X.
UNE TÊTE DANS UNE LUCARNE.
Le duc de Vallombreuse fut assis avec précaution dans une chaise à
porteurs, le bras bandé par le chirurgien et soutenu d’une écharpe. Sa
blessure, quoiqu’elle le mît hors d’état de manier l’épée de quelques
semaines, n’était point dangereuse; sans léser artère ni nerf, la lame
avait traversé seulement les chairs. Assurément sa plaie le faisait
souffrir, mais son orgueil saignait bien davantage. Aussi, aux
contractions légères que la douleur imprimait parfois aux sourcils noirs
du jeune duc, se mêlait une expression de rage froide, et sa main valide
égratignait de ses doigts crispés le velours de la chaise. Souvent,
pendant le trajet, il pencha sa tête pâle pour gourmander les porteurs,
qui cependant marchaient de leur pas le plus égal, cherchant les
endroits unis pour éviter le moindre cahot, ce qui n’empêchait pas le
blessé de les appeler «butors,» et de leur promettre les étrivières, car
ils le secouaient, disait-il, comme salade en panier.
Rentré chez lui, il ne voulut point se mettre au lit, et se coucha
adossé à des carreaux sur une chaise longue, les pieds recouverts d’une
courte-pointe de soie piquée qu’apporta Picard, le valet de chambre fort
surpris et perplexe de voir revenir son maître navré, cas qui n’était
point ordinaire, vu l’habileté à l’escrime du jeune duc.
Assis sur un pliant près de son ami, le chevalier de Vidalinc lui
présentait de quart d’heure en quart d’heure une cuillerée d’un cordial
prescrit par le chirurgien. Vallombreuse gardait le silence, mais il
était visible qu’une sourde colère bouillonnait en lui, malgré le calme
qu’il affectait. Enfin son courroux déborda en ces paroles violentes:
«Conçois-tu, Vidalinc, que cette maigre cigogne déplumée, envolée de la
tour en ruine de son castel pour n’y pas mourir de faim, m’ait ainsi
perforé de son long bec? moi qui me suis mesuré avec les plus fines
lames du temps et qui suis toujours revenu du pré sans une égratignure,
y laissant au contraire quelque galant pâmé et tournant de l’œil entre
les bras de ses témoins?
—Les plus heureux et les plus adroits ont comme cela leurs jours de
guignon, répondit sentencieusement Vidalinc. Le visage de dame Fortune
n’est pas toujours le même; tantôt elle sourit et tantôt fait la moue.
Jusqu’à présent, vous n’avez point eu à vous plaindre d’elle, qui vous a
mignoté en son giron comme son enfant le plus cher.
—N’est-il pas honteux, continua Vallombreuse en s’animant, que ce
fantoche ridicule, que ce hobereau grotesque, qui reçoit des volées et
gourmades sur les tréteaux dans d’ignobles farces, ait eu raison du duc
de Vallombreuse jusqu’alors invaincu? Il faut que ce soit quelque
gladiateur de profession caché dans la peau d’un saltimbanque.
—Vous savez sa qualité véritable dont le marquis de Bruyères se porte
garant, fit Vidalinc; toutefois, sa force nonpareille à l’épée m’étonne,
elle passe les habiletés connues. Girolamo ni Paraguante, les célèbres
maîtres d’armes, n’ont un jeu plus serré. Je l’ai bien observé en cette
rencontre, et nos plus fameux duellistes n’y feraient que blanchir. Il a
fallu toute votre adresse et les leçons du Napolitain pour n’être point
féru grièvement. Votre défaite est encore une victoire. Marcilly et
Duportal, qui pourtant se piquent d’escrime, et comptent parmi les
bonnes lames de la ville, seraient à n’en douter pas, restés sur le
terrain avec un semblable adversaire.
—Il me tarde que ma blessure soit fermée, reprit le duc après un moment
de silence, pour le provoquer de nouveau et prendre ma revanche.
—Ce serait une entreprise hasardeuse et que je ne vous conseillerais
point, dit le chevalier; il pourrait vous rester au bras quelque
faiblesse qui diminuerait vos chances de victoire. Ce Sigognac est un
antagoniste redoutable auquel il ne faut pas se frotter imprudemment.
Il connaît maintenant votre jeu, et l’assurance que donne un premier
avantage doublera ses forces. L’honneur est satisfait de la sorte, la
rencontre a été sérieuse. Restez-en là.»
Vallombreuse intérieurement sentait la justesse de ces raisons. Il avait
lui-même assez étudié l’escrime, où il croyait exceller, pour comprendre
que son épée, quelque habile qu’elle fût, n’atteindrait point la
poitrine de Sigognac défendue par cette garde impénétrable contre
laquelle s’étaient brisés tous ses efforts. Il s’avouait, bien qu’il
s’en indignât, cette étonnante supériorité. Il était même contraint de
dire tout bas que le Baron, ne voulant pas le tuer, lui avait fait
précisément une blessure qui le mettait hors de combat. Cette
magnanimité, dont un caractère moins orgueilleux eût été touché,
irritait sa superbe et envenimait ses ressentiments. Être vaincu! une
semblable idée le forcenait. Il acquiesça en apparence aux conseils de
son ami, mais à l’air sombre et farouche de son visage on eût pu deviner
que quelque noir projet de vengeance s’ébauchait déjà dans sa cervelle,
projet qui voulait être couvé par la rancune pour être mené à bien.
«Je ferai maintenant belle figure devant Isabelle, dit-il en s’efforçant
de rire, mais il riait jaune, avec ce bras transpercé par son galant.
Cupidon invalide ne réussit guère près des Grâces.
—Oubliez cette ingrate, fit Vidalinc. Après tout, elle ne pouvait
prévoir qu’un duc aurait le caprice de s’enamourer d’elle. Reprenez
cette bonne Corisande qui vous aime de toute son âme et pleure des
heures entières à votre porte comme un chien renvoyé.
—Ne prononce pas ce nom, Vidalinc, s’écria le duc, si tu veux que nous
restions amis. Ces lâches tendresses, qu’aucun outrage ne rebute, me
dégoûtent et m’excèdent. Il me faut des froideurs hautaines, des fiertés
rebelles, des vertus imprenables! Comme elle me semble adorable et
charmante, cette dédaigneuse Isabelle! Comme je lui sais gré de mépriser
mon amour qui sans doute serait déjà passé s’il eût été accueilli!
Certes, elle ne doit point avoir une âme basse et commune, pour refuser,
en sa condition, des avances d’un seigneur qui la distingue et qui n’est
pas mal fait de sa personne, s’il faut en croire les dames de la ville.
Il entre dans ma passion une sorte d’estime que je n’ai pas l’habitude
d’accorder aux femmes; mais comment écarter ce damné gentillâtre, ce
Sigognac, de malheur que le diable confonde?
—La chose ne sera pas aisée, dit Vidalinc, à présent qu’il est sur ses
gardes. Mais quand même on parviendrait à le supprimer, il resterait
toujours l’amour d’Isabelle à son endroit, et vous savez mieux que
personne, pour en avoir maintes fois souffert, combien les femmes ont le
sentiment têtu.
—Oh! si je pouvais tuer le Baron, continua Vallombreuse que les
arguments du chevalier ne convainquaient point, j’aurais bientôt réduit
la donzelle malgré ses airs de prude et de vertueuse. Rien ne s’oublie
plus vite qu’un galant défunt.»
Ce n’était point l’avis du chevalier de Vidalinc, mais il ne jugea pas à
propos d’entamer sur ce sujet une controverse qui eût pu aigrir l’humeur
irritable de Vallombreuse.
«Guérissez-vous d’abord et nous aviserons ensuite; ces discours vous
fatiguent. Tâchez de prendre quelque repos et de ne point vous tracasser
ainsi; le chirurgien me tancerait et me taxerait de mauvais garde-malade
si je ne vous recommandais la tranquillité tant d’esprit que de corps.»
Le blessé, se rendant à cette observation, se tut, ferma les yeux et ne
tarda pas à s’endormir.
Sigognac et le marquis de Bruyères étaient tranquillement revenus à
l’hôtel des Armes de France, où, en gentilshommes discrets, ils ne
sonnèrent mot du duel; mais les murailles qu’on dit avoir des oreilles
ont aussi des yeux: elles voient pour le moins aussi bien qu’elles
entendent. Dans ce lieu solitaire en apparence, plus d’un regard
inquisiteur épiait les diverses fortunes du combat. L’oisiveté de la
province fait naître beaucoup de ces mouches invisibles ou peu
remarquées qui voltigent aux endroits où il doit se passer quelque
chose, et qui, bourdonnant des ailes, vont ensuite en répandre la notice
partout. A son déjeuner, tout Poitiers savait déjà que le duc de
Vallombreuse avait été blessé en une rencontre par un adversaire
inconnu. Sigognac, vivant fort retiré à l’hôtel, n’avait montré au
public que son masque et non sa figure. Ce mystère irritait fort la
curiosité, et les imaginations travaillaient avec activité pour
découvrir le nom du vainqueur. Il est inutile de rapporter les
suppositions bizarres qui se firent. Chacun construisit laborieusement
la sienne, s’étayant des inductions les plus frivoles et les plus
ridicules, mais personne n’eut l’idée incongrue que le véritable
triomphateur fût le capitaine Fracasse, dont on avait tant ri la veille.
Un duel entre un seigneur de cette qualité et un baladin eût semblé
chose par trop énorme et trop monstrueuse pour que le soupçon en pût
naître. Plusieurs gens du beau monde envoyèrent à l’hôtel Vallombreuse
pour savoir des nouvelles du duc, comptant tirer quelque indice de
l’indiscrétion ordinaire des valets; mais les valets restèrent
taciturnes comme des muets du sérail par la bonne raison qu’ils
n’avaient rien à dire.
Vallombreuse, pour sa richesse, sa hauteur, sa beauté et ses succès près
des femmes, excitait bien des haines jalouses qui n’osaient se produire
ouvertement, mais dont sa défaite flattait la malignité obscure. C’était
le premier échec qu’il subissait, et tous ceux que son arrogance avait
froissés se réjouissaient de ce coup porté au plus tendre de son
amour-propre. Ils ne tarissaient pas, quoiqu’ils ne l’eussent point vu,
sur la bravoure, adresse et grande mine de l’adversaire. Les dames, qui
avaient toutes plus ou moins à se plaindre des procédés du jeune duc à
leur endroit, car il était de ces sacrificateurs dont le méchant caprice
souille l’autel où ils ont brûlé l’encens, se sentaient pleines
d’enthousiasme pour celui qui vengeait leurs affronts secrets. Elles
l’eussent volontiers couronné de lauriers et de myrtes: nous exceptons
du nombre la tendre Corisande, qui pensa devenir folle à cette nouvelle,
pleura publiquement, et, au risque des plus dures rebuffades, parvint à
forcer la consigne et à voir non pas le duc, trop bien gardé pour cela,
mais le chevalier de Vidalinc, plus doux et pitoyable, lequel eut
grand’peine à rassurer cette amante plus sensible qu’il ne fallait aux
malheurs d’un ingrat.
Cependant, comme rien en ce globe terraqué et sublunaire ne peut rester
caché, l’on sut de maître Bilot, qui le tenait de Jacques, le valet du
marquis, présent à l’entretien de Sigognac et de son maître au souper de
Zerbine, que le héros inconnu, vainqueur du jeune duc de Vallombreuse,
était à n’en point douter le capitaine Fracasse, ou pour mieux dire un
baron engagé par amour dans la troupe ambulante d’Hérode. Quant au nom,
Jacques l’avait oublié. C’était un nom qui finissait en gnac, désinence
commune au pays de Gascogne, mais il était sûr de la qualité.
Cette histoire vraie, quoique romanesque, eut beaucoup de succès dans
Poitiers. On s’intéressa à ce gentilhomme si brave et si bonne lame, et,
quand au théâtre parut le capitaine Fracasse, des applaudissements
prolongés témoignèrent, même avant qu’il eût ouvert la bouche, de la
faveur qu’on lui portait. Des dames, parmi les plus grandes et les plus
huppées, ne craignirent pas d’agiter leurs mouchoirs. Il y eut aussi
pour Isabelle des claquements de mains plus sonores qu’à l’ordinaire qui
faillirent embarrasser cette jeune personne et lui firent monter aux
joues, sous le fard, le naturel incarnat de la pudeur. Sans interrompre
son rôle, elle répondit à ces marques de faveur par une révérence
modeste et une gracieuse inclinaison de tête.
Hérode se frottait les mains de joie, et sa large face blême
s’épanouissait comme une pleine lune, car la recette était superbe et la
caisse risquait de crever par suite d’une pléthore monétaire, tout le
monde ayant voulu voir ce fameux capitaine Fracasse, acteur et
gentilhomme, que n’effrayaient ni bâtons ni épées, et qui ne craignait
pas, valeureux champion de la beauté, de se mesurer avec un duc, terreur
des plus braves. Blazius, lui, n’augurait rien de bon de ce triomphe; il
redoutait, non sans raison, l’humeur vindicative de Vallombreuse qui
trouverait bien moyen de prendre sa revanche et de jouer quelque mauvais
tour à la troupe. Les pots de terre devaient, disait-il, éviter, encore
qu’ils n’eussent pas été rompus au premier choc, de se heurter aux pots
de fer, le métal étant plus dur que l’argile. Sur quoi Hérode, confiant
en l’appui de Sigognac et du marquis, l’appelait poltron, trembleur et
claquedents.
Si le Baron n’eût été épris sincèrement d’Isabelle, il eût pu lui faire
aisément une infidélité et même deux, car plus d’une beauté lui souriait
d’un air fort tendre, malgré son costume extravagant, son nez de carton
enluminé de cinabre, et son rôle ridicule qui ne prêtait point aux
illusions romanesques. Le succès de Léandre en fut même compromis. En
vain il faisait belle jambe, se rengorgeait comme un pigeon pattu,
tournait du doigt les boucles de sa perruque, montrait son solitaire et
découvrait ses dents jusqu’aux gencives; il ne produisait plus d’effet,
et il eût pensé enrager de dépit, si la Dama tapada n’eût été à son
poste, le couvant du regard, répondant aux clins d’yeux qu’il lui
adressait par de petits coups d’éventail sur le bord de la loge et
autres signes d’intelligence amoureuse. Sa récente bonne fortune versait
du baume sur cette petite plaie d’amour-propre, et les plaisirs que la
nuit lui promettait le consolaient de ne pas être l’astre de la soirée.
Les comédiens revinrent à l’auberge, et Sigognac reconduisit Isabelle
jusqu’à sa chambre, où la jeune actrice, contre son habitude, le laissa
entrer. Une femme de chambre alluma une chandelle, remit du bois au feu,
et se retira discrètement. Quand la portière fut retombée, Isabelle prit
la main de Sigognac qu’elle serra avec plus de force qu’on n’aurait pu
en supposer à ces doigts frêles et délicats, et d’un ton de voix que
l’émotion altérait, elle lui dit:
«Jurez de ne plus vous battre pour moi. Jurez-le, si vous m’aimez comme
vous le dites.
—C’est un serment que je ne puis faire, dit le Baron; si quelque
audacieux ose vous manquer de respect, je le châtierai, certes, comme je
le dois, fût-il duc, fût-il prince.
—Songez, reprit Isabelle, que je ne suis qu’une pauvre comédienne,
exposée aux affronts du premier venu. L’opinion du monde, trop
justifiée, hélas! par les mœurs du théâtre, est que toute actrice se
double d’une courtisane. Quand une femme a mis le pied sur les planches,
elle appartient au public; les regards avides détaillent ses charmes,
scrutent ses beautés, et l’imagination s’en empare comme d’une
maîtresse. Chacun, parce qu’il la connaît, croit en être connu, et, s’il
est admis dans les coulisses, étonne sa pudeur par la brusquerie d’aveux
qu’elle n’a point provoqués. Est-elle sage? on prend sa vertu pour
simagrée pure ou calcul intéressé. Ce sont choses qu’il faut souffrir
puisqu’on ne peut les changer. Désormais fiez-vous à moi pour repousser
par un maintien réservé, une parole brève, un air froid, les
impertinences des seigneurs, des robins et des fats de toutes sortes qui
se penchent sur ma toilette ou grattent du peigne, entre les actes, à la
porte de ma loge. Un coup de busc sec sur les doigts qui s’émancipent
vaut bien un coup de votre rapière.
—Permettez-moi de croire, charmante Isabelle, dit Sigognac, que l’épée
du galant homme peut appuyer à propos le busc de l’honnête femme, et ne
me retirez pas cet emploi d’être votre champion et chevalier.»
Isabelle tenait toujours la main de Sigognac, et fixait sur lui ses yeux
bleus pleins de caresses et de supplications muettes pour arracher le
serment désiré; mais le Baron ne l’entendait pas de cette oreille-là, il
était intraitable comme un hidalgo sur le point d’honneur, et il eût
bravé mille morts plutôt que de souffrir qu’on manquât de respect à sa
maîtresse; il voulait qu’Isabelle, sur les planches, fût estimée comme
une duchesse en un salon.
«Voyons, promettez-moi, fit la jeune comédienne, de ne plus vous exposer
ainsi pour de frivoles motifs. Oh! dans quelle inquiétude et quelle
angoisse j’ai attendu votre retour! je savais que vous alliez vous
battre contre ce duc, dont chacun ne parle qu’avec terreur. Zerbine
m’avait tout conté. Méchant que vous êtes, me torturer le cœur de la
sorte! Ces hommes, ils ne songent guère aux pauvres femmes quand leur
orgueil est en jeu; ils vont sans entendre les sanglots, sans voir les
larmes, sourds, aveugles, féroces. Savez-vous que si vous aviez été tué,
je serais morte?»
Les pleurs qui brillaient dans les yeux d’Isabelle à l’idée seule du
danger que Sigognac avait couru, et le tremblement nerveux de sa voix
montraient que la douce créature disait vrai.
Touché plus qu’on ne saurait dire de cette passion sincère, le baron de
Sigognac, enveloppant la taille d’Isabelle de sa main restée libre,
l’attira sur sa poitrine sans qu’elle fît résistance, et ses lèvres
effleurèrent le front penché de la jeune femme, dont il sentait contre
son cœur la respiration haletante.
Ils restèrent ainsi quelques minutes silencieux, dans une extase qu’un
amant moins respectueux que Sigognac eût sans doute mise à profit, mais
il lui répugnait d’abuser de ce chaste abandon produit par la douleur.
«Consolez-vous, chère Isabelle, dit-il d’une voix tendrement enjouée, je
ne suis pas mort, et j’ai même blessé mon adversaire quoiqu’il passe
pour assez bon duelliste.
—Je sais que vous êtes un brave cœur et une main ferme, reprit
Isabelle, aussi je vous aime et ne crains pas de vous le dire, sûre que
vous respecterez ma franchise et n’en tirerez point avantage. Quand je
vous ai vu si triste et si abandonné en ce château lugubre où se fanait
votre jeunesse, je me suis senti une tendre et mélancolique pitié à
votre endroit. Le bonheur ne me séduit pas, son éclat m’effarouche.
Heureux, vous m’auriez fait peur. Dans cette promenade au jardin, où
vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez cueilli une petite rose
sauvage, seul cadeau que vous puissiez me faire; j’y ai laissé tomber
une larme avant de la mettre dans mon sein, et, silencieusement, je vous
ai donné mon âme en échange.»
En entendant ces douces paroles, Sigognac voulut baiser les belles
lèvres qui les avaient dites; mais Isabelle se dégagea de son étreinte
sans pruderie farouche, mais avec cette fermeté modeste qu’un galant
homme ne doit pas contrarier.
«Oui, je vous aime, continua-t-elle, mais ce n’est pas à la façon des
autres femmes; j’ai votre gloire pour but et non mon plaisir. Je veux
bien qu’on me croie votre maîtresse, c’est le seul motif qui puisse
excuser votre présence parmi cette troupe de baladins. Qu’importent les
méchants propos pourvu que je garde ma propre estime et que je me sache
vertueuse? Une tache me ferait mourir. C’est sans doute le sang noble
que j’ai dans les veines qui m’inspire ces fiertés, bien ridicules,
n’est-ce pas? chez une comédienne, mais je suis faite ainsi.»
Bien que timide, Sigognac était jeune. Ces charmants aveux qui n’eussent
rien appris à un fat, le remplissaient d’une ivresse délicieuse et le
troublaient au dernier point. Une vive rougeur montait à ses joues
ordinairement si pâles; il lui semblait que des flammes passaient devant
ses yeux; les oreilles lui tintaient et il sentait jusque dans sa gorge
les palpitations de son cœur. Certes, il ne mettait point en doute la
vertu d’Isabelle, mais il croyait qu’un peu d’audace triompherait de ses
scrupules; il avait entendu dire que l’heure du berger une fois sonnée
ne revient plus. La jeune fille était là devant lui dans toute la gloire
de sa beauté, rayonnante, lumineuse pour ainsi dire, âme visible, ange
debout sur le seuil du paradis d’amour; il fit quelques pas vers elle et
l’entoura de ses bras avec une ardeur convulsive.
Isabelle n’essaya pas de lutter; mais, se penchant en arrière pour
éviter les baisers du jeune homme, elle fixa sur lui un regard plein de
reproche et de douleur. De ses beaux yeux bleus jaillirent des larmes
pures, vraies perles de chasteté qui roulèrent le long de ses joues
subitement décolorées jusque sur les lèvres de Sigognac; un sanglot
comprimé gonfla sa poitrine, et tout son corps s’affaissa comme si elle
eût été près de s’évanouir.
Le Baron éperdu la posa sur un fauteuil et, s’agenouillant devant elle,
lui prit les mains qu’elle lui abandonnait, implorant son pardon,
s’excusant sur une fougue de jeunesse, sur un moment de vertige dont il
se repentait et qu’il expierait par la soumission la plus parfaite.
«Vous m’avez fait bien mal, dit enfin Isabelle avec un soupir. J’avais
tant de confiance en votre délicatesse! l’aveu de mon amour eût dû vous
suffire et vous faire comprendre par sa franchise même que j’étais
résolue à n’y point céder. J’aurais cru que vous m’auriez laisse vous
aimer à ma fantaisie sans inquiéter ma tendresse par des transports
vulgaires. Vous m’avez ôté cette sécurité; je ne doute pas de votre
parole, mais je n’ose plus écouter mon cœur. Il m’était cependant si
doux de vous voir, de vous entendre, de suivre vos pensées dans vos
yeux! C’étaient vos peines que je souhaitais partager, laissant les
plaisirs à d’autres. Parmi tous ces hommes grossiers, libertins,
dissolus, il en est un, me disais-je, qui croit à la pudeur et sait
respecter ce qu’il aime. J’avais fait ce rêve, moi, fille de théâtre,
poursuivie sans cesse par une odieuse galanterie, d’avoir une affection
pure. Je ne demandais qu’à vous conduire jusqu’au seuil du bonheur et à
rentrer ensuite au fond de mon ombre. Vous voyez que je n’étais pas bien
exigeante.
—Adorable Isabelle, chaque mot que vous dites, s’écria Sigognac, me
fait sentir davantage mon indignité; j’ai méconnu ce cœur d’ange; je
devais baiser la trace de vos pas. Mais ne craignez plus rien de moi;
l’époux saura contenir les fougues de l’amant. Je n’ai que mon nom, il
est pur et sans tache comme vous. Je vous l’offre si vous daignez
l’accepter.»
Sigognac était toujours à genoux devant Isabelle: à ces mots la jeune
fille se baissa vers lui et, lui prenant la tête avec un mouvement de
passion délirant, elle imprima sur les lèvres du Baron un baiser rapide;
puis, se levant, elle fit quelques pas dans la chambre.
«Vous serez ma femme, dit Sigognac, enivré au contact de cette bouche
fraîche comme une fleur, ardente comme une flamme.
—Jamais, jamais, répondit Isabelle avec une exaltation extraordinaire;
je me montrerai digne d’un tel honneur en le refusant. Oh, mon ami, en
quel ravissement céleste nage mon âme! vous m’estimez donc? vous oseriez
donc me conduire la tête haute dans ces salles où sont les portraits de
vos aïeux, dans cette chapelle où est le tombeau de votre mère! Je
supporterais sans crainte le regard des morts qui savent tout, et la
couronne virginale ne mentirait pas sur mon front!
—Eh quoi! s’écria le Baron, vous dites que vous m’aimez et vous ne
voulez m’accepter ni comme amant, ni comme mari?
—Vous m’avez offert votre nom, cela me suffit. Je vous le rends, après
l’avoir gardé une minute dans mon cœur. Un instant j’ai été votre femme
et je ne serai jamais à un autre. Tout le temps que je vous embrassais,
j’ai dit oui en moi-même. Je n’avais pas droit à tant de bonheur sur
terre. Pour vous, ami cher, ce serait une grande faute d’embarrasser
votre fortune d’une pauvre comédienne comme moi, à qui l’on reprocherait
toujours sa vie de théâtre quoique honorable et pure. Les mines froides
et compassées dont les grandes dames m’accueilleraient vous feraient
souffrir, et vous ne pourriez provoquer ces méchantes en duel. Vous êtes
le dernier d’une noble race, et vous avez pour devoir de relever votre
maison, abattue par le sort adverse. Lorsque d’un coup d’œil tendre je
vous ai décidé à quitter votre manoir, vous songiez à quelque amourette
et galanterie: c’était bien naturel; moi, devançant l’avenir, je pensais
à tout autre chose. Je vous voyais revenant de la cour, en habit
magnifique, avec quelque bel emploi. Sigognac reprenait son ancien
lustre; en idée j’arrachais le lierre des murailles, je recoiffais
d’ardoises les vieilles tours, je relevais les pierres tombées, je
remettais les vitres aux fenêtres, je redorais les cigognes effacées de
votre blason, et, vous ayant mené jusqu’aux limites de vos domaines, je
disparaissais en étouffant un soupir.
—Votre rêve s’accomplira, noble Isabelle, mais non pas tel que vous le
dites, le dénoûment en serait trop triste. C’est vous qui la première,
votre main dans ma main, franchirez ce seuil d’où les ronces de
l’abandon et de la mauvaise fortune auront disparu.
—Non, non, ce sera quelque belle, noble et riche héritière, digne de
vous en tous points, que vous pourrez montrer avec orgueil a vos amis,
et dont nul ne dira avec un mauvais sourire: «Je l’ai sifflée ou
applaudie à tel endroit.»
—C’est une cruauté de se montrer si adorable et si parfaite en vous
désespérant, dit Sigognac; ouvrir le ciel et le fermer, rien de plus
barbare. Mais je fléchirai cette résolution.
—Ne l’essayez pas, reprit Isabelle avec une fermeté douce, elle est
immuable. Je me mépriserais en y renonçant. Contentez-vous donc d’un
amour le plus pur, le plus vrai, le plus dévoué qui ait jamais fait
battre le cœur d’une femme, mais ne prétendez pas autre chose. Cela est
donc bien pénible, ajouta-t-elle en souriant, d’être adoré d’une ingénue
que plusieurs ont le mauvais goût de trouver charmante? Vallombreuse
lui-même en serait fier!
—Se donner et se refuser si complétement, mettre dans la même coupe
cette douceur et cette amertume, ce miel et cette absinthe, il n’y avait
que vous qui fussiez capable d’un pareil contraste.
—Oui, je suis une fille bizarre, reprit Isabelle, je tiens de ma mère
en cela; mais comme je suis il faut me prendre. Si vous insistiez et me
tourmentiez, je saurais bien me dérober en quelque asile où vous ne me
trouveriez jamais. Ainsi c’est convenu; et comme il se fait tard, allez
en votre chambre et m’accommodez ces vers d’un rôle qui ne vont ni à ma
figure ni à mon caractère dans la pièce que nous devons jouer
prochainement. Je suis votre petite amie, soyez mon grand poëte.»
En disant cette phrase, Isabelle cherchait au fond d’un tiroir un
rouleau noué d’une faveur rose qu’elle remit au baron de Sigognac.
«Maintenant, embrassez-moi et partez, dit-elle en lui tendant la joue.
Vous allez travailler pour moi, et tout labeur mérite salaire.»
De retour chez lui, Sigognac fut longtemps à se remettre de l’émotion
que lui avait causée cette scène. Il était à la fois désolé et ravi,
radieux et sombre, au ciel et dans l’enfer. Il riait et pleurait, en
proie aux sentiments les plus tumultueux et les plus contradictoires; la
joie d’être aimé d’une si belle personne et d’un si noble cœur le
faisait exulter, et la certitude de n’en rien obtenir jamais le jetait
dans un accablement profond. Peu à peu ces folles vagues s’apaisèrent et
le calme lui revint. Sa pensée reprit une à une pour les commenter les
phrases d’Isabelle, et le tableau du château de Sigognac reconstruit,
qu’elle avait évoqué, se présenta à son imagination échauffée avec les
couleurs les plus vives et les plus fortes. Il eut tout éveillé comme
une sorte de rêve:
La façade du castel rayonnait blanche au soleil, et les girouettes
dorées à neuf brillaient sur le fond du ciel bleu. Pierre, revêtu d’une
riche livrée, debout entre Miraut et Béelzébuth sous la porte armoriée,
attendait son maître. Des cheminées si longtemps éteintes montaient de
joyeuses fumées, montrant que le château était peuplé par une
domesticité nombreuse et que l’abondance y était revenue.
Il se voyait lui-même vêtu d’un habit aussi galant que magnifique dont
les broderies scintillaient et papillotaient, menant vers le manoir de
ses ancêtres Isabelle qui portait un costume de princesse blasonné
d’armoiries dont les émaux et les couleurs semblaient appartenir à une
des plus grandes maisons de France. Une couronne ducale brillait sur son
front. Mais la jeune femme n’en paraissait pas plus fière. Elle gardait
son air tendre et modeste et tenait à la main la petite rose, présent de
Sigognac, auquel le temps n’avait rien fait perdre de sa fraîcheur, et
tout en marchant elle en respirait le parfum.
Quand le jeune couple s’approcha du château, un vieillard de l’aspect le
plus vénérable et le plus majestueux, sur la poitrine duquel
étincelaient plusieurs ordres, et dont la physionomie était totalement
inconnue à Sigognac, fit quelques pas hors du porche comme pour
souhaiter la bienvenue aux jeunes époux. Mais ce qui surprit fort le
Baron, c’est que près du vieillard se tenait un jeune homme de la plus
fière tournure dont il ne distinguait d’abord pas bien les traits, mais
qui bientôt lui parut être le duc de Vallombreuse. Le jeune homme lui
souriait amicalement et n’avait plus son expression hautaine.
Les tenanciers criaient: «Vive Isabelle, vive Sigognac» avec les
démonstrations de la joie la plus vive. A travers le tumulte des
acclamations, une fanfare de chasse se fit entendre; bientôt du milieu
d’un taillis déboucha sur la clairière, cravachant son palefroi rebelle,
une amazone dont les traits ressemblaient beaucoup à ceux d’Yolande.
Elle flatta de la main le col de son cheval, le mit à une allure plus
modérée, et passa lentement devant le manoir: Sigognac suivait, malgré
lui, des yeux la superbe chasseresse dont la jupe de velours s’enflait
comme une aile, mais plus il la regardait, plus la vision pâlissait et
se décolorait. Elle prenait des diaphanéités d’ombre, et à travers ces
contours presque effacés on distinguait plusieurs détails du paysage.
Yolande s’évanouissait comme un souvenir confus devant la réalité
d’Isabelle. Le vrai amour faisait envoler les premiers rêves de
l’adolescence.
En effet, dans ce manoir ruiné, où les yeux n’avaient à se repaître que
du spectacle de la désolation et de la misère, le Baron avait vécu,
morne, somnolent, inanimé, plus semblable à une ombre qu’à un homme,
jusqu’au jour de sa première rencontre avec Yolande de Foix en chasse
sur la lande déserte. Il n’avait encore vu que des paysannes cuites par
le hâle, que des bergères crottées, des femelles et non des femmes; il
garda de cette vision un éblouissement comme ceux qui contemplent le
soleil. Toujours il voyait danser devant ses yeux, même quand il les
fermait, cette figure radieuse qui lui semblait appartenir à une autre
sphère. Yolande, il est vrai, était incomparablement belle et bien faite
pour fasciner de plus usagés qu’un pauvre hobereau se promenant sur un
bidet étique dans les habits trop larges de son père. Mais, au sourire
provoqué par son accoutrement grotesque, Sigognac avait senti combien il
lui serait ridicule de nourrir la moindre espérance à l’endroit de cette
insolente beauté. Il évitait Yolande, ou s’arrangeait pour la voir sans
en être aperçu, derrière quelque haie ou tronc d’arbre sur les chemins
qu’elle avait l’habitude de prendre avec sa suite de galants qu’en son
mépris de soi-même il trouvait tous cruellement beaux, merveilleusement
vêtus, superbement aimables. Ces jours-là, le cœur enfiellé d’une amère
tristesse, il revenait au château, pâle, défait, abattu, comme un homme
qui relève de maladie, et il restait silencieux des heures entières,
assis, le menton dans la main, à l’angle de la cheminée.
L’apparition d’Isabelle au château avait donné un but à ce vague besoin
d’aimer qui tourmente la jeunesse et dans l’oisiveté s’attache à des
chimères. Les grâces, la douceur, la modestie de la jeune comédienne,
avaient touché Sigognac au plus tendre de l’âme, et il l’aimait
réellement beaucoup. Elle avait guéri la blessure faite par le mépris
d’Yolande.
Sigognac, après s’être laissé aller à ces rêvasseries fantasmagoriques,
se tança de sa paresse et parvint, non sans peine, à fixer son attention
sur la pièce qu’Isabelle lui avait confiée pour en retoucher quelques
passages. Il retrancha certains vers qui ne congruaient pas à la
physionomie de la jeune comédienne, il en ajouta certains autres; il
refit la déclaration d’amour du galant, comme froide, prétentieuse,
guindée et sentant son phébus. Celle qu’il substitua était, certes, plus
naturelle, plus passionnée, plus chaude; il l’adressait, en idée, à
Isabelle même.
Ce travail l’amena fort tard dans la nuit, mais il s’en tira à son
avantage et satisfaction, et fut récompensé, le lendemain, par un
gracieux sourire d’Isabelle, qui se mit tout de suite à apprendre les
vers que son poëte, comme elle l’appelait, avait arrangés. Ni Hardy ni
Tristan n’eussent mieux fait.
A la représentation du soir, la foule fut encore plus considérable que
la veille, et peu s’en fallut que le portier ne restât étouffé dans la
presse des spectateurs qui voulaient tous entrer en même temps à la
comédie, craignant, bien qu’ils eussent payé, de n’y trouver place. La
réputation du capitaine Fracasse, vainqueur de Vallombreuse, grandissait
d’heure en heure et prenait des proportions chimériques et fabuleuses;
on lui eût attribué volontiers les travaux d’Hercule et les prouesses
des douze pairs de la table ronde. Quelques jeunes gentilshommes,
ennemis du duc, parlaient de rechercher l’amitié de ce vaillant
gladiateur et de l’inviter à faire carousse avec eux au cabaret, à six
pistoles par tête. Plus d’une dame méditait un poulet, d’un tour galant,
à son adresse, et avait jeté au feu cinq ou six brouillons mal venus.
Bref, il était à la mode. On ne jurait plus que par lui. Il se souciait
assez peu de ce succès qui le tirait de l’obscurité où il aurait voulu
rester, mais il ne lui était pas possible de s’y soustraire; il fallait
le subir; un moment, il eut la fantaisie de se dérober et de ne point
paraître en scène. L’idée du désespoir qu’en aurait le Tyran, tout
émerveillé des énormes recettes qu’il encaissait, l’empêcha de le faire.
Ces honnêtes comédiens, qui l’avaient secouru en sa misère, ne
devaient-ils pas profiter de la vogue inopinée dont il jouissait? Aussi,
se résignant à son rôle, il s’adapta son masque, boucla son ceinturon,
drapa sa cape sur son épaule et attendit que l’avertisseur lui vînt dire
que c’était son tour.
Les recettes étant belles et la compagnie nombreuse, Hérode, en
directeur généreux, avait fait doubler le luminaire, de sorte que la
salle resplendissait d’un éclat aussi vif qu’un spectacle de cour. Dans
l’espérance de séduire le capitaine Fracasse, des dames de la ville
s’étaient mises sous les armes, et comme on dit à Rome, in fiocchi.
Pas un diamant ne restait dans les écrins, et tout cela brillait et
scintillait sur des poitrines plus ou moins blanches, sur des têtes plus
ou moins jolies, mais qu’animait un vif désir de plaire.
Une seule loge était encore vide, la mieux placée, la plus en vue de la
salle, et les yeux se tournaient curieusement de ce côté. Le peu
d’empressement de ceux qui l’avaient louée étonnait les gentilshommes et
bourgeois de Poitiers, à leur poste depuis plus d’une heure. Hérode,
entre-bâillant le rideau, semblait attendre pour frapper les trois coups
sacramentels que ces dédaigneux arrivassent, car rien n’est maussade en
les comédies comme ces tardives et trop fâcheuses entrées de
spectateurs, qui remuent leurs siéges, s’installent bruyamment et
détournent l’attention.
Comme le rideau se levait, une jeune femme prit place dans la loge, et à
côté d’elle s’assit péniblement un seigneur ayant l’apparence vénérable
et patriarcale. De longs cheveux blancs dont le bout se roulait en des
boucles argentées tombaient des tempes encore bien garnies du vieux
gentilhomme, tandis que le haut de la tête laissait voir un crâne à tons
ivoirins. Ces mèches accompagnaient des joues martelées de couleurs
violentes qui prouvaient l’habitude de vivre au grand air et peut-être
un culte rabelaisien de la dive bouteille. Les sourcils restés noirs et
fort touffus ombrageaient des yeux dont l’âge n’avait pas éteint la
vivacité et qui petillaient encore par moments dans leurs cercles de
rides brunes. Des moustaches et une royale auxquelles on eût pu
appliquer cette épithète de grifaigne que les vieux romans de gestes
attribuent invariablement à la barbe de Charlemagne, se hérissaient en
virgules autour de sa bouche sensuelle et lippue: un double menton
rattachait sa figure à son col replet, et l’apparence générale eût été
assez commune sans le regard qui relevait tout cela et ne permettait pas
de mettre en doute la qualité du personnage. Un collet en point de
Venise se rabattait sur sa veste de brocart d’or, et son linge d’une
blancheur éblouissante soulevé par un abdomen assez proéminent débordait
et couvrait la ceinture d’un haut-de-chausses en velours tanné; un
manteau de même couleur, galonné d’or, jeté négligemment, se drapait au
dos du siége. Il était facile de deviner en ce vieillard un
oncle-chaperon, réduit à l’état de duègne par une nièce adorée malgré
ses caprices; on eût dit, à les
... Une jeune femme prit place dans la loge... (Page
262.)
voir tous deux, elle, svelte et légère, lui, pesant et refrogné, Diane
menant en laisse un vieux lion demi-privé qui eût aimé mieux dormir en
son antre qu’être ainsi promené de par le monde, mais qui cependant s’y
résigne.
Le costume de la jeune fille prouvait par son élégance la richesse et le
rang de celle qui le portait. Une robe de vert glauque, de cette nuance
que les blondes les plus sûres de leur teint peuvent seules affronter,
faisait valoir la blancheur neigeuse d’une poitrine chastement
découverte, et le col d’une transparence alabastrine jaillissait comme
le pistil de la corolle d’une fleur, d’une collerette empesée et
découpée à jour. La jupe, en toile d’argent, se glaçait de lumière, et
des points brillants marquaient l’orient des perles qui bordaient la
robe et le corsage. Les cheveux, imprégnés de rayons et tournés en
petites boucles sur le front et les tempes, ressemblaient à de l’or
vivant; pour les blasonner ce n’eût pas été trop d’une vingtaine de
sonnets avec tous les concetti italiens et les agudezzas espagnoles.
Déjà la salle entière était éblouie de cette beauté, bien qu’elle n’eût
pas encore ôté son masque, mais ce qu’on en voyait répondait du reste;
le menton délicat et pur, la coupe parfaite de la bouche dont les
rougeurs de framboise gagnaient au voisinage du velours noir, l’ovale
allongé, gracieux et fin de la figure, la perfection idéale d’une
mignonne oreille qu’on eût pu croire ciselée dans l’agate par Benvenuto
Cellini, attestaient assez des charmes enviables des déesses mêmes.
Bientôt, incommodée sans doute par la chaleur de la salle ou peut-être
voulant faire aux mortels une générosité dont ils ne sont guère dignes,
la jeune déité ôta l’odieux morceau de carton qui éclipsait la moitié de
sa splendeur. On vit alors ses yeux charmants dont les prunelles
translucides brillaient comme des pierres de lazulite entre de longs
cils d’or bruni, son nez, demi-grec, demi-aquilin, et ses joues nuancées
d’un imperceptible carmin qui eût fait paraître terreux le teint de la
plus fraîche rose. C’était Yolande de Foix. La jalousie des femmes se
sentant menacées dans leur succès et réduites à l’état de laiderons ou
d’antiquailles l’avait bien reconnue avant quelle ne se fût démasquée.
Promenant un regard tranquille sur la salle émue, Yolande s’accouda au
rebord de la loge, la main appuyée contre la joue dans une pose qui eût
fait la réputation d’un sculpteur et tailleur d’images, si un ouvrier,
fût-il grégeois ou romain, pouvait inventer une attitude de cette grâce
distraite et de cette élégance naturelle.
«Surtout, mon oncle, n’allez pas dormir, dit-elle à demi-voix au vieux
seigneur qui aussitôt écarquilla les yeux et se redressa sur son siége,
cela ne serait pas aimable pour moi, et contraire aux lois de l’ancienne
galanterie que vous vantez toujours.
—Soyez tranquille, ma nièce, quand les fadaises et billevesées que
débitent ces baladins dont les affaires m’intéressent fort peu,
m’ennuieront par trop grièvement, je vous regarderai et soudain
j’ouvrirai l’œil clair comme basilic.»
Pendant ces propos d’Yolande et de son oncle, le capitaine Fracasse,
marchant comme une paire de ciseaux forcée, s’avançait jusque près des
chandelles, roulant des yeux furibonds et faisant la mine la plus
outrageuse et la plus outrecuidante du monde.
Des applaudissements frénétiques éclatèrent de toutes parts à l’entrée
de l’acteur favori, et l’attention se détourna un moment d’Yolande. A
coup sûr, Sigognac n’était point vaniteux et son orgueil de gentilhomme
méprisait ce métier de baladin à quoi la nécessité l’obligeait.
Cependant nous ne voudrions pas affirmer que son amour-propre ne fût
quelque peu chatouillé de cette approbation chaude et bruyante. La
gloire des histrions, gladiateurs, pantomimes, a parfois rendu jaloux
des personnages haut situés, des empereurs romains et Césars, maîtres du
monde qui ne dédaignèrent point de disputer, dans le cirque ou sur le
théâtre, des couronnes de chanteurs, mimes, lutteurs et cochers, quand
ils en avaient déjà tant d’autres sur le chef, témoin Ænobarbus Néro,
pour ne parler que du plus célèbre.
Quand les battements de mains eurent cessé, le capitaine Fracasse
promena dans la salle ce regard que ne manque pas d’y jeter l’acteur
pour s’assurer que les banquettes sont bien garnies et deviner l’humeur
joyeuse ou farouche du public sur quoi il modèle son jeu, se donnant ou
se refusant des libertés.
Tout à coup le Baron eut un éblouissement; les lumières s’élargirent
comme des soleils, puis lui semblèrent devenues noires sur un fond
lumineux. Les têtes des spectateurs qu’il démêlait confusément à ses
pieds se fondirent en une espèce de brouillard informe. Une sueur
brûlante, aussitôt glacée, le mouilla de la racine des cheveux au talon.
Ses jambes plus molles que coton ployèrent sous lui, et il crut que le
plancher du théâtre lui montait à la ceinture. Sa bouche desséchée,
aride, n’avait plus de salive; un carcan de fer étreignait sa gorge
comme le garote espagnol fait d’un criminel, et de sa cervelle les
mots qu’il devait prononcer s’envolaient effarés, tumultueux, se
heurtant et s’enchevêtrant comme des oiseaux qui fuient de leur cage
ouverte. Sang-froid, contenance, mémoire, tout était parti à la fois. On
eût dit qu’un foudre invisible l’avait frappé, et peu s’en fallût qu’il
ne tombât mort, le nez sur les chandelles. Il venait d’apercevoir
Yolande de Foix, tranquille et radieuse en sa loge qui fixait sur lui
ses beaux yeux pers!
O honte! ô rage! ô mauvais tour du sort! ô contre-temps par trop fâcheux
pour une âme noble! être vu, sous un accoutrement grotesque en cette
fonction indigne et basse de divertir la canaille avec des grimaces, par
une dame si hautaine, si arrogante, si dédaigneuse, devant qui, pour
l’humilier et lui rabattre la superbe, on n’eût voulu faire qu’actions
magnanimes, héroïques, surhumaines! Et ne pouvoir se dérober,
disparaître, s’engloutir dans les entrailles de la terre! Sigognac eut
un instant l’idée de s’enfuir, de s’élancer par la toile du fond en y
faisant un trou avec sa tête comme une baliste; mais il avait aux pieds
ces semelles de plomb dont on prétend qu’usent certains coureurs en
leurs exercices pour être plus légers ensuite; il ne pouvait se détacher
du plancher et il restait là éperdu, béant, stupide, au grand étonnement
de Scapin, qui, s’imaginant que le capitaine Fracasse manquait de
mémoire, lui soufflait, à voix basse, les premiers mots de la tirade.
Le public crut que l’acteur, avant de commencer, désirait une seconde
salve d’applaudissements, et il se mit à battre des mains, à trépigner,
à faire le plus triomphant vacarme qu’on ait jamais ouï en un théâtre.
Cela donna le temps à Sigognac de reprendre ses esprits. Il fit un
suprême effort de volonté et rentra violemment dans la possession de ses
moyens: «Ayons au moins la gloire de notre infamie, se dit-il en se
raffermissant sur ses jambes; il ne manquerait plus que d’être sifflé
devant elle et de recevoir en sa présence une grêle de pommes crues et
d’œufs durs. Peut-être ne m’a-t-elle point reconnu derrière cet ignoble
masque. Qui supposerait un Sigognac sous cet habit de singe savant,
bariolé de rouge et de jaune! Allons, du courage, à la rescousse!
Faisons feu des quatre pieds. Si je joue bien, elle m’applaudira. Ce
sera, certes, un beau triomphe, car elle est outrageuse assez.»
Ces réflexions, Sigognac les fit en moins de temps que nous n’en mettons
à les écrire, la plume ne pouvant suivre les rapidités de la pensée,
tandis qu’il débitait sa grande tirade avec des éclats de voix si
singuliers, des intonations si inattendues, une furie comique si
endiablée, que le public éclata en bravi, et qu’Yolande elle-même, bien
qu’elle témoignât ne prendre point de goût à ces farces, ne put
s’empêcher de sourire. Son oncle, le gros commandeur était parfaitement
éveillé et heurtait les paumes de ses mains goutteuses en signe de
satisfaction. Le malheureux Sigognac au désespoir, par l’exagération de
son jeu, l’outrance de ses bouffonneries, la folie de ses rodomontades,
semblait vouloir se bafouer lui-même et pousser la dérision de son sort
jusques à la limite extrême où elle pouvait aller; il jetait à ses pieds
dignité, noblesse, respect de soi, souvenir des ancêtres; et il
trépignait dessus avec une joie délirante et féroce! «Tu dois être
contente, Fortune adverse, je suis assez humilié, assez profondément
enfoncé dans l’abjection, pensait-il tout en recevant les nasardes,
croquignoles et coups de pied, tu m’avais fait misérable! tu me rends
ridicule! tu me forces par un lâche tour à me déshonorer devant cette
fière personne! Que te faut-il de plus?»
Parfois la colère le prenait et il se redressait sous le bâton de
Léandre d’un air si formidable et dangereux que celui-ci reculait de
peur; mais, revenant par un brusque soubresaut à l’esprit de son rôle,
il tremblait de tout son corps, claquait des dents, flageolait sur ses
jambes, bégayait et donnait, au grand plaisir des spectateurs, tous les
signes de la plus lâche poltronnerie.
Ces extravagances, qui eussent paru ridicules dans un rôle moins chargé
que celui de Matamore, étaient attribuées par le public à la verve de
l’acteur tout à fait entré dans la peau du personnage, et ne laissaient
pas que de produire un bon effet. Isabelle seule avait deviné ce qui
causait le trouble du Baron: la présence dans la salle de cette
insolente chasseresse dont les traits ne lui étaient que trop restés
dans la mémoire. Tout en jouant son rôle, elle tournait à la dérobade
les yeux vers la loge où trônait, avec l’orgueil dédaigneux et
tranquille d’une perfection sûre d’elle-même, l’altière beauté que, dans
son humilité, elle n’osait appeler sa rivale. Elle trouvait une amère
douceur à constater intérieurement cette supériorité inéluctable, et se
disait que nulle femme n’eût pu lutter d’appas contre une telle déesse.
Ces charmes souverains lui firent comprendre les amours insensés
qu’excitent parfois chez des marauds du peuple la grâce nonpareille de
quelque jeune reine apparue en un triomphe ou cérémonie publique, amours
suivis de folie, prisons et supplices.
Quant à Sigognac, il s’était promis de ne pas regarder Yolande de peur
d’être saisi par un transport soudain, et la raison perdue, de faire
publiquement quelque incartade bizarre qui le déshonorât. Il tâchait, au
contraire, de se calmer en tenant sa vue attachée, lorsque le rôle le
permettait, sur cette douce et bonne Isabelle. Ce charmant visage,
empreint d’une légère tristesse qu’expliquait la fâcheuse tyrannie d’un
père qui, dans la comédie, la voulait marier contre son gré, redonnait à
son âme un peu de repos; l’amour de l’une le consolait du mépris de
l’autre. Il reprenait de l’estime pour lui-même et trouvait la force de
continuer son jeu.
Ce supplice eut un terme enfin. La pièce s’acheva, et lorsque, rentré
dans la coulisse, Sigognac, qui étouffait, défit son masque, ses
camarades furent frappés de l’altération étrange de ses traits. Il était
livide et se laissa tomber comme un corps sans vie sur un banc qui se
trouvait là. Le voyant près de pâmer, Blazius lui apporta un flacon de
vin, disant que rien n’était efficace en ces occurrences comme une
lampée ou deux du meilleur. Sigognac fit signe qu’il ne voulait que de
l’eau.
«Condamnable régime, dit le Pédant, grave erreur diététique; l’eau ne
convient qu’aux grenouilles, poissons et sarcelles, nullement aux
humains; en bonne pharmacie, on devrait écrire sur les carafes: «Remède
pour usage externe.» Je mourrais subitement tout vif si j’avalais une
goutte de cette humidité fade.»
Le raisonnement de Blazius n’empêcha point le Baron d’avaler un pot
d’eau tout entier. La fraîcheur du breuvage le remit tout à fait, et il
commença à promener autour de lui des regards moins effarés.
«Vous avez joué d’une façon admirable et fantasque, dit Hérode en
s’approchant du Capitaine, mais il ne faut point se livrer de la sorte.
Un tel feu vous consumerait bientôt. L’art du comédien est de se ménager
et de ne présenter que les apparences des choses. Il doit être froid en
brûlant les planches et rester tranquille au milieu des plus grandes
furies. Jamais acteur n’a représenté si au vif l’emphase, l’impertinence
et la folie du Matamore, et si vous pouviez retrouver ces effets
d’improvisation, vous emporteriez dessus tous autres la palme comique.
—N’est-ce point, répondit amèrement le Baron, que j’ai bien rempli mon
personnage? Je me sentais moi-même fort burlesque et fort bouffon dans
la scène où ma tête passe à travers la guitare que Léandre me casse sur
le crâne.
—De vrai, vous faisiez, reprit le Tyran, la mine la plus
hétéroclitement furibonde et risible qui se puisse imaginer.
Mademoiselle Yolande de Foix, cette belle personne si fière, si noble,
si sérieuse, a daigné en sourire. Je l’ai bien vu.
—Ce m’est un grand honneur, fit Sigognac, dont les joues
s’empourprèrent subitement, d’avoir diverti cette beauté.
—Pardon, dit le Tyran qui s’aperçut de cette rougeur. Ce succès qui
nous enivre, nous autres, pauvres baladins de profession, doit être
indifférent à une personne de votre qualité, bien au-dessus des
applaudissements, même illustres.
—Vous ne m’aviez point fâché, brave Hérode, dit Sigognac en tendant la
main au Tyran; il faut faire bien tout ce qu’on fait. Mais je ne pouvais
m’empêcher de songer que ma jeunesse avait espéré d’autres triomphes.»
Isabelle, qui s’était habillée pour l’autre pièce, passa près de
Sigognac et lui jeta, avant d’entrer en scène, un regard d’ange
consolateur, si chargé de tendresse, de sympathie, de passion, qu’il en
oublia tout à fait Yolande et ne se sentit plus malheureux. Ce fut un
baume divin qui cicatrisa les plaies de son orgueil pour un moment du
moins, car ces plaies-là se rouvrent et saignent toujours.
Le marquis de Bruyères était à son poste, et quelque occupé qu’il fût
d’applaudir Zerbine pendant la représentation, il ne laissa pas que
d’aller saluer Yolande qu’il connaissait et dont parfois il suivait la
chasse. Il lui conta, sans nommer le Baron, le duel du capitaine
Fracasse avec le duc de Vallombreuse dont il savait mieux que personne
les détails, ayant été témoin de l’un des deux adversaires.
«Vous faites mal à propos le discret, répondit Yolande, j’ai bien deviné
que le capitaine Fracasse n’est autre que le baron de Sigognac. Ne
l’ai-je pas vu partir de sa tour à hiboux en compagnie de cette
péronnelle, de cette bohémienne qui joue les ingénues d’un air si
confit, ajouta-t-elle avec un ris un peu forcé, et n’était-il pas en
votre château à la suite des comédiens? A sa mine niaise je n’eusse pas
cru qu’il fût si parfait baladin et si vaillant compagnon.»
Tout en causant avec Yolande, le marquis promenait ses regards dans la
salle dont il saisissait mieux l’aspect que de la place qu’il occupait
ordinairement, tout près des violons, pour mieux suivre le jeu de
Zerbine. Son attention se porta sur la dame masquée qu’il n’avait point
aperçue jusqu’alors, puisque lui-même, assis au premier rang, tournait
presque toujours le dos aux spectateurs dont il désirait n’être pas trop
remarqué. Bien qu’elle fût comme ensevelie sous ses dentelles noires, il
crut reconnaître dans la tournure et l’attitude de cette beauté
mystérieuse quelque chose qui lui rappelait vaguement la marquise sa
femme. «Bah! se dit-il, elle doit être au château de Bruyères, où je
l’ai laissée.» Cependant elle faisait scintiller, à l’annulaire de la
main qu’elle tenait coquettement posée sur le bord de la loge, comme
pour se dédommager de ne point montrer son visage, un assez gros diamant
que la marquise avait l’habitude de porter, et, cet indice lui troublant
la fantaisie, il prit congé d’Yolande et du vieux seigneur dans l’idée
de s’aller assurer du fait avec une civilité assez brusque, mais non pas
si prompte qu’il ne trouvât, quand il parvint au but, le nid sans
l’oiseau. La dame, alarmée, était partie. Ce dont il resta fort perplexe
et désappointé, quoiqu’il fût mari philosophe. «Serait-elle amoureuse de
ce Léandre? murmura-t-il; heureusement j’ai fait bâtonner le fat par
avance et je suis en règle de ce côté-là.» Cette pensée lui rendit sa
sérénité et il alla derrière le rideau rejoindre la Soubrette qui
s’étonnait déjà de ne le point voir accourir et le reçut avec la
mauvaise humeur simulée dont ces sortes de femmes agacent les hommes.
Après la représentation, Léandre, inquiet de ce que la marquise avait
disparu subitement au milieu du spectacle, se rendit sur la place de
l’église à l’endroit où le page venait le prendre avec le carrosse. Il
trouva le page tout seul qui lui remit une lettre accompagnée d’une
petite boîte fort lourde, et disparut si rapidement dans l’ombre que le
comédien eût pu douter de la réalité de l’apparition s’il n’eût eu entre
les mains la missive et le paquet. Appelant un laquais qui passait avec
un falot pour aller chercher son maître en quelque maison voisine,
Léandre rompit le cachet d’une main hâtive et tremblante, et, approchant
le papier de la lanterne que le valet lui tenait à hauteur du nez, il
lut les lignes suivantes:
«Cher Léandre, je crains bien que mon mari ne m’ait reconnue à la
comédie, malgré mon masque; il fixait les yeux avec une telle
insistance sur ma loge, que je me suis retirée en toute hâte pour
ne pas être surprise. La prudence, si contraire à l’amour, nous
prescrit de ne pas nous voir, cette nuit, au pavillon. Vous
pourriez être épié, suivi, tué peut-être, sans parler des dangers
que moi-même je puis courir. En attendant des occasions plus
heureuses et plus commodes, veuillez bien porter cette chaîne d’or
à trois tours que mon page vous remettra. Puisse-t-elle, toutes les
fois que vous la mettrez à votre col, vous faire souvenir de celle
qui ne vous oubliera jamais et vous aimera toujours.
«Celle qui, pour vous, n’est que Marie.»
«Hélas! voilà mon beau roman fini, se disait Léandre en donnant quelque
monnaie au laquais dont il avait emprunté le falot; c’est dommage! Ah!
charmante marquise, comme je vous eusse aimée longtemps! continua-t-il
quand le valet fut éloigné, mais les destins jaloux de mon bonheur ne
l’ont point permis; soyez tranquille, madame, je ne vous compromettrai
point par des flammes indiscrètes. Ce brutal de mari me navrerait sans
pitié et plongerait le fer en votre blanche poitrine. Non, non, point de
ces tueries sauvages, mieux faites pour les tragédies que pour la vie
commune. Dût mon cœur en saigner, je ne chercherai point à vous revoir,
et me contenterai de baiser cette chaîne moins fragile et plus pesante
que celle qui nous a un instant unis. Combien peut-elle valoir? Mille
ducats pour le moins, à en juger par sa lourdeur! Comme j’ai raison
d’aimer les grandes dames! elles n’ont d’inconvénients que les coups de
bâton et les coups d’épée qu’on risque à leur service. En somme,
l’aventure s’arrête au bel endroit, ne nous plaignons pas.» Et curieux
de voir à la lumière briller et chatoyer sa chaîne d’or, il se rendit à
l’hôtel
des Armes de France d’un pas assez délibéré pour un amant qui vient de
recevoir son congé.
En rentrant dans sa chambre, Isabelle trouva au milieu de la table une
cassette placée de manière à forcer le regard le plus distrait de la
voir. Un papier plié était posé sous un des angles de la boîte qui
devait contenir des choses fort précieuses, car elle était déjà un joyau
elle-même. Le papier n’était point scellé et contenait ces mots d’une
écriture tremblée et péniblement formée comme celle d’une main dont
l’usage n’est pas libre: «Pour Isabelle.»
Une rougeur d’indignation monta aux joues de la comédienne à l’aspect de
ces présents dont plus d’une vertu eût été ébranlée. Sans même ouvrir la
cassette par curiosité féminine, elle appela maître Bilot qui n’était
point couché encore, préparant un souper pour quelques seigneurs, et lui
dit d’emporter cette boîte pour la remettre à qui de droit, car elle ne
la voulait pas souffrir une minute de plus en sa possession.
L’aubergiste fit l’étonné et jura son grand sacredieu, serment aussi
solennel pour lui que le Styx pour les Olympiens, qu’il ignorait qui
avait mis là cette boîte, bien qu’il se doutât de sa provenance. En
effet, c’était dame Léonarde à laquelle le duc s’était adressé, pensant
qu’une vieille femme réussit là où le diable échoue, qui avait
frauduleusement posé ces joyaux sur la table, en l’absence d’Isabelle.
Mais, ici, la damnable matrone avait vendu ce qu’elle ne pouvait livrer,
présumant trop de la force corruptrice des pierreries et de l’or qui
n’agit que sur les âmes viles.
«Tirez cela d’ici, dit Isabelle à maître Bilot, rendez cette boîte
infâme à qui l’envoie, et surtout ne sonnez mot de la chose au
Capitaine; quoique ma conduite ne soit en rien coupable, il pourrait
entrer en des furies et faire des esclandres dont souffrirait ma
réputation.»
Maître Bilot admira le désintéressement de cette jeune comédienne qui
n’avait pas même regardé des bijoux à tourner la tête d’une duchesse, et
les renvoyait dédaigneusement, comme des dragées de plâtre ou des noix
creuses, et, en se retirant, il lui fit un salut des plus respectueux,
celui qu’il eût adressé à une reine, tant cette vertu le surprenait.
Agitée, enfiévrée, Isabelle, après le départ de maître Bilot, ouvrit la
fenêtre pour éteindre, à la fraîcheur de la nuit, les feux de ses joues
et de son front. Une lumière brillait à travers les branches des arbres
sur la façade noire de l’hôtel Vallombreuse, sans doute au logis du
jeune duc blessé. La ruelle semblait déserte. Cependant Isabelle, de
cette ouïe fine de la comédienne habituée à saisir au vol le murmure du
souffleur, crut entendre une voix très-basse qui disait: «Elle n’est pas
encore couchée.»
Très-intriguée de cette phrase, elle se pencha un peu, et il lui sembla
démêler dans l’ombre, au pied de la muraille, deux formes humaines
enveloppées de manteaux et se tenant immobiles comme des statues de
pierre au porche d’une église; à l’autre bout de la ruelle, malgré
l’obscurité, ses yeux dilatés par la peur découvrirent un troisième
fantôme qui paraissait faire le guet.
Se sentant observés, les êtres énigmatiques disparurent ou se cachèrent
plus soigneusement, car Isabelle ne distingua ni n’entendit plus rien.
Fatiguée de faire vedette, et croyant avoir été le jouet d’une illusion
nocturne, elle referma doucement sa fenêtre, poussa le verrou de sa
porte, posa la lumière près de son lit, et se coucha avec une vague
angoisse que ne pouvaient calmer les raisonnements qu’elle se faisait.
En effet, qu’avait-elle à craindre en une auberge pleine de monde, à
deux pas de ses amis, dans sa chambre bien et dûment verrouillée et
fermée à triple tour? Quel rapport pouvaient avoir avec elle ces ombres
entrevues au bas de la muraille et qui étaient sans doute quelques
tire-laines attendant une proie et gênés par la lumière de sa fenêtre?
Tout cela était logique, mais ne la rassurait pas: un pressentiment
anxieux lui serrait la poitrine. Si elle n’eût craint d’être raillée,
elle se fût levée et réfugiée chez une compagne, mais Zerbine n’était
pas seule, Sérafine ne l’aimait guère, et la duègne lui causait une
répugnance instinctive. Elle resta donc en proie à d’inexprimables
terreurs.
Le moindre craquement de la boiserie, le plus léger grésillement de la
chandelle dont la mèche, non mouchée, se coiffait d’un noir champignon,
la faisait tressaillir et s’enfoncer sous les couvertures, de peur de
voir dans les angles obscurs quelque forme monstrueuse; puis elle
reprenait courage, inspectant du regard l’appartement où rien n’avait
l’air suspect ou surnaturel.
... et se laissa tomber sur le plancher... (Page 273.)
Dans le haut d’une des murailles était pratiqué un œil-de-bœuf destiné
sans doute à donner du jour à quelque cabinet obscur. Cet œil-de-bœuf
s’arrondissait sur la paroi grisâtre, aux faibles reflets de la lumière,
comme l’énorme prunelle noire d’un œil cyclopéen, et semblait espionner
les actions de la jeune femme. Isabelle ne pouvait pas s’empêcher de
regarder fixement ce trou profond et sombre, grillé, au reste, de deux
barreaux de fer en croix. Il n’y avait donc rien à craindre de ce côté;
pourtant, à un certain moment, Isabelle crut voir au fond de cette ombre
briller deux yeux humains.
Bientôt une tête basanée, à longs cheveux noirs, ébouriffés, s’engagea
dans un des étroits compartiments dessinés par l’intersection des
barreaux; un bras maigre suivit, puis les épaules passèrent, se
froissant au rude contact du fer, et une petite fille de huit à dix ans,
se cramponnant de la main au rebord de l’ouverture, allongea tant
qu’elle put son corps chétif le long de la muraille et se laissa tomber
sur le plancher sans faire plus de bruit qu’une plume ou qu’un flocon de
neige qui descendent à terre.
A l’immobilité d’Isabelle, pétrifiée et médusée de terreur, l’enfant
l’avait crue endormie, et quand elle s’approcha du lit, pour s’assurer
si ce sommeil était profond, une surprise extrême se peignit sur son
visage couleur de bistre.
«La dame au collier! dit-elle en touchant les perles qui bruissaient à
son col maigre et brun, la dame au collier!»
De son côté, Isabelle, à demi morte de peur, avait reconnu la petite
fille rencontrée à l’auberge du Soleil bleu et sur la route de
Bruyères en compagnie d’Agostin. Elle essaya d’appeler au secours, mais
l’enfant lui mit la main sur la bouche.
«Ne crie pas, tu ne cours aucun danger; Chiquita a dit qu’elle ne
couperait jamais le col à la dame qui lui a donné les perles qu’elle
avait envie de voler.
—Mais que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? fit Isabelle,
reprenant quelque sang-froid à la vue de cet être faible et débile qui
ne pouvait être bien redoutable, et d’ailleurs manifestait certaine
reconnaissance sauvage et bizarre à son endroit.
—Ouvrir le verrou que tu pousses tous les soirs, reprit Chiquita du ton
le plus tranquille et comme n’ayant aucun doute sur la légitimité de son
action; on m’a choisie pour cela parce que je suis agile et mince comme
une couleuvre. Il n’y a guère de trous par où je ne puisse passer.
—Et pourquoi voulait-on te faire ouvrir le verrou? Pour me voler?
—Oh non, répondit Chiquita d’un air dédaigneux; c’était pour que les
hommes pussent entrer dans la chambre et t’emporter.
—Mon Dieu, je suis perdue, s’écria Isabelle en gémissant et en joignant
les mains.
—Non pas, dit Chiquita, puisque je laisserai le verrou fermé. Ils
n’oseraient forcer la porte, cela ferait du bruit, on viendrait et on
les prendrait; pas si bêtes!
—Mais j’aurais crié, je me serais accrochée aux murs, on m’aurait
entendue.
—Un bâillon étouffe les cris, dit Chiquita avec l’orgueil d’un artiste
qui explique à un ignorant un secret du métier, une couverture roulée
autour du corps empêche les mouvements. C’est très-facile. Le valet
d’écurie était gagné et il devait ouvrir la porte de derrière.
—Qui a tramé cette machination odieuse? dit la pauvre comédienne, tout
effarée du péril qu’elle avait couru.
—C’est le seigneur qui a donné de l’argent, oh! beaucoup d’argent!
comme ça, plein les mains! répondit Chiquita dont les yeux brillèrent
d’un éclat cupide et farouche; mais c’est égal, tu m’as fait cadeau des
perles; je dirai aux autres que tu ne dormais pas, qu’il y avait un
homme dans ta chambre et que c’est un coup manqué. Ils s’en iront.
Laisse-moi te regarder; tu es belle, et je t’aime, oui, beaucoup,
presque autant qu’Agostin. Tiens! fit-elle en avisant sur la table le
couteau trouvé dans la charrette, tu as là le couteau que j’ai perdu, le
couteau de mon père. Garde-le, c’est une bonne lame.
Quand cette vipère vous pique,
Pas de remède en la boutique.
Vois-tu, on tourne la virole ainsi et puis on donne le coup comme cela;
de bas en haut, le fer entre mieux. Porte-le dans ton corsage, et quand
les méchants te voudront contrarier, paf! tu leur fendras le ventre.» Et
la petite commentait ses paroles de gestes assortis.
Cette leçon du couteau, donnée, la nuit, dans cette situation étrange
par cette petite voleuse hagarde et demi folle, produisait sur Isabelle
l’effet d’un de ces cauchemars qu’on essaye en vain de secouer.
«Tiens le couteau dans ta main de la sorte, les doigts serrés. On ne te
fera rien. Maintenant, je m’en vais. Adieu, souviens-toi de Chiquita!»
La petite complice d’Agostin approcha une chaise du mur, y monta, se
haussa sur les pieds, saisit le barreau, se courba en arc et appuyant
les talons à la muraille par un soubresaut nerveux, eut bientôt gagné le
rebord de l’œil-de-bœuf, par où elle disparut en murmurant comme une
sorte de vague chanson en prose: «Chiquita passe par les trous de
serrures, danse sur la pointe des grilles et les tessons de bouteille
sans se faire mal. Bien malin qui la prendra!»
Isabelle attendit le jour avec impatience, sans pouvoir fermer l’œil
tant cet événement bizarre l’avait agitée; mais le reste de la nuit fut
tranquille.
Seulement quand la jeune fille descendit dans la salle à manger, ses
compagnons furent frappés de sa pâleur et du cercle marbré qui entourait
ses yeux. On la pressa de questions et elle raconta son aventure
nocturne. Sigognac, furieux, ne parlait de rien moins que de saccager la
maison du duc de Vallombreuse à qui il attribuait, sans hésiter, cette
tentative scélérate.
«M’est avis, dit Blazius, qu’il serait urgent de ployer nos décorations,
et d’aller nous perdre ou plutôt nous sauver en cet océan de Paris. Les
choses se gâtent.»
Les comédiens se rangèrent à l’opinion du Pédant, et le départ fut fixé
pour le lendemain.
X.
UNE TÊTE DANS UNE LUCARNE.
Le duc de Vallombreuse fut assis avec précaution dans une chaise à
porteurs, le bras bandé par le chirurgien et soutenu d’une écharpe. Sa
blessure, quoiqu’elle le mît hors d’état de manier l’épée de quelques
semaines, n’était point dangereuse; sans léser artère ni nerf, la lame
avait traversé seulement les chairs. Assurément sa plaie le faisait
souffrir, mais son orgueil saignait bien davantage. Aussi, aux
contractions légères que la douleur imprimait parfois aux sourcils noirs
du jeune duc, se mêlait une expression de rage froide, et sa main valide
égratignait de ses doigts crispés le velours de la chaise. Souvent,
pendant le trajet, il pencha sa tête pâle pour gourmander les porteurs,
qui cependant marchaient de leur pas le plus égal, cherchant les
endroits unis pour éviter le moindre cahot, ce qui n’empêchait pas le
blessé de les appeler «butors,» et de leur promettre les étrivières, car
ils le secouaient, disait-il, comme salade en panier.
Rentré chez lui, il ne voulut point se mettre au lit, et se coucha
adossé à des carreaux sur une chaise longue, les pieds recouverts d’une
courte-pointe de soie piquée qu’apporta Picard, le valet de chambre fort
surpris et perplexe de voir revenir son maître navré, cas qui n’était
point ordinaire, vu l’habileté à l’escrime du jeune duc.
Assis sur un pliant près de son ami, le chevalier de Vidalinc lui
présentait de quart d’heure en quart d’heure une cuillerée d’un cordial
prescrit par le chirurgien. Vallombreuse gardait le silence, mais il
était visible qu’une sourde colère bouillonnait en lui, malgré le calme
qu’il affectait. Enfin son courroux déborda en ces paroles violentes:
«Conçois-tu, Vidalinc, que cette maigre cigogne déplumée, envolée de la
tour en ruine de son castel pour n’y pas mourir de faim, m’ait ainsi
perforé de son long bec? moi qui me suis mesuré avec les plus fines
lames du temps et qui suis toujours revenu du pré sans une égratignure,
y laissant au contraire quelque galant pâmé et tournant de l’œil entre
les bras de ses témoins?
—Les plus heureux et les plus adroits ont comme cela leurs jours de
guignon, répondit sentencieusement Vidalinc. Le visage de dame Fortune
n’est pas toujours le même; tantôt elle sourit et tantôt fait la moue.
Jusqu’à présent, vous n’avez point eu à vous plaindre d’elle, qui vous a
mignoté en son giron comme son enfant le plus cher.
—N’est-il pas honteux, continua Vallombreuse en s’animant, que ce
fantoche ridicule, que ce hobereau grotesque, qui reçoit des volées et
gourmades sur les tréteaux dans d’ignobles farces, ait eu raison du duc
de Vallombreuse jusqu’alors invaincu? Il faut que ce soit quelque
gladiateur de profession caché dans la peau d’un saltimbanque.
—Vous savez sa qualité véritable dont le marquis de Bruyères se porte
garant, fit Vidalinc; toutefois, sa force nonpareille à l’épée m’étonne,
elle passe les habiletés connues. Girolamo ni Paraguante, les célèbres
maîtres d’armes, n’ont un jeu plus serré. Je l’ai bien observé en cette
rencontre, et nos plus fameux duellistes n’y feraient que blanchir. Il a
fallu toute votre adresse et les leçons du Napolitain pour n’être point
féru grièvement. Votre défaite est encore une victoire. Marcilly et
Duportal, qui pourtant se piquent d’escrime, et comptent parmi les
bonnes lames de la ville, seraient à n’en douter pas, restés sur le
terrain avec un semblable adversaire.
—Il me tarde que ma blessure soit fermée, reprit le duc après un moment
de silence, pour le provoquer de nouveau et prendre ma revanche.
—Ce serait une entreprise hasardeuse et que je ne vous conseillerais
point, dit le chevalier; il pourrait vous rester au bras quelque
faiblesse qui diminuerait vos chances de victoire. Ce Sigognac est un
antagoniste redoutable auquel il ne faut pas se frotter imprudemment.
Il connaît maintenant votre jeu, et l’assurance que donne un premier
avantage doublera ses forces. L’honneur est satisfait de la sorte, la
rencontre a été sérieuse. Restez-en là.»
Vallombreuse intérieurement sentait la justesse de ces raisons. Il avait
lui-même assez étudié l’escrime, où il croyait exceller, pour comprendre
que son épée, quelque habile qu’elle fût, n’atteindrait point la
poitrine de Sigognac défendue par cette garde impénétrable contre
laquelle s’étaient brisés tous ses efforts. Il s’avouait, bien qu’il
s’en indignât, cette étonnante supériorité. Il était même contraint de
dire tout bas que le Baron, ne voulant pas le tuer, lui avait fait
précisément une blessure qui le mettait hors de combat. Cette
magnanimité, dont un caractère moins orgueilleux eût été touché,
irritait sa superbe et envenimait ses ressentiments. Être vaincu! une
semblable idée le forcenait. Il acquiesça en apparence aux conseils de
son ami, mais à l’air sombre et farouche de son visage on eût pu deviner
que quelque noir projet de vengeance s’ébauchait déjà dans sa cervelle,
projet qui voulait être couvé par la rancune pour être mené à bien.
«Je ferai maintenant belle figure devant Isabelle, dit-il en s’efforçant
de rire, mais il riait jaune, avec ce bras transpercé par son galant.
Cupidon invalide ne réussit guère près des Grâces.
—Oubliez cette ingrate, fit Vidalinc. Après tout, elle ne pouvait
prévoir qu’un duc aurait le caprice de s’enamourer d’elle. Reprenez
cette bonne Corisande qui vous aime de toute son âme et pleure des
heures entières à votre porte comme un chien renvoyé.
—Ne prononce pas ce nom, Vidalinc, s’écria le duc, si tu veux que nous
restions amis. Ces lâches tendresses, qu’aucun outrage ne rebute, me
dégoûtent et m’excèdent. Il me faut des froideurs hautaines, des fiertés
rebelles, des vertus imprenables! Comme elle me semble adorable et
charmante, cette dédaigneuse Isabelle! Comme je lui sais gré de mépriser
mon amour qui sans doute serait déjà passé s’il eût été accueilli!
Certes, elle ne doit point avoir une âme basse et commune, pour refuser,
en sa condition, des avances d’un seigneur qui la distingue et qui n’est
pas mal fait de sa personne, s’il faut en croire les dames de la ville.
Il entre dans ma passion une sorte d’estime que je n’ai pas l’habitude
d’accorder aux femmes; mais comment écarter ce damné gentillâtre, ce
Sigognac, de malheur que le diable confonde?
—La chose ne sera pas aisée, dit Vidalinc, à présent qu’il est sur ses
gardes. Mais quand même on parviendrait à le supprimer, il resterait
toujours l’amour d’Isabelle à son endroit, et vous savez mieux que
personne, pour en avoir maintes fois souffert, combien les femmes ont le
sentiment têtu.
—Oh! si je pouvais tuer le Baron, continua Vallombreuse que les
arguments du chevalier ne convainquaient point, j’aurais bientôt réduit
la donzelle malgré ses airs de prude et de vertueuse. Rien ne s’oublie
plus vite qu’un galant défunt.»
Ce n’était point l’avis du chevalier de Vidalinc, mais il ne jugea pas à
propos d’entamer sur ce sujet une controverse qui eût pu aigrir l’humeur
irritable de Vallombreuse.
«Guérissez-vous d’abord et nous aviserons ensuite; ces discours vous
fatiguent. Tâchez de prendre quelque repos et de ne point vous tracasser
ainsi; le chirurgien me tancerait et me taxerait de mauvais garde-malade
si je ne vous recommandais la tranquillité tant d’esprit que de corps.»
Le blessé, se rendant à cette observation, se tut, ferma les yeux et ne
tarda pas à s’endormir.
Sigognac et le marquis de Bruyères étaient tranquillement revenus à
l’hôtel des Armes de France, où, en gentilshommes discrets, ils ne
sonnèrent mot du duel; mais les murailles qu’on dit avoir des oreilles
ont aussi des yeux: elles voient pour le moins aussi bien qu’elles
entendent. Dans ce lieu solitaire en apparence, plus d’un regard
inquisiteur épiait les diverses fortunes du combat. L’oisiveté de la
province fait naître beaucoup de ces mouches invisibles ou peu
remarquées qui voltigent aux endroits où il doit se passer quelque
chose, et qui, bourdonnant des ailes, vont ensuite en répandre la notice
partout. A son déjeuner, tout Poitiers savait déjà que le duc de
Vallombreuse avait été blessé en une rencontre par un adversaire
inconnu. Sigognac, vivant fort retiré à l’hôtel, n’avait montré au
public que son masque et non sa figure. Ce mystère irritait fort la
curiosité, et les imaginations travaillaient avec activité pour
découvrir le nom du vainqueur. Il est inutile de rapporter les
suppositions bizarres qui se firent. Chacun construisit laborieusement
la sienne, s’étayant des inductions les plus frivoles et les plus
ridicules, mais personne n’eut l’idée incongrue que le véritable
triomphateur fût le capitaine Fracasse, dont on avait tant ri la veille.
Un duel entre un seigneur de cette qualité et un baladin eût semblé
chose par trop énorme et trop monstrueuse pour que le soupçon en pût
naître. Plusieurs gens du beau monde envoyèrent à l’hôtel Vallombreuse
pour savoir des nouvelles du duc, comptant tirer quelque indice de
l’indiscrétion ordinaire des valets; mais les valets restèrent
taciturnes comme des muets du sérail par la bonne raison qu’ils
n’avaient rien à dire.
Vallombreuse, pour sa richesse, sa hauteur, sa beauté et ses succès près
des femmes, excitait bien des haines jalouses qui n’osaient se produire
ouvertement, mais dont sa défaite flattait la malignité obscure. C’était
le premier échec qu’il subissait, et tous ceux que son arrogance avait
froissés se réjouissaient de ce coup porté au plus tendre de son
amour-propre. Ils ne tarissaient pas, quoiqu’ils ne l’eussent point vu,
sur la bravoure, adresse et grande mine de l’adversaire. Les dames, qui
avaient toutes plus ou moins à se plaindre des procédés du jeune duc à
leur endroit, car il était de ces sacrificateurs dont le méchant caprice
souille l’autel où ils ont brûlé l’encens, se sentaient pleines
d’enthousiasme pour celui qui vengeait leurs affronts secrets. Elles
l’eussent volontiers couronné de lauriers et de myrtes: nous exceptons
du nombre la tendre Corisande, qui pensa devenir folle à cette nouvelle,
pleura publiquement, et, au risque des plus dures rebuffades, parvint à
forcer la consigne et à voir non pas le duc, trop bien gardé pour cela,
mais le chevalier de Vidalinc, plus doux et pitoyable, lequel eut
grand’peine à rassurer cette amante plus sensible qu’il ne fallait aux
malheurs d’un ingrat.
Cependant, comme rien en ce globe terraqué et sublunaire ne peut rester
caché, l’on sut de maître Bilot, qui le tenait de Jacques, le valet du
marquis, présent à l’entretien de Sigognac et de son maître au souper de
Zerbine, que le héros inconnu, vainqueur du jeune duc de Vallombreuse,
était à n’en point douter le capitaine Fracasse, ou pour mieux dire un
baron engagé par amour dans la troupe ambulante d’Hérode. Quant au nom,
Jacques l’avait oublié. C’était un nom qui finissait en gnac, désinence
commune au pays de Gascogne, mais il était sûr de la qualité.
Cette histoire vraie, quoique romanesque, eut beaucoup de succès dans
Poitiers. On s’intéressa à ce gentilhomme si brave et si bonne lame, et,
quand au théâtre parut le capitaine Fracasse, des applaudissements
prolongés témoignèrent, même avant qu’il eût ouvert la bouche, de la
faveur qu’on lui portait. Des dames, parmi les plus grandes et les plus
huppées, ne craignirent pas d’agiter leurs mouchoirs. Il y eut aussi
pour Isabelle des claquements de mains plus sonores qu’à l’ordinaire qui
faillirent embarrasser cette jeune personne et lui firent monter aux
joues, sous le fard, le naturel incarnat de la pudeur. Sans interrompre
son rôle, elle répondit à ces marques de faveur par une révérence
modeste et une gracieuse inclinaison de tête.
Hérode se frottait les mains de joie, et sa large face blême
s’épanouissait comme une pleine lune, car la recette était superbe et la
caisse risquait de crever par suite d’une pléthore monétaire, tout le
monde ayant voulu voir ce fameux capitaine Fracasse, acteur et
gentilhomme, que n’effrayaient ni bâtons ni épées, et qui ne craignait
pas, valeureux champion de la beauté, de se mesurer avec un duc, terreur
des plus braves. Blazius, lui, n’augurait rien de bon de ce triomphe; il
redoutait, non sans raison, l’humeur vindicative de Vallombreuse qui
trouverait bien moyen de prendre sa revanche et de jouer quelque mauvais
tour à la troupe. Les pots de terre devaient, disait-il, éviter, encore
qu’ils n’eussent pas été rompus au premier choc, de se heurter aux pots
de fer, le métal étant plus dur que l’argile. Sur quoi Hérode, confiant
en l’appui de Sigognac et du marquis, l’appelait poltron, trembleur et
claquedents.
Si le Baron n’eût été épris sincèrement d’Isabelle, il eût pu lui faire
aisément une infidélité et même deux, car plus d’une beauté lui souriait
d’un air fort tendre, malgré son costume extravagant, son nez de carton
enluminé de cinabre, et son rôle ridicule qui ne prêtait point aux
illusions romanesques. Le succès de Léandre en fut même compromis. En
vain il faisait belle jambe, se rengorgeait comme un pigeon pattu,
tournait du doigt les boucles de sa perruque, montrait son solitaire et
découvrait ses dents jusqu’aux gencives; il ne produisait plus d’effet,
et il eût pensé enrager de dépit, si la Dama tapada n’eût été à son
poste, le couvant du regard, répondant aux clins d’yeux qu’il lui
adressait par de petits coups d’éventail sur le bord de la loge et
autres signes d’intelligence amoureuse. Sa récente bonne fortune versait
du baume sur cette petite plaie d’amour-propre, et les plaisirs que la
nuit lui promettait le consolaient de ne pas être l’astre de la soirée.
Les comédiens revinrent à l’auberge, et Sigognac reconduisit Isabelle
jusqu’à sa chambre, où la jeune actrice, contre son habitude, le laissa
entrer. Une femme de chambre alluma une chandelle, remit du bois au feu,
et se retira discrètement. Quand la portière fut retombée, Isabelle prit
la main de Sigognac qu’elle serra avec plus de force qu’on n’aurait pu
en supposer à ces doigts frêles et délicats, et d’un ton de voix que
l’émotion altérait, elle lui dit:
«Jurez de ne plus vous battre pour moi. Jurez-le, si vous m’aimez comme
vous le dites.
—C’est un serment que je ne puis faire, dit le Baron; si quelque
audacieux ose vous manquer de respect, je le châtierai, certes, comme je
le dois, fût-il duc, fût-il prince.
—Songez, reprit Isabelle, que je ne suis qu’une pauvre comédienne,
exposée aux affronts du premier venu. L’opinion du monde, trop
justifiée, hélas! par les mœurs du théâtre, est que toute actrice se
double d’une courtisane. Quand une femme a mis le pied sur les planches,
elle appartient au public; les regards avides détaillent ses charmes,
scrutent ses beautés, et l’imagination s’en empare comme d’une
maîtresse. Chacun, parce qu’il la connaît, croit en être connu, et, s’il
est admis dans les coulisses, étonne sa pudeur par la brusquerie d’aveux
qu’elle n’a point provoqués. Est-elle sage? on prend sa vertu pour
simagrée pure ou calcul intéressé. Ce sont choses qu’il faut souffrir
puisqu’on ne peut les changer. Désormais fiez-vous à moi pour repousser
par un maintien réservé, une parole brève, un air froid, les
impertinences des seigneurs, des robins et des fats de toutes sortes qui
se penchent sur ma toilette ou grattent du peigne, entre les actes, à la
porte de ma loge. Un coup de busc sec sur les doigts qui s’émancipent
vaut bien un coup de votre rapière.
—Permettez-moi de croire, charmante Isabelle, dit Sigognac, que l’épée
du galant homme peut appuyer à propos le busc de l’honnête femme, et ne
me retirez pas cet emploi d’être votre champion et chevalier.»
Isabelle tenait toujours la main de Sigognac, et fixait sur lui ses yeux
bleus pleins de caresses et de supplications muettes pour arracher le
serment désiré; mais le Baron ne l’entendait pas de cette oreille-là, il
était intraitable comme un hidalgo sur le point d’honneur, et il eût
bravé mille morts plutôt que de souffrir qu’on manquât de respect à sa
maîtresse; il voulait qu’Isabelle, sur les planches, fût estimée comme
une duchesse en un salon.
«Voyons, promettez-moi, fit la jeune comédienne, de ne plus vous exposer
ainsi pour de frivoles motifs. Oh! dans quelle inquiétude et quelle
angoisse j’ai attendu votre retour! je savais que vous alliez vous
battre contre ce duc, dont chacun ne parle qu’avec terreur. Zerbine
m’avait tout conté. Méchant que vous êtes, me torturer le cœur de la
sorte! Ces hommes, ils ne songent guère aux pauvres femmes quand leur
orgueil est en jeu; ils vont sans entendre les sanglots, sans voir les
larmes, sourds, aveugles, féroces. Savez-vous que si vous aviez été tué,
je serais morte?»
Les pleurs qui brillaient dans les yeux d’Isabelle à l’idée seule du
danger que Sigognac avait couru, et le tremblement nerveux de sa voix
montraient que la douce créature disait vrai.
Touché plus qu’on ne saurait dire de cette passion sincère, le baron de
Sigognac, enveloppant la taille d’Isabelle de sa main restée libre,
l’attira sur sa poitrine sans qu’elle fît résistance, et ses lèvres
effleurèrent le front penché de la jeune femme, dont il sentait contre
son cœur la respiration haletante.
Ils restèrent ainsi quelques minutes silencieux, dans une extase qu’un
amant moins respectueux que Sigognac eût sans doute mise à profit, mais
il lui répugnait d’abuser de ce chaste abandon produit par la douleur.
«Consolez-vous, chère Isabelle, dit-il d’une voix tendrement enjouée, je
ne suis pas mort, et j’ai même blessé mon adversaire quoiqu’il passe
pour assez bon duelliste.
—Je sais que vous êtes un brave cœur et une main ferme, reprit
Isabelle, aussi je vous aime et ne crains pas de vous le dire, sûre que
vous respecterez ma franchise et n’en tirerez point avantage. Quand je
vous ai vu si triste et si abandonné en ce château lugubre où se fanait
votre jeunesse, je me suis senti une tendre et mélancolique pitié à
votre endroit. Le bonheur ne me séduit pas, son éclat m’effarouche.
Heureux, vous m’auriez fait peur. Dans cette promenade au jardin, où
vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez cueilli une petite rose
sauvage, seul cadeau que vous puissiez me faire; j’y ai laissé tomber
une larme avant de la mettre dans mon sein, et, silencieusement, je vous
ai donné mon âme en échange.»
En entendant ces douces paroles, Sigognac voulut baiser les belles
lèvres qui les avaient dites; mais Isabelle se dégagea de son étreinte
sans pruderie farouche, mais avec cette fermeté modeste qu’un galant
homme ne doit pas contrarier.
«Oui, je vous aime, continua-t-elle, mais ce n’est pas à la façon des
autres femmes; j’ai votre gloire pour but et non mon plaisir. Je veux
bien qu’on me croie votre maîtresse, c’est le seul motif qui puisse
excuser votre présence parmi cette troupe de baladins. Qu’importent les
méchants propos pourvu que je garde ma propre estime et que je me sache
vertueuse? Une tache me ferait mourir. C’est sans doute le sang noble
que j’ai dans les veines qui m’inspire ces fiertés, bien ridicules,
n’est-ce pas? chez une comédienne, mais je suis faite ainsi.»
Bien que timide, Sigognac était jeune. Ces charmants aveux qui n’eussent
rien appris à un fat, le remplissaient d’une ivresse délicieuse et le
troublaient au dernier point. Une vive rougeur montait à ses joues
ordinairement si pâles; il lui semblait que des flammes passaient devant
ses yeux; les oreilles lui tintaient et il sentait jusque dans sa gorge
les palpitations de son cœur. Certes, il ne mettait point en doute la
vertu d’Isabelle, mais il croyait qu’un peu d’audace triompherait de ses
scrupules; il avait entendu dire que l’heure du berger une fois sonnée
ne revient plus. La jeune fille était là devant lui dans toute la gloire
de sa beauté, rayonnante, lumineuse pour ainsi dire, âme visible, ange
debout sur le seuil du paradis d’amour; il fit quelques pas vers elle et
l’entoura de ses bras avec une ardeur convulsive.
Isabelle n’essaya pas de lutter; mais, se penchant en arrière pour
éviter les baisers du jeune homme, elle fixa sur lui un regard plein de
reproche et de douleur. De ses beaux yeux bleus jaillirent des larmes
pures, vraies perles de chasteté qui roulèrent le long de ses joues
subitement décolorées jusque sur les lèvres de Sigognac; un sanglot
comprimé gonfla sa poitrine, et tout son corps s’affaissa comme si elle
eût été près de s’évanouir.
Le Baron éperdu la posa sur un fauteuil et, s’agenouillant devant elle,
lui prit les mains qu’elle lui abandonnait, implorant son pardon,
s’excusant sur une fougue de jeunesse, sur un moment de vertige dont il
se repentait et qu’il expierait par la soumission la plus parfaite.
«Vous m’avez fait bien mal, dit enfin Isabelle avec un soupir. J’avais
tant de confiance en votre délicatesse! l’aveu de mon amour eût dû vous
suffire et vous faire comprendre par sa franchise même que j’étais
résolue à n’y point céder. J’aurais cru que vous m’auriez laisse vous
aimer à ma fantaisie sans inquiéter ma tendresse par des transports
vulgaires. Vous m’avez ôté cette sécurité; je ne doute pas de votre
parole, mais je n’ose plus écouter mon cœur. Il m’était cependant si
doux de vous voir, de vous entendre, de suivre vos pensées dans vos
yeux! C’étaient vos peines que je souhaitais partager, laissant les
plaisirs à d’autres. Parmi tous ces hommes grossiers, libertins,
dissolus, il en est un, me disais-je, qui croit à la pudeur et sait
respecter ce qu’il aime. J’avais fait ce rêve, moi, fille de théâtre,
poursuivie sans cesse par une odieuse galanterie, d’avoir une affection
pure. Je ne demandais qu’à vous conduire jusqu’au seuil du bonheur et à
rentrer ensuite au fond de mon ombre. Vous voyez que je n’étais pas bien
exigeante.
—Adorable Isabelle, chaque mot que vous dites, s’écria Sigognac, me
fait sentir davantage mon indignité; j’ai méconnu ce cœur d’ange; je
devais baiser la trace de vos pas. Mais ne craignez plus rien de moi;
l’époux saura contenir les fougues de l’amant. Je n’ai que mon nom, il
est pur et sans tache comme vous. Je vous l’offre si vous daignez
l’accepter.»
Sigognac était toujours à genoux devant Isabelle: à ces mots la jeune
fille se baissa vers lui et, lui prenant la tête avec un mouvement de
passion délirant, elle imprima sur les lèvres du Baron un baiser rapide;
puis, se levant, elle fit quelques pas dans la chambre.
«Vous serez ma femme, dit Sigognac, enivré au contact de cette bouche
fraîche comme une fleur, ardente comme une flamme.
—Jamais, jamais, répondit Isabelle avec une exaltation extraordinaire;
je me montrerai digne d’un tel honneur en le refusant. Oh, mon ami, en
quel ravissement céleste nage mon âme! vous m’estimez donc? vous oseriez
donc me conduire la tête haute dans ces salles où sont les portraits de
vos aïeux, dans cette chapelle où est le tombeau de votre mère! Je
supporterais sans crainte le regard des morts qui savent tout, et la
couronne virginale ne mentirait pas sur mon front!
—Eh quoi! s’écria le Baron, vous dites que vous m’aimez et vous ne
voulez m’accepter ni comme amant, ni comme mari?
—Vous m’avez offert votre nom, cela me suffit. Je vous le rends, après
l’avoir gardé une minute dans mon cœur. Un instant j’ai été votre femme
et je ne serai jamais à un autre. Tout le temps que je vous embrassais,
j’ai dit oui en moi-même. Je n’avais pas droit à tant de bonheur sur
terre. Pour vous, ami cher, ce serait une grande faute d’embarrasser
votre fortune d’une pauvre comédienne comme moi, à qui l’on reprocherait
toujours sa vie de théâtre quoique honorable et pure. Les mines froides
et compassées dont les grandes dames m’accueilleraient vous feraient
souffrir, et vous ne pourriez provoquer ces méchantes en duel. Vous êtes
le dernier d’une noble race, et vous avez pour devoir de relever votre
maison, abattue par le sort adverse. Lorsque d’un coup d’œil tendre je
vous ai décidé à quitter votre manoir, vous songiez à quelque amourette
et galanterie: c’était bien naturel; moi, devançant l’avenir, je pensais
à tout autre chose. Je vous voyais revenant de la cour, en habit
magnifique, avec quelque bel emploi. Sigognac reprenait son ancien
lustre; en idée j’arrachais le lierre des murailles, je recoiffais
d’ardoises les vieilles tours, je relevais les pierres tombées, je
remettais les vitres aux fenêtres, je redorais les cigognes effacées de
votre blason, et, vous ayant mené jusqu’aux limites de vos domaines, je
disparaissais en étouffant un soupir.
—Votre rêve s’accomplira, noble Isabelle, mais non pas tel que vous le
dites, le dénoûment en serait trop triste. C’est vous qui la première,
votre main dans ma main, franchirez ce seuil d’où les ronces de
l’abandon et de la mauvaise fortune auront disparu.
—Non, non, ce sera quelque belle, noble et riche héritière, digne de
vous en tous points, que vous pourrez montrer avec orgueil a vos amis,
et dont nul ne dira avec un mauvais sourire: «Je l’ai sifflée ou
applaudie à tel endroit.»
—C’est une cruauté de se montrer si adorable et si parfaite en vous
désespérant, dit Sigognac; ouvrir le ciel et le fermer, rien de plus
barbare. Mais je fléchirai cette résolution.
—Ne l’essayez pas, reprit Isabelle avec une fermeté douce, elle est
immuable. Je me mépriserais en y renonçant. Contentez-vous donc d’un
amour le plus pur, le plus vrai, le plus dévoué qui ait jamais fait
battre le cœur d’une femme, mais ne prétendez pas autre chose. Cela est
donc bien pénible, ajouta-t-elle en souriant, d’être adoré d’une ingénue
que plusieurs ont le mauvais goût de trouver charmante? Vallombreuse
lui-même en serait fier!
—Se donner et se refuser si complétement, mettre dans la même coupe
cette douceur et cette amertume, ce miel et cette absinthe, il n’y avait
que vous qui fussiez capable d’un pareil contraste.
—Oui, je suis une fille bizarre, reprit Isabelle, je tiens de ma mère
en cela; mais comme je suis il faut me prendre. Si vous insistiez et me
tourmentiez, je saurais bien me dérober en quelque asile où vous ne me
trouveriez jamais. Ainsi c’est convenu; et comme il se fait tard, allez
en votre chambre et m’accommodez ces vers d’un rôle qui ne vont ni à ma
figure ni à mon caractère dans la pièce que nous devons jouer
prochainement. Je suis votre petite amie, soyez mon grand poëte.»
En disant cette phrase, Isabelle cherchait au fond d’un tiroir un
rouleau noué d’une faveur rose qu’elle remit au baron de Sigognac.
«Maintenant, embrassez-moi et partez, dit-elle en lui tendant la joue.
Vous allez travailler pour moi, et tout labeur mérite salaire.»
De retour chez lui, Sigognac fut longtemps à se remettre de l’émotion
que lui avait causée cette scène. Il était à la fois désolé et ravi,
radieux et sombre, au ciel et dans l’enfer. Il riait et pleurait, en
proie aux sentiments les plus tumultueux et les plus contradictoires; la
joie d’être aimé d’une si belle personne et d’un si noble cœur le
faisait exulter, et la certitude de n’en rien obtenir jamais le jetait
dans un accablement profond. Peu à peu ces folles vagues s’apaisèrent et
le calme lui revint. Sa pensée reprit une à une pour les commenter les
phrases d’Isabelle, et le tableau du château de Sigognac reconstruit,
qu’elle avait évoqué, se présenta à son imagination échauffée avec les
couleurs les plus vives et les plus fortes. Il eut tout éveillé comme
une sorte de rêve:
La façade du castel rayonnait blanche au soleil, et les girouettes
dorées à neuf brillaient sur le fond du ciel bleu. Pierre, revêtu d’une
riche livrée, debout entre Miraut et Béelzébuth sous la porte armoriée,
attendait son maître. Des cheminées si longtemps éteintes montaient de
joyeuses fumées, montrant que le château était peuplé par une
domesticité nombreuse et que l’abondance y était revenue.
Il se voyait lui-même vêtu d’un habit aussi galant que magnifique dont
les broderies scintillaient et papillotaient, menant vers le manoir de
ses ancêtres Isabelle qui portait un costume de princesse blasonné
d’armoiries dont les émaux et les couleurs semblaient appartenir à une
des plus grandes maisons de France. Une couronne ducale brillait sur son
front. Mais la jeune femme n’en paraissait pas plus fière. Elle gardait
son air tendre et modeste et tenait à la main la petite rose, présent de
Sigognac, auquel le temps n’avait rien fait perdre de sa fraîcheur, et
tout en marchant elle en respirait le parfum.
Quand le jeune couple s’approcha du château, un vieillard de l’aspect le
plus vénérable et le plus majestueux, sur la poitrine duquel
étincelaient plusieurs ordres, et dont la physionomie était totalement
inconnue à Sigognac, fit quelques pas hors du porche comme pour
souhaiter la bienvenue aux jeunes époux. Mais ce qui surprit fort le
Baron, c’est que près du vieillard se tenait un jeune homme de la plus
fière tournure dont il ne distinguait d’abord pas bien les traits, mais
qui bientôt lui parut être le duc de Vallombreuse. Le jeune homme lui
souriait amicalement et n’avait plus son expression hautaine.
Les tenanciers criaient: «Vive Isabelle, vive Sigognac» avec les
démonstrations de la joie la plus vive. A travers le tumulte des
acclamations, une fanfare de chasse se fit entendre; bientôt du milieu
d’un taillis déboucha sur la clairière, cravachant son palefroi rebelle,
une amazone dont les traits ressemblaient beaucoup à ceux d’Yolande.
Elle flatta de la main le col de son cheval, le mit à une allure plus
modérée, et passa lentement devant le manoir: Sigognac suivait, malgré
lui, des yeux la superbe chasseresse dont la jupe de velours s’enflait
comme une aile, mais plus il la regardait, plus la vision pâlissait et
se décolorait. Elle prenait des diaphanéités d’ombre, et à travers ces
contours presque effacés on distinguait plusieurs détails du paysage.
Yolande s’évanouissait comme un souvenir confus devant la réalité
d’Isabelle. Le vrai amour faisait envoler les premiers rêves de
l’adolescence.
En effet, dans ce manoir ruiné, où les yeux n’avaient à se repaître que
du spectacle de la désolation et de la misère, le Baron avait vécu,
morne, somnolent, inanimé, plus semblable à une ombre qu’à un homme,
jusqu’au jour de sa première rencontre avec Yolande de Foix en chasse
sur la lande déserte. Il n’avait encore vu que des paysannes cuites par
le hâle, que des bergères crottées, des femelles et non des femmes; il
garda de cette vision un éblouissement comme ceux qui contemplent le
soleil. Toujours il voyait danser devant ses yeux, même quand il les
fermait, cette figure radieuse qui lui semblait appartenir à une autre
sphère. Yolande, il est vrai, était incomparablement belle et bien faite
pour fasciner de plus usagés qu’un pauvre hobereau se promenant sur un
bidet étique dans les habits trop larges de son père. Mais, au sourire
provoqué par son accoutrement grotesque, Sigognac avait senti combien il
lui serait ridicule de nourrir la moindre espérance à l’endroit de cette
insolente beauté. Il évitait Yolande, ou s’arrangeait pour la voir sans
en être aperçu, derrière quelque haie ou tronc d’arbre sur les chemins
qu’elle avait l’habitude de prendre avec sa suite de galants qu’en son
mépris de soi-même il trouvait tous cruellement beaux, merveilleusement
vêtus, superbement aimables. Ces jours-là, le cœur enfiellé d’une amère
tristesse, il revenait au château, pâle, défait, abattu, comme un homme
qui relève de maladie, et il restait silencieux des heures entières,
assis, le menton dans la main, à l’angle de la cheminée.
L’apparition d’Isabelle au château avait donné un but à ce vague besoin
d’aimer qui tourmente la jeunesse et dans l’oisiveté s’attache à des
chimères. Les grâces, la douceur, la modestie de la jeune comédienne,
avaient touché Sigognac au plus tendre de l’âme, et il l’aimait
réellement beaucoup. Elle avait guéri la blessure faite par le mépris
d’Yolande.
Sigognac, après s’être laissé aller à ces rêvasseries fantasmagoriques,
se tança de sa paresse et parvint, non sans peine, à fixer son attention
sur la pièce qu’Isabelle lui avait confiée pour en retoucher quelques
passages. Il retrancha certains vers qui ne congruaient pas à la
physionomie de la jeune comédienne, il en ajouta certains autres; il
refit la déclaration d’amour du galant, comme froide, prétentieuse,
guindée et sentant son phébus. Celle qu’il substitua était, certes, plus
naturelle, plus passionnée, plus chaude; il l’adressait, en idée, à
Isabelle même.
Ce travail l’amena fort tard dans la nuit, mais il s’en tira à son
avantage et satisfaction, et fut récompensé, le lendemain, par un
gracieux sourire d’Isabelle, qui se mit tout de suite à apprendre les
vers que son poëte, comme elle l’appelait, avait arrangés. Ni Hardy ni
Tristan n’eussent mieux fait.
A la représentation du soir, la foule fut encore plus considérable que
la veille, et peu s’en fallut que le portier ne restât étouffé dans la
presse des spectateurs qui voulaient tous entrer en même temps à la
comédie, craignant, bien qu’ils eussent payé, de n’y trouver place. La
réputation du capitaine Fracasse, vainqueur de Vallombreuse, grandissait
d’heure en heure et prenait des proportions chimériques et fabuleuses;
on lui eût attribué volontiers les travaux d’Hercule et les prouesses
des douze pairs de la table ronde. Quelques jeunes gentilshommes,
ennemis du duc, parlaient de rechercher l’amitié de ce vaillant
gladiateur et de l’inviter à faire carousse avec eux au cabaret, à six
pistoles par tête. Plus d’une dame méditait un poulet, d’un tour galant,
à son adresse, et avait jeté au feu cinq ou six brouillons mal venus.
Bref, il était à la mode. On ne jurait plus que par lui. Il se souciait
assez peu de ce succès qui le tirait de l’obscurité où il aurait voulu
rester, mais il ne lui était pas possible de s’y soustraire; il fallait
le subir; un moment, il eut la fantaisie de se dérober et de ne point
paraître en scène. L’idée du désespoir qu’en aurait le Tyran, tout
émerveillé des énormes recettes qu’il encaissait, l’empêcha de le faire.
Ces honnêtes comédiens, qui l’avaient secouru en sa misère, ne
devaient-ils pas profiter de la vogue inopinée dont il jouissait? Aussi,
se résignant à son rôle, il s’adapta son masque, boucla son ceinturon,
drapa sa cape sur son épaule et attendit que l’avertisseur lui vînt dire
que c’était son tour.
Les recettes étant belles et la compagnie nombreuse, Hérode, en
directeur généreux, avait fait doubler le luminaire, de sorte que la
salle resplendissait d’un éclat aussi vif qu’un spectacle de cour. Dans
l’espérance de séduire le capitaine Fracasse, des dames de la ville
s’étaient mises sous les armes, et comme on dit à Rome, in fiocchi.
Pas un diamant ne restait dans les écrins, et tout cela brillait et
scintillait sur des poitrines plus ou moins blanches, sur des têtes plus
ou moins jolies, mais qu’animait un vif désir de plaire.
Une seule loge était encore vide, la mieux placée, la plus en vue de la
salle, et les yeux se tournaient curieusement de ce côté. Le peu
d’empressement de ceux qui l’avaient louée étonnait les gentilshommes et
bourgeois de Poitiers, à leur poste depuis plus d’une heure. Hérode,
entre-bâillant le rideau, semblait attendre pour frapper les trois coups
sacramentels que ces dédaigneux arrivassent, car rien n’est maussade en
les comédies comme ces tardives et trop fâcheuses entrées de
spectateurs, qui remuent leurs siéges, s’installent bruyamment et
détournent l’attention.
Comme le rideau se levait, une jeune femme prit place dans la loge, et à
côté d’elle s’assit péniblement un seigneur ayant l’apparence vénérable
et patriarcale. De longs cheveux blancs dont le bout se roulait en des
boucles argentées tombaient des tempes encore bien garnies du vieux
gentilhomme, tandis que le haut de la tête laissait voir un crâne à tons
ivoirins. Ces mèches accompagnaient des joues martelées de couleurs
violentes qui prouvaient l’habitude de vivre au grand air et peut-être
un culte rabelaisien de la dive bouteille. Les sourcils restés noirs et
fort touffus ombrageaient des yeux dont l’âge n’avait pas éteint la
vivacité et qui petillaient encore par moments dans leurs cercles de
rides brunes. Des moustaches et une royale auxquelles on eût pu
appliquer cette épithète de grifaigne que les vieux romans de gestes
attribuent invariablement à la barbe de Charlemagne, se hérissaient en
virgules autour de sa bouche sensuelle et lippue: un double menton
rattachait sa figure à son col replet, et l’apparence générale eût été
assez commune sans le regard qui relevait tout cela et ne permettait pas
de mettre en doute la qualité du personnage. Un collet en point de
Venise se rabattait sur sa veste de brocart d’or, et son linge d’une
blancheur éblouissante soulevé par un abdomen assez proéminent débordait
et couvrait la ceinture d’un haut-de-chausses en velours tanné; un
manteau de même couleur, galonné d’or, jeté négligemment, se drapait au
dos du siége. Il était facile de deviner en ce vieillard un
oncle-chaperon, réduit à l’état de duègne par une nièce adorée malgré
ses caprices; on eût dit, à les
... Une jeune femme prit place dans la loge... (Page
262.)
voir tous deux, elle, svelte et légère, lui, pesant et refrogné, Diane
menant en laisse un vieux lion demi-privé qui eût aimé mieux dormir en
son antre qu’être ainsi promené de par le monde, mais qui cependant s’y
résigne.
Le costume de la jeune fille prouvait par son élégance la richesse et le
rang de celle qui le portait. Une robe de vert glauque, de cette nuance
que les blondes les plus sûres de leur teint peuvent seules affronter,
faisait valoir la blancheur neigeuse d’une poitrine chastement
découverte, et le col d’une transparence alabastrine jaillissait comme
le pistil de la corolle d’une fleur, d’une collerette empesée et
découpée à jour. La jupe, en toile d’argent, se glaçait de lumière, et
des points brillants marquaient l’orient des perles qui bordaient la
robe et le corsage. Les cheveux, imprégnés de rayons et tournés en
petites boucles sur le front et les tempes, ressemblaient à de l’or
vivant; pour les blasonner ce n’eût pas été trop d’une vingtaine de
sonnets avec tous les concetti italiens et les agudezzas espagnoles.
Déjà la salle entière était éblouie de cette beauté, bien qu’elle n’eût
pas encore ôté son masque, mais ce qu’on en voyait répondait du reste;
le menton délicat et pur, la coupe parfaite de la bouche dont les
rougeurs de framboise gagnaient au voisinage du velours noir, l’ovale
allongé, gracieux et fin de la figure, la perfection idéale d’une
mignonne oreille qu’on eût pu croire ciselée dans l’agate par Benvenuto
Cellini, attestaient assez des charmes enviables des déesses mêmes.
Bientôt, incommodée sans doute par la chaleur de la salle ou peut-être
voulant faire aux mortels une générosité dont ils ne sont guère dignes,
la jeune déité ôta l’odieux morceau de carton qui éclipsait la moitié de
sa splendeur. On vit alors ses yeux charmants dont les prunelles
translucides brillaient comme des pierres de lazulite entre de longs
cils d’or bruni, son nez, demi-grec, demi-aquilin, et ses joues nuancées
d’un imperceptible carmin qui eût fait paraître terreux le teint de la
plus fraîche rose. C’était Yolande de Foix. La jalousie des femmes se
sentant menacées dans leur succès et réduites à l’état de laiderons ou
d’antiquailles l’avait bien reconnue avant quelle ne se fût démasquée.
Promenant un regard tranquille sur la salle émue, Yolande s’accouda au
rebord de la loge, la main appuyée contre la joue dans une pose qui eût
fait la réputation d’un sculpteur et tailleur d’images, si un ouvrier,
fût-il grégeois ou romain, pouvait inventer une attitude de cette grâce
distraite et de cette élégance naturelle.
«Surtout, mon oncle, n’allez pas dormir, dit-elle à demi-voix au vieux
seigneur qui aussitôt écarquilla les yeux et se redressa sur son siége,
cela ne serait pas aimable pour moi, et contraire aux lois de l’ancienne
galanterie que vous vantez toujours.
—Soyez tranquille, ma nièce, quand les fadaises et billevesées que
débitent ces baladins dont les affaires m’intéressent fort peu,
m’ennuieront par trop grièvement, je vous regarderai et soudain
j’ouvrirai l’œil clair comme basilic.»
Pendant ces propos d’Yolande et de son oncle, le capitaine Fracasse,
marchant comme une paire de ciseaux forcée, s’avançait jusque près des
chandelles, roulant des yeux furibonds et faisant la mine la plus
outrageuse et la plus outrecuidante du monde.
Des applaudissements frénétiques éclatèrent de toutes parts à l’entrée
de l’acteur favori, et l’attention se détourna un moment d’Yolande. A
coup sûr, Sigognac n’était point vaniteux et son orgueil de gentilhomme
méprisait ce métier de baladin à quoi la nécessité l’obligeait.
Cependant nous ne voudrions pas affirmer que son amour-propre ne fût
quelque peu chatouillé de cette approbation chaude et bruyante. La
gloire des histrions, gladiateurs, pantomimes, a parfois rendu jaloux
des personnages haut situés, des empereurs romains et Césars, maîtres du
monde qui ne dédaignèrent point de disputer, dans le cirque ou sur le
théâtre, des couronnes de chanteurs, mimes, lutteurs et cochers, quand
ils en avaient déjà tant d’autres sur le chef, témoin Ænobarbus Néro,
pour ne parler que du plus célèbre.
Quand les battements de mains eurent cessé, le capitaine Fracasse
promena dans la salle ce regard que ne manque pas d’y jeter l’acteur
pour s’assurer que les banquettes sont bien garnies et deviner l’humeur
joyeuse ou farouche du public sur quoi il modèle son jeu, se donnant ou
se refusant des libertés.
Tout à coup le Baron eut un éblouissement; les lumières s’élargirent
comme des soleils, puis lui semblèrent devenues noires sur un fond
lumineux. Les têtes des spectateurs qu’il démêlait confusément à ses
pieds se fondirent en une espèce de brouillard informe. Une sueur
brûlante, aussitôt glacée, le mouilla de la racine des cheveux au talon.
Ses jambes plus molles que coton ployèrent sous lui, et il crut que le
plancher du théâtre lui montait à la ceinture. Sa bouche desséchée,
aride, n’avait plus de salive; un carcan de fer étreignait sa gorge
comme le garote espagnol fait d’un criminel, et de sa cervelle les
mots qu’il devait prononcer s’envolaient effarés, tumultueux, se
heurtant et s’enchevêtrant comme des oiseaux qui fuient de leur cage
ouverte. Sang-froid, contenance, mémoire, tout était parti à la fois. On
eût dit qu’un foudre invisible l’avait frappé, et peu s’en fallût qu’il
ne tombât mort, le nez sur les chandelles. Il venait d’apercevoir
Yolande de Foix, tranquille et radieuse en sa loge qui fixait sur lui
ses beaux yeux pers!
O honte! ô rage! ô mauvais tour du sort! ô contre-temps par trop fâcheux
pour une âme noble! être vu, sous un accoutrement grotesque en cette
fonction indigne et basse de divertir la canaille avec des grimaces, par
une dame si hautaine, si arrogante, si dédaigneuse, devant qui, pour
l’humilier et lui rabattre la superbe, on n’eût voulu faire qu’actions
magnanimes, héroïques, surhumaines! Et ne pouvoir se dérober,
disparaître, s’engloutir dans les entrailles de la terre! Sigognac eut
un instant l’idée de s’enfuir, de s’élancer par la toile du fond en y
faisant un trou avec sa tête comme une baliste; mais il avait aux pieds
ces semelles de plomb dont on prétend qu’usent certains coureurs en
leurs exercices pour être plus légers ensuite; il ne pouvait se détacher
du plancher et il restait là éperdu, béant, stupide, au grand étonnement
de Scapin, qui, s’imaginant que le capitaine Fracasse manquait de
mémoire, lui soufflait, à voix basse, les premiers mots de la tirade.
Le public crut que l’acteur, avant de commencer, désirait une seconde
salve d’applaudissements, et il se mit à battre des mains, à trépigner,
à faire le plus triomphant vacarme qu’on ait jamais ouï en un théâtre.
Cela donna le temps à Sigognac de reprendre ses esprits. Il fit un
suprême effort de volonté et rentra violemment dans la possession de ses
moyens: «Ayons au moins la gloire de notre infamie, se dit-il en se
raffermissant sur ses jambes; il ne manquerait plus que d’être sifflé
devant elle et de recevoir en sa présence une grêle de pommes crues et
d’œufs durs. Peut-être ne m’a-t-elle point reconnu derrière cet ignoble
masque. Qui supposerait un Sigognac sous cet habit de singe savant,
bariolé de rouge et de jaune! Allons, du courage, à la rescousse!
Faisons feu des quatre pieds. Si je joue bien, elle m’applaudira. Ce
sera, certes, un beau triomphe, car elle est outrageuse assez.»
Ces réflexions, Sigognac les fit en moins de temps que nous n’en mettons
à les écrire, la plume ne pouvant suivre les rapidités de la pensée,
tandis qu’il débitait sa grande tirade avec des éclats de voix si
singuliers, des intonations si inattendues, une furie comique si
endiablée, que le public éclata en bravi, et qu’Yolande elle-même, bien
qu’elle témoignât ne prendre point de goût à ces farces, ne put
s’empêcher de sourire. Son oncle, le gros commandeur était parfaitement
éveillé et heurtait les paumes de ses mains goutteuses en signe de
satisfaction. Le malheureux Sigognac au désespoir, par l’exagération de
son jeu, l’outrance de ses bouffonneries, la folie de ses rodomontades,
semblait vouloir se bafouer lui-même et pousser la dérision de son sort
jusques à la limite extrême où elle pouvait aller; il jetait à ses pieds
dignité, noblesse, respect de soi, souvenir des ancêtres; et il
trépignait dessus avec une joie délirante et féroce! «Tu dois être
contente, Fortune adverse, je suis assez humilié, assez profondément
enfoncé dans l’abjection, pensait-il tout en recevant les nasardes,
croquignoles et coups de pied, tu m’avais fait misérable! tu me rends
ridicule! tu me forces par un lâche tour à me déshonorer devant cette
fière personne! Que te faut-il de plus?»
Parfois la colère le prenait et il se redressait sous le bâton de
Léandre d’un air si formidable et dangereux que celui-ci reculait de
peur; mais, revenant par un brusque soubresaut à l’esprit de son rôle,
il tremblait de tout son corps, claquait des dents, flageolait sur ses
jambes, bégayait et donnait, au grand plaisir des spectateurs, tous les
signes de la plus lâche poltronnerie.
Ces extravagances, qui eussent paru ridicules dans un rôle moins chargé
que celui de Matamore, étaient attribuées par le public à la verve de
l’acteur tout à fait entré dans la peau du personnage, et ne laissaient
pas que de produire un bon effet. Isabelle seule avait deviné ce qui
causait le trouble du Baron: la présence dans la salle de cette
insolente chasseresse dont les traits ne lui étaient que trop restés
dans la mémoire. Tout en jouant son rôle, elle tournait à la dérobade
les yeux vers la loge où trônait, avec l’orgueil dédaigneux et
tranquille d’une perfection sûre d’elle-même, l’altière beauté que, dans
son humilité, elle n’osait appeler sa rivale. Elle trouvait une amère
douceur à constater intérieurement cette supériorité inéluctable, et se
disait que nulle femme n’eût pu lutter d’appas contre une telle déesse.
Ces charmes souverains lui firent comprendre les amours insensés
qu’excitent parfois chez des marauds du peuple la grâce nonpareille de
quelque jeune reine apparue en un triomphe ou cérémonie publique, amours
suivis de folie, prisons et supplices.
Quant à Sigognac, il s’était promis de ne pas regarder Yolande de peur
d’être saisi par un transport soudain, et la raison perdue, de faire
publiquement quelque incartade bizarre qui le déshonorât. Il tâchait, au
contraire, de se calmer en tenant sa vue attachée, lorsque le rôle le
permettait, sur cette douce et bonne Isabelle. Ce charmant visage,
empreint d’une légère tristesse qu’expliquait la fâcheuse tyrannie d’un
père qui, dans la comédie, la voulait marier contre son gré, redonnait à
son âme un peu de repos; l’amour de l’une le consolait du mépris de
l’autre. Il reprenait de l’estime pour lui-même et trouvait la force de
continuer son jeu.
Ce supplice eut un terme enfin. La pièce s’acheva, et lorsque, rentré
dans la coulisse, Sigognac, qui étouffait, défit son masque, ses
camarades furent frappés de l’altération étrange de ses traits. Il était
livide et se laissa tomber comme un corps sans vie sur un banc qui se
trouvait là. Le voyant près de pâmer, Blazius lui apporta un flacon de
vin, disant que rien n’était efficace en ces occurrences comme une
lampée ou deux du meilleur. Sigognac fit signe qu’il ne voulait que de
l’eau.
«Condamnable régime, dit le Pédant, grave erreur diététique; l’eau ne
convient qu’aux grenouilles, poissons et sarcelles, nullement aux
humains; en bonne pharmacie, on devrait écrire sur les carafes: «Remède
pour usage externe.» Je mourrais subitement tout vif si j’avalais une
goutte de cette humidité fade.»
Le raisonnement de Blazius n’empêcha point le Baron d’avaler un pot
d’eau tout entier. La fraîcheur du breuvage le remit tout à fait, et il
commença à promener autour de lui des regards moins effarés.
«Vous avez joué d’une façon admirable et fantasque, dit Hérode en
s’approchant du Capitaine, mais il ne faut point se livrer de la sorte.
Un tel feu vous consumerait bientôt. L’art du comédien est de se ménager
et de ne présenter que les apparences des choses. Il doit être froid en
brûlant les planches et rester tranquille au milieu des plus grandes
furies. Jamais acteur n’a représenté si au vif l’emphase, l’impertinence
et la folie du Matamore, et si vous pouviez retrouver ces effets
d’improvisation, vous emporteriez dessus tous autres la palme comique.
—N’est-ce point, répondit amèrement le Baron, que j’ai bien rempli mon
personnage? Je me sentais moi-même fort burlesque et fort bouffon dans
la scène où ma tête passe à travers la guitare que Léandre me casse sur
le crâne.
—De vrai, vous faisiez, reprit le Tyran, la mine la plus
hétéroclitement furibonde et risible qui se puisse imaginer.
Mademoiselle Yolande de Foix, cette belle personne si fière, si noble,
si sérieuse, a daigné en sourire. Je l’ai bien vu.
—Ce m’est un grand honneur, fit Sigognac, dont les joues
s’empourprèrent subitement, d’avoir diverti cette beauté.
—Pardon, dit le Tyran qui s’aperçut de cette rougeur. Ce succès qui
nous enivre, nous autres, pauvres baladins de profession, doit être
indifférent à une personne de votre qualité, bien au-dessus des
applaudissements, même illustres.
—Vous ne m’aviez point fâché, brave Hérode, dit Sigognac en tendant la
main au Tyran; il faut faire bien tout ce qu’on fait. Mais je ne pouvais
m’empêcher de songer que ma jeunesse avait espéré d’autres triomphes.»
Isabelle, qui s’était habillée pour l’autre pièce, passa près de
Sigognac et lui jeta, avant d’entrer en scène, un regard d’ange
consolateur, si chargé de tendresse, de sympathie, de passion, qu’il en
oublia tout à fait Yolande et ne se sentit plus malheureux. Ce fut un
baume divin qui cicatrisa les plaies de son orgueil pour un moment du
moins, car ces plaies-là se rouvrent et saignent toujours.
Le marquis de Bruyères était à son poste, et quelque occupé qu’il fût
d’applaudir Zerbine pendant la représentation, il ne laissa pas que
d’aller saluer Yolande qu’il connaissait et dont parfois il suivait la
chasse. Il lui conta, sans nommer le Baron, le duel du capitaine
Fracasse avec le duc de Vallombreuse dont il savait mieux que personne
les détails, ayant été témoin de l’un des deux adversaires.
«Vous faites mal à propos le discret, répondit Yolande, j’ai bien deviné
que le capitaine Fracasse n’est autre que le baron de Sigognac. Ne
l’ai-je pas vu partir de sa tour à hiboux en compagnie de cette
péronnelle, de cette bohémienne qui joue les ingénues d’un air si
confit, ajouta-t-elle avec un ris un peu forcé, et n’était-il pas en
votre château à la suite des comédiens? A sa mine niaise je n’eusse pas
cru qu’il fût si parfait baladin et si vaillant compagnon.»
Tout en causant avec Yolande, le marquis promenait ses regards dans la
salle dont il saisissait mieux l’aspect que de la place qu’il occupait
ordinairement, tout près des violons, pour mieux suivre le jeu de
Zerbine. Son attention se porta sur la dame masquée qu’il n’avait point
aperçue jusqu’alors, puisque lui-même, assis au premier rang, tournait
presque toujours le dos aux spectateurs dont il désirait n’être pas trop
remarqué. Bien qu’elle fût comme ensevelie sous ses dentelles noires, il
crut reconnaître dans la tournure et l’attitude de cette beauté
mystérieuse quelque chose qui lui rappelait vaguement la marquise sa
femme. «Bah! se dit-il, elle doit être au château de Bruyères, où je
l’ai laissée.» Cependant elle faisait scintiller, à l’annulaire de la
main qu’elle tenait coquettement posée sur le bord de la loge, comme
pour se dédommager de ne point montrer son visage, un assez gros diamant
que la marquise avait l’habitude de porter, et, cet indice lui troublant
la fantaisie, il prit congé d’Yolande et du vieux seigneur dans l’idée
de s’aller assurer du fait avec une civilité assez brusque, mais non pas
si prompte qu’il ne trouvât, quand il parvint au but, le nid sans
l’oiseau. La dame, alarmée, était partie. Ce dont il resta fort perplexe
et désappointé, quoiqu’il fût mari philosophe. «Serait-elle amoureuse de
ce Léandre? murmura-t-il; heureusement j’ai fait bâtonner le fat par
avance et je suis en règle de ce côté-là.» Cette pensée lui rendit sa
sérénité et il alla derrière le rideau rejoindre la Soubrette qui
s’étonnait déjà de ne le point voir accourir et le reçut avec la
mauvaise humeur simulée dont ces sortes de femmes agacent les hommes.
Après la représentation, Léandre, inquiet de ce que la marquise avait
disparu subitement au milieu du spectacle, se rendit sur la place de
l’église à l’endroit où le page venait le prendre avec le carrosse. Il
trouva le page tout seul qui lui remit une lettre accompagnée d’une
petite boîte fort lourde, et disparut si rapidement dans l’ombre que le
comédien eût pu douter de la réalité de l’apparition s’il n’eût eu entre
les mains la missive et le paquet. Appelant un laquais qui passait avec
un falot pour aller chercher son maître en quelque maison voisine,
Léandre rompit le cachet d’une main hâtive et tremblante, et, approchant
le papier de la lanterne que le valet lui tenait à hauteur du nez, il
lut les lignes suivantes:
«Cher Léandre, je crains bien que mon mari ne m’ait reconnue à la
comédie, malgré mon masque; il fixait les yeux avec une telle
insistance sur ma loge, que je me suis retirée en toute hâte pour
ne pas être surprise. La prudence, si contraire à l’amour, nous
prescrit de ne pas nous voir, cette nuit, au pavillon. Vous
pourriez être épié, suivi, tué peut-être, sans parler des dangers
que moi-même je puis courir. En attendant des occasions plus
heureuses et plus commodes, veuillez bien porter cette chaîne d’or
à trois tours que mon page vous remettra. Puisse-t-elle, toutes les
fois que vous la mettrez à votre col, vous faire souvenir de celle
qui ne vous oubliera jamais et vous aimera toujours.
«Celle qui, pour vous, n’est que Marie.»
«Hélas! voilà mon beau roman fini, se disait Léandre en donnant quelque
monnaie au laquais dont il avait emprunté le falot; c’est dommage! Ah!
charmante marquise, comme je vous eusse aimée longtemps! continua-t-il
quand le valet fut éloigné, mais les destins jaloux de mon bonheur ne
l’ont point permis; soyez tranquille, madame, je ne vous compromettrai
point par des flammes indiscrètes. Ce brutal de mari me navrerait sans
pitié et plongerait le fer en votre blanche poitrine. Non, non, point de
ces tueries sauvages, mieux faites pour les tragédies que pour la vie
commune. Dût mon cœur en saigner, je ne chercherai point à vous revoir,
et me contenterai de baiser cette chaîne moins fragile et plus pesante
que celle qui nous a un instant unis. Combien peut-elle valoir? Mille
ducats pour le moins, à en juger par sa lourdeur! Comme j’ai raison
d’aimer les grandes dames! elles n’ont d’inconvénients que les coups de
bâton et les coups d’épée qu’on risque à leur service. En somme,
l’aventure s’arrête au bel endroit, ne nous plaignons pas.» Et curieux
de voir à la lumière briller et chatoyer sa chaîne d’or, il se rendit à
l’hôtel
des Armes de France d’un pas assez délibéré pour un amant qui vient de
recevoir son congé.
En rentrant dans sa chambre, Isabelle trouva au milieu de la table une
cassette placée de manière à forcer le regard le plus distrait de la
voir. Un papier plié était posé sous un des angles de la boîte qui
devait contenir des choses fort précieuses, car elle était déjà un joyau
elle-même. Le papier n’était point scellé et contenait ces mots d’une
écriture tremblée et péniblement formée comme celle d’une main dont
l’usage n’est pas libre: «Pour Isabelle.»
Une rougeur d’indignation monta aux joues de la comédienne à l’aspect de
ces présents dont plus d’une vertu eût été ébranlée. Sans même ouvrir la
cassette par curiosité féminine, elle appela maître Bilot qui n’était
point couché encore, préparant un souper pour quelques seigneurs, et lui
dit d’emporter cette boîte pour la remettre à qui de droit, car elle ne
la voulait pas souffrir une minute de plus en sa possession.
L’aubergiste fit l’étonné et jura son grand sacredieu, serment aussi
solennel pour lui que le Styx pour les Olympiens, qu’il ignorait qui
avait mis là cette boîte, bien qu’il se doutât de sa provenance. En
effet, c’était dame Léonarde à laquelle le duc s’était adressé, pensant
qu’une vieille femme réussit là où le diable échoue, qui avait
frauduleusement posé ces joyaux sur la table, en l’absence d’Isabelle.
Mais, ici, la damnable matrone avait vendu ce qu’elle ne pouvait livrer,
présumant trop de la force corruptrice des pierreries et de l’or qui
n’agit que sur les âmes viles.
«Tirez cela d’ici, dit Isabelle à maître Bilot, rendez cette boîte
infâme à qui l’envoie, et surtout ne sonnez mot de la chose au
Capitaine; quoique ma conduite ne soit en rien coupable, il pourrait
entrer en des furies et faire des esclandres dont souffrirait ma
réputation.»
Maître Bilot admira le désintéressement de cette jeune comédienne qui
n’avait pas même regardé des bijoux à tourner la tête d’une duchesse, et
les renvoyait dédaigneusement, comme des dragées de plâtre ou des noix
creuses, et, en se retirant, il lui fit un salut des plus respectueux,
celui qu’il eût adressé à une reine, tant cette vertu le surprenait.
Agitée, enfiévrée, Isabelle, après le départ de maître Bilot, ouvrit la
fenêtre pour éteindre, à la fraîcheur de la nuit, les feux de ses joues
et de son front. Une lumière brillait à travers les branches des arbres
sur la façade noire de l’hôtel Vallombreuse, sans doute au logis du
jeune duc blessé. La ruelle semblait déserte. Cependant Isabelle, de
cette ouïe fine de la comédienne habituée à saisir au vol le murmure du
souffleur, crut entendre une voix très-basse qui disait: «Elle n’est pas
encore couchée.»
Très-intriguée de cette phrase, elle se pencha un peu, et il lui sembla
démêler dans l’ombre, au pied de la muraille, deux formes humaines
enveloppées de manteaux et se tenant immobiles comme des statues de
pierre au porche d’une église; à l’autre bout de la ruelle, malgré
l’obscurité, ses yeux dilatés par la peur découvrirent un troisième
fantôme qui paraissait faire le guet.
Se sentant observés, les êtres énigmatiques disparurent ou se cachèrent
plus soigneusement, car Isabelle ne distingua ni n’entendit plus rien.
Fatiguée de faire vedette, et croyant avoir été le jouet d’une illusion
nocturne, elle referma doucement sa fenêtre, poussa le verrou de sa
porte, posa la lumière près de son lit, et se coucha avec une vague
angoisse que ne pouvaient calmer les raisonnements qu’elle se faisait.
En effet, qu’avait-elle à craindre en une auberge pleine de monde, à
deux pas de ses amis, dans sa chambre bien et dûment verrouillée et
fermée à triple tour? Quel rapport pouvaient avoir avec elle ces ombres
entrevues au bas de la muraille et qui étaient sans doute quelques
tire-laines attendant une proie et gênés par la lumière de sa fenêtre?
Tout cela était logique, mais ne la rassurait pas: un pressentiment
anxieux lui serrait la poitrine. Si elle n’eût craint d’être raillée,
elle se fût levée et réfugiée chez une compagne, mais Zerbine n’était
pas seule, Sérafine ne l’aimait guère, et la duègne lui causait une
répugnance instinctive. Elle resta donc en proie à d’inexprimables
terreurs.
Le moindre craquement de la boiserie, le plus léger grésillement de la
chandelle dont la mèche, non mouchée, se coiffait d’un noir champignon,
la faisait tressaillir et s’enfoncer sous les couvertures, de peur de
voir dans les angles obscurs quelque forme monstrueuse; puis elle
reprenait courage, inspectant du regard l’appartement où rien n’avait
l’air suspect ou surnaturel.
... et se laissa tomber sur le plancher... (Page 273.)
Dans le haut d’une des murailles était pratiqué un œil-de-bœuf destiné
sans doute à donner du jour à quelque cabinet obscur. Cet œil-de-bœuf
s’arrondissait sur la paroi grisâtre, aux faibles reflets de la lumière,
comme l’énorme prunelle noire d’un œil cyclopéen, et semblait espionner
les actions de la jeune femme. Isabelle ne pouvait pas s’empêcher de
regarder fixement ce trou profond et sombre, grillé, au reste, de deux
barreaux de fer en croix. Il n’y avait donc rien à craindre de ce côté;
pourtant, à un certain moment, Isabelle crut voir au fond de cette ombre
briller deux yeux humains.
Bientôt une tête basanée, à longs cheveux noirs, ébouriffés, s’engagea
dans un des étroits compartiments dessinés par l’intersection des
barreaux; un bras maigre suivit, puis les épaules passèrent, se
froissant au rude contact du fer, et une petite fille de huit à dix ans,
se cramponnant de la main au rebord de l’ouverture, allongea tant
qu’elle put son corps chétif le long de la muraille et se laissa tomber
sur le plancher sans faire plus de bruit qu’une plume ou qu’un flocon de
neige qui descendent à terre.
A l’immobilité d’Isabelle, pétrifiée et médusée de terreur, l’enfant
l’avait crue endormie, et quand elle s’approcha du lit, pour s’assurer
si ce sommeil était profond, une surprise extrême se peignit sur son
visage couleur de bistre.
«La dame au collier! dit-elle en touchant les perles qui bruissaient à
son col maigre et brun, la dame au collier!»
De son côté, Isabelle, à demi morte de peur, avait reconnu la petite
fille rencontrée à l’auberge du Soleil bleu et sur la route de
Bruyères en compagnie d’Agostin. Elle essaya d’appeler au secours, mais
l’enfant lui mit la main sur la bouche.
«Ne crie pas, tu ne cours aucun danger; Chiquita a dit qu’elle ne
couperait jamais le col à la dame qui lui a donné les perles qu’elle
avait envie de voler.
—Mais que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? fit Isabelle,
reprenant quelque sang-froid à la vue de cet être faible et débile qui
ne pouvait être bien redoutable, et d’ailleurs manifestait certaine
reconnaissance sauvage et bizarre à son endroit.
—Ouvrir le verrou que tu pousses tous les soirs, reprit Chiquita du ton
le plus tranquille et comme n’ayant aucun doute sur la légitimité de son
action; on m’a choisie pour cela parce que je suis agile et mince comme
une couleuvre. Il n’y a guère de trous par où je ne puisse passer.
—Et pourquoi voulait-on te faire ouvrir le verrou? Pour me voler?
—Oh non, répondit Chiquita d’un air dédaigneux; c’était pour que les
hommes pussent entrer dans la chambre et t’emporter.
—Mon Dieu, je suis perdue, s’écria Isabelle en gémissant et en joignant
les mains.
—Non pas, dit Chiquita, puisque je laisserai le verrou fermé. Ils
n’oseraient forcer la porte, cela ferait du bruit, on viendrait et on
les prendrait; pas si bêtes!
—Mais j’aurais crié, je me serais accrochée aux murs, on m’aurait
entendue.
—Un bâillon étouffe les cris, dit Chiquita avec l’orgueil d’un artiste
qui explique à un ignorant un secret du métier, une couverture roulée
autour du corps empêche les mouvements. C’est très-facile. Le valet
d’écurie était gagné et il devait ouvrir la porte de derrière.
—Qui a tramé cette machination odieuse? dit la pauvre comédienne, tout
effarée du péril qu’elle avait couru.
—C’est le seigneur qui a donné de l’argent, oh! beaucoup d’argent!
comme ça, plein les mains! répondit Chiquita dont les yeux brillèrent
d’un éclat cupide et farouche; mais c’est égal, tu m’as fait cadeau des
perles; je dirai aux autres que tu ne dormais pas, qu’il y avait un
homme dans ta chambre et que c’est un coup manqué. Ils s’en iront.
Laisse-moi te regarder; tu es belle, et je t’aime, oui, beaucoup,
presque autant qu’Agostin. Tiens! fit-elle en avisant sur la table le
couteau trouvé dans la charrette, tu as là le couteau que j’ai perdu, le
couteau de mon père. Garde-le, c’est une bonne lame.
Quand cette vipère vous pique,
Pas de remède en la boutique.
Vois-tu, on tourne la virole ainsi et puis on donne le coup comme cela;
de bas en haut, le fer entre mieux. Porte-le dans ton corsage, et quand
les méchants te voudront contrarier, paf! tu leur fendras le ventre.» Et
la petite commentait ses paroles de gestes assortis.
Cette leçon du couteau, donnée, la nuit, dans cette situation étrange
par cette petite voleuse hagarde et demi folle, produisait sur Isabelle
l’effet d’un de ces cauchemars qu’on essaye en vain de secouer.
«Tiens le couteau dans ta main de la sorte, les doigts serrés. On ne te
fera rien. Maintenant, je m’en vais. Adieu, souviens-toi de Chiquita!»
La petite complice d’Agostin approcha une chaise du mur, y monta, se
haussa sur les pieds, saisit le barreau, se courba en arc et appuyant
les talons à la muraille par un soubresaut nerveux, eut bientôt gagné le
rebord de l’œil-de-bœuf, par où elle disparut en murmurant comme une
sorte de vague chanson en prose: «Chiquita passe par les trous de
serrures, danse sur la pointe des grilles et les tessons de bouteille
sans se faire mal. Bien malin qui la prendra!»
Isabelle attendit le jour avec impatience, sans pouvoir fermer l’œil
tant cet événement bizarre l’avait agitée; mais le reste de la nuit fut
tranquille.
Seulement quand la jeune fille descendit dans la salle à manger, ses
compagnons furent frappés de sa pâleur et du cercle marbré qui entourait
ses yeux. On la pressa de questions et elle raconta son aventure
nocturne. Sigognac, furieux, ne parlait de rien moins que de saccager la
maison du duc de Vallombreuse à qui il attribuait, sans hésiter, cette
tentative scélérate.
«M’est avis, dit Blazius, qu’il serait urgent de ployer nos décorations,
et d’aller nous perdre ou plutôt nous sauver en cet océan de Paris. Les
choses se gâtent.»
Les comédiens se rangèrent à l’opinion du Pédant, et le départ fut fixé
pour le lendemain.