Le Crime de Sylvestre Bonnard (1881), premier grand succès romanesque d'Anatole France qui lui vaut une reconnaissance immédiate de l'Académie française, met en scène Sylvestre Bonnard, vieil érudit et paléographe solitaire d'une érudition considérable mais d'une maladresse touchante dans la vie pratique, dont l'existence tranquille consacrée à ses livres et à ses manuscrits anciens se trouve bouleversée par deux événements qui vont réveiller en lui une tendresse et une générosité insoupçonnées : l'acquisition rocambolesque d'un manuscrit médiéval rare qu'il convoitait depuis des années, et sa rencontre avec Jeanne, petite-fille orpheline d'un ancien amour de jeunesse, qu'il découvre maltraitée dans une institution et qu'il décide, au prix d'un stratagème mi-légal mi-attendrissant qui donne son titre ironique au roman, de soustraire à cette tutelle néfaste pour l'élever lui-même avec toute la tendresse paternelle dont ce vieux célibataire érudit se révèle capable. France y déploie une ironie tendre et une érudition savante mise au service d'un humanisme chaleureux et discret, loin de tout systématisme philosophique, célébrant à travers ce personnage de vieux savant maladroit mais profondément bon la générosité spontanée qui peut surgir chez les êtres les plus repliés sur leur érudition livresque lorsque la vie réelle vient enfin les solliciter. Ce roman, qui installe d'emblée la réputation de France comme un styliste d'une élégance classique rare doublé d'un moraliste d'une ironie bienveillante, reste l'une de ses œuvres les plus aimées et les plus accessibles, loin de la satire plus mordante qu'il développera dans ses romans ultérieurs. Structuré en deux parties intitulées La Bûche et Jeanne Alexandre, le roman adopte la forme d'un journal intime tenu par le vieil érudit lui-même, dispositif narratif qui permet à France de faire alterner réflexions bibliophiles et confidences sentimentales avec une élégance stylistique qui contribue directement à la distinction que lui accorde l'Académie française dès sa parution.