LE POISSON JAUNE
Garde-toi de dire d'un homme qui passe avec un poisson sur
le dos: Voilà un pêcheur;
Car souvent une jeune fille cache en un sein délicat le
cœur furibond d'un guerrier.
Le lendemain, avant qu'il fît grand jour, un homme, à travers les
rues désertes de la Cité Tartare, se dirigeait vers l'élégante Ville
Jaune. Il portait sur ses épaules un énorme poisson couleur d'or
qui le forçait à marcher péniblement courbé. Arrivé devant la Porte
Septentrionale, il dut s'arrêter et attendre l'ouverture de la ville.
Le soleil monta tout à coup et fit étinceler les toits vernis des
maisons; les enseignes, les banderoles frissonnèrent, multicolores,
et les rues se laissèrent voir clairement dans toute leur longueur,
pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des
arcs triomphaux, dont les contours s'estompaient dans le matin vaporeux.
La cinquième heure sonna. Dans les pavillons fortifiés du bastion
septentrional les soldats commencèrent à s'agiter, et bientôt le gong
d'airain ébranla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les
portes d'ébène étoilées de clous d'or s'ouvrirent largement; un pont
mobile s'abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique à
l'épaule. L'homme qui pliait sous le poids d'un Poisson Jaune, mit le
pied sur le pont et s'avança vers la porte.
—Eh! dernier né de laie! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que
les estropiés, les mendiants et les gueux n'entrent pas dans la noble
Cité Jaune?
—Je suis aussi droit, répondit l'homme, qu'on peut l'être sous un
fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car
j'entends ta voix de bœuf à jeun, et je vois ta face de carpe de
Tartarie; je n'ai aucune infirmité cachée; je ne t'ai pas tendu la
main en glapissant mes misères: donc je ne suis pas plus mendiant
qu'estropié.
—Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux; par conséquent tu
n'entreras pas.
Et il abaissa sa pique devant l'homme.
—Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas
du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.
Là-dessus il fit mine de s'en retourner.
—Où donc allais-tu avec ton poisson? demanda la sentinelle avec un
commencement d'inquiétude.
—Que t'importe, puisque je m'en vais?
—Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.
—Oh! moi, je ne tiens pas beaucoup à passer; mon poisson m'a été payé
d'avance par le Chef de la Table Auguste, qui m'attend en ce moment; et
je ne risque rien, puisque je dirai que c'est toi qui m'as empêché de
remplir mon devoir.
L'homme était déjà au milieu du pont; le soldat courut après lui.
—Mais entre donc, queue de mulet, groin de porc, misérable, qui veux
me faire mettre à la cangue par méchanceté; tu vois bien que je ne
t'empêche pas d'entrer, gueux fétide!
Et il le poussa brusquement dans la Cité Jaune.
Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises,
suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique
sanglante qui enferme la Ville Rouge; puis, arrivé à la Montagne de
Charbon, il la gravit et s'arrêta près d'un palais superbe, au toit
couleur d'émeraude. Là il frappa de son poing fermé le gong placé
devant la porte principale; deux domestiques vêtus de robes bleues et
coiffés de bonnets de fourrure se présentèrent sans retard.
—Ai-je vu l'honorable palais du glorieux mandarin Koueng-Tchou, membre
du Conseil Impérial et Chef de la Table Auguste? demanda l'homme.
—Tu as vu son palais, répondirent les serviteurs; que veux-tu?
—J'ai péché un Poisson Jaune, le plus magnifique qu'on puisse voir.
Il est de l'espèce de ceux qu'il est interdit à tout homme de manger,
et qui sont réservés à la bouche vénérable du Fils du Ciel; je viens
l'offrir à votre noble maître pour le repas de l'empereur.
—Ce serait en effet un plat très-somptueux. Entre dans la cour; nous
appellerons les cuisiniers.
Le pêcheur passa entre les deux grands lions de bronze de la porte et
pénétra dans la première cour, pendant que les serviteurs s'éloignaient
du côté des cuisines, en lui faisant signe d'attendre. Il déposa
lentement son fardeau à ses pieds et ôta sa calotte pour s'essuyer le
front avec sa manche; puis il promena ses yeux sur les beaux bâtiments
qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dorés
qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier
étage.
Les cuisiniers arrivèrent, ayant leurs nattes roulées autour de la
tête, vêtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrés
de même étoffe. L'un d'eux, qui ne portait pas de tablier, s'avança,
les bras croisés.
—Il y a huit jours que tu as péché ce poisson, dit-il d'un air
dédaigneux.
—Il vit encore, dit le marchand en poussant la bête du pied.
Le poisson bâilla et se tordit faiblement.
—Soit, reprit le cuisinier; mais il aura peut-être un goût trop
prononcé de vase.
Le pêcheur se mit à rire.
—Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs; je
ne l'ai donc pas ramassé dans les fanges du rivage.
—Allons, il vaut un liang d'or.
—C'est-à-dire qu'il coûterait à ton maître trois liangs d'or; tu m'en
donnerais un et tu en garderais deux. Le marché ne me convient pas.
Le pêcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos
et s'éloigna; mais il revint.
—Je te donnerai un liang d'argent avec le liang d'or.
Le marchand secoua la tête, plaça résolument le poisson entre ses deux
épaules, et se dirigea vers la porte.
Or, depuis un moment, un personnage d'aspect illustre, ayant à son côté
un jeune serviteur, était venu s'accouder au rebord de la galerie. Il
avait regardé la scène qui se passait dans la cour; il avait écouté les
propos du cuisinier déloyal. C'était Koueng-Tchou lui-même, le Chef de
la Table Auguste. Il médita pendant quelques instants; puis un sourire
cruel, conforme sans doute à quelque féroce pensée, crispa sa bouche.
—Voleurs! drôles! cria-t-il, rentrez dans les cuisines!
Les cuisiniers, épouvantés, disparurent comme des Rou-lis.
—Pêcheur, reprit le mandarin, je t'achète ton poisson.
Le pêcheur salua profondément.
—Toi, continua Koueng-Tchou en s'adressant au jeune serviteur qui
l'accompagnait, va donner seize liangs d'or à cet homme. Je te charge
de garder ce poisson; s'il tombe une seule écaille de son dos je te
ferai couper la tête.
Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec
rapidité, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de
surprise:
—Ko-Li-Tsin! cria-t-il.
—Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.
—Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur?
—Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré du mandarin
Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?
—Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.
—Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai été poursuivi. On voulait me battre.
J'ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin
je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouvé des filets
dans la barque. J'ai péché. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On
m'a indiqué la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah
des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voilà mon histoire,
raconte-moi la tienne.
—D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais
n'oublions pas le poisson.
Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils
entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques.
Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li
trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des
noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite
table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un
empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.
—Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as
quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à
peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux,
puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.
Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une,
laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.
Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se
remit à manger. Elle continua:
—Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute
tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait
fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades
de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres
immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions
sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus
vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin,
élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se
superposaient en se rétrécissant.
—C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.
—On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier
d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et
longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une
salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous
avons surpris rôdant autour de la pagode!»
Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça
sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.
—Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée
nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent
les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois
jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le
Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que
je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui
j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de
parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes
vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un
traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.
Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un
petit bâton qui n'était pas tombé.
—Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle.
Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.
Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse
qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à
contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse
qu'il n'avait pas vidée.
—Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de
rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se
passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés
en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus
agenouillé.
Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre
dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer.
Yo-Men-Li poursuivit:
—Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang,
et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu
de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me
conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous
avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins
nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté
du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq
Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là.
Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était
assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et
avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre
les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient:
Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous
étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant
pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!
—Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des
mains, et il ajouta, enthousiaste:
Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles s'évanouissent et
les murailles s'écroulent.
Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les hommes
s'agenouillent dans la poussière de ses souliers.
Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal du Fils du Ciel;
bientôt il aura conquis Pey-Tsin,
Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa gloire fera
tressaillir tous les peuples.
Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux immortels dans les
nuages!
Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et
se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier
victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses
mains; elle sanglotait tout en riant.
—Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?
—Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze
m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible
pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;»
et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef
de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi
le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce
qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et
dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir
pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»
—Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de
manger, s'était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres
pensées?
—Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hâte-toi
de rejoindre le maître.
Le poëte quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour.
Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.
—Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.
Ko-Li-Tsin la considéra d'un œil attendri.
—Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.
Et pendant qu'il s'éloignait la porte se referma assez lentement pour
qu'il pût entendre la voix impérieuse du mandarin Chef de la Table
Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:
—Que mon cortége soit prêt à me suivre avant la quatrième heure; et
toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la
Ville Rouge.
Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus
sourde:
—«Monte d'abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes
précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la
longueur égale celle du Poisson Jaune.»
LE POISSON JAUNE
Garde-toi de dire d'un homme qui passe avec un poisson sur
le dos: Voilà un pêcheur;
Car souvent une jeune fille cache en un sein délicat le
cœur furibond d'un guerrier.
Le lendemain, avant qu'il fît grand jour, un homme, à travers les
rues désertes de la Cité Tartare, se dirigeait vers l'élégante Ville
Jaune. Il portait sur ses épaules un énorme poisson couleur d'or
qui le forçait à marcher péniblement courbé. Arrivé devant la Porte
Septentrionale, il dut s'arrêter et attendre l'ouverture de la ville.
Le soleil monta tout à coup et fit étinceler les toits vernis des
maisons; les enseignes, les banderoles frissonnèrent, multicolores,
et les rues se laissèrent voir clairement dans toute leur longueur,
pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des
arcs triomphaux, dont les contours s'estompaient dans le matin vaporeux.
La cinquième heure sonna. Dans les pavillons fortifiés du bastion
septentrional les soldats commencèrent à s'agiter, et bientôt le gong
d'airain ébranla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les
portes d'ébène étoilées de clous d'or s'ouvrirent largement; un pont
mobile s'abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique à
l'épaule. L'homme qui pliait sous le poids d'un Poisson Jaune, mit le
pied sur le pont et s'avança vers la porte.
—Eh! dernier né de laie! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que
les estropiés, les mendiants et les gueux n'entrent pas dans la noble
Cité Jaune?
—Je suis aussi droit, répondit l'homme, qu'on peut l'être sous un
fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car
j'entends ta voix de bœuf à jeun, et je vois ta face de carpe de
Tartarie; je n'ai aucune infirmité cachée; je ne t'ai pas tendu la
main en glapissant mes misères: donc je ne suis pas plus mendiant
qu'estropié.
—Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux; par conséquent tu
n'entreras pas.
Et il abaissa sa pique devant l'homme.
—Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas
du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.
Là-dessus il fit mine de s'en retourner.
—Où donc allais-tu avec ton poisson? demanda la sentinelle avec un
commencement d'inquiétude.
—Que t'importe, puisque je m'en vais?
—Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.
—Oh! moi, je ne tiens pas beaucoup à passer; mon poisson m'a été payé
d'avance par le Chef de la Table Auguste, qui m'attend en ce moment; et
je ne risque rien, puisque je dirai que c'est toi qui m'as empêché de
remplir mon devoir.
L'homme était déjà au milieu du pont; le soldat courut après lui.
—Mais entre donc, queue de mulet, groin de porc, misérable, qui veux
me faire mettre à la cangue par méchanceté; tu vois bien que je ne
t'empêche pas d'entrer, gueux fétide!
Et il le poussa brusquement dans la Cité Jaune.
Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises,
suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique
sanglante qui enferme la Ville Rouge; puis, arrivé à la Montagne de
Charbon, il la gravit et s'arrêta près d'un palais superbe, au toit
couleur d'émeraude. Là il frappa de son poing fermé le gong placé
devant la porte principale; deux domestiques vêtus de robes bleues et
coiffés de bonnets de fourrure se présentèrent sans retard.
—Ai-je vu l'honorable palais du glorieux mandarin Koueng-Tchou, membre
du Conseil Impérial et Chef de la Table Auguste? demanda l'homme.
—Tu as vu son palais, répondirent les serviteurs; que veux-tu?
—J'ai péché un Poisson Jaune, le plus magnifique qu'on puisse voir.
Il est de l'espèce de ceux qu'il est interdit à tout homme de manger,
et qui sont réservés à la bouche vénérable du Fils du Ciel; je viens
l'offrir à votre noble maître pour le repas de l'empereur.
—Ce serait en effet un plat très-somptueux. Entre dans la cour; nous
appellerons les cuisiniers.
Le pêcheur passa entre les deux grands lions de bronze de la porte et
pénétra dans la première cour, pendant que les serviteurs s'éloignaient
du côté des cuisines, en lui faisant signe d'attendre. Il déposa
lentement son fardeau à ses pieds et ôta sa calotte pour s'essuyer le
front avec sa manche; puis il promena ses yeux sur les beaux bâtiments
qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dorés
qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier
étage.
Les cuisiniers arrivèrent, ayant leurs nattes roulées autour de la
tête, vêtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrés
de même étoffe. L'un d'eux, qui ne portait pas de tablier, s'avança,
les bras croisés.
—Il y a huit jours que tu as péché ce poisson, dit-il d'un air
dédaigneux.
—Il vit encore, dit le marchand en poussant la bête du pied.
Le poisson bâilla et se tordit faiblement.
—Soit, reprit le cuisinier; mais il aura peut-être un goût trop
prononcé de vase.
Le pêcheur se mit à rire.
—Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs; je
ne l'ai donc pas ramassé dans les fanges du rivage.
—Allons, il vaut un liang d'or.
—C'est-à-dire qu'il coûterait à ton maître trois liangs d'or; tu m'en
donnerais un et tu en garderais deux. Le marché ne me convient pas.
Le pêcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos
et s'éloigna; mais il revint.
—Je te donnerai un liang d'argent avec le liang d'or.
Le marchand secoua la tête, plaça résolument le poisson entre ses deux
épaules, et se dirigea vers la porte.
Or, depuis un moment, un personnage d'aspect illustre, ayant à son côté
un jeune serviteur, était venu s'accouder au rebord de la galerie. Il
avait regardé la scène qui se passait dans la cour; il avait écouté les
propos du cuisinier déloyal. C'était Koueng-Tchou lui-même, le Chef de
la Table Auguste. Il médita pendant quelques instants; puis un sourire
cruel, conforme sans doute à quelque féroce pensée, crispa sa bouche.
—Voleurs! drôles! cria-t-il, rentrez dans les cuisines!
Les cuisiniers, épouvantés, disparurent comme des Rou-lis.
—Pêcheur, reprit le mandarin, je t'achète ton poisson.
Le pêcheur salua profondément.
—Toi, continua Koueng-Tchou en s'adressant au jeune serviteur qui
l'accompagnait, va donner seize liangs d'or à cet homme. Je te charge
de garder ce poisson; s'il tombe une seule écaille de son dos je te
ferai couper la tête.
Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec
rapidité, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de
surprise:
—Ko-Li-Tsin! cria-t-il.
—Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.
—Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur?
—Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré du mandarin
Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?
—Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.
—Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai été poursuivi. On voulait me battre.
J'ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin
je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouvé des filets
dans la barque. J'ai péché. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On
m'a indiqué la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah
des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voilà mon histoire,
raconte-moi la tienne.
—D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais
n'oublions pas le poisson.
Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils
entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques.
Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li
trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des
noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite
table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un
empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.
—Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as
quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à
peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux,
puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.
Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une,
laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.
Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se
remit à manger. Elle continua:
—Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute
tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait
fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades
de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres
immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions
sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus
vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin,
élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se
superposaient en se rétrécissant.
—C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.
—On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier
d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et
longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une
salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous
avons surpris rôdant autour de la pagode!»
Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça
sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.
—Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée
nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent
les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois
jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le
Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que
je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui
j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de
parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes
vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un
traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.
Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un
petit bâton qui n'était pas tombé.
—Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle.
Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.
Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse
qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à
contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse
qu'il n'avait pas vidée.
—Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de
rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se
passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés
en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus
agenouillé.
Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre
dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer.
Yo-Men-Li poursuivit:
—Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang,
et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu
de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me
conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous
avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins
nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté
du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq
Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là.
Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était
assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et
avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre
les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient:
Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous
étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant
pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!
—Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des
mains, et il ajouta, enthousiaste:
Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles s'évanouissent et
les murailles s'écroulent.
Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les hommes
s'agenouillent dans la poussière de ses souliers.
Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal du Fils du Ciel;
bientôt il aura conquis Pey-Tsin,
Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa gloire fera
tressaillir tous les peuples.
Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux immortels dans les
nuages!
Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et
se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier
victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses
mains; elle sanglotait tout en riant.
—Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?
—Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze
m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible
pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;»
et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef
de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi
le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce
qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et
dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir
pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»
—Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de
manger, s'était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres
pensées?
—Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hâte-toi
de rejoindre le maître.
Le poëte quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour.
Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.
—Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.
Ko-Li-Tsin la considéra d'un œil attendri.
—Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.
Et pendant qu'il s'éloignait la porte se referma assez lentement pour
qu'il pût entendre la voix impérieuse du mandarin Chef de la Table
Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:
—Que mon cortége soit prêt à me suivre avant la quatrième heure; et
toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la
Ville Rouge.
Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus
sourde:
—«Monte d'abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes
précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la
longueur égale celle du Poisson Jaune.»