XVIII.
EN FAMILLE.
Le chirurgien avait répondu jusqu’au lendemain de la vie de
Vallombreuse. Sa promesse s’était réalisée. Le jour, en pénétrant dans
la chambre en désordre, où traînaient sur les tables des linges
ensanglantés, avait trouvé le jeune malade respirant encore. Ses
paupières même s’entr’ouvraient, laissant errer un regard atone et
vitreux chargé des vagues épouvantes de l’anéantissement. A travers le
brouillard des pâmoisons, le masque décharné de la mort lui était
apparu, et par instant, ses yeux, s’arrêtant sur un point fixe,
semblaient discerner un objet effrayant invisible pour d’autres. Pour
échapper à cette hallucination, il abaissait ses longs cils dont les
franges noires faisaient ressortir la pâleur de ses joues envahies par
des tons de cire, et il les tenait obstinément fermés; puis la vision
s’évanouissait. Son visage reprenait alors une expression moins alarmée,
et sa vue de nouveau se mettait à flotter autour de lui. Lentement son
âme revenait des limbes, et son cœur, à petit bruit, sous l’oreille
appliquée du médecin, recommençait à battre: faibles pulsations,
témoignages sourds de la vie, que la science seule pouvait entendre. Les
lèvres entr’ouvertes découvraient la blancheur des dents et simulaient
un languissant sourire, plus triste que les contractions de la
souffrance; car c’était celui que dessine sur les bouches humaines
l’approche du repos éternel: cependant quelques légères nuances
vermeilles se mêlaient aux teintes violettes et montraient que le sang
reprenait peu à peu son cours.
Debout au chevet du blessé, maître Laurent le chirurgien observait ces
symptômes, si malaisément appréciables, avec une attention profonde et
perspicace. C’était un homme instruit que maître Laurent, et à qui, pour
être connu comme il méritait de l’être, il n’avait manqué jusque-là que
des occasions illustres. Son talent ne s’était exercé encore que in
animâ vili, et il avait guéri obscurément des manants, de petits
bourgeois, des soldats, des greffiers, des procureurs et autres bas
officiers de justice, dont la vie ou la mort ne signifiait rien. Il
attachait donc à la cure du jeune duc une importance énorme. Son
amour-propre et son ambition étaient en jeu également dans ce duel qu’il
soutenait contre la Mort. Pour se garder entière la gloire du triomphe,
il avait dit au prince, qui voulait faire venir de Paris les plus
célèbres médecins, que lui seul suffirait à cette besogne, et que rien
n’était plus grave qu’un changement de méthode dans le traitement d’une
telle blessure.
«Non, il ne mourra point, se disait-il, tout en examinant le jeune duc;
il n’a pas la face hippocratique, ses membres gardent de la souplesse,
et il a bien supporté cette angoisse du matin qui redouble les maladies
et détermine les crises funestes. D’ailleurs, il faut qu’il vive, son
salut est ma fortune; je l’arracherai des pattes osseuses de la camarde,
ce beau jeune homme héritier d’une noble race! Les sculpteurs attendront
encore longtemps pour tailler son marbre. C’est lui qui me tirera de ce
village où je végète. Tâchons d’abord, au risque de déterminer la
fièvre, de lui rendre un peu de force par quelque cordial énergique.»
Ouvrant lui-même sa boîte de médicaments, car son famulus, qui avait
veillé une partie de la nuit, dormait sur le lit de camp improvisé, il
en tira plusieurs petits flacons contenant des essences teintes
diversement, les unes rouges comme le rubis, les autres vertes comme
l’émeraude, celles-ci d’un jaune d’or, celles-là d’une transparence
diamantée. Des étiquettes latines abréviées et semblables, pour
l’ignorant, à des formules cabalistiques, étaient collées sur le cristal
des flacons. Maître Laurent, bien qu’il fût sûr de lui-même, lut à
plusieurs reprises le titre des fioles qu’il avait mises à part, en mira
le contenu à la lumière, profitant d’un rayon du soleil levant qui
filtrait à travers les rideaux, pesa les quantités qu’il empruntait à
chaque bouteille dans une éprouvette d’argent dont il connaissait le
poids, et composa du tout une potion d’après une recette dont il faisait
mystère.
Le mélange préparé, il réveilla son famulus et lui ordonna de hausser un
peu la tête de Vallombreuse, puis il desserra, au moyen d’une mince
spatule, les dents du blessé, et parvint à introduire entre leur double
rangée de perles le mince goulot du flacon. Quelques gouttes du liquide
pénétrèrent dans le palais du jeune duc, et leur saveur âcre et
puissante fit se contracter légèrement ses traits immobiles. Une gorgée
descendit dans la poitrine, bientôt suivie d’une autre, et la dose
entière, au grand contentement du médecin, fut absorbée sans trop de
peine. A mesure que Vallombreuse buvait, une imperceptible rougeur
montait à ses pommettes; une lueur chaude brillantait ses yeux, et sa
main inerte, allongée sur le drap, cherchait à se déplacer. Il poussa un
soupir et promena autour de lui, comme quelqu’un qui se réveille d’un
rêve, un regard où revenait l’intelligence.
«Je jouais gros jeu, fit maître Laurent en lui-même, ce médicament est
un philtre. Il peut tuer ou ressusciter. Il a ressuscité. Esculape,
Hygie et Hippocrate soient bénis!»
En ce moment, une main écarta avec précaution la tapisserie de la
portière, et sous le pli relevé apparut la tête vénérable du prince,
fatiguée et plus vieillie par l’angoisse de cette nuit terrible, que par
dix années. «Eh bien! maître Laurent?» murmura-t-il d’une voix anxieuse.
Le chirurgien posa son doigt sur sa bouche, et de l’autre main lui
montra Vallombreuse, un peu soulevé sur l’oreiller, et n’ayant plus
l’aspect cadavérique; car la potion le brûlait et le ranimait par sa
flamme.
Maître Laurent, de ce pas léger habituel aux personnes qui soignent les
malades, vint trouver le prince sur le seuil de la porte et, le tirant
un peu à part, il lui dit: «Vous voyez, monseigneur, que l’état de
monsieur votre fils, loin d’avoir empiré, s’améliore sensiblement. Sans
doute, il n’est point sauvé encore; mais, à moins d’une complication
imprévue que je fais tous mes efforts pour prévenir, je pense qu’il s’en
tirera et pourra continuer ses destinées glorieuses comme s’il n’eût
point été blessé.»
Un vif sentiment de joie paternelle illumina la figure du prince; et
comme il s’avançait vers la chambre pour embrasser son fils, maître
Laurent lui posa respectueusement la main sur la manche et l’arrêta:
«Permettez-moi, prince, de m’opposer à l’accomplissement de ce désir si
naturel; les docteurs sont fâcheux souvent, et la médecine a des
rigueurs à nulle autre pareilles. De grâce, n’entrez pas chez le duc.
Votre présence chérie et redoutée pourrait, en l’affaiblissement où il
se trouve, provoquer une crise dangereuse. Toute émotion lui serait
fatale, et capable de briser le fil bien frêle dont je l’ai rattaché à
la vie. Dans quelques jours, sa plaie étant en voie de cicatrisation, et
ses forces revenues peu a peu, vous aurez tout à votre aise et sans
péril cette douceur de le voir.»
Le prince, rassuré, et se rendant aux justes raisons du chirurgien, se
retira dans son appartement, où il s’occupa de lectures pieuses jusqu’au
coup de midi, heure à laquelle le majordome le vint avertir «que le
dîner de monseigneur était servi sur table.»
«Qu’on prévienne la comtesse Isabelle de Lineuil, ma fille,—tel est le
titre qu’elle portera désormais,—de vouloir bien descendre dîner,» dit
le prince au majordome qui s’empressa d’obéir à cet ordre.
Isabelle traversa cette antichambre aux armures, cause de ses terreurs
nocturnes, et ne la trouva du tout si lugubre aux vives clartés du jour.
Une lumière pure tombait des hautes fenêtres que n’aveuglaient plus les
volets fermés. L’air avait été renouvelé. Des fagots de genévrier et de
bois odorant, brûlés à grande flamme dans les cheminées, avaient chassé
l’odeur de relent et de moisissure. Par la présence du maître, la vie
était revenue à ce logis mort.
La salle à manger ne se ressemblait plus, et cette table, qui la veille
paraissait dressée pour un festin de spectres, recouverte d’une riche
nappe où la cassure des plis dessinait des carrés symétriques, prenait
tout à fait bon air avec sa vieille vaisselle plate chargée de ciselures
et blasonnée d’armoiries, ses flacons en cristal de Bohême mouchetés
d’or, ses verres de Venise aux pieds en spirale, ses drageoirs à épices
et ses mets d’où montaient des fumées odorantes.
D’énormes bûches jetées sur des chenets formés de grosses boules de
métal poli superposées, envoyaient le long d’une plaque au blason du
prince de larges tourbillons de flamme mêlés de joyeuses crépitations
d’étincelles, et répandaient une douce chaleur dans la vaste pièce. Les
orfèvreries des dressoirs, les vernis d’or et d’argent de la tenture en
cuir de Cordoue prenaient à ce foyer, malgré la clarté du jour, des
reflets et des paillettes rouges.
Quand Isabelle entra, le prince était déjà en sa chaise dont le haut
dossier figurait une sorte de dais. Derrière lui se tenaient deux
laquais en grande livrée. La jeune fille adressa à son père une
révérence modeste qui ne sentait pas son théâtre, et que toute grande
dame eût approuvée. Un domestique lui avança un siége, et, sans trop
d’embarras, elle prit place en face du prince à l’endroit qu’il lui
désignait de la main.
Les potages servis, l’écuyer tranchant découpa sur une crédence les
viandes que lui portait de la table un officier de bouche, et que les
valets y reportaient disséquées.
Un laquais versait à boire à Isabelle, qui n’usait de vin que fort
trempé, en personne réservée et sobre qu’elle était. Tout émue des
événements de la journée et de la nuit précédentes, tout éblouie et
troublée par le brusque changement de sa fortune, inquiète de son frère
si grièvement navré, perplexe sur le sort de son bien-aimé Sigognac,
elle ne touchait non plus aux mets placés devant elle que du bout des
dents.
«Vous ne mangez ni ne buvez, comtesse, lui dit le prince; acceptez donc
cette aile de perdrix.»
A ce titre de comtesse prononcé d’une voix amicale et pourtant sérieuse,
Isabelle tourna vers le prince ses beaux yeux bleus étonnés avec un
regard timidement interrogatif.
«Oui, comtesse de Lineuil; c’est le titre d’une terre que je vous donne,
car ce nom d’Isabelle, tout charmant qu’il soit, ne saurait convenir à
ma fille, sans être quelque peu accompagné.»
Isabelle, cédant à un impétueux mouvement de cœur, se leva, passa de
l’autre côté de la table, et s’agenouillant près du prince, lui prit la
main et la baisa en reconnaissance de cette délicatesse.
«Relevez-vous, ma fille, reprit le prince d’un air attendri, et reprenez
votre place. Ce que je fais est juste. La destinée seule m’empêcha de le
faire plus tôt, et cette terrible rencontre qui nous a tous réunis a
quelque chose où je vois le doigt du ciel. Votre vertu a empêché qu’un
grand crime fût commis, et je vous aime pour cette honnêteté, dût-elle
me coûter la vie de mon fils. Mais Dieu le sauvera, pour qu’il se
repente d’avoir outragé la plus pure innocence. Maître Laurent m’a donné
bon espoir, et du seuil d’où je le contemplais en son lit, Vallombreuse
ne m’a point paru avoir sur le front ce cachet de la mort que nous
autres gens de guerre savons bien reconnaître.»
On donna à laver dans une magnifique aiguière de vermeil, et le prince,
jetant sa serviette, se dirigea vers le salon, où, sur un signe,
Isabelle le suivit. Le vieux seigneur s’assit près de la cheminée,
monument sculptural qui s’élevait jusqu’au plafond, et sa fille prit
place à côté de lui sur un pliant. Comme les laquais s’étaient retirés,
le prince prit tendrement la main d’Isabelle entre les siennes, et
contempla quelque temps en silence cette fille si étrangement retrouvée.
Ses yeux exprimaient une joie mêlée de tristesse. Car, malgré les
assurances du médecin, la vie de Vallombreuse pendait encore à un fil.
Heureux d’une part, il était malheureux de l’autre; mais le charmant
visage d’Isabelle dissipa bientôt cette impression pénible, et le prince
tint ce discours à la nouvelle comtesse:
«Sans doute, ma chère fille, en cet événement qui nous réunit d’une
façon bizarre, romanesque et surnaturelle, la pensée doit vous être
venue que, pendant tout ce temps écoulé depuis votre enfance jusqu’à ce
jour, je ne vous ai point cherchée, et que le hasard seul a remis
l’enfant perdu au père oublieux. Ce serait mal connaître mes sentiments,
et vous avez l’âme si bonne, que cette idée a dû être bientôt abandonnée
par vous. Votre mère Cornélia, vous ne l’ignorez pas, était d’humeur
arrogante et fière; elle prenait tout avec une violence extraordinaire,
et, lorsque de hautes convenances, je dirais presque des raisons d’État,
me forcèrent à me séparer d’elle, bien malgré moi, pour un mariage
ordonné par un de ces désirs suprêmes qui sont des ordres auxquels nul
ne résiste, outrée de dépit et de colère, elle refusa obstinément tout
ce qui pouvait adoucir sa situation et assurer la vôtre à l’avenir.
Terre, châteaux, contrats de rente, argent, bijoux, elle me renvoya tout
avec un outrageux dédain. Ce désintéressement que j’admirais ne me
trouva pas moins entêté, et je laissai chez une personne de confiance
les sommes et les titres renvoyés pour qu’elle les pût reprendre... au
cas où son caprice changerait. Mais elle persista dans ses refus et,
changeant de nom, passa à une autre troupe avec laquelle elle se mit à
courir en province, évitant Paris et les endroits où je me trouvais. Je
perdis bientôt sa trace, d’autant plus que le roi mon maître me chargea
d’ambassades et missions délicates qui me tinrent longtemps à
l’étranger. Quand je revins, par des affidés aussi sûrs
qu’intelligents, lesquels avaient questionné et fait jaser des comédiens
de divers théâtres, j’appris que Cornélia était morte depuis quelques
mois déjà. Quant à l’enfant, on n’en avait point entendu parler, et l’on
ne savait pas ce qu’il était devenu. Le voyage perpétuel de ces
compagnies comiques, les noms de guerre qu’adoptent les acteurs qui les
composent, et dont ils changent souvent par nécessité ou caprice,
rendent fort difficiles ces recherches à qui ne peut les faire lui-même.
Le frêle indice qui guiderait l’intéressé ne suffit pas à l’agent
qu’anime seulement un motif cupide. On me signala bien quelques petites
filles parmi ces troupes; mais le détail de leur naissance ne se
rapportait point à la vôtre. Même quelquefois des suppositions furent
hasardées par des mères peu soucieuses de conserver leur fruit, et je
dus me tenir en garde contre ces ruses. On n’avait point touché aux
sommes déposées. Évidemment la rancunière Cornélia avait voulu me
dérober sa fille et se venger ainsi. Je dus croire à votre mort, et
cependant un instinct secret me disait que vous existiez. Je me
rappelais combien vous étiez gentille et mignonne en votre berceau, et
comme de vos petits doigts roses vous tiriez ma moustache, noire alors,
quand je me penchais pour vous baiser. La naissance de mon fils avait
ravivé ce souvenir au lieu de l’éteindre. Je pensais, en le voyant
grandir au sein du luxe, couvert de rubans et de dentelles comme un
enfant royal, ayant pour hochets des joyaux qui eussent été la fortune
d’honnêtes familles, que peut-être, en ce moment, vêtue à peine de
quelque oripeau fané de théâtre, vous souffriez du froid et de la faim
sur une charrette ou dans une grange ouverte à tous les vents. Si elle
vit, me disais-je, quelque directeur de troupe la malmène et la bat.
Suspendue à un fil d’archal, elle fait, à demi morte de peur, les amours
et les petits génies dans les vols des pièces à machines. Ses larmes mal
contenues coulent sillonnant le fard grossier dont on a barbouillé ses
joues pâles, ou bien, tremblante d’émotion, elle balbutie à la fumée des
chandelles un petit bout de rôle enfantin qui lui a valu déjà bien des
soufflets. Et je me repentais de n’avoir pas, dès le jour de sa
naissance, enlevé l’enfant à la mère; mais alors je croyais ces amours
éternelles. Plus tard, ce furent d’autres tourments. En cette vie
errante et dissolue, belle comme elle promettait de l’être, que
d’attaques sa pudicité n’a-t-elle point à souffrir de la part de ces
libertins qui volent aux comédiennes comme papillons aux lumières, et
le rouge me montait à la figure à l’idée que mon sang qui coule dans vos
veines subissait ces outrages. Bien des fois, affectant plus de goût que
je n’en avais pour la comédie, je me rendais aux théâtres, cherchant à
découvrir parmi les ingénues quelque jeune personne de l’âge que vous
eussiez dû avoir et de la beauté que je vous supposais. Mais je ne vis
que mines attelées et fardées, et qu’effronterie de courtisane sous des
grimaces d’innocente. Aucune de ces péronnelles ne pouvait être vous.
«J’avais donc tristement renoncé à l’espoir de retrouver cette fille
dont la présence eût égayé ma vieillesse; la princesse ma femme, morte
après trois ans d’union, ne m’avait donné d’autre enfant que
Vallombreuse, qui, par son caractère effréné, me causait bien des
peines. Il y a quelques jours, étant à Saint-Germain auprès du roi, pour
devoirs de ma charge, j’entendis des courtisans parler avec faveur de la
troupe d’Hérode, et ce qu’ils en dirent me fit naître l’envie d’assister
à une représentation de ces comédiens, les meilleurs qui fussent venus
depuis longtemps de province à Paris. On louait surtout une certaine
Isabelle pour son jeu correct, décent, naturel et tout plein d’une grâce
naïve. Ce rôle d’ingénue qu’elle rendait si bien au théâtre, elle le
soutenait, assurait-on, à la ville, et les plus méchantes langues se
taisaient devant sa vertu. Agité d’un secret pressentiment, je me rendis
à la salle où récitaient ces acteurs, et je vous vis jouer à
l’applaudissement général. Votre air de jeune personne honnête, vos
façons timides et modestes, le son de votre voix si frais et si
argentin, tout cela me troublait l’âme d’étrange sorte. Il est
impossible même à l’œil d’un père de reconnaître dans la belle fille de
vingt ans l’enfant qu’il n’a pas vue depuis le berceau, et surtout à la
lueur des chandelles, à travers l’éblouissement du théâtre; mais il me
semblait que si un caprice de la fortune poussait sur les planches une
fille de qualité, elle aurait cette mine réservée et discrète tenant à
distance les autres comédiens, cette distinction qui fait dire à tout le
monde: «Comment se trouve-t-elle là?» Dans la même pièce figurait un
pédant dont la trogne avinée ne m’était point inconnue. Les années
n’avaient en rien altéré sa laideur grotesque, et je me souvins que déjà
il faisait les Pantalons et les vieillards ridicules dans la compagnie
où jouait Cornélia. Je ne sais pourquoi mon imagination établissait un
rapport entre vous et ce pédant jadis camarade de votre mère. La raison
avait beau alléguer que cet acteur pouvait bien avoir pris de l’emploi
en cette troupe, sans que pour cela vous y fussiez; il me semblait qu’il
tenait entre ses mains le bout du fil mystérieux à l’aide duquel je me
guiderais dans ce dédale d’événements obscurs. Aussi formai-je la
résolution de l’interroger, et l’aurais-je fait si, quand j’envoyai à
l’auberge de la rue Dauphine, on ne m’eût dit que les comédiens d’Hérode
étaient partis pour donner une représentation dans un château aux
environs de Paris. Je me serais tenu tranquille jusqu’au retour des
acteurs, si un brave serviteur ne me fût venu prévenir, craignant
quelque rencontre fâcheuse, que le duc de Vallombreuse, amoureux à la
folie d’une comédienne nommée Isabelle qui lui résistait avec la plus
ferme vertu, avait fait le projet de l’enlever pendant cette expédition
supposée, au moyen d’une escouade de spadassins à gages, action par trop
énorme et violente, capable de mal tourner, la jeune fille étant
accompagnée d’amis qui n’allaient pas sans armes. Le soupçon que j’avais
de votre naissance me jeta, à cet avertissement, dans une perturbation
d’âme étrange à concevoir. Je frémis à l’idée de cet amour criminel qui
se changeait en amour monstrueux, si mes pressentiments ne me trompaient
point, puisque vous étiez, au cas qu’ils fussent vrais, la propre sœur
de Vallombreuse. J’appris que les ravisseurs devaient vous transporter
en ce château, et je m’y rendis en toute diligence. Vous étiez déjà
délivrée sans que votre honneur eût souffert, et la bague d’améthyste a
confirmé ce que me disait à votre vue la voix du sang.
—Croyez, monseigneur et père, répondit Isabelle, que je ne vous ai
jamais accusé. Habituée d’enfance à cette vie ambulante de comédienne,
j’avais facilement accepté mon sort, n’en connaissant et n’en rêvant pas
d’autre. Le peu que je savais du monde me faisait comprendre que
j’aurais mauvaise grâce à vouloir entrer dans une famille illustre, que
des raisons puissantes forçaient sans doute à me laisser dans
l’obscurité et l’oubli. Le souvenir confus de ma naissance m’inspirait
parfois de l’orgueil, et je me disais, en voyant l’air dédaigneux que
prennent les grandes dames à l’endroit des comédiennes: «Moi aussi je
suis de noble race!» Mais ces légères fumées se dissipaient bientôt, et
je ne gardais que l’invincible respect de moi-même. Pour rien au monde
je n’aurais souillé le pur sang qui coulait dans mes veines. Les
licences des coulisses, et les poursuites dont sont l’objet les
actrices, même lorsqu’elles manquent de beauté, ne m’inspiraient que du
dégoût. J’ai vécu au théâtre presque comme en un couvent, car on peut
être sage partout, quand on le veut. Le Pédant était pour moi comme un
père, et certes Hérode eût brisé les os à quiconque eût osé me toucher
du doigt, ou seulement me dire une parole libre. Quoique comédiens, ce
sont de très-braves gens, et je vous les recommande s’ils se trouvent
jamais en quelque nécessité. Je leur dois en grande partie de pouvoir
présenter sans rougir mon front à vos lèvres, et me dire hautement votre
fille. Mon seul regret est avoir été la cause bien innocente du malheur
arrivé à M. le duc votre fils, et j’aurais souhaité entrer dans votre
famille sous de meilleurs auspices.
—Vous n’avez rien à vous reprocher, ma chère fille, vous ne pouviez
deviner ces mystères qui ont éclaté tout à coup par un concours de
circonstances qu’on trouverait romanesques si on les rencontrait en un
livre, et ma joie de vous revoir aussi digne de moi que si vous
n’eussiez pas vécu à travers les hasards d’une vie errante, et d’une
profession peu rigoureuse d’ordinaire, efface bien la douleur où m’a
jeté la fâcheuse blessure de mon fils. Qu’il survive ou succombe, je ne
saurais vous en vouloir. En tout cas, votre vertu l’a sauvé d’un crime.
Ainsi, ne parlons plus de cela. Mais, parmi vos libérateurs, quel était
ce jeune homme qui semblait diriger l’attaque, et qui a blessé
Vallombreuse? Un comédien, sans doute, quoiqu’il m’ait paru de bien
grand air et de hardi courage.
—Oui, mon père, répondit Isabelle dont les joues se couvrirent d’une
faible et pudique rougeur, un comédien. Mais s’il m’est permis de trahir
un secret, qui n’en est plus un déjà pour monsieur le duc, je vous dirai
que ce prétendu capitaine Fracasse (tel est son emploi dans la troupe)
cache sous son masque un noble visage, et sous son nom de théâtre un nom
de race illustre.
—En effet, répondit le prince, je crois avoir entendu parler de cela.
Il eût été étonnant qu’un comédien se risquât à cet acte téméraire de
contrecarrer un duc de Vallombreuse, et d’entrer en lutte avec lui. Il
faut un sang généreux pour de telles audaces. Un gentilhomme seul peut
vaincre un gentilhomme, de même qu’un diamant n’est rayé que par un
autre diamant.»
L’orgueil nobiliaire du prince éprouvait quelque consolation à penser
que son fils n’avait point été navré par quelqu’un de bas lieu. Les
choses reprenaient ainsi une situation régulière. Ce combat devenait une
sorte de duel entre gens de condition égale, et le motif en était
avouable; l’élégance n’avait rien à souffrir de cette rencontre.
«Et comment se nomme ce valeureux champion, reprit le prince, ce preux
chevalier défenseur de l’innocence?
—Le baron de Sigognac, répondit Isabelle d’une voix légèrement
tremblante, je livre son nom sans crainte à votre générosité. Vous êtes
trop juste pour poursuivre en lui le malheur d’une victoire qu’il
déplore.
—Sigognac, dit le prince, je pensais cette race éteinte. N’est-ce pas
une famille de Gascogne?
—Oui, mon père, son castel se trouve aux environs de Dax.
—C’est bien cela. Les Sigognac ont des armes parlantes; ils portent
d’azur à trois cigognes d’or, deux et une. Leur noblesse est fort
ancienne. Palamède de Sigognac figurait glorieusement à la première
croisade. Un Raimbaud de Sigognac, le père de celui-ci, sans doute,
était fort ami et compagnon de Henri IV en sa jeunesse, mais il ne le
suivit point à la cour; car ses affaires, dit-on, étaient fort
dérangées, et l’on ne gagnait guère que des coups sur les talons du
Béarnais.
—Si dérangées, que notre troupe, forcée par une nuit pluvieuse à
chercher un asile, trouva le fils dans une tourelle à hiboux tout en
ruines, où se consumait sa jeunesse, et que nous l’arrachâmes à ce
château de la misère, craignant qu’il n’y mourût de faim par fierté et
mélancolie; je n’ai jamais vu infortune plus vaillamment supportée.
—Pauvreté n’est pas forfaiture, dit le prince, et toute noble maison
qui n’a point failli à l’honneur peut se relever. Pourquoi, en son
désastre, le baron de Sigognac ne s’est-il pas adressé à quelqu’un des
anciens compagnons d’armes de son père, ou même au roi, le protecteur-né
de tous les gentilshommes?
—Le malheur rend timide, quelque brave qu’on soit, répondit Isabelle,
et l’amour-propre retient le courage. En venant avec nous, le Baron
comptait rencontrer à Paris une occasion favorable qui ne s’est point
présentée; pour n’être point à notre charge, il a voulu remplacer un de
nos camarades mort en route, et comme cet emploi se joue sous le masque,
il n’y pensait pas compromettre sa dignité.
—Sous ce déguisement comique, sans être sorcier, je devine bien un
petit brin d’amourette, dit le prince en souriant avec une maligne
bonté; mais ce ne sont point là mes affaires; je connais assez votre
vertu, et je ne m’alarme point de quelques soupirs discrets poussés à
votre intention. Il n’y a pas assez longtemps d’ailleurs que je suis
votre père, pour me permettre de vous sermonner.»
Pendant qu’il s’exprimait ainsi, Isabelle fixait sur le prince ses
grands yeux bleus, où brillaient la plus pure innocence et la plus
parfaite loyauté. La nuance rose dont le nom de Sigognac avait coloré
son beau visage s’était dissipée; sa physionomie n’offrait aucun signe
de honte ou d’embarras. Dans son cœur le regard d’un père, le regard de
Dieu même, n’eût rien trouvé de répréhensible.
L’entretien en était là quand l’élève de maître Laurent se fit annoncer;
il apportait un bulletin favorable de la santé de Vallombreuse. L’état
du blessé était aussi satisfaisant que possible; après la potion, une
crise heureuse avait eu lieu, et le médecin répondait désormais de la
vie du jeune duc. Sa guérison n’était plus qu’une affaire de temps.
A quelques jours de là, Vallombreuse, soutenu par deux ou trois
oreillers, paré d’une chemise à collet en point de Venise, les cheveux
séparés et remis en ordre, recevait dans son lit la visite de son fidèle
ami le chevalier de Vidalinc, qu’on ne lui avait pas encore permis de
voir. Le prince était assis dans la ruelle, regardant avec une profonde
joie paternelle le visage pâle et amaigri de son fils, mais qui
n’offrait plus aucun symptôme alarmant. La couleur était revenue aux
lèvres, et l’étincelle de la vie brillait dans les yeux. Isabelle était
debout près du chevet. Le jeune duc lui tenait la main entre ses doigts
fluets, et d’un blanc bleuâtre comme ceux des malades abrités du grand
air et du soleil depuis quelque temps. Comme il lui était défendu de
parler encore autrement que par monosyllabes, il témoignait ainsi sa
sympathie à celle qui était la cause involontaire de sa blessure, et lui
faisait comprendre combien il lui pardonnait de grand cœur. Le frère
avait chez lui remplacé l’amant, et la maladie, en calmant sa fougue,
n’avait pas peu contribué à cette transition difficile. Isabelle était
bien réellement pour lui la Comtesse de Lineuil, et non plus la
comédienne de la troupe d’Hérode. Il fit un signe de tête amical à
Vidalinc, et dégagea un moment sa main de celle de sa sœur pour la lui
tendre. C’était tout ce que le médecin autorisait pour cette fois.
Au bout de deux ou trois semaines, Vallombreuse, fortifié par de légers
aliments, put passer quelques heures sur une chaise longue et supporter
l’air d’une fenêtre ouverte, par où entraient les souffles balsamiques
du printemps. Isabelle souvent lui tenait compagnie et lui faisait la
lecture, fonction à laquelle son ancien métier de comédienne la rendait
merveilleusement propre, par l’habitude de soutenir la voix et de varier
à propos les intonations.
Un jour qu’ayant achevé un chapitre, elle allait en recommencer un autre
dont elle avait déjà lu l’argument, le duc de Vallombreuse lui fit signe
de poser le livre, et lui dit:
«Chère sœur, ces aventures sont les plus divertissantes du monde, et
l’auteur peut se compter parmi les plus gens d’esprit de la cour et de
la ville; il n’est bruit que de son livre dans les ruelles, mais j’avoue
que je préfère à cette lecture votre conversation charmante. Je n’aurais
pas cru tant gagner en perdant tout espoir. Le frère est auprès de vous
en meilleure posture que l’amant; autant vous étiez rigoureuse à l’un,
autant vous êtes douce à l’autre. Je trouve à ce sentiment paisible des
charmes dont je ne me doutais point. Vous me révélez tout un côté
inconnu de la femme. Emporté par des passions ardentes, poursuivant le
plaisir que me promettait la beauté, m’exaltant et m’irritant aux
obstacles, j’étais comme ce féroce chasseur de la légende que rien
n’arrête; je ne voyais qu’une proie dans l’objet aimé. L’idée d’une
résistance me semblait impossible. Le mot de vertu me faisait hausser
les épaules, et je puis dire sans fatuité à la seule qui ne m’ait point
cédé, que j’avais bien des raisons de n’y pas croire. Ma mère était
morte quand je ne comptais encore que trois ans; vous n’étiez pas
retrouvée, et j’ignorais tout ce qu’il y a de pur, de tendre, de délicat
dans l’âme féminine. Je vous vis; une irrésistible sympathie, où la voix
secrète du sang était sans doute pour quelque chose, m’entraîna vers
vous, et pour la première fois un sentiment d’estime se mêla dans mon
cœur à l’amour. Votre caractère, tout en me désespérant, me plaisait.
J’approuvais cette fermeté modeste et polie avec laquelle vous
repoussiez mes hommages. Plus vous me rejetiez, plus je vous trouvais
digne de moi. La colère et l’admiration se succédaient en moi, et
quelquefois y régnaient ensemble. Même en mes plus violentes fureurs, je
vous ai toujours respectée. Je pressentais l’ange à travers la femme, et
je subissais l’ascendant d’une pureté céleste. Maintenant je suis
heureux, car j’ai de vous précisément ce que je désirais de vous sans le
savoir, cette affection dégagée de tout alliage terrestre, inaltérable,
éternelle; je possède enfin une âme.
—Oui, cher frère, répondit Isabelle, vous la possédez, et ce m’est un
bien grand bonheur que de pouvoir vous le dire. Vous avez en moi une
sœur dévouée qui vous aimera double pour le temps perdu, surtout si,
comme vous l’avez promis, vous modérez ces fougues dont s’alarme notre
père, et ne laissez paraître que ce qu’il y a d’excellent en vous.
—Voyez la jolie prêcheuse, dit Vallombreuse en souriant; il est vrai
que je suis un bien grand monstre, mais je m’amenderai sinon par amour
de la vertu, du moins pour ne pas voir ma grande sœur prendre son air
sévère à quelque nouvelle escapade. Pourtant je crains d’être toujours
la folie, comme vous serez toujours la raison.
—Si vous me complimentez ainsi, fit Isabelle avec un petit air de
menace, je vais reprendre mon livre, et il vous faudra ouïr tout au long
l’histoire qu’allait raconter, dans la cabine de sa galère, le corsaire
barbaresque à l’incomparable princesse Aménaïde, sa captive, assise sur
des carreaux de brocart d’or.
—Je n’ai pas mérité une si dure punition. Dussé-je paraître bavard,
j’ai envie de parler. Ce damné médecin m’a posé si longtemps sur les
lèvres le cachet du silence et fait ressembler à une statue
d’Harpocrate!
—Mais ne craignez-vous pas de vous fatiguer? Votre blessure est
cicatrisée à peine. Maître Laurent m’a tant recommandé de vous faire la
lecture, afin qu’en écoutant vous ménagiez votre poitrine.
—Maître Laurent ne sait ce qu’il dit, et veut prolonger son importance.
Mes poumons aspirent et rendent l’air avec la même facilité
qu’auparavant. Je me sens tout à fait bien, et j’ai des envies de monter
à cheval pour faire une promenade dans la forêt.
—Il vaut mieux encore faire la conversation; le danger, certes, sera
moindre.
—D’ici à peu je serai remis sur pied, ma sœur, et je vous présenterai
dans le monde où votre rang vous appelle, et où votre beauté si parfaite
ne manquera pas d’amener à vos pieds nombre d’adorateurs, parmi lesquels
la comtesse de Lineuil pourra se choisir un époux.
—Je n’ai aucune envie de me marier, et croyez que ce ne sont point là
propos de jeune fille qui serait bien fâchée d’être prise au mot. J’ai
assez donné ma main à la fin des pièces où je jouais, pour n’être pas si
pressée de le faire dans la vie réelle. Je ne rêve pas d’existence plus
douce que de rester près du prince et de vous.
—Un père et un frère ne suffisent pas toujours, même à la personne la
plus détachée du monde. Ces tendresses-là ne remplissent pas tout le
cœur.
—Elles rempliront tout le mien, cependant, et si elles me manquaient un
jour, j’entrerais en religion.
—Ce serait vraiment pousser l’austérité trop loin. Est-ce que le
chevalier de Vidalinc ne vous paraît pas avoir tout ce qu’il faut pour
faire un mari parfait?
—Sans doute. La femme qu’il épousera pourra se dire heureuse; mais,
quelque charmant que soit votre ami, mon cher Vallombreuse, je ne serai
jamais cette femme.
—Le chevalier de Vidalinc est un peu rousseau, et peut-être êtes-vous
comme notre roi Louis XIII qui n’aime pas cette couleur, fort prisée des
peintres cependant. Mais ne parlons plus de Vidalinc. Que vous semble du
marquis de l’Estang, qui vint l’autre jour savoir de mes nouvelles et ne
vous quitta pas des yeux tant que dura sa visite? Il était si émerveillé
de votre grâce, si ébloui de votre beauté nonpareille, qu’il s’empêtrait
en ses compliments et ne faisait que balbutier. Cette timidité à part,
qui doit trouver excuse à vos yeux puisque vous en étiez cause, c’est un
cavalier accompli. Il est beau, jeune, d’une grande naissance et d’une
grande fortune. Il vous conviendrait fort.
—Depuis que j’ai l’honneur d’appartenir à votre illustre famille,
répondit Isabelle un peu impatientée de ce badinage, trop d’humilité ne
me siérait pas. Je ne dirai donc point que je me regarde comme indigne
d’une pareille union; mais le marquis de l’Estang demanderait ma main à
mon père, que je refuserais. Je vous l’ai déjà dit, mon frère, je ne
veux point me marier, et vous le savez bien, vous qui me tourmentez de
la sorte.
—Oh! quelle humeur virginale et farouche vous avez, ma sœur! Diane
n’est pas plus sauvage en ses forêts et vallées de l’Hémus. Encore s’il
faut en croire les mauvaises langues mythologiques, le seigneur Endymion
trouva-t-il grâce à ses yeux. Vous vous fâchez parce que je vous
propose, en causant, quelques partis sortables; si ceux-là vous
déplaisent, nous vous en découvrirons d’autres.
—Je ne me fâche pas, mon frère; mais décidément vous parlez trop pour
un malade, et je vous ferai gronder par maître Laurent. Vous n’aurez
pas, à votre souper, votre aile de poulet.
—S’il en est ainsi, je me tais, fit Vallombreuse avec un air de
soumission, mais croyez que vous ne serez mariée que de ma main.»
Pour se venger de la moquerie opiniâtre de son frère, Isabelle commença
l’histoire du corsaire barbaresque d’une voix haute et vibrante qui
couvrait celle de Vallombreuse.
«Mon père, le duc de Fossombrone, se promenait avec ma mère, l’une des
plus belles femmes, sinon la plus belle du duché de Gênes, sur le rivage
de la Méditerranée où descendait l’escalier d’une superbe villa qu’il
habitait l’été, quand les pirates d’Alger, cachés derrière des roches,
s’élancèrent sur lui, triomphèrent par le nombre de sa résistance
désespérée, le laissèrent pour mort sur la place et emportèrent la
duchesse, alors enceinte de moi, malgré ses cris, jusqu’à leur barque,
qui s’éloigna rapidement en faisant force de rames, et rejoignit la
galère capitaine abritée dans une crique. Présentée au dey, ma mère lui
plut et devint sa favorite...»
Vallombreuse, pour déjouer la malice d’Isabelle, ferma les yeux et sur
ce passage plein d’intérêt feignit de s’endormir.
Le sommeil que Vallombreuse avait d’abord feint devînt bientôt
véritable, et la jeune fille, voyant son frère endormi, se retira sur la
pointe du pied.
Cette conversation, où le duc semblait avoir voulu mettre une intention
malicieuse, troublait Isabelle quoi qu’elle en eût. Vallombreuse,
conservant une rancune secrète à l’endroit de Sigognac, bien qu’il n’en
eût pas encore prononcé le nom depuis l’attaque du château, cherchait-il
à élever par un mariage un obstacle insurmontable entre le Baron et sa
sœur? ou désirait-il simplement savoir si la comédienne transformée en
comtesse n’avait pas changé de sentiment comme de fortune? Isabelle ne
pouvait répondre à ces deux points d’interrogation que se posait
alternativement sa rêverie. Puisqu’elle était la sœur de Vallombreuse,
la rivalité de Sigognac et du jeune duc tombait d’elle-même; mais, d’un
autre côté, il était difficile de supposer qu’un caractère si altier, si
orgueilleux et si vindicatif, eût oublié la honte d’une première
défaite, et surtout celle d’une seconde. Quoique les positions fussent
changées, Vallombreuse, en son cœur, devait toujours haïr Sigognac.
Eût-il assez de grandeur d’âme pour lui pardonner, la générosité
n’exigeait pas qu’il l’aimât et l’admît dans sa famille. Il fallait
renoncer à l’espoir d’une réconciliation. Le prince, d’ailleurs, ne
verrait jamais avec plaisir celui qui avait mis en péril les jours de
son fils. Ces réflexions jetaient Isabelle en une mélancolie qu’elle
essayait vainement de secouer. Tant qu’elle s’était considérée dans son
état de comédienne comme un obstacle à la fortune de Sigognac, elle
avait repoussé toute idée d’union avec lui; mais maintenant qu’un coup
inopiné du sort la comblait de tous les biens qu’on souhaite, elle eût
aimé à récompenser par le don de sa main celui qui la lui avait demandée
quand elle était méprisée et pauvre. Elle trouvait une sorte de bassesse
à ne point faire partager sa prospérité au compagnon de sa misère. Mais
tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de lui garder une inaltérable
fidélité, car elle n’osait parler en sa faveur ni au prince ni à
Vallombreuse.
Bientôt le jeune duc fut assez bien pour pouvoir dîner à table avec son
père et sa sœur; il déployait à ces repas une déférence respectueuse
envers le prince, une tendresse ingénieuse et délicate à l’endroit
d’Isabelle, et montrait qu’il avait, malgré sa frivolité apparente,
l’esprit orné plus qu’on n’eût pu le supposer chez un jeune homme adonné
aux femmes, aux duels et à toutes sortes de dissipations. Isabelle se
mêlait modestement à ces conversations, et le peu qu’elle disait était
si juste, si fin et si à propos, que le prince en était émerveillé,
d’autant plus que la jeune fille, avec un tact parfait, évitait
préciosité et pédanterie.
... les deux chevaux partirent d’un train assez vif.
(Page 451.)
Vallombreuse tout à fait rétabli proposa à sa sœur une promenade à
cheval dans le parc, et les deux jeunes gens suivirent au pas une longue
allée, dont les arbres centenaires se rejoignaient en voûte et formaient
un couvert impénétrable aux rayons du soleil; le duc avait repris toute
sa beauté, Isabelle était charmante, et jamais couple plus gracieux ne
chevaucha côte à côte. Seulement la physionomie du jeune homme exprimait
la gaieté et celle de la jeune fille la mélancolie. Parfois les saillies
de Vallombreuse lui arrachaient un vague et faible sourire, puis elle
retombait dans sa languissante rêverie; mais son frère ne paraissait pas
s’apercevoir de cette tristesse, et il redoublait de verve. «Oh! la
bonne chose que de vivre, disait-il; on ne se doute pas du plaisir qu’il
y a dans cet acte si simple: respirer! Jamais les arbres ne m’ont semblé
si verts, le ciel si bleu, les fleurs si parfumées! C’est comme si
j’étais né d’hier et que je visse la création pour la première fois.
Quand je songe que je pourrais être allongé sous un marbre et que je me
promène avec ma chère sœur, je ne me sens pas d’aise! ma blessure ne me
fait plus souffrir du tout, et je crois que nous pouvons risquer un
petit temps de galop pour retourner au château où le prince s’ennuie à
nous attendre.»
Malgré les observations d’Isabelle toujours craintive, Vallombreuse
chercha les flancs de sa monture, et les deux chevaux partirent d’un
train assez vif. Au bas du perron, en enlevant sa sœur de dessus la
selle, le jeune duc lui dit: «Maintenant me voilà un grand garçon, et
j’obtiendrai la permission de sortir seul.
—Eh quoi! vous voulez donc nous quitter à peine guéri, méchant que vous
êtes?
—Oui, j’ai besoin de faire un voyage de quelques jours, répondit
négligemment Vallombreuse.»
En effet, le lendemain il partit après avoir pris congé du prince, qui
ne s’opposa point à son départ, et dit à Isabelle d’un ton énigmatique
et bizarre: «Au revoir, petite sœur, vous serez contente de moi!»
XVIII.
EN FAMILLE.
Le chirurgien avait répondu jusqu’au lendemain de la vie de
Vallombreuse. Sa promesse s’était réalisée. Le jour, en pénétrant dans
la chambre en désordre, où traînaient sur les tables des linges
ensanglantés, avait trouvé le jeune malade respirant encore. Ses
paupières même s’entr’ouvraient, laissant errer un regard atone et
vitreux chargé des vagues épouvantes de l’anéantissement. A travers le
brouillard des pâmoisons, le masque décharné de la mort lui était
apparu, et par instant, ses yeux, s’arrêtant sur un point fixe,
semblaient discerner un objet effrayant invisible pour d’autres. Pour
échapper à cette hallucination, il abaissait ses longs cils dont les
franges noires faisaient ressortir la pâleur de ses joues envahies par
des tons de cire, et il les tenait obstinément fermés; puis la vision
s’évanouissait. Son visage reprenait alors une expression moins alarmée,
et sa vue de nouveau se mettait à flotter autour de lui. Lentement son
âme revenait des limbes, et son cœur, à petit bruit, sous l’oreille
appliquée du médecin, recommençait à battre: faibles pulsations,
témoignages sourds de la vie, que la science seule pouvait entendre. Les
lèvres entr’ouvertes découvraient la blancheur des dents et simulaient
un languissant sourire, plus triste que les contractions de la
souffrance; car c’était celui que dessine sur les bouches humaines
l’approche du repos éternel: cependant quelques légères nuances
vermeilles se mêlaient aux teintes violettes et montraient que le sang
reprenait peu à peu son cours.
Debout au chevet du blessé, maître Laurent le chirurgien observait ces
symptômes, si malaisément appréciables, avec une attention profonde et
perspicace. C’était un homme instruit que maître Laurent, et à qui, pour
être connu comme il méritait de l’être, il n’avait manqué jusque-là que
des occasions illustres. Son talent ne s’était exercé encore que in
animâ vili, et il avait guéri obscurément des manants, de petits
bourgeois, des soldats, des greffiers, des procureurs et autres bas
officiers de justice, dont la vie ou la mort ne signifiait rien. Il
attachait donc à la cure du jeune duc une importance énorme. Son
amour-propre et son ambition étaient en jeu également dans ce duel qu’il
soutenait contre la Mort. Pour se garder entière la gloire du triomphe,
il avait dit au prince, qui voulait faire venir de Paris les plus
célèbres médecins, que lui seul suffirait à cette besogne, et que rien
n’était plus grave qu’un changement de méthode dans le traitement d’une
telle blessure.
«Non, il ne mourra point, se disait-il, tout en examinant le jeune duc;
il n’a pas la face hippocratique, ses membres gardent de la souplesse,
et il a bien supporté cette angoisse du matin qui redouble les maladies
et détermine les crises funestes. D’ailleurs, il faut qu’il vive, son
salut est ma fortune; je l’arracherai des pattes osseuses de la camarde,
ce beau jeune homme héritier d’une noble race! Les sculpteurs attendront
encore longtemps pour tailler son marbre. C’est lui qui me tirera de ce
village où je végète. Tâchons d’abord, au risque de déterminer la
fièvre, de lui rendre un peu de force par quelque cordial énergique.»
Ouvrant lui-même sa boîte de médicaments, car son famulus, qui avait
veillé une partie de la nuit, dormait sur le lit de camp improvisé, il
en tira plusieurs petits flacons contenant des essences teintes
diversement, les unes rouges comme le rubis, les autres vertes comme
l’émeraude, celles-ci d’un jaune d’or, celles-là d’une transparence
diamantée. Des étiquettes latines abréviées et semblables, pour
l’ignorant, à des formules cabalistiques, étaient collées sur le cristal
des flacons. Maître Laurent, bien qu’il fût sûr de lui-même, lut à
plusieurs reprises le titre des fioles qu’il avait mises à part, en mira
le contenu à la lumière, profitant d’un rayon du soleil levant qui
filtrait à travers les rideaux, pesa les quantités qu’il empruntait à
chaque bouteille dans une éprouvette d’argent dont il connaissait le
poids, et composa du tout une potion d’après une recette dont il faisait
mystère.
Le mélange préparé, il réveilla son famulus et lui ordonna de hausser un
peu la tête de Vallombreuse, puis il desserra, au moyen d’une mince
spatule, les dents du blessé, et parvint à introduire entre leur double
rangée de perles le mince goulot du flacon. Quelques gouttes du liquide
pénétrèrent dans le palais du jeune duc, et leur saveur âcre et
puissante fit se contracter légèrement ses traits immobiles. Une gorgée
descendit dans la poitrine, bientôt suivie d’une autre, et la dose
entière, au grand contentement du médecin, fut absorbée sans trop de
peine. A mesure que Vallombreuse buvait, une imperceptible rougeur
montait à ses pommettes; une lueur chaude brillantait ses yeux, et sa
main inerte, allongée sur le drap, cherchait à se déplacer. Il poussa un
soupir et promena autour de lui, comme quelqu’un qui se réveille d’un
rêve, un regard où revenait l’intelligence.
«Je jouais gros jeu, fit maître Laurent en lui-même, ce médicament est
un philtre. Il peut tuer ou ressusciter. Il a ressuscité. Esculape,
Hygie et Hippocrate soient bénis!»
En ce moment, une main écarta avec précaution la tapisserie de la
portière, et sous le pli relevé apparut la tête vénérable du prince,
fatiguée et plus vieillie par l’angoisse de cette nuit terrible, que par
dix années. «Eh bien! maître Laurent?» murmura-t-il d’une voix anxieuse.
Le chirurgien posa son doigt sur sa bouche, et de l’autre main lui
montra Vallombreuse, un peu soulevé sur l’oreiller, et n’ayant plus
l’aspect cadavérique; car la potion le brûlait et le ranimait par sa
flamme.
Maître Laurent, de ce pas léger habituel aux personnes qui soignent les
malades, vint trouver le prince sur le seuil de la porte et, le tirant
un peu à part, il lui dit: «Vous voyez, monseigneur, que l’état de
monsieur votre fils, loin d’avoir empiré, s’améliore sensiblement. Sans
doute, il n’est point sauvé encore; mais, à moins d’une complication
imprévue que je fais tous mes efforts pour prévenir, je pense qu’il s’en
tirera et pourra continuer ses destinées glorieuses comme s’il n’eût
point été blessé.»
Un vif sentiment de joie paternelle illumina la figure du prince; et
comme il s’avançait vers la chambre pour embrasser son fils, maître
Laurent lui posa respectueusement la main sur la manche et l’arrêta:
«Permettez-moi, prince, de m’opposer à l’accomplissement de ce désir si
naturel; les docteurs sont fâcheux souvent, et la médecine a des
rigueurs à nulle autre pareilles. De grâce, n’entrez pas chez le duc.
Votre présence chérie et redoutée pourrait, en l’affaiblissement où il
se trouve, provoquer une crise dangereuse. Toute émotion lui serait
fatale, et capable de briser le fil bien frêle dont je l’ai rattaché à
la vie. Dans quelques jours, sa plaie étant en voie de cicatrisation, et
ses forces revenues peu a peu, vous aurez tout à votre aise et sans
péril cette douceur de le voir.»
Le prince, rassuré, et se rendant aux justes raisons du chirurgien, se
retira dans son appartement, où il s’occupa de lectures pieuses jusqu’au
coup de midi, heure à laquelle le majordome le vint avertir «que le
dîner de monseigneur était servi sur table.»
«Qu’on prévienne la comtesse Isabelle de Lineuil, ma fille,—tel est le
titre qu’elle portera désormais,—de vouloir bien descendre dîner,» dit
le prince au majordome qui s’empressa d’obéir à cet ordre.
Isabelle traversa cette antichambre aux armures, cause de ses terreurs
nocturnes, et ne la trouva du tout si lugubre aux vives clartés du jour.
Une lumière pure tombait des hautes fenêtres que n’aveuglaient plus les
volets fermés. L’air avait été renouvelé. Des fagots de genévrier et de
bois odorant, brûlés à grande flamme dans les cheminées, avaient chassé
l’odeur de relent et de moisissure. Par la présence du maître, la vie
était revenue à ce logis mort.
La salle à manger ne se ressemblait plus, et cette table, qui la veille
paraissait dressée pour un festin de spectres, recouverte d’une riche
nappe où la cassure des plis dessinait des carrés symétriques, prenait
tout à fait bon air avec sa vieille vaisselle plate chargée de ciselures
et blasonnée d’armoiries, ses flacons en cristal de Bohême mouchetés
d’or, ses verres de Venise aux pieds en spirale, ses drageoirs à épices
et ses mets d’où montaient des fumées odorantes.
D’énormes bûches jetées sur des chenets formés de grosses boules de
métal poli superposées, envoyaient le long d’une plaque au blason du
prince de larges tourbillons de flamme mêlés de joyeuses crépitations
d’étincelles, et répandaient une douce chaleur dans la vaste pièce. Les
orfèvreries des dressoirs, les vernis d’or et d’argent de la tenture en
cuir de Cordoue prenaient à ce foyer, malgré la clarté du jour, des
reflets et des paillettes rouges.
Quand Isabelle entra, le prince était déjà en sa chaise dont le haut
dossier figurait une sorte de dais. Derrière lui se tenaient deux
laquais en grande livrée. La jeune fille adressa à son père une
révérence modeste qui ne sentait pas son théâtre, et que toute grande
dame eût approuvée. Un domestique lui avança un siége, et, sans trop
d’embarras, elle prit place en face du prince à l’endroit qu’il lui
désignait de la main.
Les potages servis, l’écuyer tranchant découpa sur une crédence les
viandes que lui portait de la table un officier de bouche, et que les
valets y reportaient disséquées.
Un laquais versait à boire à Isabelle, qui n’usait de vin que fort
trempé, en personne réservée et sobre qu’elle était. Tout émue des
événements de la journée et de la nuit précédentes, tout éblouie et
troublée par le brusque changement de sa fortune, inquiète de son frère
si grièvement navré, perplexe sur le sort de son bien-aimé Sigognac,
elle ne touchait non plus aux mets placés devant elle que du bout des
dents.
«Vous ne mangez ni ne buvez, comtesse, lui dit le prince; acceptez donc
cette aile de perdrix.»
A ce titre de comtesse prononcé d’une voix amicale et pourtant sérieuse,
Isabelle tourna vers le prince ses beaux yeux bleus étonnés avec un
regard timidement interrogatif.
«Oui, comtesse de Lineuil; c’est le titre d’une terre que je vous donne,
car ce nom d’Isabelle, tout charmant qu’il soit, ne saurait convenir à
ma fille, sans être quelque peu accompagné.»
Isabelle, cédant à un impétueux mouvement de cœur, se leva, passa de
l’autre côté de la table, et s’agenouillant près du prince, lui prit la
main et la baisa en reconnaissance de cette délicatesse.
«Relevez-vous, ma fille, reprit le prince d’un air attendri, et reprenez
votre place. Ce que je fais est juste. La destinée seule m’empêcha de le
faire plus tôt, et cette terrible rencontre qui nous a tous réunis a
quelque chose où je vois le doigt du ciel. Votre vertu a empêché qu’un
grand crime fût commis, et je vous aime pour cette honnêteté, dût-elle
me coûter la vie de mon fils. Mais Dieu le sauvera, pour qu’il se
repente d’avoir outragé la plus pure innocence. Maître Laurent m’a donné
bon espoir, et du seuil d’où je le contemplais en son lit, Vallombreuse
ne m’a point paru avoir sur le front ce cachet de la mort que nous
autres gens de guerre savons bien reconnaître.»
On donna à laver dans une magnifique aiguière de vermeil, et le prince,
jetant sa serviette, se dirigea vers le salon, où, sur un signe,
Isabelle le suivit. Le vieux seigneur s’assit près de la cheminée,
monument sculptural qui s’élevait jusqu’au plafond, et sa fille prit
place à côté de lui sur un pliant. Comme les laquais s’étaient retirés,
le prince prit tendrement la main d’Isabelle entre les siennes, et
contempla quelque temps en silence cette fille si étrangement retrouvée.
Ses yeux exprimaient une joie mêlée de tristesse. Car, malgré les
assurances du médecin, la vie de Vallombreuse pendait encore à un fil.
Heureux d’une part, il était malheureux de l’autre; mais le charmant
visage d’Isabelle dissipa bientôt cette impression pénible, et le prince
tint ce discours à la nouvelle comtesse:
«Sans doute, ma chère fille, en cet événement qui nous réunit d’une
façon bizarre, romanesque et surnaturelle, la pensée doit vous être
venue que, pendant tout ce temps écoulé depuis votre enfance jusqu’à ce
jour, je ne vous ai point cherchée, et que le hasard seul a remis
l’enfant perdu au père oublieux. Ce serait mal connaître mes sentiments,
et vous avez l’âme si bonne, que cette idée a dû être bientôt abandonnée
par vous. Votre mère Cornélia, vous ne l’ignorez pas, était d’humeur
arrogante et fière; elle prenait tout avec une violence extraordinaire,
et, lorsque de hautes convenances, je dirais presque des raisons d’État,
me forcèrent à me séparer d’elle, bien malgré moi, pour un mariage
ordonné par un de ces désirs suprêmes qui sont des ordres auxquels nul
ne résiste, outrée de dépit et de colère, elle refusa obstinément tout
ce qui pouvait adoucir sa situation et assurer la vôtre à l’avenir.
Terre, châteaux, contrats de rente, argent, bijoux, elle me renvoya tout
avec un outrageux dédain. Ce désintéressement que j’admirais ne me
trouva pas moins entêté, et je laissai chez une personne de confiance
les sommes et les titres renvoyés pour qu’elle les pût reprendre... au
cas où son caprice changerait. Mais elle persista dans ses refus et,
changeant de nom, passa à une autre troupe avec laquelle elle se mit à
courir en province, évitant Paris et les endroits où je me trouvais. Je
perdis bientôt sa trace, d’autant plus que le roi mon maître me chargea
d’ambassades et missions délicates qui me tinrent longtemps à
l’étranger. Quand je revins, par des affidés aussi sûrs
qu’intelligents, lesquels avaient questionné et fait jaser des comédiens
de divers théâtres, j’appris que Cornélia était morte depuis quelques
mois déjà. Quant à l’enfant, on n’en avait point entendu parler, et l’on
ne savait pas ce qu’il était devenu. Le voyage perpétuel de ces
compagnies comiques, les noms de guerre qu’adoptent les acteurs qui les
composent, et dont ils changent souvent par nécessité ou caprice,
rendent fort difficiles ces recherches à qui ne peut les faire lui-même.
Le frêle indice qui guiderait l’intéressé ne suffit pas à l’agent
qu’anime seulement un motif cupide. On me signala bien quelques petites
filles parmi ces troupes; mais le détail de leur naissance ne se
rapportait point à la vôtre. Même quelquefois des suppositions furent
hasardées par des mères peu soucieuses de conserver leur fruit, et je
dus me tenir en garde contre ces ruses. On n’avait point touché aux
sommes déposées. Évidemment la rancunière Cornélia avait voulu me
dérober sa fille et se venger ainsi. Je dus croire à votre mort, et
cependant un instinct secret me disait que vous existiez. Je me
rappelais combien vous étiez gentille et mignonne en votre berceau, et
comme de vos petits doigts roses vous tiriez ma moustache, noire alors,
quand je me penchais pour vous baiser. La naissance de mon fils avait
ravivé ce souvenir au lieu de l’éteindre. Je pensais, en le voyant
grandir au sein du luxe, couvert de rubans et de dentelles comme un
enfant royal, ayant pour hochets des joyaux qui eussent été la fortune
d’honnêtes familles, que peut-être, en ce moment, vêtue à peine de
quelque oripeau fané de théâtre, vous souffriez du froid et de la faim
sur une charrette ou dans une grange ouverte à tous les vents. Si elle
vit, me disais-je, quelque directeur de troupe la malmène et la bat.
Suspendue à un fil d’archal, elle fait, à demi morte de peur, les amours
et les petits génies dans les vols des pièces à machines. Ses larmes mal
contenues coulent sillonnant le fard grossier dont on a barbouillé ses
joues pâles, ou bien, tremblante d’émotion, elle balbutie à la fumée des
chandelles un petit bout de rôle enfantin qui lui a valu déjà bien des
soufflets. Et je me repentais de n’avoir pas, dès le jour de sa
naissance, enlevé l’enfant à la mère; mais alors je croyais ces amours
éternelles. Plus tard, ce furent d’autres tourments. En cette vie
errante et dissolue, belle comme elle promettait de l’être, que
d’attaques sa pudicité n’a-t-elle point à souffrir de la part de ces
libertins qui volent aux comédiennes comme papillons aux lumières, et
le rouge me montait à la figure à l’idée que mon sang qui coule dans vos
veines subissait ces outrages. Bien des fois, affectant plus de goût que
je n’en avais pour la comédie, je me rendais aux théâtres, cherchant à
découvrir parmi les ingénues quelque jeune personne de l’âge que vous
eussiez dû avoir et de la beauté que je vous supposais. Mais je ne vis
que mines attelées et fardées, et qu’effronterie de courtisane sous des
grimaces d’innocente. Aucune de ces péronnelles ne pouvait être vous.
«J’avais donc tristement renoncé à l’espoir de retrouver cette fille
dont la présence eût égayé ma vieillesse; la princesse ma femme, morte
après trois ans d’union, ne m’avait donné d’autre enfant que
Vallombreuse, qui, par son caractère effréné, me causait bien des
peines. Il y a quelques jours, étant à Saint-Germain auprès du roi, pour
devoirs de ma charge, j’entendis des courtisans parler avec faveur de la
troupe d’Hérode, et ce qu’ils en dirent me fit naître l’envie d’assister
à une représentation de ces comédiens, les meilleurs qui fussent venus
depuis longtemps de province à Paris. On louait surtout une certaine
Isabelle pour son jeu correct, décent, naturel et tout plein d’une grâce
naïve. Ce rôle d’ingénue qu’elle rendait si bien au théâtre, elle le
soutenait, assurait-on, à la ville, et les plus méchantes langues se
taisaient devant sa vertu. Agité d’un secret pressentiment, je me rendis
à la salle où récitaient ces acteurs, et je vous vis jouer à
l’applaudissement général. Votre air de jeune personne honnête, vos
façons timides et modestes, le son de votre voix si frais et si
argentin, tout cela me troublait l’âme d’étrange sorte. Il est
impossible même à l’œil d’un père de reconnaître dans la belle fille de
vingt ans l’enfant qu’il n’a pas vue depuis le berceau, et surtout à la
lueur des chandelles, à travers l’éblouissement du théâtre; mais il me
semblait que si un caprice de la fortune poussait sur les planches une
fille de qualité, elle aurait cette mine réservée et discrète tenant à
distance les autres comédiens, cette distinction qui fait dire à tout le
monde: «Comment se trouve-t-elle là?» Dans la même pièce figurait un
pédant dont la trogne avinée ne m’était point inconnue. Les années
n’avaient en rien altéré sa laideur grotesque, et je me souvins que déjà
il faisait les Pantalons et les vieillards ridicules dans la compagnie
où jouait Cornélia. Je ne sais pourquoi mon imagination établissait un
rapport entre vous et ce pédant jadis camarade de votre mère. La raison
avait beau alléguer que cet acteur pouvait bien avoir pris de l’emploi
en cette troupe, sans que pour cela vous y fussiez; il me semblait qu’il
tenait entre ses mains le bout du fil mystérieux à l’aide duquel je me
guiderais dans ce dédale d’événements obscurs. Aussi formai-je la
résolution de l’interroger, et l’aurais-je fait si, quand j’envoyai à
l’auberge de la rue Dauphine, on ne m’eût dit que les comédiens d’Hérode
étaient partis pour donner une représentation dans un château aux
environs de Paris. Je me serais tenu tranquille jusqu’au retour des
acteurs, si un brave serviteur ne me fût venu prévenir, craignant
quelque rencontre fâcheuse, que le duc de Vallombreuse, amoureux à la
folie d’une comédienne nommée Isabelle qui lui résistait avec la plus
ferme vertu, avait fait le projet de l’enlever pendant cette expédition
supposée, au moyen d’une escouade de spadassins à gages, action par trop
énorme et violente, capable de mal tourner, la jeune fille étant
accompagnée d’amis qui n’allaient pas sans armes. Le soupçon que j’avais
de votre naissance me jeta, à cet avertissement, dans une perturbation
d’âme étrange à concevoir. Je frémis à l’idée de cet amour criminel qui
se changeait en amour monstrueux, si mes pressentiments ne me trompaient
point, puisque vous étiez, au cas qu’ils fussent vrais, la propre sœur
de Vallombreuse. J’appris que les ravisseurs devaient vous transporter
en ce château, et je m’y rendis en toute diligence. Vous étiez déjà
délivrée sans que votre honneur eût souffert, et la bague d’améthyste a
confirmé ce que me disait à votre vue la voix du sang.
—Croyez, monseigneur et père, répondit Isabelle, que je ne vous ai
jamais accusé. Habituée d’enfance à cette vie ambulante de comédienne,
j’avais facilement accepté mon sort, n’en connaissant et n’en rêvant pas
d’autre. Le peu que je savais du monde me faisait comprendre que
j’aurais mauvaise grâce à vouloir entrer dans une famille illustre, que
des raisons puissantes forçaient sans doute à me laisser dans
l’obscurité et l’oubli. Le souvenir confus de ma naissance m’inspirait
parfois de l’orgueil, et je me disais, en voyant l’air dédaigneux que
prennent les grandes dames à l’endroit des comédiennes: «Moi aussi je
suis de noble race!» Mais ces légères fumées se dissipaient bientôt, et
je ne gardais que l’invincible respect de moi-même. Pour rien au monde
je n’aurais souillé le pur sang qui coulait dans mes veines. Les
licences des coulisses, et les poursuites dont sont l’objet les
actrices, même lorsqu’elles manquent de beauté, ne m’inspiraient que du
dégoût. J’ai vécu au théâtre presque comme en un couvent, car on peut
être sage partout, quand on le veut. Le Pédant était pour moi comme un
père, et certes Hérode eût brisé les os à quiconque eût osé me toucher
du doigt, ou seulement me dire une parole libre. Quoique comédiens, ce
sont de très-braves gens, et je vous les recommande s’ils se trouvent
jamais en quelque nécessité. Je leur dois en grande partie de pouvoir
présenter sans rougir mon front à vos lèvres, et me dire hautement votre
fille. Mon seul regret est avoir été la cause bien innocente du malheur
arrivé à M. le duc votre fils, et j’aurais souhaité entrer dans votre
famille sous de meilleurs auspices.
—Vous n’avez rien à vous reprocher, ma chère fille, vous ne pouviez
deviner ces mystères qui ont éclaté tout à coup par un concours de
circonstances qu’on trouverait romanesques si on les rencontrait en un
livre, et ma joie de vous revoir aussi digne de moi que si vous
n’eussiez pas vécu à travers les hasards d’une vie errante, et d’une
profession peu rigoureuse d’ordinaire, efface bien la douleur où m’a
jeté la fâcheuse blessure de mon fils. Qu’il survive ou succombe, je ne
saurais vous en vouloir. En tout cas, votre vertu l’a sauvé d’un crime.
Ainsi, ne parlons plus de cela. Mais, parmi vos libérateurs, quel était
ce jeune homme qui semblait diriger l’attaque, et qui a blessé
Vallombreuse? Un comédien, sans doute, quoiqu’il m’ait paru de bien
grand air et de hardi courage.
—Oui, mon père, répondit Isabelle dont les joues se couvrirent d’une
faible et pudique rougeur, un comédien. Mais s’il m’est permis de trahir
un secret, qui n’en est plus un déjà pour monsieur le duc, je vous dirai
que ce prétendu capitaine Fracasse (tel est son emploi dans la troupe)
cache sous son masque un noble visage, et sous son nom de théâtre un nom
de race illustre.
—En effet, répondit le prince, je crois avoir entendu parler de cela.
Il eût été étonnant qu’un comédien se risquât à cet acte téméraire de
contrecarrer un duc de Vallombreuse, et d’entrer en lutte avec lui. Il
faut un sang généreux pour de telles audaces. Un gentilhomme seul peut
vaincre un gentilhomme, de même qu’un diamant n’est rayé que par un
autre diamant.»
L’orgueil nobiliaire du prince éprouvait quelque consolation à penser
que son fils n’avait point été navré par quelqu’un de bas lieu. Les
choses reprenaient ainsi une situation régulière. Ce combat devenait une
sorte de duel entre gens de condition égale, et le motif en était
avouable; l’élégance n’avait rien à souffrir de cette rencontre.
«Et comment se nomme ce valeureux champion, reprit le prince, ce preux
chevalier défenseur de l’innocence?
—Le baron de Sigognac, répondit Isabelle d’une voix légèrement
tremblante, je livre son nom sans crainte à votre générosité. Vous êtes
trop juste pour poursuivre en lui le malheur d’une victoire qu’il
déplore.
—Sigognac, dit le prince, je pensais cette race éteinte. N’est-ce pas
une famille de Gascogne?
—Oui, mon père, son castel se trouve aux environs de Dax.
—C’est bien cela. Les Sigognac ont des armes parlantes; ils portent
d’azur à trois cigognes d’or, deux et une. Leur noblesse est fort
ancienne. Palamède de Sigognac figurait glorieusement à la première
croisade. Un Raimbaud de Sigognac, le père de celui-ci, sans doute,
était fort ami et compagnon de Henri IV en sa jeunesse, mais il ne le
suivit point à la cour; car ses affaires, dit-on, étaient fort
dérangées, et l’on ne gagnait guère que des coups sur les talons du
Béarnais.
—Si dérangées, que notre troupe, forcée par une nuit pluvieuse à
chercher un asile, trouva le fils dans une tourelle à hiboux tout en
ruines, où se consumait sa jeunesse, et que nous l’arrachâmes à ce
château de la misère, craignant qu’il n’y mourût de faim par fierté et
mélancolie; je n’ai jamais vu infortune plus vaillamment supportée.
—Pauvreté n’est pas forfaiture, dit le prince, et toute noble maison
qui n’a point failli à l’honneur peut se relever. Pourquoi, en son
désastre, le baron de Sigognac ne s’est-il pas adressé à quelqu’un des
anciens compagnons d’armes de son père, ou même au roi, le protecteur-né
de tous les gentilshommes?
—Le malheur rend timide, quelque brave qu’on soit, répondit Isabelle,
et l’amour-propre retient le courage. En venant avec nous, le Baron
comptait rencontrer à Paris une occasion favorable qui ne s’est point
présentée; pour n’être point à notre charge, il a voulu remplacer un de
nos camarades mort en route, et comme cet emploi se joue sous le masque,
il n’y pensait pas compromettre sa dignité.
—Sous ce déguisement comique, sans être sorcier, je devine bien un
petit brin d’amourette, dit le prince en souriant avec une maligne
bonté; mais ce ne sont point là mes affaires; je connais assez votre
vertu, et je ne m’alarme point de quelques soupirs discrets poussés à
votre intention. Il n’y a pas assez longtemps d’ailleurs que je suis
votre père, pour me permettre de vous sermonner.»
Pendant qu’il s’exprimait ainsi, Isabelle fixait sur le prince ses
grands yeux bleus, où brillaient la plus pure innocence et la plus
parfaite loyauté. La nuance rose dont le nom de Sigognac avait coloré
son beau visage s’était dissipée; sa physionomie n’offrait aucun signe
de honte ou d’embarras. Dans son cœur le regard d’un père, le regard de
Dieu même, n’eût rien trouvé de répréhensible.
L’entretien en était là quand l’élève de maître Laurent se fit annoncer;
il apportait un bulletin favorable de la santé de Vallombreuse. L’état
du blessé était aussi satisfaisant que possible; après la potion, une
crise heureuse avait eu lieu, et le médecin répondait désormais de la
vie du jeune duc. Sa guérison n’était plus qu’une affaire de temps.
A quelques jours de là, Vallombreuse, soutenu par deux ou trois
oreillers, paré d’une chemise à collet en point de Venise, les cheveux
séparés et remis en ordre, recevait dans son lit la visite de son fidèle
ami le chevalier de Vidalinc, qu’on ne lui avait pas encore permis de
voir. Le prince était assis dans la ruelle, regardant avec une profonde
joie paternelle le visage pâle et amaigri de son fils, mais qui
n’offrait plus aucun symptôme alarmant. La couleur était revenue aux
lèvres, et l’étincelle de la vie brillait dans les yeux. Isabelle était
debout près du chevet. Le jeune duc lui tenait la main entre ses doigts
fluets, et d’un blanc bleuâtre comme ceux des malades abrités du grand
air et du soleil depuis quelque temps. Comme il lui était défendu de
parler encore autrement que par monosyllabes, il témoignait ainsi sa
sympathie à celle qui était la cause involontaire de sa blessure, et lui
faisait comprendre combien il lui pardonnait de grand cœur. Le frère
avait chez lui remplacé l’amant, et la maladie, en calmant sa fougue,
n’avait pas peu contribué à cette transition difficile. Isabelle était
bien réellement pour lui la Comtesse de Lineuil, et non plus la
comédienne de la troupe d’Hérode. Il fit un signe de tête amical à
Vidalinc, et dégagea un moment sa main de celle de sa sœur pour la lui
tendre. C’était tout ce que le médecin autorisait pour cette fois.
Au bout de deux ou trois semaines, Vallombreuse, fortifié par de légers
aliments, put passer quelques heures sur une chaise longue et supporter
l’air d’une fenêtre ouverte, par où entraient les souffles balsamiques
du printemps. Isabelle souvent lui tenait compagnie et lui faisait la
lecture, fonction à laquelle son ancien métier de comédienne la rendait
merveilleusement propre, par l’habitude de soutenir la voix et de varier
à propos les intonations.
Un jour qu’ayant achevé un chapitre, elle allait en recommencer un autre
dont elle avait déjà lu l’argument, le duc de Vallombreuse lui fit signe
de poser le livre, et lui dit:
«Chère sœur, ces aventures sont les plus divertissantes du monde, et
l’auteur peut se compter parmi les plus gens d’esprit de la cour et de
la ville; il n’est bruit que de son livre dans les ruelles, mais j’avoue
que je préfère à cette lecture votre conversation charmante. Je n’aurais
pas cru tant gagner en perdant tout espoir. Le frère est auprès de vous
en meilleure posture que l’amant; autant vous étiez rigoureuse à l’un,
autant vous êtes douce à l’autre. Je trouve à ce sentiment paisible des
charmes dont je ne me doutais point. Vous me révélez tout un côté
inconnu de la femme. Emporté par des passions ardentes, poursuivant le
plaisir que me promettait la beauté, m’exaltant et m’irritant aux
obstacles, j’étais comme ce féroce chasseur de la légende que rien
n’arrête; je ne voyais qu’une proie dans l’objet aimé. L’idée d’une
résistance me semblait impossible. Le mot de vertu me faisait hausser
les épaules, et je puis dire sans fatuité à la seule qui ne m’ait point
cédé, que j’avais bien des raisons de n’y pas croire. Ma mère était
morte quand je ne comptais encore que trois ans; vous n’étiez pas
retrouvée, et j’ignorais tout ce qu’il y a de pur, de tendre, de délicat
dans l’âme féminine. Je vous vis; une irrésistible sympathie, où la voix
secrète du sang était sans doute pour quelque chose, m’entraîna vers
vous, et pour la première fois un sentiment d’estime se mêla dans mon
cœur à l’amour. Votre caractère, tout en me désespérant, me plaisait.
J’approuvais cette fermeté modeste et polie avec laquelle vous
repoussiez mes hommages. Plus vous me rejetiez, plus je vous trouvais
digne de moi. La colère et l’admiration se succédaient en moi, et
quelquefois y régnaient ensemble. Même en mes plus violentes fureurs, je
vous ai toujours respectée. Je pressentais l’ange à travers la femme, et
je subissais l’ascendant d’une pureté céleste. Maintenant je suis
heureux, car j’ai de vous précisément ce que je désirais de vous sans le
savoir, cette affection dégagée de tout alliage terrestre, inaltérable,
éternelle; je possède enfin une âme.
—Oui, cher frère, répondit Isabelle, vous la possédez, et ce m’est un
bien grand bonheur que de pouvoir vous le dire. Vous avez en moi une
sœur dévouée qui vous aimera double pour le temps perdu, surtout si,
comme vous l’avez promis, vous modérez ces fougues dont s’alarme notre
père, et ne laissez paraître que ce qu’il y a d’excellent en vous.
—Voyez la jolie prêcheuse, dit Vallombreuse en souriant; il est vrai
que je suis un bien grand monstre, mais je m’amenderai sinon par amour
de la vertu, du moins pour ne pas voir ma grande sœur prendre son air
sévère à quelque nouvelle escapade. Pourtant je crains d’être toujours
la folie, comme vous serez toujours la raison.
—Si vous me complimentez ainsi, fit Isabelle avec un petit air de
menace, je vais reprendre mon livre, et il vous faudra ouïr tout au long
l’histoire qu’allait raconter, dans la cabine de sa galère, le corsaire
barbaresque à l’incomparable princesse Aménaïde, sa captive, assise sur
des carreaux de brocart d’or.
—Je n’ai pas mérité une si dure punition. Dussé-je paraître bavard,
j’ai envie de parler. Ce damné médecin m’a posé si longtemps sur les
lèvres le cachet du silence et fait ressembler à une statue
d’Harpocrate!
—Mais ne craignez-vous pas de vous fatiguer? Votre blessure est
cicatrisée à peine. Maître Laurent m’a tant recommandé de vous faire la
lecture, afin qu’en écoutant vous ménagiez votre poitrine.
—Maître Laurent ne sait ce qu’il dit, et veut prolonger son importance.
Mes poumons aspirent et rendent l’air avec la même facilité
qu’auparavant. Je me sens tout à fait bien, et j’ai des envies de monter
à cheval pour faire une promenade dans la forêt.
—Il vaut mieux encore faire la conversation; le danger, certes, sera
moindre.
—D’ici à peu je serai remis sur pied, ma sœur, et je vous présenterai
dans le monde où votre rang vous appelle, et où votre beauté si parfaite
ne manquera pas d’amener à vos pieds nombre d’adorateurs, parmi lesquels
la comtesse de Lineuil pourra se choisir un époux.
—Je n’ai aucune envie de me marier, et croyez que ce ne sont point là
propos de jeune fille qui serait bien fâchée d’être prise au mot. J’ai
assez donné ma main à la fin des pièces où je jouais, pour n’être pas si
pressée de le faire dans la vie réelle. Je ne rêve pas d’existence plus
douce que de rester près du prince et de vous.
—Un père et un frère ne suffisent pas toujours, même à la personne la
plus détachée du monde. Ces tendresses-là ne remplissent pas tout le
cœur.
—Elles rempliront tout le mien, cependant, et si elles me manquaient un
jour, j’entrerais en religion.
—Ce serait vraiment pousser l’austérité trop loin. Est-ce que le
chevalier de Vidalinc ne vous paraît pas avoir tout ce qu’il faut pour
faire un mari parfait?
—Sans doute. La femme qu’il épousera pourra se dire heureuse; mais,
quelque charmant que soit votre ami, mon cher Vallombreuse, je ne serai
jamais cette femme.
—Le chevalier de Vidalinc est un peu rousseau, et peut-être êtes-vous
comme notre roi Louis XIII qui n’aime pas cette couleur, fort prisée des
peintres cependant. Mais ne parlons plus de Vidalinc. Que vous semble du
marquis de l’Estang, qui vint l’autre jour savoir de mes nouvelles et ne
vous quitta pas des yeux tant que dura sa visite? Il était si émerveillé
de votre grâce, si ébloui de votre beauté nonpareille, qu’il s’empêtrait
en ses compliments et ne faisait que balbutier. Cette timidité à part,
qui doit trouver excuse à vos yeux puisque vous en étiez cause, c’est un
cavalier accompli. Il est beau, jeune, d’une grande naissance et d’une
grande fortune. Il vous conviendrait fort.
—Depuis que j’ai l’honneur d’appartenir à votre illustre famille,
répondit Isabelle un peu impatientée de ce badinage, trop d’humilité ne
me siérait pas. Je ne dirai donc point que je me regarde comme indigne
d’une pareille union; mais le marquis de l’Estang demanderait ma main à
mon père, que je refuserais. Je vous l’ai déjà dit, mon frère, je ne
veux point me marier, et vous le savez bien, vous qui me tourmentez de
la sorte.
—Oh! quelle humeur virginale et farouche vous avez, ma sœur! Diane
n’est pas plus sauvage en ses forêts et vallées de l’Hémus. Encore s’il
faut en croire les mauvaises langues mythologiques, le seigneur Endymion
trouva-t-il grâce à ses yeux. Vous vous fâchez parce que je vous
propose, en causant, quelques partis sortables; si ceux-là vous
déplaisent, nous vous en découvrirons d’autres.
—Je ne me fâche pas, mon frère; mais décidément vous parlez trop pour
un malade, et je vous ferai gronder par maître Laurent. Vous n’aurez
pas, à votre souper, votre aile de poulet.
—S’il en est ainsi, je me tais, fit Vallombreuse avec un air de
soumission, mais croyez que vous ne serez mariée que de ma main.»
Pour se venger de la moquerie opiniâtre de son frère, Isabelle commença
l’histoire du corsaire barbaresque d’une voix haute et vibrante qui
couvrait celle de Vallombreuse.
«Mon père, le duc de Fossombrone, se promenait avec ma mère, l’une des
plus belles femmes, sinon la plus belle du duché de Gênes, sur le rivage
de la Méditerranée où descendait l’escalier d’une superbe villa qu’il
habitait l’été, quand les pirates d’Alger, cachés derrière des roches,
s’élancèrent sur lui, triomphèrent par le nombre de sa résistance
désespérée, le laissèrent pour mort sur la place et emportèrent la
duchesse, alors enceinte de moi, malgré ses cris, jusqu’à leur barque,
qui s’éloigna rapidement en faisant force de rames, et rejoignit la
galère capitaine abritée dans une crique. Présentée au dey, ma mère lui
plut et devint sa favorite...»
Vallombreuse, pour déjouer la malice d’Isabelle, ferma les yeux et sur
ce passage plein d’intérêt feignit de s’endormir.
Le sommeil que Vallombreuse avait d’abord feint devînt bientôt
véritable, et la jeune fille, voyant son frère endormi, se retira sur la
pointe du pied.
Cette conversation, où le duc semblait avoir voulu mettre une intention
malicieuse, troublait Isabelle quoi qu’elle en eût. Vallombreuse,
conservant une rancune secrète à l’endroit de Sigognac, bien qu’il n’en
eût pas encore prononcé le nom depuis l’attaque du château, cherchait-il
à élever par un mariage un obstacle insurmontable entre le Baron et sa
sœur? ou désirait-il simplement savoir si la comédienne transformée en
comtesse n’avait pas changé de sentiment comme de fortune? Isabelle ne
pouvait répondre à ces deux points d’interrogation que se posait
alternativement sa rêverie. Puisqu’elle était la sœur de Vallombreuse,
la rivalité de Sigognac et du jeune duc tombait d’elle-même; mais, d’un
autre côté, il était difficile de supposer qu’un caractère si altier, si
orgueilleux et si vindicatif, eût oublié la honte d’une première
défaite, et surtout celle d’une seconde. Quoique les positions fussent
changées, Vallombreuse, en son cœur, devait toujours haïr Sigognac.
Eût-il assez de grandeur d’âme pour lui pardonner, la générosité
n’exigeait pas qu’il l’aimât et l’admît dans sa famille. Il fallait
renoncer à l’espoir d’une réconciliation. Le prince, d’ailleurs, ne
verrait jamais avec plaisir celui qui avait mis en péril les jours de
son fils. Ces réflexions jetaient Isabelle en une mélancolie qu’elle
essayait vainement de secouer. Tant qu’elle s’était considérée dans son
état de comédienne comme un obstacle à la fortune de Sigognac, elle
avait repoussé toute idée d’union avec lui; mais maintenant qu’un coup
inopiné du sort la comblait de tous les biens qu’on souhaite, elle eût
aimé à récompenser par le don de sa main celui qui la lui avait demandée
quand elle était méprisée et pauvre. Elle trouvait une sorte de bassesse
à ne point faire partager sa prospérité au compagnon de sa misère. Mais
tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de lui garder une inaltérable
fidélité, car elle n’osait parler en sa faveur ni au prince ni à
Vallombreuse.
Bientôt le jeune duc fut assez bien pour pouvoir dîner à table avec son
père et sa sœur; il déployait à ces repas une déférence respectueuse
envers le prince, une tendresse ingénieuse et délicate à l’endroit
d’Isabelle, et montrait qu’il avait, malgré sa frivolité apparente,
l’esprit orné plus qu’on n’eût pu le supposer chez un jeune homme adonné
aux femmes, aux duels et à toutes sortes de dissipations. Isabelle se
mêlait modestement à ces conversations, et le peu qu’elle disait était
si juste, si fin et si à propos, que le prince en était émerveillé,
d’autant plus que la jeune fille, avec un tact parfait, évitait
préciosité et pédanterie.
... les deux chevaux partirent d’un train assez vif.
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Vallombreuse tout à fait rétabli proposa à sa sœur une promenade à
cheval dans le parc, et les deux jeunes gens suivirent au pas une longue
allée, dont les arbres centenaires se rejoignaient en voûte et formaient
un couvert impénétrable aux rayons du soleil; le duc avait repris toute
sa beauté, Isabelle était charmante, et jamais couple plus gracieux ne
chevaucha côte à côte. Seulement la physionomie du jeune homme exprimait
la gaieté et celle de la jeune fille la mélancolie. Parfois les saillies
de Vallombreuse lui arrachaient un vague et faible sourire, puis elle
retombait dans sa languissante rêverie; mais son frère ne paraissait pas
s’apercevoir de cette tristesse, et il redoublait de verve. «Oh! la
bonne chose que de vivre, disait-il; on ne se doute pas du plaisir qu’il
y a dans cet acte si simple: respirer! Jamais les arbres ne m’ont semblé
si verts, le ciel si bleu, les fleurs si parfumées! C’est comme si
j’étais né d’hier et que je visse la création pour la première fois.
Quand je songe que je pourrais être allongé sous un marbre et que je me
promène avec ma chère sœur, je ne me sens pas d’aise! ma blessure ne me
fait plus souffrir du tout, et je crois que nous pouvons risquer un
petit temps de galop pour retourner au château où le prince s’ennuie à
nous attendre.»
Malgré les observations d’Isabelle toujours craintive, Vallombreuse
chercha les flancs de sa monture, et les deux chevaux partirent d’un
train assez vif. Au bas du perron, en enlevant sa sœur de dessus la
selle, le jeune duc lui dit: «Maintenant me voilà un grand garçon, et
j’obtiendrai la permission de sortir seul.
—Eh quoi! vous voulez donc nous quitter à peine guéri, méchant que vous
êtes?
—Oui, j’ai besoin de faire un voyage de quelques jours, répondit
négligemment Vallombreuse.»
En effet, le lendemain il partit après avoir pris congé du prince, qui
ne s’opposa point à son départ, et dit à Isabelle d’un ton énigmatique
et bizarre: «Au revoir, petite sœur, vous serez contente de moi!»