XVII.
LA BAGUE D’AMÉTHYSTE.
Montant les degrés quatre à quatre, Malartic, Bringuenarilles, Piedgris
et Tordgueule accoururent dans la chambre d’Isabelle pour soutenir
l’assaut et porter aide à Vallombreuse, tandis que La Râpée, Mérindol et
les bretteurs ordinaires du duc, qu’il avait amenés avec lui,
traversaient le fossé dans la barque afin d’opérer une sortie et de
prendre l’ennemi en queue. Stratégie savante et digne d’un bon général
d’armée!
La cime de l’arbre obstruait la fenêtre, d’ailleurs assez étroite, et
ses branches s’étendaient presque jusqu’au milieu de la chambre; on ne
pouvait donc présenter aux assaillants un assez large front de bataille.
Malartic se rangea avec Piedgris d’un côté contre la muraille, et fit
mettre de l’autre côté Tordgueule et Bringuenarilles pour qu’ils
n’eussent pas à supporter la première furie de l’attaque et fussent plus
à leur avantage. Avant d’entrer dans la place, il fallait franchir cette
haie de gaillards farouches qui attendaient l’épée d’une main et le
pistolet de l’autre. Tous avaient repris leurs masques, car nul de ces
honnêtes gens ne se souciait d’être reconnu au cas où l’affaire
tournerait mal, et c’était un spectacle assez effrayant que ces quatre
hommes au visage noir, immobiles et silencieux comme des spectres.
«Retirez-vous ou masquez-vous, dit Malartic d’une voix basse à
Vallombreuse, il est inutile qu’on vous voie en cette rencontre.
—Que m’importe? répondit le jeune duc, je ne crains personne au monde,
et ceux qui m’auront vu n’iront pas le dire, ajouta-t-il en agitant son
épée d’une façon menaçante.
—Emmenez au moins dans une autre pièce Isabelle, l’Hélène de cette
autre guerre de Troie, qu’une pistolade égarée pourrait gâter
d’aventure, ce qui serait dommage.»
Le duc trouvant le conseil judicieux, s’avança vers Isabelle qui se
trouvait abritée avec Chiquita derrière un bahut de chêne, et la prit
dans ses bras quoiqu’elle s’accrochât de ses doigts crispés aux saillies
des sculptures et fît aux efforts de Vallombreuse la résistance la plus
vive; cette vertueuse fille, surmontant les timidités de son sexe,
préférait rester sur le champ de bataille, exposée à des balles et
pointes d’épée qui n’eussent tué que sa vie, à demeurer seule avec
Vallombreuse abritée du combat, mais exposée à des entreprises qui
eussent tué son honneur.
«Non, non, laissez-moi,» s’écriait-elle en se débattant et en se
rattrapant d’un effort désespéré au chambranle de la porte, car elle
sentait que Sigognac ne pouvait être loin. Enfin le duc parvint à
entr’ouvrir le battant, et il allait entraîner Isabelle dans l’autre
pièce, lorsque la jeune femme se dégagea de ses mains et courut vers la
fenêtre; mais Vallombreuse la reprit, lui fit quitter la terre et
l’emporta vers le fond de l’appartement.
«Sauvez-moi, cria-t-elle d’une voix faible, se sentant à bout de force,
sauvez-moi, Sigognac!»
Un bruit de branches froissées se fit entendre, et une forte voix qui
semblait venir du ciel jeta dans la chambre ces mots: «Me voici!» et,
avec la vitesse de l’éclair, une ombre noire passa entre les quatre
bretteurs, poussée d’un tel élan qu’elle était déjà au milieu de la
pièce lorsque quatre détonations de pistolets éclatèrent presque
simultanément. Des nuages de fumée se répandirent en épais flocons qui
cachèrent quelques secondes le résultat de ce feu quadruple; quand ils
furent un peu dissipés, les bretteurs virent Sigognac, ou, pour mieux
dire, le capitaine Fracasse, car ils ne le connaissaient que sous ce
nom, debout, l’épée au poing et sans autre blessure que la plume de son
feutre coupée, les batteries à rouet des pistolets n’ayant pu partir
assez vite pour que les balles l’atteignissent en ce passage aussi
inattendu que rapide. Mais Isabelle et Vallombreuse n’étaient plus là.
Le duc avait profité du tumulte pour emporter sa proie à moitié
évanouie. Une porte solide, un verrou poussé s’interposaient entre la
pauvre comédienne et son généreux défenseur, déjà bien empêché par cette
bande qu’il avait sur les bras. Heureusement, vive et souple comme une
couleuvre, Chiquita, dans l’espérance d’être utile à Isabelle, s’était
glissée par l’entre-bâillement de la porte sur les pas du duc, qui, en
ce désordre d’une action violente, au milieu de ces bruits d’armes à
feu, ne prit pas garde à elle, d’autant plus qu’elle se dissimula bien
vite dans un angle obscur de cette vaste salle, assez faiblement
éclairée par une lampe posée sur une crédence.
«Misérables, où est Isabelle? cria Sigognac en voyant que la jeune
comédienne n’était pas là; j’ai tout à l’heure ouï sa voix.
—Vous ne nous l’avez pas donnée à garder, répondit Malartic avec le
plus beau sang-froid du monde, et nous sommes d’ailleurs d’assez
mauvaises duègnes.»
Et, en disant ces mots, il fondait l’épée haute sur le Baron, qui le
reçut de la belle manière. Ce n’était pas un adversaire à dédaigner que
Malartic; il passait, après Lampourde, pour le gladiateur le plus adroit
de Paris, mais il n’était pas de force à lutter longtemps contre
Sigognac.
«Veillez à la fenêtre pendant que je m’occupe avec ce compagnon,» dit-il
tout en ferraillant, à Piedgris, Tordgueule et Bringuenarilles, qui
rechargeaient leurs pistolets en toute hâte.
Au même instant un nouvel assiégeant débusqua dans la chambre en faisant
le saut périlleux. C’était Scapin, à qui son ancien métier de bateleur
et de soldat donnait des facilités singulières pour ces sortes
d’ascensions obsidionales. D’un coup d’œil rapide, il vit que les mains
des bretteurs étaient occupées à verser de la poudre et des balles dans
leurs armes, et qu’ils avaient déposé leurs épées à côté d’eux; aussi
prompt que l’éclair, il profita d’un moment d’incertitude chez l’ennemi
étonné de son entrée bizarre, ramassa les rapières et les jeta par la
fenêtre; puis il courut sur Bringuenarilles, le saisit à bras-le-corps
et se fit de son ennemi un bouclier, le poussant devant lui et le
tournant de manière à le présenter aux gueules des pistolets braqués sur
lui.
«De par tous les diables, ne tirez pas, hurlait Bringuenarilles à demi
suffoqué par les bras nerveux de Scapin, ne tirez pas. Vous me casseriez
les reins ou la tête, et cela me serait particulièrement dur d’être
meurtri par des camarades.»
Pour ne pas donner à Tordgueule et à Piedgris la facilité de le viser
par derrière, Scapin s’était prudemment adossé à la muraille, leur
opposant Bringuenarilles comme rempart; et, dans le but de changer le
point de mire, il secouait çà et là le bretteur, qui, encore que ses
pieds touchassent parfois la terre, ne reprenait pas de nouvelles forces
comme Antée.
Ce manége était fort judicieux; car Piedgris, qui n’aimait pas beaucoup
Bringuenarilles et se souciait de la vie d’un homme autant que d’un
fétu, cet homme fût-il son compagnon, ajusta la tête de Scapin dont la
taille dépassait un peu celle du spadassin; le coup partit, mais le
comédien s’était baissé, haussant Bringuenarilles pour se garantir, et
la balle alla trouer la boiserie, emportant l’oreille du pauvre diable,
qui se prit à hurler: «Je suis mort! je suis mort!» avec une vigueur qui
prouvait qu’il était bien vivant.
Scapin, qui n’était pas d’humeur à attendre un second coup de pistolet,
sachant bien que le plomb passerait pour l’atteindre à travers le corps
de Bringuenarilles, sacrifié par des amis peu délicats, et le pourrait
encore navrer grièvement, se servit du blessé comme d’un projectile et
le lança si rudement contre Tordgueule qui s’avançait abaissant le canon
de son arme, que le pistolet lui échappa de la main et que le bretteur
roula pêle-mêle sur le plancher avec son camarade, dont le sang lui
jaillissait au visage et l’aveuglait. La chute avait été si roide qu’il
en resta quelques minutes étourdi et froissé, ce qui donna le temps à
Scapin de repousser du pied le pistolet sous un meuble et de mettre sa
dague au vent pour recevoir Piedgris qui le chargeait avec furie, un
poignard au poing, enragé d’avoir manqué son coup.
Scapin se baissa, et de sa main gauche saisit au poignet le bras dont
Piedgris tenait le poignard et le força à rester en l’air, tandis que de
l’autre main armée d’une dague il portait à son ennemi un coup qui
certainement l’eût tué, sans l’épaisseur de son gilet en buffle. La lame
traversa pourtant le cuir, ouvrit les chairs, mais glissa sur une côte.
Quoiqu’elle ne fût ni mortelle ni même bien dangereuse, la blessure
étonna Piedgris et le fit chanceler; en sorte que le comédien, imprimant
au bras qu’il n’avait pas lâché une brusque saccade, n’eut pas de peine
à renverser son ennemi affaissé déjà sur un genou. Par surcroît de
précaution, il lui martela quelque peu la tête avec le talon pour le
faire tenir tout à fait tranquille.
... un grand corps, brisant les menues branches, fit son
entrée au milieu de la bataille,... (Page 407.)
Pendant que ceci se passait, Sigognac s’escrimait contre Malartic avec
la furie froide d’un homme qui peut mettre une profonde science au
service d’un grand courage. Il parait toutes les bottes du spadassin, et
déjà il lui avait effleuré le bras, comme le témoignait une rougeur
subite à la manche de Malartic. Celui-ci, sentant que si le combat se
prolongeait il était perdu, résolut de tenter un suprême effort, et il
se fendit à fond pour allonger un coup droit à Sigognac. Les deux fers
se froissèrent d’un mouvement si rapide et si sec, que le choc en fit
jaillir des étincelles; mais l’épée du Baron, vissée à un poing de
bronze, reconduisit en dehors l’épée gauchie du bretteur. La pointe
passa sous l’aisselle du capitaine Fracasse, lui égratignant l’étoffe du
pourpoint sans en entamer le moule. Malartic se releva; mais, avant
qu’il se fût remis sur la défensive, Sigognac lui fit sauter la rapière
de la main, posa le pied dessus, et lui portant la lame à la gorge, lui
cria: «Rendez-vous, ou vous êtes mort!»
A ce moment critique, un grand corps brisant les menues branches, fit
son entrée au milieu de la bataille, et le nouveau venu avisant la
situation perplexe de Malartic, lui dit d’un ton d’autorité: «Tu peux te
soumettre, sans déshonneur, à ce vaillant; il a ta vie au bout de son
épée. Tu as loyalement fait ton devoir; considère-toi comme prisonnier
de guerre.»
Puis, se tournant vers Sigognac: «Fiez-vous à sa parole, dit-il, c’est
un galant homme à sa manière, et il n’entreprendra rien sur vous
désormais.»
Malartic fit un signe d’acquiescement, et le Baron abaissa la pointe de
sa formidable rapière. Quant au bretteur, il ramassa son arme d’un air
assez piteux, la remit au fourreau, et alla s’asseoir silencieusement
sur un fauteuil où il serra de son mouchoir son bras dont la tache rouge
s’élargissait.
«Pour ces drôles plus ou moins blessés ou morts, dit Jacquemin Lampourde
(car c’était lui), il est bon de s’en assurer, et nous allons, s’il vous
plaît, leur ficeler les pattes comme à des volailles qu’on porte au
marché la tête en bas. Ils pourraient se relever et mordre, ne fût-ce
qu’au talon. Ce sont de pures canailles capables de feindre d’être hors
de combat, afin de ménager leur peau qui pourtant ne vaut pas
grand’chose.»
Et, se penchant sur les corps gisants sur le plancher, il tira de son
haut-de-chausses des bouts de fine corde dont il lia avec une dextérité
merveilleuse les pieds et les mains de Tordgueule, qui fit mine de
résister, de Bringuenarilles, qui se mit à pousser des cris de geai
plumé vif, et même de Piedgris, quoiqu’il ne bougeât non plus qu’un
cadavre dont il avait la pâleur livide.
Si l’on s’étonne de voir Lampourde au nombre des assiégeants, nous
répondrons que le bretteur s’était pris d’une admiration fanatique à
l’endroit de Sigognac, dont la belle méthode l’avait tant charmé dans sa
rencontre avec lui sur le Pont-Neuf, et qu’il avait mis ses services à
la disposition du capitaine; services qui n’étaient pas à dédaigner en
ces circonstances difficiles et périlleuses. Il arrivait d’ailleurs
souvent que dans ces entreprises hasardeuses, des camarades, soldés par
des intérêts divers, se rencontrassent la flamberge ou la dague au vent,
mais cela ne faisait point scrupule.
On n’a pas oublié que La Râpée, Agostin, Mérindol, Azolan et Labriche,
franchissant le fossé dans la barque dès le commencement de l’attaque,
étaient sortis du château pour opérer une diversion et tomber sur les
derrières de l’ennemi. Ils avaient en silence contourné le fossé et
étaient arrivés à l’endroit où, détaché de son tronc, le grand arbre,
tombé en travers de l’eau, servait à la fois de pont volant et d’échelle
aux libérateurs de la jeune comédienne. Le brave Hérode, comme on le
pense bien, n’avait pas manqué d’offrir son bras et son courage à
Sigognac, qu’il prisait fort et qu’il eût suivi jusque dans la propre
gueule de l’enfer, quand bien même il ne se fût point agi de la chère
Isabelle, aimée de toute la troupe, et de lui particulièrement. Si on ne
l’a pas encore vu figurer au plus fort de la bataille, cela ne tient
nullement à sa couardise; car il avait du cœur, bien qu’histrion, autant
qu’un capitaine. Il s’était engagé sur l’arbre à califourchon, comme les
autres, se soulevant des mains et avançant par secousses aux dépens de
sa culotte dont le fond s’éraillait aux rugosités de l’écorce. Devant
lui chevauchait tant bien que mal le portier de la comédie, déterminé
gaillard habitué à jouer des poings et à se débattre contre les assauts
de la foule. Le portier, arrivé à l’endroit où les rameaux se
bifurquaient, empoigna une grosse branche et continua son ascension;
mais, parvenu au bout du tronc, Hérode, doué d’une corpulence de
Goliath, très-bonne aux rôles de tyran, mal propre aux escalades,
sentit le branchage plier sous lui et craquer d’une façon inquiétante.
Il regarda en bas et entrevit dans l’ombre, à une trentaine de pieds de
profondeur, l’eau noire du fossé. Cette perspective le fit réfléchir et
prendre son assiette sur une portion de bois plus solide, capable de
porter son corps.
«Humph! dit-il mentalement, il serait aussi sage à un éléphant de danser
sur un fil d’araignée, qu’à moi de me risquer sur ces brindilles que
ferait courber un moineau. Cela est bon à des amoureux, à des Scapins et
autres gens agiles forcés d’être maigres par leur emploi. Roi et tyran
de comédie, plus adonné à la table qu’aux femmes, je n’ai pas de ces
légèretés acrobatiques et funambulesques. Si je fais un pas de plus pour
aller au secours du Capitaine, qui doit en avoir besoin, car je
comprends aux détonations des pistolets et au martèlement des épées que
l’affaire doit être chaude, je tombe dans cette eau stygienne, épaisse
et noire comme encre, verdie de plantes visqueuses, fourmillante de
grenouilles et de crapauds, et je m’y enfonce en la vase jusque
par-dessus la tête, mort inglorieuse, tombeau fétide, fin du tout
misérable et sans profit aucun, car je n’aurai navré nul ennemi. Il n’y
a point de vergogne à retourner. Le courage ici ne peut rien. Fussé-je
Achille, Roland ou le Cid, je ne saurais m’empêcher de peser deux cent
quarante livres et quelques onces sur une branche grosse comme le petit
doigt. Ce n’est plus affaire d’héroïsme mais de statique. Donc,
volte-face; je trouverai bien quelque moyen subreptice de pénétrer en la
forteresse et d’être utile à ce brave Baron, qui doit présentement
douter de mon amitié, s’il a le temps de penser à quelqu’un ou à quelque
chose.»
Ce monologue achevé, avec la rapidité de la parole intérieure, plus
prompte cent fois que l’autre, à laquelle cependant le bon Homérus donne
l’épithète d’ailée, Hérode fit un brusque tête-à-queue sur son cheval de
bois, c’est-à-dire sur le tronc de l’arbre, et commença prudemment sa
descente. Tout à coup, il s’arrêta. Un léger bruit, comme d’un
frottement de genoux contre l’écorce, et d’une haleine d’homme
s’efforçant pour gravir parvenait à son oreille, et quoique la nuit fût
obscure et rendue plus opaque encore que l’ombre du château, il lui
semblait démêler une vague forme faisant une gibbosité à la ligne droite
de l’arbre. Pour n’être point aperçu, il se pencha, s’aplatit autant
que lui permettait son bedon majestueux, et laissa venir, immobile et
retenant son haleine. Il releva un peu la tête au bout de deux minutes,
et voyant l’adversaire tout près de lui, il se redressa soudainement
présentant sa large face au traître qui le pensait surprendre et frapper
dans le dos. Pour ne se point gêner les mains occupées à l’escalade,
Mérindol, le chef d’attaque, portait son couteau entre les dents, ce
qui, à travers l’ombre, lui donnait l’air d’avoir de prodigieuses
moustaches. Hérode, avec sa forte main, lui saisit le col, et lui serra
la gorge de telle sorte, que Mérindol, étranglé comme s’il eût eu la
tête passée dans le nœud de la hart, ouvrit le bec afin de reprendre son
vent et laissa choir son couteau qui tomba au fossé. Comme la pression à
la gorge continuait, ses genoux se desserrèrent, ses bras flottants
firent quelques mouvements convulsifs; et bientôt le bruit d’une lourde
chute résonna dans l’ombre, et l’eau du fossé rejaillit en gouttes
jusque sous les pieds d’Hérode.
«Et d’un, se dit le Tyran; s’il n’est pas étouffé, il sera noyé. Cette
alternative m’est douce. Mais poursuivons cette descente périlleuse.»
Il avança encore de quelques pieds. Une petite étincelle bleuâtre
tremblotait à une petite distance de lui, trahissant une mèche de
pistolet; le déclic du rouet joua avec un bruit sec, une lueur traversa
l’obscurité, une détonation se fit entendre, et une balle passa à deux
ou trois pouces au-dessus d’Hérode, qui s’était baissé dès qu’il avait
vu le point brillant et avait rentré la tête en ses épaules comme une
tortue en sa carapace, dont bien lui prit.
«Triple corne de cocu! grogna une voix rauque, qui n’était autre que
celle de La Râpée, j’ai manqué mon coup.
—Un peu, mon petit, répond Hérode, je suis pourtant assez gros; il faut
que tu sois diantrement maladroit; mais toi, pare celle-là.»
Et le Tyran leva un gourdin attaché à son poignet par un cordon de cuir,
arme peu noble, mais qu’il maniait avec une dextérité admirable, ayant
longtemps, en ses tournées, pratiqué les bâtonnistes de Rouen. Le
gourdin rencontra l’épée que le spadassin avait tirée de son fourreau,
après avoir remis le pistolet inutile dans sa ceinture, et la fit voler
en éclats comme verre, de sorte qu’il n’en demeura
... le bruit d’une lourde chute résonna dans l’ombre...
(Page 410.)
que le tronçon au poing de La Râpée. Le bout du gourdin lui atteignit
même l’épaule et lui fit une contusion assez légère à la vérité, la
force du coup ayant été rompue.
Les deux ennemis se trouvant face à face, car l’un descendait toujours
et l’autre s’efforçait de monter, s’empoignèrent à bras-le-corps et
tâchèrent de se précipiter dans le gouffre du fossé noir et béant sous
eux. Quoique La Râpée fût un maraud plein de vigueur et d’adresse, une
masse comme celle du Tyran n’était pas facile à ébranler. Autant eût
valu essayer de déraciner une tour. Hérode avait entrelacé ses pieds
sous le tronc de l’arbre, et il y tenait comme avec des crampons rivés.
La Râpée, serré entre ses bras non moins musculeux que ceux d’Hercule,
suait et soufflait d’ahan. Presque aplati sur le large buste du Tyran,
il lui appuyait les mains sur les épaules, pour tâcher de se soustraire
à cette formidable étreinte. Par une feinte habile, Hérode desserra un
peu l’étau, et le spadassin se haussa aspirant une large et profonde
gorgée d’air, puis Hérode le lâchant tout à coup, le reprit plus bas au
défaut des flancs, et, l’élevant en l’air, lui fit quitter son point
d’appui. Maintenant il suffisait au Tyran d’ouvrir les mains pour
envoyer La Râpée faire un trou aux lentilles d’eau du fossé. Il ouvrit
les mains toutes grandes et le bretteur tomba; mais c’était un gaillard
leste et robuste, comme nous l’avons dit, et, de ses doigts crispés, il
se retint à l’arbre, faisant osciller son corps suspendu sur l’abîme,
pour tâcher de rattraper le tronc avec les pieds ou les jambes. Il n’y
réussit pas et resta allongé comme un I majuscule, le bras horriblement
tenaillé par le poids du reste. Les doigts, ne voulant pas lâcher prise,
s’enfonçaient dans l’écorce comme des griffes de fer, et les nerfs se
tendaient sur la main près de se rompre, ainsi que les cordes d’un
violon dont on tourne trop les chevilles. S’il eût fait clair, on eût pu
voir le sang jaillir des ongles bleuis.
La position n’était pas gaie. Accroché par un seul bras qu’étirait
affreusement le poids de son corps, La Râpée, outre la souffrance
physique, éprouvait la vertigineuse horreur de la chute mêlée
d’attirance qu’inspire la suspension au-dessus d’un gouffre. Ses yeux
dilatés regardaient fixement la profondeur sombre; ses oreilles
bourdonnaient; des sifflements traversaient ses tempes comme des
flèches; il avait des envies de se précipiter que réfrénait l’instinct
toujours vivace de la conservation: il ne savait pas nager, et, pour
lui, ce fossé c’était le tombeau.
Malgré son air farouche et ses sourcils charbonnés, au fond, Hérode
était assez bonasse. Il eut pitié de ce pauvre diable qui pendillait
dans le vide depuis quelques minutes longues comme l’éternité, et dont
l’agonie se prolongeait avec des angoisses atroces. Se penchant sur le
tronc d’arbre, il dit à La Râpée:
«Coquin, si tu me promets sur ta vie en l’autre monde, car en celui-ci
elle m’appartient, de rester neutre dans le combat, je vais te déclouer
du gibet d’où tu pends comme le mauvais larron.
—Je le jure, râla d’une voix sourde La Râpée à bout de forces; mais
faites vite, par pitié, je tombe.»
De sa poigne herculéenne, Hérode saisit le bras du maraud et remonta,
grâce à sa vigueur prodigieuse, le corps jusque sur l’arbre où il le mit
à cheval en face de lui, le maniant avec autant d’aisance qu’une poupée
de chiffon.
Quoique La Râpée ne fût pas une petite maîtresse sujette aux pâmoisons,
il était presque évanoui lorsque le brave comédien le retira de l’abîme,
où, sans la large main qui le soutenait, il serait retombé comme une
masse inerte.
«Je n’ai pas de sels à te faire respirer ni de plumes à te brûler sous
le nez, lui dit le Tyran en fouillant à sa poche; mais voici un cordial
qui te remettra, c’est de la pure eau-de-vie d’Hendayes, de la
quintessence solaire.»
Et il appliqua le goulot de la bouteille aux lèvres du bretteur
défaillant.
«Allons, tète-moi ce petit lait; deux ou trois gorgées encore et tu
seras vif comme un émerillon qu’on décapuchonne.»
Le généreux breuvage agit bientôt sur le spadassin, qui remercia Hérode
de la main et agita son bras engourdi pour lui faire reprendre sa
souplesse.
«Maintenant, dit Hérode, sans plus nous amuser à la moutarde, descendons
de ce perchoir où je n’ai pas toutes mes aises, sur le sacro-saint
plancher des vaches, qui sied mieux à ma corpulence. Va devant,»
ajouta-t-il, en retournant La Râpée et le mettant à califourchon dans
l’autre sens.
La Râpée se laissa glisser et le Tyran le suivit. Arrivé au bas de
l’arbre, ayant Hérode derrière lui, le spadassin discerna sur le bord du
fossé un groupe en sentinelle, composé d’Agostin, d’Azolan et de Basque.
«Ami,» leur cria-t-il à haute voix, et tournant la tête, il dit à voix
basse au comédien: «Ne sonnez mot et marchez sur mes talons.»
Quand ils eurent pris pied, La Râpée s’approcha d’Azolan et lui souffla
le mot d’ordre à l’oreille. Puis il ajouta: «Ce compagnon et moi nous
sommes blessés, et nous allons nous retirer un peu à l’écart pour laver
nos plaies et les bander.»
Azolan fit un signe d’acquiescement. Rien n’était plus naturel que cette
fable. La Râpée et le Tyran s’éloignèrent. Quand ils furent engagés sous
le couvert des arbres qui, bien que dénués de feuilles, suffisaient à
les cacher, la nuit aidant, le spadassin dit à Hérode: «Vous m’avez
généreusement octroyé la vie. Je viens de vous sauver de la mort, car
ces trois gaillards vous eussent assommé. J’ai payé ma dette, mais je ne
me regarde point comme quitte; si vous avez jamais besoin de moi, vous
me trouverez. Maintenant, allez à vos affaires. Je tourne par ici,
tournez par là.»
Hérode, resté seul, continua à suivre l’allée, regardant à travers les
arbres le maudit château où il n’avait pu pénétrer, à son grand regret.
Aucune lumière ne brillait aux fenêtres, excepté du côté de l’attaque,
et le reste du manoir était enseveli dans l’ombre et le silence.
Cependant, sur la façade en retour, la lune qui se levait commençait à
répandre ses molles lueurs et glaçait d’argent les ardoises violettes du
toit. Sa clarté naissante permettait de voir un homme en faction
promenant son ombre sur une petite esplanade au bord du fossé. C’était
Labriche, qui gardait la barque au moyen de laquelle Mérindol, La Râpée,
Azolan et Agostin avaient traversé le fossé.
Cette vue fit réfléchir Hérode. «Que diable peut faire cet homme tout
seul à cet endroit désert pendant que ses camarades jouent des couteaux?
Sans doute de peur de surprise ou pour assurer la retraite, il garde
quelque passage secret, quelque poterne masquée par où, peut-être, en
l’étourdissant d’un coup de gourdin sur la tête, je parviendrai à
m’introduire en ce damné manoir et montrer à Sigognac que je ne l’oublie
pas.»
En ratiocinant de la sorte, Hérode, suspendant ses pas et ne faisant
non plus de bruit que si ses semelles eussent été doublées de feutre,
s’approchait de la sentinelle avec cette lenteur moelleuse et féline
dont sont doués les gros hommes. Quand il fut à portée, il lui asséna
sur le crâne un coup suffisant pour mettre hors de combat, mais non pour
tuer celui qui le recevait. Comme on l’a pu voir, Hérode n’était point
autrement cruel et ne désirait point la mort du pécheur.
Aussi surpris que si la foudre lui fût tombée sur sa tête par un temps
serein, Labriche roula les quatre fers en l’air et ne bougea plus; car
la force du choc l’avait étourdi et fait se pâmer. Hérode s’avança
jusqu’au parapet du fossé et vit qu’à une étroite coupure du garde-fou
aboutissait un escalier diagonal taillé dans le revêtement de la douve,
et qui menait au fond du fossé ou du moins jusqu’au niveau de l’eau
clapotant sur ses dernières marches. Le Tyran descendit les degrés avec
précaution et se sentant le pied mouillé s’arrêta, tâchant de percer
l’obscurité du regard. Il démêla bientôt la forme de la barque, rangée à
l’ombre du mur, et l’attira par la chaîne qui l’amarrait au bas de
l’escalier. Rompre la chaîne ne fut qu’un jeu pour le robuste tragédien,
et il entra dans le bateau que son poids pensa faire tourner. Quand les
oscillations se furent apaisées et que l’équilibre se fut rétabli,
Hérode fit jouer doucement l’aviron unique placé en la poupe pour servir
à la fois de rame et de gouvernail. La barque, cédant à l’impulsion,
sortit bientôt de la tranche d’ombre pour entrer dans la tranche de
lumière, où sur l’eau huileuse tremblotaient comme des écailles
d’ablettes les paillons de la lune. La clarté pâle de l’astre découvrit
à Hérode, dans le soubassement du château, un petit escalier pratiqué
sous une arcade de brique. Il y aborda, et suivant la voûte, il parvint
sans encombre à la cour intérieure, complétement déserte en ce moment.
«Me voici donc au cœur de la place, se dit Hérode en se frottant les
mains; mon courage a meilleure assiette sur les larges dalles bien
cimentées que sur ce bâton à perroquet d’où je descends. Çà,
orientons-nous et allons rejoindre les compagnons.»
Il avisa le perron gardé par les deux sphinx de pierre et jugea fort
sainement que cette entrée architecturale conduisait aux plus riches
salles du logis, où sans doute Vallombreuse avait mis la jeune
comédienne et où devait s’agiter la bataille en l’honneur de cette
Hérode... s’approchait de la sentinelle... (Page 414.)
Hélène sans Ménélas et vertueuse surtout pour Pâris. Les sphinx ne
firent pas mine de lever la griffe pour l’arrêter au passage.
La victoire semblait restée aux assaillants. Bringuenarilles, Tordgueule
et Piedgris gisaient sur le plancher comme veaux sur la paille.
Malartic, le chef de la bande, avait été désarmé. Mais en réalité les
vainqueurs étaient captifs. La porte de la chambre, fermée en dehors,
s’interposait entre eux et l’objet de leur recherche, et cette porte,
d’un chêne épais, historiée d’élégantes ferrures en acier poli, pouvait
devenir un obstacle infranchissable à des gens qui ne possédaient ni
haches ni pinces pour l’enfoncer. Sigognac, Lampourde et Scapin appuyant
l’épaule contre les battants s’efforçaient de la faire céder, mais elle
tenait bon et leurs vigueurs réunies y mollissaient.
«Si nous y mettions le feu, dit Sigognac qui se désespérait, il y a des
bûches enflammées dans l’âtre.
—Ce serait bien long, répondit Lampourde; le cœur de chêne brûle
malaisément; prenons plutôt ce bahut et nous en faisons une sorte de
catapulte ou bélier propre à effondrer cette barrière trop importune.»
Ce qui fut dit fut fait, et le curieux meuble ouvragé de délicates
sculptures, empoigné brutalement et lancé avec force, alla heurter les
solides parois, sans autre succès que d’en rayer le poli et d’y perdre
une jolie tête d’ange ou d’amour mignonnement taillée qui formait un de
ses angles. Le Baron enrageait, car il savait que Vallombreuse avait
quitté la chambre emportant Isabelle, malgré la résistance désespérée de
la jeune fille.
Tout à coup, un grand bruit se fit entendre. Les branchages qui
obstruaient la fenêtre avaient disparu et l’arbre tombait dans l’eau du
fossé avec un fracas auquel se mêlaient des cris humains, ceux du
portier de comédie qui s’était arrêté dans son ascension, la branche
étant devenue trop faible pour le supporter. Azolan, Agostin et Basque
avaient eu cette triomphante idée de pousser l’arbre à l’eau afin de
couper la retraite aux assiégeants.
«Si nous ne jetons bas cette porte, dit Lampourde, nous sommes pris
comme rats au piége. Au diable soient les ouvriers du temps jadis qui
travaillaient de façon si durable! Je vais essayer de découper le bois
autour de la serrure avec mon poignard pour la faire sauter,
puisqu’elle tient si fort. Il faut sortir d’ici à tout prix; nous
n’avons plus la ressource de nous accrocher à notre arbre comme les ours
à leur tronc dans les fossés de Berne en Suisse.»
Lampourde allait se mettre à l’œuvre, quand un léger grincement, pareil
à celui d’une clef qui tourne, résonna dans la serrure, et la porte
inutilement attaquée s’ouvrit d’elle-même.
«Quel est le bon ange, s’écria Sigognac, qui vient de la sorte à notre
secours? et par quel miracle cette porte cède-t-elle toute seule après
avoir tant résisté?
—Il n’y a ni ange ni miracle, répondit Chiquita en sortant de derrière
la porte et fixant sur le Baron son regard mystérieux et tranquille.
—Où est Isabelle?» cria Sigognac, parcourant de l’œil la salle
faiblement éclairée par la lueur vacillante d’une petite lampe.
Il ne l’aperçut point d’abord. Le duc de Vallombreuse, surpris par la
brusque ouverture des battants, s’était acculé dans un angle, plaçant
derrière lui la jeune comédienne à demi pâmée d’épouvante et de fatigue;
elle s’était affaissée sur ses genoux, la tête appuyée à la muraille,
les cheveux dénoués et flottants, les vêtements en désordre, les ferrets
de son corsage brisés, tant elle s’était désespérément tordue entre les
bras de son ravisseur, qui, sentant sa proie lui échapper, avait essayé
vainement à lui dérober quelques baisers lascifs, comme un faune
poursuivi entraînant une jeune vierge au fond des bois.
«Elle est ici, dit Chiquita, dans ce coin, derrière le seigneur
Vallombreuse; mais pour avoir la femme, il faut tuer l’homme.
—Qu’à cela ne tienne, je le tuerai, fit Sigognac en s’avançant l’épée
droite vers le jeune duc déjà tombé en garde.
—C’est ce que nous verrons, monsieur le capitaine Fracasse, chevalier
de bohémiennes,» répondit le jeune duc d’un air de parfait dédain.
Les fers étaient engagés et se suivaient en tournant autour l’un de
l’autre avec cette lenteur prudente qu’apportent aux luttes qui doivent
être mortelles les habiles de l’escrime. Vallombreuse n’était pas d’une
force égale à celle de Sigognac; mais il avait, comme il convenait à un
homme de sa qualité, fréquenté longtemps les académies, mouillé plus
d’une chemise aux salles d’armes, et travaillé
La victoire semblait restée aux assaillants. (Page
415.)
sous les meilleurs maîtres. Il ne tenait donc pas son épée comme un
balai, suivant la dédaigneuse expression de Lampourde à l’adresse des
ferrailleurs maladroits qui, selon lui, déshonoraient le métier. Sachant
combien son adversaire était redoutable, le jeune duc se renfermait dans
la défensive, parait les coups et n’en portait point. Il espérait lasser
Sigognac déjà fatigué par l’attaque du château et son duel avec
Malartic, car il avait entendu le bruit des épées à travers la porte.
Cependant, tout en déjouant le fer du Baron, de sa main gauche il
cherchait sur sa poitrine un petit sifflet d’argent suspendu par une
chaînette. Quand il l’eut trouvé, il le porta à ses lèvres et en tira un
son aigu et prolongé. Ce mouvement pensa lui coûter cher; l’épée du
Baron faillit lui clouer la main sur la bouche; mais la pointe, relevée
par une riposte un peu tardive, ne fit que lui égratigner le pouce.
Vallombreuse reprit sa garde. Ses yeux lançaient des regards fauves
pareils à ceux des jettatores et des basilics, qui ont la vertu de tuer;
un sourire d’une méchanceté diabolique crispait les coins de sa bouche,
il rayonnait de férocité satisfaite, et sans se découvrir il avançait
sur Sigognac, lui poussant des bottes toujours parées.
Malartic, Lampourde et Scapin regardaient avec admiration cette lutte
d’un intérêt si vif d’où dépendait le sort de la bataille, les chefs des
deux partis opposés étant en présence et combattant corps à corps. Même
Scapin avait apporté les flambeaux de l’autre chambre pour que les
rivaux y vissent plus clair. Attention touchante!
«Le petit duc ne va pas mal, dit Lampourde appréciateur impartial du
mérite, je ne l’aurais pas cru capable d’une telle défense; mais s’il se
fend, il est perdu. Le capitaine Fracasse a le bras plus long que lui.
Ah! diable, cette parade de demi-cercle est trop large. Qu’est-ce que je
vous disais? voilà l’épée de l’adversaire qui passe par l’ouverture.
Vallombreuse est touché; non, il a fait une retraite fort à propos.»
Au même instant un bruit tumultueux de pas qui approchaient se fit
entendre. Un panneau de la boiserie s’ouvrit avec fracas, et cinq ou six
laquais armés se précipitèrent impétueusement dans la salle.
«Emportez cette femme, leur cria Vallombreuse, et chargez-moi ces
drôles. Je fais mon affaire du Capitaine;» et il courut sur lui l’épée
haute.
L’irruption de ces marauds surprit Sigognac. Il serra un peu moins sa
garde; car il suivait des yeux Isabelle tout à fait évanouie que deux
laquais, protégés par le duc, entraînaient vers l’escalier, et l’épée de
Vallombreuse lui effleura le poignet. Rappelé au sentiment de la
situation par cette éraflure, il porta au duc une botte à fond qui
l’atteignit au-dessus de la clavicule et le fit chanceler.
Cependant Lampourde et Scapin recevaient les laquais de la belle
manière; Lampourde les lardait de sa longue rapière comme des rats, et
Scapin leur martelait la tête avec la crosse d’un pistolet qu’il avait
ramassé. Voyant leur maître blessé qui s’adossait au mur et s’appuyait
sur la garde de son épée, la figure couverte d’une pâleur blafarde, ces
misérables canailles, lâches d’âme et de courage, abandonnèrent la
partie et gagnèrent au pied. Il est vrai que Vallombreuse n’était point
aimé de ses domestiques, qu’il traitait en tyran plutôt qu’en maître, et
brutalisait avec une férocité fantasque.
«A moi, coquins! à moi, soupira-t-il d’une voix faible. Laisserez-vous
ainsi votre duc sans aide et sans secours?»
Pendant que ces incidents se passaient, comme nous l’avons dit, Hérode
montait, d’un pas aussi leste que sa corpulence le permettait, le grand
escalier, éclairé, depuis l’arrivée de Vallombreuse au château, d’une
grande lanterne fort ouvragée et suspendue à un câble de soie. Il arriva
au palier du premier étage, au moment même où Isabelle échevelée, pâle,
sans mouvement, était emportée comme une morte par les laquais. Il crut
que pour sa résistance vertueuse le jeune duc l’avait tuée ou fait tuer,
et, sa furie s’exaspérant à cette idée, il tomba à grands coups d’épée
sur les marauds, qui, surpris de cette agression subite dont ils ne
pouvaient se défendre, ayant les mains empêchées, lâchèrent leur proie
et détalèrent comme s’ils eussent eu le diable à leurs trousses. Hérode,
se penchant, releva Isabelle, lui appuya la tête sur son genou, lui posa
la main sur le cœur et s’assura qu’il battait encore. Il vit qu’elle ne
paraissait avoir aucune blessure et commençait à soupirer faiblement,
comme une personne à qui revient peu à peu le sentiment de l’existence.
En cette posture, il fut bientôt rejoint par Sigognac, qui s’était
débarrassé de Vallombreuse, en lui allongeant ce furieux coup de pointe
fort admiré de Lampourde. Le Baron s’agenouilla près de son amie, lui
prit les mains et d’une voix qu’Isabelle entendait vaguement comme du
fond d’un rêve, il lui dit: «Revenez à vous, chère âme, et n’ayez plus
de crainte. Vous êtes entre les bras de vos amis, et personne,
maintenant, ne vous saurait nuire.»
Quoiqu’elle n’eût point encore ouvert les yeux, un languissant sourire
se dessina sur les lèvres décolorées d’Isabelle, et ses doigts pâles,
moites des froides sueurs de la pâmoison, serrèrent imperceptiblement la
main de Sigognac. Lampourde considérait d’un air attendri ce groupe
touchant, car les galanteries l’intéressaient, et il prétendait se
connaître mieux que pas un aux choses du cœur.
Tout à coup, une impérieuse sonnerie de cor éclata dans le silence qui
avait succédé au tumulte de la bataille. Au bout de quelques minutes
elle se répéta avec une fureur stridente et prolongée. C’était un appel
de maître auquel il fallait obéir. Des froissements de chaînes se firent
entendre. Un bruit sourd indiqua l’abaissement du pont-levis; un
tourbillonnement de roues tonna sous la voûte, et aux fenêtres de
l’escalier flamboyèrent subitement les lueurs rouges de torches
disséminées dans la cour. La porte du vestibule retomba bruyamment sur
elle-même, et des pas hâtifs retentirent dans la cage sonore de
l’escalier.
Bientôt parurent quatre laquais à grande livrée, portant des cires
allumées avec cet air impassible et cet empressement muet qu’ont les
valets de noble maison. Derrière eux, montait un homme de haute mine,
vêtu de la tête aux pieds d’un velours noir passementé de jayet. Un
ordre, de ceux que se réservent les rois et les princes, ou qu’ils
n’accordent qu’aux plus illustres personnages, brillait à sa poitrine
sur le fond sombre de l’étoffe. Arrivés au palier, les laquais se
rangèrent contre le mur, comme des statues portant au poing des torches,
sans qu’aucune palpitation de paupière, sans qu’un tressaillement de
muscles indiquât, en aucune façon, qu’ils aperçussent le spectacle assez
singulier pourtant qu’ils avaient sous les yeux. Le maître n’ayant point
encore parlé, ils ne devaient pas avoir d’opinion.
Le seigneur vêtu de noir s’arrêta sur le palier. Bien que l’âge eût mis
des rides à son front et à ses joues, jauni son teint et blanchi son
poil, on pouvait encore reconnaître en lui l’original du portrait qui
avait attiré les regards d’Isabelle en sa détresse, et qu’elle avait
imploré comme une figure amie. C’était le prince père de Vallombreuse.
Le fils portait le nom d’un duché, en attendant que l’ordre naturel des
successions le rendît à son tour chef de famille.
A l’aspect d’Isabelle, que soutenaient Hérode et Sigognac, et à qui sa
pâleur exsangue donnait l’air d’une morte, le prince leva les bras au
ciel en poussant un soupir. «Je suis arrivé trop tard, dit-il, quelque
diligence que j’aie faite,» et il se baissa vers la jeune comédienne
dont il prit la main inerte.
A cette main blanche comme si elle eût été sculptée dans l’albâtre,
brillait au doigt annulaire une bague, dont une améthyste assez grosse
formait le chaton. Le vieux seigneur parut étrangement troublé à la vue
de cette bague. Il la tira du doigt d’Isabelle avec un tremblement
convulsif, fit signe à un des laquais porteurs de torche de s’approcher,
et à la lueur plus vive de la cire déchiffra le blason gravé sur la
pierre, mettant l’anneau tout près de la clarté et l’éloignant ensuite
pour en mieux saisir les détails avec sa vue de vieillard.
Sigognac, Hérode et Lampourde suivaient anxieusement les gestes égarés
du prince, et ses changements de physionomie à la vue de ce bijou qu’il
paraissait bien connaître, et qu’il tournait et retournait entre ses
mains, comme ne pouvant se décider à admettre une idée pénible.
«Où est Vallombreuse, s’écria-t-il enfin d’une voix tonnante, où est ce
monstre indigne de ma race?»
Il avait reconnu, à n’en pouvoir douter, dans cette bague, l’anneau orné
d’un blason de fantaisie avec lequel il scellait jadis les billets qu’il
écrivait à Cornélia mère d’Isabelle. Comment cet anneau se trouvait-il
au doigt de cette jeune actrice enlevée par Vallombreuse et de qui le
tenait-elle? «Serait-elle la fille de Cornélia, se disait le prince, et
la mienne? Cette profession de comédienne qu’elle exerce, son âge, sa
figure où se retrouvent quelques traits adoucis de sa mère, tout
concorde à me le faire croire. Alors, c’est sa sœur que poursuivait ce
damné libertin; cet amour est un inceste; oh! je suis cruellement puni
d’une faute ancienne.»
Isabelle ouvrit enfin les yeux, et son premier regard rencontra le
prince tenant la bague qu’il lui avait ôtée du doigt. Il lui sembla
avoir déjà vu cette figure, mais jeune encore, sans cheveux blancs ni
barbe grise. On eût dit la copie vieillie du portrait placé au-dessus de
la cheminée. Un sentiment de vénération profonde envahit à son aspect
le cœur d’Isabelle. Elle vit aussi près d’elle le brave Sigognac et le
bon Hérode, tous deux sains et saufs, et aux transes de la lutte succéda
la sécurité de la délivrance. Elle n’avait plus rien à craindre ni pour
ses amis, ni pour elle. Se soulevant à demi, elle inclina la tête devant
le prince, qui la contemplait avec une attention passionnée, et
paraissait chercher dans les traits de la jeune fille une ressemblance à
un type autrefois chéri.
«De qui, mademoiselle, tenez-vous cet anneau qui me rappelle certains
souvenirs; l’avez-vous depuis longtemps en votre possession? dit le
vieux seigneur d’une voix émue.
—Je le possède depuis mon enfance, et c’est l’unique héritage que j’aie
recueilli de ma mère, répondit Isabelle.
—Et qui était votre mère, que faisait-elle? dit le prince avec un
redoublement d’intérêt.
—Elle s’appelait Cornélia, repartit modestement Isabelle, et c’était
une pauvre comédienne de province qui jouait les reines et les
princesses tragiques dans la troupe dont je fais partie encore.
—Cornélia! Plus de doute, fit le prince troublé, oui, c’est bien elle;
mais, dominant son émotion, il reprit un air majestueux et calme, et dit
à Isabelle: Permettez-moi de garder cet anneau. Je vous le remettrai
quand il faudra.
—Il est bien entre les mains de Votre Seigneurie, répondit la jeune
comédienne, en qui, à travers les brumeux souvenirs de l’enfance,
s’ébauchait le souvenir d’une figure que, toute petite, elle avait vue
se pencher vers son berceau.
—Messieurs, dit le prince, fixant son regard ferme et clair sur
Sigognac et ses compagnons, en toute autre circonstance je pourrais
trouver étrange votre présence armée dans mon château; mais je sais le
motif qui vous a fait envahir cette demeure jusqu’à présent sacrée. La
violence appelle la violence, et la justifie. Je fermerai les yeux sur
ce qui vient d’arriver. Mais où est le duc de Vallombreuse, ce fils
dégénéré qui déshonore ma vieillesse?»
Comme s’il eût répondu à l’appel de son père, Vallombreuse, au même
instant, parut sur le seuil de la salle, soutenu par Malartic; il était
affreusement pâle, et sa main crispée serrait un mouchoir contre sa
poitrine. Il marchait cependant, mais comme marchent les spectres, sans
soulever les pieds. Une volonté terrible, dont l’effort donnait à ses
traits l’immobilité d’un masque en marbre, le tenait seule debout. Il
avait entendu la voix de son père, que, tout dépravé qu’il fût, il
redoutait encore, et il espérait lui cacher sa blessure. Il mordait ses
lèvres pour ne pas crier, et ravalait l’écume sanglante qui lui montait
aux coins de la bouche; il ôta même son chapeau, malgré la douleur
atroce que lui causait le mouvement de lever le bras, et resta ainsi
découvert et silencieux.
«Monsieur, dit le prince, vos équipées dépassent les bornes, et vos
déportements sont tels, que je serai forcé d’implorer du roi, pour vous,
la faveur d’un cachot ou d’un exil perpétuels. Le rapt, la
séquestration, le viol ne sont plus de la galanterie, et si je peux
passer quelque chose aux égarements d’une jeunesse licencieuse, je
n’excuserai jamais le crime froidement médité. Savez-vous, monstre,
continua-t-il en s’approchant de Vallombreuse et lui parlant à l’oreille
de façon à n’être entendu de personne, savez-vous quelle est cette jeune
fille, cette Isabelle que vous avez enlevée en dépit de sa vertueuse
résistance?—votre sœur!
—Puisse-t-elle remplacer le fils que vous allez perdre! répondit
Vallombreuse, pris d’une défaillance qui fit apparaître sur son visage
livide les sueurs de l’agonie; mais je ne suis pas coupable comme vous
le pensez. Isabelle est pure, je l’atteste sur le Dieu devant qui je
vais paraître. La mort n’a pas l’habitude de mentir, et l’on peut croire
à la parole d’un gentilhomme expirant.»
Cette phrase fut prononcée d’une voix assez haute pour être entendue de
tous. Isabelle tourna ses beaux yeux humides de larmes vers Sigognac, et
vit sur la figure de ce parfait amant qu’il n’avait pas attendu, pour
croire à la vertu de celle qu’il aimait, l’attestation in extremis de
Vallombreuse.
«Mais qu’avez-vous donc? dit le prince en étendant la main vers le jeune
duc qui chancelait malgré le soutien de Malartic.
—Rien, mon père, répondit Vallombreuse d’une voix à peine articulée,...
rien... Je meurs; et il tomba tout d’une pièce sur les dalles du palier
sans que Malartic pût le retenir.
—Il n’est pas tombé sur le nez, dit sentencieusement Jacquemin
Lampourde, ce n’est qu’une pâmoison; il en peut réchapper encore. Nous
connaissons ces choses-là, nous autres hommes d’épée, mieux que les
hommes de lancette et les apothicaires.
... il tomba tout d’une pièce sur les dalles du
palier... (Page 422.)
—Un médecin! un médecin! s’écria le prince, oubliant son ressentiment à
ce spectacle; peut-être y a-t-il encore quelque espoir. Une fortune à
qui sauvera mon fils, le dernier rejeton d’une noble race! Mais allez
donc! que faites-vous là? courez, précipitez-vous!»
Deux des laquais impassibles qui avaient éclairé cette scène de leurs
torches sans même faire un clignement d’œil, se détachèrent de la
muraille et se hâtèrent pour exécuter les ordres de leur maître.
D’autres domestiques, avec toutes les précautions imaginables,
soulevèrent le corps de Vallombreuse, et, sur l’ordre de son père, le
transportèrent à son appartement, où ils le déposèrent sur son lit.
Le vieux seigneur suivit d’un regard où la douleur éteignait déjà la
colère, ce cortége lamentable. Il voyait sa race finie avec ce fils aimé
et détesté à la fois, mais dont il oubliait en ce moment les vices pour
ne se souvenir que de ses qualités brillantes. Une mélancolie profonde
l’envahissait, et il resta quelques minutes plongé dans un silence que
tout le monde respecta.
Isabelle, tout à fait remise de son évanouissement, se tenait debout,
les yeux baissés, près de Sigognac et d’Hérode, rajustant d’une main
pudique le désordre de ses habits. Lampourde et Scapin, un peu en
arrière, s’effaçaient comme des figures de second plan, et dans le cadre
de la porte on entrevoyait les têtes curieuses des bretteurs qui avaient
pris part à la lutte et n’étaient pas sans inquiétude sur leur sort,
craignant qu’on ne les envoyât aux galères ou au gibet pour avoir aidé
Vallombreuse en ses méchantes entreprises.
Enfin le prince rompit ce silence embarrassant et dit: «Quittez ce
château à l’instant, vous tous qui avez mis vos épées au service des
mauvaises passions de mon fils. Je suis trop gentilhomme pour faire
l’office des archers et du bourreau; fuyez, disparaissez, rentrez dans
vos repaires. La justice saura bien vous y retrouver.»
Le compliment n’était pas fort gracieux; mais il eût été hors de propos
de montrer une susceptibilité trop farouche. Les bretteurs, que
Lampourde avait déliés dès le commencement de cette scène, s’éloignèrent
sans demander leur reste, avec Malartic leur chef.
Quand ils se furent retirés, le père de Vallombreuse prit Isabelle par
la main, et la détachant du groupe où elle se trouvait, la fit ranger
près de lui et lui dit: «Restez là, mademoiselle; votre place est
désormais à mes côtés. C’est bien le moins que vous me rendiez une fille
puisque vous m’ôtez un fils.» Et il essuya une larme qui, malgré lui,
débordait de sa paupière. Puis se retournant vers Sigognac avec un geste
d’une incomparable noblesse: «Monsieur, vous pouvez vous en aller avec
vos compagnons. Isabelle n’a rien à redouter près de son père, et ce
château sera dès à présent sa demeure. Maintenant que sa naissance est
connue, il ne convient pas que ma fille retourne à Paris. Je la paye
assez cher pour la garder. Je vous remercie, quoiqu’il m’en coûte
l’espoir d’une race perpétuée, d’avoir épargné à mon fils une action
honteuse, que dis-je, un crime abominable! Sur mon blason je préfère une
tache de sang à une tache de boue. Puisque Vallombreuse était infâme,
vous avez bien fait de le tuer; vous avez agi en vrai gentilhomme, et
l’on m’assure que vous l’êtes, en protégeant la faiblesse, l’innocence
et la vertu. C’était votre droit. L’honneur de ma fille sauvé rachète la
mort de son frère. Voilà ce que la raison me dit; mais mon cœur paternel
en murmure et d’injustes idées de vengeance pourraient me prendre dont
je ne serais pas maître. Disparaissez, je ne ferai aucune poursuite, et
je tâcherai d’oublier qu’une nécessité rigoureuse a dirigé votre fer sur
le sein de mon fils!
—Monseigneur, répondit Sigognac sur le ton du plus profond respect, je
fais à la douleur d’un père une part si grande, que j’eusse, sans sonner
mot, accepté les injures les plus sanglantes et les plus amères, bien
qu’en ce désastreux conflit ma loyauté ne me fasse aucun reproche. Je ne
voudrais rien dire, pour me justifier à vos yeux, qui accusât cet
infortuné duc de Vallombreuse; mais croyez que je ne l’ai point cherché,
qu’il s’est jeté de lui-même sur ma route et que j’ai tout fait, en plus
d’une rencontre, pour l’épargner. Ici même, c’est sa fureur aveugle qui
l’a précipité sur mon épée. Je laisse en vos mains Isabelle, qui m’est
plus chère que la vie, et me retire à jamais désolé de cette triste
victoire pour moi véritable défaite, puisqu’elle détruit mon bonheur.
Ah! que mieux eût valu que je fusse tué et victime au lieu de
meurtrier!»
Là-dessus, Sigognac fit au prince un salut, et lançant à Isabelle un
long regard chargé d’amour et de regret, descendit les marches de
l’escalier, suivi de Scapin et de Lampourde, non sans retourner plus
d’une fois la tête, ce qui lui permit de voir la jeune fille appuyée
contre la rampe de peur de défaillir, et portant son mouchoir à ses yeux
pleins de larmes. Était-ce la mort de son frère ou le départ de Sigognac
qu’elle pleurait? Nous pensons que c’était le départ de Sigognac,
l’aversion que lui inspirait Vallombreuse n’ayant point encore eu le
temps de se changer chez elle en tendresse à cette révélation de parenté
subite. Du moins le Baron, quelque modeste qu’il fût, en jugea ainsi,
et, chose étrange que le cœur humain, s’éloigna consolé par les larmes
de celle qu’il aimait.
Sigognac et sa troupe sortirent par le pont-levis, et tout en longeant
le fossé pour aller reprendre leurs chevaux dans le petit bois où ils
les avaient laissés, ils entendirent une voix plaintive s’élever du
fossé à l’endroit même que comblait l’arbre renversé. C’était le portier
de la comédie, qui n’avait pu se dégager de l’enchevêtrement des
branches, et criait piteusement à l’aide, n’ayant que la tête hors de
l’eau, et risquant d’avaler ce fade liquide qu’il haïssait plus que
médecine noire, toutes les fois qu’il ouvrait le bec pour appeler au
secours. Scapin, qui était fort agile et délié de son corps, se risqua
sur l’arbre et eut bientôt repêché le portier tout ruisselant d’eau et
d’herbes aquatiques.
Les chevaux n’avaient point bougé de leur couvert, et bientôt enfourchés
par leurs cavaliers, ils reprirent allégrement la route de Paris.
«Que vous semble, monsieur le Baron, de tous ces événements? disait
Hérode à Sigognac, qui cheminait botte à botte avec lui. Cela s’arrange
comme une fin de tragi-comédie. Qui se fût attendu au milieu de
l’algarade, à l’entrée seigneuriale de ce père précédé de flambeaux, et
venant mettre le holà aux fredaines un peu trop fortes de monsieur son
fils? Et cette reconnaissance d’Isabelle au moyen d’une bague à cachet
blasonné? Ne l’a-t-on pas déjà vue au théâtre? Après tout, puisque le
théâtre est l’image de la vie, la vie lui doit ressembler comme un
original à son portrait. J’avais toujours entendu dire dans la troupe
qu’Isabelle était de noble naissance. Blazius et Léonarde se souvenaient
même d’avoir vu le prince qui n’était encore que duc, lorsqu’il faisait
sa cour à Cornélia. Léonarde plus d’une fois avait engagé la jeune fille
à rechercher son père; mais celle-ci, douce et modeste de nature, n’en
avait rien fait, ne voulant pas s’imposer à une famille qui l’eût
rejetée peut-être, et s’était contentée de son modeste sort.
—Oui, je savais cela, répondit Sigognac; sans attacher autrement
d’importance à cette illustre origine, Isabelle m’avait conté l’histoire
de sa mère et parlé de la bague. On voyait bien d’ailleurs à la
délicatesse de sentiment que professait cette aimable fille, qu’il y
avait du sang illustre dans ses veines. Je l’aurais deviné quand même
elle ne me l’eût pas dit. Sa beauté chaste, fine et pure, révélait sa
race. Aussi mon amour pour elle a-t-il toujours été mêlé de timidité et
de respect, quoique volontiers la galanterie s’émancipe avec les
comédiennes. Mais quelle fatalité que ce damné Vallombreuse se trouve
précisément son frère! Il y a maintenant un cadavre entre nous deux; un
ruisseau de sang nous sépare, et pourtant je ne pouvais sauver son
honneur que par cette mort. Malheureux que je suis! j’ai moi-même créé
l’obstacle où doit se briser mon amour, et tué mon espérance avec l’épée
qui défendait mon bien. Pour garder ce que j’aime, je me l’ôte à jamais.
De quel front irai-je me présenter les mains rouges de sang, à Isabelle
en deuil? Hélas, ce sang, je l’ai versé pour sa propre défense, mais
c’était le sang fraternel! Quand bien même elle me pardonnerait et me
verrait sans horreur, le prince qui maintenant a sur elle des droits de
père, repoussera, en le maudissant, le meurtrier de son fils. Oh! je
suis né sous une étoile enragée.
—Tout cela sans doute est fort lamentable, répondit Hérode, mais les
affaires du Cid et de Chimène étaient encore bien autrement embrouillées
comme on le voit en la pièce de M. Pierre de Corneille, et cependant,
après bien des combats entre l’amour et le devoir, elles finirent par
s’arranger à l’amiable, non sans quelques antithèses et agudezzas un peu
forcées dans le goût espagnol, mais d’un bon effet au théâtre.
Vallombreuse n’est que d’un côté frère d’Isabelle. Ils n’ont point puisé
le jour au même sein, et ne se sont connus comme parents que pendant
quelques minutes, ce qui diminue fort le ressentiment. Et d’ailleurs
notre jeune amie haïssait comme peste ce forcené gentilhomme, qui la
poursuivait de ses galanteries violentes et scandaleuses. Le prince
lui-même n’était guère content de son fils, lequel était féroce comme
Néron, dissolu comme Héliogabale, pervers comme Satan, et qui eût été
déjà vingt fois pendu, n’était sa qualité de duc. Ne vous désespérez
donc point ainsi. Les choses prendront peut-être une meilleure tournure
que vous ne pensez.
—Dieu le veuille, mon bon Hérode, répondit Sigognac, mais naturellement
je n’ai point de bonheur. Le guignon et les méchantes fées bossues
présidèrent à ma nativité. Il eût été vraiment plus heureux pour moi
d’être tué, puisque, par l’arrivée de son père, la vertu d’Isabelle
était sauve sans la mort de Vallombreuse, et puis, il faut tout vous
dire, je ne sais quelle horreur secrète a pénétré avec un froid de glace
jusqu’à la moelle de mes os, lorsque j’ai vu ce beau jeune homme si
plein de vie, de feu et de passion, tomber tout d’une pièce, roide,
froid et pâle, devant mes pieds. Hérode, c’est une chose grave que la
mort d’un homme, et quoique je n’aie point de remords n’ayant pas commis
de crime, je vois là Vallombreuse étendu, les cheveux épars sur le
marbre de l’escalier et une tache rouge à la poitrine.
—Chimères que tout cela, dit Hérode, vous l’avez tué dans les règles.
Votre conscience peut être tranquille. Un temps de galop dissipera ces
scrupules qui viennent d’un mouvement fiévreux et du frisson de la nuit.
Ce à quoi il faut aviser promptement, c’est à quitter Paris et à gagner
quelque retraite où l’on vous oublie. La mort de Vallombreuse fera du
bruit à la cour et à la ville, quelque soin qu’on prenne de la celer.
Et, encore qu’il ne soit guère aimé, on pourrait vous chercher noise. Or
çà, sans plus discourir, donnons de l’éperon à nos montures et dévorons
ce ruban de queue qui s’étend devant nous, ennuyeux et grisâtre, entre
deux rangées de manches à balais, sous la lueur froide de la lune.»
Les chevaux, sollicités du talon, prirent une allure plus vive; mais
pendant qu’ils cheminent, retournons au château, aussi calme maintenant
qu’il était bruyant tout à l’heure, et entrons dans la chambre où les
domestiques ont déposé Vallombreuse. Un chandelier à plusieurs branches,
posé sur un guéridon, l’éclairait d’une lumière dont les rayons
tombaient sur le lit du jeune duc, immobile comme un cadavre, et qui
semblait encore plus pâle sur le fond cramoisi des rideaux et aux
reflets rouges de la soie. Une boiserie d’ébène, incrustée de filets en
cuivre, montait à hauteur d’homme et servait de soubassement à une
tapisserie de haute lice représentant l’histoire de Médée et de Jason,
toute remplie de meurtres et de magies sinistres. Ici, l’on voyait
Médée couper en morceaux Pélias, sous prétexte de le rajeunir comme
Éson. Là, femme jalouse et mère dénaturée, elle égorgeait ses enfants.
Sur un autre panneau, elle s’enfuyait, ivre de vengeance, dans son char
traîné par des dragons vomissant le feu. Certes, la tenture était belle
et de prix, et de main d’ouvrier; mais ces mythologies féroces avaient
je ne sais quoi de lugubre et de cruel qui trahissait un naturel
farouche chez celui qui les avait choisies. Dans le fond du lit, les
rideaux relevés laissaient voir Jason combattant les monstrueux taureaux
d’airain, défenseurs de la toison d’or, et on eût dit que Vallombreuse,
gisant inanimé au-dessous-d’eux, fût une de leurs victimes.
Des habits de la plus somptueuse élégance, essayés et dédaignés ensuite,
étaient jetés çà et là sur les chaises, et dans un grand cornet du
Japon, chamarré de dessins bleus et rouges, posé sur une table en ébène
comme tous les meubles de la chambre, trempait un magnifique bouquet
formé des fleurs les plus rares et destiné à remplacer celui qu’avait
refusé Isabelle, mais qui n’était pas arrivé à destination à cause de
l’attaque inopinée du château. Ces fleurs épanouies et superbes,
témoignage encore frais d’une préoccupation galante, faisaient un
contraste étrange avec ce corps étendu sans mouvement, et un moraliste
aurait trouvé là de quoi philosopher tout le saoul.
Le prince, assis dans un fauteuil auprès du lit, regardait d’un œil
morne ce visage aussi blanc que l’oreiller de dentelles qui ballonnait
autour de lui. Cette pâleur même en rendait encore les traits plus
délicats et plus purs. Tout ce que la vie peut imprimer de vulgaire à
une figure humaine y disparaissait dans une sérénité de marbre, et
jamais Vallombreuse n’avait été plus beau. Aucun souffle ne semblait
sortir de ses lèvres entr’ouvertes, dont les grenades avaient fait place
aux violettes de la mort. En contemplant cette forme charmante qui
bientôt allait se dissoudre, le prince oubliait que l’âme d’un démon
venait d’en sortir, et il songeait tristement à ce grand nom que les
siècles passés s’étaient respectueusement légué et qui n’arriverait pas
aux siècles futurs. C’était plus que la mort de son fils qu’il
déplorait, c’était la mort de sa maison: une douleur inconnue aux
bourgeois et aux manants. Il tenait la main glacée de Vallombreuse entre
les siennes, et y sentant un peu de chaleur, il ne réfléchissait pas
qu’elle venait de lui et se laissait aller à un espoir chimérique.
Isabelle était debout au pied du lit, les mains jointes et priant Dieu
avec toute la ferveur de son âme pour ce frère dont elle causait
innocemment la mort, et qui payait de sa vie le crime d’avoir trop aimé,
crime que les femmes pardonnent volontiers, surtout lorsqu’elles en sont
l’objet.
«Et ce médecin qui ne vient pas! fit le prince avec impatience, il y a
peut-être encore quelque remède.»
Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit et le chirurgien parut,
accompagné d’un élève qui lui portait sa trousse d’instruments. Après un
léger salut, sans dire une parole, il alla droit à la couche où gisait
le jeune duc, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cœur et fit un
signe découragé. Cependant, pour donner à son arrêt une certitude
scientifique, il tira de sa poche un petit miroir d’acier poli et
l’approcha des lèvres de Vallombreuse, puis il examina attentivement le
miroir; un léger nuage s’était formé à la surface du métal et le
ternissait. Le médecin étonné réitéra son expérience. Un nouveau
brouillard couvrit l’acier. Isabelle et le prince suivaient anxieusement
les gestes du chirurgien, dont le visage s’était un peu déridé.
«La vie n’est pas complétement éteinte, dit-il enfin en se tournant vers
le prince et en essuyant son miroir; le blessé respire encore, et tant
que la mort n’a pas mis son doigt sur un malade, il y a de l’espérance.
Mais, pourtant, ne vous livrez pas à une joie prématurée qui rendrait
ensuite votre douleur plus amère: j’ai dit que M. le duc de Vallombreuse
n’avait point exhalé le dernier soupir; voilà tout. De là à le ramener
en santé, il y a loin. Maintenant je vais examiner sa blessure, laquelle
peut-être n’est point mortelle puisqu’elle ne l’a point tué
sur-le-champ.
—Ne restez pas là, Isabelle, fit le père de Vallombreuse, de tels
spectacles sont trop tragiques et navrants pour une jeune fille. On vous
informera de la sentence que portera le docteur quand il aura terminé
son examen.»
La jeune fille se retira, conduite par un laquais qui la mena à un autre
appartement, celui qu’elle occupait étant encore tout en désordre et
saccagé par la lutte qui s’y était passée.
Aidé de son élève, le chirurgien défit le pourpoint de Vallombreuse,
déchira la chemise et découvrit une poitrine aussi blanche que l’ivoire
où se dessinait une plaie étroite et triangulaire, emperlée de quelques
gouttelettes de sang. La plaie avait peu saigné. L’épanchement s’était
fait en dedans; le suppôt d’Esculape débrida les lèvres de la blessure
et la sonda. Un léger tressaillement contracta la face du patient dont
les yeux restaient toujours fermés, et qui ne bougeait non plus qu’une
statue sur un tombeau, dans une chapelle de famille.
«Bon cela, fit le chirurgien en observant cette contraction douloureuse;
il souffre, donc il vit. Cette sensibilité est de favorable augure.
—N’est-ce pas qu’il vivra? fit le prince; si vous le sauvez, je vous
ferai riche, je réaliserai tous vos souhaits; ce que vous demanderez,
vous l’obtiendrez.
—Oh! n’allons pas si vite, dit le médecin, je ne réponds de rien
encore; l’épée a traversé le haut du poumon droit. Le cas est grave,
très-grave. Cependant comme le sujet est jeune, sain, vigoureux, bâti,
sans cette maudite blessure, pour vivre cent ans, il se peut qu’il en
réchappe, à moins de complications imprévues: il y a pour de tels cas
des exemples de guérison. La nature chez les jeunes gens a tant de
ressources! La séve de la vie encore ascendante répare si vite les
pertes et rajuste si bien les dégâts! Avec des ventouses et des
scarifications, je vais tâcher de dégager la poitrine du sang qui s’est
répandu à l’intérieur et finirait par étouffer M. le duc, s’il n’était
heureusement tombé entre les mains d’un homme de science, cas rare en
ces villages et châteaux loin de Paris. Allons, bélître, continua-t-il
en s’adressant à son élève, au lieu de me regarder comme un cadran
d’horloge avec tes grands yeux ronds, roule les bandes et ploie les
compresses, que je pose le premier appareil.»
L’opération terminée, le chirurgien dit au prince: «Ordonnez, s’il vous
plaît, monseigneur, qu’on nous tende un lit de camp dans un coin de
cette chambre et qu’on nous serve une légère collation, car moi et mon
élève, nous veillerons tour à tour M. le duc de Vallombreuse. Il importe
que je sois là, épiant chaque symptôme, le combattant s’il est
défavorable, l’aidant s’il est heureux. Ayez confiance en moi,
monseigneur, et croyez que tout ce que la science humaine peut risquer
pour sauver une vie, sera fait avec audace et prudence. Rentrez dans vos
appartements, je vous réponds de la vie de M. votre fils... jusqu’à
demain.»
Un peu calmé par cette assurance, le père de Vallombreuse se retira chez
lui, où toutes les heures un laquais lui venait apporter des bulletins
de l’état du jeune duc.
Isabelle trouva dans le nouveau logis qu’on lui avait assigné cette même
femme de chambre, morne et farouche, qui l’attendait pour la défaire;
seulement l’expression de sa physionomie était totalement changée. Ses
yeux brillaient d’un éclat singulier, et le rayonnement de la haine
satisfaite illuminait sa figure pâle. La vengeance arrivée enfin d’un
outrage inconnu et dévoré silencieusement dans la rage froide de
l’impuissance, faisait du spectre muet une femme vivante. Elle
arrangeait les beaux cheveux d’Isabelle avec une allégresse mal
dissimulée, lui passait complaisamment les bras dans les manches de sa
robe de nuit, s’agenouillait pour la déchausser, et paraissait aussi
caressante qu’elle s’était montrée revêche. Ses lèvres, si bien scellées
naguère, pétillaient d’interrogations. Mais Isabelle, préoccupée des
tumultueux événements de la soirée, n’y prit pas garde autrement, et ne
remarqua pas non plus la contraction de sourcils et l’air irrité de
cette fille lorsqu’un domestique vint dire que tout espoir n’était pas
perdu pour M. le duc. A cette nouvelle, la joie disparut de son masque
sombre, éclairé un instant, et elle reprit son attitude morne jusqu’au
moment où sa maîtresse la congédia d’un geste bienveillant.
Couchée dans un lit moelleux, bien fait pour servir d’autel à Morphée,
et que pourtant le sommeil ne se hâtait pas de visiter, Isabelle
cherchait à se rendre compte des sentiments que lui inspirait ce
revirement subit de destinée. Hier encore elle n’était qu’une pauvre
comédienne, sans autre nom que le nom de guerre par lequel la désignait
l’affiche aux coins des carrefours. Aujourd’hui, un grand la
reconnaissait pour sa fille; elle se greffait, humble fleur, sur un des
rameaux de ce puissant arbre généalogique dont les racines plongeaient
si avant dans le passé, et qui portait à chaque branche un illustre, un
héros! Ce prince si vénérable, et qui n’avait de supérieur que des têtes
couronnées, était son père. Ce terrible duc de Vallombreuse, si beau
malgré sa perversité, se changeait d’amant en frère, et s’il survivait,
sa passion, sans doute, s’éteindrait en une amitié pure et calme. Ce
château, naguère sa prison, était devenu sa demeure; elle y était chez
elle, et les domestiques lui obéissaient avec un respect qui n’avait
plus rien de contraint ni de simulé. Tous les rêves qu’eût pu faire
l’ambition la plus désordonnée, le sort s’était chargé de les accomplir
pour elle et sans sa participation. De ce qui semblait devoir être sa
perte, sa fortune avait surgi radieuse, invraisemblable, au-dessus de
toute attente.
Si comblée de bonheurs, Isabelle s’étonnait de ne pas éprouver une plus
grande joie; son âme avait besoin de s’accoutumer à cet ordre d’idées si
nouveau. Peut-être même, sans bien s’en rendre compte, regrettait-elle
sa vie de théâtre; mais ce qui dominait tout, c’était l’idée de
Sigognac. Ce changement dans sa position l’éloignait-il ou la
rapprochait-il de cet amant si parfait, si dévoué, si courageux? Pauvre,
elle l’avait refusé pour époux de peur d’entraver sa fortune; riche,
c’était pour elle un devoir bien cher de lui offrir sa main. La fille
reconnue d’un prince pouvait bien devenir la baronne de Sigognac. Mais
le Baron était le meurtrier de Vallombreuse. Leurs mains ne sauraient se
rejoindre par-dessus une tombe. Si le jeune duc ne succombait pas,
peut-être garderait-il de sa blessure et de sa défaite surtout, car il
avait l’orgueil plus sensible que la chair, un trop durable
ressentiment. Le prince, de son côté, était capable, quelque bon et
généreux qu’il fût, de ne pas voir de bon œil celui qui avait failli le
priver d’un fils; il pouvait aussi désirer pour Isabelle une autre
alliance; mais, intérieurement, la jeune fille se promit d’être fidèle à
ses amours de comédienne et d’entrer plutôt en religion, que d’accepter
un duc, un marquis, un comte, le prétendant fût-il beau comme le jour et
doué comme un prince des contes de fées.
Satisfaite de cette résolution, elle allait s’endormir, lorsqu’un bruit
léger lui fit rouvrir les yeux, et elle aperçut Chiquita, debout au pied
de son lit, qui la regardait en silence et d’un air méditatif.
«Que veux-tu, ma chère enfant? lui dit Isabelle de sa voix la plus
douce, tu n’es donc pas partie avec les autres? si tu désires rester
près de moi, je te garderai, car tu m’as rendu bien des services.
—Je t’aime beaucoup, répondit Chiquita; mais je ne puis rester avec
toi tant qu’Agostin vivra. Les lames d’Albacète disent: «Soy de un
dueño,» ce qui signifie: «Je n’ai qu’un maître,» une belle parole digne
de l’acier fidèle. Pourtant j’ai un désir. Si tu trouves que j’aie payé
le collier de perles, embrasse-moi. Je n’ai jamais été embrassée. Cela
doit être si bon!
—Oh! de tout mon cœur! fit Isabelle en prenant la tête de l’enfant et
en baisant ses joues brunes, qui se couvrirent de rougeur tant son
émotion était forte.
—Maintenant, adieu!» dit Chiquita, qui avait repris son calme habituel.
Elle allait se retirer comme elle était venue, lorsqu’elle avisa sur la
table le couteau dont elle avait enseigné le maniement à la jeune
comédienne pour se défendre contre les entreprises de Vallombreuse, et
elle dit à Isabelle:
«Rends-moi mon couteau, tu n’en as plus besoin.»
Et elle disparut.
XVII.
LA BAGUE D’AMÉTHYSTE.
Montant les degrés quatre à quatre, Malartic, Bringuenarilles, Piedgris
et Tordgueule accoururent dans la chambre d’Isabelle pour soutenir
l’assaut et porter aide à Vallombreuse, tandis que La Râpée, Mérindol et
les bretteurs ordinaires du duc, qu’il avait amenés avec lui,
traversaient le fossé dans la barque afin d’opérer une sortie et de
prendre l’ennemi en queue. Stratégie savante et digne d’un bon général
d’armée!
La cime de l’arbre obstruait la fenêtre, d’ailleurs assez étroite, et
ses branches s’étendaient presque jusqu’au milieu de la chambre; on ne
pouvait donc présenter aux assaillants un assez large front de bataille.
Malartic se rangea avec Piedgris d’un côté contre la muraille, et fit
mettre de l’autre côté Tordgueule et Bringuenarilles pour qu’ils
n’eussent pas à supporter la première furie de l’attaque et fussent plus
à leur avantage. Avant d’entrer dans la place, il fallait franchir cette
haie de gaillards farouches qui attendaient l’épée d’une main et le
pistolet de l’autre. Tous avaient repris leurs masques, car nul de ces
honnêtes gens ne se souciait d’être reconnu au cas où l’affaire
tournerait mal, et c’était un spectacle assez effrayant que ces quatre
hommes au visage noir, immobiles et silencieux comme des spectres.
«Retirez-vous ou masquez-vous, dit Malartic d’une voix basse à
Vallombreuse, il est inutile qu’on vous voie en cette rencontre.
—Que m’importe? répondit le jeune duc, je ne crains personne au monde,
et ceux qui m’auront vu n’iront pas le dire, ajouta-t-il en agitant son
épée d’une façon menaçante.
—Emmenez au moins dans une autre pièce Isabelle, l’Hélène de cette
autre guerre de Troie, qu’une pistolade égarée pourrait gâter
d’aventure, ce qui serait dommage.»
Le duc trouvant le conseil judicieux, s’avança vers Isabelle qui se
trouvait abritée avec Chiquita derrière un bahut de chêne, et la prit
dans ses bras quoiqu’elle s’accrochât de ses doigts crispés aux saillies
des sculptures et fît aux efforts de Vallombreuse la résistance la plus
vive; cette vertueuse fille, surmontant les timidités de son sexe,
préférait rester sur le champ de bataille, exposée à des balles et
pointes d’épée qui n’eussent tué que sa vie, à demeurer seule avec
Vallombreuse abritée du combat, mais exposée à des entreprises qui
eussent tué son honneur.
«Non, non, laissez-moi,» s’écriait-elle en se débattant et en se
rattrapant d’un effort désespéré au chambranle de la porte, car elle
sentait que Sigognac ne pouvait être loin. Enfin le duc parvint à
entr’ouvrir le battant, et il allait entraîner Isabelle dans l’autre
pièce, lorsque la jeune femme se dégagea de ses mains et courut vers la
fenêtre; mais Vallombreuse la reprit, lui fit quitter la terre et
l’emporta vers le fond de l’appartement.
«Sauvez-moi, cria-t-elle d’une voix faible, se sentant à bout de force,
sauvez-moi, Sigognac!»
Un bruit de branches froissées se fit entendre, et une forte voix qui
semblait venir du ciel jeta dans la chambre ces mots: «Me voici!» et,
avec la vitesse de l’éclair, une ombre noire passa entre les quatre
bretteurs, poussée d’un tel élan qu’elle était déjà au milieu de la
pièce lorsque quatre détonations de pistolets éclatèrent presque
simultanément. Des nuages de fumée se répandirent en épais flocons qui
cachèrent quelques secondes le résultat de ce feu quadruple; quand ils
furent un peu dissipés, les bretteurs virent Sigognac, ou, pour mieux
dire, le capitaine Fracasse, car ils ne le connaissaient que sous ce
nom, debout, l’épée au poing et sans autre blessure que la plume de son
feutre coupée, les batteries à rouet des pistolets n’ayant pu partir
assez vite pour que les balles l’atteignissent en ce passage aussi
inattendu que rapide. Mais Isabelle et Vallombreuse n’étaient plus là.
Le duc avait profité du tumulte pour emporter sa proie à moitié
évanouie. Une porte solide, un verrou poussé s’interposaient entre la
pauvre comédienne et son généreux défenseur, déjà bien empêché par cette
bande qu’il avait sur les bras. Heureusement, vive et souple comme une
couleuvre, Chiquita, dans l’espérance d’être utile à Isabelle, s’était
glissée par l’entre-bâillement de la porte sur les pas du duc, qui, en
ce désordre d’une action violente, au milieu de ces bruits d’armes à
feu, ne prit pas garde à elle, d’autant plus qu’elle se dissimula bien
vite dans un angle obscur de cette vaste salle, assez faiblement
éclairée par une lampe posée sur une crédence.
«Misérables, où est Isabelle? cria Sigognac en voyant que la jeune
comédienne n’était pas là; j’ai tout à l’heure ouï sa voix.
—Vous ne nous l’avez pas donnée à garder, répondit Malartic avec le
plus beau sang-froid du monde, et nous sommes d’ailleurs d’assez
mauvaises duègnes.»
Et, en disant ces mots, il fondait l’épée haute sur le Baron, qui le
reçut de la belle manière. Ce n’était pas un adversaire à dédaigner que
Malartic; il passait, après Lampourde, pour le gladiateur le plus adroit
de Paris, mais il n’était pas de force à lutter longtemps contre
Sigognac.
«Veillez à la fenêtre pendant que je m’occupe avec ce compagnon,» dit-il
tout en ferraillant, à Piedgris, Tordgueule et Bringuenarilles, qui
rechargeaient leurs pistolets en toute hâte.
Au même instant un nouvel assiégeant débusqua dans la chambre en faisant
le saut périlleux. C’était Scapin, à qui son ancien métier de bateleur
et de soldat donnait des facilités singulières pour ces sortes
d’ascensions obsidionales. D’un coup d’œil rapide, il vit que les mains
des bretteurs étaient occupées à verser de la poudre et des balles dans
leurs armes, et qu’ils avaient déposé leurs épées à côté d’eux; aussi
prompt que l’éclair, il profita d’un moment d’incertitude chez l’ennemi
étonné de son entrée bizarre, ramassa les rapières et les jeta par la
fenêtre; puis il courut sur Bringuenarilles, le saisit à bras-le-corps
et se fit de son ennemi un bouclier, le poussant devant lui et le
tournant de manière à le présenter aux gueules des pistolets braqués sur
lui.
«De par tous les diables, ne tirez pas, hurlait Bringuenarilles à demi
suffoqué par les bras nerveux de Scapin, ne tirez pas. Vous me casseriez
les reins ou la tête, et cela me serait particulièrement dur d’être
meurtri par des camarades.»
Pour ne pas donner à Tordgueule et à Piedgris la facilité de le viser
par derrière, Scapin s’était prudemment adossé à la muraille, leur
opposant Bringuenarilles comme rempart; et, dans le but de changer le
point de mire, il secouait çà et là le bretteur, qui, encore que ses
pieds touchassent parfois la terre, ne reprenait pas de nouvelles forces
comme Antée.
Ce manége était fort judicieux; car Piedgris, qui n’aimait pas beaucoup
Bringuenarilles et se souciait de la vie d’un homme autant que d’un
fétu, cet homme fût-il son compagnon, ajusta la tête de Scapin dont la
taille dépassait un peu celle du spadassin; le coup partit, mais le
comédien s’était baissé, haussant Bringuenarilles pour se garantir, et
la balle alla trouer la boiserie, emportant l’oreille du pauvre diable,
qui se prit à hurler: «Je suis mort! je suis mort!» avec une vigueur qui
prouvait qu’il était bien vivant.
Scapin, qui n’était pas d’humeur à attendre un second coup de pistolet,
sachant bien que le plomb passerait pour l’atteindre à travers le corps
de Bringuenarilles, sacrifié par des amis peu délicats, et le pourrait
encore navrer grièvement, se servit du blessé comme d’un projectile et
le lança si rudement contre Tordgueule qui s’avançait abaissant le canon
de son arme, que le pistolet lui échappa de la main et que le bretteur
roula pêle-mêle sur le plancher avec son camarade, dont le sang lui
jaillissait au visage et l’aveuglait. La chute avait été si roide qu’il
en resta quelques minutes étourdi et froissé, ce qui donna le temps à
Scapin de repousser du pied le pistolet sous un meuble et de mettre sa
dague au vent pour recevoir Piedgris qui le chargeait avec furie, un
poignard au poing, enragé d’avoir manqué son coup.
Scapin se baissa, et de sa main gauche saisit au poignet le bras dont
Piedgris tenait le poignard et le força à rester en l’air, tandis que de
l’autre main armée d’une dague il portait à son ennemi un coup qui
certainement l’eût tué, sans l’épaisseur de son gilet en buffle. La lame
traversa pourtant le cuir, ouvrit les chairs, mais glissa sur une côte.
Quoiqu’elle ne fût ni mortelle ni même bien dangereuse, la blessure
étonna Piedgris et le fit chanceler; en sorte que le comédien, imprimant
au bras qu’il n’avait pas lâché une brusque saccade, n’eut pas de peine
à renverser son ennemi affaissé déjà sur un genou. Par surcroît de
précaution, il lui martela quelque peu la tête avec le talon pour le
faire tenir tout à fait tranquille.
... un grand corps, brisant les menues branches, fit son
entrée au milieu de la bataille,... (Page 407.)
Pendant que ceci se passait, Sigognac s’escrimait contre Malartic avec
la furie froide d’un homme qui peut mettre une profonde science au
service d’un grand courage. Il parait toutes les bottes du spadassin, et
déjà il lui avait effleuré le bras, comme le témoignait une rougeur
subite à la manche de Malartic. Celui-ci, sentant que si le combat se
prolongeait il était perdu, résolut de tenter un suprême effort, et il
se fendit à fond pour allonger un coup droit à Sigognac. Les deux fers
se froissèrent d’un mouvement si rapide et si sec, que le choc en fit
jaillir des étincelles; mais l’épée du Baron, vissée à un poing de
bronze, reconduisit en dehors l’épée gauchie du bretteur. La pointe
passa sous l’aisselle du capitaine Fracasse, lui égratignant l’étoffe du
pourpoint sans en entamer le moule. Malartic se releva; mais, avant
qu’il se fût remis sur la défensive, Sigognac lui fit sauter la rapière
de la main, posa le pied dessus, et lui portant la lame à la gorge, lui
cria: «Rendez-vous, ou vous êtes mort!»
A ce moment critique, un grand corps brisant les menues branches, fit
son entrée au milieu de la bataille, et le nouveau venu avisant la
situation perplexe de Malartic, lui dit d’un ton d’autorité: «Tu peux te
soumettre, sans déshonneur, à ce vaillant; il a ta vie au bout de son
épée. Tu as loyalement fait ton devoir; considère-toi comme prisonnier
de guerre.»
Puis, se tournant vers Sigognac: «Fiez-vous à sa parole, dit-il, c’est
un galant homme à sa manière, et il n’entreprendra rien sur vous
désormais.»
Malartic fit un signe d’acquiescement, et le Baron abaissa la pointe de
sa formidable rapière. Quant au bretteur, il ramassa son arme d’un air
assez piteux, la remit au fourreau, et alla s’asseoir silencieusement
sur un fauteuil où il serra de son mouchoir son bras dont la tache rouge
s’élargissait.
«Pour ces drôles plus ou moins blessés ou morts, dit Jacquemin Lampourde
(car c’était lui), il est bon de s’en assurer, et nous allons, s’il vous
plaît, leur ficeler les pattes comme à des volailles qu’on porte au
marché la tête en bas. Ils pourraient se relever et mordre, ne fût-ce
qu’au talon. Ce sont de pures canailles capables de feindre d’être hors
de combat, afin de ménager leur peau qui pourtant ne vaut pas
grand’chose.»
Et, se penchant sur les corps gisants sur le plancher, il tira de son
haut-de-chausses des bouts de fine corde dont il lia avec une dextérité
merveilleuse les pieds et les mains de Tordgueule, qui fit mine de
résister, de Bringuenarilles, qui se mit à pousser des cris de geai
plumé vif, et même de Piedgris, quoiqu’il ne bougeât non plus qu’un
cadavre dont il avait la pâleur livide.
Si l’on s’étonne de voir Lampourde au nombre des assiégeants, nous
répondrons que le bretteur s’était pris d’une admiration fanatique à
l’endroit de Sigognac, dont la belle méthode l’avait tant charmé dans sa
rencontre avec lui sur le Pont-Neuf, et qu’il avait mis ses services à
la disposition du capitaine; services qui n’étaient pas à dédaigner en
ces circonstances difficiles et périlleuses. Il arrivait d’ailleurs
souvent que dans ces entreprises hasardeuses, des camarades, soldés par
des intérêts divers, se rencontrassent la flamberge ou la dague au vent,
mais cela ne faisait point scrupule.
On n’a pas oublié que La Râpée, Agostin, Mérindol, Azolan et Labriche,
franchissant le fossé dans la barque dès le commencement de l’attaque,
étaient sortis du château pour opérer une diversion et tomber sur les
derrières de l’ennemi. Ils avaient en silence contourné le fossé et
étaient arrivés à l’endroit où, détaché de son tronc, le grand arbre,
tombé en travers de l’eau, servait à la fois de pont volant et d’échelle
aux libérateurs de la jeune comédienne. Le brave Hérode, comme on le
pense bien, n’avait pas manqué d’offrir son bras et son courage à
Sigognac, qu’il prisait fort et qu’il eût suivi jusque dans la propre
gueule de l’enfer, quand bien même il ne se fût point agi de la chère
Isabelle, aimée de toute la troupe, et de lui particulièrement. Si on ne
l’a pas encore vu figurer au plus fort de la bataille, cela ne tient
nullement à sa couardise; car il avait du cœur, bien qu’histrion, autant
qu’un capitaine. Il s’était engagé sur l’arbre à califourchon, comme les
autres, se soulevant des mains et avançant par secousses aux dépens de
sa culotte dont le fond s’éraillait aux rugosités de l’écorce. Devant
lui chevauchait tant bien que mal le portier de la comédie, déterminé
gaillard habitué à jouer des poings et à se débattre contre les assauts
de la foule. Le portier, arrivé à l’endroit où les rameaux se
bifurquaient, empoigna une grosse branche et continua son ascension;
mais, parvenu au bout du tronc, Hérode, doué d’une corpulence de
Goliath, très-bonne aux rôles de tyran, mal propre aux escalades,
sentit le branchage plier sous lui et craquer d’une façon inquiétante.
Il regarda en bas et entrevit dans l’ombre, à une trentaine de pieds de
profondeur, l’eau noire du fossé. Cette perspective le fit réfléchir et
prendre son assiette sur une portion de bois plus solide, capable de
porter son corps.
«Humph! dit-il mentalement, il serait aussi sage à un éléphant de danser
sur un fil d’araignée, qu’à moi de me risquer sur ces brindilles que
ferait courber un moineau. Cela est bon à des amoureux, à des Scapins et
autres gens agiles forcés d’être maigres par leur emploi. Roi et tyran
de comédie, plus adonné à la table qu’aux femmes, je n’ai pas de ces
légèretés acrobatiques et funambulesques. Si je fais un pas de plus pour
aller au secours du Capitaine, qui doit en avoir besoin, car je
comprends aux détonations des pistolets et au martèlement des épées que
l’affaire doit être chaude, je tombe dans cette eau stygienne, épaisse
et noire comme encre, verdie de plantes visqueuses, fourmillante de
grenouilles et de crapauds, et je m’y enfonce en la vase jusque
par-dessus la tête, mort inglorieuse, tombeau fétide, fin du tout
misérable et sans profit aucun, car je n’aurai navré nul ennemi. Il n’y
a point de vergogne à retourner. Le courage ici ne peut rien. Fussé-je
Achille, Roland ou le Cid, je ne saurais m’empêcher de peser deux cent
quarante livres et quelques onces sur une branche grosse comme le petit
doigt. Ce n’est plus affaire d’héroïsme mais de statique. Donc,
volte-face; je trouverai bien quelque moyen subreptice de pénétrer en la
forteresse et d’être utile à ce brave Baron, qui doit présentement
douter de mon amitié, s’il a le temps de penser à quelqu’un ou à quelque
chose.»
Ce monologue achevé, avec la rapidité de la parole intérieure, plus
prompte cent fois que l’autre, à laquelle cependant le bon Homérus donne
l’épithète d’ailée, Hérode fit un brusque tête-à-queue sur son cheval de
bois, c’est-à-dire sur le tronc de l’arbre, et commença prudemment sa
descente. Tout à coup, il s’arrêta. Un léger bruit, comme d’un
frottement de genoux contre l’écorce, et d’une haleine d’homme
s’efforçant pour gravir parvenait à son oreille, et quoique la nuit fût
obscure et rendue plus opaque encore que l’ombre du château, il lui
semblait démêler une vague forme faisant une gibbosité à la ligne droite
de l’arbre. Pour n’être point aperçu, il se pencha, s’aplatit autant
que lui permettait son bedon majestueux, et laissa venir, immobile et
retenant son haleine. Il releva un peu la tête au bout de deux minutes,
et voyant l’adversaire tout près de lui, il se redressa soudainement
présentant sa large face au traître qui le pensait surprendre et frapper
dans le dos. Pour ne se point gêner les mains occupées à l’escalade,
Mérindol, le chef d’attaque, portait son couteau entre les dents, ce
qui, à travers l’ombre, lui donnait l’air d’avoir de prodigieuses
moustaches. Hérode, avec sa forte main, lui saisit le col, et lui serra
la gorge de telle sorte, que Mérindol, étranglé comme s’il eût eu la
tête passée dans le nœud de la hart, ouvrit le bec afin de reprendre son
vent et laissa choir son couteau qui tomba au fossé. Comme la pression à
la gorge continuait, ses genoux se desserrèrent, ses bras flottants
firent quelques mouvements convulsifs; et bientôt le bruit d’une lourde
chute résonna dans l’ombre, et l’eau du fossé rejaillit en gouttes
jusque sous les pieds d’Hérode.
«Et d’un, se dit le Tyran; s’il n’est pas étouffé, il sera noyé. Cette
alternative m’est douce. Mais poursuivons cette descente périlleuse.»
Il avança encore de quelques pieds. Une petite étincelle bleuâtre
tremblotait à une petite distance de lui, trahissant une mèche de
pistolet; le déclic du rouet joua avec un bruit sec, une lueur traversa
l’obscurité, une détonation se fit entendre, et une balle passa à deux
ou trois pouces au-dessus d’Hérode, qui s’était baissé dès qu’il avait
vu le point brillant et avait rentré la tête en ses épaules comme une
tortue en sa carapace, dont bien lui prit.
«Triple corne de cocu! grogna une voix rauque, qui n’était autre que
celle de La Râpée, j’ai manqué mon coup.
—Un peu, mon petit, répond Hérode, je suis pourtant assez gros; il faut
que tu sois diantrement maladroit; mais toi, pare celle-là.»
Et le Tyran leva un gourdin attaché à son poignet par un cordon de cuir,
arme peu noble, mais qu’il maniait avec une dextérité admirable, ayant
longtemps, en ses tournées, pratiqué les bâtonnistes de Rouen. Le
gourdin rencontra l’épée que le spadassin avait tirée de son fourreau,
après avoir remis le pistolet inutile dans sa ceinture, et la fit voler
en éclats comme verre, de sorte qu’il n’en demeura
... le bruit d’une lourde chute résonna dans l’ombre...
(Page 410.)
que le tronçon au poing de La Râpée. Le bout du gourdin lui atteignit
même l’épaule et lui fit une contusion assez légère à la vérité, la
force du coup ayant été rompue.
Les deux ennemis se trouvant face à face, car l’un descendait toujours
et l’autre s’efforçait de monter, s’empoignèrent à bras-le-corps et
tâchèrent de se précipiter dans le gouffre du fossé noir et béant sous
eux. Quoique La Râpée fût un maraud plein de vigueur et d’adresse, une
masse comme celle du Tyran n’était pas facile à ébranler. Autant eût
valu essayer de déraciner une tour. Hérode avait entrelacé ses pieds
sous le tronc de l’arbre, et il y tenait comme avec des crampons rivés.
La Râpée, serré entre ses bras non moins musculeux que ceux d’Hercule,
suait et soufflait d’ahan. Presque aplati sur le large buste du Tyran,
il lui appuyait les mains sur les épaules, pour tâcher de se soustraire
à cette formidable étreinte. Par une feinte habile, Hérode desserra un
peu l’étau, et le spadassin se haussa aspirant une large et profonde
gorgée d’air, puis Hérode le lâchant tout à coup, le reprit plus bas au
défaut des flancs, et, l’élevant en l’air, lui fit quitter son point
d’appui. Maintenant il suffisait au Tyran d’ouvrir les mains pour
envoyer La Râpée faire un trou aux lentilles d’eau du fossé. Il ouvrit
les mains toutes grandes et le bretteur tomba; mais c’était un gaillard
leste et robuste, comme nous l’avons dit, et, de ses doigts crispés, il
se retint à l’arbre, faisant osciller son corps suspendu sur l’abîme,
pour tâcher de rattraper le tronc avec les pieds ou les jambes. Il n’y
réussit pas et resta allongé comme un I majuscule, le bras horriblement
tenaillé par le poids du reste. Les doigts, ne voulant pas lâcher prise,
s’enfonçaient dans l’écorce comme des griffes de fer, et les nerfs se
tendaient sur la main près de se rompre, ainsi que les cordes d’un
violon dont on tourne trop les chevilles. S’il eût fait clair, on eût pu
voir le sang jaillir des ongles bleuis.
La position n’était pas gaie. Accroché par un seul bras qu’étirait
affreusement le poids de son corps, La Râpée, outre la souffrance
physique, éprouvait la vertigineuse horreur de la chute mêlée
d’attirance qu’inspire la suspension au-dessus d’un gouffre. Ses yeux
dilatés regardaient fixement la profondeur sombre; ses oreilles
bourdonnaient; des sifflements traversaient ses tempes comme des
flèches; il avait des envies de se précipiter que réfrénait l’instinct
toujours vivace de la conservation: il ne savait pas nager, et, pour
lui, ce fossé c’était le tombeau.
Malgré son air farouche et ses sourcils charbonnés, au fond, Hérode
était assez bonasse. Il eut pitié de ce pauvre diable qui pendillait
dans le vide depuis quelques minutes longues comme l’éternité, et dont
l’agonie se prolongeait avec des angoisses atroces. Se penchant sur le
tronc d’arbre, il dit à La Râpée:
«Coquin, si tu me promets sur ta vie en l’autre monde, car en celui-ci
elle m’appartient, de rester neutre dans le combat, je vais te déclouer
du gibet d’où tu pends comme le mauvais larron.
—Je le jure, râla d’une voix sourde La Râpée à bout de forces; mais
faites vite, par pitié, je tombe.»
De sa poigne herculéenne, Hérode saisit le bras du maraud et remonta,
grâce à sa vigueur prodigieuse, le corps jusque sur l’arbre où il le mit
à cheval en face de lui, le maniant avec autant d’aisance qu’une poupée
de chiffon.
Quoique La Râpée ne fût pas une petite maîtresse sujette aux pâmoisons,
il était presque évanoui lorsque le brave comédien le retira de l’abîme,
où, sans la large main qui le soutenait, il serait retombé comme une
masse inerte.
«Je n’ai pas de sels à te faire respirer ni de plumes à te brûler sous
le nez, lui dit le Tyran en fouillant à sa poche; mais voici un cordial
qui te remettra, c’est de la pure eau-de-vie d’Hendayes, de la
quintessence solaire.»
Et il appliqua le goulot de la bouteille aux lèvres du bretteur
défaillant.
«Allons, tète-moi ce petit lait; deux ou trois gorgées encore et tu
seras vif comme un émerillon qu’on décapuchonne.»
Le généreux breuvage agit bientôt sur le spadassin, qui remercia Hérode
de la main et agita son bras engourdi pour lui faire reprendre sa
souplesse.
«Maintenant, dit Hérode, sans plus nous amuser à la moutarde, descendons
de ce perchoir où je n’ai pas toutes mes aises, sur le sacro-saint
plancher des vaches, qui sied mieux à ma corpulence. Va devant,»
ajouta-t-il, en retournant La Râpée et le mettant à califourchon dans
l’autre sens.
La Râpée se laissa glisser et le Tyran le suivit. Arrivé au bas de
l’arbre, ayant Hérode derrière lui, le spadassin discerna sur le bord du
fossé un groupe en sentinelle, composé d’Agostin, d’Azolan et de Basque.
«Ami,» leur cria-t-il à haute voix, et tournant la tête, il dit à voix
basse au comédien: «Ne sonnez mot et marchez sur mes talons.»
Quand ils eurent pris pied, La Râpée s’approcha d’Azolan et lui souffla
le mot d’ordre à l’oreille. Puis il ajouta: «Ce compagnon et moi nous
sommes blessés, et nous allons nous retirer un peu à l’écart pour laver
nos plaies et les bander.»
Azolan fit un signe d’acquiescement. Rien n’était plus naturel que cette
fable. La Râpée et le Tyran s’éloignèrent. Quand ils furent engagés sous
le couvert des arbres qui, bien que dénués de feuilles, suffisaient à
les cacher, la nuit aidant, le spadassin dit à Hérode: «Vous m’avez
généreusement octroyé la vie. Je viens de vous sauver de la mort, car
ces trois gaillards vous eussent assommé. J’ai payé ma dette, mais je ne
me regarde point comme quitte; si vous avez jamais besoin de moi, vous
me trouverez. Maintenant, allez à vos affaires. Je tourne par ici,
tournez par là.»
Hérode, resté seul, continua à suivre l’allée, regardant à travers les
arbres le maudit château où il n’avait pu pénétrer, à son grand regret.
Aucune lumière ne brillait aux fenêtres, excepté du côté de l’attaque,
et le reste du manoir était enseveli dans l’ombre et le silence.
Cependant, sur la façade en retour, la lune qui se levait commençait à
répandre ses molles lueurs et glaçait d’argent les ardoises violettes du
toit. Sa clarté naissante permettait de voir un homme en faction
promenant son ombre sur une petite esplanade au bord du fossé. C’était
Labriche, qui gardait la barque au moyen de laquelle Mérindol, La Râpée,
Azolan et Agostin avaient traversé le fossé.
Cette vue fit réfléchir Hérode. «Que diable peut faire cet homme tout
seul à cet endroit désert pendant que ses camarades jouent des couteaux?
Sans doute de peur de surprise ou pour assurer la retraite, il garde
quelque passage secret, quelque poterne masquée par où, peut-être, en
l’étourdissant d’un coup de gourdin sur la tête, je parviendrai à
m’introduire en ce damné manoir et montrer à Sigognac que je ne l’oublie
pas.»
En ratiocinant de la sorte, Hérode, suspendant ses pas et ne faisant
non plus de bruit que si ses semelles eussent été doublées de feutre,
s’approchait de la sentinelle avec cette lenteur moelleuse et féline
dont sont doués les gros hommes. Quand il fut à portée, il lui asséna
sur le crâne un coup suffisant pour mettre hors de combat, mais non pour
tuer celui qui le recevait. Comme on l’a pu voir, Hérode n’était point
autrement cruel et ne désirait point la mort du pécheur.
Aussi surpris que si la foudre lui fût tombée sur sa tête par un temps
serein, Labriche roula les quatre fers en l’air et ne bougea plus; car
la force du choc l’avait étourdi et fait se pâmer. Hérode s’avança
jusqu’au parapet du fossé et vit qu’à une étroite coupure du garde-fou
aboutissait un escalier diagonal taillé dans le revêtement de la douve,
et qui menait au fond du fossé ou du moins jusqu’au niveau de l’eau
clapotant sur ses dernières marches. Le Tyran descendit les degrés avec
précaution et se sentant le pied mouillé s’arrêta, tâchant de percer
l’obscurité du regard. Il démêla bientôt la forme de la barque, rangée à
l’ombre du mur, et l’attira par la chaîne qui l’amarrait au bas de
l’escalier. Rompre la chaîne ne fut qu’un jeu pour le robuste tragédien,
et il entra dans le bateau que son poids pensa faire tourner. Quand les
oscillations se furent apaisées et que l’équilibre se fut rétabli,
Hérode fit jouer doucement l’aviron unique placé en la poupe pour servir
à la fois de rame et de gouvernail. La barque, cédant à l’impulsion,
sortit bientôt de la tranche d’ombre pour entrer dans la tranche de
lumière, où sur l’eau huileuse tremblotaient comme des écailles
d’ablettes les paillons de la lune. La clarté pâle de l’astre découvrit
à Hérode, dans le soubassement du château, un petit escalier pratiqué
sous une arcade de brique. Il y aborda, et suivant la voûte, il parvint
sans encombre à la cour intérieure, complétement déserte en ce moment.
«Me voici donc au cœur de la place, se dit Hérode en se frottant les
mains; mon courage a meilleure assiette sur les larges dalles bien
cimentées que sur ce bâton à perroquet d’où je descends. Çà,
orientons-nous et allons rejoindre les compagnons.»
Il avisa le perron gardé par les deux sphinx de pierre et jugea fort
sainement que cette entrée architecturale conduisait aux plus riches
salles du logis, où sans doute Vallombreuse avait mis la jeune
comédienne et où devait s’agiter la bataille en l’honneur de cette
Hérode... s’approchait de la sentinelle... (Page 414.)
Hélène sans Ménélas et vertueuse surtout pour Pâris. Les sphinx ne
firent pas mine de lever la griffe pour l’arrêter au passage.
La victoire semblait restée aux assaillants. Bringuenarilles, Tordgueule
et Piedgris gisaient sur le plancher comme veaux sur la paille.
Malartic, le chef de la bande, avait été désarmé. Mais en réalité les
vainqueurs étaient captifs. La porte de la chambre, fermée en dehors,
s’interposait entre eux et l’objet de leur recherche, et cette porte,
d’un chêne épais, historiée d’élégantes ferrures en acier poli, pouvait
devenir un obstacle infranchissable à des gens qui ne possédaient ni
haches ni pinces pour l’enfoncer. Sigognac, Lampourde et Scapin appuyant
l’épaule contre les battants s’efforçaient de la faire céder, mais elle
tenait bon et leurs vigueurs réunies y mollissaient.
«Si nous y mettions le feu, dit Sigognac qui se désespérait, il y a des
bûches enflammées dans l’âtre.
—Ce serait bien long, répondit Lampourde; le cœur de chêne brûle
malaisément; prenons plutôt ce bahut et nous en faisons une sorte de
catapulte ou bélier propre à effondrer cette barrière trop importune.»
Ce qui fut dit fut fait, et le curieux meuble ouvragé de délicates
sculptures, empoigné brutalement et lancé avec force, alla heurter les
solides parois, sans autre succès que d’en rayer le poli et d’y perdre
une jolie tête d’ange ou d’amour mignonnement taillée qui formait un de
ses angles. Le Baron enrageait, car il savait que Vallombreuse avait
quitté la chambre emportant Isabelle, malgré la résistance désespérée de
la jeune fille.
Tout à coup, un grand bruit se fit entendre. Les branchages qui
obstruaient la fenêtre avaient disparu et l’arbre tombait dans l’eau du
fossé avec un fracas auquel se mêlaient des cris humains, ceux du
portier de comédie qui s’était arrêté dans son ascension, la branche
étant devenue trop faible pour le supporter. Azolan, Agostin et Basque
avaient eu cette triomphante idée de pousser l’arbre à l’eau afin de
couper la retraite aux assiégeants.
«Si nous ne jetons bas cette porte, dit Lampourde, nous sommes pris
comme rats au piége. Au diable soient les ouvriers du temps jadis qui
travaillaient de façon si durable! Je vais essayer de découper le bois
autour de la serrure avec mon poignard pour la faire sauter,
puisqu’elle tient si fort. Il faut sortir d’ici à tout prix; nous
n’avons plus la ressource de nous accrocher à notre arbre comme les ours
à leur tronc dans les fossés de Berne en Suisse.»
Lampourde allait se mettre à l’œuvre, quand un léger grincement, pareil
à celui d’une clef qui tourne, résonna dans la serrure, et la porte
inutilement attaquée s’ouvrit d’elle-même.
«Quel est le bon ange, s’écria Sigognac, qui vient de la sorte à notre
secours? et par quel miracle cette porte cède-t-elle toute seule après
avoir tant résisté?
—Il n’y a ni ange ni miracle, répondit Chiquita en sortant de derrière
la porte et fixant sur le Baron son regard mystérieux et tranquille.
—Où est Isabelle?» cria Sigognac, parcourant de l’œil la salle
faiblement éclairée par la lueur vacillante d’une petite lampe.
Il ne l’aperçut point d’abord. Le duc de Vallombreuse, surpris par la
brusque ouverture des battants, s’était acculé dans un angle, plaçant
derrière lui la jeune comédienne à demi pâmée d’épouvante et de fatigue;
elle s’était affaissée sur ses genoux, la tête appuyée à la muraille,
les cheveux dénoués et flottants, les vêtements en désordre, les ferrets
de son corsage brisés, tant elle s’était désespérément tordue entre les
bras de son ravisseur, qui, sentant sa proie lui échapper, avait essayé
vainement à lui dérober quelques baisers lascifs, comme un faune
poursuivi entraînant une jeune vierge au fond des bois.
«Elle est ici, dit Chiquita, dans ce coin, derrière le seigneur
Vallombreuse; mais pour avoir la femme, il faut tuer l’homme.
—Qu’à cela ne tienne, je le tuerai, fit Sigognac en s’avançant l’épée
droite vers le jeune duc déjà tombé en garde.
—C’est ce que nous verrons, monsieur le capitaine Fracasse, chevalier
de bohémiennes,» répondit le jeune duc d’un air de parfait dédain.
Les fers étaient engagés et se suivaient en tournant autour l’un de
l’autre avec cette lenteur prudente qu’apportent aux luttes qui doivent
être mortelles les habiles de l’escrime. Vallombreuse n’était pas d’une
force égale à celle de Sigognac; mais il avait, comme il convenait à un
homme de sa qualité, fréquenté longtemps les académies, mouillé plus
d’une chemise aux salles d’armes, et travaillé
La victoire semblait restée aux assaillants. (Page
415.)
sous les meilleurs maîtres. Il ne tenait donc pas son épée comme un
balai, suivant la dédaigneuse expression de Lampourde à l’adresse des
ferrailleurs maladroits qui, selon lui, déshonoraient le métier. Sachant
combien son adversaire était redoutable, le jeune duc se renfermait dans
la défensive, parait les coups et n’en portait point. Il espérait lasser
Sigognac déjà fatigué par l’attaque du château et son duel avec
Malartic, car il avait entendu le bruit des épées à travers la porte.
Cependant, tout en déjouant le fer du Baron, de sa main gauche il
cherchait sur sa poitrine un petit sifflet d’argent suspendu par une
chaînette. Quand il l’eut trouvé, il le porta à ses lèvres et en tira un
son aigu et prolongé. Ce mouvement pensa lui coûter cher; l’épée du
Baron faillit lui clouer la main sur la bouche; mais la pointe, relevée
par une riposte un peu tardive, ne fit que lui égratigner le pouce.
Vallombreuse reprit sa garde. Ses yeux lançaient des regards fauves
pareils à ceux des jettatores et des basilics, qui ont la vertu de tuer;
un sourire d’une méchanceté diabolique crispait les coins de sa bouche,
il rayonnait de férocité satisfaite, et sans se découvrir il avançait
sur Sigognac, lui poussant des bottes toujours parées.
Malartic, Lampourde et Scapin regardaient avec admiration cette lutte
d’un intérêt si vif d’où dépendait le sort de la bataille, les chefs des
deux partis opposés étant en présence et combattant corps à corps. Même
Scapin avait apporté les flambeaux de l’autre chambre pour que les
rivaux y vissent plus clair. Attention touchante!
«Le petit duc ne va pas mal, dit Lampourde appréciateur impartial du
mérite, je ne l’aurais pas cru capable d’une telle défense; mais s’il se
fend, il est perdu. Le capitaine Fracasse a le bras plus long que lui.
Ah! diable, cette parade de demi-cercle est trop large. Qu’est-ce que je
vous disais? voilà l’épée de l’adversaire qui passe par l’ouverture.
Vallombreuse est touché; non, il a fait une retraite fort à propos.»
Au même instant un bruit tumultueux de pas qui approchaient se fit
entendre. Un panneau de la boiserie s’ouvrit avec fracas, et cinq ou six
laquais armés se précipitèrent impétueusement dans la salle.
«Emportez cette femme, leur cria Vallombreuse, et chargez-moi ces
drôles. Je fais mon affaire du Capitaine;» et il courut sur lui l’épée
haute.
L’irruption de ces marauds surprit Sigognac. Il serra un peu moins sa
garde; car il suivait des yeux Isabelle tout à fait évanouie que deux
laquais, protégés par le duc, entraînaient vers l’escalier, et l’épée de
Vallombreuse lui effleura le poignet. Rappelé au sentiment de la
situation par cette éraflure, il porta au duc une botte à fond qui
l’atteignit au-dessus de la clavicule et le fit chanceler.
Cependant Lampourde et Scapin recevaient les laquais de la belle
manière; Lampourde les lardait de sa longue rapière comme des rats, et
Scapin leur martelait la tête avec la crosse d’un pistolet qu’il avait
ramassé. Voyant leur maître blessé qui s’adossait au mur et s’appuyait
sur la garde de son épée, la figure couverte d’une pâleur blafarde, ces
misérables canailles, lâches d’âme et de courage, abandonnèrent la
partie et gagnèrent au pied. Il est vrai que Vallombreuse n’était point
aimé de ses domestiques, qu’il traitait en tyran plutôt qu’en maître, et
brutalisait avec une férocité fantasque.
«A moi, coquins! à moi, soupira-t-il d’une voix faible. Laisserez-vous
ainsi votre duc sans aide et sans secours?»
Pendant que ces incidents se passaient, comme nous l’avons dit, Hérode
montait, d’un pas aussi leste que sa corpulence le permettait, le grand
escalier, éclairé, depuis l’arrivée de Vallombreuse au château, d’une
grande lanterne fort ouvragée et suspendue à un câble de soie. Il arriva
au palier du premier étage, au moment même où Isabelle échevelée, pâle,
sans mouvement, était emportée comme une morte par les laquais. Il crut
que pour sa résistance vertueuse le jeune duc l’avait tuée ou fait tuer,
et, sa furie s’exaspérant à cette idée, il tomba à grands coups d’épée
sur les marauds, qui, surpris de cette agression subite dont ils ne
pouvaient se défendre, ayant les mains empêchées, lâchèrent leur proie
et détalèrent comme s’ils eussent eu le diable à leurs trousses. Hérode,
se penchant, releva Isabelle, lui appuya la tête sur son genou, lui posa
la main sur le cœur et s’assura qu’il battait encore. Il vit qu’elle ne
paraissait avoir aucune blessure et commençait à soupirer faiblement,
comme une personne à qui revient peu à peu le sentiment de l’existence.
En cette posture, il fut bientôt rejoint par Sigognac, qui s’était
débarrassé de Vallombreuse, en lui allongeant ce furieux coup de pointe
fort admiré de Lampourde. Le Baron s’agenouilla près de son amie, lui
prit les mains et d’une voix qu’Isabelle entendait vaguement comme du
fond d’un rêve, il lui dit: «Revenez à vous, chère âme, et n’ayez plus
de crainte. Vous êtes entre les bras de vos amis, et personne,
maintenant, ne vous saurait nuire.»
Quoiqu’elle n’eût point encore ouvert les yeux, un languissant sourire
se dessina sur les lèvres décolorées d’Isabelle, et ses doigts pâles,
moites des froides sueurs de la pâmoison, serrèrent imperceptiblement la
main de Sigognac. Lampourde considérait d’un air attendri ce groupe
touchant, car les galanteries l’intéressaient, et il prétendait se
connaître mieux que pas un aux choses du cœur.
Tout à coup, une impérieuse sonnerie de cor éclata dans le silence qui
avait succédé au tumulte de la bataille. Au bout de quelques minutes
elle se répéta avec une fureur stridente et prolongée. C’était un appel
de maître auquel il fallait obéir. Des froissements de chaînes se firent
entendre. Un bruit sourd indiqua l’abaissement du pont-levis; un
tourbillonnement de roues tonna sous la voûte, et aux fenêtres de
l’escalier flamboyèrent subitement les lueurs rouges de torches
disséminées dans la cour. La porte du vestibule retomba bruyamment sur
elle-même, et des pas hâtifs retentirent dans la cage sonore de
l’escalier.
Bientôt parurent quatre laquais à grande livrée, portant des cires
allumées avec cet air impassible et cet empressement muet qu’ont les
valets de noble maison. Derrière eux, montait un homme de haute mine,
vêtu de la tête aux pieds d’un velours noir passementé de jayet. Un
ordre, de ceux que se réservent les rois et les princes, ou qu’ils
n’accordent qu’aux plus illustres personnages, brillait à sa poitrine
sur le fond sombre de l’étoffe. Arrivés au palier, les laquais se
rangèrent contre le mur, comme des statues portant au poing des torches,
sans qu’aucune palpitation de paupière, sans qu’un tressaillement de
muscles indiquât, en aucune façon, qu’ils aperçussent le spectacle assez
singulier pourtant qu’ils avaient sous les yeux. Le maître n’ayant point
encore parlé, ils ne devaient pas avoir d’opinion.
Le seigneur vêtu de noir s’arrêta sur le palier. Bien que l’âge eût mis
des rides à son front et à ses joues, jauni son teint et blanchi son
poil, on pouvait encore reconnaître en lui l’original du portrait qui
avait attiré les regards d’Isabelle en sa détresse, et qu’elle avait
imploré comme une figure amie. C’était le prince père de Vallombreuse.
Le fils portait le nom d’un duché, en attendant que l’ordre naturel des
successions le rendît à son tour chef de famille.
A l’aspect d’Isabelle, que soutenaient Hérode et Sigognac, et à qui sa
pâleur exsangue donnait l’air d’une morte, le prince leva les bras au
ciel en poussant un soupir. «Je suis arrivé trop tard, dit-il, quelque
diligence que j’aie faite,» et il se baissa vers la jeune comédienne
dont il prit la main inerte.
A cette main blanche comme si elle eût été sculptée dans l’albâtre,
brillait au doigt annulaire une bague, dont une améthyste assez grosse
formait le chaton. Le vieux seigneur parut étrangement troublé à la vue
de cette bague. Il la tira du doigt d’Isabelle avec un tremblement
convulsif, fit signe à un des laquais porteurs de torche de s’approcher,
et à la lueur plus vive de la cire déchiffra le blason gravé sur la
pierre, mettant l’anneau tout près de la clarté et l’éloignant ensuite
pour en mieux saisir les détails avec sa vue de vieillard.
Sigognac, Hérode et Lampourde suivaient anxieusement les gestes égarés
du prince, et ses changements de physionomie à la vue de ce bijou qu’il
paraissait bien connaître, et qu’il tournait et retournait entre ses
mains, comme ne pouvant se décider à admettre une idée pénible.
«Où est Vallombreuse, s’écria-t-il enfin d’une voix tonnante, où est ce
monstre indigne de ma race?»
Il avait reconnu, à n’en pouvoir douter, dans cette bague, l’anneau orné
d’un blason de fantaisie avec lequel il scellait jadis les billets qu’il
écrivait à Cornélia mère d’Isabelle. Comment cet anneau se trouvait-il
au doigt de cette jeune actrice enlevée par Vallombreuse et de qui le
tenait-elle? «Serait-elle la fille de Cornélia, se disait le prince, et
la mienne? Cette profession de comédienne qu’elle exerce, son âge, sa
figure où se retrouvent quelques traits adoucis de sa mère, tout
concorde à me le faire croire. Alors, c’est sa sœur que poursuivait ce
damné libertin; cet amour est un inceste; oh! je suis cruellement puni
d’une faute ancienne.»
Isabelle ouvrit enfin les yeux, et son premier regard rencontra le
prince tenant la bague qu’il lui avait ôtée du doigt. Il lui sembla
avoir déjà vu cette figure, mais jeune encore, sans cheveux blancs ni
barbe grise. On eût dit la copie vieillie du portrait placé au-dessus de
la cheminée. Un sentiment de vénération profonde envahit à son aspect
le cœur d’Isabelle. Elle vit aussi près d’elle le brave Sigognac et le
bon Hérode, tous deux sains et saufs, et aux transes de la lutte succéda
la sécurité de la délivrance. Elle n’avait plus rien à craindre ni pour
ses amis, ni pour elle. Se soulevant à demi, elle inclina la tête devant
le prince, qui la contemplait avec une attention passionnée, et
paraissait chercher dans les traits de la jeune fille une ressemblance à
un type autrefois chéri.
«De qui, mademoiselle, tenez-vous cet anneau qui me rappelle certains
souvenirs; l’avez-vous depuis longtemps en votre possession? dit le
vieux seigneur d’une voix émue.
—Je le possède depuis mon enfance, et c’est l’unique héritage que j’aie
recueilli de ma mère, répondit Isabelle.
—Et qui était votre mère, que faisait-elle? dit le prince avec un
redoublement d’intérêt.
—Elle s’appelait Cornélia, repartit modestement Isabelle, et c’était
une pauvre comédienne de province qui jouait les reines et les
princesses tragiques dans la troupe dont je fais partie encore.
—Cornélia! Plus de doute, fit le prince troublé, oui, c’est bien elle;
mais, dominant son émotion, il reprit un air majestueux et calme, et dit
à Isabelle: Permettez-moi de garder cet anneau. Je vous le remettrai
quand il faudra.
—Il est bien entre les mains de Votre Seigneurie, répondit la jeune
comédienne, en qui, à travers les brumeux souvenirs de l’enfance,
s’ébauchait le souvenir d’une figure que, toute petite, elle avait vue
se pencher vers son berceau.
—Messieurs, dit le prince, fixant son regard ferme et clair sur
Sigognac et ses compagnons, en toute autre circonstance je pourrais
trouver étrange votre présence armée dans mon château; mais je sais le
motif qui vous a fait envahir cette demeure jusqu’à présent sacrée. La
violence appelle la violence, et la justifie. Je fermerai les yeux sur
ce qui vient d’arriver. Mais où est le duc de Vallombreuse, ce fils
dégénéré qui déshonore ma vieillesse?»
Comme s’il eût répondu à l’appel de son père, Vallombreuse, au même
instant, parut sur le seuil de la salle, soutenu par Malartic; il était
affreusement pâle, et sa main crispée serrait un mouchoir contre sa
poitrine. Il marchait cependant, mais comme marchent les spectres, sans
soulever les pieds. Une volonté terrible, dont l’effort donnait à ses
traits l’immobilité d’un masque en marbre, le tenait seule debout. Il
avait entendu la voix de son père, que, tout dépravé qu’il fût, il
redoutait encore, et il espérait lui cacher sa blessure. Il mordait ses
lèvres pour ne pas crier, et ravalait l’écume sanglante qui lui montait
aux coins de la bouche; il ôta même son chapeau, malgré la douleur
atroce que lui causait le mouvement de lever le bras, et resta ainsi
découvert et silencieux.
«Monsieur, dit le prince, vos équipées dépassent les bornes, et vos
déportements sont tels, que je serai forcé d’implorer du roi, pour vous,
la faveur d’un cachot ou d’un exil perpétuels. Le rapt, la
séquestration, le viol ne sont plus de la galanterie, et si je peux
passer quelque chose aux égarements d’une jeunesse licencieuse, je
n’excuserai jamais le crime froidement médité. Savez-vous, monstre,
continua-t-il en s’approchant de Vallombreuse et lui parlant à l’oreille
de façon à n’être entendu de personne, savez-vous quelle est cette jeune
fille, cette Isabelle que vous avez enlevée en dépit de sa vertueuse
résistance?—votre sœur!
—Puisse-t-elle remplacer le fils que vous allez perdre! répondit
Vallombreuse, pris d’une défaillance qui fit apparaître sur son visage
livide les sueurs de l’agonie; mais je ne suis pas coupable comme vous
le pensez. Isabelle est pure, je l’atteste sur le Dieu devant qui je
vais paraître. La mort n’a pas l’habitude de mentir, et l’on peut croire
à la parole d’un gentilhomme expirant.»
Cette phrase fut prononcée d’une voix assez haute pour être entendue de
tous. Isabelle tourna ses beaux yeux humides de larmes vers Sigognac, et
vit sur la figure de ce parfait amant qu’il n’avait pas attendu, pour
croire à la vertu de celle qu’il aimait, l’attestation in extremis de
Vallombreuse.
«Mais qu’avez-vous donc? dit le prince en étendant la main vers le jeune
duc qui chancelait malgré le soutien de Malartic.
—Rien, mon père, répondit Vallombreuse d’une voix à peine articulée,...
rien... Je meurs; et il tomba tout d’une pièce sur les dalles du palier
sans que Malartic pût le retenir.
—Il n’est pas tombé sur le nez, dit sentencieusement Jacquemin
Lampourde, ce n’est qu’une pâmoison; il en peut réchapper encore. Nous
connaissons ces choses-là, nous autres hommes d’épée, mieux que les
hommes de lancette et les apothicaires.
... il tomba tout d’une pièce sur les dalles du
palier... (Page 422.)
—Un médecin! un médecin! s’écria le prince, oubliant son ressentiment à
ce spectacle; peut-être y a-t-il encore quelque espoir. Une fortune à
qui sauvera mon fils, le dernier rejeton d’une noble race! Mais allez
donc! que faites-vous là? courez, précipitez-vous!»
Deux des laquais impassibles qui avaient éclairé cette scène de leurs
torches sans même faire un clignement d’œil, se détachèrent de la
muraille et se hâtèrent pour exécuter les ordres de leur maître.
D’autres domestiques, avec toutes les précautions imaginables,
soulevèrent le corps de Vallombreuse, et, sur l’ordre de son père, le
transportèrent à son appartement, où ils le déposèrent sur son lit.
Le vieux seigneur suivit d’un regard où la douleur éteignait déjà la
colère, ce cortége lamentable. Il voyait sa race finie avec ce fils aimé
et détesté à la fois, mais dont il oubliait en ce moment les vices pour
ne se souvenir que de ses qualités brillantes. Une mélancolie profonde
l’envahissait, et il resta quelques minutes plongé dans un silence que
tout le monde respecta.
Isabelle, tout à fait remise de son évanouissement, se tenait debout,
les yeux baissés, près de Sigognac et d’Hérode, rajustant d’une main
pudique le désordre de ses habits. Lampourde et Scapin, un peu en
arrière, s’effaçaient comme des figures de second plan, et dans le cadre
de la porte on entrevoyait les têtes curieuses des bretteurs qui avaient
pris part à la lutte et n’étaient pas sans inquiétude sur leur sort,
craignant qu’on ne les envoyât aux galères ou au gibet pour avoir aidé
Vallombreuse en ses méchantes entreprises.
Enfin le prince rompit ce silence embarrassant et dit: «Quittez ce
château à l’instant, vous tous qui avez mis vos épées au service des
mauvaises passions de mon fils. Je suis trop gentilhomme pour faire
l’office des archers et du bourreau; fuyez, disparaissez, rentrez dans
vos repaires. La justice saura bien vous y retrouver.»
Le compliment n’était pas fort gracieux; mais il eût été hors de propos
de montrer une susceptibilité trop farouche. Les bretteurs, que
Lampourde avait déliés dès le commencement de cette scène, s’éloignèrent
sans demander leur reste, avec Malartic leur chef.
Quand ils se furent retirés, le père de Vallombreuse prit Isabelle par
la main, et la détachant du groupe où elle se trouvait, la fit ranger
près de lui et lui dit: «Restez là, mademoiselle; votre place est
désormais à mes côtés. C’est bien le moins que vous me rendiez une fille
puisque vous m’ôtez un fils.» Et il essuya une larme qui, malgré lui,
débordait de sa paupière. Puis se retournant vers Sigognac avec un geste
d’une incomparable noblesse: «Monsieur, vous pouvez vous en aller avec
vos compagnons. Isabelle n’a rien à redouter près de son père, et ce
château sera dès à présent sa demeure. Maintenant que sa naissance est
connue, il ne convient pas que ma fille retourne à Paris. Je la paye
assez cher pour la garder. Je vous remercie, quoiqu’il m’en coûte
l’espoir d’une race perpétuée, d’avoir épargné à mon fils une action
honteuse, que dis-je, un crime abominable! Sur mon blason je préfère une
tache de sang à une tache de boue. Puisque Vallombreuse était infâme,
vous avez bien fait de le tuer; vous avez agi en vrai gentilhomme, et
l’on m’assure que vous l’êtes, en protégeant la faiblesse, l’innocence
et la vertu. C’était votre droit. L’honneur de ma fille sauvé rachète la
mort de son frère. Voilà ce que la raison me dit; mais mon cœur paternel
en murmure et d’injustes idées de vengeance pourraient me prendre dont
je ne serais pas maître. Disparaissez, je ne ferai aucune poursuite, et
je tâcherai d’oublier qu’une nécessité rigoureuse a dirigé votre fer sur
le sein de mon fils!
—Monseigneur, répondit Sigognac sur le ton du plus profond respect, je
fais à la douleur d’un père une part si grande, que j’eusse, sans sonner
mot, accepté les injures les plus sanglantes et les plus amères, bien
qu’en ce désastreux conflit ma loyauté ne me fasse aucun reproche. Je ne
voudrais rien dire, pour me justifier à vos yeux, qui accusât cet
infortuné duc de Vallombreuse; mais croyez que je ne l’ai point cherché,
qu’il s’est jeté de lui-même sur ma route et que j’ai tout fait, en plus
d’une rencontre, pour l’épargner. Ici même, c’est sa fureur aveugle qui
l’a précipité sur mon épée. Je laisse en vos mains Isabelle, qui m’est
plus chère que la vie, et me retire à jamais désolé de cette triste
victoire pour moi véritable défaite, puisqu’elle détruit mon bonheur.
Ah! que mieux eût valu que je fusse tué et victime au lieu de
meurtrier!»
Là-dessus, Sigognac fit au prince un salut, et lançant à Isabelle un
long regard chargé d’amour et de regret, descendit les marches de
l’escalier, suivi de Scapin et de Lampourde, non sans retourner plus
d’une fois la tête, ce qui lui permit de voir la jeune fille appuyée
contre la rampe de peur de défaillir, et portant son mouchoir à ses yeux
pleins de larmes. Était-ce la mort de son frère ou le départ de Sigognac
qu’elle pleurait? Nous pensons que c’était le départ de Sigognac,
l’aversion que lui inspirait Vallombreuse n’ayant point encore eu le
temps de se changer chez elle en tendresse à cette révélation de parenté
subite. Du moins le Baron, quelque modeste qu’il fût, en jugea ainsi,
et, chose étrange que le cœur humain, s’éloigna consolé par les larmes
de celle qu’il aimait.
Sigognac et sa troupe sortirent par le pont-levis, et tout en longeant
le fossé pour aller reprendre leurs chevaux dans le petit bois où ils
les avaient laissés, ils entendirent une voix plaintive s’élever du
fossé à l’endroit même que comblait l’arbre renversé. C’était le portier
de la comédie, qui n’avait pu se dégager de l’enchevêtrement des
branches, et criait piteusement à l’aide, n’ayant que la tête hors de
l’eau, et risquant d’avaler ce fade liquide qu’il haïssait plus que
médecine noire, toutes les fois qu’il ouvrait le bec pour appeler au
secours. Scapin, qui était fort agile et délié de son corps, se risqua
sur l’arbre et eut bientôt repêché le portier tout ruisselant d’eau et
d’herbes aquatiques.
Les chevaux n’avaient point bougé de leur couvert, et bientôt enfourchés
par leurs cavaliers, ils reprirent allégrement la route de Paris.
«Que vous semble, monsieur le Baron, de tous ces événements? disait
Hérode à Sigognac, qui cheminait botte à botte avec lui. Cela s’arrange
comme une fin de tragi-comédie. Qui se fût attendu au milieu de
l’algarade, à l’entrée seigneuriale de ce père précédé de flambeaux, et
venant mettre le holà aux fredaines un peu trop fortes de monsieur son
fils? Et cette reconnaissance d’Isabelle au moyen d’une bague à cachet
blasonné? Ne l’a-t-on pas déjà vue au théâtre? Après tout, puisque le
théâtre est l’image de la vie, la vie lui doit ressembler comme un
original à son portrait. J’avais toujours entendu dire dans la troupe
qu’Isabelle était de noble naissance. Blazius et Léonarde se souvenaient
même d’avoir vu le prince qui n’était encore que duc, lorsqu’il faisait
sa cour à Cornélia. Léonarde plus d’une fois avait engagé la jeune fille
à rechercher son père; mais celle-ci, douce et modeste de nature, n’en
avait rien fait, ne voulant pas s’imposer à une famille qui l’eût
rejetée peut-être, et s’était contentée de son modeste sort.
—Oui, je savais cela, répondit Sigognac; sans attacher autrement
d’importance à cette illustre origine, Isabelle m’avait conté l’histoire
de sa mère et parlé de la bague. On voyait bien d’ailleurs à la
délicatesse de sentiment que professait cette aimable fille, qu’il y
avait du sang illustre dans ses veines. Je l’aurais deviné quand même
elle ne me l’eût pas dit. Sa beauté chaste, fine et pure, révélait sa
race. Aussi mon amour pour elle a-t-il toujours été mêlé de timidité et
de respect, quoique volontiers la galanterie s’émancipe avec les
comédiennes. Mais quelle fatalité que ce damné Vallombreuse se trouve
précisément son frère! Il y a maintenant un cadavre entre nous deux; un
ruisseau de sang nous sépare, et pourtant je ne pouvais sauver son
honneur que par cette mort. Malheureux que je suis! j’ai moi-même créé
l’obstacle où doit se briser mon amour, et tué mon espérance avec l’épée
qui défendait mon bien. Pour garder ce que j’aime, je me l’ôte à jamais.
De quel front irai-je me présenter les mains rouges de sang, à Isabelle
en deuil? Hélas, ce sang, je l’ai versé pour sa propre défense, mais
c’était le sang fraternel! Quand bien même elle me pardonnerait et me
verrait sans horreur, le prince qui maintenant a sur elle des droits de
père, repoussera, en le maudissant, le meurtrier de son fils. Oh! je
suis né sous une étoile enragée.
—Tout cela sans doute est fort lamentable, répondit Hérode, mais les
affaires du Cid et de Chimène étaient encore bien autrement embrouillées
comme on le voit en la pièce de M. Pierre de Corneille, et cependant,
après bien des combats entre l’amour et le devoir, elles finirent par
s’arranger à l’amiable, non sans quelques antithèses et agudezzas un peu
forcées dans le goût espagnol, mais d’un bon effet au théâtre.
Vallombreuse n’est que d’un côté frère d’Isabelle. Ils n’ont point puisé
le jour au même sein, et ne se sont connus comme parents que pendant
quelques minutes, ce qui diminue fort le ressentiment. Et d’ailleurs
notre jeune amie haïssait comme peste ce forcené gentilhomme, qui la
poursuivait de ses galanteries violentes et scandaleuses. Le prince
lui-même n’était guère content de son fils, lequel était féroce comme
Néron, dissolu comme Héliogabale, pervers comme Satan, et qui eût été
déjà vingt fois pendu, n’était sa qualité de duc. Ne vous désespérez
donc point ainsi. Les choses prendront peut-être une meilleure tournure
que vous ne pensez.
—Dieu le veuille, mon bon Hérode, répondit Sigognac, mais naturellement
je n’ai point de bonheur. Le guignon et les méchantes fées bossues
présidèrent à ma nativité. Il eût été vraiment plus heureux pour moi
d’être tué, puisque, par l’arrivée de son père, la vertu d’Isabelle
était sauve sans la mort de Vallombreuse, et puis, il faut tout vous
dire, je ne sais quelle horreur secrète a pénétré avec un froid de glace
jusqu’à la moelle de mes os, lorsque j’ai vu ce beau jeune homme si
plein de vie, de feu et de passion, tomber tout d’une pièce, roide,
froid et pâle, devant mes pieds. Hérode, c’est une chose grave que la
mort d’un homme, et quoique je n’aie point de remords n’ayant pas commis
de crime, je vois là Vallombreuse étendu, les cheveux épars sur le
marbre de l’escalier et une tache rouge à la poitrine.
—Chimères que tout cela, dit Hérode, vous l’avez tué dans les règles.
Votre conscience peut être tranquille. Un temps de galop dissipera ces
scrupules qui viennent d’un mouvement fiévreux et du frisson de la nuit.
Ce à quoi il faut aviser promptement, c’est à quitter Paris et à gagner
quelque retraite où l’on vous oublie. La mort de Vallombreuse fera du
bruit à la cour et à la ville, quelque soin qu’on prenne de la celer.
Et, encore qu’il ne soit guère aimé, on pourrait vous chercher noise. Or
çà, sans plus discourir, donnons de l’éperon à nos montures et dévorons
ce ruban de queue qui s’étend devant nous, ennuyeux et grisâtre, entre
deux rangées de manches à balais, sous la lueur froide de la lune.»
Les chevaux, sollicités du talon, prirent une allure plus vive; mais
pendant qu’ils cheminent, retournons au château, aussi calme maintenant
qu’il était bruyant tout à l’heure, et entrons dans la chambre où les
domestiques ont déposé Vallombreuse. Un chandelier à plusieurs branches,
posé sur un guéridon, l’éclairait d’une lumière dont les rayons
tombaient sur le lit du jeune duc, immobile comme un cadavre, et qui
semblait encore plus pâle sur le fond cramoisi des rideaux et aux
reflets rouges de la soie. Une boiserie d’ébène, incrustée de filets en
cuivre, montait à hauteur d’homme et servait de soubassement à une
tapisserie de haute lice représentant l’histoire de Médée et de Jason,
toute remplie de meurtres et de magies sinistres. Ici, l’on voyait
Médée couper en morceaux Pélias, sous prétexte de le rajeunir comme
Éson. Là, femme jalouse et mère dénaturée, elle égorgeait ses enfants.
Sur un autre panneau, elle s’enfuyait, ivre de vengeance, dans son char
traîné par des dragons vomissant le feu. Certes, la tenture était belle
et de prix, et de main d’ouvrier; mais ces mythologies féroces avaient
je ne sais quoi de lugubre et de cruel qui trahissait un naturel
farouche chez celui qui les avait choisies. Dans le fond du lit, les
rideaux relevés laissaient voir Jason combattant les monstrueux taureaux
d’airain, défenseurs de la toison d’or, et on eût dit que Vallombreuse,
gisant inanimé au-dessous-d’eux, fût une de leurs victimes.
Des habits de la plus somptueuse élégance, essayés et dédaignés ensuite,
étaient jetés çà et là sur les chaises, et dans un grand cornet du
Japon, chamarré de dessins bleus et rouges, posé sur une table en ébène
comme tous les meubles de la chambre, trempait un magnifique bouquet
formé des fleurs les plus rares et destiné à remplacer celui qu’avait
refusé Isabelle, mais qui n’était pas arrivé à destination à cause de
l’attaque inopinée du château. Ces fleurs épanouies et superbes,
témoignage encore frais d’une préoccupation galante, faisaient un
contraste étrange avec ce corps étendu sans mouvement, et un moraliste
aurait trouvé là de quoi philosopher tout le saoul.
Le prince, assis dans un fauteuil auprès du lit, regardait d’un œil
morne ce visage aussi blanc que l’oreiller de dentelles qui ballonnait
autour de lui. Cette pâleur même en rendait encore les traits plus
délicats et plus purs. Tout ce que la vie peut imprimer de vulgaire à
une figure humaine y disparaissait dans une sérénité de marbre, et
jamais Vallombreuse n’avait été plus beau. Aucun souffle ne semblait
sortir de ses lèvres entr’ouvertes, dont les grenades avaient fait place
aux violettes de la mort. En contemplant cette forme charmante qui
bientôt allait se dissoudre, le prince oubliait que l’âme d’un démon
venait d’en sortir, et il songeait tristement à ce grand nom que les
siècles passés s’étaient respectueusement légué et qui n’arriverait pas
aux siècles futurs. C’était plus que la mort de son fils qu’il
déplorait, c’était la mort de sa maison: une douleur inconnue aux
bourgeois et aux manants. Il tenait la main glacée de Vallombreuse entre
les siennes, et y sentant un peu de chaleur, il ne réfléchissait pas
qu’elle venait de lui et se laissait aller à un espoir chimérique.
Isabelle était debout au pied du lit, les mains jointes et priant Dieu
avec toute la ferveur de son âme pour ce frère dont elle causait
innocemment la mort, et qui payait de sa vie le crime d’avoir trop aimé,
crime que les femmes pardonnent volontiers, surtout lorsqu’elles en sont
l’objet.
«Et ce médecin qui ne vient pas! fit le prince avec impatience, il y a
peut-être encore quelque remède.»
Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit et le chirurgien parut,
accompagné d’un élève qui lui portait sa trousse d’instruments. Après un
léger salut, sans dire une parole, il alla droit à la couche où gisait
le jeune duc, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cœur et fit un
signe découragé. Cependant, pour donner à son arrêt une certitude
scientifique, il tira de sa poche un petit miroir d’acier poli et
l’approcha des lèvres de Vallombreuse, puis il examina attentivement le
miroir; un léger nuage s’était formé à la surface du métal et le
ternissait. Le médecin étonné réitéra son expérience. Un nouveau
brouillard couvrit l’acier. Isabelle et le prince suivaient anxieusement
les gestes du chirurgien, dont le visage s’était un peu déridé.
«La vie n’est pas complétement éteinte, dit-il enfin en se tournant vers
le prince et en essuyant son miroir; le blessé respire encore, et tant
que la mort n’a pas mis son doigt sur un malade, il y a de l’espérance.
Mais, pourtant, ne vous livrez pas à une joie prématurée qui rendrait
ensuite votre douleur plus amère: j’ai dit que M. le duc de Vallombreuse
n’avait point exhalé le dernier soupir; voilà tout. De là à le ramener
en santé, il y a loin. Maintenant je vais examiner sa blessure, laquelle
peut-être n’est point mortelle puisqu’elle ne l’a point tué
sur-le-champ.
—Ne restez pas là, Isabelle, fit le père de Vallombreuse, de tels
spectacles sont trop tragiques et navrants pour une jeune fille. On vous
informera de la sentence que portera le docteur quand il aura terminé
son examen.»
La jeune fille se retira, conduite par un laquais qui la mena à un autre
appartement, celui qu’elle occupait étant encore tout en désordre et
saccagé par la lutte qui s’y était passée.
Aidé de son élève, le chirurgien défit le pourpoint de Vallombreuse,
déchira la chemise et découvrit une poitrine aussi blanche que l’ivoire
où se dessinait une plaie étroite et triangulaire, emperlée de quelques
gouttelettes de sang. La plaie avait peu saigné. L’épanchement s’était
fait en dedans; le suppôt d’Esculape débrida les lèvres de la blessure
et la sonda. Un léger tressaillement contracta la face du patient dont
les yeux restaient toujours fermés, et qui ne bougeait non plus qu’une
statue sur un tombeau, dans une chapelle de famille.
«Bon cela, fit le chirurgien en observant cette contraction douloureuse;
il souffre, donc il vit. Cette sensibilité est de favorable augure.
—N’est-ce pas qu’il vivra? fit le prince; si vous le sauvez, je vous
ferai riche, je réaliserai tous vos souhaits; ce que vous demanderez,
vous l’obtiendrez.
—Oh! n’allons pas si vite, dit le médecin, je ne réponds de rien
encore; l’épée a traversé le haut du poumon droit. Le cas est grave,
très-grave. Cependant comme le sujet est jeune, sain, vigoureux, bâti,
sans cette maudite blessure, pour vivre cent ans, il se peut qu’il en
réchappe, à moins de complications imprévues: il y a pour de tels cas
des exemples de guérison. La nature chez les jeunes gens a tant de
ressources! La séve de la vie encore ascendante répare si vite les
pertes et rajuste si bien les dégâts! Avec des ventouses et des
scarifications, je vais tâcher de dégager la poitrine du sang qui s’est
répandu à l’intérieur et finirait par étouffer M. le duc, s’il n’était
heureusement tombé entre les mains d’un homme de science, cas rare en
ces villages et châteaux loin de Paris. Allons, bélître, continua-t-il
en s’adressant à son élève, au lieu de me regarder comme un cadran
d’horloge avec tes grands yeux ronds, roule les bandes et ploie les
compresses, que je pose le premier appareil.»
L’opération terminée, le chirurgien dit au prince: «Ordonnez, s’il vous
plaît, monseigneur, qu’on nous tende un lit de camp dans un coin de
cette chambre et qu’on nous serve une légère collation, car moi et mon
élève, nous veillerons tour à tour M. le duc de Vallombreuse. Il importe
que je sois là, épiant chaque symptôme, le combattant s’il est
défavorable, l’aidant s’il est heureux. Ayez confiance en moi,
monseigneur, et croyez que tout ce que la science humaine peut risquer
pour sauver une vie, sera fait avec audace et prudence. Rentrez dans vos
appartements, je vous réponds de la vie de M. votre fils... jusqu’à
demain.»
Un peu calmé par cette assurance, le père de Vallombreuse se retira chez
lui, où toutes les heures un laquais lui venait apporter des bulletins
de l’état du jeune duc.
Isabelle trouva dans le nouveau logis qu’on lui avait assigné cette même
femme de chambre, morne et farouche, qui l’attendait pour la défaire;
seulement l’expression de sa physionomie était totalement changée. Ses
yeux brillaient d’un éclat singulier, et le rayonnement de la haine
satisfaite illuminait sa figure pâle. La vengeance arrivée enfin d’un
outrage inconnu et dévoré silencieusement dans la rage froide de
l’impuissance, faisait du spectre muet une femme vivante. Elle
arrangeait les beaux cheveux d’Isabelle avec une allégresse mal
dissimulée, lui passait complaisamment les bras dans les manches de sa
robe de nuit, s’agenouillait pour la déchausser, et paraissait aussi
caressante qu’elle s’était montrée revêche. Ses lèvres, si bien scellées
naguère, pétillaient d’interrogations. Mais Isabelle, préoccupée des
tumultueux événements de la soirée, n’y prit pas garde autrement, et ne
remarqua pas non plus la contraction de sourcils et l’air irrité de
cette fille lorsqu’un domestique vint dire que tout espoir n’était pas
perdu pour M. le duc. A cette nouvelle, la joie disparut de son masque
sombre, éclairé un instant, et elle reprit son attitude morne jusqu’au
moment où sa maîtresse la congédia d’un geste bienveillant.
Couchée dans un lit moelleux, bien fait pour servir d’autel à Morphée,
et que pourtant le sommeil ne se hâtait pas de visiter, Isabelle
cherchait à se rendre compte des sentiments que lui inspirait ce
revirement subit de destinée. Hier encore elle n’était qu’une pauvre
comédienne, sans autre nom que le nom de guerre par lequel la désignait
l’affiche aux coins des carrefours. Aujourd’hui, un grand la
reconnaissait pour sa fille; elle se greffait, humble fleur, sur un des
rameaux de ce puissant arbre généalogique dont les racines plongeaient
si avant dans le passé, et qui portait à chaque branche un illustre, un
héros! Ce prince si vénérable, et qui n’avait de supérieur que des têtes
couronnées, était son père. Ce terrible duc de Vallombreuse, si beau
malgré sa perversité, se changeait d’amant en frère, et s’il survivait,
sa passion, sans doute, s’éteindrait en une amitié pure et calme. Ce
château, naguère sa prison, était devenu sa demeure; elle y était chez
elle, et les domestiques lui obéissaient avec un respect qui n’avait
plus rien de contraint ni de simulé. Tous les rêves qu’eût pu faire
l’ambition la plus désordonnée, le sort s’était chargé de les accomplir
pour elle et sans sa participation. De ce qui semblait devoir être sa
perte, sa fortune avait surgi radieuse, invraisemblable, au-dessus de
toute attente.
Si comblée de bonheurs, Isabelle s’étonnait de ne pas éprouver une plus
grande joie; son âme avait besoin de s’accoutumer à cet ordre d’idées si
nouveau. Peut-être même, sans bien s’en rendre compte, regrettait-elle
sa vie de théâtre; mais ce qui dominait tout, c’était l’idée de
Sigognac. Ce changement dans sa position l’éloignait-il ou la
rapprochait-il de cet amant si parfait, si dévoué, si courageux? Pauvre,
elle l’avait refusé pour époux de peur d’entraver sa fortune; riche,
c’était pour elle un devoir bien cher de lui offrir sa main. La fille
reconnue d’un prince pouvait bien devenir la baronne de Sigognac. Mais
le Baron était le meurtrier de Vallombreuse. Leurs mains ne sauraient se
rejoindre par-dessus une tombe. Si le jeune duc ne succombait pas,
peut-être garderait-il de sa blessure et de sa défaite surtout, car il
avait l’orgueil plus sensible que la chair, un trop durable
ressentiment. Le prince, de son côté, était capable, quelque bon et
généreux qu’il fût, de ne pas voir de bon œil celui qui avait failli le
priver d’un fils; il pouvait aussi désirer pour Isabelle une autre
alliance; mais, intérieurement, la jeune fille se promit d’être fidèle à
ses amours de comédienne et d’entrer plutôt en religion, que d’accepter
un duc, un marquis, un comte, le prétendant fût-il beau comme le jour et
doué comme un prince des contes de fées.
Satisfaite de cette résolution, elle allait s’endormir, lorsqu’un bruit
léger lui fit rouvrir les yeux, et elle aperçut Chiquita, debout au pied
de son lit, qui la regardait en silence et d’un air méditatif.
«Que veux-tu, ma chère enfant? lui dit Isabelle de sa voix la plus
douce, tu n’es donc pas partie avec les autres? si tu désires rester
près de moi, je te garderai, car tu m’as rendu bien des services.
—Je t’aime beaucoup, répondit Chiquita; mais je ne puis rester avec
toi tant qu’Agostin vivra. Les lames d’Albacète disent: «Soy de un
dueño,» ce qui signifie: «Je n’ai qu’un maître,» une belle parole digne
de l’acier fidèle. Pourtant j’ai un désir. Si tu trouves que j’aie payé
le collier de perles, embrasse-moi. Je n’ai jamais été embrassée. Cela
doit être si bon!
—Oh! de tout mon cœur! fit Isabelle en prenant la tête de l’enfant et
en baisant ses joues brunes, qui se couvrirent de rougeur tant son
émotion était forte.
—Maintenant, adieu!» dit Chiquita, qui avait repris son calme habituel.
Elle allait se retirer comme elle était venue, lorsqu’elle avisa sur la
table le couteau dont elle avait enseigné le maniement à la jeune
comédienne pour se défendre contre les entreprises de Vallombreuse, et
elle dit à Isabelle:
«Rends-moi mon couteau, tu n’en as plus besoin.»
Et elle disparut.