CHAPITRE VI
LA PARTIE DE PLAISIR (fin)
De nouveaux venus s'approchèrent presque
aussitôt pour saluer Yvonne de Galais, et les deux
jeunes gens se trouvèrent séparés. Un malheureux
hasard voulut qu'ils ne fussent point réunis pour
le déjeuner à la même petite table. Mais Meaulnes
semblait avoir repris confiance et courage. A plusieurs
reprises, comme je me trouvais isolé entre
Delouche et M. de Galais, je vis de loin mon
compagnon qui me faisait, de la main, un signe
d'amitié.
C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque
les jeux, la baignade, les conversations, les promenades
en bateau dans l'étang voisin se furent
un peu partout organisés, que Meaulnes, de nouveau,
se trouva en présence de la jeune fille. Nous
étions à causer avec Delouche, assis sur des chaises
de jardin que nous avions apportées lorsque,
quittant délibérément un groupe de jeune gens
ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle Yvonne de
Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda,
je me rappelle, pourquoi nous ne canotions pas
sur le lac des Aubiers, comme les autres.
—Nous avions fait quelques tours cet après-midi,
répondis-je. Mais cela est bien monotone et
nous avons été vite fatigués.
—Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la
rivière? dit-elle.
—Le courant est trop fort, nous risquerions
d'être emportés.
—Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à
pétrole ou un bateau à vapeur comme celui d'autrefois.
—Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix
basse, nous l'avons vendu.
Et il se fit un silence gêné.
Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait
rejoindre M. de Galais.
—Je saurai bien, dit-il, où le retrouver.
Bizarrerie du hasard! Ces deux êtres si parfaitement
dissemblables s'étaient plu et depuis
le matin ne se quittaient guère. M. de Galais
m'avait pris à part un instant, au début de la
soirée, pour me dire que j'avais là un ami plein
de tact, de déférence et de qualités. Peut-être même
avait-il été jusqu'à lui confier le secret de l'existence
de Bélisaire et le lieu de sa cachette.
Je pensai moi aussi à m'éloigner, mais je sentais
les deux jeunes gens si gênés, si anxieux l'un en
face de l'autre, que je jugeai prudent de ne pas
le faire…
Tant de discrétion de la part de Jasmin, tant
de précaution de la mienne servirent à peu de
chose. Ils parlèrent. Mais invariablement, avec un
entêtement dont il ne se rendait certainement pas
compte, Meaulnes en revenait à toutes les merveilles
de jadis. Et chaque fois la jeune fille au
supplice devait lui répéter que tout était disparu:
la vieille demeure si étrange et si compliquée,
abattue; le grand étang, asséché, comblé; et dispersés,
les enfants aux charmants costumes…
—Ah! faisait simplement Meaulnes avec désespoir
et comme si chacune de ces disparitions
lui eût donné raison contre la jeune fille ou contre
moi…
Nous marchions côte à côte… Vainement
j'essayais de faire diversion à la tristesse qui nous
gagnait tous les trois. D'une question abrupte,
Meaulnes, de nouveau, cédait à son idée fixe. Il
demandait des renseignements sur tout ce qu'il
avait vu autrefois: les petites filles, le conducteur
de la vieille berline, les poneys de la course. «Les
poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux
au Domaine?…»
Elle répondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne
parla pas de Bélisaire.
Alors il évoqua les objets de sa chambre: les
candélabres, la grande glace, le vieux luth brisé…
Il s'enquérait de tout cela, avec une passion insolite,
comme s'il eût voulu se persuader que rien
ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune
fille ne lui rapporterait pas une épave capable de
prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les deux,
comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un
caillou et des algues…
Mlle de Galais et moi, nous ne pûmes nous
empêcher de sourire tristement: elle se décida
à lui expliquer:
—Vous ne reverrez pas le beau château que
nous avions arrangé, monsieur de Galais et moi, pour le
pauvre Frantz.
»Nous passions notre vie à faire ce qu'il
demandait. C'était un être si étrange, si charmant!
Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles
manquées.
»Déjà monsieur de Galais était ruiné sans que nous
le sachions. Frantz avait fait des dettes et ses
anciens camarades—apprenant sa disparition…
ont aussitôt réclamé auprès de nous. Nous sommes
devenus pauvres; Mme de Galais est morte et
nous avons perdu tous nos amis en quelques
jours.
»Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il
retrouve ses amis et sa fiancée; que la noce
interrompue se fasse et peut-être tout reviendra-t-il
comme c'était autrefois. Mais le passé
peut-il renaître?
—Qui sait! dit Meaulnes pensif. Et il ne
demanda plus rien.
Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà,
nous marchions tous les trois sans bruit: Augustin
avait à sa droite près de lui la jeune fille qu'il
avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait
une de ces dures questions, elle tournait vers lui
lentement, pour lui répondre, son charmant visage
inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait posé
doucement sa main sur son bras, d'un geste plein
de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand
Meaulnes était-il là comme un étranger, comme
quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et
que rien d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là,
trois ans plus tôt, il n'eût pu le supporter sans
effroi, sans folie, peut-être. D'où venait donc ce
vide, cet éloignement, cette impuissance à être
heureux, qu'il y avait en lui, à cette heure?
Nous approchions du petit bois où le matin
M. de Galais avait attaché Bélisaire; le soleil vers
son déclin allongeait nos ombres sur l'herbe; à
l'autre bout de la pelouse, nous entendions,
assourdis par l'éloignement, comme un bourdonnement
heureux, les voix des joueurs et des fillettes,
et nous restions silencieux dans ce calme
admirable, lorsque nous entendîmes chanter de
l'autre côté du bois, dans la direction des Aubiers,
la ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune
et lointaine de quelqu'un qui mène ses bêtes à
l'abreuvoir, un air rythmé comme un air de danse,
mais que l'homme étirait et alanguissait comme
une vieille ballade triste:
Mes souliers sont rouges…
Adieu, mes amours!
Mes souliers sont rouges…
Adieu, sans retour!
Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était
rien qu'un de ces airs que chantaient les paysans
attardés, au Domaine sans nom, le dernier soir de
la fête, quand déjà tout s'était écroulé… Rien
qu'un souvenir—le plus misérable—de ces
beaux jours qui ne reviendraient plus.
—Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix.
Oh! je vais aller voir qui c'est. Et tout
de suite il s'engagea dans le petit bois. Presque
aussitôt la voix se tut; on entendit encore une
seconde l'homme siffler ses bêtes en s'éloignant;
puis plus rien…
Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée,
elle avait les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes
venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle
devait regarder ainsi, pensivement, le passage par
où s'en irait à jamais le grand Meaulnes!
Elle se tourna vers moi:
—Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement.
Elle ajouta:
—Et peut-être que je ne puis rien pour
lui?…
J'hésitais à répondre, craignant que Meaulnes,
qui devait d'un saut avoir gagné la ferme et qui
maintenant revenait par le bois, ne surprît notre
conversation. Mais j'allais l'encourager cependant;
lui dire de ne pas craindre de brusquer le grand
gars; qu'un secret sans doute le désespérait et
que jamais de lui-même il ne se confierait à elle
ni à personne—lorsque soudain, de l'autre côté
du bois, partit un cri; puis nous entendîmes un
piétinement comme d'un cheval qui pétarade et
le bruit d'une dispute à voix entrecoupées… Je
compris tout de suite qu'il était arrivé un accident
au vieux Bélisaire et je courus vers l'endroit d'où
venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de
loin. Du fond de la pelouse on avait dû
remarquer notre mouvement, car j'entendis, au
moment où j'entrai dans le taillis, les cris des
gens qui accouraient.
Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s'était pris
une patte de devant dans sa longe; il n'avait pas
bougé jusqu'au moment où M. de Galais et
Delouche, au cours de leur promenade, s'étaient
approchés de lui; effrayé, excité par l'avoine insolite
qu'on lui avait donnée, il s'était débattu
furieusement; les deux hommes avaient essayé de
le délivrer, mais si maladroitement qu'ils avaient
réussi à l'empêtrer davantage, tout en risquant
d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est à ce
moment que par hasard Meaulnes, revenant des
Aubiers, était tombé sur le groupe. Furieux de tant
de gaucherie, il avait bousculé les deux hommes
au risque de les envoyer rouler dans le buisson.
Avec précaution mais en un tour de main il avait
délivré Bélisaire. Trop tard, car le mal était déjà
fait; le cheval devait avoir un nerf foulé, quelque
chose de brisé peut-être, car il se tenait piteusement
la tête basse, sa selle à demi dessanglée sur
le dos, une patte repliée sous son ventre et toute
tremblante. Meaulnes, penché, le tâtait et l'examinait
sans rien dire.
Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde
était là rassemblé, mais il ne vit personne. Il
était fâché rouge.
—Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu
l'attacher de la sorte! Et lui laisser sa selle sur
le dos toute la journée? Et qui a eu l'audace de
seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une
carriole.
Delouche voulut dire quelque chose—tout
prendre sur lui.
—Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai
vu tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.
Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter
le jarret du cheval avec le plat de la main.
M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le
tort de vouloir sortir de sa réserve. Il bégaya:
—Les officiers de marine ont l'habitude… Mon
cheval…
—Ah! il est à vous? dit Meaulnes un peu
calmé, très rouge, en tournant la tête de côté
vers le vieillard.
Je crus qu'il allait changer de ton, faire des
excuses. Il souffla un instant. Et je vis alors qu'il
prenait un plaisir amer et désespéré à aggraver
la situation, à tout briser à jamais, en disant
avec insolence:
—Eh bien je ne vous fais pas mon compliment.
Quelqu'un suggéra:
—Peut-être que de l'eau fraîche… En le baignant
dans le gué…
—Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener
tout de suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut
encore marcher,—et il n'y a pas de temps à
perdre!—le mettre à l'écurie et ne jamais plus
l'en sortir.
Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais
Mlle de Galais les remercia vivement. Le visage
en feu, prête à fondre en larmes, elle dit au
revoir à tout le monde, et même à Meaulnes
décontenancé, qui n'osa pas la regarder. Elle
prit la bête par les rênes, comme on donne à
quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle
davantage que pour la conduire… Le vent de
cette fin d'été était si tiède sur le chemin des
Sablonnières qu'on se serait cru au mois de mai,
et les feuilles des haies tremblaient à la brise du
sud… Nous la vîmes partir ainsi, son bras à
demi sorti du manteau, tenant dans sa main
étroite la grosse rêne de cuir. Son père marchait
péniblement à côté d'elle…
Triste fin de soirée! Peu à peu, chacun ramassa
ses paquets, ses couverts; on plia les chaises, on
démonta les tables; une à une, les voitures
chargées de bagages et de gens partirent, avec
des chapeaux levés et des mouchoirs agités. Les
derniers nous restâmes sur le terrain avec mon
oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans
rien dire, ses regrets et sa grosse déception.
Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement,
dans notre voiture bien suspendue, par notre
beau cheval alezan. La roue grinça au tournant
dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui
étions assis sur le siège de derrière, nous vîmes
disparaître sur la petite route l'entrée du chemin
de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres
avaient pris…
Mais alors mon compagnon—l'être que
je sache au monde le plus incapable de pleurer—tourna
soudain vers moi son visage bouleversé
par une irrésistible montée de larmes.
—Arrêtez, voulez-vous? dit-il en mettant la
main sur l'épaule de Florentin. Ne vous occupez
pas de moi? Je reviendrai tout seul, à pied.
Et d'un bond, la main au garde-boue de la
voiture, il sauta à terre. A notre stupéfaction,
rebroussant chemin, il se prit à courir, et courut
jusqu'au petit chemin que nous venions de passer,
les chemin des Sablonnières. Il dut arriver au
Domaine par cette allée de sapins qu'il avait
suivie jadis, où il avait entendu, vagabond caché
dans les basses branches, la conversation mystérieuse
des beaux enfants inconnus…
Et c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il
demanda en mariage Mlle de Galais.
CHAPITRE VI
LA PARTIE DE PLAISIR (fin)
De nouveaux venus s'approchèrent presque
aussitôt pour saluer Yvonne de Galais, et les deux
jeunes gens se trouvèrent séparés. Un malheureux
hasard voulut qu'ils ne fussent point réunis pour
le déjeuner à la même petite table. Mais Meaulnes
semblait avoir repris confiance et courage. A plusieurs
reprises, comme je me trouvais isolé entre
Delouche et M. de Galais, je vis de loin mon
compagnon qui me faisait, de la main, un signe
d'amitié.
C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque
les jeux, la baignade, les conversations, les promenades
en bateau dans l'étang voisin se furent
un peu partout organisés, que Meaulnes, de nouveau,
se trouva en présence de la jeune fille. Nous
étions à causer avec Delouche, assis sur des chaises
de jardin que nous avions apportées lorsque,
quittant délibérément un groupe de jeune gens
ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle Yvonne de
Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda,
je me rappelle, pourquoi nous ne canotions pas
sur le lac des Aubiers, comme les autres.
—Nous avions fait quelques tours cet après-midi,
répondis-je. Mais cela est bien monotone et
nous avons été vite fatigués.
—Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la
rivière? dit-elle.
—Le courant est trop fort, nous risquerions
d'être emportés.
—Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à
pétrole ou un bateau à vapeur comme celui d'autrefois.
—Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix
basse, nous l'avons vendu.
Et il se fit un silence gêné.
Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait
rejoindre M. de Galais.
—Je saurai bien, dit-il, où le retrouver.
Bizarrerie du hasard! Ces deux êtres si parfaitement
dissemblables s'étaient plu et depuis
le matin ne se quittaient guère. M. de Galais
m'avait pris à part un instant, au début de la
soirée, pour me dire que j'avais là un ami plein
de tact, de déférence et de qualités. Peut-être même
avait-il été jusqu'à lui confier le secret de l'existence
de Bélisaire et le lieu de sa cachette.
Je pensai moi aussi à m'éloigner, mais je sentais
les deux jeunes gens si gênés, si anxieux l'un en
face de l'autre, que je jugeai prudent de ne pas
le faire…
Tant de discrétion de la part de Jasmin, tant
de précaution de la mienne servirent à peu de
chose. Ils parlèrent. Mais invariablement, avec un
entêtement dont il ne se rendait certainement pas
compte, Meaulnes en revenait à toutes les merveilles
de jadis. Et chaque fois la jeune fille au
supplice devait lui répéter que tout était disparu:
la vieille demeure si étrange et si compliquée,
abattue; le grand étang, asséché, comblé; et dispersés,
les enfants aux charmants costumes…
—Ah! faisait simplement Meaulnes avec désespoir
et comme si chacune de ces disparitions
lui eût donné raison contre la jeune fille ou contre
moi…
Nous marchions côte à côte… Vainement
j'essayais de faire diversion à la tristesse qui nous
gagnait tous les trois. D'une question abrupte,
Meaulnes, de nouveau, cédait à son idée fixe. Il
demandait des renseignements sur tout ce qu'il
avait vu autrefois: les petites filles, le conducteur
de la vieille berline, les poneys de la course. «Les
poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux
au Domaine?…»
Elle répondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne
parla pas de Bélisaire.
Alors il évoqua les objets de sa chambre: les
candélabres, la grande glace, le vieux luth brisé…
Il s'enquérait de tout cela, avec une passion insolite,
comme s'il eût voulu se persuader que rien
ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune
fille ne lui rapporterait pas une épave capable de
prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les deux,
comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un
caillou et des algues…
Mlle de Galais et moi, nous ne pûmes nous
empêcher de sourire tristement: elle se décida
à lui expliquer:
—Vous ne reverrez pas le beau château que
nous avions arrangé, monsieur de Galais et moi, pour le
pauvre Frantz.
»Nous passions notre vie à faire ce qu'il
demandait. C'était un être si étrange, si charmant!
Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles
manquées.
»Déjà monsieur de Galais était ruiné sans que nous
le sachions. Frantz avait fait des dettes et ses
anciens camarades—apprenant sa disparition…
ont aussitôt réclamé auprès de nous. Nous sommes
devenus pauvres; Mme de Galais est morte et
nous avons perdu tous nos amis en quelques
jours.
»Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il
retrouve ses amis et sa fiancée; que la noce
interrompue se fasse et peut-être tout reviendra-t-il
comme c'était autrefois. Mais le passé
peut-il renaître?
—Qui sait! dit Meaulnes pensif. Et il ne
demanda plus rien.
Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà,
nous marchions tous les trois sans bruit: Augustin
avait à sa droite près de lui la jeune fille qu'il
avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait
une de ces dures questions, elle tournait vers lui
lentement, pour lui répondre, son charmant visage
inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait posé
doucement sa main sur son bras, d'un geste plein
de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand
Meaulnes était-il là comme un étranger, comme
quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et
que rien d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là,
trois ans plus tôt, il n'eût pu le supporter sans
effroi, sans folie, peut-être. D'où venait donc ce
vide, cet éloignement, cette impuissance à être
heureux, qu'il y avait en lui, à cette heure?
Nous approchions du petit bois où le matin
M. de Galais avait attaché Bélisaire; le soleil vers
son déclin allongeait nos ombres sur l'herbe; à
l'autre bout de la pelouse, nous entendions,
assourdis par l'éloignement, comme un bourdonnement
heureux, les voix des joueurs et des fillettes,
et nous restions silencieux dans ce calme
admirable, lorsque nous entendîmes chanter de
l'autre côté du bois, dans la direction des Aubiers,
la ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune
et lointaine de quelqu'un qui mène ses bêtes à
l'abreuvoir, un air rythmé comme un air de danse,
mais que l'homme étirait et alanguissait comme
une vieille ballade triste:
Mes souliers sont rouges…
Adieu, mes amours!
Mes souliers sont rouges…
Adieu, sans retour!
Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était
rien qu'un de ces airs que chantaient les paysans
attardés, au Domaine sans nom, le dernier soir de
la fête, quand déjà tout s'était écroulé… Rien
qu'un souvenir—le plus misérable—de ces
beaux jours qui ne reviendraient plus.
—Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix.
Oh! je vais aller voir qui c'est. Et tout
de suite il s'engagea dans le petit bois. Presque
aussitôt la voix se tut; on entendit encore une
seconde l'homme siffler ses bêtes en s'éloignant;
puis plus rien…
Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée,
elle avait les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes
venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle
devait regarder ainsi, pensivement, le passage par
où s'en irait à jamais le grand Meaulnes!
Elle se tourna vers moi:
—Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement.
Elle ajouta:
—Et peut-être que je ne puis rien pour
lui?…
J'hésitais à répondre, craignant que Meaulnes,
qui devait d'un saut avoir gagné la ferme et qui
maintenant revenait par le bois, ne surprît notre
conversation. Mais j'allais l'encourager cependant;
lui dire de ne pas craindre de brusquer le grand
gars; qu'un secret sans doute le désespérait et
que jamais de lui-même il ne se confierait à elle
ni à personne—lorsque soudain, de l'autre côté
du bois, partit un cri; puis nous entendîmes un
piétinement comme d'un cheval qui pétarade et
le bruit d'une dispute à voix entrecoupées… Je
compris tout de suite qu'il était arrivé un accident
au vieux Bélisaire et je courus vers l'endroit d'où
venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de
loin. Du fond de la pelouse on avait dû
remarquer notre mouvement, car j'entendis, au
moment où j'entrai dans le taillis, les cris des
gens qui accouraient.
Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s'était pris
une patte de devant dans sa longe; il n'avait pas
bougé jusqu'au moment où M. de Galais et
Delouche, au cours de leur promenade, s'étaient
approchés de lui; effrayé, excité par l'avoine insolite
qu'on lui avait donnée, il s'était débattu
furieusement; les deux hommes avaient essayé de
le délivrer, mais si maladroitement qu'ils avaient
réussi à l'empêtrer davantage, tout en risquant
d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est à ce
moment que par hasard Meaulnes, revenant des
Aubiers, était tombé sur le groupe. Furieux de tant
de gaucherie, il avait bousculé les deux hommes
au risque de les envoyer rouler dans le buisson.
Avec précaution mais en un tour de main il avait
délivré Bélisaire. Trop tard, car le mal était déjà
fait; le cheval devait avoir un nerf foulé, quelque
chose de brisé peut-être, car il se tenait piteusement
la tête basse, sa selle à demi dessanglée sur
le dos, une patte repliée sous son ventre et toute
tremblante. Meaulnes, penché, le tâtait et l'examinait
sans rien dire.
Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde
était là rassemblé, mais il ne vit personne. Il
était fâché rouge.
—Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu
l'attacher de la sorte! Et lui laisser sa selle sur
le dos toute la journée? Et qui a eu l'audace de
seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une
carriole.
Delouche voulut dire quelque chose—tout
prendre sur lui.
—Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai
vu tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.
Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter
le jarret du cheval avec le plat de la main.
M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le
tort de vouloir sortir de sa réserve. Il bégaya:
—Les officiers de marine ont l'habitude… Mon
cheval…
—Ah! il est à vous? dit Meaulnes un peu
calmé, très rouge, en tournant la tête de côté
vers le vieillard.
Je crus qu'il allait changer de ton, faire des
excuses. Il souffla un instant. Et je vis alors qu'il
prenait un plaisir amer et désespéré à aggraver
la situation, à tout briser à jamais, en disant
avec insolence:
—Eh bien je ne vous fais pas mon compliment.
Quelqu'un suggéra:
—Peut-être que de l'eau fraîche… En le baignant
dans le gué…
—Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener
tout de suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut
encore marcher,—et il n'y a pas de temps à
perdre!—le mettre à l'écurie et ne jamais plus
l'en sortir.
Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais
Mlle de Galais les remercia vivement. Le visage
en feu, prête à fondre en larmes, elle dit au
revoir à tout le monde, et même à Meaulnes
décontenancé, qui n'osa pas la regarder. Elle
prit la bête par les rênes, comme on donne à
quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle
davantage que pour la conduire… Le vent de
cette fin d'été était si tiède sur le chemin des
Sablonnières qu'on se serait cru au mois de mai,
et les feuilles des haies tremblaient à la brise du
sud… Nous la vîmes partir ainsi, son bras à
demi sorti du manteau, tenant dans sa main
étroite la grosse rêne de cuir. Son père marchait
péniblement à côté d'elle…
Triste fin de soirée! Peu à peu, chacun ramassa
ses paquets, ses couverts; on plia les chaises, on
démonta les tables; une à une, les voitures
chargées de bagages et de gens partirent, avec
des chapeaux levés et des mouchoirs agités. Les
derniers nous restâmes sur le terrain avec mon
oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans
rien dire, ses regrets et sa grosse déception.
Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement,
dans notre voiture bien suspendue, par notre
beau cheval alezan. La roue grinça au tournant
dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui
étions assis sur le siège de derrière, nous vîmes
disparaître sur la petite route l'entrée du chemin
de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres
avaient pris…
Mais alors mon compagnon—l'être que
je sache au monde le plus incapable de pleurer—tourna
soudain vers moi son visage bouleversé
par une irrésistible montée de larmes.
—Arrêtez, voulez-vous? dit-il en mettant la
main sur l'épaule de Florentin. Ne vous occupez
pas de moi? Je reviendrai tout seul, à pied.
Et d'un bond, la main au garde-boue de la
voiture, il sauta à terre. A notre stupéfaction,
rebroussant chemin, il se prit à courir, et courut
jusqu'au petit chemin que nous venions de passer,
les chemin des Sablonnières. Il dut arriver au
Domaine par cette allée de sapins qu'il avait
suivie jadis, où il avait entendu, vagabond caché
dans les basses branches, la conversation mystérieuse
des beaux enfants inconnus…
Et c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il
demanda en mariage Mlle de Galais.