
demi cuit lui-même et ruisselant de sueur, bien qu’il ne fût vêtu que
d’une simple veste de toile, arrosait ces victuailles avec une cuillère
à pot qu’il replongeait dans la lèchefrite dès qu’il en avait versé le
contenu: vrai travail de Danaïde, car le jus recueilli s’écoulait
toujours.
Autour d’une longue table de chêne, couverte de mets en préparation,
s’agitait tout un monde de cuisiniers, prosecteurs, gâte-sauces, des
mains desquels les aides recevaient les pièces lardées, troussées,
épicées, pour les porter aux fourneaux qui, tout incandescents de braise
et pétillants d’étincelles, ressemblaient plutôt aux forges de Vulcain
qu’à des officines culinaires, les garçons ayant l’air de cyclopes à
travers cette brume enflammée. Le long des murs brillait une formidable
batterie de cuisine de cuivre rouge ou de laiton: chaudrons, casseroles
de toutes grandeurs, poissonnières à faire cuire le léviathan au court
bouillon, moules de pâtisseries façonnés en donjons, dômes, petits
temples, casques et turbans de forme sarrasine, enfin toutes les armes
offensives et défensives que peut renfermer l’arsenal du dieu Gaster.
A chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux
joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans
leurs tableaux, portant sur la tête ou la hanche des corbeilles pleines
de provisions.
«Passez-moi la muscade, disait l’un! un peu de cannelle, s’écriait
l’autre! Par ici les quatre épices! remettez du sel dans la boîte! les
clous de girofle! du laurier! une barde de lard, s’il vous plaît, bien
mince! soufflez ce fourneau; il ne va pas! éteignez cet autre, il va
trop et tout brûlera comme châtaignes oubliées en la poêle! versez du
jus dans ce coulis! allongez-moi ce roux, car il épaissit! battez-moi
ces blancs d’œufs en père fouetteur, ils ne moussent pas! saupoudrez-moi
ce jambonneau de chapelure! tirez de la broche cet oison, il est à
point! encore cinq ou six tours pour cette poularde! Vite, vite,
enlevez le bœuf! il faut qu’il soit saignant. Laissez le veau et les
poulets:
Les veaux mal cuits, les poulets crus,
Font les cimetières bossus.
Retenez cela, galopin. N’est pas rôtisseur qui veut. C’est un don du
ciel. Portez ce potage à la reine au numéro 6. Qui a demandé les cailles
au gratin? Dressez vivement ce râble de lièvre piqué!» Ainsi se
croisaient dans un gai tumulte les propos substantiels et mots de gueule
justifiant mieux leur titre que les mots de gueule gelés entendus de
Panurge à la fonte des glaces polaires, car ils avaient tous rapport à
quelque mets, condiment ou friandise.
Hérode, Blazius et Scapin, qui étaient sur leur bouche et gourmands
comme chats de dévote, se pourléchaient les babines à cette éloquence si
grasse, si succulente et si bien nourrie qu’ils disaient hautement
préférer à celle d’Isocrate, Démosthène, Eschine, Hortensius, Cicéro et
autres tels bavards dont les phrases ne sont que viandes creuses et ne
contiennent aucun suc médullaire. «Il me prend des envies, dit Blazius,
de baiser sur l’une et l’autre joue ce gros cuisinier, gras et
ventripotent comme moine, qui gouverne toutes ces casseroles d’un air si
superbe. Jamais capitaine ne fut plus admirable au feu!»
Au moment où un valet venait dire aux comédiens que leurs chambres
étaient prêtes, un voyageur entra dans la cuisine et s’approcha de la
cheminée, c’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille,
mince, vigoureux, de physionomie déplaisante quoique régulière. Le
reflet du foyer bordait son profil d’un liseré de feu, tandis que le
reste de sa figure baignait dans l’ombre. Cette touche lumineuse
accusait une arcade sourcilière assez proéminente abritant un œil dur et
scrutateur, un nez d’une courbure aquiline dont le bout se rabattait en
bec crochu sur une moustache épaisse, une lèvre inférieure très-mince
que rejoignait brusquement un menton ramassé et court comme si la
matière eût manqué à la nature pour achever ce masque. Le col que
dégageait un rabat de toile plate empesée laissait voir dans sa maigreur
ce cartilage en saillie que les bonnes femmes expliquent par un quartier
de la pomme fatale resté au gosier d’Adam et que quelques-uns de ses
fils n’ont pas avalé encore. Le costume se composait d’un pourpoint en
drap gris-de-fer agrafé sur une veste de buffle, d’un haut-de-chausses
de couleur brune et de bottes de feutre remontant au-dessus du genou et
se plissant en vagues spirales autour des jambes. De nombreuses
mouchetures de boue, les unes sèches, les autres fraîches encore,
annonçaient une longue route parcourue, et les mollettes des éperons
rougies d’un sang noirâtre disaient que, pour arriver au terme de son
voyage, le cavalier avait dû solliciter impérieusement les flancs de sa
monture fatiguée. Une longue rapière, dont la coquille de fer ouvragé
devait peser plus d’une livre, pendait à un large ceinturon de cuir
fermé par une boucle en cuivre et sanglant l’échine maigre du compagnon.
Un manteau de couleur sombre qu’il avait jeté sur un banc avec son
chapeau complétait l’accoutrement. Il eût été difficile de préciser à
quelle classe appartenait le nouveau venu. Ce n’était ni un marchand, ni
un bourgeois, ni un soldat. La supposition la plus plausible l’eût fait
ranger dans la catégorie de ces gentilshommes pauvres ou de petite
noblesse qui se font domestiques chez quelque grand et s’attachent à sa
fortune.
Sigognac, qui n’avait pas l’âme à la cuisine comme Hérode ou Blazius et
que la contemplation de ces triomphantes victuailles n’absorbait point,
regardait avec une certaine curiosité ce grand drôle dont la physionomie
ne lui semblait pas inconnue, bien qu’il ne pût se rappeler ni en quel
endroit, ni en quel temps il l’avait rencontrée. Vainement il battit le
rappel de ses souvenirs, il ne trouva pas ce qu’il cherchait. Cependant
il sentait confusément que ce n’était pas la première fois qu’il se
trouvait en contact avec cet énigmatique personnage qui, peu soucieux de
cet examen inquisitif dont il paraissait avoir conscience, tourna tout à
fait le dos à la salle en se penchant vers la cheminée sous figure de se
chauffer les mains de plus près.
Comme sa mémoire ne lui fournissait rien de précis et qu’une plus longue
insistance eût pu faire naître une querelle inutile, le Baron suivit les
comédiens, qui prirent possession de leurs logis respectifs, et après
avoir fait un bout de toilette se réunirent dans une salle basse où
était servi le souper auquel ils firent fête en gens affamés et altérés.
Blazius, clappant de la langue, proclama le vin bon et se versa de
nombreuses rasades, sans oublier les verres de ses camarades, car ce
n’était point un de ces biberons égoïstes qui rendent à Bacchus un culte
solitaire; il aimait presque autant faire boire que boire lui-même; le
Tyran et Scapin lui rendaient raison; Léandre craignait, en s’adonnant à
de trop fréquentes libations, d’altérer la blancheur de son teint et de
se fleurir le nez de bourgeons et bubelettes, ornements peu convenables
pour un amoureux. Quant au Baron, les longues abstinences subies au
château de Sigognac lui avaient donné des habitudes de sobriété
castillane dont il ne se départait qu’avec peine. Il était d’ailleurs
préoccupé du personnage entrevu dans la cuisine et qu’il trouvait
suspect sans pouvoir dire pourquoi, car rien n’était plus naturel que
l’arrivée d’un voyageur dans une hôtellerie bien achalandée.
Le repas était gai: animés par le vin et la bonne chère, joyeux enfin
d’être à Paris, cet Eldorado de tous les gens à projets, imprégnés de
cette chaude atmosphère si agréable après de longues heures passées au
froid dans une charrette, les comédiens se livraient aux plus folles
espérances. Ils rivalisaient en idée avec l’hôtel de Bourgogne et la
troupe du Marais. Ils se voyaient applaudis, fêtés, appelés à la cour,
commandant des pièces aux plus beaux esprits du temps, traitant les
poëtes en grimauds, invités à des régals par les grands seigneurs, et
bientôt roulant carrosse. Léandre rêvait les plus hautes conquêtes, et
c’est tout au plus s’il consentait à ne pas usurper la reine. Quoiqu’il
n’eût pas bu, sa vanité était ivre. Depuis son aventure avec la marquise
de Bruyères, il se croyait décidément irrésistible, et son amour-propre
ne connaissait plus de bornes. Sérafine se promettait de ne rester
fidèle au chevalier de Vidalinc que jusqu’au jour où se présenterait un
plumet mieux fourni et plus huppé. Pour Zerbine, elle avait son marquis
qui la devait bientôt rejoindre, et elle ne formait point de projets.
Dame Léonarde étant mise hors de cause par son âge et ne pouvant servir
que d’Iris messagère, ne s’amusait pas à ces futilités et ne perdait pas
un coup de dent. Blazius lui chargeait son assiette et lui remplissait
son gobelet jusqu’au bord avec une rapidité comique, plaisanterie que la
vieille acceptait de bonne grâce.
Isabelle, qui depuis longtemps avait cessé de manger, roulait
distraitement entre ses doigts une boulette de mie de pain à laquelle
elle donnait la forme d’une colombe et reposait sur son cher Sigognac,
... les femmes se retirèrent, laissant le trio
d’ivrognes émérites... (Page 283.)
assis à l’autre bout de la table, un regard tout baigné de chaste amour
et de tendresse angélique. La chaude température de la salle avait fait
monter une délicate rougeur à ses joues naguère un peu pâlies par la
fatigue du voyage. Elle était adorablement belle de la sorte, et si le
jeune duc de Vallombreuse eût pu la voir ainsi, son amour se fût
exaspéré jusqu’à la rage.
De son côté, Sigognac contemplait Isabelle avec une admiration
respectueuse; les beaux sentiments de cette charmante fille le
touchaient autant que les attraits dont elle était abondamment pourvue,
et il regrettait que par excès de délicatesse elle l’eût refusé pour
mari.
Le souper fini, les femmes se retirèrent, ainsi que Léandre et le Baron,
laissant le trio d’ivrognes émérites achever les bouteilles en vidange,
procédé qui sembla trop soigneux au laquais chargé de servir à boire,
mais dont une pièce blanche de bonne-main le consola.
«Barricadez-vous bien dans votre réduit, dit Sigognac en reconduisant
Isabelle jusqu’à la porte de sa chambre, il y a tant de gens en ces
hôtelleries, qu’on ne saurait trop prendre de sûretés.
—Ne craignez rien, cher Baron, répondit la jeune comédienne, ma porte
ferme par une serrure à trois tours qui pourrait clore une prison. Il y
a de plus un verrou long comme mon bras; la fenêtre est grillée, et nul
œil-de-bœuf n’ouvre au mur sa prunelle sombre. Les voyageurs ont souvent
des objets qui pourraient tenter la cupidité des larrons, et leurs
logements doivent être clos de façon hermétique. Jamais princesse de
conte de fée menacée d’un sort n’aura été plus en sûreté dans sa tour
gardée par des dragons.
—Parfois, répliqua Sigognac, tous les enchantements sont vains et
l’ennemi pénètre en la place malgré les phylactères, les tétragrammes et
les abracadabras.
—C’est que la princesse, reprit Isabelle en souriant, favorisait
l’ennemi de quelque complicité curieuse ou amoureuse, s’ennuyant d’être
ainsi recluse, encore que ce fût pour son bien; ce qui n’est point mon
cas. Donc, puisque je n’ai point peur, moi qui suis de nature plus
timide qu’une biche oyant le son du cor et les abois de la meute, vous
devez être rassuré, vous qui égalez en courage Alexandre et César.
Dormez sur l’une et l’autre oreille.»
Et en signe d’adieu, elle tendit aux lèvres de Sigognac une main fluette
et douce dont elle savait préserver la blancheur, aussi bien qu’eût pu
le faire une duchesse, avec des poudres de talc, des pommades de
concombres et des gants préparés. Quand elle fut rentrée, Sigognac
entendit tourner la clef dans la serrure, le pêne mordre la gâchette et
le verrou grincer de la façon la plus rassurante; mais comme il mettait
le pied au seuil de sa chambre, il vit passer sur la muraille, découpée
par la lumière du falot qui éclairait le corridor, l’ombre d’un homme
qu’il n’avait pas entendu venir et dont le corps le frôla presque.
Sigognac retourna vivement la tête. C’était l’inconnu de la cuisine se
rendant sans doute au logis que l’hôte lui avait assigné. Cela était
fort simple; cependant le Baron suivit du regard, jusqu’à ce qu’un coude
de corridor le dérobât à sa vue, en faisant mine de ne pas rencontrer
tout d’abord le trou de la serrure, ce personnage mystérieux dont la
tournure le préoccupait étrangement. Une porte retombant avec un bruit
que le silence qui commençait à régner dans l’auberge rendait plus
perceptible, lui apprit que l’inconnu était rentré chez lui, et qu’il
habitait une région assez éloignée de l’auberge.
N’ayant pas envie de dormir, Sigognac se mit à écrire une lettre au
brave Pierre, comme il lui avait promis de le faire dès son arrivée à
Paris. Il eut soin de former bien distinctement les caractères, car le
fidèle domestique n’était pas grand docteur et n’épelait guère que la
lettre moulée. Cette épître était ainsi conçue:
«Mon bon Pierre, me voici enfin à Paris, où, à ce qu’on prétend, je
dois faire fortune et relever ma maison déchue, quoiqu’à vrai dire
je n’en voie guère le moyen. Cependant quelque heureuse occasion
peut me rapprocher de la cour, et si je parviens à parler au roi,
de qui toutes grâces émanent, les services rendus par mes aïeux aux
rois ses prédécesseurs me seront sans doute comptés. Sa Majesté ne
souffrira pas qu’une noble famille qui s’est ruinée dans les
guerres s’éteigne ainsi misérablement. En attendant, faute d’autres
ressources, je joue la comédie, et j’ai, à ce métier, gagné
quelques pistoles dont je t’enverrai une part dès que j’aurai
trouvé une occasion sûre. J’eusse mieux fait peut-être de m’engager
comme soldat en quelque compagnie; mais je ne voulais pas
contraindre ma liberté, et d’ailleurs quelque pauvre qu’il soit,
obéir répugne à celui dont les ancêtres ont commandé et qui n’a
jamais reçu d’ordres de personne. Et puis la solitude m’a fait un
peu indomptable et sauvage. La seule aventure de marque que j’aie
eue en ce long voyage, c’est un duel avec un certain duc fort
méchant et très-grand spadassin, dont je suis sorti à ma gloire,
grâce à tes bonnes leçons. Je lui ai traversé le bras de part en
part, et rien ne m’était plus facile que de le coucher mort sur le
pré, car sa parade ne vaut pas son attaque, étant plus fougueux que
prudent et moins ferme que rapide. Plusieurs fois il s’est
découvert, et j’aurais pu le dépêcher au moyen d’un de ces coups
irrésistibles que tu m’as enseignés avec tant de patience pendant
ces longs assauts que nous faisions dans la salle basse de
Sigognac, la seule dont le plancher fût assez solide pour résister
à nos appels de pieds, afin de tuer le temps, de nous dégourdir les
doigts et de gagner le sommeil par la fatigue. Ton élève te fait
honneur, et j’ai beaucoup grandi en la considération générale après
cette victoire vraiment trop facile. Il paraît que je suis
décidément une fine lame, un gladiateur de premier ordre. Mais
laissons cela. Je pense souvent, malgré les distractions d’une
nouvelle vie, à ce pauvre vieux château dont les ruines s’écroulent
sur les tombes de ma famille et où j’ai passé ma triste jeunesse.
De loin, il ne me paraît plus si laid ni si maussade; même il y a
des moments où je me promène en idée à travers ces salles désertes
regardant les portraits jaunis qui, si longtemps, ont été ma seule
compagnie et faisant craquer sous mon pied quelque éclat de vitre
tombé d’une fenêtre effondrée, et cette rêverie me cause une sorte
de plaisir mélancolique. Cela me ferait aussi une vive joie de
revoir ta bonne vieille face brunie par le soleil, éclairée à mon
aspect d’un sourire cordial. Et, pourquoi rougirais-je de le dire?
je voudrais bien entendre le rouet de Béelzébuth, l’aboi de Miraut
et le hennissement de ce pauvre Bayard, qui rassemblait ses
dernières forces pour me porter, bien que je ne fusse guère lourd.
Le malheureux que les hommes délaissent donne une part de son âme
aux animaux plus fidèles que l’infortune n’effraye pas. Ces braves
bêtes qui m’aimaient vivent-elles encore, et paraissent-elles se
souvenir de moi et me regretter? As-tu pu, du moins, en cet
habitacle de misère, les empêcher de mourir de faim et prélever sur
ta maigre pitance un lopin à leur jeter? Tâchez de vivre tous
jusqu’à ce que je revienne pauvre ou riche, heureux ou désespéré,
pour partager mon désastre ou ma fortune, et finir ensemble, selon
que le sort en disposera, dans l’endroit où nous avons souffert. Si
je dois être le dernier des Sigognac, que la volonté de Dieu
s’accomplisse! Il y a encore pour moi une place vide dans le caveau
de mes pères.
«Baron de Sigognac.»
Le Baron scella cette lettre d’une bague à cachet, seul bijou qu’il
conservât de son père et qui portait gravées les trois cigognes sur
champ d’azur; il écrivit l’adresse et serra la missive dans un
portefeuille pour l’envoyer quand partirait quelque courrier pour la
Gascogne. Du château de Sigognac, où l’idée de Pierre l’avait
transporté, son esprit revint à Paris et à la situation présente.
Quoique l’heure fût avancée, il entendait vaguement bruire autour de lui
ce murmure sourd d’une grande ville qui, de même que l’Océan, ne se tait
jamais alors même qu’elle semble reposer. C’était le pas d’un cheval, le
roulement d’un carrosse s’éteignant dans le lointain; quelque chanson
d’ivrogne attardé, quelque cliquetis de rapières froissées l’une contre
l’autre, un cri de passant assailli par les tire-laines du Pont-Neuf, un
hurlement de chien perdu ou toute autre rumeur indistincte. Parmi ces
bruits, Sigognac crut distinguer dans le corridor un pas d’homme botté
marchant avec précaution comme s’il ne voulait pas être entendu. Il
éteignit sa lumière pour que le rayon ne le décelât point, et,
entr’ouvrant sa porte, il vit dans les profondeurs du couloir un
individu soigneusement embossé d’une cape de couleur sombre, qui se
dirigeait vers la chambre du premier voyageur, dont la tournure lui
avait paru suspecte. Quelques instants après, un autre compagnon, dont
la chaussure craquait, bien qu’il s’efforçât de rendre sa démarche
légère, prit le même chemin que le premier. Une demi-heure ne s’était
pas écoulée qu’un troisième gaillard d’une mine assez truculente apparut
sous le reflet douteux de la lanterne près de s’éteindre et s’engagea
dans le couloir. Il était armé comme les deux autres, et un long estoc
relevait par derrière le bord de sa cape. L’ombre que projetait sur son
visage le bord d’un feutre à plume noire ne permettait pas d’en
distinguer les traits.
Cette procession d’escogriffes sembla par trop intempestive et bizarre à
Sigognac, et ce nombre de quatre lui rappela le guet-apens
Sigognac se tenait debout sur le seuil... (Page 287.)
dont il avait failli être victime dans la ruelle de Poitiers, au sortir
du théâtre, après sa querelle avec le duc de Vallombreuse. Ce fut un
trait de lumière pour lui, et il reconnut dans l’homme qui l’avait tant
intrigué à la cuisine le faquin dont l’agression eût pu lui être fatale
s’il ne s’y était attendu. C’était bien celui qui avait roulé les quatre
fers en l’air, le chapeau enfoncé jusqu’aux épaules, sous les coups de
plat d’épée que le capitaine Fracasse lui administrait de bon courage.
Les autres devaient être ses compagnons vaillamment mis en déroute par
Hérode et Scapin. Quel hasard, ou, pour mieux parler, quel complot les
réunissait juste à l’auberge où la troupe avait pris ses quartiers et le
soir même de son arrivée? Il fallait qu’ils l’eussent suivi étape par
étape. Et cependant Sigognac avait bien surveillé la route; mais comment
démêler un adversaire dans un cavalier qui passe d’un air indifférent et
ne s’arrête point, vous jetant à peine ce regard vague qu’excite, en
voyage, toute rencontre? Ce qu’il y avait de sûr, c’est que la haine et
l’amour du jeune duc ne s’étaient point endormis et cherchaient à se
satisfaire tous les deux. Sa vengeance tâchait d’envelopper dans le même
filet Isabelle et Sigognac. Très-brave de sa nature, le Baron ne
redoutait pas pour lui les entreprises de ces drôles gagés que le vent
de sa bonne lame eût mis en fuite, et qui ne devaient pas être plus
courageux avec l’épée qu’avec le bâton; mais il redoutait quelque lâche
et subtile machination à l’encontre de la jeune comédienne. Il prit donc
ses précautions en conséquence, et résolut de ne pas se coucher.
Allumant toutes les bougies qui se trouvaient dans sa chambre, il ouvrit
sa porte de façon à ce qu’une masse de clarté se projetât sur la
muraille opposée du corridor à l’endroit même où donnait l’huis
d’Isabelle; puis il s’assit tranquillement après avoir tiré son épée
ainsi que sa dague, pour les avoir prêtes à la main s’il arrivait
quelque chose. Il attendit longtemps sans rien voir. Déjà deux heures
avaient sonné au carillon de la Samaritaine et à l’horloge plus voisine
des Grands-Augustins, lorsqu’un léger frôlement se fit entendre, et
bientôt dans le cadre lumineux découpé sur le mur apparut incertain,
hésitant et l’air fort penaud, le premier individu, qui n’était autre
que Mérindol, l’un des bretteurs du duc de Vallombreuse. Sigognac se
tenait debout sur le seuil, l’épée au poing, prêt à l’attaque et à la
défense, avec une mine si héroïque, si fière et si triomphante, que
Mérindol passa sans mot dire et baissant la tête. Les trois autres,
venant à la file et surpris par ce flot de brusque lumière au centre de
laquelle flamboyait terriblement le Baron, s’esquivèrent le plus
lestement qu’ils purent, et même le dernier laissa tomber une pince,
destinée sans doute à forcer la porte du capitaine Fracasse pendant son
sommeil. Le Baron les salua d’un geste dérisoire, et bientôt un bruit de
chevaux qu’on tirerait de l’écurie se fit entendre dans la cour. Les
quatre coquins, leur coup manqué, détalaient à toute bride.
Au déjeuner, Hérode dit à Sigognac: «Capitaine, la curiosité ne vous
point-elle pas d’aller visiter un peu cette ville, une des principales
de ce monde, et dont on fait tant de récits? Si cela vous est agréable,
je vous servirai de guide et de pilote, connaissant de longue main, pour
les avoir pratiqués en mon adolescence, les récifs, écueils, bas-fonds,
Euripes, Charybdes et Scyllas de cette mer périculeuse aux étrangers et
provinciaux. Je serai votre Palinurus, et ne me laisserai point choir le
nez dans l’onde, comme celui dont parle Virgilius Maro. Nous sommes ici
tout portés pour voir le spectacle, le Pont-neuf étant pour Paris ce
qu’était la voie Sacrée pour Rome, le passage, rendez-vous et galerie
péripatétique des nouvellistes, gobe-mouches, poëtes, escrocs,
tire-laines, bateleurs, courtisanes, gentilshommes, bourgeois, soudards
et gens de tous états.
—Votre proposition m’agrée fort, brave Hérode, répondit Sigognac, mais
prévenez Scapin qu’il reste à l’hôtel, et de son œil de renard surveille
les allants et venants dont les façons ne seraient pas bien claires.
Qu’il ne quitte pas Isabelle. La vengeance de Vallombreuse rôde autour
de nous, cherchant à nous dévorer. Cette nuit j’ai revu les quatre
marauds que nous avons si bien accommodés en la ruelle de Poitiers. Leur
dessein était, je l’imagine, de forcer ma porte, de me surprendre au
milieu de mon sommeil et de me faire un mauvais parti. Comme je veillais
avec l’idée de quelque embûche à l’endroit de notre jeune amie, leur
projet n’a pu s’effectuer, et, se voyant découverts, ils se sont sauvés
dare dare sur leurs chevaux, qui les attendaient tout sellés à l’écurie
sous prétexte qu’ils voulaient matinalement partir.
—Je ne pense pas, répondit le Tyran, qu’ils osent rien tenter de jour.
L’aide viendrait au moindre appel, et ils doivent d’ailleurs avoir
encore le nez cassé de leur déconvenue. Scapin, Blazius et Léandre
suffiront bien à garder Isabelle jusqu’à notre rentrée au logis. Mais de
crainte de quelque querelle ou algarade par les rues, je vais prendre
mon épée pour appuyer la vôtre au besoin.»
Cela dit, le Tyran boucla son majestueux abdomen d’un ceinturon
soutenant une longue et solide rapière. Il jeta sur le coin de son
épaule un petit manteau court qui ne pouvait embarrasser ses mouvements,
et il enfonça jusqu’au sourcil son feutre à plume rouge; car il faut se
méfier, quand on passe les ponts, du vent de bise ou de galerne, lequel
a bientôt fait d’envoyer un chapeau à la rivière, au grand ébaudissement
des pages, laquais et galopins. Telle était la raison que donnait Hérode
de cette coiffure ainsi rabattue, mais l’honnête comédien pensait que
cela pourrait peut-être nuire plus tard à Sigognac gentilhomme d’avoir
été vu publiquement avec un histrion. C’est pourquoi il dissimulait
autant que possible sa figure trop connue du populaire.
A l’angle de la rue Dauphine, Hérode fit remarquer à Sigognac, sous le
porche des Grands-Augustins, les gens qui venaient acheter la viande
saisie chez les bouchers les jours défendus et se ruaient pour en avoir
quelque quartier à bas prix. Il lui montra aussi les nouvellistes,
agitant entre eux les destins des royaumes, remaniant à leur gré les
frontières, partageant les empires et rapportant de point en point les
discours que les ministres avaient tenus seuls en leurs cabinets. Là se
débitaient les gazettes, les libelles, écrits satiriques et autres
menues brochures colportées sous le manteau. Tout ce monde chimérique
avait la mine hâve, l’air fou et le vêtement délabré.
«Ne nous arrêtons pas, dit Hérode, à écouter leurs billevesées, nous
n’en aurions jamais fini; à moins pourtant que vous ne teniez à savoir
le dernier édit du sophi de Perse ou le cérémonial usité à la cour du
Prêtre-Jean. Avançons de quelques pas et nous allons jouir d’un des plus
beaux spectacles de l’univers, et tels que les théâtres n’en présentent
point dans leurs décorations de pièces à machines.»
En effet, la perspective qui se déploya devant les yeux de Sigognac et
de son guide, lorsqu’ils eurent franchi les arches jetées sur le petit
cours de l’eau, n’avait pas alors et n’a pas encore de rivale au monde.
Le premier plan en était formé par le pont lui-même avec les gracieuses
demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile. Le Pont-Neuf n’était pas
chargé, comme le pont au Change et le pont Saint-Michel, de deux files
de hautes maisons. Le grand monarque qui l’avait fait bâtir n’avait pas
voulu que de chétives et maussades constructions obstruassent la vue du
somptueux palais où résident nos rois, et qu’on découvre de ce point en
tout son développement.
Sur le terre-plein formant la pointe de l’île, avec l’air calme d’un
Marc-Aurèle, le bon roi chevauchait sa monture de bronze au sommet d’un
piédestal où s’adossait à chaque angle un captif de métal se contournant
dans ses liens. Une grille en fer battu, à riches volutes, l’entourait
pour préserver sa base des familiarités et irrévérences de la plèbe;
car, parfois, enjambant la grille, les polissons se risquaient à monter
en croupe du débonnaire monarque, surtout les jours d’entrée royale ou
d’exécution curieuse. Le ton sévère du bronze se détachait en vigueur
sur le vague de l’air et le fond des coteaux lointains qu’on apercevait
au delà du pont Rouge.
Du côté de la rive gauche, au-dessus des maisons, jaillissait la flèche
de Saint-Germain des Prés, la vieille église romane, et se dressaient
les hauts toits de l’hôtel de Nevers, grand palais toujours inachevé. Un
peu plus loin, la tour, antique reste de l’hôtel de Nesle, trempait son
pied dans la rivière, au milieu d’un monceau de décombres, et quoique
depuis longtemps à l’état de ruine, gardait encore une fière attitude
sur l’horizon. Au delà, s’étendait la Grenouillère, et dans une vague
brume azurée l’on distinguait au bord du ciel les trois croix plantées
au haut du Calvaire ou mont Valérien.
Le Louvre occupait splendidement la rive droite éclairée et dorée par un
gai rayon de soleil, plus lumineux que chaud, comme peut l’être un
soleil d’hiver, mais qui donnait un singulier relief aux détails de
cette architecture à la fois noble et riche. La longue galerie
réunissant le Louvre aux Tuileries, disposition merveilleuse qui permet
au roi d’être tour à tour, quand bon lui semble, dans sa bonne ville ou
dans la campagne, déployait ses beautés nonpareilles, fines sculptures,
corniches historiées, bossages vermiculés, colonnes et pilastres à
égaler les constructions des plus habiles architectes grecs ou romains.
A partir de l’angle où s’ouvre le balcon de Charles IX le bâtiment
faisait une retraite, laissant place à des jardins et à des
constructions parasites, champignons poussés au pied de l’ancien
édifice. Sur le quai, des ponceaux arrondissaient leurs arcades, et un
peu plus en aval que la tour de Nesle s’élevait une cour, reste du vieux
Louvre de Charles V, flanquant la porte bâtie entre le fleuve et le
palais. Ces deux vieilles tours, couplées à la mode gothique, se faisant
face diagonalement, ne contribuaient pas peu à l’agrément de la
perspective. Elles rappelaient le temps de la féodalité, et tenaient
leur place parmi les architectures neuves et de bon goût, comme une
chaire à l’antique ou quelque vieux dressoir en chêne curieusement ouvré
au milieu de meubles modernes plaqués d’argent et de dorures. Ces
reliques des siècles disparus donnent aux cités une physionomie
respectable, et l’on devrait bien se garder de les faire disparaître.
Au bout du jardin des Tuileries, où finit la ville, on distinguait la
porte de la Conférence, et le long du fleuve, au delà du jardin, les
arbres du Cours-la-Reine, promenade favorite des courtisanes et
personnes de qualité qui vont là faire montre de leurs carrosses.
Les deux rives, dont nous venons de tirer un crayon rapide, encadraient
comme deux coulisses la scène animée que présentait la rivière sillonnée
de barques allant d’un bord à l’autre, obstruée de bateaux amarrés et
groupés près de la berge, ceux-là chargés de foin, ceux-ci de bois et
autres denrées. Près du quai, au bas du Louvre, les galiotes royales
attiraient l’œil par leurs ornements sculptés et dorés et leurs
pavillons aux couleurs de France.
En ramenant le regard vers le pont, on apercevait par-dessus les faîtes
aigus des maisons semblables à des cartes appuyées l’une contre l’autre,
les clochetons de Saint-Germain l’Auxerrois. Ce point de vue
suffisamment contemplé, Hérode conduisit Sigognac devant la Samaritaine.
«Encore que ce soit le rendez-vous des nigauds qui restent là de longs
espaces de temps à attendre que le clocheteur de métal frappe l’heure
sur le timbre de l’horloge, il y faut aller et faire comme les autres.
Un peu de badauderie ne messied point au voyageur nouveau débarqué. Il y
aurait plus de sauvagerie que de sagesse à mépriser avec rebuffades
sourcilleuses ce qui fait le charme du populaire.»
C’est en ces termes que le Tyran s’excusait près de son compagnon
pendant que tous deux faisaient pied de grue au bas de la façade du
petit édifice hydraulique, et regardaient, attendant aussi que
l’aiguille arrivât à mettre en branle le joyeux carillon, le Jésus de
plomb doré parlant à la Samaritaine accoudée sur la margelle du puits,
le cadran astronomique avec son zodiaque et sa pomme d’ébène marquant le
cours du soleil et de la lune, le mascaron vomissant l’eau puisée au
fleuve, l’Hercule à gaîne supportant tout ce système de décoration, et
la statue creuse servant de girouette comme la Fortune à la Dogana de
Venise et la Giralda à Séville.
La pointe de l’aiguille atteignit enfin le chiffre X; les clochettes se
mirent à tintinnabuler le plus joyeusement du monde avec leurs petites
voix grêles, argentines ou cuivrées, chantant un air de sarabande; le
clocheteur leva son bras d’airain, et le marteau descendit autant de
fois sur le timbre qu’il y avait d’heures à piquer. Ce mécanisme,
ingénieusement élaboré par le Flamand Lintlaer, amusa beaucoup Sigognac,
lequel, bien que spirituel de nature, était fort neuf en beaucoup de
choses, n’ayant jamais quitté sa gentilhommière au milieu des landes.
«Maintenant, dit Hérode, tournons-nous de l’autre côté; la vue n’est du
tout si magnifique par là. Les maisons du pont au Change la bornent trop
étroitement. Les bâtisses du quai de la Mégisserie ne valent rien;
cependant cette tour Saint-Jacques, ce clocher de Saint-Méderic et ces
flèches d’églises lointaines annoncent bien leur grande ville. Et sur
l’île du palais, au quai du grand cours de l’eau, ces maisons régulières
de briques rouges, reliées par des chaînes de pierre blanche, ont un
aspect monumental que termine heureusement la vieille tour de l’Horloge
coiffée de son toit en éteignoir, qui souvent perce à propos la brume du
ciel. Cette place Dauphine ouvrant son triangle en face du roi de
bronze, et laissant voir la porte du Palais, peut se ranger parmi les
mieux ordonnées et les plus propres. La flèche de la Sainte-Chapelle,
cette église à deux étages, si célèbre par son trésor et ses reliques,
domine de façon gracieuse ses hauts toits d’ardoises percés de lucarnes
ornementées et qui luisent d’un éclat tout neuf, car il n’y a pas
longtemps que ces maisons sont bâties, et en mon enfance j’ai joué à la
marelle sur le terrain qu’elles occupent; grâce à la munificence de nos
rois, Paris s’embellit tous les jours à la grande admiration des
étrangers, qui, de retour dans leur pays, en racontent merveilles, le
trouvant amélioré, agrandi et quasi neuf à chaque voyage.
—Ce qui m’étonne, répondait Sigognac, encore plus que la grandeur,
richesse et somptuosité des bâtiments tant publics que privés, c’est le
nombre infini des gens qui pullulent et grouillent en ces rues, places
et ponts comme des fourmis dont on vient de renverser la fourmilière, et
qui courent éperdus de çà, de là, avec des mouvements dont on ne peut
soupçonner le but. Il est étrange à penser que parmi les individus qui
composent cette inépuisable multitude, chacun a une chambre, un lit bon
ou mauvais, et mange à peu près tous les jours, sans quoi il mourrait de
malemort. Quel prodigieux amas de victuailles, combien de troupeaux de
bœufs, de muids de farine, de poinçons de vin il faut pour nourrir tout
ce monde amoncelé sur le même point, tandis qu’en nos landes on
rencontre à peine un habitant de loin en loin!»
En effet, l’affluence du populaire qui circulait sur le Pont-Neuf avait
de quoi surprendre un provincial. Au milieu de la chaussée se suivaient
et se croisaient des carrosses à deux ou quatre chevaux, les uns
fraîchement peints et dorés, garnis de velours avec glaces aux portières
se balançant sur un moelleux ressort, peuplés de laquais à
l’arrière-train et guidés par des cochers à trognes vermeilles en grande
livrée, qui contenaient à peine, parmi cette foule, l’impatience de leur
attelage; les autres moins brillants, aux peintures ternies, aux rideaux
de cuir, aux ressorts énervés, traînés par des chevaux beaucoup plus
pacifiques dont la mèche du fouet avait besoin de réveiller l’ardeur et
qui annonçaient chez leurs maîtres une moindre opulence. Dans les
premiers, à travers les vitres, on apercevait des courtisans
magnifiquement vêtus, des dames coquettement attifées; dans les seconds
des robins, docteurs et autres personnages graves. A tout cela se
mêlaient des charrettes chargées de pierre, de bois ou de tonneaux,
conduites par des charretiers brutaux à qui les embarras faisaient
renier Dieu avec une énergie endiablée. A travers ce dédale mouvant de
chars, les cavaliers cherchaient à se frayer un passage et ne
manœuvraient pas si bien qu’ils n’eussent parfois la botte effleurée et
crottée par un moyeu de roue. Les chaises à porteurs, les unes de
maîtres, les autres de louage, tâchaient de se tenir sur les bords du
courant pour n’en être point entraînées, et longeaient autant que
possible les parapets du pont. Vint à passer un troupeau de bœufs, et le
désordre fut à son comble. Les bêtes cornues, nous ne voulons pas parler
des bipèdes mariés qui lors traversaient le Pont-Neuf, mais bien des
bœufs, couraient çà et là, baissant la tête, effarés, harcelés par les
chiens, bâtonnés par les conducteurs. A leur vue les chevaux
s’effrayaient, piaffaient et faisaient des pétarades. Les passants se
sauvaient de peur d’être encornés, et les chiens se glissant entre les
jambes des moins lestes les écartaient du centre de gravité et les
faisaient choir plats comme porcs. Même une dame fardée et mouchetée,
toute passequillée de jayet et de rubans couleur de feu, qui semblait
quelque prêtresse de Vénus en quête d’aventure, trébucha de ses hauts
patins et s’étala sur le dos, sans se faire mal, comme ayant habitude de
telles chutes, ne manquèrent pas à dire les mauvais plaisants qui lui
donnèrent la main pour se relever. D’autres fois, c’était une compagnie
de soldats se rendant à quelque poste, enseignes déployées et tambour en
tête, et il fallait bien que la foule fît place à ces fils de Mars
accoutumés à ne point rencontrer de résistance.
«Tout ceci, dit Hérode à Sigognac que ce spectacle absorbait, n’est que
de l’ordinaire. Tâchons de fendre la presse et de gagner les endroits où
se tiennent les originaux du Pont-Neuf, figures extravagantes et falotes
qu’il est bon de considérer de plus près. Nulle autre ville que Paris
n’en produit de si hétéroclites. Elles poussent entre ses pavés comme
fleurs ou plutôt champignons difformes et monstrueux auxquels aucun sol
ne convient comme cette boue noire. Eh! tenez, voici précisément le
Périgourdin du Maillet, dit le poëte crotté, qui fait la cour au roi de
bronze. Les uns prétendent que c’est un singe échappé de quelque
ménagerie; d’autres affirment que c’est un des chameaux ramenés par M.
de Nevers. On n’a pas encore résolu le problème: moi je le tiens pour
homme à sa folie, à son arrogance, à sa malpropreté. Les singes
cherchent leur vermine et la croquent par esprit de vengeance et
représailles; lui ne prend pas un tel soin; les chameaux se lissent le
poil et s’aspergent de poussière comme de poudre d’iris; ils ont
d’ailleurs plusieurs estomacs
Eh! tenez, voici le Périgourdin du Maillet, dit le poète
crotté... (Page 294.)
et ruminent leur nourriture: ce que celui-ci ne saurait faire, car il a
toujours le jabot vide comme la tête. Jetez-lui quelque aumône; il la
prendra en maugréant et en vous maudissant. C’est donc bien un homme,
puisqu’il est fol, sale et ingrat.»
Sigognac tira de son escarcelle une pièce blanche qu’il tendit au poëte
qui, d’abord, enfoncé dans une rêverie profonde comme sont d’habitude
ces gens blessés de cervelle et fantastiques d’humeur, ne voyait pas le
Baron planté devant lui. Il l’aperçut enfin, et sortant de sa méditation
creuse, il prit la pièce d’un geste brusque et fou et la plongea dans sa
pochette en grommelant quelques vagues injures, puis, le démon des vers
s’emparant de nouveau de lui, il se mit à brocher des babines, à rouler
des yeux, à faire des grimaces aussi curieuses au moins que celles des
mascarons sculptés par Germain Pilon sous la corniche du Pont-Neuf,
accompagnant le tout de mouvements de doigts pour scander les pieds du
vers qu’il murmurait entre ses dents, qui le rendaient semblable à un
joueur de mourre, et réjouissaient les polissons réunis en cercle autour
de lui.
Ce poëte, il faut le dire, était plus singulièrement accoutré que
l’effigie de Mardi-Gras, quand on la mène brûler au mercredi des
Cendres, ou qu’un de ces mannequins qu’on suspend dans les vergers ou
dans les vignes pour effrayer la gourmandise des oiseaux. On eût dit, à
le voir, que le clocheteur de la Samaritaine, le petit More du
Marché-Neuf ou le Jacquemard de Saint-Paul se fussent allés vêtir à la
friperie. Un vieux feutre roussi par le soleil, lavé par la pluie, ceint
d’un cordon de graisse, accrété, en guise de plumet, d’une plume de coq
rongée aux mites, plus comparable à une chausse à filtrer d’apothicaire
qu’à une coiffure humaine, lui descendait jusqu’au sourcil, le forçant à
relever le nez pour voir, car les yeux étaient presque occultés sous ce
bord flasque et crasseux. Son pourpoint, d’une étoffe et d’une couleur
indescriptibles, paraissait de meilleure humeur que lui, car il riait
par toutes les coutures. Ce vêtement facétieux crevait de gaieté et
aussi de vieillesse, ayant vécu plus d’années que Mathusalem. Une
lisière de drap de frise lui servait de ceinture et de baudrier, et
soutenait en guise d’épée un fleuret démoucheté dont la pointe, comme un
soc de charrue, creusait le pavé derrière lui. Des grègues de satin
jaune, qui jadis avait déguisé les masques à quelque entrée de ballet,
s’engloutissaient dans des bottes, l’une de pêcheur d’huîtres, en cuir
noir, l’autre à genouillère, en cuir blanc de Russie, celle-ci à pied
plat, l’autre à pied tortu, ergotée d’un éperon, et que sa semelle
feuilletée eût abandonnée depuis longtemps sans le secours d’une ficelle
faisant plusieurs tours sur le pied comme les bandelettes d’un cothurne
antique. Un roquet de bourracan rouge, que toutes les saisons
retrouvaient à son poste, complétait cet ajustement qui eût fait honte à
un cueilleur de pommes du Perche, et dont notre poëte ne semblait pas
médiocrement fier. Sous les plis du roquet, à côté du pommeau de la
brette chargée sans doute de le défendre, un chignon de pain montrait
son nez.
Plus loin, dans une des demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile,
un aveugle, accompagné d’une grosse commère qui lui servait d’yeux,
braillait des couplets gaillards, ou, d’un ton comiquement lugubre,
psalmodiait une complainte sur la vie, les forfaits et la mort d’un
criminel célèbre. A un autre endroit, un charlatan, revêtu d’un costume
en serge rouge, se démenait, un pélican à la main, sur une estrade
enjolivée par des guirlandes de dents canines, incisives ou molaires,
enfilées dans des fils de laiton. Il débitait aux badauds attroupés une
harangue où il se faisait fort d’enlever sans douleur (pour lui-même)
les chicots les plus rebelles et les mieux enracinés, d’un coup de sabre
ou de pistolet, au choix des personnes, à moins, cependant, qu’elles ne
préférassent être opérées par les moyens ordinaires. «Je ne les arrache
pas... s’écriait-il d’une voix glapissante. Je les cueille! Allons, que
celui d’entre vous qui jouit d’une mauvaise denture entre dans le cercle
sans crainte, et je vais le guérir à l’instant!»
Une espèce de rustre, dont la joue ballonnée témoignait qu’il souffrait
d’une fluxion, vint s’asseoir sur la chaise, et l’opérateur lui plongea
dans la bouche la redoutable pince d’acier poli. Le malheureux, au lieu
de se retenir aux bras du fauteuil, suivait sa dent, qui avait bien de
la peine à se séparer de lui, et se soulevait à plus de deux pieds en
l’air, ce qui amusait beaucoup la foule. Une saccade brusquement donnée
finit son supplice, et l’opérateur brandit au-dessus des têtes son
trophée tout sanglant!
Pendant cette scène grotesque, un singe attaché sur l’estrade par une
chaînette rivée à un ceinturon de cuir qui lui sanglait les
... je vais le guérir à l’instant! (Page 296.)
reins, contrefaisait d’une façon comique les cris, gestes et contorsions
du patient.
Ce spectacle ridicule ne retint pas longtemps Hérode et Sigognac, qui
s’arrêtèrent plus volontiers aux marchands de gazettes et aux
bouquinistes installés sur les parapets. Même le Tyran fit remarquer à
son compagnon un gueux tout déguenillé qui s’était établi en dehors du
pont, sur l’épaisseur de la corniche, sa béquille et son écuelle auprès
de lui, et de là haussant le bras, mettait son chapeau crasseux sous le
nez des gens penchés pour feuilleter un livre ou regarder le cours de
l’eau, afin qu’ils y jetassent un double ou un teston, ou plus s’il leur
plaisait, car il ne refusait aucune monnaie, étant bien capable de faire
passer la fausse.
«Chez nous, dit Sigognac, il n’y a que les hirondelles qui logent aux
corniches, ici ce sont les hommes!
—Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode, c’est bien de la
politesse, mais chrétiennement il ne faut mépriser personne. Au reste,
il y a de tout sur ce pont, peut-être même d’honnêtes gens, puisque nous
y sommes. D’après le proverbe, on n’y saurait passer sans rencontrer un
moine, un cheval blanc et une drôlesse. Voici précisément un frocard qui
se hâte faisant claquer sa sandale, le cheval blanc n’est pas loin; eh!
pardieu regardez devant vous; cette rosse qui fait la courbette comme
entre les piliers. Il ne manque plus que la courtisane. Nous
n’attendrons pas longtemps. Au lieu d’une il en vient trois, la gorge
découverte, fardées en roue de carrosse, et riant d’un rire affecté pour
montrer leurs dents. Le proverbe n’a pas menti.»
Tout à coup un tumulte se fit entendre à l’autre bout du pont, et la
foule courut au bruit. C’étaient des bretteurs qui s’escrimaient sur le
terre-plein au pied de la statue, comme en l’endroit le plus libre et le
plus dégagé. Ils criaient: Tue! tue! et faisaient mine de se charger
avec furie. Mais ce n’étaient qu’estocades simulées, que bottes retenues
et courtoises comme dans les duels de comédie, où, tant tués que
blessés, il n’y a jamais personne de mort. Ils se battaient deux contre
deux, et paraissaient animés d’une rage extrême, écartant les épées
qu’interposaient leurs compagnons pour les séparer. Cette feinte
querelle avait pour but de produire un rassemblement pour que, parmi la
foule, les coupe-bourses et les tire-laines pussent faire leurs coups
tout à l’aise. En effet, plus d’un curieux qui était entré dans le
groupe un beau manteau doublé de panne sur l’épaule, et la pochette bien
garnie, sortit de la presse en simple pourpoint, et ayant dépensé son
argent sans le savoir. Sur quoi les bretteurs, qui ne s’étaient jamais
brouillés, s’entendant comme larrons en foire qu’ils étaient, se
réconcilièrent et se secouèrent la main avec grande affectation de
loyauté, déclarant l’honneur satisfait. Ce qui n’était vraiment pas
difficile; l’honneur de tels maroufles ne devait point avoir de bien
sensibles délicatesses.
Sigognac, sur l’avis d’Hérode, ne s’était pas trop approché des
combattants, de sorte qu’il ne pouvait les voir que confusément à
travers les interstices que laissaient au regard les têtes et les
épaules des curieux. Cependant il lui sembla reconnaître dans ces quatre
drôles les hommes dont il avait, la nuit précédente, surveillé les
mystérieuses allures à l’auberge de la rue Dauphine, et il communiqua
son soupçon à Hérode. Mais déjà les bretteurs s’étaient prudemment
éclipsés derrière la foule, et il eût été plus malaisé de les retrouver
qu’une aiguille en un tas de foin.
«Il est possible, dit Hérode, que cette querelle n’ait été qu’un coup
monté pour vous attirer sur ce point, car nous devons être suivis par
les émissaires du duc de Vallombreuse. Un des bretteurs eût feint d’être
gêné ou choqué de votre présence, et, sans vous laisser le temps de
dégainer, il vous eût porté comme par mégarde quelque botte assassine,
et, au besoin, ses camarades vous auraient achevé. Le tout eût été mis
sur le dos d’une rencontre et rixe fortuite. En de telles algarades,
celui qui a reçu les coups les garde. La préméditation et le guet-apens
ne se peuvent prouver.
—Cela me répugne, répondit le généreux Sigognac, de croire un
gentilhomme capable de cette bassesse de faire assassiner son rival par
des gladiateurs. S’il n’est pas satisfait d’une première rencontre, je
suis prêt à croiser de nouveau le fer avec lui, jusqu’à ce que la mort
de l’un ou de l’autre s’ensuive. C’est ainsi que les choses se passent
entre gens d’honneur.
—Sans doute, répliqua Hérode, mais le duc sait bien, quelque enragé
qu’il soit d’orgueil, que l’issue du combat ne pourrait manquer de lui
être funeste. Il a tâté de votre lame et en a senti la pointe. Croyez
qu’il conserve de sa défaite une rancune diabolique,
Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode... (Page
297.)
et ne sera pas délicat sur les moyens d’en tirer vengeance.
—S’il ne veut pas l’épée, battons-nous à cheval au pistolet, dit
Sigognac, il ne pourra ainsi arguer de ma force à l’escrime.»
En discourant de la sorte, les deux compagnons gagnèrent le quai de
l’École, et là un carrosse faillit écraser Sigognac, encore qu’il se fût
rangé promptement. Sa taille mince lui valut de n’être pas aplati sur la
muraille, tant la voiture le serrait de près, bien qu’il y eût de
l’autre côté assez de place, et que le cocher, par une légère inflexion
imprimée à ses chevaux, eût pu éviter ce passant qu’il semblait
poursuivre. Les glaces de ce carrosse étaient levées, et les rideaux
intérieurs abaissés; mais qui les eût écartés eût vu un seigneur
magnifiquement habillé, dont une bande de taffetas noir plié en écharpe
soutenait le bras. Malgré le reflet rouge des rideaux fermés, il était
pâle, et les arcs minces de ses sourcils noirs se dessinaient dans une
mate blancheur. De ses dents, plus pures que des perles, il mordait
jusqu’au sang sa lèvre inférieure, et sa moustache fine, roidie par des
cosmétiques, se hérissait avec des contractions fébriles comme celle du
tigre flairant sa proie. Il était parfaitement beau, mais sa physionomie
avait une telle expression de cruauté, qu’elle eût plutôt inspiré
l’effroi que l’amour, du moins en ce moment, où des passions haineuses
et mauvaises la décomposaient. A ce portrait, esquissé en soulevant le
rideau d’une voiture qui passe à toute vitesse, on a sans doute reconnu
le jeune duc de Vallombreuse.
«Encore ce coup manqué, dit-il, pendant que le carrosse l’emportait le
long des Tuileries vers la porte de la Conférence. J’avais pourtant
promis à mon cocher vingt-cinq louis, s’il était assez adroit pour
accrocher ce damné Sigognac et le rouer contre une borne comme par
accident. Décidément mon étoile pâlit; ce petit hobereau de campagne
l’emporte sur moi. Isabelle l’adore et me déteste. Il a battu mes
estafiers, il m’a blessé moi-même. Fût-il invulnérable et protégé par
quelque amulette, il faut qu’il meure, ou j’y perdrai mon nom et mon
titre de duc.
«Humph! fit Hérode en tirant une longue aspiration de sa poitrine
profonde, les chevaux de ce carrosse semblent avoir l’humeur de ceux de
Diomède, lesquels couraient sus aux hommes, les déchiraient et se
nourrissaient de leur chair. Vous n’êtes pas blessé, au moins? Ce cocher
de malheur vous voyait fort bien, et je gagerais ma plus belle recette
qu’il cherchait à vous écraser, lançant son attelage de propos délibéré
contre vous, pour quelque dessein ou vengeance occulte. J’en suis
certain. Avez-vous remarqué s’il y avait quelque armoirie peinte sur les
portières? En votre qualité de gentilhomme, vous connaissez la noble
science héraldique, et les blasons des principales familles vous sont
familiers.
—Je ne saurais le dire, répondit Sigognac; un héraut d’armes même, en
cette conjoncture, n’aurait pas discerné les émaux et couleurs d’un écu,
encore moins ses partitions, figures et pièces honorables. J’avais trop
affaire d’esquiver la machine roulante pour voir si elle était historiée
de lions léopardés ou issants, d’alérions ou de merlettes, de besans ou
de tourteaux, de croix cléchées ou vivrées, ou de tous autres emblèmes.
—Cela est fâcheux, répliqua Hérode; cette remarque nous eût mis sur la
trace et fait trouver peut-être le fil de cette noire intrigue; car il
est évident qu’on cherche à se défaire de vous, quibuscumque viis,
comme dirait le pédant Blazius en son latin... Quoique la preuve manque,
je ne serais nullement étonné que ce carrosse appartînt au duc de
Vallombreuse, qui voulait se donner le plaisir de faire passer son char
sur le corps de son ennemi.
—Quelle pensée avez-vous là, seigneur Hérode? fit Sigognac; ce serait
une action basse, infâme et scélérate, par trop indigne d’un gentilhomme
de grande maison comme est, après tout, ce Vallombreuse. D’ailleurs, ne
l’avons-nous pas laissé en son hôtel de Poitiers, assez mal accommodé de
sa blessure? comment se trouverait-il déjà à Paris, où nous ne sommes
arrivés que d’hier?
—Ne nous sommes-nous point arrêtés assez longtemps à Orléans et à
Tours, où nous avons donné des représentations, pour qu’il ait pu, avec
les équipages dont il dispose, nous suivre et même nous devancer? Quant
à sa blessure, soignée par les plus excellents médecins, elle a dû
bientôt se fermer et se cicatriser. Elle n’était pas, d’ailleurs, de
nature assez dangereuse pour empêcher un homme jeune et plein de vigueur
de voyager tout à son aise en carrosse ou en litière. Il faut donc, mon
cher Capitaine, vous bien tenir sur vos gardes, car on cherche à vous
monter quelque coup de Jarnac ou à vous faire tomber en quelque embûche
sous forme d’accident. Votre mort livrerait sans défense Isabelle aux
entreprises du duc. Que pourrions-nous contre un si puissant seigneur,
nous autres pauvres histrions? S’il est douteux que Vallombreuse soit à
Paris, ses émissaires, du moins, l’y remplacent, puisque cette nuit
même, si vous n’aviez pas veillé sous les armes, ému d’un juste soupçon,
ils vous auraient gentiment égorgillé en votre chambrette.»
Les raisons qu’alléguait Hérode étaient trop plausibles pour être
discutées; aussi le Baron n’y répondit-il que par un signe
d’assentiment, et porta-t-il la main sur la garde de son épée, qu’il
tira à demi, afin de s’assurer qu’elle jouait bien et ne tenait point au
fourreau.
Tout en causant, les deux compagnons s’étaient avancés le long du Louvre
et des Tuileries jusqu’à la porte de la Conférence, par où l’on va au
Cours-la-Reine, lorsqu’ils virent devant eux un grand tourbillon de
poussière où papillotaient des éclairs d’armes et des luisants de
cuirasse. Ils se rangèrent pour laisser passer cette cavalerie qui
précédait la voiture du roi, qui revenait de Saint-Germain au Louvre.
Ils purent voir dans le carrosse, car les glaces étaient baissées et les
rideaux écartés, sans doute pour que le populaire contemplât tout son
soûl le monarque arbitre de ses destinées, un fantôme pâle, vêtu de
noir, le cordon bleu sur la poitrine, aussi immobile qu’une effigie de
cire. De longs cheveux bruns encadraient ce visage mort attristé par un
incurable ennui, un ennui espagnol, à la Philippe II, comme l’Escurial
seul peut en mitonner dans son silence et sa solitude. Les yeux ne
semblaient pas réfléchir les objets; aucun désir, aucune pensée, aucun
vouloir n’y mettait sa flamme. Un dégoût profond de la vie avait relâché
la lèvre inférieure, qui tombait morose avec une sorte de moue boudeuse.
Les mains blanches et maigres posaient sur les genoux, comme celles de
certaines idoles égyptiennes. Cependant il y avait encore une majesté
royale dans cette morne figure qui personnifiait la France, et en qui se
figeait le généreux sang de Henri IV.
La voiture passa comme un éblouissement, suivie d’un gros de cavaliers
qui fermaient l’escorte. Sigognac resta tout rêveur de cette apparition.
En son imagination naïve, il se représentait le roi comme un être
surnaturel, rayonnant dans sa puissance au milieu d’un soleil d’or et de
pierreries, fier, splendide, triomphal, plus beau, plus grand, plus fort
que tous les autres; et il n’avait vu qu’une figure triste, chétive,
ennuyée, souffreteuse, presque pauvre d’aspect, dans un costume sombre
comme le deuil, et ne paraissant pas s’apercevoir du monde extérieur,
occupée qu’elle était de quelque lugubre rêverie. «Eh quoi! se disait-il
en lui-même, voilà le roi, celui en qui se résument tant de millions
d’hommes, qui trône au sommet de la pyramide, vers qui tant de mains se
tendent d’en bas suppliantes, qui fait taire ou gronder les canons,
élève ou abaisse, punit ou récompense, dit «grâce» s’il le veut, quand
la justice dit «mort», et peut changer d’un mot une destinée! Si son
regard tombait sur moi, de misérable je deviendrais riche, de faible
puissant; un homme inconnu se développerait salué et flatté de tous. Les
tourelles ruinées de Sigognac se relèveraient orgueilleusement; des
domaines viendraient s’ajouter à mon patrimoine rétréci. Je serais
seigneur du mont et de la plaine! Mais comment penser que jamais il me
découvre dans cette fourmilière humaine qui grouille vaguement à ses
pieds et qu’il ne regarde pas? Et quand même il m’aurait vu, quelle
sympathie peut-il se former entre nous?»
Ces réflexions, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de
rapporter, occupaient Sigognac, qui marchait silencieusement à côté de
son compagnon. Hérode respecta cette rêverie, se divertissant à regarder
les équipages aller et venir. Puis il fit observer au Baron qu’il allait
être midi, et qu’il était temps de diriger l’aiguille de la boussole
vers le pôle de la soupe, rien n’étant pire qu’un dîner froid, si ce
n’est un dîner réchauffé.
Sigognac se rendit à ce raisonnement péremptoire, et ils reprirent le
chemin de leur auberge. Rien de particulier n’avait eu lieu en leur
absence. Il ne s’était passé que deux heures. Isabelle, tranquillement
assise à table devant un potage étoilé de plus d’yeux que le corps
d’Argus, accueillit son ami avec son doux sourire habituel en lui
tendant sa blanche main. Les comédiens lui adressèrent des questions
badines ou curieuses sur son excursion à travers la ville, lui demandant
s’il possédait encore son manteau, son mouchoir et sa bourse. A quoi
Sigognac répondit joyeusement par l’affirmative. Cette aimable causerie
lui fit bientôt oublier ses sombres préoccupations, et il en vint à se
demander en lui-même s’il n’était pas la dupe d’une imagination
hypocondriaque qui ne voyait partout qu’embûches.
Il avait raison cependant, et ses ennemis, pour quelques tentatives
avortées, ne renonçaient point à leurs noirs projets. Mérindol, menacé
par le duc d’être rendu aux galères d’où il l’avait tiré s’il ne le
défaisait de Sigognac, se résolut à requérir l’aide d’un brave de ses
amis, à qui nulle entreprise ne répugnait, quelque hasardeuse qu’elle
fût, si elle était bien payée. Il ne se sentait pas de force à venir a
bout du Baron, qui d’ailleurs le connaissait maintenant, ce qui en
rendait l’approche difficile, vu qu’il était sur ses gardes.
Mérindol alla donc à la recherche de ce spadassin qui demeurait place du
Marché-Neuf, près du Petit-Pont, endroit peuplé principalement de
bretteurs, filous, tireurs de laine et autres gens de mauvaise vie.
Avisant parmi les hautes maisons noires, qui s’épaulaient comme ivrognes
ayant peur de tomber, une plus noire, plus délabrée, plus lépreuse
encore que les autres, dont les fenêtres, débordant d’immondes
guenilles, ressemblaient à des ventres ouverts laissant couler leurs
entrailles, il s’engagea dans l’allée obscure qui servait d’entrée à
cette caverne. Bientôt le jour venant de la rue s’éteignit, et Mérindol,
tâtant les murailles suantes et visqueuses comme si des limaçons les
eussent engluées de leur bave, trouva parmi l’ombre la corde tenant lieu
de rampe à l’escalier, corde qu’on pouvait croire détachée d’un gibet et
suiffée de graisse humaine. Il se hissa comme il put par cette échelle
de meunier, trébuchant à chaque pas sur les bosses et callosités
qu’avait formées à chaque marche la vieille boue entassée là, couche à
couche, depuis le temps où Paris s’appelait Lutèce.
Cependant, à mesure que Mérindol avançait dans son ascension périlleuse,
les ténèbres se faisaient moins intenses. Une lueur blafarde et
brouillée pénétrait à travers les vitres jaunes des jours de souffrance
pratiqués pour éclairer l’escalier, et qui donnaient sur une cour noire
et profonde comme un puits de mine. Enfin, il arriva au dernier étage à
demi suffoqué par les vapeurs méphitiques s’exhalant des plombs. Deux ou
trois portes s’ouvraient sur le palier dont le plafond en plâtre sale
était enjolivé d’arabesques obscènes, de tire-bouchons et de mots plus
que rabelaisiens tracés par la fumée des chandelles, fresques bien
dignes d’une pareille bicoque.
L’une de ces portes était entre-bâillée. Mérindol la poussa d’un coup
de pied, ne voulant y toucher de la main, et pénétra sans plus de
cérémonie dans l’unique chambre composant le Louvre du bretteur
Jacquemin Lampourde.
Une âcre fumée lui piqua les yeux et le gosier, si bien qu’il se prit à
tousser comme un chat qui avale des plumes en croquant un oiseau, et
qu’il se passa bien deux minutes avant qu’il pût parler. Profitant de la
porte ouverte, la fumée se répandit sur le palier, et le brouillard
devenant moins épais, le visiteur put discerner à peu près l’intérieur
de la chambre.
Ce repaire mérite une description particulière, car il est douteux que
l’honnête lecteur ait jamais mis le pied dans un taudis pareil, et il ne
saurait se faire l’idée d’un tel dénûment.
Le bouge était meublé principalement de quatre murs le long desquels les
infiltrations du toit avaient dessiné des îles inconnues et des fleuves
qu’on ne rencontre en aucune carte géographique. Aux endroits à portée
de la main, les locataires successifs du taudis s’étaient amusés à
graver au couteau leurs noms incongrus, baroques ou hideux, par suite de
ce penchant qui pousse les plus obscurs à laisser une trace de leur
passage en ce monde. A ces noms souvent était accolé un nom de femme,
Iris de carrefour, que surmontait un cœur percé d’une flèche semblable à
une arête de poisson. D’autres, plus artistes, avec un bout de charbon
retiré des cendres, avaient essayé de croquer quelque profil grotesque,
une pipe entre les dents, ou quelque pendu tirant la langue et gambadant
au bout d’une potence.
Sur le bord de la cheminée, où fumaient en bavant les branches d’un
cotret volé, s’entassait dans la poussière un monde d’objets bizarres:
une bouteille ayant, plantée dans le goulot, une chandelle à demi
consumée, dont le suif avait coulé en larges nappes sur le verre, vrai
flambeau d’enfant prodigue et de biberon; un cornet de tric-trac, trois
dés plombés, les Heures de Robert Besnières, à l’usage du lansquenet,
un fagot de bouts de vieilles pipes, un pot en grès à mettre du pétun,
un chausson renfermant un peigne édenté, une lanterne sourde
arrondissant sa lentille comme une prunelle d’oiseau de nuit, des
paquets de clefs, sans doute fausses, car il n’y avait en la chambre
aucun meuble à ouvrir, un fer à relever la moustache, un angle de miroir
au tain rayé comme par les griffes d’un diable, où l’on ne pouvait se
voir qu’un œil à la fois, encore ne fallait-il pas que cet œil
ressemblât à celui de Junon, qu’Homère appelle Βοῶπις et mille autres
brimborions fastidieux à décrire.
En face de la cheminée, sur un pan de muraille moins humide que les
autres et tendu d’ailleurs d’un lambeau de serge verte, rayonnait un
faisceau d’épées soigneusement fourbies, d’une trempe à l’épreuve et
portant sur leur acier la marque des plus célèbres armuriers d’Espagne
et d’Italie. Il y avait là des lames à deux tranchants, des lames
triangulaires, des lames évidées au milieu pour laisser égoutter le
sang; des dagues à large coquille, des coutelas, des poignards, des
stylets et autres armes de prix dont la richesse faisait un singulier
contraste avec le délabrement du bouge. Pas une tache de rouille, pas un
grain de poussière ne les souillaient, c’étaient les outils du tueur, et
dans un arsenal princier ils n’eussent pas été mieux entretenus, frottés
d’huile, épongés de laine et conservés en leur état primitif. On eût dit
qu’ils sortaient tout frais émoulus de la boutique. Lampourde, si
négligent pour le reste, y mettait son amour-propre et sa curiosité.
Cette recherche, quand on pensait au métier qu’il faisait, prenait un
caractère horrible, et sur ces fers si bien polis, des reflets rouges
semblaient flamboyer.
De siéges, il n’y en avait point, et l’on était libre de se tenir debout
pour grandir, à moins qu’on ne préférât, si l’on ne voulait ménager la
semelle de ses souliers, s’asseoir sur un vieux panier défoncé, une
malle, ou un étui de luth qui traînait dans un coin.
La table se composait d’un volet abattu sur deux tréteaux. Elle servait
aussi de lit. Après avoir fait carousse, le maître du logis s’y
allongeait et, prenant le coin de la nappe, qui n’était autre que la
panne de son manteau, dont il avait vendu le dessus pour se doubler la
panse, il faisait demi-tour du côté de la muraille pour ne plus voir les
bouteilles vides, spectacle singulièrement mélancolique aux ivrognes.
C’est dans cette position que Mérindol trouva Jacquemin Lampourde
ronflant comme la pédale d’un tuyau d’orgue, bien que toutes les
horloges des environs eussent sonné quatre heures de l’après-midi.
Un énorme pâté de venaison, qui montrait dans ses ruines vermeilles des
marbrures de pistaches, gisait éventré sur le carreau, et plus qu’à
moitié dévoré, comme un cadavre attaqué des loups au fond d’un bois, en
compagnie d’un nombre fabuleux de flacons dont on avait sucé l’âme, et
qui n’étaient plus que des fantômes de bouteilles, des apparences
creuses bonnes à faire du verre cassé.
Un compagnon, que Mérindol n’avait pas aperçu d’abord, dormait à poings
tendus sous la table, tenant encore au bec, entre ses dents, le tuyau
cassé d’une pipe, dont le fourneau avait roulé à terre tout bourré d’un
pétun qu’en son ivresse il avait oublié d’allumer.
«Hé, Lampourde! dit l’estafier de Vallombreuse, c’est assez dormir comme
cela; ne me regarde pas avec ces yeux plus ronds que billes. Je ne suis
point un commissaire ou un agent qui te vient querir pour te mener au
Châtelet. Il s’agit d’une affaire importante: tâche de repêcher ta
raison noyée au fond des pots, et de m’écouter.»
Le personnage ainsi interpellé se souleva avec une lenteur somnolente,
se mit sur son séant, développa, en s’étirant, de longs bras, dont les
poings touchaient presque aux deux murs de la chambre, ouvrit une bouche
immense dentée de crocs pointus, et, se tordant la mâchoire, dessina un
bâillement formidable, semblable au rictus d’un lion ennuyé, le tout
accompagné de gloussements inarticulés et gutturaux.
Ce n’était point un Adonis que Jacquemin Lampourde, bien qu’il se
prétendît favorisé des femmes autant que pas un, et même, à l’entendre,
des plus hautes et mieux situées. Sa grande taille dont il tirait
fierté, ses maigres jambes héronnières, son échine efflanquée, sa
poitrine osseuse et cardinalisée à la boisson, qu’on voyait en ce moment
par sa chemise entr’ouverte, ses bras de singe assez longs pour qu’il
pût nouer ses jarretières sans presque se baisser, ne composaient pas un
physique bien agréable; quant à sa figure, un nez prodigieux qui
rappelait celui de Cyrano de Bergerac, prétexte de tant de duels, y
occupait la place la plus importante. Mais Lampourde s’en consolait avec
l’axiome populaire: «Jamais grand nez n’a gâté visage.» Les yeux,
quoique brouillés encore d’ivresse et de sommeil, avaient dans leurs
prunelles de froids éclairs d’acier annonçant le courage et la
résolution. Sur les joues décharnées deux ou trois rides
perpendiculaires, pareilles à des coups d’épée, dessinaient
S’il s’agit de tuer, je suis votre homme... (Page
306.)
leurs lignes rigides qui n’étaient pas précisément des nids d’amours.
Une tignasse de cheveux noirs fort emmêlée pleuvait autour de cette
physionomie bonne à sculpter sur un manche de violon et dont personne
cependant n’avait envie de se moquer, tant l’expression en était
inquiétante, narquoise et féroce.
«Que le Maulubec trousse l’animal qui me vient ainsi troubler en mes
joies et patauger parmi mes rêves anacréontiques! J’étais heureux; la
plus belle princesse de la terre m’accueillait gracieusement. Vous avez
fait envoler mon songe.
—Trêve de billevesées, fit Mérindol avec impatience, prête-moi deux
minutes ton ouïe et ton attention.
—Je n’écoute personne quand je suis gris, répondit majestueusement
Jacquemin Lampourde en s’étayant sur le coude. D’ailleurs j’ai de
l’argent, beaucoup d’argent. Nous avons cette nuit détroussé un mylord
anglais tout cousu de pistoles, je suis en train de manger et de boire
ma part. Mais avec un petit tour de lansquenet ce sera bientôt fini. A
ce soir donc les affaires sérieuses. Trouvez-vous à minuit sur le
terre-plein du Pont-Neuf au pied du cheval de bronze. J’y serai, frais,
limpide, alerte, jouissant de tous mes moyens. Nous accorderons nos
flûtes et conviendrons des sommes, lesquelles doivent être
considérables, car j’aime à croire qu’on ne dérange pas un brave comme
moi pour des friponneries subalternes, des vols insignifiants ou autres
menues peccadilles. Décidément le vol m’ennuie, je ne fais plus que
l’assassinat, c’est plus noble. On est un carnassier léonin, et non une
bête de rapine. S’il s’agit de tuer, je suis votre homme, et encore
faut-il que l’attaqué se défende. Les victimes sont si lâches parfois,
que cela me dégoûte. Un peu de résistance donne du cœur à l’ouvrage.
—Oh! pour cela sois tranquille, répondit Mérindol avec un mauvais
sourire. Tu trouveras à qui parler.
—Tant mieux, fit Jacquemin Lampourde, il y a longtemps que je ne me
suis escrimé avec quelqu’un de ma force. Mais en voilà assez. Sur ce,
bonsoir, et laissez-moi dormir.»
Mérindol parti, Jacquemin Lampourde essaya de se rendormir, mais en
vain. Le sommeil interrompu ne revint pas. Le bretteur se leva, secoua
rudement le compagnon qui ronflait sous la table et tous deux s’en
allèrent dans un tripot où se jouaient le lansquenet et la bassette.
L’assistance était composée de plumets, de spadassins, de filous, de
laquais, de clercs, de quelques bourgeois naïfs conduits là par des
filles, pauvres pigeons destinés à être plumés vifs. On n’entendait que
le bruit des dés roulant dans le cornet et le froissement des cartes
battues, car les joueurs sont d’ordinaire silencieux, sauf, en cas de
perte, quelques interjections blasphématoires. Après des alternatives de
chance et de guignon, le vide, duquel la nature et l’homme surtout ont
horreur, fut hermétiquement pratiqué dans les pochettes de Lampourde. Il
voulut jouer sur parole, mais ce n’était pas une monnaie qui eût cours
en ce lieu, où les joueurs, en recevant leur gain, mordaient les pièces
par manière d’éprouvette, pour voir si les louis n’étaient point en
plomb doré et les testons en étain à fondre des cuillères. Force lui fut
de se retirer nu comme un petit saint Jean, après être entré gros
seigneur et remuant les pistoles à pleine main!
«Ouf! fit-il quand l’air frais de la rue le frappa au visage et lui
rendit son sang-froid, me voilà débarrassé; c’est drôle comme l’argent
me grise et m’abrutit! Je ne m’étonne plus que les traitants soient si
bêtes. Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein d’esprit;
les idées bourdonnent autour de ma cervelle comme abeilles autour d’une
ruche. De Laridon je redeviens César! Mais voici que le clocheteur de la
Samaritaine martèle douze heures; Mérindol doit m’attendre devant le roi
de bronze.»
Et il se dirigea vers le Pont-Neuf. Mérindol était à son poste, occupé à
regarder son ombre au clair de lune. Les deux spadassins, ayant bien
regardé autour d’eux pour voir si personne ne pouvait les entendre,
parlèrent cependant à voix basse pendant assez longtemps. Ce qu’ils
dirent, nous l’ignorons, mais en quittant l’agent du duc de
Vallombreuse, Lampourde faisait sonner de l’or dans ses poches avec une
impudence qui montrait combien il était redouté sur le Pont-Neuf.
... tous deux s’en allèrent dans un tripot où se
jouaient le lansquenet et la bassette. (Page 307.)
XI.
LE PONT-NEUF.
Il serait long et fastidieux de suivre étape par étape le chariot
comique jusqu’à Paris, la grand’ville; il n’arriva point pendant la
route d’aventure qui mérite d’être racontée. Nos comédiens avaient la
bourse bien garnie et marchaient rondement, pouvant louer des chevaux et
faire de bonnes traites. A Tours et à Orléans la troupe s’arrêta pour
donner quelques représentations dont la recette satisfit Hérode plus
sensible en sa qualité de directeur et de caissier au succès monnayé
qu’à tout autre. Blazius commençait à se rassurer et à rire des terreurs
que lui avait inspirées le caractère vindicatif de Vallombreuse.
Cependant Isabelle tremblait encore à cette idée d’enlèvement qui
n’avait pas réussi, et plus d’une fois en songe, quoique dans les
auberges elle fît chambre commune avec Zerbine, elle crut revoir la tête
hagarde et sauvage de Chiquita sortir d’une lucarne à fond noir en
montrant toutes ses dents blanches. Effrayée par cette vision, elle se
réveillait poussant des cris, et sa compagne avait de la peine à la
calmer. Sans témoigner autrement d’inquiétude, Sigognac couchait dans la
chambre la plus voisine, l’épée sous le chevet et tout habillé en cas
d’algarade nocturne. Le jour, il cheminait le plus souvent à pied, au
devant du chariot, en éclaireur, surtout lorsque près de la route
quelques buissons, taillis, pans de murs ou chaumines ruinées, pouvaient
servir de retraite à une embuscade. S’il voyait un groupe de voyageurs à
mine suspecte, il se repliait vers la charrette où le Tyran, Scapin,
Blazius et Léandre représentaient une respectable garnison, encore que
de ces deux derniers l’un fût vieil et l’autre craintif comme un lièvre.
D’autres fois, en bon général d’armée qui sait prévenir les feintes de
l’ennemi, il se tenait à l’arrière-garde, car le péril pouvait aussi
bien venir de ce côté. Mais ces précautions furent inutiles et
surérogatoires. Aucune attaque ne vint surprendre la troupe, soit que le
duc n’eût point eu le temps de la combiner, soit qu’il eût renoncé à
cette fantaisie, ou bien encore que la douleur de sa blessure lui retînt
le courage.
Quoiqu’on fût en hiver, la saison n’était pas trop rigoureuse. Bien
nourris, et s’étant précautionnés à la friperie de vêtements chauds et
plus épais que la serge des manteaux de théâtre, les comédiens ne
souffraient pas du froid, et la bise n’avait d’autre inconvénient que de
faire monter aux joues des jeunes actrices un incarnat un peu plus vif
que de coutume et qui parfois même s’étendait jusque sur leur nez
délicat. Ces roses d’hiver, quoique un peu déplacées, ne leur allaient
point mal, car tout sied à de jolies femmes. Quant à dame Léonarde, son
teint de duègne usé par quarante ans de fard était inaltérable. La bise
et l’aquilon n’y faisaient que blanchir.
Enfin l’on arriva vers quatre heures du soir, tout près de la grande
ville, du côté de la Bièvre dont on passa le ponceau, en longeant la
Seine, ce fleuve illustre entre tous, dont les flots ont l’honneur de
baigner le palais de nos rois et tant d’autres édifices renommés par le
monde. Les fumées que dégorgeaient les cheminées des maisons formaient
au bas du ciel un grand banc de brume rousse à demi transparent,
derrière lequel le soleil descendait tout rouge et dépouillé de ses
rais. Sur ce fond de lumière sourde se dessinait en gris violâtre le
contour des bâtiments privés, religieux et publics, que la perspective
permettait d’embrasser de cet endroit. On apercevait de l’autre côté du
fleuve, au delà de l’île Louviers, le bastion de l’Arsenal, les
Célestins, et plus en face de soi la pointe de l’île Notre-Dame. La
porte Saint-Bernard franchie, le spectacle devint magnifique. Notre-Dame
apparaissait en plein, se montrant par le chevet avec ses arcs-boutants
semblables à des côtes de poissons gigantesques, ses deux tours carrées
et sa flèche aiguë plantée sur l’intersection des nefs. D’autres
clochetons plus humbles trahissant au-dessus des toits des églises ou
des chapelles enfouies dans la cohue des maisons, mordaient de leurs
dents noires la bande claire du ciel, mais la cathédrale attirait
surtout les regards de Sigognac, qui n’était jamais venu à Paris, et que
la grandeur de ce monument étonnait.
Le mouvement des voitures chargées de denrées diverses, le nombre des
cavaliers et des piétons qui se croisaient tumultueusement sur le bord
du fleuve ou dans les rues qui le longent et où s’engageait parfois le
chariot pour prendre le plus court, les cris de toute cette foule
l’éblouissaient et l’étourdissaient, lui, accoutumé à la vaste solitude
des landes et au silence mortuaire de son vieux château délabré. Il lui
semblait qu’une meule de moulin tournât dans sa tête et il se sentait
chanceler comme un homme ivre. Bientôt l’aiguille mignonnement ouvrée de
la Sainte-Chapelle s’élança par-dessus les combles du palais pénétrée
par les dernières lueurs du couchant. Les lumières qui s’allumaient
piquaient de points rouges les façades sombres des maisons, et la
rivière réfléchissait ces lueurs en les allongeant comme des serpents de
feu dans ses eaux noires.
Bientôt se dessina dans l’ombre, le long du quai, l’église et le cloître
des Grands-Augustins, et sur le terre-plein du Pont-Neuf, Sigognac vit à
sa droite s’ébaucher à travers l’obscurité croissante la forme d’une
statue équestre, celle du bon roi Henri IV; mais le chariot tournant
l’angle de la rue Dauphine nouvellement percée sur les terrains du
couvent fit bientôt disparaître le cavalier et le cheval.
Il y avait dans le haut de la rue Dauphine, près de la porte de ce nom,
une vaste hôtellerie où descendaient parfois les ambassades des pays
extravagants et chimériques. Cette auberge pouvait recevoir à
l’improviste de nombreuses compagnies. Les bêtes y étaient toujours
sûres de trouver du foin au râtelier et les maîtres n’y manquaient
jamais de lits. C’était là qu’Hérode avait fixé, comme en un lieu
propice, le campement de sa horde théâtrale. Le brillant état de la
caisse permettait ce luxe; luxe utile d’ailleurs, car il relevait la
troupe en montrant qu’elle n’était point composée de vagabonds, escrocs
et débauchés, forcés par la misère à ce fâcheux métier d’histrions de
province, mais bien de braves comédiens à qui leur talent faisait un
revenu honnête, chose possible comme il appert des raisons qu’en donne
M. Pierre de Corneille, poëte célèbre, en sa pièce de l’Illusion
comique.
La cuisine où les comédiens entrèrent en attendant qu’on préparât leurs
chambres était grande à y pouvoir accommoder à l’aise le dîner de
Gargantua ou de Pantagruel. Au fond de l’immense cheminée qui s’ouvrait
rouge et flamboyante, comme la gueule représentant
l’enfer dans la grande diablerie de Douai, brûlaient des arbres tout
entiers. A plusieurs broches superposées, que faisait mouvoir un chien
se démenant comme un possédé à l’intérieur d’une roue, se doraient des
chapelets d’oies, de poulardes et de coqs vierges, brunissaient des
quartiers de bœuf, roussissaient des longes de veaux, sans compter les
perdrix, bécassines, cailles et autres menues chasses. Un marmiton à
demi cuit lui-même et ruisselant de sueur, bien qu’il ne fût vêtu que
d’une simple veste de toile, arrosait ces victuailles avec une cuillère
à pot qu’il replongeait dans la lèchefrite dès qu’il en avait versé le
contenu: vrai travail de Danaïde, car le jus recueilli s’écoulait
toujours.
Autour d’une longue table de chêne, couverte de mets en préparation,
s’agitait tout un monde de cuisiniers, prosecteurs, gâte-sauces, des
mains desquels les aides recevaient les pièces lardées, troussées,
épicées, pour les porter aux fourneaux qui, tout incandescents de braise
et pétillants d’étincelles, ressemblaient plutôt aux forges de Vulcain
qu’à des officines culinaires, les garçons ayant l’air de cyclopes à
travers cette brume enflammée. Le long des murs brillait une formidable
batterie de cuisine de cuivre rouge ou de laiton: chaudrons, casseroles
de toutes grandeurs, poissonnières à faire cuire le léviathan au court
bouillon, moules de pâtisseries façonnés en donjons, dômes, petits
temples, casques et turbans de forme sarrasine, enfin toutes les armes
offensives et défensives que peut renfermer l’arsenal du dieu Gaster.
A chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux
joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans
leurs tableaux, portant sur la tête ou la hanche des corbeilles pleines
de provisions.
«Passez-moi la muscade, disait l’un! un peu de cannelle, s’écriait
l’autre! Par ici les quatre épices! remettez du sel dans la boîte! les
clous de girofle! du laurier! une barde de lard, s’il vous plaît, bien
mince! soufflez ce fourneau; il ne va pas! éteignez cet autre, il va
trop et tout brûlera comme châtaignes oubliées en la poêle! versez du
jus dans ce coulis! allongez-moi ce roux, car il épaissit! battez-moi
ces blancs d’œufs en père fouetteur, ils ne moussent pas! saupoudrez-moi
ce jambonneau de chapelure! tirez de la broche cet oison, il est à
point! encore cinq ou six tours pour cette poularde! Vite, vite,
enlevez le bœuf! il faut qu’il soit saignant. Laissez le veau et les
poulets:
Les veaux mal cuits, les poulets crus,
Font les cimetières bossus.
Retenez cela, galopin. N’est pas rôtisseur qui veut. C’est un don du
ciel. Portez ce potage à la reine au numéro 6. Qui a demandé les cailles
au gratin? Dressez vivement ce râble de lièvre piqué!» Ainsi se
croisaient dans un gai tumulte les propos substantiels et mots de gueule
justifiant mieux leur titre que les mots de gueule gelés entendus de
Panurge à la fonte des glaces polaires, car ils avaient tous rapport à
quelque mets, condiment ou friandise.
Hérode, Blazius et Scapin, qui étaient sur leur bouche et gourmands
comme chats de dévote, se pourléchaient les babines à cette éloquence si
grasse, si succulente et si bien nourrie qu’ils disaient hautement
préférer à celle d’Isocrate, Démosthène, Eschine, Hortensius, Cicéro et
autres tels bavards dont les phrases ne sont que viandes creuses et ne
contiennent aucun suc médullaire. «Il me prend des envies, dit Blazius,
de baiser sur l’une et l’autre joue ce gros cuisinier, gras et
ventripotent comme moine, qui gouverne toutes ces casseroles d’un air si
superbe. Jamais capitaine ne fut plus admirable au feu!»
Au moment où un valet venait dire aux comédiens que leurs chambres
étaient prêtes, un voyageur entra dans la cuisine et s’approcha de la
cheminée, c’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille,
mince, vigoureux, de physionomie déplaisante quoique régulière. Le
reflet du foyer bordait son profil d’un liseré de feu, tandis que le
reste de sa figure baignait dans l’ombre. Cette touche lumineuse
accusait une arcade sourcilière assez proéminente abritant un œil dur et
scrutateur, un nez d’une courbure aquiline dont le bout se rabattait en
bec crochu sur une moustache épaisse, une lèvre inférieure très-mince
que rejoignait brusquement un menton ramassé et court comme si la
matière eût manqué à la nature pour achever ce masque. Le col que
dégageait un rabat de toile plate empesée laissait voir dans sa maigreur
ce cartilage en saillie que les bonnes femmes expliquent par un quartier
de la pomme fatale resté au gosier d’Adam et que quelques-uns de ses
fils n’ont pas avalé encore. Le costume se composait d’un pourpoint en
drap gris-de-fer agrafé sur une veste de buffle, d’un haut-de-chausses
de couleur brune et de bottes de feutre remontant au-dessus du genou et
se plissant en vagues spirales autour des jambes. De nombreuses
mouchetures de boue, les unes sèches, les autres fraîches encore,
annonçaient une longue route parcourue, et les mollettes des éperons
rougies d’un sang noirâtre disaient que, pour arriver au terme de son
voyage, le cavalier avait dû solliciter impérieusement les flancs de sa
monture fatiguée. Une longue rapière, dont la coquille de fer ouvragé
devait peser plus d’une livre, pendait à un large ceinturon de cuir
fermé par une boucle en cuivre et sanglant l’échine maigre du compagnon.
Un manteau de couleur sombre qu’il avait jeté sur un banc avec son
chapeau complétait l’accoutrement. Il eût été difficile de préciser à
quelle classe appartenait le nouveau venu. Ce n’était ni un marchand, ni
un bourgeois, ni un soldat. La supposition la plus plausible l’eût fait
ranger dans la catégorie de ces gentilshommes pauvres ou de petite
noblesse qui se font domestiques chez quelque grand et s’attachent à sa
fortune.
Sigognac, qui n’avait pas l’âme à la cuisine comme Hérode ou Blazius et
que la contemplation de ces triomphantes victuailles n’absorbait point,
regardait avec une certaine curiosité ce grand drôle dont la physionomie
ne lui semblait pas inconnue, bien qu’il ne pût se rappeler ni en quel
endroit, ni en quel temps il l’avait rencontrée. Vainement il battit le
rappel de ses souvenirs, il ne trouva pas ce qu’il cherchait. Cependant
il sentait confusément que ce n’était pas la première fois qu’il se
trouvait en contact avec cet énigmatique personnage qui, peu soucieux de
cet examen inquisitif dont il paraissait avoir conscience, tourna tout à
fait le dos à la salle en se penchant vers la cheminée sous figure de se
chauffer les mains de plus près.
Comme sa mémoire ne lui fournissait rien de précis et qu’une plus longue
insistance eût pu faire naître une querelle inutile, le Baron suivit les
comédiens, qui prirent possession de leurs logis respectifs, et après
avoir fait un bout de toilette se réunirent dans une salle basse où
était servi le souper auquel ils firent fête en gens affamés et altérés.
Blazius, clappant de la langue, proclama le vin bon et se versa de
nombreuses rasades, sans oublier les verres de ses camarades, car ce
n’était point un de ces biberons égoïstes qui rendent à Bacchus un culte
solitaire; il aimait presque autant faire boire que boire lui-même; le
Tyran et Scapin lui rendaient raison; Léandre craignait, en s’adonnant à
de trop fréquentes libations, d’altérer la blancheur de son teint et de
se fleurir le nez de bourgeons et bubelettes, ornements peu convenables
pour un amoureux. Quant au Baron, les longues abstinences subies au
château de Sigognac lui avaient donné des habitudes de sobriété
castillane dont il ne se départait qu’avec peine. Il était d’ailleurs
préoccupé du personnage entrevu dans la cuisine et qu’il trouvait
suspect sans pouvoir dire pourquoi, car rien n’était plus naturel que
l’arrivée d’un voyageur dans une hôtellerie bien achalandée.
Le repas était gai: animés par le vin et la bonne chère, joyeux enfin
d’être à Paris, cet Eldorado de tous les gens à projets, imprégnés de
cette chaude atmosphère si agréable après de longues heures passées au
froid dans une charrette, les comédiens se livraient aux plus folles
espérances. Ils rivalisaient en idée avec l’hôtel de Bourgogne et la
troupe du Marais. Ils se voyaient applaudis, fêtés, appelés à la cour,
commandant des pièces aux plus beaux esprits du temps, traitant les
poëtes en grimauds, invités à des régals par les grands seigneurs, et
bientôt roulant carrosse. Léandre rêvait les plus hautes conquêtes, et
c’est tout au plus s’il consentait à ne pas usurper la reine. Quoiqu’il
n’eût pas bu, sa vanité était ivre. Depuis son aventure avec la marquise
de Bruyères, il se croyait décidément irrésistible, et son amour-propre
ne connaissait plus de bornes. Sérafine se promettait de ne rester
fidèle au chevalier de Vidalinc que jusqu’au jour où se présenterait un
plumet mieux fourni et plus huppé. Pour Zerbine, elle avait son marquis
qui la devait bientôt rejoindre, et elle ne formait point de projets.
Dame Léonarde étant mise hors de cause par son âge et ne pouvant servir
que d’Iris messagère, ne s’amusait pas à ces futilités et ne perdait pas
un coup de dent. Blazius lui chargeait son assiette et lui remplissait
son gobelet jusqu’au bord avec une rapidité comique, plaisanterie que la
vieille acceptait de bonne grâce.
Isabelle, qui depuis longtemps avait cessé de manger, roulait
distraitement entre ses doigts une boulette de mie de pain à laquelle
elle donnait la forme d’une colombe et reposait sur son cher Sigognac,
... les femmes se retirèrent, laissant le trio
d’ivrognes émérites... (Page 283.)
assis à l’autre bout de la table, un regard tout baigné de chaste amour
et de tendresse angélique. La chaude température de la salle avait fait
monter une délicate rougeur à ses joues naguère un peu pâlies par la
fatigue du voyage. Elle était adorablement belle de la sorte, et si le
jeune duc de Vallombreuse eût pu la voir ainsi, son amour se fût
exaspéré jusqu’à la rage.
De son côté, Sigognac contemplait Isabelle avec une admiration
respectueuse; les beaux sentiments de cette charmante fille le
touchaient autant que les attraits dont elle était abondamment pourvue,
et il regrettait que par excès de délicatesse elle l’eût refusé pour
mari.
Le souper fini, les femmes se retirèrent, ainsi que Léandre et le Baron,
laissant le trio d’ivrognes émérites achever les bouteilles en vidange,
procédé qui sembla trop soigneux au laquais chargé de servir à boire,
mais dont une pièce blanche de bonne-main le consola.
«Barricadez-vous bien dans votre réduit, dit Sigognac en reconduisant
Isabelle jusqu’à la porte de sa chambre, il y a tant de gens en ces
hôtelleries, qu’on ne saurait trop prendre de sûretés.
—Ne craignez rien, cher Baron, répondit la jeune comédienne, ma porte
ferme par une serrure à trois tours qui pourrait clore une prison. Il y
a de plus un verrou long comme mon bras; la fenêtre est grillée, et nul
œil-de-bœuf n’ouvre au mur sa prunelle sombre. Les voyageurs ont souvent
des objets qui pourraient tenter la cupidité des larrons, et leurs
logements doivent être clos de façon hermétique. Jamais princesse de
conte de fée menacée d’un sort n’aura été plus en sûreté dans sa tour
gardée par des dragons.
—Parfois, répliqua Sigognac, tous les enchantements sont vains et
l’ennemi pénètre en la place malgré les phylactères, les tétragrammes et
les abracadabras.
—C’est que la princesse, reprit Isabelle en souriant, favorisait
l’ennemi de quelque complicité curieuse ou amoureuse, s’ennuyant d’être
ainsi recluse, encore que ce fût pour son bien; ce qui n’est point mon
cas. Donc, puisque je n’ai point peur, moi qui suis de nature plus
timide qu’une biche oyant le son du cor et les abois de la meute, vous
devez être rassuré, vous qui égalez en courage Alexandre et César.
Dormez sur l’une et l’autre oreille.»
Et en signe d’adieu, elle tendit aux lèvres de Sigognac une main fluette
et douce dont elle savait préserver la blancheur, aussi bien qu’eût pu
le faire une duchesse, avec des poudres de talc, des pommades de
concombres et des gants préparés. Quand elle fut rentrée, Sigognac
entendit tourner la clef dans la serrure, le pêne mordre la gâchette et
le verrou grincer de la façon la plus rassurante; mais comme il mettait
le pied au seuil de sa chambre, il vit passer sur la muraille, découpée
par la lumière du falot qui éclairait le corridor, l’ombre d’un homme
qu’il n’avait pas entendu venir et dont le corps le frôla presque.
Sigognac retourna vivement la tête. C’était l’inconnu de la cuisine se
rendant sans doute au logis que l’hôte lui avait assigné. Cela était
fort simple; cependant le Baron suivit du regard, jusqu’à ce qu’un coude
de corridor le dérobât à sa vue, en faisant mine de ne pas rencontrer
tout d’abord le trou de la serrure, ce personnage mystérieux dont la
tournure le préoccupait étrangement. Une porte retombant avec un bruit
que le silence qui commençait à régner dans l’auberge rendait plus
perceptible, lui apprit que l’inconnu était rentré chez lui, et qu’il
habitait une région assez éloignée de l’auberge.
N’ayant pas envie de dormir, Sigognac se mit à écrire une lettre au
brave Pierre, comme il lui avait promis de le faire dès son arrivée à
Paris. Il eut soin de former bien distinctement les caractères, car le
fidèle domestique n’était pas grand docteur et n’épelait guère que la
lettre moulée. Cette épître était ainsi conçue:
«Mon bon Pierre, me voici enfin à Paris, où, à ce qu’on prétend, je
dois faire fortune et relever ma maison déchue, quoiqu’à vrai dire
je n’en voie guère le moyen. Cependant quelque heureuse occasion
peut me rapprocher de la cour, et si je parviens à parler au roi,
de qui toutes grâces émanent, les services rendus par mes aïeux aux
rois ses prédécesseurs me seront sans doute comptés. Sa Majesté ne
souffrira pas qu’une noble famille qui s’est ruinée dans les
guerres s’éteigne ainsi misérablement. En attendant, faute d’autres
ressources, je joue la comédie, et j’ai, à ce métier, gagné
quelques pistoles dont je t’enverrai une part dès que j’aurai
trouvé une occasion sûre. J’eusse mieux fait peut-être de m’engager
comme soldat en quelque compagnie; mais je ne voulais pas
contraindre ma liberté, et d’ailleurs quelque pauvre qu’il soit,
obéir répugne à celui dont les ancêtres ont commandé et qui n’a
jamais reçu d’ordres de personne. Et puis la solitude m’a fait un
peu indomptable et sauvage. La seule aventure de marque que j’aie
eue en ce long voyage, c’est un duel avec un certain duc fort
méchant et très-grand spadassin, dont je suis sorti à ma gloire,
grâce à tes bonnes leçons. Je lui ai traversé le bras de part en
part, et rien ne m’était plus facile que de le coucher mort sur le
pré, car sa parade ne vaut pas son attaque, étant plus fougueux que
prudent et moins ferme que rapide. Plusieurs fois il s’est
découvert, et j’aurais pu le dépêcher au moyen d’un de ces coups
irrésistibles que tu m’as enseignés avec tant de patience pendant
ces longs assauts que nous faisions dans la salle basse de
Sigognac, la seule dont le plancher fût assez solide pour résister
à nos appels de pieds, afin de tuer le temps, de nous dégourdir les
doigts et de gagner le sommeil par la fatigue. Ton élève te fait
honneur, et j’ai beaucoup grandi en la considération générale après
cette victoire vraiment trop facile. Il paraît que je suis
décidément une fine lame, un gladiateur de premier ordre. Mais
laissons cela. Je pense souvent, malgré les distractions d’une
nouvelle vie, à ce pauvre vieux château dont les ruines s’écroulent
sur les tombes de ma famille et où j’ai passé ma triste jeunesse.
De loin, il ne me paraît plus si laid ni si maussade; même il y a
des moments où je me promène en idée à travers ces salles désertes
regardant les portraits jaunis qui, si longtemps, ont été ma seule
compagnie et faisant craquer sous mon pied quelque éclat de vitre
tombé d’une fenêtre effondrée, et cette rêverie me cause une sorte
de plaisir mélancolique. Cela me ferait aussi une vive joie de
revoir ta bonne vieille face brunie par le soleil, éclairée à mon
aspect d’un sourire cordial. Et, pourquoi rougirais-je de le dire?
je voudrais bien entendre le rouet de Béelzébuth, l’aboi de Miraut
et le hennissement de ce pauvre Bayard, qui rassemblait ses
dernières forces pour me porter, bien que je ne fusse guère lourd.
Le malheureux que les hommes délaissent donne une part de son âme
aux animaux plus fidèles que l’infortune n’effraye pas. Ces braves
bêtes qui m’aimaient vivent-elles encore, et paraissent-elles se
souvenir de moi et me regretter? As-tu pu, du moins, en cet
habitacle de misère, les empêcher de mourir de faim et prélever sur
ta maigre pitance un lopin à leur jeter? Tâchez de vivre tous
jusqu’à ce que je revienne pauvre ou riche, heureux ou désespéré,
pour partager mon désastre ou ma fortune, et finir ensemble, selon
que le sort en disposera, dans l’endroit où nous avons souffert. Si
je dois être le dernier des Sigognac, que la volonté de Dieu
s’accomplisse! Il y a encore pour moi une place vide dans le caveau
de mes pères.
«Baron de Sigognac.»
Le Baron scella cette lettre d’une bague à cachet, seul bijou qu’il
conservât de son père et qui portait gravées les trois cigognes sur
champ d’azur; il écrivit l’adresse et serra la missive dans un
portefeuille pour l’envoyer quand partirait quelque courrier pour la
Gascogne. Du château de Sigognac, où l’idée de Pierre l’avait
transporté, son esprit revint à Paris et à la situation présente.
Quoique l’heure fût avancée, il entendait vaguement bruire autour de lui
ce murmure sourd d’une grande ville qui, de même que l’Océan, ne se tait
jamais alors même qu’elle semble reposer. C’était le pas d’un cheval, le
roulement d’un carrosse s’éteignant dans le lointain; quelque chanson
d’ivrogne attardé, quelque cliquetis de rapières froissées l’une contre
l’autre, un cri de passant assailli par les tire-laines du Pont-Neuf, un
hurlement de chien perdu ou toute autre rumeur indistincte. Parmi ces
bruits, Sigognac crut distinguer dans le corridor un pas d’homme botté
marchant avec précaution comme s’il ne voulait pas être entendu. Il
éteignit sa lumière pour que le rayon ne le décelât point, et,
entr’ouvrant sa porte, il vit dans les profondeurs du couloir un
individu soigneusement embossé d’une cape de couleur sombre, qui se
dirigeait vers la chambre du premier voyageur, dont la tournure lui
avait paru suspecte. Quelques instants après, un autre compagnon, dont
la chaussure craquait, bien qu’il s’efforçât de rendre sa démarche
légère, prit le même chemin que le premier. Une demi-heure ne s’était
pas écoulée qu’un troisième gaillard d’une mine assez truculente apparut
sous le reflet douteux de la lanterne près de s’éteindre et s’engagea
dans le couloir. Il était armé comme les deux autres, et un long estoc
relevait par derrière le bord de sa cape. L’ombre que projetait sur son
visage le bord d’un feutre à plume noire ne permettait pas d’en
distinguer les traits.
Cette procession d’escogriffes sembla par trop intempestive et bizarre à
Sigognac, et ce nombre de quatre lui rappela le guet-apens
Sigognac se tenait debout sur le seuil... (Page 287.)
dont il avait failli être victime dans la ruelle de Poitiers, au sortir
du théâtre, après sa querelle avec le duc de Vallombreuse. Ce fut un
trait de lumière pour lui, et il reconnut dans l’homme qui l’avait tant
intrigué à la cuisine le faquin dont l’agression eût pu lui être fatale
s’il ne s’y était attendu. C’était bien celui qui avait roulé les quatre
fers en l’air, le chapeau enfoncé jusqu’aux épaules, sous les coups de
plat d’épée que le capitaine Fracasse lui administrait de bon courage.
Les autres devaient être ses compagnons vaillamment mis en déroute par
Hérode et Scapin. Quel hasard, ou, pour mieux parler, quel complot les
réunissait juste à l’auberge où la troupe avait pris ses quartiers et le
soir même de son arrivée? Il fallait qu’ils l’eussent suivi étape par
étape. Et cependant Sigognac avait bien surveillé la route; mais comment
démêler un adversaire dans un cavalier qui passe d’un air indifférent et
ne s’arrête point, vous jetant à peine ce regard vague qu’excite, en
voyage, toute rencontre? Ce qu’il y avait de sûr, c’est que la haine et
l’amour du jeune duc ne s’étaient point endormis et cherchaient à se
satisfaire tous les deux. Sa vengeance tâchait d’envelopper dans le même
filet Isabelle et Sigognac. Très-brave de sa nature, le Baron ne
redoutait pas pour lui les entreprises de ces drôles gagés que le vent
de sa bonne lame eût mis en fuite, et qui ne devaient pas être plus
courageux avec l’épée qu’avec le bâton; mais il redoutait quelque lâche
et subtile machination à l’encontre de la jeune comédienne. Il prit donc
ses précautions en conséquence, et résolut de ne pas se coucher.
Allumant toutes les bougies qui se trouvaient dans sa chambre, il ouvrit
sa porte de façon à ce qu’une masse de clarté se projetât sur la
muraille opposée du corridor à l’endroit même où donnait l’huis
d’Isabelle; puis il s’assit tranquillement après avoir tiré son épée
ainsi que sa dague, pour les avoir prêtes à la main s’il arrivait
quelque chose. Il attendit longtemps sans rien voir. Déjà deux heures
avaient sonné au carillon de la Samaritaine et à l’horloge plus voisine
des Grands-Augustins, lorsqu’un léger frôlement se fit entendre, et
bientôt dans le cadre lumineux découpé sur le mur apparut incertain,
hésitant et l’air fort penaud, le premier individu, qui n’était autre
que Mérindol, l’un des bretteurs du duc de Vallombreuse. Sigognac se
tenait debout sur le seuil, l’épée au poing, prêt à l’attaque et à la
défense, avec une mine si héroïque, si fière et si triomphante, que
Mérindol passa sans mot dire et baissant la tête. Les trois autres,
venant à la file et surpris par ce flot de brusque lumière au centre de
laquelle flamboyait terriblement le Baron, s’esquivèrent le plus
lestement qu’ils purent, et même le dernier laissa tomber une pince,
destinée sans doute à forcer la porte du capitaine Fracasse pendant son
sommeil. Le Baron les salua d’un geste dérisoire, et bientôt un bruit de
chevaux qu’on tirerait de l’écurie se fit entendre dans la cour. Les
quatre coquins, leur coup manqué, détalaient à toute bride.
Au déjeuner, Hérode dit à Sigognac: «Capitaine, la curiosité ne vous
point-elle pas d’aller visiter un peu cette ville, une des principales
de ce monde, et dont on fait tant de récits? Si cela vous est agréable,
je vous servirai de guide et de pilote, connaissant de longue main, pour
les avoir pratiqués en mon adolescence, les récifs, écueils, bas-fonds,
Euripes, Charybdes et Scyllas de cette mer périculeuse aux étrangers et
provinciaux. Je serai votre Palinurus, et ne me laisserai point choir le
nez dans l’onde, comme celui dont parle Virgilius Maro. Nous sommes ici
tout portés pour voir le spectacle, le Pont-neuf étant pour Paris ce
qu’était la voie Sacrée pour Rome, le passage, rendez-vous et galerie
péripatétique des nouvellistes, gobe-mouches, poëtes, escrocs,
tire-laines, bateleurs, courtisanes, gentilshommes, bourgeois, soudards
et gens de tous états.
—Votre proposition m’agrée fort, brave Hérode, répondit Sigognac, mais
prévenez Scapin qu’il reste à l’hôtel, et de son œil de renard surveille
les allants et venants dont les façons ne seraient pas bien claires.
Qu’il ne quitte pas Isabelle. La vengeance de Vallombreuse rôde autour
de nous, cherchant à nous dévorer. Cette nuit j’ai revu les quatre
marauds que nous avons si bien accommodés en la ruelle de Poitiers. Leur
dessein était, je l’imagine, de forcer ma porte, de me surprendre au
milieu de mon sommeil et de me faire un mauvais parti. Comme je veillais
avec l’idée de quelque embûche à l’endroit de notre jeune amie, leur
projet n’a pu s’effectuer, et, se voyant découverts, ils se sont sauvés
dare dare sur leurs chevaux, qui les attendaient tout sellés à l’écurie
sous prétexte qu’ils voulaient matinalement partir.
—Je ne pense pas, répondit le Tyran, qu’ils osent rien tenter de jour.
L’aide viendrait au moindre appel, et ils doivent d’ailleurs avoir
encore le nez cassé de leur déconvenue. Scapin, Blazius et Léandre
suffiront bien à garder Isabelle jusqu’à notre rentrée au logis. Mais de
crainte de quelque querelle ou algarade par les rues, je vais prendre
mon épée pour appuyer la vôtre au besoin.»
Cela dit, le Tyran boucla son majestueux abdomen d’un ceinturon
soutenant une longue et solide rapière. Il jeta sur le coin de son
épaule un petit manteau court qui ne pouvait embarrasser ses mouvements,
et il enfonça jusqu’au sourcil son feutre à plume rouge; car il faut se
méfier, quand on passe les ponts, du vent de bise ou de galerne, lequel
a bientôt fait d’envoyer un chapeau à la rivière, au grand ébaudissement
des pages, laquais et galopins. Telle était la raison que donnait Hérode
de cette coiffure ainsi rabattue, mais l’honnête comédien pensait que
cela pourrait peut-être nuire plus tard à Sigognac gentilhomme d’avoir
été vu publiquement avec un histrion. C’est pourquoi il dissimulait
autant que possible sa figure trop connue du populaire.
A l’angle de la rue Dauphine, Hérode fit remarquer à Sigognac, sous le
porche des Grands-Augustins, les gens qui venaient acheter la viande
saisie chez les bouchers les jours défendus et se ruaient pour en avoir
quelque quartier à bas prix. Il lui montra aussi les nouvellistes,
agitant entre eux les destins des royaumes, remaniant à leur gré les
frontières, partageant les empires et rapportant de point en point les
discours que les ministres avaient tenus seuls en leurs cabinets. Là se
débitaient les gazettes, les libelles, écrits satiriques et autres
menues brochures colportées sous le manteau. Tout ce monde chimérique
avait la mine hâve, l’air fou et le vêtement délabré.
«Ne nous arrêtons pas, dit Hérode, à écouter leurs billevesées, nous
n’en aurions jamais fini; à moins pourtant que vous ne teniez à savoir
le dernier édit du sophi de Perse ou le cérémonial usité à la cour du
Prêtre-Jean. Avançons de quelques pas et nous allons jouir d’un des plus
beaux spectacles de l’univers, et tels que les théâtres n’en présentent
point dans leurs décorations de pièces à machines.»
En effet, la perspective qui se déploya devant les yeux de Sigognac et
de son guide, lorsqu’ils eurent franchi les arches jetées sur le petit
cours de l’eau, n’avait pas alors et n’a pas encore de rivale au monde.
Le premier plan en était formé par le pont lui-même avec les gracieuses
demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile. Le Pont-Neuf n’était pas
chargé, comme le pont au Change et le pont Saint-Michel, de deux files
de hautes maisons. Le grand monarque qui l’avait fait bâtir n’avait pas
voulu que de chétives et maussades constructions obstruassent la vue du
somptueux palais où résident nos rois, et qu’on découvre de ce point en
tout son développement.
Sur le terre-plein formant la pointe de l’île, avec l’air calme d’un
Marc-Aurèle, le bon roi chevauchait sa monture de bronze au sommet d’un
piédestal où s’adossait à chaque angle un captif de métal se contournant
dans ses liens. Une grille en fer battu, à riches volutes, l’entourait
pour préserver sa base des familiarités et irrévérences de la plèbe;
car, parfois, enjambant la grille, les polissons se risquaient à monter
en croupe du débonnaire monarque, surtout les jours d’entrée royale ou
d’exécution curieuse. Le ton sévère du bronze se détachait en vigueur
sur le vague de l’air et le fond des coteaux lointains qu’on apercevait
au delà du pont Rouge.
Du côté de la rive gauche, au-dessus des maisons, jaillissait la flèche
de Saint-Germain des Prés, la vieille église romane, et se dressaient
les hauts toits de l’hôtel de Nevers, grand palais toujours inachevé. Un
peu plus loin, la tour, antique reste de l’hôtel de Nesle, trempait son
pied dans la rivière, au milieu d’un monceau de décombres, et quoique
depuis longtemps à l’état de ruine, gardait encore une fière attitude
sur l’horizon. Au delà, s’étendait la Grenouillère, et dans une vague
brume azurée l’on distinguait au bord du ciel les trois croix plantées
au haut du Calvaire ou mont Valérien.
Le Louvre occupait splendidement la rive droite éclairée et dorée par un
gai rayon de soleil, plus lumineux que chaud, comme peut l’être un
soleil d’hiver, mais qui donnait un singulier relief aux détails de
cette architecture à la fois noble et riche. La longue galerie
réunissant le Louvre aux Tuileries, disposition merveilleuse qui permet
au roi d’être tour à tour, quand bon lui semble, dans sa bonne ville ou
dans la campagne, déployait ses beautés nonpareilles, fines sculptures,
corniches historiées, bossages vermiculés, colonnes et pilastres à
égaler les constructions des plus habiles architectes grecs ou romains.
A partir de l’angle où s’ouvre le balcon de Charles IX le bâtiment
faisait une retraite, laissant place à des jardins et à des
constructions parasites, champignons poussés au pied de l’ancien
édifice. Sur le quai, des ponceaux arrondissaient leurs arcades, et un
peu plus en aval que la tour de Nesle s’élevait une cour, reste du vieux
Louvre de Charles V, flanquant la porte bâtie entre le fleuve et le
palais. Ces deux vieilles tours, couplées à la mode gothique, se faisant
face diagonalement, ne contribuaient pas peu à l’agrément de la
perspective. Elles rappelaient le temps de la féodalité, et tenaient
leur place parmi les architectures neuves et de bon goût, comme une
chaire à l’antique ou quelque vieux dressoir en chêne curieusement ouvré
au milieu de meubles modernes plaqués d’argent et de dorures. Ces
reliques des siècles disparus donnent aux cités une physionomie
respectable, et l’on devrait bien se garder de les faire disparaître.
Au bout du jardin des Tuileries, où finit la ville, on distinguait la
porte de la Conférence, et le long du fleuve, au delà du jardin, les
arbres du Cours-la-Reine, promenade favorite des courtisanes et
personnes de qualité qui vont là faire montre de leurs carrosses.
Les deux rives, dont nous venons de tirer un crayon rapide, encadraient
comme deux coulisses la scène animée que présentait la rivière sillonnée
de barques allant d’un bord à l’autre, obstruée de bateaux amarrés et
groupés près de la berge, ceux-là chargés de foin, ceux-ci de bois et
autres denrées. Près du quai, au bas du Louvre, les galiotes royales
attiraient l’œil par leurs ornements sculptés et dorés et leurs
pavillons aux couleurs de France.
En ramenant le regard vers le pont, on apercevait par-dessus les faîtes
aigus des maisons semblables à des cartes appuyées l’une contre l’autre,
les clochetons de Saint-Germain l’Auxerrois. Ce point de vue
suffisamment contemplé, Hérode conduisit Sigognac devant la Samaritaine.
«Encore que ce soit le rendez-vous des nigauds qui restent là de longs
espaces de temps à attendre que le clocheteur de métal frappe l’heure
sur le timbre de l’horloge, il y faut aller et faire comme les autres.
Un peu de badauderie ne messied point au voyageur nouveau débarqué. Il y
aurait plus de sauvagerie que de sagesse à mépriser avec rebuffades
sourcilleuses ce qui fait le charme du populaire.»
C’est en ces termes que le Tyran s’excusait près de son compagnon
pendant que tous deux faisaient pied de grue au bas de la façade du
petit édifice hydraulique, et regardaient, attendant aussi que
l’aiguille arrivât à mettre en branle le joyeux carillon, le Jésus de
plomb doré parlant à la Samaritaine accoudée sur la margelle du puits,
le cadran astronomique avec son zodiaque et sa pomme d’ébène marquant le
cours du soleil et de la lune, le mascaron vomissant l’eau puisée au
fleuve, l’Hercule à gaîne supportant tout ce système de décoration, et
la statue creuse servant de girouette comme la Fortune à la Dogana de
Venise et la Giralda à Séville.
La pointe de l’aiguille atteignit enfin le chiffre X; les clochettes se
mirent à tintinnabuler le plus joyeusement du monde avec leurs petites
voix grêles, argentines ou cuivrées, chantant un air de sarabande; le
clocheteur leva son bras d’airain, et le marteau descendit autant de
fois sur le timbre qu’il y avait d’heures à piquer. Ce mécanisme,
ingénieusement élaboré par le Flamand Lintlaer, amusa beaucoup Sigognac,
lequel, bien que spirituel de nature, était fort neuf en beaucoup de
choses, n’ayant jamais quitté sa gentilhommière au milieu des landes.
«Maintenant, dit Hérode, tournons-nous de l’autre côté; la vue n’est du
tout si magnifique par là. Les maisons du pont au Change la bornent trop
étroitement. Les bâtisses du quai de la Mégisserie ne valent rien;
cependant cette tour Saint-Jacques, ce clocher de Saint-Méderic et ces
flèches d’églises lointaines annoncent bien leur grande ville. Et sur
l’île du palais, au quai du grand cours de l’eau, ces maisons régulières
de briques rouges, reliées par des chaînes de pierre blanche, ont un
aspect monumental que termine heureusement la vieille tour de l’Horloge
coiffée de son toit en éteignoir, qui souvent perce à propos la brume du
ciel. Cette place Dauphine ouvrant son triangle en face du roi de
bronze, et laissant voir la porte du Palais, peut se ranger parmi les
mieux ordonnées et les plus propres. La flèche de la Sainte-Chapelle,
cette église à deux étages, si célèbre par son trésor et ses reliques,
domine de façon gracieuse ses hauts toits d’ardoises percés de lucarnes
ornementées et qui luisent d’un éclat tout neuf, car il n’y a pas
longtemps que ces maisons sont bâties, et en mon enfance j’ai joué à la
marelle sur le terrain qu’elles occupent; grâce à la munificence de nos
rois, Paris s’embellit tous les jours à la grande admiration des
étrangers, qui, de retour dans leur pays, en racontent merveilles, le
trouvant amélioré, agrandi et quasi neuf à chaque voyage.
—Ce qui m’étonne, répondait Sigognac, encore plus que la grandeur,
richesse et somptuosité des bâtiments tant publics que privés, c’est le
nombre infini des gens qui pullulent et grouillent en ces rues, places
et ponts comme des fourmis dont on vient de renverser la fourmilière, et
qui courent éperdus de çà, de là, avec des mouvements dont on ne peut
soupçonner le but. Il est étrange à penser que parmi les individus qui
composent cette inépuisable multitude, chacun a une chambre, un lit bon
ou mauvais, et mange à peu près tous les jours, sans quoi il mourrait de
malemort. Quel prodigieux amas de victuailles, combien de troupeaux de
bœufs, de muids de farine, de poinçons de vin il faut pour nourrir tout
ce monde amoncelé sur le même point, tandis qu’en nos landes on
rencontre à peine un habitant de loin en loin!»
En effet, l’affluence du populaire qui circulait sur le Pont-Neuf avait
de quoi surprendre un provincial. Au milieu de la chaussée se suivaient
et se croisaient des carrosses à deux ou quatre chevaux, les uns
fraîchement peints et dorés, garnis de velours avec glaces aux portières
se balançant sur un moelleux ressort, peuplés de laquais à
l’arrière-train et guidés par des cochers à trognes vermeilles en grande
livrée, qui contenaient à peine, parmi cette foule, l’impatience de leur
attelage; les autres moins brillants, aux peintures ternies, aux rideaux
de cuir, aux ressorts énervés, traînés par des chevaux beaucoup plus
pacifiques dont la mèche du fouet avait besoin de réveiller l’ardeur et
qui annonçaient chez leurs maîtres une moindre opulence. Dans les
premiers, à travers les vitres, on apercevait des courtisans
magnifiquement vêtus, des dames coquettement attifées; dans les seconds
des robins, docteurs et autres personnages graves. A tout cela se
mêlaient des charrettes chargées de pierre, de bois ou de tonneaux,
conduites par des charretiers brutaux à qui les embarras faisaient
renier Dieu avec une énergie endiablée. A travers ce dédale mouvant de
chars, les cavaliers cherchaient à se frayer un passage et ne
manœuvraient pas si bien qu’ils n’eussent parfois la botte effleurée et
crottée par un moyeu de roue. Les chaises à porteurs, les unes de
maîtres, les autres de louage, tâchaient de se tenir sur les bords du
courant pour n’en être point entraînées, et longeaient autant que
possible les parapets du pont. Vint à passer un troupeau de bœufs, et le
désordre fut à son comble. Les bêtes cornues, nous ne voulons pas parler
des bipèdes mariés qui lors traversaient le Pont-Neuf, mais bien des
bœufs, couraient çà et là, baissant la tête, effarés, harcelés par les
chiens, bâtonnés par les conducteurs. A leur vue les chevaux
s’effrayaient, piaffaient et faisaient des pétarades. Les passants se
sauvaient de peur d’être encornés, et les chiens se glissant entre les
jambes des moins lestes les écartaient du centre de gravité et les
faisaient choir plats comme porcs. Même une dame fardée et mouchetée,
toute passequillée de jayet et de rubans couleur de feu, qui semblait
quelque prêtresse de Vénus en quête d’aventure, trébucha de ses hauts
patins et s’étala sur le dos, sans se faire mal, comme ayant habitude de
telles chutes, ne manquèrent pas à dire les mauvais plaisants qui lui
donnèrent la main pour se relever. D’autres fois, c’était une compagnie
de soldats se rendant à quelque poste, enseignes déployées et tambour en
tête, et il fallait bien que la foule fît place à ces fils de Mars
accoutumés à ne point rencontrer de résistance.
«Tout ceci, dit Hérode à Sigognac que ce spectacle absorbait, n’est que
de l’ordinaire. Tâchons de fendre la presse et de gagner les endroits où
se tiennent les originaux du Pont-Neuf, figures extravagantes et falotes
qu’il est bon de considérer de plus près. Nulle autre ville que Paris
n’en produit de si hétéroclites. Elles poussent entre ses pavés comme
fleurs ou plutôt champignons difformes et monstrueux auxquels aucun sol
ne convient comme cette boue noire. Eh! tenez, voici précisément le
Périgourdin du Maillet, dit le poëte crotté, qui fait la cour au roi de
bronze. Les uns prétendent que c’est un singe échappé de quelque
ménagerie; d’autres affirment que c’est un des chameaux ramenés par M.
de Nevers. On n’a pas encore résolu le problème: moi je le tiens pour
homme à sa folie, à son arrogance, à sa malpropreté. Les singes
cherchent leur vermine et la croquent par esprit de vengeance et
représailles; lui ne prend pas un tel soin; les chameaux se lissent le
poil et s’aspergent de poussière comme de poudre d’iris; ils ont
d’ailleurs plusieurs estomacs
Eh! tenez, voici le Périgourdin du Maillet, dit le poète
crotté... (Page 294.)
et ruminent leur nourriture: ce que celui-ci ne saurait faire, car il a
toujours le jabot vide comme la tête. Jetez-lui quelque aumône; il la
prendra en maugréant et en vous maudissant. C’est donc bien un homme,
puisqu’il est fol, sale et ingrat.»
Sigognac tira de son escarcelle une pièce blanche qu’il tendit au poëte
qui, d’abord, enfoncé dans une rêverie profonde comme sont d’habitude
ces gens blessés de cervelle et fantastiques d’humeur, ne voyait pas le
Baron planté devant lui. Il l’aperçut enfin, et sortant de sa méditation
creuse, il prit la pièce d’un geste brusque et fou et la plongea dans sa
pochette en grommelant quelques vagues injures, puis, le démon des vers
s’emparant de nouveau de lui, il se mit à brocher des babines, à rouler
des yeux, à faire des grimaces aussi curieuses au moins que celles des
mascarons sculptés par Germain Pilon sous la corniche du Pont-Neuf,
accompagnant le tout de mouvements de doigts pour scander les pieds du
vers qu’il murmurait entre ses dents, qui le rendaient semblable à un
joueur de mourre, et réjouissaient les polissons réunis en cercle autour
de lui.
Ce poëte, il faut le dire, était plus singulièrement accoutré que
l’effigie de Mardi-Gras, quand on la mène brûler au mercredi des
Cendres, ou qu’un de ces mannequins qu’on suspend dans les vergers ou
dans les vignes pour effrayer la gourmandise des oiseaux. On eût dit, à
le voir, que le clocheteur de la Samaritaine, le petit More du
Marché-Neuf ou le Jacquemard de Saint-Paul se fussent allés vêtir à la
friperie. Un vieux feutre roussi par le soleil, lavé par la pluie, ceint
d’un cordon de graisse, accrété, en guise de plumet, d’une plume de coq
rongée aux mites, plus comparable à une chausse à filtrer d’apothicaire
qu’à une coiffure humaine, lui descendait jusqu’au sourcil, le forçant à
relever le nez pour voir, car les yeux étaient presque occultés sous ce
bord flasque et crasseux. Son pourpoint, d’une étoffe et d’une couleur
indescriptibles, paraissait de meilleure humeur que lui, car il riait
par toutes les coutures. Ce vêtement facétieux crevait de gaieté et
aussi de vieillesse, ayant vécu plus d’années que Mathusalem. Une
lisière de drap de frise lui servait de ceinture et de baudrier, et
soutenait en guise d’épée un fleuret démoucheté dont la pointe, comme un
soc de charrue, creusait le pavé derrière lui. Des grègues de satin
jaune, qui jadis avait déguisé les masques à quelque entrée de ballet,
s’engloutissaient dans des bottes, l’une de pêcheur d’huîtres, en cuir
noir, l’autre à genouillère, en cuir blanc de Russie, celle-ci à pied
plat, l’autre à pied tortu, ergotée d’un éperon, et que sa semelle
feuilletée eût abandonnée depuis longtemps sans le secours d’une ficelle
faisant plusieurs tours sur le pied comme les bandelettes d’un cothurne
antique. Un roquet de bourracan rouge, que toutes les saisons
retrouvaient à son poste, complétait cet ajustement qui eût fait honte à
un cueilleur de pommes du Perche, et dont notre poëte ne semblait pas
médiocrement fier. Sous les plis du roquet, à côté du pommeau de la
brette chargée sans doute de le défendre, un chignon de pain montrait
son nez.
Plus loin, dans une des demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile,
un aveugle, accompagné d’une grosse commère qui lui servait d’yeux,
braillait des couplets gaillards, ou, d’un ton comiquement lugubre,
psalmodiait une complainte sur la vie, les forfaits et la mort d’un
criminel célèbre. A un autre endroit, un charlatan, revêtu d’un costume
en serge rouge, se démenait, un pélican à la main, sur une estrade
enjolivée par des guirlandes de dents canines, incisives ou molaires,
enfilées dans des fils de laiton. Il débitait aux badauds attroupés une
harangue où il se faisait fort d’enlever sans douleur (pour lui-même)
les chicots les plus rebelles et les mieux enracinés, d’un coup de sabre
ou de pistolet, au choix des personnes, à moins, cependant, qu’elles ne
préférassent être opérées par les moyens ordinaires. «Je ne les arrache
pas... s’écriait-il d’une voix glapissante. Je les cueille! Allons, que
celui d’entre vous qui jouit d’une mauvaise denture entre dans le cercle
sans crainte, et je vais le guérir à l’instant!»
Une espèce de rustre, dont la joue ballonnée témoignait qu’il souffrait
d’une fluxion, vint s’asseoir sur la chaise, et l’opérateur lui plongea
dans la bouche la redoutable pince d’acier poli. Le malheureux, au lieu
de se retenir aux bras du fauteuil, suivait sa dent, qui avait bien de
la peine à se séparer de lui, et se soulevait à plus de deux pieds en
l’air, ce qui amusait beaucoup la foule. Une saccade brusquement donnée
finit son supplice, et l’opérateur brandit au-dessus des têtes son
trophée tout sanglant!
Pendant cette scène grotesque, un singe attaché sur l’estrade par une
chaînette rivée à un ceinturon de cuir qui lui sanglait les
... je vais le guérir à l’instant! (Page 296.)
reins, contrefaisait d’une façon comique les cris, gestes et contorsions
du patient.
Ce spectacle ridicule ne retint pas longtemps Hérode et Sigognac, qui
s’arrêtèrent plus volontiers aux marchands de gazettes et aux
bouquinistes installés sur les parapets. Même le Tyran fit remarquer à
son compagnon un gueux tout déguenillé qui s’était établi en dehors du
pont, sur l’épaisseur de la corniche, sa béquille et son écuelle auprès
de lui, et de là haussant le bras, mettait son chapeau crasseux sous le
nez des gens penchés pour feuilleter un livre ou regarder le cours de
l’eau, afin qu’ils y jetassent un double ou un teston, ou plus s’il leur
plaisait, car il ne refusait aucune monnaie, étant bien capable de faire
passer la fausse.
«Chez nous, dit Sigognac, il n’y a que les hirondelles qui logent aux
corniches, ici ce sont les hommes!
—Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode, c’est bien de la
politesse, mais chrétiennement il ne faut mépriser personne. Au reste,
il y a de tout sur ce pont, peut-être même d’honnêtes gens, puisque nous
y sommes. D’après le proverbe, on n’y saurait passer sans rencontrer un
moine, un cheval blanc et une drôlesse. Voici précisément un frocard qui
se hâte faisant claquer sa sandale, le cheval blanc n’est pas loin; eh!
pardieu regardez devant vous; cette rosse qui fait la courbette comme
entre les piliers. Il ne manque plus que la courtisane. Nous
n’attendrons pas longtemps. Au lieu d’une il en vient trois, la gorge
découverte, fardées en roue de carrosse, et riant d’un rire affecté pour
montrer leurs dents. Le proverbe n’a pas menti.»
Tout à coup un tumulte se fit entendre à l’autre bout du pont, et la
foule courut au bruit. C’étaient des bretteurs qui s’escrimaient sur le
terre-plein au pied de la statue, comme en l’endroit le plus libre et le
plus dégagé. Ils criaient: Tue! tue! et faisaient mine de se charger
avec furie. Mais ce n’étaient qu’estocades simulées, que bottes retenues
et courtoises comme dans les duels de comédie, où, tant tués que
blessés, il n’y a jamais personne de mort. Ils se battaient deux contre
deux, et paraissaient animés d’une rage extrême, écartant les épées
qu’interposaient leurs compagnons pour les séparer. Cette feinte
querelle avait pour but de produire un rassemblement pour que, parmi la
foule, les coupe-bourses et les tire-laines pussent faire leurs coups
tout à l’aise. En effet, plus d’un curieux qui était entré dans le
groupe un beau manteau doublé de panne sur l’épaule, et la pochette bien
garnie, sortit de la presse en simple pourpoint, et ayant dépensé son
argent sans le savoir. Sur quoi les bretteurs, qui ne s’étaient jamais
brouillés, s’entendant comme larrons en foire qu’ils étaient, se
réconcilièrent et se secouèrent la main avec grande affectation de
loyauté, déclarant l’honneur satisfait. Ce qui n’était vraiment pas
difficile; l’honneur de tels maroufles ne devait point avoir de bien
sensibles délicatesses.
Sigognac, sur l’avis d’Hérode, ne s’était pas trop approché des
combattants, de sorte qu’il ne pouvait les voir que confusément à
travers les interstices que laissaient au regard les têtes et les
épaules des curieux. Cependant il lui sembla reconnaître dans ces quatre
drôles les hommes dont il avait, la nuit précédente, surveillé les
mystérieuses allures à l’auberge de la rue Dauphine, et il communiqua
son soupçon à Hérode. Mais déjà les bretteurs s’étaient prudemment
éclipsés derrière la foule, et il eût été plus malaisé de les retrouver
qu’une aiguille en un tas de foin.
«Il est possible, dit Hérode, que cette querelle n’ait été qu’un coup
monté pour vous attirer sur ce point, car nous devons être suivis par
les émissaires du duc de Vallombreuse. Un des bretteurs eût feint d’être
gêné ou choqué de votre présence, et, sans vous laisser le temps de
dégainer, il vous eût porté comme par mégarde quelque botte assassine,
et, au besoin, ses camarades vous auraient achevé. Le tout eût été mis
sur le dos d’une rencontre et rixe fortuite. En de telles algarades,
celui qui a reçu les coups les garde. La préméditation et le guet-apens
ne se peuvent prouver.
—Cela me répugne, répondit le généreux Sigognac, de croire un
gentilhomme capable de cette bassesse de faire assassiner son rival par
des gladiateurs. S’il n’est pas satisfait d’une première rencontre, je
suis prêt à croiser de nouveau le fer avec lui, jusqu’à ce que la mort
de l’un ou de l’autre s’ensuive. C’est ainsi que les choses se passent
entre gens d’honneur.
—Sans doute, répliqua Hérode, mais le duc sait bien, quelque enragé
qu’il soit d’orgueil, que l’issue du combat ne pourrait manquer de lui
être funeste. Il a tâté de votre lame et en a senti la pointe. Croyez
qu’il conserve de sa défaite une rancune diabolique,
Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode... (Page
297.)
et ne sera pas délicat sur les moyens d’en tirer vengeance.
—S’il ne veut pas l’épée, battons-nous à cheval au pistolet, dit
Sigognac, il ne pourra ainsi arguer de ma force à l’escrime.»
En discourant de la sorte, les deux compagnons gagnèrent le quai de
l’École, et là un carrosse faillit écraser Sigognac, encore qu’il se fût
rangé promptement. Sa taille mince lui valut de n’être pas aplati sur la
muraille, tant la voiture le serrait de près, bien qu’il y eût de
l’autre côté assez de place, et que le cocher, par une légère inflexion
imprimée à ses chevaux, eût pu éviter ce passant qu’il semblait
poursuivre. Les glaces de ce carrosse étaient levées, et les rideaux
intérieurs abaissés; mais qui les eût écartés eût vu un seigneur
magnifiquement habillé, dont une bande de taffetas noir plié en écharpe
soutenait le bras. Malgré le reflet rouge des rideaux fermés, il était
pâle, et les arcs minces de ses sourcils noirs se dessinaient dans une
mate blancheur. De ses dents, plus pures que des perles, il mordait
jusqu’au sang sa lèvre inférieure, et sa moustache fine, roidie par des
cosmétiques, se hérissait avec des contractions fébriles comme celle du
tigre flairant sa proie. Il était parfaitement beau, mais sa physionomie
avait une telle expression de cruauté, qu’elle eût plutôt inspiré
l’effroi que l’amour, du moins en ce moment, où des passions haineuses
et mauvaises la décomposaient. A ce portrait, esquissé en soulevant le
rideau d’une voiture qui passe à toute vitesse, on a sans doute reconnu
le jeune duc de Vallombreuse.
«Encore ce coup manqué, dit-il, pendant que le carrosse l’emportait le
long des Tuileries vers la porte de la Conférence. J’avais pourtant
promis à mon cocher vingt-cinq louis, s’il était assez adroit pour
accrocher ce damné Sigognac et le rouer contre une borne comme par
accident. Décidément mon étoile pâlit; ce petit hobereau de campagne
l’emporte sur moi. Isabelle l’adore et me déteste. Il a battu mes
estafiers, il m’a blessé moi-même. Fût-il invulnérable et protégé par
quelque amulette, il faut qu’il meure, ou j’y perdrai mon nom et mon
titre de duc.
«Humph! fit Hérode en tirant une longue aspiration de sa poitrine
profonde, les chevaux de ce carrosse semblent avoir l’humeur de ceux de
Diomède, lesquels couraient sus aux hommes, les déchiraient et se
nourrissaient de leur chair. Vous n’êtes pas blessé, au moins? Ce cocher
de malheur vous voyait fort bien, et je gagerais ma plus belle recette
qu’il cherchait à vous écraser, lançant son attelage de propos délibéré
contre vous, pour quelque dessein ou vengeance occulte. J’en suis
certain. Avez-vous remarqué s’il y avait quelque armoirie peinte sur les
portières? En votre qualité de gentilhomme, vous connaissez la noble
science héraldique, et les blasons des principales familles vous sont
familiers.
—Je ne saurais le dire, répondit Sigognac; un héraut d’armes même, en
cette conjoncture, n’aurait pas discerné les émaux et couleurs d’un écu,
encore moins ses partitions, figures et pièces honorables. J’avais trop
affaire d’esquiver la machine roulante pour voir si elle était historiée
de lions léopardés ou issants, d’alérions ou de merlettes, de besans ou
de tourteaux, de croix cléchées ou vivrées, ou de tous autres emblèmes.
—Cela est fâcheux, répliqua Hérode; cette remarque nous eût mis sur la
trace et fait trouver peut-être le fil de cette noire intrigue; car il
est évident qu’on cherche à se défaire de vous, quibuscumque viis,
comme dirait le pédant Blazius en son latin... Quoique la preuve manque,
je ne serais nullement étonné que ce carrosse appartînt au duc de
Vallombreuse, qui voulait se donner le plaisir de faire passer son char
sur le corps de son ennemi.
—Quelle pensée avez-vous là, seigneur Hérode? fit Sigognac; ce serait
une action basse, infâme et scélérate, par trop indigne d’un gentilhomme
de grande maison comme est, après tout, ce Vallombreuse. D’ailleurs, ne
l’avons-nous pas laissé en son hôtel de Poitiers, assez mal accommodé de
sa blessure? comment se trouverait-il déjà à Paris, où nous ne sommes
arrivés que d’hier?
—Ne nous sommes-nous point arrêtés assez longtemps à Orléans et à
Tours, où nous avons donné des représentations, pour qu’il ait pu, avec
les équipages dont il dispose, nous suivre et même nous devancer? Quant
à sa blessure, soignée par les plus excellents médecins, elle a dû
bientôt se fermer et se cicatriser. Elle n’était pas, d’ailleurs, de
nature assez dangereuse pour empêcher un homme jeune et plein de vigueur
de voyager tout à son aise en carrosse ou en litière. Il faut donc, mon
cher Capitaine, vous bien tenir sur vos gardes, car on cherche à vous
monter quelque coup de Jarnac ou à vous faire tomber en quelque embûche
sous forme d’accident. Votre mort livrerait sans défense Isabelle aux
entreprises du duc. Que pourrions-nous contre un si puissant seigneur,
nous autres pauvres histrions? S’il est douteux que Vallombreuse soit à
Paris, ses émissaires, du moins, l’y remplacent, puisque cette nuit
même, si vous n’aviez pas veillé sous les armes, ému d’un juste soupçon,
ils vous auraient gentiment égorgillé en votre chambrette.»
Les raisons qu’alléguait Hérode étaient trop plausibles pour être
discutées; aussi le Baron n’y répondit-il que par un signe
d’assentiment, et porta-t-il la main sur la garde de son épée, qu’il
tira à demi, afin de s’assurer qu’elle jouait bien et ne tenait point au
fourreau.
Tout en causant, les deux compagnons s’étaient avancés le long du Louvre
et des Tuileries jusqu’à la porte de la Conférence, par où l’on va au
Cours-la-Reine, lorsqu’ils virent devant eux un grand tourbillon de
poussière où papillotaient des éclairs d’armes et des luisants de
cuirasse. Ils se rangèrent pour laisser passer cette cavalerie qui
précédait la voiture du roi, qui revenait de Saint-Germain au Louvre.
Ils purent voir dans le carrosse, car les glaces étaient baissées et les
rideaux écartés, sans doute pour que le populaire contemplât tout son
soûl le monarque arbitre de ses destinées, un fantôme pâle, vêtu de
noir, le cordon bleu sur la poitrine, aussi immobile qu’une effigie de
cire. De longs cheveux bruns encadraient ce visage mort attristé par un
incurable ennui, un ennui espagnol, à la Philippe II, comme l’Escurial
seul peut en mitonner dans son silence et sa solitude. Les yeux ne
semblaient pas réfléchir les objets; aucun désir, aucune pensée, aucun
vouloir n’y mettait sa flamme. Un dégoût profond de la vie avait relâché
la lèvre inférieure, qui tombait morose avec une sorte de moue boudeuse.
Les mains blanches et maigres posaient sur les genoux, comme celles de
certaines idoles égyptiennes. Cependant il y avait encore une majesté
royale dans cette morne figure qui personnifiait la France, et en qui se
figeait le généreux sang de Henri IV.
La voiture passa comme un éblouissement, suivie d’un gros de cavaliers
qui fermaient l’escorte. Sigognac resta tout rêveur de cette apparition.
En son imagination naïve, il se représentait le roi comme un être
surnaturel, rayonnant dans sa puissance au milieu d’un soleil d’or et de
pierreries, fier, splendide, triomphal, plus beau, plus grand, plus fort
que tous les autres; et il n’avait vu qu’une figure triste, chétive,
ennuyée, souffreteuse, presque pauvre d’aspect, dans un costume sombre
comme le deuil, et ne paraissant pas s’apercevoir du monde extérieur,
occupée qu’elle était de quelque lugubre rêverie. «Eh quoi! se disait-il
en lui-même, voilà le roi, celui en qui se résument tant de millions
d’hommes, qui trône au sommet de la pyramide, vers qui tant de mains se
tendent d’en bas suppliantes, qui fait taire ou gronder les canons,
élève ou abaisse, punit ou récompense, dit «grâce» s’il le veut, quand
la justice dit «mort», et peut changer d’un mot une destinée! Si son
regard tombait sur moi, de misérable je deviendrais riche, de faible
puissant; un homme inconnu se développerait salué et flatté de tous. Les
tourelles ruinées de Sigognac se relèveraient orgueilleusement; des
domaines viendraient s’ajouter à mon patrimoine rétréci. Je serais
seigneur du mont et de la plaine! Mais comment penser que jamais il me
découvre dans cette fourmilière humaine qui grouille vaguement à ses
pieds et qu’il ne regarde pas? Et quand même il m’aurait vu, quelle
sympathie peut-il se former entre nous?»
Ces réflexions, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de
rapporter, occupaient Sigognac, qui marchait silencieusement à côté de
son compagnon. Hérode respecta cette rêverie, se divertissant à regarder
les équipages aller et venir. Puis il fit observer au Baron qu’il allait
être midi, et qu’il était temps de diriger l’aiguille de la boussole
vers le pôle de la soupe, rien n’étant pire qu’un dîner froid, si ce
n’est un dîner réchauffé.
Sigognac se rendit à ce raisonnement péremptoire, et ils reprirent le
chemin de leur auberge. Rien de particulier n’avait eu lieu en leur
absence. Il ne s’était passé que deux heures. Isabelle, tranquillement
assise à table devant un potage étoilé de plus d’yeux que le corps
d’Argus, accueillit son ami avec son doux sourire habituel en lui
tendant sa blanche main. Les comédiens lui adressèrent des questions
badines ou curieuses sur son excursion à travers la ville, lui demandant
s’il possédait encore son manteau, son mouchoir et sa bourse. A quoi
Sigognac répondit joyeusement par l’affirmative. Cette aimable causerie
lui fit bientôt oublier ses sombres préoccupations, et il en vint à se
demander en lui-même s’il n’était pas la dupe d’une imagination
hypocondriaque qui ne voyait partout qu’embûches.
Il avait raison cependant, et ses ennemis, pour quelques tentatives
avortées, ne renonçaient point à leurs noirs projets. Mérindol, menacé
par le duc d’être rendu aux galères d’où il l’avait tiré s’il ne le
défaisait de Sigognac, se résolut à requérir l’aide d’un brave de ses
amis, à qui nulle entreprise ne répugnait, quelque hasardeuse qu’elle
fût, si elle était bien payée. Il ne se sentait pas de force à venir a
bout du Baron, qui d’ailleurs le connaissait maintenant, ce qui en
rendait l’approche difficile, vu qu’il était sur ses gardes.
Mérindol alla donc à la recherche de ce spadassin qui demeurait place du
Marché-Neuf, près du Petit-Pont, endroit peuplé principalement de
bretteurs, filous, tireurs de laine et autres gens de mauvaise vie.
Avisant parmi les hautes maisons noires, qui s’épaulaient comme ivrognes
ayant peur de tomber, une plus noire, plus délabrée, plus lépreuse
encore que les autres, dont les fenêtres, débordant d’immondes
guenilles, ressemblaient à des ventres ouverts laissant couler leurs
entrailles, il s’engagea dans l’allée obscure qui servait d’entrée à
cette caverne. Bientôt le jour venant de la rue s’éteignit, et Mérindol,
tâtant les murailles suantes et visqueuses comme si des limaçons les
eussent engluées de leur bave, trouva parmi l’ombre la corde tenant lieu
de rampe à l’escalier, corde qu’on pouvait croire détachée d’un gibet et
suiffée de graisse humaine. Il se hissa comme il put par cette échelle
de meunier, trébuchant à chaque pas sur les bosses et callosités
qu’avait formées à chaque marche la vieille boue entassée là, couche à
couche, depuis le temps où Paris s’appelait Lutèce.
Cependant, à mesure que Mérindol avançait dans son ascension périlleuse,
les ténèbres se faisaient moins intenses. Une lueur blafarde et
brouillée pénétrait à travers les vitres jaunes des jours de souffrance
pratiqués pour éclairer l’escalier, et qui donnaient sur une cour noire
et profonde comme un puits de mine. Enfin, il arriva au dernier étage à
demi suffoqué par les vapeurs méphitiques s’exhalant des plombs. Deux ou
trois portes s’ouvraient sur le palier dont le plafond en plâtre sale
était enjolivé d’arabesques obscènes, de tire-bouchons et de mots plus
que rabelaisiens tracés par la fumée des chandelles, fresques bien
dignes d’une pareille bicoque.
L’une de ces portes était entre-bâillée. Mérindol la poussa d’un coup
de pied, ne voulant y toucher de la main, et pénétra sans plus de
cérémonie dans l’unique chambre composant le Louvre du bretteur
Jacquemin Lampourde.
Une âcre fumée lui piqua les yeux et le gosier, si bien qu’il se prit à
tousser comme un chat qui avale des plumes en croquant un oiseau, et
qu’il se passa bien deux minutes avant qu’il pût parler. Profitant de la
porte ouverte, la fumée se répandit sur le palier, et le brouillard
devenant moins épais, le visiteur put discerner à peu près l’intérieur
de la chambre.
Ce repaire mérite une description particulière, car il est douteux que
l’honnête lecteur ait jamais mis le pied dans un taudis pareil, et il ne
saurait se faire l’idée d’un tel dénûment.
Le bouge était meublé principalement de quatre murs le long desquels les
infiltrations du toit avaient dessiné des îles inconnues et des fleuves
qu’on ne rencontre en aucune carte géographique. Aux endroits à portée
de la main, les locataires successifs du taudis s’étaient amusés à
graver au couteau leurs noms incongrus, baroques ou hideux, par suite de
ce penchant qui pousse les plus obscurs à laisser une trace de leur
passage en ce monde. A ces noms souvent était accolé un nom de femme,
Iris de carrefour, que surmontait un cœur percé d’une flèche semblable à
une arête de poisson. D’autres, plus artistes, avec un bout de charbon
retiré des cendres, avaient essayé de croquer quelque profil grotesque,
une pipe entre les dents, ou quelque pendu tirant la langue et gambadant
au bout d’une potence.
Sur le bord de la cheminée, où fumaient en bavant les branches d’un
cotret volé, s’entassait dans la poussière un monde d’objets bizarres:
une bouteille ayant, plantée dans le goulot, une chandelle à demi
consumée, dont le suif avait coulé en larges nappes sur le verre, vrai
flambeau d’enfant prodigue et de biberon; un cornet de tric-trac, trois
dés plombés, les Heures de Robert Besnières, à l’usage du lansquenet,
un fagot de bouts de vieilles pipes, un pot en grès à mettre du pétun,
un chausson renfermant un peigne édenté, une lanterne sourde
arrondissant sa lentille comme une prunelle d’oiseau de nuit, des
paquets de clefs, sans doute fausses, car il n’y avait en la chambre
aucun meuble à ouvrir, un fer à relever la moustache, un angle de miroir
au tain rayé comme par les griffes d’un diable, où l’on ne pouvait se
voir qu’un œil à la fois, encore ne fallait-il pas que cet œil
ressemblât à celui de Junon, qu’Homère appelle Βοῶπις et mille autres
brimborions fastidieux à décrire.
En face de la cheminée, sur un pan de muraille moins humide que les
autres et tendu d’ailleurs d’un lambeau de serge verte, rayonnait un
faisceau d’épées soigneusement fourbies, d’une trempe à l’épreuve et
portant sur leur acier la marque des plus célèbres armuriers d’Espagne
et d’Italie. Il y avait là des lames à deux tranchants, des lames
triangulaires, des lames évidées au milieu pour laisser égoutter le
sang; des dagues à large coquille, des coutelas, des poignards, des
stylets et autres armes de prix dont la richesse faisait un singulier
contraste avec le délabrement du bouge. Pas une tache de rouille, pas un
grain de poussière ne les souillaient, c’étaient les outils du tueur, et
dans un arsenal princier ils n’eussent pas été mieux entretenus, frottés
d’huile, épongés de laine et conservés en leur état primitif. On eût dit
qu’ils sortaient tout frais émoulus de la boutique. Lampourde, si
négligent pour le reste, y mettait son amour-propre et sa curiosité.
Cette recherche, quand on pensait au métier qu’il faisait, prenait un
caractère horrible, et sur ces fers si bien polis, des reflets rouges
semblaient flamboyer.
De siéges, il n’y en avait point, et l’on était libre de se tenir debout
pour grandir, à moins qu’on ne préférât, si l’on ne voulait ménager la
semelle de ses souliers, s’asseoir sur un vieux panier défoncé, une
malle, ou un étui de luth qui traînait dans un coin.
La table se composait d’un volet abattu sur deux tréteaux. Elle servait
aussi de lit. Après avoir fait carousse, le maître du logis s’y
allongeait et, prenant le coin de la nappe, qui n’était autre que la
panne de son manteau, dont il avait vendu le dessus pour se doubler la
panse, il faisait demi-tour du côté de la muraille pour ne plus voir les
bouteilles vides, spectacle singulièrement mélancolique aux ivrognes.
C’est dans cette position que Mérindol trouva Jacquemin Lampourde
ronflant comme la pédale d’un tuyau d’orgue, bien que toutes les
horloges des environs eussent sonné quatre heures de l’après-midi.
Un énorme pâté de venaison, qui montrait dans ses ruines vermeilles des
marbrures de pistaches, gisait éventré sur le carreau, et plus qu’à
moitié dévoré, comme un cadavre attaqué des loups au fond d’un bois, en
compagnie d’un nombre fabuleux de flacons dont on avait sucé l’âme, et
qui n’étaient plus que des fantômes de bouteilles, des apparences
creuses bonnes à faire du verre cassé.
Un compagnon, que Mérindol n’avait pas aperçu d’abord, dormait à poings
tendus sous la table, tenant encore au bec, entre ses dents, le tuyau
cassé d’une pipe, dont le fourneau avait roulé à terre tout bourré d’un
pétun qu’en son ivresse il avait oublié d’allumer.
«Hé, Lampourde! dit l’estafier de Vallombreuse, c’est assez dormir comme
cela; ne me regarde pas avec ces yeux plus ronds que billes. Je ne suis
point un commissaire ou un agent qui te vient querir pour te mener au
Châtelet. Il s’agit d’une affaire importante: tâche de repêcher ta
raison noyée au fond des pots, et de m’écouter.»
Le personnage ainsi interpellé se souleva avec une lenteur somnolente,
se mit sur son séant, développa, en s’étirant, de longs bras, dont les
poings touchaient presque aux deux murs de la chambre, ouvrit une bouche
immense dentée de crocs pointus, et, se tordant la mâchoire, dessina un
bâillement formidable, semblable au rictus d’un lion ennuyé, le tout
accompagné de gloussements inarticulés et gutturaux.
Ce n’était point un Adonis que Jacquemin Lampourde, bien qu’il se
prétendît favorisé des femmes autant que pas un, et même, à l’entendre,
des plus hautes et mieux situées. Sa grande taille dont il tirait
fierté, ses maigres jambes héronnières, son échine efflanquée, sa
poitrine osseuse et cardinalisée à la boisson, qu’on voyait en ce moment
par sa chemise entr’ouverte, ses bras de singe assez longs pour qu’il
pût nouer ses jarretières sans presque se baisser, ne composaient pas un
physique bien agréable; quant à sa figure, un nez prodigieux qui
rappelait celui de Cyrano de Bergerac, prétexte de tant de duels, y
occupait la place la plus importante. Mais Lampourde s’en consolait avec
l’axiome populaire: «Jamais grand nez n’a gâté visage.» Les yeux,
quoique brouillés encore d’ivresse et de sommeil, avaient dans leurs
prunelles de froids éclairs d’acier annonçant le courage et la
résolution. Sur les joues décharnées deux ou trois rides
perpendiculaires, pareilles à des coups d’épée, dessinaient
S’il s’agit de tuer, je suis votre homme... (Page
306.)
leurs lignes rigides qui n’étaient pas précisément des nids d’amours.
Une tignasse de cheveux noirs fort emmêlée pleuvait autour de cette
physionomie bonne à sculpter sur un manche de violon et dont personne
cependant n’avait envie de se moquer, tant l’expression en était
inquiétante, narquoise et féroce.
«Que le Maulubec trousse l’animal qui me vient ainsi troubler en mes
joies et patauger parmi mes rêves anacréontiques! J’étais heureux; la
plus belle princesse de la terre m’accueillait gracieusement. Vous avez
fait envoler mon songe.
—Trêve de billevesées, fit Mérindol avec impatience, prête-moi deux
minutes ton ouïe et ton attention.
—Je n’écoute personne quand je suis gris, répondit majestueusement
Jacquemin Lampourde en s’étayant sur le coude. D’ailleurs j’ai de
l’argent, beaucoup d’argent. Nous avons cette nuit détroussé un mylord
anglais tout cousu de pistoles, je suis en train de manger et de boire
ma part. Mais avec un petit tour de lansquenet ce sera bientôt fini. A
ce soir donc les affaires sérieuses. Trouvez-vous à minuit sur le
terre-plein du Pont-Neuf au pied du cheval de bronze. J’y serai, frais,
limpide, alerte, jouissant de tous mes moyens. Nous accorderons nos
flûtes et conviendrons des sommes, lesquelles doivent être
considérables, car j’aime à croire qu’on ne dérange pas un brave comme
moi pour des friponneries subalternes, des vols insignifiants ou autres
menues peccadilles. Décidément le vol m’ennuie, je ne fais plus que
l’assassinat, c’est plus noble. On est un carnassier léonin, et non une
bête de rapine. S’il s’agit de tuer, je suis votre homme, et encore
faut-il que l’attaqué se défende. Les victimes sont si lâches parfois,
que cela me dégoûte. Un peu de résistance donne du cœur à l’ouvrage.
—Oh! pour cela sois tranquille, répondit Mérindol avec un mauvais
sourire. Tu trouveras à qui parler.
—Tant mieux, fit Jacquemin Lampourde, il y a longtemps que je ne me
suis escrimé avec quelqu’un de ma force. Mais en voilà assez. Sur ce,
bonsoir, et laissez-moi dormir.»
Mérindol parti, Jacquemin Lampourde essaya de se rendormir, mais en
vain. Le sommeil interrompu ne revint pas. Le bretteur se leva, secoua
rudement le compagnon qui ronflait sous la table et tous deux s’en
allèrent dans un tripot où se jouaient le lansquenet et la bassette.
L’assistance était composée de plumets, de spadassins, de filous, de
laquais, de clercs, de quelques bourgeois naïfs conduits là par des
filles, pauvres pigeons destinés à être plumés vifs. On n’entendait que
le bruit des dés roulant dans le cornet et le froissement des cartes
battues, car les joueurs sont d’ordinaire silencieux, sauf, en cas de
perte, quelques interjections blasphématoires. Après des alternatives de
chance et de guignon, le vide, duquel la nature et l’homme surtout ont
horreur, fut hermétiquement pratiqué dans les pochettes de Lampourde. Il
voulut jouer sur parole, mais ce n’était pas une monnaie qui eût cours
en ce lieu, où les joueurs, en recevant leur gain, mordaient les pièces
par manière d’éprouvette, pour voir si les louis n’étaient point en
plomb doré et les testons en étain à fondre des cuillères. Force lui fut
de se retirer nu comme un petit saint Jean, après être entré gros
seigneur et remuant les pistoles à pleine main!
«Ouf! fit-il quand l’air frais de la rue le frappa au visage et lui
rendit son sang-froid, me voilà débarrassé; c’est drôle comme l’argent
me grise et m’abrutit! Je ne m’étonne plus que les traitants soient si
bêtes. Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein d’esprit;
les idées bourdonnent autour de ma cervelle comme abeilles autour d’une
ruche. De Laridon je redeviens César! Mais voici que le clocheteur de la
Samaritaine martèle douze heures; Mérindol doit m’attendre devant le roi
de bronze.»
Et il se dirigea vers le Pont-Neuf. Mérindol était à son poste, occupé à
regarder son ombre au clair de lune. Les deux spadassins, ayant bien
regardé autour d’eux pour voir si personne ne pouvait les entendre,
parlèrent cependant à voix basse pendant assez longtemps. Ce qu’ils
dirent, nous l’ignorons, mais en quittant l’agent du duc de
Vallombreuse, Lampourde faisait sonner de l’or dans ses poches avec une
impudence qui montrait combien il était redouté sur le Pont-Neuf.
... tous deux s’en allèrent dans un tripot où se
jouaient le lansquenet et la bassette. (Page 307.)