LA VILLE ROUGE
Un homme s'endormit, et, dans un rêve,
il vit la Ville Rouge.
«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce
que cette pivoine plus rayonnante que le
soleil? »
Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa
maison ni sa femme, et maintenant c'est
lui qu'on nomme
L'aveugle aux yeux rouges.
L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la
Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du
sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur
de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds,
près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation
serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans
l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes
sont féroces.
Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur,
la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le
Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple
Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de
mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés
et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu
magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord,
porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est
le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune
d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur;
à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale,
plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au
bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.
Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui
a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place,
au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si
vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes
formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette
une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du
rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite
qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que
des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles;
et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue,
s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs.
Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des
palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables
banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes,
brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.
Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant
le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place
qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes
guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats,
les meilleurs de l'empire.
Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pénètre dans les larges
rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on
ne voit plus marcher avec fierté les soldats aux visages farouches.
On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortéges,
des savants ou des glorieux poëtes; la ville change de caractère;
on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places
sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que
franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des
portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé
d'ingénieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris
d'où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de
montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx.
On voit s'élever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des
Gloires Intellectuelles, où Kon-Fou-Tsé est honoré; le Monument de
la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de
l'empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies
religieuses; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour
de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter
au Fils du Ciel une biographie de son père; le Palais des Livres,
plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux
et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique
d'albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là monte vers
le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux
et serein. Carrée, à pans coupés, elle se compose de cinq terrasses
qui se superposent en se rétrécissant, A chaque étage une toiture
couverte d'émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protége une
plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans
des cassolettes de bronze; les parois des murs extérieurs, revêtues
de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent
les innombrables facettes d'une pierre précieuse, et tout l'édifice
scintille merveilleusement. C'est au faîte de la plus haute des cinq
terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le
trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une
estrade et sanctifié par ce caractère: TCHIN. Une immense galerie suit
les quatre façades de la cour qu'on peut traverser à l'abri du grand
soleil; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles
s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'ébène
doré, où s'enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées
par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amoncèlent depuis
mille siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes
tables d'albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert,
merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent déborder des perles
de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de
grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur
lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants; les
rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent
sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette
ses rayons chauds; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité
des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent
comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent,
pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des
ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent
sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et
encombrées de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches
pavées de turquoises succèdent les fantastiques idoles sculptées dans
des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des poëtes, à côté
de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la
mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen,
déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux
enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels
s'élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés,
qui sont les Ye-Tioums, Génies du Mal, apparaissent des symboles
sacrés. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'ébène
représentent Yen et Yang, les deux principes générateurs sortant du
chaos primitif: l'eau émane du Yen, et la lune est la pure essence de
l'eau; le soleil, qui est le feu, naît du Yang; et tous les astres sont
issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le
dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des éléments.
Puis s'alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les
poëtes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial:
produit sublime du Yang et du Yen, géant merveilleux composé de force,
de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille
ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tâche; le phénix
Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle,
la queue d'un poisson et la tête couronnée d'une aigrette de cinq
couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps
de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue
vénérée, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs
coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre;
son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves
purs, courent dans sa chair, champ fécond; sa tête est la plus haute
montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont
les chênes et les cèdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font
métaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre,
ce sont les hommes voraces. Après la statue d'onyx qui figure le Géant
Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre
et l'Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie,
et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de
la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d'or ou de cuivre,
You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le
grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et
Kon-Fou-Tsé et Lao-Kiun et Meng-Tsé, et vingt poëtes et cent empereurs.
D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en
marbres rares, des dents de lamantins finement sculptées, des tours
d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocéros ou de buffle,
et qui neutralisent la méchanceté des poissons, des émaux superbes et
d'antiques porcelaines étoilant et fleurissant les plafonds ou les
murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d'or,
s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d'argent
sculpté. Dans des armoires parfumées de musc et de camphre sont
suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard
bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d'astrakan, de rat de Chine et de
dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes,
les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de
cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont
glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives,
des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des
canons pris à l'ennemi.
De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre
dans le Jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables
de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers,
de lacs étoiles de nénuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable,
qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes; car
il n'a pas refusé ses branches au suicide d'un empereur.
Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de
huit terrasses échelonnées, se dresse, monstrueux et resplendissant, le
Palais du Fils du Ciel.
Posé sur des sommets, il ressemble à une gigantesque touffe de fleurs,
avec ses toits revêtus de marbres et de porcelaines aux couleurs
violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustées d'oiseaux
d'or, et les transparences d'albâtre de ses précieuses murailles où
s'enchâssent des pierres fines, où circulent de délicats branchages en
émail vert et bleu.
Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent,
s'étagent, s'escaladent l'un l'autre dans un désordre plein
d'éblouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, où séjourne la
douce impératrice tartare aux grands pieds, s'adosse à une colline
artificielle, la gravit de ses toits échelonnés, puis, fantasque,
s'incline vers l'un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque
côté du palais, un pont svelte nettement reflété dans l'eau. Çà et là
des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s'interrompent
pour laisser descendre les marches lisses d'un escalier de jade.
Devant des portails légers s'accroupissent des lions de jaspe aux
crinières de métal fin, des tigres aux larges faces de bois doré. Des
grues démesurées et des cigognes aux vastes ailes éployées dominent
des pilastres bizarrement contournés. Dans de grandes caisses de
marbre blanc s'épanouissent, par touffes splendides, des pivoines,
des camélias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums précieux
brûlent sans trêve sur de larges trépieds de bronze. Partout les
couleurs éclatent, radieuses: sur les plates-formes, sur les murailles,
sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l'un des ponts.
Chaque kiosque est un écrin. L'or, le jade, l'ivoire, les émaux,
marient leurs clartés confuses, et sur toutes ces pompes, d'où s'élève
un concert intense et continu de fraîcheurs, de scintillements et de
rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Lon. Au faîte
du palais impérial, sur un globe d'or éclatant comme le soleil, il pose
ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans
cesse palpitantes. Sa tête est celle d'un chameau, augmentée d'une
longue barbe d'où pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des
yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jaspé ressemble à un
serpent. Son dos se hérisse d'écailles d'or. Il a les serres d'un aigle
et le ventre d'une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant;
son haleine, au souffle du feu. C'est lui qui crache le tonnerre et
renverse les nuages; et c'est lui qui produit les tempêtes par le
battement prodigieux de ses grandes ailes de chauve-souris.
LA VILLE ROUGE
Un homme s'endormit, et, dans un rêve,
il vit la Ville Rouge.
«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce
que cette pivoine plus rayonnante que le
soleil? »
Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa
maison ni sa femme, et maintenant c'est
lui qu'on nomme
L'aveugle aux yeux rouges.
L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la
Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du
sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur
de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds,
près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation
serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans
l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes
sont féroces.
Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur,
la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le
Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple
Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de
mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés
et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu
magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord,
porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est
le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune
d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur;
à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale,
plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au
bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.
Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui
a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place,
au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si
vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes
formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette
une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du
rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite
qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que
des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles;
et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue,
s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs.
Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des
palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables
banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes,
brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.
Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant
le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place
qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes
guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats,
les meilleurs de l'empire.
Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pénètre dans les larges
rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on
ne voit plus marcher avec fierté les soldats aux visages farouches.
On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortéges,
des savants ou des glorieux poëtes; la ville change de caractère;
on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places
sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que
franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des
portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé
d'ingénieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris
d'où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de
montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx.
On voit s'élever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des
Gloires Intellectuelles, où Kon-Fou-Tsé est honoré; le Monument de
la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de
l'empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies
religieuses; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour
de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter
au Fils du Ciel une biographie de son père; le Palais des Livres,
plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux
et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique
d'albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là monte vers
le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux
et serein. Carrée, à pans coupés, elle se compose de cinq terrasses
qui se superposent en se rétrécissant, A chaque étage une toiture
couverte d'émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protége une
plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans
des cassolettes de bronze; les parois des murs extérieurs, revêtues
de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent
les innombrables facettes d'une pierre précieuse, et tout l'édifice
scintille merveilleusement. C'est au faîte de la plus haute des cinq
terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le
trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une
estrade et sanctifié par ce caractère: TCHIN. Une immense galerie suit
les quatre façades de la cour qu'on peut traverser à l'abri du grand
soleil; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles
s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'ébène
doré, où s'enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées
par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amoncèlent depuis
mille siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes
tables d'albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert,
merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent déborder des perles
de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de
grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur
lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants; les
rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent
sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette
ses rayons chauds; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité
des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent
comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent,
pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des
ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent
sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et
encombrées de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches
pavées de turquoises succèdent les fantastiques idoles sculptées dans
des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des poëtes, à côté
de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la
mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen,
déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux
enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels
s'élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés,
qui sont les Ye-Tioums, Génies du Mal, apparaissent des symboles
sacrés. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'ébène
représentent Yen et Yang, les deux principes générateurs sortant du
chaos primitif: l'eau émane du Yen, et la lune est la pure essence de
l'eau; le soleil, qui est le feu, naît du Yang; et tous les astres sont
issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le
dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des éléments.
Puis s'alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les
poëtes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial:
produit sublime du Yang et du Yen, géant merveilleux composé de force,
de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille
ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tâche; le phénix
Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle,
la queue d'un poisson et la tête couronnée d'une aigrette de cinq
couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps
de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue
vénérée, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs
coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre;
son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves
purs, courent dans sa chair, champ fécond; sa tête est la plus haute
montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont
les chênes et les cèdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font
métaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre,
ce sont les hommes voraces. Après la statue d'onyx qui figure le Géant
Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre
et l'Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie,
et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de
la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d'or ou de cuivre,
You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le
grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et
Kon-Fou-Tsé et Lao-Kiun et Meng-Tsé, et vingt poëtes et cent empereurs.
D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en
marbres rares, des dents de lamantins finement sculptées, des tours
d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocéros ou de buffle,
et qui neutralisent la méchanceté des poissons, des émaux superbes et
d'antiques porcelaines étoilant et fleurissant les plafonds ou les
murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d'or,
s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d'argent
sculpté. Dans des armoires parfumées de musc et de camphre sont
suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard
bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d'astrakan, de rat de Chine et de
dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes,
les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de
cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont
glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives,
des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des
canons pris à l'ennemi.
De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre
dans le Jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables
de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers,
de lacs étoiles de nénuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable,
qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes; car
il n'a pas refusé ses branches au suicide d'un empereur.
Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de
huit terrasses échelonnées, se dresse, monstrueux et resplendissant, le
Palais du Fils du Ciel.
Posé sur des sommets, il ressemble à une gigantesque touffe de fleurs,
avec ses toits revêtus de marbres et de porcelaines aux couleurs
violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustées d'oiseaux
d'or, et les transparences d'albâtre de ses précieuses murailles où
s'enchâssent des pierres fines, où circulent de délicats branchages en
émail vert et bleu.
Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent,
s'étagent, s'escaladent l'un l'autre dans un désordre plein
d'éblouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, où séjourne la
douce impératrice tartare aux grands pieds, s'adosse à une colline
artificielle, la gravit de ses toits échelonnés, puis, fantasque,
s'incline vers l'un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque
côté du palais, un pont svelte nettement reflété dans l'eau. Çà et là
des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s'interrompent
pour laisser descendre les marches lisses d'un escalier de jade.
Devant des portails légers s'accroupissent des lions de jaspe aux
crinières de métal fin, des tigres aux larges faces de bois doré. Des
grues démesurées et des cigognes aux vastes ailes éployées dominent
des pilastres bizarrement contournés. Dans de grandes caisses de
marbre blanc s'épanouissent, par touffes splendides, des pivoines,
des camélias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums précieux
brûlent sans trêve sur de larges trépieds de bronze. Partout les
couleurs éclatent, radieuses: sur les plates-formes, sur les murailles,
sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l'un des ponts.
Chaque kiosque est un écrin. L'or, le jade, l'ivoire, les émaux,
marient leurs clartés confuses, et sur toutes ces pompes, d'où s'élève
un concert intense et continu de fraîcheurs, de scintillements et de
rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Lon. Au faîte
du palais impérial, sur un globe d'or éclatant comme le soleil, il pose
ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans
cesse palpitantes. Sa tête est celle d'un chameau, augmentée d'une
longue barbe d'où pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des
yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jaspé ressemble à un
serpent. Son dos se hérisse d'écailles d'or. Il a les serres d'un aigle
et le ventre d'une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant;
son haleine, au souffle du feu. C'est lui qui crache le tonnerre et
renverse les nuages; et c'est lui qui produit les tempêtes par le
battement prodigieux de ses grandes ailes de chauve-souris.