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Le Crime de Sylvestre Bonnard (éditions Calmann-LévyChapitre 5 / 5

M. de Gabry m’interrompit :

— Vous connaissez, s’écria-t-il, l’ordonnance de Blois, Baluze, Childebert et les Capitulaires, et vous ne connaissez pas le code Napoléon !

Je lui répondis qu’en effet je n’avais jamais lu ce code, et il parut surpris.

— Comprenez-vous maintenant, ajouta-t-il, la gravité de l’action que vous avez commise ?

En vérité je ne la comprenais pas encore. Mais peu à peu, par l’effet des représentations très sensées de M. Paul, j’arrivai à sentir que je serais jugé, non sur mes intentions qui sont innocentes, mais sur mon action qui est condamnable. Alors je me désespérai et me lamentai.

— Que faire ? m’écriai-je, que faire ? Suis-je donc perdu sans ressource et ai-je donc perdu avec moi la pauvre enfant que je voulais sauver ?

M. de Gabry bourra silencieusement sa pipe et l’alluma avec tant de lenteur que son bon et large visage resta pendant trois ou quatre minutes rouge comme celui d’un forgeron au feu de sa forge. Puis :

— Vous me demandez que faire : ne faites rien, mon cher monsieur Bonnard. Pour l’amour de Dieu et dans votre intérêt, ne faites rien du tout. Vos affaires sont assez mauvaises ; ne vous en mêlez plus, de peur d’un nouveau dommage. Mais promettez-moi de répondre de tout ce que je ferai. J’irai dès demain matin voir monsieur Mouche, et s’il est ce que nous croyons, c’est-à-dire un fieffé gredin, je trouverai bien, quand le diable s’en mêlerait, un moyen de le rendre inoffensif. Car tout dépend de lui. Comme il est trop tard ce soir pour reconduire mademoiselle Jeanne à son pensionnat, ma femme gardera cette nuit la jeune fille auprès d’elle. Cela constitue bel et bien le délit de complicité, mais nous ôtons ainsi tout caractère équivoque à la situation de la jeune fille. Quant à vous, cher monsieur, retournez vivement au quai Malaquais, et si l’on vient y chercher Jeanne, il vous sera facile de prouver qu’elle n’est pas chez vous.

Pendant que nous parlions ainsi, madame de Gabry prenait des arrangements pour coucher sa pensionnaire. Quand elle me donna le bonsoir, elle portait sur son bras des draps parfumés de lavande.

— Voilà, dis-je, une honnête et douce odeur.

— Que voulez-vous, me répondit madame de Gabry ? Nous sommes des paysans.

— Ah ! lui répondis-je, puissé-je devenir aussi un paysan ! puissé-je, un jour, comme vous à Lusance, respirer d’agrestes senteurs, sous un toit perdu dans le feuillage, et, si ce vœu est trop ambitieux pour un vieillard dont la vie s’achève, je désire du moins que mon linceul soit parfumé de lavande, comme ce linge que vous tenez dans vos bras.

Nous convînmes que je viendrais déjeuner le lendemain. Mais on me défendit expressément de me présenter avant midi. Jeanne, en m’embrassant, me supplia de ne pas la ramener à la pension. Nous nous quittâmes attendris et troublés.


Je trouvai sur mon palier Thérèse en proie à une inquiétude qui la rendait furieuse. Elle ne parla de rien moins que de m’enfermer à l’avenir.

Quelle nuit je passai ! Je ne fermai pas l’œil un seul instant. Tantôt, je riais comme un gamin du succès de mon aventure ; tantôt, je me voyais avec une angoisse inexprimable traîné devant les magistrats et répondant sur le banc des accusés du crime que j’avais si naturellement commis. J’étais épouvanté, et pourtant je n’avais ni remords ni regrets. Le soleil, entré dans ma chambre, caressa gaiement le pied de mon lit, et je fis cette prière :

« Mon Dieu, vous qui fîtes le ciel et la rosée, comme il est dit dans Tristan, jugez-moi dans votre équité, non selon mes actes, mais d’après mes intentions, qui furent droites et pures ; et je dirai : Gloire à vous dans le Ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Je remets en vos mains l’enfant que j’ai volée. Faites ce que je n’ai su faire ; gardez-la de tous ses ennemis, et que votre nom soit béni ! »


29 décembre.

Quand j’entrai chez madame de Gabry, je trouvai Jeanne transfigurée.

Avait-elle, comme moi, aux premiers rayons de l’aube, invoqué Celui « qui fit le ciel et la rosée » ? Elle souriait dans une douce quiétude.

Madame de Gabry la rappela pour achever sa coiffure, car cette aimable hôtesse avait voulu arranger de ses mains les cheveux de l’enfant qui lui était confiée. Venu un peu avant l’heure convenue, j’avais interrompu cette gracieuse toilette. Pour me punir, on me fit attendre seul dans le salon. M. de Gabry m’y rejoignit bientôt. Il venait évidemment du dehors, car son front portait encore la marque du chapeau. Son visage ouvert exprimait une animation joyeuse. Je ne crus pas devoir lui faire de questions et nous allâmes tous déjeuner. Quand les domestiques eurent achevé leur service, M. Paul, qui gardait son histoire pour le dessert, nous dit :

— Eh bien ! je suis allé à Levallois.

— Vous avez vu maître Mouche ? lui demanda vivement madame de Gabry.

— Non ! répondit-il, en observant nos visages qui marquaient le désappointement.

Après avoir joui un temps raisonnable de notre inquiétude, l’excellent homme ajouta :

— Maître Mouche n’est plus à Levallois. Maître Mouche a quitté la France. Il y aura après demain huit jours qu’il a mis la clef sous la porte, emportant l’argent de ses clients, une somme assez ronde. J’ai trouvé l’étude fermée. Une voisine m’a dit la chose avec force malédictions et imprécations. Le notaire n’a pas pris seul le train de 7 heures 55 ; il a enlevé la fille d’un perruquier de Levallois, jeune personne fort connue dans le pays par sa beauté et ses talents ; on dit qu’elle faisait la barbe mieux que monsieur son père. Enfin Mouche est parti avec elle ; le fait m’a été confirmé par le commissaire de police. Vraiment, maître Mouche pouvait-il lever le pied plus à propos ? Il aurait retardé son coup d’une semaine que, représentant de la société, il vous traînait comme un criminel, monsieur Bonnard, dans les cachots les plus noirs. Maintenant nous n’avons plus rien à craindre. À la santé de maître Mouche ! s’écria-t-il, en versant du vin blanc.

Je voudrais vivre longtemps pour me rappeler longtemps cette matinée. Nous étions réunis tous quatre dans la grande salle à manger blanche, autour de la table de chêne ciré. M. Paul avait la joie forte et même un peu rude, et il buvait à longs traits, le brave homme ! Madame de Gabry me souriait de ce sourire si doux, si pur et si noble, qu’une telle femme en devrait réserver les pareils à récompenser les bonnes actions, afin que tout le monde fît le bien autour d’elle. Pour nous payer de nos peines, Jeanne, revenue à sa vive nature, nous fit en un quart d’heure une dizaine de questions dont les réponses eussent embrassé, pour le moins, la nature et l’homme, la physique et la métaphysique, le macrocosme et le microcosme, sans compter l’ineffable et l’inconnaissable. Elle tira de sa poche son petit Saint-Georges qui avait cruellement souffert pendant notre évasion. Il n’avait plus ni bras ni jambes, mais il gardait son casque d’or surmonté d’un dragon vert. Jeanne prit solennellement la résolution de le restaurer en l’honneur de madame de Gabry.

Ces bons amis ! je les quittai, accablé de fatigue et de joie.


Je reçus en rentrant au logis les plus aigres remontrances de Thérèse qui ne concevait plus rien à ma nouvelle manière de vivre. Il fallait à son avis que monsieur eût perdu le sens.

— Oui, Thérèse, je suis un vieux fou et vous êtes une vieille folle. Cela est certain. Le bon Dieu nous bénisse, Thérèse, et nous donne de nouvelles forces, car nous avons de nouveaux devoirs. Mais laissez-moi m’étendre sur ce canapé car je ne puis pas me tenir debout.


15 janvier 186..

— Bonjour, monsieur, me dit Jeanne en m’ouvrant notre porte, tandis que Thérèse, distancée par l’enfant, grognait dans l’ombre du corridor.

— Mademoiselle, je vous prie de me nommer solennellement par mon titre et de me dire : « Bonjour tuteur. »

— C’est donc fait ? Quel bonheur, me dit l’enfant, en tapant des mains.

— Cela s’est fait, mademoiselle, dans la salle commune, devant le juge de paix et vous subirez dès aujourd’hui mon autorité… Vous riez, ma pupille ? Je le vois dans vos yeux : il vous passe quelque folle idée par la tête. Encore une lune !

— Oh ! non, monsieur…… mon tuteur. Je regardais vos cheveux blancs. Ils s’enroulent sur les bords de votre chapeau comme du chèvrefeuille sur un balcon. Ils sont très beaux et je les aime beaucoup.

— Asseyez-vous, ma pupille et, s’il est possible, ne dites plus de choses déraisonnables ; j’en ai de sérieuses à vous dire. Écoutez-moi : vous ne tenez pas absolument, je pense, à retourner chez mademoiselle Préfère ?… Non. Que diriez-vous si je vous gardais ici pour achever votre éducation, jusqu’à ce que…… que sais-je ? Toujours, comme on dit.

— Oh ! monsieur ! s’écria-t-elle, rouge de bonheur.

Je poursuivis :

— Il y a là, derrière, une petite chambre que ma gouvernante a nettoyée et préparée à votre intention. Vous y remplacerez des bouquins comme le jour succède à la nuit. Allez voir avec Thérèse si cette chambre est habitable. Il est entendu avec madame de Gabry que vous y coucherez ce soir.

Elle y courait déjà ; je la rappelai :

— Jeanne, écoutez-moi encore : Vous vous êtes fait jusqu’ici bien venir de ma gouvernante qui, comme toutes les vieilles gens, est assez morose de son naturel. Ménagez-la. J’ai cru devoir la ménager moi-même et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne, respectez-la. Et en parlant ainsi, je n’oublie pas qu’elle est ma servante et la vôtre : elle ne l’oubliera pas davantage. Mais vous devez respecter en elle son grand âge et son grand cœur. C’est une humble créature qui a longtemps duré dans le bien ; elle s’y est endurcie. Souffrez la roideur de cette âme droite. Sachez commander ; elle saura obéir. Allez, ma fille ; arrangez votre chambre de la façon qui vous semblera le plus convenable pour votre travail et votre repos.

Ayant ainsi poussé Jeanne, avec ce viatique, dans son chemin de bonne ménagère, je me mis à lire une revue qui, bien que menée par des jeunes gens, est excellente. Le ton en est rude, mais l’esprit zélé. L’article que je lus passe en précision et en fermeté tout ce qu’on faisait dans ma jeunesse. L’auteur de cet article, M. Paul Méyer, marque chaque faute d’un coup d’ongle incisif et net.

Nous n’avions pas, nous autres, cette impitoyable justice. Notre indulgence était vaste. Elle allait à confondre le savant et l’ignorant dans la même louange. Pourtant il faut savoir blâmer et c’est là un devoir rigoureux. Je me rappelle le petit Raymond (c’est ainsi qu’on l’appelait). Il ne savait rien et son esprit ne comportait aucun savoir, mais il aimait beaucoup sa mère. Nous nous gardâmes de dénoncer l’ignorance d’un si bon fils, et le petit Raymond, grâce à notre complaisance, arriva à tout. Il n’avait plus sa mère mais tous les honneurs pleuvaient sur lui. Il était tout puissant au grand préjudice de ses collègues et de la science. Mais voici venir mon jeune ami du Luxembourg.

— Bonsoir, Gélis. Vous avez aujourd’hui la mine réjouie. Que vous arrive-t-il, mon cher enfant ?

Il lui arrive qu’il a soutenu très convenablement sa thèse et qu’il est reçu dans un bon rang. C’est ce qu’il m’annonce en ajoutant que mes travaux, dont il fut question incidemment dans le cours de la séance, ont été, de la part des professeurs de l’école, l’objet d’un éloge sans réserve.

— Voilà qui va bien, répondis-je, et je suis heureux, Gélis, de voir ma vieille réputation associée à votre jeune gloire. Je m’intéressais vivement, vous le savez, à votre thèse ; mais des arrangements domestiques m’ont fait oublier que vous la souteniez aujourd’hui.

Mademoiselle Jeanne vint à point le renseigner au sujet de ces arrangements. L’étourdie entra comme une brise légère dans la cité des livres, et s’écria que sa chambre était une petite merveille. Elle devint fort rouge en voyant M. Gélis. Mais nul ne peut éviter sa destinée.

M. Gélis lui demanda comment elle allait du ton d’un garçon qui se prévaut d’une rencontre antérieure et qui se pose en ancienne connaissance. Oh ! ne craignez rien ! elle ne l’avait pas oublié ; il y parut bien quand ils reprirent à mon nez leur conversation de l’an passé, sur le blond vénitien. Ils la poursuivirent vivement. Je me demandais ce que je faisais là en vérité. Il ne me restait plus qu’à tousser pour me faire entendre. Quant à placer un mot, ils ne m’en donnaient guère l’occasion. Gélis parlait avec enthousiasme non seulement des coloristes vénitiens, mais encore du reste des choses humaines et naturelles. Et Jeanne lui répondait : « Oui, monsieur, vous avez raison… C’est précisément ce que je pensais, monsieur… monsieur, vous exprimez très bien ce que je ressens… Je réfléchirai, monsieur, à ce que vous venez de dire là. »

Quand je parle, mademoiselle ne me répond pas de ce ton. C’est du bout des lèvres qu’elle goûte ce que je dis, et elle en rejette une bonne moitié. Mais M. Gélis faisait en toute chose autorité. En réponse à tout son bavardage c’était des : « Oh ! oui. Oh ! certainement. » Et les yeux de Jeanne ! Je ne les avais jamais vus si grands et si fixes ; mais son regard était comme toujours franc, naïf et brave. Gélis lui plaisait ; elle admirait Gélis, et ses yeux révélaient ce sentiment, ils l’eussent crié à tout l’univers. — Tout beau ! maître Bonnard, en observant votre pupille vous oubliez que vous êtes tuteur. Vous l’êtes de ce matin et cette nouvelle fonction vous impose déjà des devoirs délicats. Vous devez, Bonnard, écarter habilement ce jeune homme, vous devez… Eh ! sais-je ce que je dois faire ?…

J’ai pris au hasard un livre sur la tablette la plus proche ; je l’ouvre et j’entre avec respect au milieu d’un drame de Sophocle. En vieillissant, je me prends d’amour pour les deux antiquités, et désormais les poètes de la Grèce et de l’Italie sont, dans la cité des livres, à la hauteur de mon bras.

Monsieur et mademoiselle daignent s’inquiéter de moi, maintenant que j’ai tout l’air de ne pas me soucier d’eux. Je crois, en vérité, que mademoiselle Jeanne me demande ce que je lis. Non ! certes, je ne vous le dirai pas. Ce que je lis, c’est ce chœur suave et lumineux qui déroule sa belle mélopée au milieu d’une action violente, le chœur des vieillards Thébains « Ἔρως ἀνίκατε… Invincible Amour, ô toi qui fonds sur les riches maisons, qui reposes sur les joues délicates de la jeune fille, qui passes les mers et visites les étables, aucun des immortels ne peut te fuir, ni aucun des hommes qui vivent peu de jours ; et qui te possède est en délire. » Et quand j’eus relu ce chant délicieux, la figure d’Antigone m’apparut dans son inaltérable pureté. Quelles images, dieux et déesses qui flottiez dans le plus pur des cieux ! Le vieillard aveugle, le roi mendiant qui longtemps erra, conduit par Antigone, a reçu maintenant une sépulture sainte, et sa fille, belle comme les plus belles images que l’âme humaine ait jamais conçues, résiste au tyran et ensevelit pieusement son frère. Elle aime le fils du tyran, et ce fils l’aime. Et tandis qu’elle va au supplice où sa piété l’a conduite, les vieillards chantent :

« Invincible amour, ô toi qui fonds sur les riches maisons, toi qui reposes sur les joues délicates de la jeune fille… »

En vérité mademoiselle Jeanne, tenez-vous bien à savoir ce que je lis ? Je lis mademoiselle, je lis qu’Antigone ayant enseveli le vieillard aveugle broda une belle tapisserie sur laquelle se déroulaient de riantes figures.

— Ah ! me dit Gélis en riant, ce n’est pas dans le texte.

— C’est une scolie, lui répondis-je.

— Elle est inédite, ajouta-t-il, en se levant.


Je ne suis pas un égoïste. Je suis sage ; il faut que j’élève cette enfant, elle est trop jeune pour que je la marie. Non ! je ne suis pas un égoïste, mais il faut que je la garde quelques années avec moi, avec moi seul. Ne peut-elle attendre ma mort ? Soyez tranquille, Antigone, le vieil Œdipe trouvera à temps le lieu saint de sa sépulture.

En attendant, Antigone aide notre gouvernante à éplucher les carottes. Elle dit que cela lui revient comme étant de la sculpture.


Mai.

Qui reconnaîtrait la cité des livres ? Il y a maintenant des fleurs sur tous les meubles. Jeanne a raison : ces roses sont fort belles dans ce vase de faïence bleue. Elle accompagne chaque jour Thérèse au marché, sous prétexte d’aider la vieille servante à faire les provisions, mais elle ne rapporte que des fleurs. Les fleurs sont en vérité de charmantes créatures. Il faudra bien un jour que je suive mon dessein et que je les étudie chez elles, à la campagne, avec tout l’esprit de méthode dont je suis capable.

Et que faire ici ? Pourquoi achever de brûler mes yeux sur de vieux parchemins qui ne me disent plus rien qui vaille ? Je les déchiffrais jadis, ces anciens textes, avec une ardeur magnanime. Qu’espérais-je donc y trouver alors ? La date d’une fondation pieuse, le nom de quelque moine imagier ou copiste, le prix d’un pain, d’un bœuf ou d’un champ, une disposition administrative ou judiciaire, cela et quelque chose encore, quelque chose de mystérieux, de vague et de sublime qui échauffait mon enthousiasme. Mais j’ai cherché soixante ans sans trouver ce quelque chose. Ceux qui valaient mieux que moi, les maîtres, les grands, les Fauriel, les Thierry qui ont trouvé tant de choses sont morts à la tâche sans avoir trouvé non plus ce quelque chose qui, n’ayant pas de corps, n’a pas de nom, et sans lequel pourtant aucune œuvre de l’esprit ne serait entreprise sur cette terre. Maintenant que je ne cherche que ce que je puis raisonnablement trouver, je ne trouve plus rien du tout, et il est probable que je n’achèverai jamais l’histoire des abbés de Saint-Germain-des-Près.

— Devinez, tuteur, ce que j’apporte dans mon mouchoir.

— Il y a toute apparence que ce sont des fleurs, Jeanne.

— Oh ! non, ce ne sont pas des fleurs. Regardez.

Je regarde et je vois une petite tête grise qui sort du mouchoir. C’est celle d’un petit chat gris. Le mouchoir s’ouvre : l’animal saute sur le tapis, se secoue, redresse une oreille, puis l’autre et examine prudemment le lieu et les personnes.

Son panier au bras, Thérèse, hors d’haleine, se présente à point à cet examen qui ne lui est pas extraordinairement favorable, car le jeune chat s’éloigne d’elle avec lenteur, sans toutefois tomber dans mes jambes, ni s’approcher de Jeanne qui lui dit des douceurs avec une grande volubilité. Thérèse, dont le défaut n’est pas de dissimuler, reproche véhémentement à mademoiselle d’apporter dans la maison un chat qu’elle ne connaît pas. Jeanne, pour se justifier, raconte l’aventure. Passant avec Thérèse devant la boutique d’un pharmacien, elle voit un apprenti qui envoie d’un grand coup de pied un chat dans la rue. Le chat, surpris et incommodé, se demande s’il restera dans la rue malgré les passants qui le bousculent et l’effraient ou s’il rentrera dans la boutique au risque d’en sortir de nouveau au bout d’une botte. Jeanne trouve que sa position est critique et comprend qu’il hésite. Il a l’air stupide ; elle pense que c’est l’indécision qui lui donne cet air-là. Elle le prend dans ses bras. Et n’étant à son aise ni dehors ni dedans, il consent à rester en l’air. Tandis qu’elle achève de le rassurer par des caresses, elle dit audacieusement à l’apprenti pharmacien :

— Si cette bête vous déplaît, il ne faut pas la battre ; il faut me la donner.

— Prenez-la, répond l’apprenti pharmacien.

— Voilà !… ajoute Jeanne en matière de conclusion, et elle reprend une voix flûtée pour promettre au minet toutes sortes de douceurs.

— Il est bien maigre, dis-je, en examinant ce pitoyable animal ; de plus il est bien laid.

Jeanne ne le trouve pas laid, mais elle reconnaît qu’il a l’air plus stupide que jamais ; ce n’est pas cette fois l’indécision, c’est la surprise qui, selon elle, imprime ce fâcheux caractère à sa physionomie. Elle veut que nous nous mettions à sa place : nous conviendrons alors qu’il lui est impossible de rien comprendre à son aventure. Nous éclatons de rire au nez de la pauvre bête qui garde un sérieux comique. Jeanne veut le prendre, mais il se cache sous la table et n’en sort pas même à la vue d’une soucoupe pleine de lait.

Nous tournons le dos : la soucoupe est vide.

— Jeanne, dis-je, votre protégé a une triste mine ; il est d’un naturel sournois ; je souhaite qu’il ne commette pas dans la cité des livres des méfaits qui nous obligent à le renvoyer à sa pharmacie. En attendant, il faut lui donner un nom. Je vous propose de le nommer Don Gris de Gouttière ; mais cela est peut-être un peu long. Pilule, Drogue ou Ricin serait plus bref et aurait l’avantage de rappeler sa première condition. Qu’en dites vous ?

— Pilule irait bien, me répondit Jeanne, mais il ne serait pas généreux de lui donner un nom qui lui rappelle sans cesse les malheurs dont nous l’avons tiré. Ce serait lui faire payer notre hospitalité. Soyons plus gracieux, et donnons-lui un joli nom, dans l’espoir qu’il le mérite. Voyez comme il nous regarde : il voit qu’on s’occupe de lui. Il est déjà moins bête depuis qu’il n’est plus malheureux. Je ne plaisante pas ; le malheur abêtit, je le sais bien.

— Eh bien, Jeanne, si vous le voulez, nous appellerons votre protégé Hannibal. La convenance de ce nom ne vous frappe pas tout d’abord. Mais l’angora qui le précéda dans la cité des livres et à qui j’avais l’habitude de faire mes confidences, car il était sage et discrète personne, se nommait Hamilcar. Il est naturel que ce nom engendre l’autre et qu’Hannibal succède à Hamilcar.

Nous tombâmes d’accord sur ce point.

— Hannibal ! s’écria Jeanne, venez ici.

Hannibal, épouvanté par la sonorité étrange de son propre nom, s’alla tapir sous une bibliothèque dans un espace si petit qu’un rat n’y eût pas tenu.

Voilà un grand nom bien porté !

J’étais ce jour-là d’humeur à travailler et j’avais trempé dans l’encrier le bec de ma plume, quand j’entendis qu’on sonnait. Si jamais quelques oisifs lisaient ces feuillets barbouillés par un vieillard sans imagination, ils riraient bien de ces coups de sonnette qui retentissent à tout moment dans le cours de mon récit, sans jamais introduire un personnage nouveau ni préparer une scène inattendue. Au rebours le théâtre. M. Scribe n’ouvre ses portes qu’à bon escient et pour le plus grand plaisir des dames et des demoiselles. C’est de l’art cela. Je me serais pendu plutôt que d’écrire un vaudeville, non par mépris de la vie, mais à cause que je ne saurais rien inventer de divertissant. Inventer ! Il faut pour cela avoir reçu l’influence secrète. Ce don me serait funeste. Voyez-vous que dans mon histoire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Près, j’invente quelque moinillon ? Que diraient les jeunes érudits ? Quel scandale à l’école ! Quant à l’Institut, il ne dirait rien et n’en penserait pas davantage. Mes collègues, s’ils écrivent encore un peu, ne lisent plus du tout. Ils sont de l’avis de Parny, qui disait :


Une paisible indifférence
Est la plus sage des vertus.


Être le moins possible pour être le mieux possible, c’est à quoi s’efforcent ces bouddhistes sans le savoir. S’il est plus sage sagesse, j’irai le dire à Rome. Tout cela à propos du coup de sonnette de M. Gélis.

Ce jeune homme a changé du tout au tout ses façons d’être avec Jeanne. Il est maintenant aussi grave qu’il était léger, aussi taciturne qu’il était bavard. Jeanne suit cet exemple. Nous sommes dans la phase de la passion contenue. Car, tout vieux que je suis, je ne m’y trompe pas : ces deux enfants s’aiment avec force et durée. Jeanne l’évite maintenant ; elle se cache dans sa chambre quand il entre dans la bibliothèque. Mais qu’elle le retrouve bien quand elle est seule ! seule, elle lui parle chaque soir dans la musique qu’elle joue sur le piano avec un accent rapide et vibrant qui est l’expression nouvelle de son âme nouvelle.

Eh ! bien, pourquoi ne pas le dire ? pourquoi ne pas avouer ma faiblesse ? Mon égoïsme, si je me le cachais à moi-même, en deviendrait-il moins blâmable ? Je le dirai donc : Oui, j’attendais autre chose ; oui, je comptais la garder pour moi seul, comme mon enfant, comme ma fille, non toujours, non pas même longtemps, mais quelques années encore. Je suis si vieux ! Ne pourrait-elle attendre ? Et, qui sait ? la goutte aidant, je n’aurais peut-être pas trop abusé de sa patience. C’était mon désir, c’était mon espoir. Je comptais sans elle, je comptais sans ce jeune étourdi. Mais si le compte était mauvais, le mécompte n’en est pas moins cruel. Et puis, il me semble que tu te condamnes bien légèrement, mon ami Sylvestre Bonnard ; si tu voulais garder cette jeune fille quelques années encore, c’était dans son intérêt autant que dans le tien. Elle a beaucoup à apprendre et tu n’es pas un maître à dédaigner. Quand ce tabellion Mouche, qui s’est livré depuis à une coquinerie si opportune, te fit l’honneur d’une visite, tu lui exposas ton système d’éducation avec la chaleur d’une âme bien éprise. Tout ton zèle tendait à l’appliquer, ce système ; Jeanne est une ingrate et Gélis un séducteur.

Mais enfin, si je ne le mets pas à la porte, ce qui serait d’un goût et d’un sentiment détestables, il faut bien que je le reçoive ; il y a assez longtemps qu’il attend dans mon petit salon, en face des vases de Sèvres qui me furent gracieusement donnés par le roi Louis-Philippe. Les Moissoneurs et les Pêcheurs de Léopold Robert sont peints sur ces vases de porcelaine que Gélis déclare affreux aux applaudissements de Jeanne qu’il a ensorcelée.

— Mon cher enfant, excusez-moi de ne vous avoir pas reçu tout de suite. J’achevais un travail.

Je dis vrai : la méditation est un travail, mais Gélis ne l’entend pas ainsi ; il croit qu’il s’agit d’archéologie et, rassuré sur la santé de mademoiselle Jeanne par un « fort bien » très sec dans lequel se révèle mon autorité morale de tuteur, nous voilà causant tous deux des sciences historiques. Nous entrons dans les généralités. Les généralités sont d’une grande ressource. J’essaie d’inculquer à Gélis un peu de respect pour la génération d’historiens à laquelle j’appartiens. Je lui dis :

— L’histoire qui était un art et qui comportait toutes les fantaisies de l’imagination, est devenue de notre temps une science à laquelle il faut procéder avec une rigoureuse méthode.

Gélis me demande la permission de n’être pas de mon avis. Il me déclare qu’il ne croit pas que l’histoire soit ni devienne jamais une science.

— Et d’abord, me dit-il, qu’est-ce que l’histoire ? La représentation écrite des événements passés. Mais qu’est-ce qu’un événement ? Est-ce un fait quelconque ? Non pas ! me dites-vous, c’est un fait notable. Or, comment l’historien juge-t-il qu’un fait est notable ou non ? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caprice, à son idée, en artiste enfin ! car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Mais un fait est quelque chose d’extrêmement complexe. L’historien représentera-t-il les faits dans leur complexité ? Non, cela est impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu’ils furent. Quant au rapport des faits entre eux, n’en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment l’historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits ? Et je suppose dans tout ce que je dis là, M. Bonnard, que l’historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu’en réalité, il n’accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de sentiment. L’histoire n’est pas une science, c’est un art et on n’y réussit que par l’imagination.

M. Gélis me rappelle en ce moment certain jeune fou que j’entendis un certain jour discourir à tort et à travers dans le jardin du Luxembourg, sous la statue de Marguerite de Navarre. Mais à un tournant de la conversation, nous nous rencontrons nez à nez avec Walter-Scott, à qui mon jeune dédaigneux trouve un air rococo, troubadour et « dessus de pendule ». Ce sont ses propres expressions.

— Mais, dis-je, en m’échauffant pour la défense du père magnifique de Lucy et de la jolie fille de Perth, tout le passé vit dans ses admirables romans ; c’est de l’histoire, c’est de l’épopée !

— C’est de la friperie, me répond Gélis.

Et croiriez-vous que cet enfant insensé m’affirme qu’on ne peut, si savant qu’on soit, se figurer précisément comment les hommes vivaient il y a cinq ou dix siècles, puisque ce n’est qu’à grand’peine qu’on se les figure à peu près comme ils étaient il y a dix ou quinze ans ? Pour lui le poème historique, le roman historique, la peinture d’histoire sont des genres abominablement faux !

— Dans tous les arts, ajoute-t-il, l’artiste ne peint que son âme ; son œuvre, quel qu’en soit le costume, est sa contemporaine par l’esprit. Qu’admirons-nous dans la Divine comédie, sinon la grande âme de Dante ? et les marbres de Michel-Ange, que nous représentent-ils d’extraordinaire, sinon Michel-Ange lui-même ? Artiste, on donne sa propre vie à ses créations ou bien l’on taille des marionnettes et l’on habille des poupées.

Que de paradoxes et d’irrévérences ! mais les audaces ne me déplaisent pas dans un jeune homme. Gélis se lève, et se rassied ; je sais bien ce qui l’occupe et qui il attend. Le voici qui me parle des quinze cent francs qu’il gagne, auxquels il convient d’ajouter une petite rente de deux mille francs qu’il tient d’héritage. Je ne suis pas dupe de ses confidences. Je sais bien qu’il me fait ses petits comptes afin que je sache qu’il est un homme établi, rangé, casé, renté, pour tout dire : bon à marier. C. q. f. d., comme disent les géomètres.

Il s’est levé et rassis vingt fois. Il se lève une vingt-et-unième fois et, comme il n’a pas vu Jeanne, il sort désolé.

Sitôt qu’il est parti, Jeanne entre dans la cité des livres sous prétexte de surveiller Hannibal. Elle est désolée et c’est d’une voix dolente qu’elle appelle son protégé pour lui donner du lait. Vois ce visage attristé, Bonnard ! Tyran, contemple ton ouvrage. Tu les as tenus séparés, mais ils ont même visage, et tu vois, à l’expression pareille de leurs traits, qu’ils sont malgré toi unis de pensée. Cassandre, sois heureux ! Bartholo, réjouis-toi ! Ce que c’est que d’être tuteur ! La voyez-vous, les deux genoux sur le tapis et la tête d’Hannibal dans les mains.

Oui ! caresse ce stupide animal ! plains-le ! gémis sur lui ! On sait, petite perfide, où vont vos soupirs et ce qui cause vos plaintes.

Cela fait pourtant un joli tableau que je contemple longtemps ; puis, ayant jeté un regard sur ma bibliothèque :

— Jeanne, dis-je, tous ces livres m’ennuient ; nous allons les vendre.


20 septembre.

C’en est fait : ils sont fiancés. Gélis qui est orphelin, comme Jeanne est orpheline, m’a fait faire sa demande par un de ses professeurs, mien collègue, hautement estimé pour sa science et son caractère. Mais quel messager d’amour, juste ciel ! Un ours, non pas ours des Pyrénées, mais ours de cabinet, et cette seconde variété est beaucoup plus féroce que la première.

— À tort ou à raison (à tort, selon moi) Gélis ne tient pas à la dot ; il prend votre pupille avec sa chemise. Dites : oui, et l’affaire est faite. Dépêchez-vous, je voudrais vous montrer deux ou trois jetons de Lorraine assez curieux et que vous ne connaissez pas, j’en suis sûr.

C’est littéralement ce qu’il m’a dit. Je lui répondis que je consulterais Jeanne et je n’eus pas un mince plaisir à lui déclarer que ma pupille avait une dot.

La dot, la voilà ! C’est ma bibliothèque. Henri et Jeanne sont à mille lieues de s’en douter, et c’est un fait qu’on me croit généralement plus riche que je ne suis. J’ai la mine d’un vieil avare. Voilà certainement une mine bien menteuse, mais qui m’a valu beaucoup de considération. Il n’est sorte de personne que le monde respecte à l’égard d’un riche crasseux.

J’ai consulté Jeanne, mais avais-je besoin d’écouter sa réponse pour l’entendre ? C’en est fait ! ils sont fiancés.

Il ne va ni à mon caractère ni à ma figure d’épier ces deux jeunes gens pour noter ensuite leurs paroles et leurs gestes. Noli me tangere. C’est le mot des belles amours. Je sais mon devoir : il est de respecter le secret de cette âme innocente sur laquelle je veille. Qu’ils s’aiment, ces enfants ! Rien de leurs longs épanchements, rien de leurs candides imprudences ne sera retenu sur ce cahier par le vieux tuteur dont l’autorité fut douce et dura si peu !

D’ailleurs, je ne me croise pas les bras et, s’ils ont leurs affaires, j’ai les miennes. Je dresse moi-même le catalogue de ma bibliothèque en vue d’une vente aux enchères. C’est une tâche qui m’afflige et m’amuse à la fois. Je la fais durer, peut-être un peu plus longtemps que de raison, et je feuillette ces exemplaires si familiers à ma pensée, à ma main, à mes yeux, au-delà du nécessaire et de l’utile. Mais c’est un adieu, et il fut de tout temps dans la nature de l’homme de prolonger les adieux.

Ce gros volume qui m’a tant servi depuis trente ans, puis-je le quitter sans les égards qu’on doit à un bon serviteur ? Et celui-ci, qui m’a réconforté par sa saine doctrine, ne dois-je point le saluer une dernière fois, comme un maître ? Mais chaque fois que je rencontre un volume qui m’a induit en erreur, qui m’a affligé par ses fausses dates, lacunes, mensonges et autres pestes de l’archéologue : — Va ! lui dis-je avec une joie amère, va ! imposteur, traître, faux témoin, fuis loin de moi, vade retro, et puisses-tu, induement couvert d’or, grâce à ta réputation usurpée et à ton bel habit de maroquin, entrer dans la vitrine de quelque agent de change bibliomane, que tu ne pourras séduire comme tu m’as séduit, puisqu’il ne te lira jamais.

Je mettais à part, pour les garder toujours, les livres qui m’ont été donnés en souvenir. En plaçant dans cette rangée le manuscrit de la Légende dorée, je pensai le baiser, en souvenir de madame Trépof qui resta reconnaissante malgré son élévation et ses richesses, et qui, pour se montrer mon obligée, devint ma bienfaitrice. J’avais donc une réserve. C’est alors que je connus le crime. Les tentations me venaient pendant la nuit ; à l’aube, elles étaient irrésistibles. Alors, tandis que tout dormait encore dans la maison, je me levais et je sortais furtivement de ma chambre.

Puissances de l’ombre, fantômes de la nuit, si, vous attardant chez moi après le chant du coq, vous me vîtes alors me glisser sur la pointe des pieds dans la cité des livres, vous ne vous écriâtes certainement pas, comme madame Trépof à Naples : « Ce vieillard a un bon dos ! » J’entrais ; Hannibal, la queue toute droite se frottait à mes jambes en ronronnant. Je saisissais un volume sur sa tablette, quelque vénérable gothique ou un noble poète de la renaissance, le joyau, le trésor dont j’avais rêvé toute la nuit, je l’emportais et je le coulais au plus profond de l’armoire des ouvrages réservés qui devenait pleine à en crever. C’est horrible à dire : je volais la dot de Jeanne. Et quand le crime était consommé, je me remettais à cataloguer vigoureusement jusqu’à ce que Jeanne vînt me consulter sur quelque détail de toilette ou de trousseau. Je ne comprenais jamais bien de quoi il s’agissait, faute de connaître le vocabulaire actuel de la couture et de la lingerie. Ah ! si une fiancée du xive siècle venait par miracle me parler chiffons, à la bonne heure ! je comprendrais son langage. Mais Jeanne n’est pas de mon temps, et je la renvoie à madame de Gabry qui, en ce moment, lui sert de mère.

La nuit vient, la nuit est venue ! Accoudés à la fenêtre, nous regardons la vaste étendue sombre, criblée de pointes de lumière. Jeanne, penchée sur la barre d’appui, tient son front dans sa main et semble attristée. Je l’observe et je me dis en moi-même : Tous les changements, même les plus souhaités ont leur mélancolie, car ce que nous quittons, c’est une partie de nous-mêmes ; il faut mourir à une vie pour entrer dans une autre.

Comme répondant à ma pensée, la jeune fille me dit :

— Mon tuteur, je suis bien heureuse, et pourtant j’ai envie de pleurer !




DERNIÈRE PAGE
21 août 1869.

Page quatre-vingt septième…… Encore une vingtaine de lignes et mon livre sur les insectes et les fleurs sera terminé. Page quatre-vingt septième et dernière… « Comme on vient de le voir, les visites des insectes ont une grande importance pour les plantes ; ils se chargent en effet de transporter au pistil le pollen des étamines. Il semble que la fleur soit disposée et parée dans l’attente de cette visite nuptiale. Je crois avoir démontré que le nectaire de la fleur distille une liqueur sucrée qui attire l’insecte et l’oblige à opérer inconsciemment la fécondation directe ou croisée. Ce dernier mode est le plus fréquent. J’ai fait voir que les fleurs sont colorées et parfumées de manière à attirer les insectes et construites intérieurement de sorte à offrir à ces visiteurs un passage tel qu’en pénétrant dans la corolle, ils déposent sur le stigmate le pollen dont ils sont chargés. Sprengel, mon maître vénéré, disait à propos du duvet qui tapisse la corolle du géranium des bois : « Le sage auteur de la nature n’a pas voulu créer un seul poil inutile. » Je dis à mon tour : Si le lis des champs, dont parle l’évangile, est plus richement vêtu que le roi Salomon, son manteau de pourpre est un manteau de noces et cette riche parure est une nécessité de sa perpétuelle existence[1].

« Brolles, le 21 août 1869. »

Brolles ! Ma maison est la dernière qu’on trouve dans la rue du village, en allant à la forêt. C’est une maison à pignon dont le toit d’ardoise s’irise au soleil comme une gorge de pigeon. La girouette qui s’élève sur ce toit me vaut plus de considération dans le pays que tous mes travaux d’histoire et de philologie. Il n’y a pas un marmot qui ne connaisse la girouette de M. Bonnard. Elle est rouillée et grince aigrement au vent. Parfois elle refuse tout service, comme Thérèse qui se laisse aider, en grognant, par une jeune paysanne. La maison n’est pas grande, mais j’y vis à l’aise. Ma chambre a deux fenêtres et reçoit le premier soleil. Au-dessus est la chambre des enfants. Jeanne et Henri y viennent deux fois l’an.

Le petit Sylvestre y avait son berceau. C’était un joli enfant, mais il était bien pâle. Quand il jouait sur l’herbe, sa mère le suivait d’un regard inquiet et à tout moment arrêtait son aiguille pour le reprendre sur ses genoux. Le pauvre petit ne voulait pas s’endormir. Il disait que quand il dormait il allait loin, bien loin, où c’était noir et où il voyait des choses qui lui faisaient peur et qu’il ne voulait plus voir.

Alors, sa mère m’appelait, et je m’asseyais près de son berceau : il prenait un de mes doigts dans sa petite main chaude et sèche et il me disait :

— Parrain, il faut que tu me contes une histoire. Je lui faisais des contes de toute sorte, qu’il écoutait gravement. Tous l’intéressaient, mais il y en avait un surtout dont sa petite âme était émerveillée : c’était l’oiseau bleu. Quand j’avais fini, il me disait : Encore ! encore ! Je recommençais, et sa petite tête pâle et veinée tombait sur l’oreiller.

Le médecin répondait à toutes nos questions :

— Il n’a rien d’extraordinaire !

Non ! le petit Sylvestre n’avait rien d’extraordinaire. Un soir de l’an dernier, son père m’appela :

— Venez, me dit-il ; le petit est plus mal.

J’approchai du berceau près duquel la mère se tenait immobile, attachée par toutes les puissances de son âme.

Le petit Sylvestre tourna lentement vers moi ses prunelles qui montaient sous ses paupières et ne voulaient plus redescendre.

— Parrain, me dit-il, il ne faut plus me dire des histoires.

Non, il ne fallait plus lui dire des histoires !

Pauvre Jeanne, pauvre mère !

Je suis trop vieux pour rester bien sensible, mais, en vérité, c’est un mystère douloureux que la mort d’un enfant.

Aujourd’hui, le père et la mère sont revenus pour six semaines sous le toit du vieillard. Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son chapeau de paille ; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et ils se sourient doucement l’un à l’autre, ils sourient à la terre qui les porte, à l’air qui les baigne, à la lumière que chacun d’eux voit briller dans les yeux de l’autre. Je leur fais signe de ma fenêtre avec mon mouchoir et ils sourient à ma vieillesse.

Jeanne monte lestement l’escalier, m’embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds : — Dieu vous bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus reculée. Et nunc dimittis servum tuum, Domine.


FIN

  1. M. Sylvestre Bonnard ne savait pas que de très illustres naturalistes faisaient en même temps que lui des recherches sur les rapports des insectes et des plantes. Il ignorait les travaux de M. Darwin, ceux du docteur Hermann Müller ainsi que les observations de sir John Lubbock. Il est à remarquer que les conclusions de M. Sylvestre Bonnard se rapprochent très sensiblement de celles de ces trois savants. Il est moins utile mais peut-être assez intéressant de remarquer que sir John Lubbock est, comme M. Bonnard, un archéologue adonné sur le tard aux sciences naturelles. (Note de l’éditeur.)

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  1. M. Sylvestre Bonnard ne savait pas que de très illustres naturalistes faisaient en même temps que lui des recherches sur les rapports des insectes et des plantes. Il ignorait les travaux de M. Darwin, ceux du docteur Hermann Müller ainsi que les observations de sir John Lubbock. Il est à remarquer que les conclusions de M. Sylvestre Bonnard se rapprochent très sensiblement de celles de ces trois savants. Il est moins utile mais peut-être assez intéressant de remarquer que sir John Lubbock est, comme M. Bonnard, un archéologue adonné sur le tard aux sciences naturelles. (Note de l’éditeur.)

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