VI.
EFFET DE NEIGE.
Comme on peut le penser, les comédiens étaient satisfaits de leur séjour
au château de Bruyères. De telles aubaines ne leur advenaient pas
souvent dans leur vie nomade; le Tyran avait distribué les parts, et
chacun remuait avec une amoureuse titillation de doigts quelques
pistoles au fond de poches habituées à servir souvent d’auberge au
diable. Zerbine, rayonnant d’une joie mystérieuse et contenue, acceptait
de bonne humeur les brocards de ses camarades sur la puissance de ses
charmes. Elle triomphait, ce dont la Sérafine pensait enrager. Seul
Léandre, tout rompu encore de la bastonnade nocturne qu’il avait reçue,
ne semblait pas partager la gaieté générale, bien qu’il affectât de
sourire, mais ce n’était que ris de chien et du bout des dents, pour
ainsi dire. Ses mouvements étaient contraints, et les cahots de la
voiture lui arrachaient parfois des grimaces significatives. Quand il
jugeait qu’on ne le regardait point, il se frottait de la paume les
épaules et les bras; manœuvres dissimulées qui pouvaient donner le
change aux autres comédiens, mais n’échappaient pas à la narquoise
inquisition de Scapin, toujours à l’affût des mésaventures de Léandre,
dont la fatuité lui était particulièrement insupportable.
Un heurt de la roue contre une pierre assez grosse que le charreton
n’avait pas vue fit pousser au galant un Aïe! d’angoisse et de douleur,
sur quoi Scapin entama la conversation en feignant de le plaindre.
«Mon pauvre Léandre, qu’as-tu donc à geindre et à te lamenter de la
sorte? Tu sembles tout moulu comme le chevalier de la Triste-Figure,
lorsqu’il eut cabriolé tout nu dans la Sierra-Morena par pénitence
amoureuse, à l’imitation d’Amadis sur la Roche Pauvre. On dirait que ton
lit était fait de bâtons croisés et non de matelas douillets avec
courtes-pointes, oreillers et carreaux, en somme plus propice à rompre
les membres qu’à les reposer, tant tu as la mine battue, le teint
maladif et l’œil poché. De tout ceci, il appert que le seigneur Morphée
ne t’a pas visité cette nuit.
—Morphée peut être resté en sa caverne, mais le petit dieu Cupidon est
un rôdeur qui n’a pas besoin de lanterne pour savoir trouver une porte
dans un corridor, répondit Léandre, espérant détourner les soupçons de
son ennemi Scapin.
—Je ne suis qu’un valet de comédie et n’ai point l’expérience des
choses galantes. Jamais je n’ai fait l’amour aux belles dames; mais j’en
sais assez pour n’ignorer point que le dieu Cupidon, d’après les poëtes
et faiseurs de romans, se sert de ses flèches à l’endroit de ceux qu’il
veut navrer, et non pas du bois de son arc.
—Que voulez-vous dire, se hâta d’interrompre Léandre, inquiet du tour
que prenait l’entretien, par ces subtilités et déductions mythologiques?
—Rien, sinon que tu as là sur le col, un peu au-dessus de la clavicule,
bien que tu t’efforces de la cacher avec ton mouchoir, une raie noire
qui demain sera bleue, après-demain verte, et ensuite jaune, jusqu’à ce
qu’elle s’évanouisse en couleur naturelle, raie qui ressemble
diantrement au paraphe authentique d’un coup de bâton signé sur une peau
de veau ou vélin, si tu aimes mieux ce vocable.
—Sans doute, répondit Léandre, de pâle devenu rouge jusqu’à l’ourlet de
l’oreille, ce sera quelque beauté morte, amoureuse de moi pendant sa
vie, qui m’aura baisé en songe tandis que je dormais. Les baisers des
morts impriment en la chair, comme chacun sait, des meurtrissures dont
on s’étonne au réveil.
—Cette beauté défunte et fantasmatique vient bien à point, répondit
Scapin; mais j’aurais juré que ce vigoureux baiser avait été appliqué
par des lèvres de bois vert.
—Mauvais raillard et faiseur de gausseries que vous êtes, dit Léandre,
vous poussez ma modestie à bout. Pudiquement je mets sur le compte des
mortes ce qui pourrait être à meilleur droit revendiqué par les
vivantes. Tout indocte et rustique que vous affectiez d’être, vous avez
sans doute entendu parler de ces jolis signes, taches, meurtrissures,
marques de dents, mémoire des folâtres ébats que les amants ont coutume
d’avoir ensemble?
—Memorem dente notum, interrompit le Pédant, joyeux de citer Horace.
—Cette explication me semble judicieuse, répondit Scapin, et appuyée
d’autorités convenables. Pourtant la marque est si longue, que cette
beauté nocturne, morte ou vivante, devait avoir en la bouche cette dent
unique que les Phorkyades se prêtaient tour à tour.»
Léandre, outré de fureur, voulut se jeter sur Scapin et le gourmer, mais
le ressentiment de la bastonnade fut si vif dans ses côtes endolories et
sur son dos rayé comme celui d’un zèbre, qu’il se rassit, remettant sa
vengeance à un temps meilleur. Le Tyran et le Pédant, accoutumés à ces
querelles dont ils se divertissaient, les firent se raccommoder. Scapin
promit de ne jamais faire d’allusion à ces sortes de choses. «J’ôterai,
dit-il, de mon discours le bois sous toute forme, bois grume, bois
marmenteau, bois de lit et même bois de cerf.»
Pendant cette curieuse altercation, la charrette cheminait toujours, et
bientôt on arriva à un carrefour. Une grossière croix de bois fendillé
par le soleil et la pluie, soutenant un Christ dont un des bras s’était
détaché du corps, et, retenu d’un clou rouillé, pendait sinistrement,
s’élevait sur un tertre de gazon et marquait l’embranchement de quatre
chemins.
Un groupe composé de deux hommes et de trois mules était arrêté à la
croisée des routes et semblait attendre quelqu’un qui devait passer. Une
des mules, comme impatiente d’être immobile, secouait sa tête empanachée
de pompons et de houppes de toutes couleurs avec un frisson argentin de
grelots. Quoique des œillères de cuir piquées de broderies
l’empêchassent de porter ses regards à droite et à gauche, elle avait
senti l’approche de la voiture; les nutations de ses longues oreilles
témoignaient d’une curiosité inquiète, et ses lèvres retroussées
découvraient ses dents.
«La colonelle remue ses cornets et montre ses gencives, dit l’un des
hommes, le chariot ne doit pas être loin maintenant.»
En effet, la charrette des comédiens arrivait au carrefour. Zerbine,
assise sur le devant de la voiture, jeta un coup d’œil rapide sur le
groupe de bêtes et de gens dont la présence en ce lieu ne parut pas la
surprendre.
«Pardieu! voilà un galant équipage, dit le Tyran, et de belles mules
d’Espagne à faire leurs quinze ou vingt lieues dans la journée. Si nous
étions ainsi montés, nous serions bientôt arrivés devers Paris. Mais qui
diable attendent-elles donc là? C’est sans doute quelque relais préparé
pour un seigneur.
—Non, reprit la Duègne, la mule est harnachée d’oreillers et
couvertures comme pour une femme.
—Alors, dit le Tyran, c’est un enlèvement qui se prépare, car ces deux
écuyers en livrée grise ont l’air fort mystérieux.
—Peut-être, répondit Zerbine avec un sourire d’une expression
équivoque.
—Est-ce que la dame serait parmi nous? fit le Scapin; un des deux
écuyers se dirige vers la voiture, comme s’il voulait parlementer avant
d’user de violence.
—Oh! il n’en sera pas besoin, ajouta Sérafine jetant sur la Soubrette
un regard dédaigneux que celle-ci soutint avec une tranquille impudence;
il est des bonnes volontés qui sautent d’elles-mêmes entre les bras des
ravisseurs.
—N’est pas enlevée qui veut, répliqua la Soubrette; le désir n’y suffit
pas, il faut encore l’agrément.»
La conversation en était là, quand l’écuyer, faisant signe au charreton
d’arrêter ses chevaux, demanda, le béret à la main, si mademoiselle
Zerbine n’était pas dans la voiture.
Zerbine, vive et preste comme une couleuvre, sortit sa petite tête brune
hors du tendelet et répondit elle-même à l’interrogation; puis elle
sauta à terre.
«Mademoiselle, je suis à vos ordres,» dit l’écuyer d’un ton galant et
respectueux.
La Soubrette fit bouffer ses jupes, passa le doigt autour de son
corsage, comme pour donner de l’aisance à sa poitrine, et, se tournant
vers les comédiens, leur tint délibérément cette petite harangue:
«Mes chers camarades, pardonnez-moi si je vous quitte ainsi. Parfois
l’Occasion vous contraint à la saisir en vous présentant sa mèche de
cheveux devant la main, et de façon si opportune, que ce serait sottise
pure de ne pas s’y accrocher à pleins doigts; car, lâchée, elle ne
revient point. Le visage de la Fortune, qui jusqu’à présent ne s’était
montré pour moi que rechigné et maussade, me fait un ris gracieux. Je
profite de sa bonne volonté, sans doute passagère. En mon humble état de
soubrette, je ne pouvais prétendre qu’à des Mascarilles ou Scapins. Les
valets seuls me courtisaient, tandis que les maîtres faisaient l’amour
aux Lucindes, aux Léonores et aux Isabelles; c’est à peine si les
seigneurs daignaient, en passant, me prendre le menton et appuyer d’un
baiser sur la joue le demi-louis d’argent qu’ils glissaient dans la
pochette de mon tablier. Il s’est trouvé un mortel de meilleur goût,
pensant que, hors du théâtre, la soubrette valait bien la maîtresse, et
comme l’emploi de Zerbine n’exige pas une vertu très-farouche, j’ai jugé
qu’il ne fallait pas désespérer ce galant homme que mon départ
contrariait fort. Or donc, laissez-moi prendre mes malles au fond de la
voiture, et recevez mes adieux. Je vous retrouverai un jour ou l’autre à
Paris, car je suis comédienne dans l’âme, et je n’ai jamais fait de bien
longues infidélités au théâtre.»
Les hommes prirent les coffres de Zerbine, et les ajustèrent, se faisant
équilibre sur la mule de bât; la Soubrette, aidée par l’écuyer qui lui
tint le pied, sauta sur la colonelle aussi légèrement que si elle eût
étudié la voltige en une académie équestre, puis frappant du talon le
flanc de sa monture, elle s’éloigna faisant un petit geste de main à ses
camarades.
«Bonne chance, Zerbine, crièrent les comédiens, à l’exception de
Sérafine qui lui gardait rancune.
—Ce départ est fâcheux, dit le Tyran, et j’aurais bien voulu retenir
cette excellente soubrette; mais elle n’avait d’autre engagement que sa
fantaisie. Il faudra ajuster dans les pièces les rôles de suivante en
duègne ou chaperon, chose moins plaisante à l’œil qu’un minois fripon;
mais dame Léonarde a du comique et connaît à fond les tréteaux. Nous
nous en tirerons tout de même.»
La charrette se remit en marche d’une allure un peu plus vive que celle
du char à bœufs. Elle traversait un pays qui contrastait par son aspect
avec la physionomie des landes. Aux sables blancs avaient succédé des
terrains rougeâtres fournissant plus de sucs nourriciers à la
végétation. Des maisons de pierre, annonçant quelque
Le Matamore avait pris l’avance... (Page 137.)
aisance, apparaissaient çà et là, entourées de jardins clos par des
haies vives déjà effeuillées où rougissait le bouton de l’églantier
sauvage, et bleuissait la baie de la prunelle. Au bord de la route, des
arbres d’une belle venue dressaient leurs troncs vigoureux et tendaient
leurs fortes branches dont la dépouille jaunie tachetait l’herbe
alentour ou courait au caprice de la brise devant Isabelle et Sigognac,
qui, fatigués de la pose contrainte qu’ils étaient obligés de garder
dans la voiture, se délassaient en marchant un peu à pied. Le Matamore
avait pris l’avance, et dans la rougeur du soir on l’apercevait sur la
crête de la montée dessinant en lignes sombres son frêle squelette qui,
de loin, semblait embroché dans sa rapière.
«Comment se fait-il, disait tout en marchant Sigognac à Isabelle, que
vous qui avez toutes les façons d’une demoiselle de haut lignage par la
modestie de votre conduite, la sagesse de vos paroles et le bon choix
des termes, vous soyez ainsi attachée à cette troupe errante de
comédiens, braves gens, sans doute, mais non de même race et acabit que
vous?
—N’allez pas, reprit Isabelle, pour quelque bonne grâce qu’on me voit,
me croire une princesse infortunée ou reine chassée de son royaume,
réduite à cette misérable condition de gagner sa vie sur les planches.
Mon histoire est toute simple, et puisque ma vie vous inspire quelque
curiosité, je vais vous la conter. Loin d’avoir été amenée à l’état que
je fais par catastrophes du sort, ruines inouïes ou aventures
romanesques, j’y suis née, étant, comme on dit, enfant de la balle. Le
chariot de Thespis a été mon lieu de nativité et ma patrie voyageuse. Ma
mère, qui jouait les princesses tragiques, était une fort belle femme.
Elle prenait ses rôles au sérieux, et même hors de la scène elle ne
voulait entendre parler que de rois, princes, ducs et autres grands,
tenant pour véritables ses couronnes de clinquant et ses sceptres de
bois doré. Quand elle rentrait dans la coulisse, elle traînait si
majestueusement le faux velours de ses robes, qu’on eût dit que ce fût
un flot de pourpre ou la propre queue d’un manteau royal. Avec cette
superbe, elle fermait opiniâtrément l’oreille aux aveux, requêtes et
promesses de ces galantins qui toujours volètent autour des comédiennes
comme papillons autour de la chandelle. Un soir même, en sa loge, comme
un blondin voulait s’émanciper, elle se dressa en pied, et s’écria comme
une vraie Thomyris reine de Scythie: «Gardes! qu’on le saisisse!» d’un
ton si souverain, dédaigneux et solennel, que le galant, tout interdit,
se déroba de peur, n’osant pousser sa pointe. Or, ces fiertés et
rebuffades étranges en une comédienne toujours soupçonnée de mœurs
légères étant venues à la connaissance d’un très-haut et puissant
prince, il les trouva de bon goût, et se dit que les mépris du vulgaire
profane ne pouvaient procéder que d’une âme généreuse. Comme son rang
dans le monde équipollait à celui de reine au théâtre, il fut reçu plus
doucement et d’un sourcil moins farouche. Il était jeune, beau, parlait
bien, était pressant et possédait ce grand avantage de la noblesse. Que
vous dirai-je de plus? Cette fois la reine n’appela pas ses gardes, et
vous voyez en moi le fruit de ces belles amours.
—Cela, dit galamment Sigognac, explique à merveille les grâces sans
secondes dont on vous voit ornée. Un sang princier coule dans vos
veines. Je l’avais presque deviné!
—Cette liaison, continua Isabelle, dura plus longtemps que n’ont
coutume les intrigues de théâtre. Le prince trouva chez ma mère une
fidélité qui venait de l’orgueil autant que de l’amour, mais qui ne se
démentit point. Malheureusement des raisons d’État vinrent à la
traverse; il dut partir pour des guerres ou ambassades lointaines.
D’illustres mariages qu’il retarda tant qu’il put furent négociés en son
nom par sa famille. Il lui fallut céder, car il n’avait pas le droit
d’interrompre, à cause d’un caprice amoureux, cette longue suite
d’ancêtres remontant à Charlemagne, et de finir en lui cette glorieuse
race. Des sommes assez fortes furent offertes à ma mère pour adoucir
cette rupture devenue nécessaire, la mettre à l’abri du besoin et
subvenir à ma nourriture et éducation. Mais elle ne voulut rien
entendre, disant qu’elle n’acceptait point la bourse sans le cœur, et
qu’elle aimait mieux que le prince lui fût redevable que non pas elle
redevable au prince; car elle lui avait donné, en sa générosité extrême,
ce que jamais il ne lui pourrait rendre. «Rien avant, rien après,» telle
était sa devise. Elle continua donc son métier de princesse tragique,
mais la mort dans l’âme, et depuis ne fit que languir jusqu’à son
trépas, qui ne tarda guère. J’étais alors une fillette de sept ou huit
ans; je jouais les enfants et les amours et autres petits rôles
proportionnés à ma taille et à mon intelligence. La mort de ma mère me
causa un chagrin au-dessus de mon âge, et je me souviens qu’il me
fallut fouetter ce jour-là pour me forcer à jouer un des enfants de
Médée. Puis cette grande douleur s’apaisa par les cajoleries des
comédiens et comédiennes qui me dorlotaient de leur mieux et comme à
l’envi, me mettant toujours quelques friandises en mon petit panier. Le
Pédant, qui faisait partie de notre troupe et déjà me semblait aussi
vieux et ridé qu’aujourd’hui, s’intéressa à moi, m’apprit la récitation,
l’harmonie et mesure des vers, les façons de dire et d’écouter, les
poses, les gestes, physionomies congruantes au discours, et tous les
secrets d’un art où il excelle, quoique comédien de province, car il a
de l’étude, ayant été régent de collége, et chassé pour incorrigible
ivrognerie. Au milieu du désordre apparent d’une vie vagabonde, j’ai
vécu innocente et pure, car pour mes compagnons qui m’avaient vue au
berceau, j’étais une sœur ou une fille, et pour les godelureaux j’ai
bien su d’une mine froide, réservée et discrète, les tenir à distance
comme il convient, continuant, hors de la scène, mon rôle d’ingénue,
sans hypocrisie ni fausse pudeur.»
Ainsi, tout en marchant, Isabelle racontait à Sigognac charmé l’histoire
de sa vie et aventures.
«Et le nom de ce grand, dit Sigognac, le savez-vous ou l’avez-vous
oublié?
—Il serait peut-être dangereux pour mon repos de le dire, répondit
Isabelle, mais il est resté gravé dans ma mémoire.
—Existe-t-il quelque preuve de sa liaison avec votre mère?
—Je possède un cachet armorié de son blason, dit Isabelle, c’est le
seul joyau que ma mère ait gardé de lui à cause de sa noblesse et
signification héraldique qui effaçait l’idée de valeur matérielle, et si
cela vous amuse, je vous le montrerai un jour.»
Il serait par trop fastidieux de suivre étape par étape le chariot
comique, d’autant plus que le voyage se faisait à petites journées, sans
aventures dont il faille garder mémoire. Nous sauterons donc quelques
jours, et nous arriverons aux environs de Poitiers. Les recettes
n’avaient pas été fructueuses et les temps durs étaient venus pour la
troupe. L’argent du marquis de Bruyères avait fini par s’épuiser, ainsi
que les pistoles de Sigognac, dont la délicatesse eût souffert de ne pas
soulager, dans les mesures de ses pauvres ressources, ses camarades en
détresse. Le chariot, traîné par quatre bêtes vigoureuses au départ,
n’avait plus qu’un seul cheval, et quel cheval! une misérable rosse qui
semblait s’être nourrie, au lieu de foin et d’avoine, avec des cercles
de barriques, tant ses côtes étaient saillantes. Les os de ses hanches
perçaient la peau, et les muscles détendus de ses cuisses se dessinaient
par de grandes rides flasques; des éparvins gonflaient ses jambes
hérissées de longs poils. Sur son garrot, à la pression d’un collier
dont la bourre avait disparu, s’avivaient des écorchures saigneuses et
les coups de fouet zébraient comme des hachures les flancs meurtris du
pauvre animal. Sa tête était tout un poëme de mélancolie et de
souffrance. Derrière ses yeux se creusaient de profondes salières qu’on
aurait crues évidées au scalpel. Ses prunelles bleuâtres avaient le
regard morne, résigné et pensif de la bête surmenée. L’insouciance des
coups produite par l’inutilité de l’effort s’y lisait tristement, et le
claquement de la lanière ne pouvait plus en tirer une étincelle de vie.
Ses oreilles énervées, dont l’une avait le bout fendu, pendaient
piteusement de chaque côté du front et scandaient, par leur oscillation,
le rhythme inégal de la marche. Une mèche de la crinière, de blanche
devenue jaune, entremêlait ses filaments à la têtière, dont le cuir
avait usé les protubérances osseuses des joues mises en relief par la
maigreur. Les cartilages des narines laissaient suinter l’eau d’une
respiration pénible et les barres fatiguées faisaient la moue comme des
lèvres maussades.
Sur son pelage blanc, truité de roux, la sueur avait tracé des filets
pareils à ceux dont la pluie raye le plâtre des murailles, agglutiné
sous le ventre des flocons de poil, délavé les membres inférieurs et
fait avec la crotte un affreux ciment. Rien n’était plus lamentable à
voir, et le cheval que monte la Mort dans l’Apocalypse eût paru une bête
fringante propre à parader aux carrousels à coté de ce pitoyable et
désastreux animal dont les épaules semblaient se disjoindre à chaque
pas, et qui, d’un œil douloureux, avait l’air d’invoquer comme une grâce
le coup d’assommoir de l’équarisseur. La température commençant à
devenir froide, il marchait au milieu de la fumée qu’exhalaient ses
flancs et ses naseaux.
Il n’y avait dans le chariot que les trois femmes. Les hommes allaient à
pied pour ne pas surcharger le triste animal, qu’il ne leur était pas
difficile de suivre et même de devancer. Tous, n’ayant à exprimer que
des pensées désagréables, gardaient le silence et marchaient isolés,
s’enveloppant de leur cape du mieux qu’ils pouvaient.
Sigognac, presque découragé, se demandait s’il n’eût pas mieux fait de
rester au castel délabré de ses pères, sauf à y mourir de faim à côté de
son blason fruste dans le silence et la solitude, que de courir ainsi
les hasards des chemins avec des bohèmes.
Il songeait au brave Pierre, à Bayard, à Miraut et à Béelzébuth, les
fidèles compagnons de son ennui. Son cœur se serrait quoi qu’il fît, et
il lui montait de la poitrine à la gorge ce spasme nerveux qui
d’ordinaire se résout en larmes; mais un regard jeté sur Isabelle,
pelotonnée dans sa mante et assise sur le devant de la charrette, lui
raffermissait le courage. La jeune femme lui souriait; elle ne
paraissait pas se chagriner de cette misère; son âme était satisfaite,
qu’importaient les souffrances et les fatigues du corps?
Le paysage qu’on traversait n’était guère propre à dissiper la
mélancolie. Au premier plan se tordaient les squelettes convulsifs de
quelques vieux ormes tourmentés, contournés, écimés, dont les branches
noires aux filaments capricieux se détaillaient sur un ciel d’un gris
jaune très-bas et gros de neige qui ne laissait filtrer qu’un jour
livide; au second, s’étendaient des plaines dépouillées de culture, que
bordaient près de l’horizon des collines pelées ou des lignes de bois
roussâtres. De loin en loin, comme une tache de craie, quelque chaumine
dardant une légère spirale de fumée apparaissait entre les brindilles
menues de ses clôtures. La ravine d’une rigole sillonnait la terre d’une
longue cicatrice. Au printemps, cette campagne, habillée de verdure, eût
pu sembler agréable; mais, revêtue des grises livrées de l’hiver, elle
ne présentait aux yeux que monotonie, pauvreté et tristesse. De temps en
temps passait, hâve et déguenillé, un paysan ou quelque vieille courbée
sous un fagot de bois mort, qui, loin d’animer ce désert, en faisait au
contraire ressortir la solitude. Les pies, sautillant sur la terre brune
avec leur queue plantée dans leur croupion comme un éventail fermé, en
paraissaient les véritables habitantes. Elles jacassaient à l’aspect du
chariot comme si elles se fussent communiqué leurs réflexions sur les
comédiens et dansaient devant eux d’une façon dérisoire, en méchants
oiseaux sans cœur qu’elles étaient, insensibles à la misère du pauvre
monde.
Une bise aigre sifflait, collant leurs minces capes sur le corps des
comédiens, et leur souffletant le visage de ses doigts rouges. Aux
tourbillons du vent se mêlèrent bientôt des flocons de neige, montant,
descendant, se croisant sans pouvoir toucher la terre ou s’accrocher
quelque part, tant la rafale était forte. Ils devinrent si pressés,
qu’ils formaient comme une obscurité blanche à quelques pas des piétons
aveuglés. A travers ce fourmillement argenté, les objets les plus
voisins perdaient leur apparence réelle et ne se distinguaient plus.
«Il paraît, dit le Pédant, qui marchait derrière le chariot pour
s’abriter un peu, que la ménagère céleste plume des oies là-haut et
secoue sur nous le duvet de son tablier. La chair m’en plairait
davantage, et je serais bien homme à la manger sans citron ni épices.
—Voire même sans sel, répondit le Tyran; car mon estomac ne se souvient
plus de cette omelette dont les œufs piaillaient quand on les cassa sur
le bord du poêlon et que j’ai avalée sous le titre fallacieux et
sarcastique de déjeuner, malgré les becs qui la hérissaient.»
Sigognac s’était aussi réfugié derrière la voiture, et le Pédant lui
dit: «Voilà un terrible temps, monsieur le Baron, et je regrette pour
vous de vous voir partager notre mauvaise fortune, mais ce sont
traverses passagères, et quoique nous n’allions guère vite, cependant
nous nous rapprochons de Paris.
—Je n’ai point été élevé sur les genoux de la mollesse, répondit
Sigognac, et je ne suis point homme à m’effrayer pour quelques flocons
de neige. Ce sont ces pauvres femmes que je plains, obligées, malgré la
débilité de leur sexe, à supporter des fatigues et des privations comme
routiers en campagne.
—Elles y sont de longue main habituées, et ce qui serait dur à des
femmes de qualité ou à des bourgeoises ne leur semble pas autrement
pénible.»
La tempête augmentait. Chassée par le vent, la neige courait en blanche
fumée rasant le sol, et ne s’arrêtant que lorsqu’elle était retenue par
quelque obstacle, revers de tertre, mur de pierrailles, clôture de haie,
talus de fossé. Là, elle s’entassait avec une prodigieuse vitesse,
débordant en cascade de l’autre côté de la digue temporaire. D’autres
fois elle s’engouffrait dans le tournant d’une trombe et remontait au
ciel en tourbillons pour en retomber par masses, que l’orage dispersait
aussitôt. Quelques minutes avaient suffi pour poudrer à blanc, sous la
toile palpitante de la charrette, Isabelle, Sérafine et Léonarde,
quoiqu’elles se fussent réfugiées tout au fond et abritées d’un rempart
de paquets.
Ahuri par les flagellations de la neige et du vent, le cheval n’avançait
plus qu’à grand’peine. Il soufflait, ses flancs battaient, et ses sabots
glissaient à chaque pas. Le Tyran le prit par le bridon, et, marchant à
côté de lui, le soutint un peu de sa main vigoureuse. Le Pédant,
Sigognac et Scapin poussaient à la roue. Léandre faisait claquer le
fouet pour exciter la pauvre bête: la frapper eût été cruauté pure.
Quant au Matamore, il était resté quelque peu en arrière, car il était
si léger, vu sa maigreur phénoménale, que le vent l’empêchait d’avancer,
quoi qu’il eût pris une pierre en chaque main et rempli ses poches de
cailloux pour se lester.
Cette tempête neigeuse, loin de s’apaiser, faisait de plus en plus rage,
et se roulait avec furie dans les amas de flocons blancs qu’elle agitait
en mille remous comme l’écume des vagues. Elle devint si violente, que
les comédiens furent contraints, bien qu’ils eussent grande hâte
d’arriver au village, d’arrêter le chariot et de le tourner à l’opposite
du vent. La pauvre rosse qui le traînait n’en pouvait plus; ses jambes
se roidissaient; des frissons couraient sur sa peau fumante et baignée
de sueur. Un effort de plus, et elle tombait morte; déjà une goutte de
sang perlait dans ses naseaux largement dilatés par l’oppression de la
poitrine, et des lueurs vitrées passaient sur le globe de l’œil.
Le terrible dans le sombre n’est pas difficile à concevoir. Les ténèbres
logent aisément les épouvantes, mais l’horreur blanche se fait moins
comprendre. Cependant rien de plus sinistre que la position de nos
pauvres comédiens, pâles de faim, bleus de froid, aveuglés de neige et
perdus en pleine grande route au milieu de ce vertigineux tourbillon de
grains glacés les enveloppant de toutes parts. Tous s’étaient blottis
sous la toile de la bâche pour laisser passer la rafale, et se
pressaient les uns contre les autres afin de profiter de leur chaleur
mutuelle. Enfin l’ouragan tomba, et la neige, suspendue en l’air, put
descendre moins tumultueusement sur le sol. Aussi loin que l’œil pouvait
s’étendre, la campagne disparaissait sous un linceul argenté.
«Où donc est Matamore, dit Blazius; est-ce que par hasard le vent
l’aurait emporté dans la lune?
—En effet, ajouta le Tyran, je ne le vois point. Il s’est peut-être
blotti sous quelque décoration au fond de la voiture. Hohé! Matamore!
secoue tes oreilles si tu dors, et réponds à l’appel.»
Matamore n’eut garde de sonner mot. Aucune forme ne s’agita sous le
monceau de vieilles toiles.
«Hohé! Matamore! beugla itérativement le Tyran de sa plus grosse voix
tragique et d’un ton à réveiller dans leur grotte les sept dormants avec
leur chien.
—Nous ne l’avons pas vu, dirent les comédiennes, et comme les
tourbillons de neige nous aveuglaient, nous ne nous sommes point
autrement inquiétées de son absence, le pensant à quelques pas de la
charrette.
—Diantre! fit Blazius, voilà qui est étrange! pourvu qu’il ne lui soit
point arrivé malheur.
—Sans doute, dit Sigognac, il se sera, pendant le plus fort de la
tourmente, abrité derrière quelque tronc d’arbre, et il ne tardera pas à
nous rejoindre.»
On résolut d’attendre quelques minutes, lesquelles passées, on irait à
sa recherche. Rien n’apparaissait sur le chemin, et de ce fond de
blancheur, quoique le crépuscule tombât, une forme humaine se fût
aisément détachée même à une assez grande distance. La nuit qui descend
si rapide aux courtes journées de décembre était venue, mais sans amener
avec elle une obscurité complète. La réverbération de la neige
combattait les ténèbres du ciel, et par un renversement bizarre il
semblait que la clarté vînt de la terre. L’horizon s’accusait en lignes
blanches et ne se perdait pas dans les fuites du lointain. Les arbres
enfarinés se dessinaient comme les arborisations dont la gelée étame les
vitres, et de temps en temps des flocons de neige secoués d’une branche
tombaient pareils aux larmes d’argent des draps mortuaires, sur la
tenture de l’ombre. C’était un spectacle plein de tristesse; un chien se
mit à hurler au perdu comme pour donner une voix à la désolation du
paysage et en exprimer les navrantes mélancolies. Parfois il semble que
la nature, se lassant de son mutisme, confie ses peines secrètes aux
plaintes du vent ou aux lamentations de quelque animal.
On sait combien est lugubre dans le silence nocturne cet aboi désespéré
qui finit en râle et que semble provoquer le passage de fantômes
invisibles pour l’œil humain. L’instinct de la bête, en communication
avec l’âme des choses, pressent le malheur et le déplore avant qu’il
soit connu. Il y a dans ce hurlement mêlé de sanglots, l’effroi de
l’avenir, l’angoisse de la mort et l’effarement du surnaturel. Le plus
ferme courage ne l’entend pas sans en être ému, et ce cri fait dresser
le poil sur la chair comme ce souffle dont parle Job.
L’aboi, d’abord lointain, s’était rapproché, et l’on pouvait distinguer
au milieu de la plaine, assis le derrière dans la neige, un grand chien
noir qui, le museau levé vers le ciel, semblait se gargariser avec ce
gémissement lamentable.
«Il doit être arrivé quelque chose à notre pauvre camarade, s’écria le
Tyran, cette maudite bête hurle comme pour un mort.»
Les femmes, le cœur serré d’un pressentiment sinistre, firent avec
dévotion le signe de la croix. La bonne Isabelle murmura un commencement
de prière.
«Il faut l’aller chercher sans plus attendre, dit Blazius, avec la
lanterne dont la lumière lui servira de guide et d’étoile polaire s’il
s’est égaré du droit chemin et vague à travers champs; car en ces temps
neigeux qui recouvrent les routes de blancs linceuls, il est facile
d’errer.»
On battit le fusil, et le bout de chandelle allumé au ventre de la
lanterne jeta bientôt à travers les minces vitres de corne une lueur
assez vive pour être aperçue de loin.
Le Tyran, Blazius et Sigognac se mirent en quête. Scapin et Léandre
restèrent pour garder la voiture et rassurer les femmes, que l’aventure
commençait à inquiéter. Pour ajouter au lugubre de la scène, le chien
noir hurlait toujours désespérément, et le vent roulait sur la campagne
ses chariots aériens, avec de sourds murmures, comme s’il portait des
esprits en voyage.
L’orage avait bouleversé la neige de façon à effacer toute trace ou du
moins à en rendre l’empreinte incertaine. La nuit rendait d’ailleurs la
recherche difficile, et quand Blazius approchait la lanterne du sol, il
trouvait parfois le grand pied du Tyran moulé en creux dans la poussière
blanche, mais non le pas de Matamore, qui, fût-il venu jusque-là, n’eût
marqué non plus que celui d’un oiseau.
Ils firent ainsi près d’un quart de lieue, élevant la lanterne pour
attirer le regard du comédien perdu et criant de toute la force de leurs
poumons: «Matamore, Matamore, Matamore!»
A cet appel semblable à celui que les anciens adressaient aux défunts
avant de quitter le lieu de sépulture, le silence seul répondait ou
quelque oiseau peureux s’envolait en glapissant avec une brusque
palpitation d’ailes pour s’aller perdre plus loin dans la nuit. Parfois
un hibou offusqué de la lumière piaulait d’une façon lamentable. Enfin,
Sigognac, qui avait la vue perçante, crut démêler à travers l’ombre, au
pied d’un arbre, une figure d’aspect fantasmatique, étrangement roide et
sinistrement immobile. Il en avertit ses compagnons, qui se dirigèrent
avec lui de ce côté en toute hâte.
C’était bien, en effet, le pauvre Matamore. Son dos s’appuyait contre
l’arbre et ses longues jambes étendues sur le sol disparaissaient à demi
sous l’amoncellement de la neige. Son immense rapière, qu’il ne quittait
jamais, faisait avec son buste un angle bizarre, et qui eût été risible
en toute autre circonstance. Il ne bougea pas plus qu’une souche à
l’approche de ses camarades. Inquiété de cette fixité d’attitude,
Blazius dirigea le rayon de la lanterne sur le visage de Matamore, et il
faillit la laisser choir, tant ce qu’il vit lui causa d’épouvante.
Le masque ainsi éclairé n’offrait plus les couleurs de la vie. Il était
d’un blanc de cire. Le nez pincé aux ailes par les doigts noueux de la
mort luisait comme un os de seiche; la peau se tendait sur les tempes.
Des flocons de neige s’étaient arrêtés aux sourcils et aux cils, et les
yeux dilatés regardaient comme deux yeux de verre. A chaque bout des
moustaches scintillait un glaçon dont le poids les faisait courber. Le
cachet de l’éternel silence scellait ces lèvres d’où s’étaient envolées
tant de joyeuses rodomontades, et la tête de mort sculptée par la
maigreur apparaissait déjà à travers ce visage pâle, où l’habitude des
grimaces avait creusé des plis horriblement comiques, que le cadavre
même conservait, car c’est une misère du comédien, que chez lui le
trépas ne puisse garder sa gravité.
Nourrissant encore quelque espoir, le Tyran essaya de secouer la main de
Matamore, mais le bras déjà roide retomba tout d’une pièce avec un bruit
sec comme le bras de bois d’un automate dont on
C’était bien, en effet, le pauvre Matamore. (Page
146.)
abandonne le fil. Le pauvre diable avait quitté le théâtre de la vie
pour celui de l’autre monde. Cependant, ne pouvant admettre qu’il fût
mort, le Tyran demanda à Blazius s’il n’avait pas sur lui sa gourde. Le
Pédant ne se séparait jamais de ce précieux meuble. Il y restait encore
quelques gouttes de vin, et il en introduisit le goulot entre les lèvres
violettes du Matamore; mais les dents restèrent obstinément serrées, et
la liqueur cordiale rejaillit en gouttes rouges par les coins de la
bouche. Le souffle vital avait abandonné à jamais cette frêle argile,
car la moindre respiration eût produit une fumée visible dans cet air
froid.
«Ne tourmentez pas sa pauvre dépouille, dit Sigognac, ne voyez-vous pas
qu’il est mort?
—Hélas! oui, répondit Blazius, aussi mort que Chéops sous la grande
pyramide. Sans doute, étourdi par le chasse-neige et ne pouvant lutter
contre la fureur de la tempête, il se sera arrêté près de cet arbre, et
comme il n’avait pas deux onces de chair sur les os, il aura bientôt eu
les moelles gelées. Afin de produire de l’effet à Paris, il diminuait
chaque jour sa ration, et il était efflanqué de jeûne plus qu’un lévrier
après les chasses. Pauvre Matamore, te voilà désormais à l’abri des
nasardes, croquignoles, coups de pied et de bâton à quoi t’obligeaient
tes rôles! Personne ne te rira plus au nez.
—Qu’allons-nous faire de ce corps? interrompit le Tyran, nous ne
pouvons le laisser là sur le revers de ce fossé pour que les loups, les
chiens et les oiseaux le déchiquètent, encore que ce soit une piteuse
viande où les vers mêmes ne trouveront pas à déjeuner.
—Non certes, dit Blazius; c’était un bon et loyal camarade, et comme il
n’est pas bien lourd, tu vas lui prendre la tête, moi je lui prendrai
les pieds, et nous le porterons tous deux jusqu’à la charrette. Demain
il fera jour, et nous l’inhumerons en quelque coin le plus décemment
possible; car, à nous autres histrions, l’Église marâtre nous ferme
l’huis du cimetière, et nous refuse cette douceur de dormir en terre
sainte. Il nous faut aller pourrir aux gémonies comme chiens crevés ou
chevaux morts, après avoir en notre vie amusé les plus gens de bien.
Vous, monsieur le Baron, vous nous précéderez et tiendrez le fallot.»
Sigognac acquiesça d’un signe de tête à cet arrangement. Les deux
comédiens se penchèrent, déblayèrent la neige qui recouvrait déjà
Matamore comme un linceul prématuré, soulevèrent le léger cadavre qui
pesait moins que celui d’un enfant, se mirent en marche précédés du
Baron, qui faisait tomber sur leur route la lumière de la lanterne.
Heureusement personne à cette heure ne passait par le chemin, car c’eût
été pour le voyageur un spectacle assez effrayant et mystérieux que ce
groupe funèbre éclairé bizarrement par le reflet rougeâtre du fallot, et
laissant après lui de longues ombres difformes sur la blancheur de la
neige. L’idée d’un crime ou d’une sorcellerie lui fût venue sans doute.
Le chien noir, comme si son rôle d’avertisseur était fini, avait cessé
ses hurlements. Un silence sépulcral régnait au loin dans la campagne,
car la neige a cette propriété d’amortir les sons.
Depuis quelque temps Scapin, Léandre et les comédiennes avaient aperçu
la petite lumière rouge se balançant à la main de Sigognac et envoyant
aux objets des reflets inattendus qui les tiraient de l’ombre sous des
aspects bizarres ou formidables, jusqu’à ce qu’ils se fussent évanouis
de nouveau dans l’obscurité. Montré et caché tour à tour, à cette lueur
incertaine, le groupe du Tyran et de Blazius, reliés par le cadavre
horizontal du Matamore, comme deux mots par un trait d’union, prenait
une apparence énigmatiquement lugubre. Scapin et Léandre, mus d’une
inquiète curiosité, allèrent au-devant du cortége.
«Eh bien! qu’y a-t-il? dit le valet de comédie, lorsqu’il eut rejoint
ses camarades; est-ce que Matamore est malade que vous le portez de la
sorte, tout brandi comme s’il eût avalé sa rapière?
—Il n’est pas malade, répondit Blazius, et jouit même d’une santé
inaltérable. Goutte, fièvre, catarrhe, gravelle, n’ont plus prise sur
lui. Il est guéri à tout jamais d’une maladie pour laquelle aucun
médecin, fût-ce Hippocrate, Galien ou Avicenne, n’ont trouvé de remède,
je veux dire la vie, dont on finit toujours par mourir.
—Donc il est mort! fit le Scapin avec une intonation de surprise
douloureuse en se penchant sur le visage du cadavre.
—Très-mort, on ne peut plus mort, s’il y a des degrés en cet état, car
il ajoute au froid naturel du trépas le froid de la gelée, répondit
Blazius d’une voix troublée qui trahissait plus d’émotion que n’en
comportaient les paroles.
—Il a vécu! comme s’exprime le confident du prince au récit final des
tragédies, ajouta le Tyran. Mais relayez-nous un peu, s’il vous plaît.
C’est votre tour. Voilà assez longtemps que nous portons le cher
camarade sans espoir de bonne-manche ou de paraguante.»
Scapin se substitua au Tyran, Léandre à Blazius, quoique cette besogne
de corbeau ne fût guère de son goût, et le cortége reprit sa marche. En
quelques minutes on eut rejoint le chariot arrêté au milieu de la route.
Malgré le froid, Isabelle et Sérafine étaient sautées à bas de la
voiture, où la seule Duègne accroupie ouvrait tous grands ses yeux de
chouette. A l’aspect de Matamore, pâle, roidi, glacé, ayant sur le
visage ce masque immobile à travers lequel l’âme ne regarde plus, les
comédiennes poussèrent un cri d’épouvante et de douleur. Deux larmes
jaillirent même des yeux purs d’Isabelle, promptement gelées par l’âpre
bise nocturne. Ses belles mains rouges de froid se joignirent
pieusement, et une fervente prière pour celui qui venait de s’engloutir
si subitement dans la trappe de l’éternité, monta sur les ailes de la
foi dans les profondeurs du ciel obscur.
Qu’allait-on faire? La position ne laissait pas d’être embarrassante. Le
bourg où l’on devait coucher était encore éloigné d’une ou deux lieues,
et quand on y arriverait toutes les maisons seraient fermées depuis
longtemps et les paysans couchés; d’autre part, on ne pouvait rester au
milieu du chemin, en pleine neige, sans bois pour allumer du feu, sans
vivres pour se réconforter, dans la compagnie fort sinistre et maussade
d’un cadavre, à attendre le jour qui ne se lève que très-tard pendant
cette saison.
On résolut de partir. Cette heure de repos et une musette d’avoine
donnée par Scapin avaient rendu un peu de vigueur au pauvre vieux cheval
fourbu. Il paraissait ragaillardi et capable de fournir la traite.
Matamore fut couché au fond du chariot, sous une toile. Les comédiennes,
non sans un certain frisson de peur, s’assirent sur le devant de la
voiture, car la mort fait un spectre de l’ami avec lequel on causait
tout à l’heure, et celui qui vous égayait vous épouvante comme une larve
ou une lémure.
Les hommes cheminèrent à pied, Scapin éclairant la route avec la
lanterne dont on avait renouvelé la chandelle, le Tyran tenant le bridon
du cheval pour l’empêcher de butter. On n’allait pas bien vite, car le
chemin était difficile; cependant au bout de deux heures on commença à
distinguer, au bas d’une descente assez rapide, les premières maisons du
village. La neige avait mis des chemises blanches aux toits, qui les
faisaient se détacher, malgré la nuit, sur le fond sombre du ciel.
Entendant sonner de loin les ferrailles du chariot, les chiens inquiets
firent vacarme, et leurs abois en éveillèrent d’autres dans les fermes
isolées, au fond de la campagne. C’était un concert de hurlements, les
uns sourds, les autres criards, avec solos, répliques et chœurs où toute
la chiennerie de la contrée faisait sa partie. Aussi, quand la charrette
y arriva, le bourg était-il en éveil. Plus d’une tête embéguinée de ses
coiffes de nuit se montrait encadrée par une lucarne ou le vantail
supérieur d’une porte entr’ouverte, ce qui facilita au Pédant les
négociations nécessaires pour procurer un gîte à la troupe. L’auberge
lui fut indiquée, ou du moins une maison qui en tenait lieu, l’endroit
n’étant pas très-fréquenté des voyageurs, qui d’ordinaire poussaient
plus avant. C’était à l’autre bout du village, et il fallut que la
pauvre rosse donnât encore un coup de collier; mais elle sentait
l’écurie, et dans un effort suprême, ses sabots, à travers la neige,
arrachèrent des étincelles aux cailloux. Il n’y avait pas à s’y tromper;
une branche de houx, assez semblable à ces rameaux qui trempent dans les
eaux lustrales, pendait au-dessus de la porte, et Scapin, en haussant sa
lanterne, constata la présence de ce symbole hospitalier. Le Tyran
tambourina de ses gros poings sur la porte, et bientôt un clappement de
savates descendant un escalier se fit entendre à l’intérieur. Un rayon
de lumière rougeâtre filtra par les fentes du bois. Le battant s’ouvrit,
et une vieille, protégeant d’une main sèche qui semblait prendre feu la
flamme vacillante d’un suif, apparut dans toute l’horreur d’un négligé
peu galant. Ses deux mains étant occupées, elle tenait entre les dents
ou plutôt entre les gencives les bords de sa chemise en grosse toile,
dans l’intention pudique de dérober aux regards libertins des charmes
qui eussent fait fuir d’épouvante les boucs du sabbat. Elle introduisit
les comédiens dans la cuisine, planta la chandelle sur la table, fouilla
les cendres de l’âtre pour y réveiller quelques braises assoupies qui
bientôt firent pétiller une poignée de broussailles; puis elle remonta
dans sa chambre pour revêtir un jupon et un casaquin. Un gros garçon, se
frottant les yeux de ses mains crasseuses, alla ouvrir les portes de la
cour, y fit entrer la voiture, ôta le harnais du cheval et le mit à
l’écurie.
«Nous ne pouvons cependant pas laisser ce pauvre Matamore dans la
voiture comme un daim qu’on rapporte de la chasse, dit Blazius; les
chiens de basse-cour n’auraient qu’à le gâter. Il a reçu le baptême,
après tout; et il faut lui faire sa veille mortuaire comme à un bon
chrétien qu’il était.»
On prit le corps du comédien défunt, qui fut étendu sur la table et
respectueusement recouvert d’un manteau. Sous l’étoffe se sculptait à
grands plis la rigidité cadavérique et se découpait le profil aigu de la
face, peut-être plus effrayante ainsi que dévoilée. Aussi, lorsque
l’hôtelière rentra, faillit-elle tomber à la renverse de frayeur à
l’aspect de ce mort qu’elle prit pour un homme assassiné dont les
comédiens étaient les meurtriers. Déjà, tendant ses vieilles mains
tremblotantes, elle suppliait le Tyran, qu’elle jugeait le chef de la
troupe, de ne point la faire mourir, lui promettant un secret absolu,
même fût-elle mise à la question. Isabelle la rassura, et lui apprit en
peu de mots ce qui était arrivé. Alors la vieille alla chercher deux
autres chandelles et les disposa symétriquement autour du mort,
s’offrant de veiller avec dame Léonarde, car souvent dans le village
elle avait enseveli des cadavres, et savait ce qu’il y avait à faire en
ces tristes offices.
Ces arrangements pris, les comédiens se retirèrent dans une autre pièce,
où, médiocrement mis en appétit par ces lugubres scènes, et touchés de
la perte de ce brave Matamore, ils ne soupèrent que du bout des lèvres.
Pour la première fois peut-être de sa vie, quoique le vin fût bon,
Blazius laissa son verre demi-plein, oubliant de boire. Certes, il
fallait qu’il fût bien navré dans l’âme, car il était de ces biberons
qui souhaitaient d’être enterrés sous le baril, afin que la canelle leur
dégoutte dans la bouche, et il se fût relevé du cercueil pour crier
«masse» à un rouge-bord.
Isabelle et Sérafine s’arrangèrent d’un grabat dans la chambre voisine.
Les hommes s’étendirent sur des bottes de paille que le garçon d’écurie
leur apporta. Tous dormirent mal, d’un sommeil entrecoupé de rêves
pénibles, et furent sur pied de bonne heure, car il s’agissait de
procéder à la sépulture de Matamore.
Faute de drap, Léonarde et l’hôtesse l’avaient enseveli dans un lambeau
de vieille décoration représentant une forêt, linceul digne d’un
comédien, comme un manteau de guerre d’un capitaine. Quelques restes de
peinture verte simulaient, sur la trame usée, des guirlandes et
feuillages, et faisaient l’effet d’une jonchée d’herbes semée pour
honorer le corps, cousu et paqueté en la forme de momie égyptienne.
Une planche posée sur deux bâtons, dont le Tyran, Blazius, Scapin et
Léandre tenaient les deux bouts, forma la civière. Une grande simarre de
velours noir, constellée d’étoiles et demi-lunes de paillon, servant
pour les rôles de pontife ou de nécroman, fit l’office de drap mortuaire
avec assez de décence.
Ainsi disposé, le cortége sortit par une porte de derrière donnant sur
la campagne, pour éviter les regards et commérages des curieux, et pour
gagner un terrain vague que l’hôtesse avait désigné comme pouvant servir
de sépulture au Matamore sans que personne s’y opposât, la coutume étant
de jeter là les bêtes mortes de maladie, lieu bien indigne et malpropre
à recevoir une dépouille humaine, argile modelée à la ressemblance de
Dieu; mais les canons de l’Église sont formels, et l’histrion excommunié
ne peut gésir en terre sainte, à moins qu’il n’ait renoncé au théâtre, à
ses œuvres et à ses pompes, ce qui n’était pas le cas de Matamore.
Le Matin, aux yeux gris, commençait à s’éveiller, et les pieds dans la
neige descendait le revers des collines. Une lueur froide s’étalait sur
la plaine, dont la blancheur faisait paraître livide la teinte pâle du
ciel. Étonnés par l’aspect bizarre du cortége que ne précédaient ni
croix ni prêtre, et qui ne se dirigeait point du côté de l’église,
quelques paysans allant ramasser du bois mort s’arrêtaient et
regardaient les comédiens de travers, les soupçonnant hérétiques,
sorciers ou parpaillots, mais cependant ils n’osaient rien dire. Enfin,
on arriva à une place assez dégagée, et le garçon d’écurie, qui portait
une bêche pour creuser la fosse, dit qu’on ferait bien de s’arrêter là.
Des carcasses de bêtes à demi recouvertes de neige bossuaient le sol
tout alentour. Des squelettes de chevaux, anatomisés par les vautours et
les corbeaux, allongeaient au bout d’un chapelet de vertèbres leurs
longues têtes décharnées aux orbites creuses, et ouvraient leurs côtes
dépouillées de chair comme les branches d’un éventail dont on a déchiré
le papier. Des touches de neige fantasquement posées ajoutaient encore à
l’horreur de ce spectacle charogneux en accusant les saillies et les
articulations des os. On eût dit ces animaux chimériques
que chevauchent les Aspioles ou les Goules aux cavalcades du sabbat.
Les comédiens déposèrent le corps à terre, et le garçon d’auberge se mit
à bêcher vigoureusement le sol, rejetant les mottes noires parmi la
neige, chose particulièrement lugubre, car il semble aux vivants que les
pauvres défunts, encore qu’ils ne sentent rien, doivent avoir plus froid
sous ces frimas pour leur première nuit de tombeau.
Le Tyran relayait le garçon, et la fosse se creusait rapidement. Déjà
elle ouvrait les mâchoires assez largement pour avaler d’une bouchée le
mince cadavre, lorsque les manants attroupés commencèrent à crier au
huguenot et firent mine de charger les comédiens. Quelques pierres même
furent lancées, qui n’atteignirent heureusement personne. Outré de
colère contre cette canaille, Sigognac mit flamberge au vent et courut
sus à ces malotrus, les frappant du plat de sa lame et les menaçant de
la pointe. Au bruit de l’algarade, le Tyran avait sauté hors de la
fosse, saisi un des bâtons du brancard, et s’en escrimait sur le dos de
ceux que renversait le choc impétueux du Baron. La troupe se dispersa en
poussant des cris et des malédictions, et l’on put achever les obsèques
de Matamore.
Couché au fond du trou, le corps cousu dans son morceau de forêt avait
plutôt l’air d’une arquebuse enveloppée de serge verte qu’on enfouit
pour la cacher que d’un cadavre humain qu’on enterre. Quand les
premières pelletées roulèrent sur la maigre dépouille du comédien, le
Pédant, ému et ne pouvant retenir une larme qui, du bout de son nez
rouge, tomba dans la fosse comme une perle du cœur, soupira d’une voix
dolente, en manière d’oraison funèbre, cette exclamation qui fut toute
la nénie et myriologie du défunt: «Hélas! pauvre Matamore!»
L’honnête Pédant, en disant ces mots, ne se doutait pas qu’il répétait
les expresses paroles d’Hamlet, prince de Danemark, maniant le test
d’Yorick, ancien bouffon de cour, ainsi qu’il appert de la tragédie du
sieur Shakspeare, poëte fort connu en Angleterre, et protégé de la reine
Élisabeth.
En quelques minutes la fosse fut comblée. Le Tyran éparpilla de la neige
dessus pour dissimuler l’endroit, de peur qu’on ne fît quelque affront
au cadavre, et, cette besogne terminée:
«Or çà, dit-il, quittons vivement la place, nous n’avons plus rien à
faire ici; retournons à l’auberge. Attelons la charrette et prenons du
champ; car ces maroufles, revenant en nombre, pourraient bien nous
affronter. Votre épée et mes poings n’y sauraient suffire. Un ost de
pygmées vient à bout d’un géant. La victoire même serait inglorieuse et
de nul profit. Quand vous auriez éventré cinq ou six de ces bélîtres,
votre los n’en augmenterait point, et ces morts nous mettraient dans
l’embarras. Il y aurait lamentation de veuves, criaillement d’orphelins,
chose ennuyeuse et pitoyable dont les avocats tirent parti pour
influencer les juges.»
Le conseil était bon et fut suivi. Une heure après, la dépense soldée,
le chariot se remettait en route.
VI.
EFFET DE NEIGE.
Comme on peut le penser, les comédiens étaient satisfaits de leur séjour
au château de Bruyères. De telles aubaines ne leur advenaient pas
souvent dans leur vie nomade; le Tyran avait distribué les parts, et
chacun remuait avec une amoureuse titillation de doigts quelques
pistoles au fond de poches habituées à servir souvent d’auberge au
diable. Zerbine, rayonnant d’une joie mystérieuse et contenue, acceptait
de bonne humeur les brocards de ses camarades sur la puissance de ses
charmes. Elle triomphait, ce dont la Sérafine pensait enrager. Seul
Léandre, tout rompu encore de la bastonnade nocturne qu’il avait reçue,
ne semblait pas partager la gaieté générale, bien qu’il affectât de
sourire, mais ce n’était que ris de chien et du bout des dents, pour
ainsi dire. Ses mouvements étaient contraints, et les cahots de la
voiture lui arrachaient parfois des grimaces significatives. Quand il
jugeait qu’on ne le regardait point, il se frottait de la paume les
épaules et les bras; manœuvres dissimulées qui pouvaient donner le
change aux autres comédiens, mais n’échappaient pas à la narquoise
inquisition de Scapin, toujours à l’affût des mésaventures de Léandre,
dont la fatuité lui était particulièrement insupportable.
Un heurt de la roue contre une pierre assez grosse que le charreton
n’avait pas vue fit pousser au galant un Aïe! d’angoisse et de douleur,
sur quoi Scapin entama la conversation en feignant de le plaindre.
«Mon pauvre Léandre, qu’as-tu donc à geindre et à te lamenter de la
sorte? Tu sembles tout moulu comme le chevalier de la Triste-Figure,
lorsqu’il eut cabriolé tout nu dans la Sierra-Morena par pénitence
amoureuse, à l’imitation d’Amadis sur la Roche Pauvre. On dirait que ton
lit était fait de bâtons croisés et non de matelas douillets avec
courtes-pointes, oreillers et carreaux, en somme plus propice à rompre
les membres qu’à les reposer, tant tu as la mine battue, le teint
maladif et l’œil poché. De tout ceci, il appert que le seigneur Morphée
ne t’a pas visité cette nuit.
—Morphée peut être resté en sa caverne, mais le petit dieu Cupidon est
un rôdeur qui n’a pas besoin de lanterne pour savoir trouver une porte
dans un corridor, répondit Léandre, espérant détourner les soupçons de
son ennemi Scapin.
—Je ne suis qu’un valet de comédie et n’ai point l’expérience des
choses galantes. Jamais je n’ai fait l’amour aux belles dames; mais j’en
sais assez pour n’ignorer point que le dieu Cupidon, d’après les poëtes
et faiseurs de romans, se sert de ses flèches à l’endroit de ceux qu’il
veut navrer, et non pas du bois de son arc.
—Que voulez-vous dire, se hâta d’interrompre Léandre, inquiet du tour
que prenait l’entretien, par ces subtilités et déductions mythologiques?
—Rien, sinon que tu as là sur le col, un peu au-dessus de la clavicule,
bien que tu t’efforces de la cacher avec ton mouchoir, une raie noire
qui demain sera bleue, après-demain verte, et ensuite jaune, jusqu’à ce
qu’elle s’évanouisse en couleur naturelle, raie qui ressemble
diantrement au paraphe authentique d’un coup de bâton signé sur une peau
de veau ou vélin, si tu aimes mieux ce vocable.
—Sans doute, répondit Léandre, de pâle devenu rouge jusqu’à l’ourlet de
l’oreille, ce sera quelque beauté morte, amoureuse de moi pendant sa
vie, qui m’aura baisé en songe tandis que je dormais. Les baisers des
morts impriment en la chair, comme chacun sait, des meurtrissures dont
on s’étonne au réveil.
—Cette beauté défunte et fantasmatique vient bien à point, répondit
Scapin; mais j’aurais juré que ce vigoureux baiser avait été appliqué
par des lèvres de bois vert.
—Mauvais raillard et faiseur de gausseries que vous êtes, dit Léandre,
vous poussez ma modestie à bout. Pudiquement je mets sur le compte des
mortes ce qui pourrait être à meilleur droit revendiqué par les
vivantes. Tout indocte et rustique que vous affectiez d’être, vous avez
sans doute entendu parler de ces jolis signes, taches, meurtrissures,
marques de dents, mémoire des folâtres ébats que les amants ont coutume
d’avoir ensemble?
—Memorem dente notum, interrompit le Pédant, joyeux de citer Horace.
—Cette explication me semble judicieuse, répondit Scapin, et appuyée
d’autorités convenables. Pourtant la marque est si longue, que cette
beauté nocturne, morte ou vivante, devait avoir en la bouche cette dent
unique que les Phorkyades se prêtaient tour à tour.»
Léandre, outré de fureur, voulut se jeter sur Scapin et le gourmer, mais
le ressentiment de la bastonnade fut si vif dans ses côtes endolories et
sur son dos rayé comme celui d’un zèbre, qu’il se rassit, remettant sa
vengeance à un temps meilleur. Le Tyran et le Pédant, accoutumés à ces
querelles dont ils se divertissaient, les firent se raccommoder. Scapin
promit de ne jamais faire d’allusion à ces sortes de choses. «J’ôterai,
dit-il, de mon discours le bois sous toute forme, bois grume, bois
marmenteau, bois de lit et même bois de cerf.»
Pendant cette curieuse altercation, la charrette cheminait toujours, et
bientôt on arriva à un carrefour. Une grossière croix de bois fendillé
par le soleil et la pluie, soutenant un Christ dont un des bras s’était
détaché du corps, et, retenu d’un clou rouillé, pendait sinistrement,
s’élevait sur un tertre de gazon et marquait l’embranchement de quatre
chemins.
Un groupe composé de deux hommes et de trois mules était arrêté à la
croisée des routes et semblait attendre quelqu’un qui devait passer. Une
des mules, comme impatiente d’être immobile, secouait sa tête empanachée
de pompons et de houppes de toutes couleurs avec un frisson argentin de
grelots. Quoique des œillères de cuir piquées de broderies
l’empêchassent de porter ses regards à droite et à gauche, elle avait
senti l’approche de la voiture; les nutations de ses longues oreilles
témoignaient d’une curiosité inquiète, et ses lèvres retroussées
découvraient ses dents.
«La colonelle remue ses cornets et montre ses gencives, dit l’un des
hommes, le chariot ne doit pas être loin maintenant.»
En effet, la charrette des comédiens arrivait au carrefour. Zerbine,
assise sur le devant de la voiture, jeta un coup d’œil rapide sur le
groupe de bêtes et de gens dont la présence en ce lieu ne parut pas la
surprendre.
«Pardieu! voilà un galant équipage, dit le Tyran, et de belles mules
d’Espagne à faire leurs quinze ou vingt lieues dans la journée. Si nous
étions ainsi montés, nous serions bientôt arrivés devers Paris. Mais qui
diable attendent-elles donc là? C’est sans doute quelque relais préparé
pour un seigneur.
—Non, reprit la Duègne, la mule est harnachée d’oreillers et
couvertures comme pour une femme.
—Alors, dit le Tyran, c’est un enlèvement qui se prépare, car ces deux
écuyers en livrée grise ont l’air fort mystérieux.
—Peut-être, répondit Zerbine avec un sourire d’une expression
équivoque.
—Est-ce que la dame serait parmi nous? fit le Scapin; un des deux
écuyers se dirige vers la voiture, comme s’il voulait parlementer avant
d’user de violence.
—Oh! il n’en sera pas besoin, ajouta Sérafine jetant sur la Soubrette
un regard dédaigneux que celle-ci soutint avec une tranquille impudence;
il est des bonnes volontés qui sautent d’elles-mêmes entre les bras des
ravisseurs.
—N’est pas enlevée qui veut, répliqua la Soubrette; le désir n’y suffit
pas, il faut encore l’agrément.»
La conversation en était là, quand l’écuyer, faisant signe au charreton
d’arrêter ses chevaux, demanda, le béret à la main, si mademoiselle
Zerbine n’était pas dans la voiture.
Zerbine, vive et preste comme une couleuvre, sortit sa petite tête brune
hors du tendelet et répondit elle-même à l’interrogation; puis elle
sauta à terre.
«Mademoiselle, je suis à vos ordres,» dit l’écuyer d’un ton galant et
respectueux.
La Soubrette fit bouffer ses jupes, passa le doigt autour de son
corsage, comme pour donner de l’aisance à sa poitrine, et, se tournant
vers les comédiens, leur tint délibérément cette petite harangue:
«Mes chers camarades, pardonnez-moi si je vous quitte ainsi. Parfois
l’Occasion vous contraint à la saisir en vous présentant sa mèche de
cheveux devant la main, et de façon si opportune, que ce serait sottise
pure de ne pas s’y accrocher à pleins doigts; car, lâchée, elle ne
revient point. Le visage de la Fortune, qui jusqu’à présent ne s’était
montré pour moi que rechigné et maussade, me fait un ris gracieux. Je
profite de sa bonne volonté, sans doute passagère. En mon humble état de
soubrette, je ne pouvais prétendre qu’à des Mascarilles ou Scapins. Les
valets seuls me courtisaient, tandis que les maîtres faisaient l’amour
aux Lucindes, aux Léonores et aux Isabelles; c’est à peine si les
seigneurs daignaient, en passant, me prendre le menton et appuyer d’un
baiser sur la joue le demi-louis d’argent qu’ils glissaient dans la
pochette de mon tablier. Il s’est trouvé un mortel de meilleur goût,
pensant que, hors du théâtre, la soubrette valait bien la maîtresse, et
comme l’emploi de Zerbine n’exige pas une vertu très-farouche, j’ai jugé
qu’il ne fallait pas désespérer ce galant homme que mon départ
contrariait fort. Or donc, laissez-moi prendre mes malles au fond de la
voiture, et recevez mes adieux. Je vous retrouverai un jour ou l’autre à
Paris, car je suis comédienne dans l’âme, et je n’ai jamais fait de bien
longues infidélités au théâtre.»
Les hommes prirent les coffres de Zerbine, et les ajustèrent, se faisant
équilibre sur la mule de bât; la Soubrette, aidée par l’écuyer qui lui
tint le pied, sauta sur la colonelle aussi légèrement que si elle eût
étudié la voltige en une académie équestre, puis frappant du talon le
flanc de sa monture, elle s’éloigna faisant un petit geste de main à ses
camarades.
«Bonne chance, Zerbine, crièrent les comédiens, à l’exception de
Sérafine qui lui gardait rancune.
—Ce départ est fâcheux, dit le Tyran, et j’aurais bien voulu retenir
cette excellente soubrette; mais elle n’avait d’autre engagement que sa
fantaisie. Il faudra ajuster dans les pièces les rôles de suivante en
duègne ou chaperon, chose moins plaisante à l’œil qu’un minois fripon;
mais dame Léonarde a du comique et connaît à fond les tréteaux. Nous
nous en tirerons tout de même.»
La charrette se remit en marche d’une allure un peu plus vive que celle
du char à bœufs. Elle traversait un pays qui contrastait par son aspect
avec la physionomie des landes. Aux sables blancs avaient succédé des
terrains rougeâtres fournissant plus de sucs nourriciers à la
végétation. Des maisons de pierre, annonçant quelque
Le Matamore avait pris l’avance... (Page 137.)
aisance, apparaissaient çà et là, entourées de jardins clos par des
haies vives déjà effeuillées où rougissait le bouton de l’églantier
sauvage, et bleuissait la baie de la prunelle. Au bord de la route, des
arbres d’une belle venue dressaient leurs troncs vigoureux et tendaient
leurs fortes branches dont la dépouille jaunie tachetait l’herbe
alentour ou courait au caprice de la brise devant Isabelle et Sigognac,
qui, fatigués de la pose contrainte qu’ils étaient obligés de garder
dans la voiture, se délassaient en marchant un peu à pied. Le Matamore
avait pris l’avance, et dans la rougeur du soir on l’apercevait sur la
crête de la montée dessinant en lignes sombres son frêle squelette qui,
de loin, semblait embroché dans sa rapière.
«Comment se fait-il, disait tout en marchant Sigognac à Isabelle, que
vous qui avez toutes les façons d’une demoiselle de haut lignage par la
modestie de votre conduite, la sagesse de vos paroles et le bon choix
des termes, vous soyez ainsi attachée à cette troupe errante de
comédiens, braves gens, sans doute, mais non de même race et acabit que
vous?
—N’allez pas, reprit Isabelle, pour quelque bonne grâce qu’on me voit,
me croire une princesse infortunée ou reine chassée de son royaume,
réduite à cette misérable condition de gagner sa vie sur les planches.
Mon histoire est toute simple, et puisque ma vie vous inspire quelque
curiosité, je vais vous la conter. Loin d’avoir été amenée à l’état que
je fais par catastrophes du sort, ruines inouïes ou aventures
romanesques, j’y suis née, étant, comme on dit, enfant de la balle. Le
chariot de Thespis a été mon lieu de nativité et ma patrie voyageuse. Ma
mère, qui jouait les princesses tragiques, était une fort belle femme.
Elle prenait ses rôles au sérieux, et même hors de la scène elle ne
voulait entendre parler que de rois, princes, ducs et autres grands,
tenant pour véritables ses couronnes de clinquant et ses sceptres de
bois doré. Quand elle rentrait dans la coulisse, elle traînait si
majestueusement le faux velours de ses robes, qu’on eût dit que ce fût
un flot de pourpre ou la propre queue d’un manteau royal. Avec cette
superbe, elle fermait opiniâtrément l’oreille aux aveux, requêtes et
promesses de ces galantins qui toujours volètent autour des comédiennes
comme papillons autour de la chandelle. Un soir même, en sa loge, comme
un blondin voulait s’émanciper, elle se dressa en pied, et s’écria comme
une vraie Thomyris reine de Scythie: «Gardes! qu’on le saisisse!» d’un
ton si souverain, dédaigneux et solennel, que le galant, tout interdit,
se déroba de peur, n’osant pousser sa pointe. Or, ces fiertés et
rebuffades étranges en une comédienne toujours soupçonnée de mœurs
légères étant venues à la connaissance d’un très-haut et puissant
prince, il les trouva de bon goût, et se dit que les mépris du vulgaire
profane ne pouvaient procéder que d’une âme généreuse. Comme son rang
dans le monde équipollait à celui de reine au théâtre, il fut reçu plus
doucement et d’un sourcil moins farouche. Il était jeune, beau, parlait
bien, était pressant et possédait ce grand avantage de la noblesse. Que
vous dirai-je de plus? Cette fois la reine n’appela pas ses gardes, et
vous voyez en moi le fruit de ces belles amours.
—Cela, dit galamment Sigognac, explique à merveille les grâces sans
secondes dont on vous voit ornée. Un sang princier coule dans vos
veines. Je l’avais presque deviné!
—Cette liaison, continua Isabelle, dura plus longtemps que n’ont
coutume les intrigues de théâtre. Le prince trouva chez ma mère une
fidélité qui venait de l’orgueil autant que de l’amour, mais qui ne se
démentit point. Malheureusement des raisons d’État vinrent à la
traverse; il dut partir pour des guerres ou ambassades lointaines.
D’illustres mariages qu’il retarda tant qu’il put furent négociés en son
nom par sa famille. Il lui fallut céder, car il n’avait pas le droit
d’interrompre, à cause d’un caprice amoureux, cette longue suite
d’ancêtres remontant à Charlemagne, et de finir en lui cette glorieuse
race. Des sommes assez fortes furent offertes à ma mère pour adoucir
cette rupture devenue nécessaire, la mettre à l’abri du besoin et
subvenir à ma nourriture et éducation. Mais elle ne voulut rien
entendre, disant qu’elle n’acceptait point la bourse sans le cœur, et
qu’elle aimait mieux que le prince lui fût redevable que non pas elle
redevable au prince; car elle lui avait donné, en sa générosité extrême,
ce que jamais il ne lui pourrait rendre. «Rien avant, rien après,» telle
était sa devise. Elle continua donc son métier de princesse tragique,
mais la mort dans l’âme, et depuis ne fit que languir jusqu’à son
trépas, qui ne tarda guère. J’étais alors une fillette de sept ou huit
ans; je jouais les enfants et les amours et autres petits rôles
proportionnés à ma taille et à mon intelligence. La mort de ma mère me
causa un chagrin au-dessus de mon âge, et je me souviens qu’il me
fallut fouetter ce jour-là pour me forcer à jouer un des enfants de
Médée. Puis cette grande douleur s’apaisa par les cajoleries des
comédiens et comédiennes qui me dorlotaient de leur mieux et comme à
l’envi, me mettant toujours quelques friandises en mon petit panier. Le
Pédant, qui faisait partie de notre troupe et déjà me semblait aussi
vieux et ridé qu’aujourd’hui, s’intéressa à moi, m’apprit la récitation,
l’harmonie et mesure des vers, les façons de dire et d’écouter, les
poses, les gestes, physionomies congruantes au discours, et tous les
secrets d’un art où il excelle, quoique comédien de province, car il a
de l’étude, ayant été régent de collége, et chassé pour incorrigible
ivrognerie. Au milieu du désordre apparent d’une vie vagabonde, j’ai
vécu innocente et pure, car pour mes compagnons qui m’avaient vue au
berceau, j’étais une sœur ou une fille, et pour les godelureaux j’ai
bien su d’une mine froide, réservée et discrète, les tenir à distance
comme il convient, continuant, hors de la scène, mon rôle d’ingénue,
sans hypocrisie ni fausse pudeur.»
Ainsi, tout en marchant, Isabelle racontait à Sigognac charmé l’histoire
de sa vie et aventures.
«Et le nom de ce grand, dit Sigognac, le savez-vous ou l’avez-vous
oublié?
—Il serait peut-être dangereux pour mon repos de le dire, répondit
Isabelle, mais il est resté gravé dans ma mémoire.
—Existe-t-il quelque preuve de sa liaison avec votre mère?
—Je possède un cachet armorié de son blason, dit Isabelle, c’est le
seul joyau que ma mère ait gardé de lui à cause de sa noblesse et
signification héraldique qui effaçait l’idée de valeur matérielle, et si
cela vous amuse, je vous le montrerai un jour.»
Il serait par trop fastidieux de suivre étape par étape le chariot
comique, d’autant plus que le voyage se faisait à petites journées, sans
aventures dont il faille garder mémoire. Nous sauterons donc quelques
jours, et nous arriverons aux environs de Poitiers. Les recettes
n’avaient pas été fructueuses et les temps durs étaient venus pour la
troupe. L’argent du marquis de Bruyères avait fini par s’épuiser, ainsi
que les pistoles de Sigognac, dont la délicatesse eût souffert de ne pas
soulager, dans les mesures de ses pauvres ressources, ses camarades en
détresse. Le chariot, traîné par quatre bêtes vigoureuses au départ,
n’avait plus qu’un seul cheval, et quel cheval! une misérable rosse qui
semblait s’être nourrie, au lieu de foin et d’avoine, avec des cercles
de barriques, tant ses côtes étaient saillantes. Les os de ses hanches
perçaient la peau, et les muscles détendus de ses cuisses se dessinaient
par de grandes rides flasques; des éparvins gonflaient ses jambes
hérissées de longs poils. Sur son garrot, à la pression d’un collier
dont la bourre avait disparu, s’avivaient des écorchures saigneuses et
les coups de fouet zébraient comme des hachures les flancs meurtris du
pauvre animal. Sa tête était tout un poëme de mélancolie et de
souffrance. Derrière ses yeux se creusaient de profondes salières qu’on
aurait crues évidées au scalpel. Ses prunelles bleuâtres avaient le
regard morne, résigné et pensif de la bête surmenée. L’insouciance des
coups produite par l’inutilité de l’effort s’y lisait tristement, et le
claquement de la lanière ne pouvait plus en tirer une étincelle de vie.
Ses oreilles énervées, dont l’une avait le bout fendu, pendaient
piteusement de chaque côté du front et scandaient, par leur oscillation,
le rhythme inégal de la marche. Une mèche de la crinière, de blanche
devenue jaune, entremêlait ses filaments à la têtière, dont le cuir
avait usé les protubérances osseuses des joues mises en relief par la
maigreur. Les cartilages des narines laissaient suinter l’eau d’une
respiration pénible et les barres fatiguées faisaient la moue comme des
lèvres maussades.
Sur son pelage blanc, truité de roux, la sueur avait tracé des filets
pareils à ceux dont la pluie raye le plâtre des murailles, agglutiné
sous le ventre des flocons de poil, délavé les membres inférieurs et
fait avec la crotte un affreux ciment. Rien n’était plus lamentable à
voir, et le cheval que monte la Mort dans l’Apocalypse eût paru une bête
fringante propre à parader aux carrousels à coté de ce pitoyable et
désastreux animal dont les épaules semblaient se disjoindre à chaque
pas, et qui, d’un œil douloureux, avait l’air d’invoquer comme une grâce
le coup d’assommoir de l’équarisseur. La température commençant à
devenir froide, il marchait au milieu de la fumée qu’exhalaient ses
flancs et ses naseaux.
Il n’y avait dans le chariot que les trois femmes. Les hommes allaient à
pied pour ne pas surcharger le triste animal, qu’il ne leur était pas
difficile de suivre et même de devancer. Tous, n’ayant à exprimer que
des pensées désagréables, gardaient le silence et marchaient isolés,
s’enveloppant de leur cape du mieux qu’ils pouvaient.
Sigognac, presque découragé, se demandait s’il n’eût pas mieux fait de
rester au castel délabré de ses pères, sauf à y mourir de faim à côté de
son blason fruste dans le silence et la solitude, que de courir ainsi
les hasards des chemins avec des bohèmes.
Il songeait au brave Pierre, à Bayard, à Miraut et à Béelzébuth, les
fidèles compagnons de son ennui. Son cœur se serrait quoi qu’il fît, et
il lui montait de la poitrine à la gorge ce spasme nerveux qui
d’ordinaire se résout en larmes; mais un regard jeté sur Isabelle,
pelotonnée dans sa mante et assise sur le devant de la charrette, lui
raffermissait le courage. La jeune femme lui souriait; elle ne
paraissait pas se chagriner de cette misère; son âme était satisfaite,
qu’importaient les souffrances et les fatigues du corps?
Le paysage qu’on traversait n’était guère propre à dissiper la
mélancolie. Au premier plan se tordaient les squelettes convulsifs de
quelques vieux ormes tourmentés, contournés, écimés, dont les branches
noires aux filaments capricieux se détaillaient sur un ciel d’un gris
jaune très-bas et gros de neige qui ne laissait filtrer qu’un jour
livide; au second, s’étendaient des plaines dépouillées de culture, que
bordaient près de l’horizon des collines pelées ou des lignes de bois
roussâtres. De loin en loin, comme une tache de craie, quelque chaumine
dardant une légère spirale de fumée apparaissait entre les brindilles
menues de ses clôtures. La ravine d’une rigole sillonnait la terre d’une
longue cicatrice. Au printemps, cette campagne, habillée de verdure, eût
pu sembler agréable; mais, revêtue des grises livrées de l’hiver, elle
ne présentait aux yeux que monotonie, pauvreté et tristesse. De temps en
temps passait, hâve et déguenillé, un paysan ou quelque vieille courbée
sous un fagot de bois mort, qui, loin d’animer ce désert, en faisait au
contraire ressortir la solitude. Les pies, sautillant sur la terre brune
avec leur queue plantée dans leur croupion comme un éventail fermé, en
paraissaient les véritables habitantes. Elles jacassaient à l’aspect du
chariot comme si elles se fussent communiqué leurs réflexions sur les
comédiens et dansaient devant eux d’une façon dérisoire, en méchants
oiseaux sans cœur qu’elles étaient, insensibles à la misère du pauvre
monde.
Une bise aigre sifflait, collant leurs minces capes sur le corps des
comédiens, et leur souffletant le visage de ses doigts rouges. Aux
tourbillons du vent se mêlèrent bientôt des flocons de neige, montant,
descendant, se croisant sans pouvoir toucher la terre ou s’accrocher
quelque part, tant la rafale était forte. Ils devinrent si pressés,
qu’ils formaient comme une obscurité blanche à quelques pas des piétons
aveuglés. A travers ce fourmillement argenté, les objets les plus
voisins perdaient leur apparence réelle et ne se distinguaient plus.
«Il paraît, dit le Pédant, qui marchait derrière le chariot pour
s’abriter un peu, que la ménagère céleste plume des oies là-haut et
secoue sur nous le duvet de son tablier. La chair m’en plairait
davantage, et je serais bien homme à la manger sans citron ni épices.
—Voire même sans sel, répondit le Tyran; car mon estomac ne se souvient
plus de cette omelette dont les œufs piaillaient quand on les cassa sur
le bord du poêlon et que j’ai avalée sous le titre fallacieux et
sarcastique de déjeuner, malgré les becs qui la hérissaient.»
Sigognac s’était aussi réfugié derrière la voiture, et le Pédant lui
dit: «Voilà un terrible temps, monsieur le Baron, et je regrette pour
vous de vous voir partager notre mauvaise fortune, mais ce sont
traverses passagères, et quoique nous n’allions guère vite, cependant
nous nous rapprochons de Paris.
—Je n’ai point été élevé sur les genoux de la mollesse, répondit
Sigognac, et je ne suis point homme à m’effrayer pour quelques flocons
de neige. Ce sont ces pauvres femmes que je plains, obligées, malgré la
débilité de leur sexe, à supporter des fatigues et des privations comme
routiers en campagne.
—Elles y sont de longue main habituées, et ce qui serait dur à des
femmes de qualité ou à des bourgeoises ne leur semble pas autrement
pénible.»
La tempête augmentait. Chassée par le vent, la neige courait en blanche
fumée rasant le sol, et ne s’arrêtant que lorsqu’elle était retenue par
quelque obstacle, revers de tertre, mur de pierrailles, clôture de haie,
talus de fossé. Là, elle s’entassait avec une prodigieuse vitesse,
débordant en cascade de l’autre côté de la digue temporaire. D’autres
fois elle s’engouffrait dans le tournant d’une trombe et remontait au
ciel en tourbillons pour en retomber par masses, que l’orage dispersait
aussitôt. Quelques minutes avaient suffi pour poudrer à blanc, sous la
toile palpitante de la charrette, Isabelle, Sérafine et Léonarde,
quoiqu’elles se fussent réfugiées tout au fond et abritées d’un rempart
de paquets.
Ahuri par les flagellations de la neige et du vent, le cheval n’avançait
plus qu’à grand’peine. Il soufflait, ses flancs battaient, et ses sabots
glissaient à chaque pas. Le Tyran le prit par le bridon, et, marchant à
côté de lui, le soutint un peu de sa main vigoureuse. Le Pédant,
Sigognac et Scapin poussaient à la roue. Léandre faisait claquer le
fouet pour exciter la pauvre bête: la frapper eût été cruauté pure.
Quant au Matamore, il était resté quelque peu en arrière, car il était
si léger, vu sa maigreur phénoménale, que le vent l’empêchait d’avancer,
quoi qu’il eût pris une pierre en chaque main et rempli ses poches de
cailloux pour se lester.
Cette tempête neigeuse, loin de s’apaiser, faisait de plus en plus rage,
et se roulait avec furie dans les amas de flocons blancs qu’elle agitait
en mille remous comme l’écume des vagues. Elle devint si violente, que
les comédiens furent contraints, bien qu’ils eussent grande hâte
d’arriver au village, d’arrêter le chariot et de le tourner à l’opposite
du vent. La pauvre rosse qui le traînait n’en pouvait plus; ses jambes
se roidissaient; des frissons couraient sur sa peau fumante et baignée
de sueur. Un effort de plus, et elle tombait morte; déjà une goutte de
sang perlait dans ses naseaux largement dilatés par l’oppression de la
poitrine, et des lueurs vitrées passaient sur le globe de l’œil.
Le terrible dans le sombre n’est pas difficile à concevoir. Les ténèbres
logent aisément les épouvantes, mais l’horreur blanche se fait moins
comprendre. Cependant rien de plus sinistre que la position de nos
pauvres comédiens, pâles de faim, bleus de froid, aveuglés de neige et
perdus en pleine grande route au milieu de ce vertigineux tourbillon de
grains glacés les enveloppant de toutes parts. Tous s’étaient blottis
sous la toile de la bâche pour laisser passer la rafale, et se
pressaient les uns contre les autres afin de profiter de leur chaleur
mutuelle. Enfin l’ouragan tomba, et la neige, suspendue en l’air, put
descendre moins tumultueusement sur le sol. Aussi loin que l’œil pouvait
s’étendre, la campagne disparaissait sous un linceul argenté.
«Où donc est Matamore, dit Blazius; est-ce que par hasard le vent
l’aurait emporté dans la lune?
—En effet, ajouta le Tyran, je ne le vois point. Il s’est peut-être
blotti sous quelque décoration au fond de la voiture. Hohé! Matamore!
secoue tes oreilles si tu dors, et réponds à l’appel.»
Matamore n’eut garde de sonner mot. Aucune forme ne s’agita sous le
monceau de vieilles toiles.
«Hohé! Matamore! beugla itérativement le Tyran de sa plus grosse voix
tragique et d’un ton à réveiller dans leur grotte les sept dormants avec
leur chien.
—Nous ne l’avons pas vu, dirent les comédiennes, et comme les
tourbillons de neige nous aveuglaient, nous ne nous sommes point
autrement inquiétées de son absence, le pensant à quelques pas de la
charrette.
—Diantre! fit Blazius, voilà qui est étrange! pourvu qu’il ne lui soit
point arrivé malheur.
—Sans doute, dit Sigognac, il se sera, pendant le plus fort de la
tourmente, abrité derrière quelque tronc d’arbre, et il ne tardera pas à
nous rejoindre.»
On résolut d’attendre quelques minutes, lesquelles passées, on irait à
sa recherche. Rien n’apparaissait sur le chemin, et de ce fond de
blancheur, quoique le crépuscule tombât, une forme humaine se fût
aisément détachée même à une assez grande distance. La nuit qui descend
si rapide aux courtes journées de décembre était venue, mais sans amener
avec elle une obscurité complète. La réverbération de la neige
combattait les ténèbres du ciel, et par un renversement bizarre il
semblait que la clarté vînt de la terre. L’horizon s’accusait en lignes
blanches et ne se perdait pas dans les fuites du lointain. Les arbres
enfarinés se dessinaient comme les arborisations dont la gelée étame les
vitres, et de temps en temps des flocons de neige secoués d’une branche
tombaient pareils aux larmes d’argent des draps mortuaires, sur la
tenture de l’ombre. C’était un spectacle plein de tristesse; un chien se
mit à hurler au perdu comme pour donner une voix à la désolation du
paysage et en exprimer les navrantes mélancolies. Parfois il semble que
la nature, se lassant de son mutisme, confie ses peines secrètes aux
plaintes du vent ou aux lamentations de quelque animal.
On sait combien est lugubre dans le silence nocturne cet aboi désespéré
qui finit en râle et que semble provoquer le passage de fantômes
invisibles pour l’œil humain. L’instinct de la bête, en communication
avec l’âme des choses, pressent le malheur et le déplore avant qu’il
soit connu. Il y a dans ce hurlement mêlé de sanglots, l’effroi de
l’avenir, l’angoisse de la mort et l’effarement du surnaturel. Le plus
ferme courage ne l’entend pas sans en être ému, et ce cri fait dresser
le poil sur la chair comme ce souffle dont parle Job.
L’aboi, d’abord lointain, s’était rapproché, et l’on pouvait distinguer
au milieu de la plaine, assis le derrière dans la neige, un grand chien
noir qui, le museau levé vers le ciel, semblait se gargariser avec ce
gémissement lamentable.
«Il doit être arrivé quelque chose à notre pauvre camarade, s’écria le
Tyran, cette maudite bête hurle comme pour un mort.»
Les femmes, le cœur serré d’un pressentiment sinistre, firent avec
dévotion le signe de la croix. La bonne Isabelle murmura un commencement
de prière.
«Il faut l’aller chercher sans plus attendre, dit Blazius, avec la
lanterne dont la lumière lui servira de guide et d’étoile polaire s’il
s’est égaré du droit chemin et vague à travers champs; car en ces temps
neigeux qui recouvrent les routes de blancs linceuls, il est facile
d’errer.»
On battit le fusil, et le bout de chandelle allumé au ventre de la
lanterne jeta bientôt à travers les minces vitres de corne une lueur
assez vive pour être aperçue de loin.
Le Tyran, Blazius et Sigognac se mirent en quête. Scapin et Léandre
restèrent pour garder la voiture et rassurer les femmes, que l’aventure
commençait à inquiéter. Pour ajouter au lugubre de la scène, le chien
noir hurlait toujours désespérément, et le vent roulait sur la campagne
ses chariots aériens, avec de sourds murmures, comme s’il portait des
esprits en voyage.
L’orage avait bouleversé la neige de façon à effacer toute trace ou du
moins à en rendre l’empreinte incertaine. La nuit rendait d’ailleurs la
recherche difficile, et quand Blazius approchait la lanterne du sol, il
trouvait parfois le grand pied du Tyran moulé en creux dans la poussière
blanche, mais non le pas de Matamore, qui, fût-il venu jusque-là, n’eût
marqué non plus que celui d’un oiseau.
Ils firent ainsi près d’un quart de lieue, élevant la lanterne pour
attirer le regard du comédien perdu et criant de toute la force de leurs
poumons: «Matamore, Matamore, Matamore!»
A cet appel semblable à celui que les anciens adressaient aux défunts
avant de quitter le lieu de sépulture, le silence seul répondait ou
quelque oiseau peureux s’envolait en glapissant avec une brusque
palpitation d’ailes pour s’aller perdre plus loin dans la nuit. Parfois
un hibou offusqué de la lumière piaulait d’une façon lamentable. Enfin,
Sigognac, qui avait la vue perçante, crut démêler à travers l’ombre, au
pied d’un arbre, une figure d’aspect fantasmatique, étrangement roide et
sinistrement immobile. Il en avertit ses compagnons, qui se dirigèrent
avec lui de ce côté en toute hâte.
C’était bien, en effet, le pauvre Matamore. Son dos s’appuyait contre
l’arbre et ses longues jambes étendues sur le sol disparaissaient à demi
sous l’amoncellement de la neige. Son immense rapière, qu’il ne quittait
jamais, faisait avec son buste un angle bizarre, et qui eût été risible
en toute autre circonstance. Il ne bougea pas plus qu’une souche à
l’approche de ses camarades. Inquiété de cette fixité d’attitude,
Blazius dirigea le rayon de la lanterne sur le visage de Matamore, et il
faillit la laisser choir, tant ce qu’il vit lui causa d’épouvante.
Le masque ainsi éclairé n’offrait plus les couleurs de la vie. Il était
d’un blanc de cire. Le nez pincé aux ailes par les doigts noueux de la
mort luisait comme un os de seiche; la peau se tendait sur les tempes.
Des flocons de neige s’étaient arrêtés aux sourcils et aux cils, et les
yeux dilatés regardaient comme deux yeux de verre. A chaque bout des
moustaches scintillait un glaçon dont le poids les faisait courber. Le
cachet de l’éternel silence scellait ces lèvres d’où s’étaient envolées
tant de joyeuses rodomontades, et la tête de mort sculptée par la
maigreur apparaissait déjà à travers ce visage pâle, où l’habitude des
grimaces avait creusé des plis horriblement comiques, que le cadavre
même conservait, car c’est une misère du comédien, que chez lui le
trépas ne puisse garder sa gravité.
Nourrissant encore quelque espoir, le Tyran essaya de secouer la main de
Matamore, mais le bras déjà roide retomba tout d’une pièce avec un bruit
sec comme le bras de bois d’un automate dont on
C’était bien, en effet, le pauvre Matamore. (Page
146.)
abandonne le fil. Le pauvre diable avait quitté le théâtre de la vie
pour celui de l’autre monde. Cependant, ne pouvant admettre qu’il fût
mort, le Tyran demanda à Blazius s’il n’avait pas sur lui sa gourde. Le
Pédant ne se séparait jamais de ce précieux meuble. Il y restait encore
quelques gouttes de vin, et il en introduisit le goulot entre les lèvres
violettes du Matamore; mais les dents restèrent obstinément serrées, et
la liqueur cordiale rejaillit en gouttes rouges par les coins de la
bouche. Le souffle vital avait abandonné à jamais cette frêle argile,
car la moindre respiration eût produit une fumée visible dans cet air
froid.
«Ne tourmentez pas sa pauvre dépouille, dit Sigognac, ne voyez-vous pas
qu’il est mort?
—Hélas! oui, répondit Blazius, aussi mort que Chéops sous la grande
pyramide. Sans doute, étourdi par le chasse-neige et ne pouvant lutter
contre la fureur de la tempête, il se sera arrêté près de cet arbre, et
comme il n’avait pas deux onces de chair sur les os, il aura bientôt eu
les moelles gelées. Afin de produire de l’effet à Paris, il diminuait
chaque jour sa ration, et il était efflanqué de jeûne plus qu’un lévrier
après les chasses. Pauvre Matamore, te voilà désormais à l’abri des
nasardes, croquignoles, coups de pied et de bâton à quoi t’obligeaient
tes rôles! Personne ne te rira plus au nez.
—Qu’allons-nous faire de ce corps? interrompit le Tyran, nous ne
pouvons le laisser là sur le revers de ce fossé pour que les loups, les
chiens et les oiseaux le déchiquètent, encore que ce soit une piteuse
viande où les vers mêmes ne trouveront pas à déjeuner.
—Non certes, dit Blazius; c’était un bon et loyal camarade, et comme il
n’est pas bien lourd, tu vas lui prendre la tête, moi je lui prendrai
les pieds, et nous le porterons tous deux jusqu’à la charrette. Demain
il fera jour, et nous l’inhumerons en quelque coin le plus décemment
possible; car, à nous autres histrions, l’Église marâtre nous ferme
l’huis du cimetière, et nous refuse cette douceur de dormir en terre
sainte. Il nous faut aller pourrir aux gémonies comme chiens crevés ou
chevaux morts, après avoir en notre vie amusé les plus gens de bien.
Vous, monsieur le Baron, vous nous précéderez et tiendrez le fallot.»
Sigognac acquiesça d’un signe de tête à cet arrangement. Les deux
comédiens se penchèrent, déblayèrent la neige qui recouvrait déjà
Matamore comme un linceul prématuré, soulevèrent le léger cadavre qui
pesait moins que celui d’un enfant, se mirent en marche précédés du
Baron, qui faisait tomber sur leur route la lumière de la lanterne.
Heureusement personne à cette heure ne passait par le chemin, car c’eût
été pour le voyageur un spectacle assez effrayant et mystérieux que ce
groupe funèbre éclairé bizarrement par le reflet rougeâtre du fallot, et
laissant après lui de longues ombres difformes sur la blancheur de la
neige. L’idée d’un crime ou d’une sorcellerie lui fût venue sans doute.
Le chien noir, comme si son rôle d’avertisseur était fini, avait cessé
ses hurlements. Un silence sépulcral régnait au loin dans la campagne,
car la neige a cette propriété d’amortir les sons.
Depuis quelque temps Scapin, Léandre et les comédiennes avaient aperçu
la petite lumière rouge se balançant à la main de Sigognac et envoyant
aux objets des reflets inattendus qui les tiraient de l’ombre sous des
aspects bizarres ou formidables, jusqu’à ce qu’ils se fussent évanouis
de nouveau dans l’obscurité. Montré et caché tour à tour, à cette lueur
incertaine, le groupe du Tyran et de Blazius, reliés par le cadavre
horizontal du Matamore, comme deux mots par un trait d’union, prenait
une apparence énigmatiquement lugubre. Scapin et Léandre, mus d’une
inquiète curiosité, allèrent au-devant du cortége.
«Eh bien! qu’y a-t-il? dit le valet de comédie, lorsqu’il eut rejoint
ses camarades; est-ce que Matamore est malade que vous le portez de la
sorte, tout brandi comme s’il eût avalé sa rapière?
—Il n’est pas malade, répondit Blazius, et jouit même d’une santé
inaltérable. Goutte, fièvre, catarrhe, gravelle, n’ont plus prise sur
lui. Il est guéri à tout jamais d’une maladie pour laquelle aucun
médecin, fût-ce Hippocrate, Galien ou Avicenne, n’ont trouvé de remède,
je veux dire la vie, dont on finit toujours par mourir.
—Donc il est mort! fit le Scapin avec une intonation de surprise
douloureuse en se penchant sur le visage du cadavre.
—Très-mort, on ne peut plus mort, s’il y a des degrés en cet état, car
il ajoute au froid naturel du trépas le froid de la gelée, répondit
Blazius d’une voix troublée qui trahissait plus d’émotion que n’en
comportaient les paroles.
—Il a vécu! comme s’exprime le confident du prince au récit final des
tragédies, ajouta le Tyran. Mais relayez-nous un peu, s’il vous plaît.
C’est votre tour. Voilà assez longtemps que nous portons le cher
camarade sans espoir de bonne-manche ou de paraguante.»
Scapin se substitua au Tyran, Léandre à Blazius, quoique cette besogne
de corbeau ne fût guère de son goût, et le cortége reprit sa marche. En
quelques minutes on eut rejoint le chariot arrêté au milieu de la route.
Malgré le froid, Isabelle et Sérafine étaient sautées à bas de la
voiture, où la seule Duègne accroupie ouvrait tous grands ses yeux de
chouette. A l’aspect de Matamore, pâle, roidi, glacé, ayant sur le
visage ce masque immobile à travers lequel l’âme ne regarde plus, les
comédiennes poussèrent un cri d’épouvante et de douleur. Deux larmes
jaillirent même des yeux purs d’Isabelle, promptement gelées par l’âpre
bise nocturne. Ses belles mains rouges de froid se joignirent
pieusement, et une fervente prière pour celui qui venait de s’engloutir
si subitement dans la trappe de l’éternité, monta sur les ailes de la
foi dans les profondeurs du ciel obscur.
Qu’allait-on faire? La position ne laissait pas d’être embarrassante. Le
bourg où l’on devait coucher était encore éloigné d’une ou deux lieues,
et quand on y arriverait toutes les maisons seraient fermées depuis
longtemps et les paysans couchés; d’autre part, on ne pouvait rester au
milieu du chemin, en pleine neige, sans bois pour allumer du feu, sans
vivres pour se réconforter, dans la compagnie fort sinistre et maussade
d’un cadavre, à attendre le jour qui ne se lève que très-tard pendant
cette saison.
On résolut de partir. Cette heure de repos et une musette d’avoine
donnée par Scapin avaient rendu un peu de vigueur au pauvre vieux cheval
fourbu. Il paraissait ragaillardi et capable de fournir la traite.
Matamore fut couché au fond du chariot, sous une toile. Les comédiennes,
non sans un certain frisson de peur, s’assirent sur le devant de la
voiture, car la mort fait un spectre de l’ami avec lequel on causait
tout à l’heure, et celui qui vous égayait vous épouvante comme une larve
ou une lémure.
Les hommes cheminèrent à pied, Scapin éclairant la route avec la
lanterne dont on avait renouvelé la chandelle, le Tyran tenant le bridon
du cheval pour l’empêcher de butter. On n’allait pas bien vite, car le
chemin était difficile; cependant au bout de deux heures on commença à
distinguer, au bas d’une descente assez rapide, les premières maisons du
village. La neige avait mis des chemises blanches aux toits, qui les
faisaient se détacher, malgré la nuit, sur le fond sombre du ciel.
Entendant sonner de loin les ferrailles du chariot, les chiens inquiets
firent vacarme, et leurs abois en éveillèrent d’autres dans les fermes
isolées, au fond de la campagne. C’était un concert de hurlements, les
uns sourds, les autres criards, avec solos, répliques et chœurs où toute
la chiennerie de la contrée faisait sa partie. Aussi, quand la charrette
y arriva, le bourg était-il en éveil. Plus d’une tête embéguinée de ses
coiffes de nuit se montrait encadrée par une lucarne ou le vantail
supérieur d’une porte entr’ouverte, ce qui facilita au Pédant les
négociations nécessaires pour procurer un gîte à la troupe. L’auberge
lui fut indiquée, ou du moins une maison qui en tenait lieu, l’endroit
n’étant pas très-fréquenté des voyageurs, qui d’ordinaire poussaient
plus avant. C’était à l’autre bout du village, et il fallut que la
pauvre rosse donnât encore un coup de collier; mais elle sentait
l’écurie, et dans un effort suprême, ses sabots, à travers la neige,
arrachèrent des étincelles aux cailloux. Il n’y avait pas à s’y tromper;
une branche de houx, assez semblable à ces rameaux qui trempent dans les
eaux lustrales, pendait au-dessus de la porte, et Scapin, en haussant sa
lanterne, constata la présence de ce symbole hospitalier. Le Tyran
tambourina de ses gros poings sur la porte, et bientôt un clappement de
savates descendant un escalier se fit entendre à l’intérieur. Un rayon
de lumière rougeâtre filtra par les fentes du bois. Le battant s’ouvrit,
et une vieille, protégeant d’une main sèche qui semblait prendre feu la
flamme vacillante d’un suif, apparut dans toute l’horreur d’un négligé
peu galant. Ses deux mains étant occupées, elle tenait entre les dents
ou plutôt entre les gencives les bords de sa chemise en grosse toile,
dans l’intention pudique de dérober aux regards libertins des charmes
qui eussent fait fuir d’épouvante les boucs du sabbat. Elle introduisit
les comédiens dans la cuisine, planta la chandelle sur la table, fouilla
les cendres de l’âtre pour y réveiller quelques braises assoupies qui
bientôt firent pétiller une poignée de broussailles; puis elle remonta
dans sa chambre pour revêtir un jupon et un casaquin. Un gros garçon, se
frottant les yeux de ses mains crasseuses, alla ouvrir les portes de la
cour, y fit entrer la voiture, ôta le harnais du cheval et le mit à
l’écurie.
«Nous ne pouvons cependant pas laisser ce pauvre Matamore dans la
voiture comme un daim qu’on rapporte de la chasse, dit Blazius; les
chiens de basse-cour n’auraient qu’à le gâter. Il a reçu le baptême,
après tout; et il faut lui faire sa veille mortuaire comme à un bon
chrétien qu’il était.»
On prit le corps du comédien défunt, qui fut étendu sur la table et
respectueusement recouvert d’un manteau. Sous l’étoffe se sculptait à
grands plis la rigidité cadavérique et se découpait le profil aigu de la
face, peut-être plus effrayante ainsi que dévoilée. Aussi, lorsque
l’hôtelière rentra, faillit-elle tomber à la renverse de frayeur à
l’aspect de ce mort qu’elle prit pour un homme assassiné dont les
comédiens étaient les meurtriers. Déjà, tendant ses vieilles mains
tremblotantes, elle suppliait le Tyran, qu’elle jugeait le chef de la
troupe, de ne point la faire mourir, lui promettant un secret absolu,
même fût-elle mise à la question. Isabelle la rassura, et lui apprit en
peu de mots ce qui était arrivé. Alors la vieille alla chercher deux
autres chandelles et les disposa symétriquement autour du mort,
s’offrant de veiller avec dame Léonarde, car souvent dans le village
elle avait enseveli des cadavres, et savait ce qu’il y avait à faire en
ces tristes offices.
Ces arrangements pris, les comédiens se retirèrent dans une autre pièce,
où, médiocrement mis en appétit par ces lugubres scènes, et touchés de
la perte de ce brave Matamore, ils ne soupèrent que du bout des lèvres.
Pour la première fois peut-être de sa vie, quoique le vin fût bon,
Blazius laissa son verre demi-plein, oubliant de boire. Certes, il
fallait qu’il fût bien navré dans l’âme, car il était de ces biberons
qui souhaitaient d’être enterrés sous le baril, afin que la canelle leur
dégoutte dans la bouche, et il se fût relevé du cercueil pour crier
«masse» à un rouge-bord.
Isabelle et Sérafine s’arrangèrent d’un grabat dans la chambre voisine.
Les hommes s’étendirent sur des bottes de paille que le garçon d’écurie
leur apporta. Tous dormirent mal, d’un sommeil entrecoupé de rêves
pénibles, et furent sur pied de bonne heure, car il s’agissait de
procéder à la sépulture de Matamore.
Faute de drap, Léonarde et l’hôtesse l’avaient enseveli dans un lambeau
de vieille décoration représentant une forêt, linceul digne d’un
comédien, comme un manteau de guerre d’un capitaine. Quelques restes de
peinture verte simulaient, sur la trame usée, des guirlandes et
feuillages, et faisaient l’effet d’une jonchée d’herbes semée pour
honorer le corps, cousu et paqueté en la forme de momie égyptienne.
Une planche posée sur deux bâtons, dont le Tyran, Blazius, Scapin et
Léandre tenaient les deux bouts, forma la civière. Une grande simarre de
velours noir, constellée d’étoiles et demi-lunes de paillon, servant
pour les rôles de pontife ou de nécroman, fit l’office de drap mortuaire
avec assez de décence.
Ainsi disposé, le cortége sortit par une porte de derrière donnant sur
la campagne, pour éviter les regards et commérages des curieux, et pour
gagner un terrain vague que l’hôtesse avait désigné comme pouvant servir
de sépulture au Matamore sans que personne s’y opposât, la coutume étant
de jeter là les bêtes mortes de maladie, lieu bien indigne et malpropre
à recevoir une dépouille humaine, argile modelée à la ressemblance de
Dieu; mais les canons de l’Église sont formels, et l’histrion excommunié
ne peut gésir en terre sainte, à moins qu’il n’ait renoncé au théâtre, à
ses œuvres et à ses pompes, ce qui n’était pas le cas de Matamore.
Le Matin, aux yeux gris, commençait à s’éveiller, et les pieds dans la
neige descendait le revers des collines. Une lueur froide s’étalait sur
la plaine, dont la blancheur faisait paraître livide la teinte pâle du
ciel. Étonnés par l’aspect bizarre du cortége que ne précédaient ni
croix ni prêtre, et qui ne se dirigeait point du côté de l’église,
quelques paysans allant ramasser du bois mort s’arrêtaient et
regardaient les comédiens de travers, les soupçonnant hérétiques,
sorciers ou parpaillots, mais cependant ils n’osaient rien dire. Enfin,
on arriva à une place assez dégagée, et le garçon d’écurie, qui portait
une bêche pour creuser la fosse, dit qu’on ferait bien de s’arrêter là.
Des carcasses de bêtes à demi recouvertes de neige bossuaient le sol
tout alentour. Des squelettes de chevaux, anatomisés par les vautours et
les corbeaux, allongeaient au bout d’un chapelet de vertèbres leurs
longues têtes décharnées aux orbites creuses, et ouvraient leurs côtes
dépouillées de chair comme les branches d’un éventail dont on a déchiré
le papier. Des touches de neige fantasquement posées ajoutaient encore à
l’horreur de ce spectacle charogneux en accusant les saillies et les
articulations des os. On eût dit ces animaux chimériques
que chevauchent les Aspioles ou les Goules aux cavalcades du sabbat.
Les comédiens déposèrent le corps à terre, et le garçon d’auberge se mit
à bêcher vigoureusement le sol, rejetant les mottes noires parmi la
neige, chose particulièrement lugubre, car il semble aux vivants que les
pauvres défunts, encore qu’ils ne sentent rien, doivent avoir plus froid
sous ces frimas pour leur première nuit de tombeau.
Le Tyran relayait le garçon, et la fosse se creusait rapidement. Déjà
elle ouvrait les mâchoires assez largement pour avaler d’une bouchée le
mince cadavre, lorsque les manants attroupés commencèrent à crier au
huguenot et firent mine de charger les comédiens. Quelques pierres même
furent lancées, qui n’atteignirent heureusement personne. Outré de
colère contre cette canaille, Sigognac mit flamberge au vent et courut
sus à ces malotrus, les frappant du plat de sa lame et les menaçant de
la pointe. Au bruit de l’algarade, le Tyran avait sauté hors de la
fosse, saisi un des bâtons du brancard, et s’en escrimait sur le dos de
ceux que renversait le choc impétueux du Baron. La troupe se dispersa en
poussant des cris et des malédictions, et l’on put achever les obsèques
de Matamore.
Couché au fond du trou, le corps cousu dans son morceau de forêt avait
plutôt l’air d’une arquebuse enveloppée de serge verte qu’on enfouit
pour la cacher que d’un cadavre humain qu’on enterre. Quand les
premières pelletées roulèrent sur la maigre dépouille du comédien, le
Pédant, ému et ne pouvant retenir une larme qui, du bout de son nez
rouge, tomba dans la fosse comme une perle du cœur, soupira d’une voix
dolente, en manière d’oraison funèbre, cette exclamation qui fut toute
la nénie et myriologie du défunt: «Hélas! pauvre Matamore!»
L’honnête Pédant, en disant ces mots, ne se doutait pas qu’il répétait
les expresses paroles d’Hamlet, prince de Danemark, maniant le test
d’Yorick, ancien bouffon de cour, ainsi qu’il appert de la tragédie du
sieur Shakspeare, poëte fort connu en Angleterre, et protégé de la reine
Élisabeth.
En quelques minutes la fosse fut comblée. Le Tyran éparpilla de la neige
dessus pour dissimuler l’endroit, de peur qu’on ne fît quelque affront
au cadavre, et, cette besogne terminée:
«Or çà, dit-il, quittons vivement la place, nous n’avons plus rien à
faire ici; retournons à l’auberge. Attelons la charrette et prenons du
champ; car ces maroufles, revenant en nombre, pourraient bien nous
affronter. Votre épée et mes poings n’y sauraient suffire. Un ost de
pygmées vient à bout d’un géant. La victoire même serait inglorieuse et
de nul profit. Quand vous auriez éventré cinq ou six de ces bélîtres,
votre los n’en augmenterait point, et ces morts nous mettraient dans
l’embarras. Il y aurait lamentation de veuves, criaillement d’orphelins,
chose ennuyeuse et pitoyable dont les avocats tirent parti pour
influencer les juges.»
Le conseil était bon et fut suivi. Une heure après, la dépense soldée,
le chariot se remettait en route.