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Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Chapitre 10 / 41

Scène V.

DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE, CLITON.
PHILISTE, à Alcippe.

Quoi ? sur l’eau la musique, et la collation ?

ALCIPPE, à Philiste.

Oui, la collation avecque la musique.

PHILISTE, à Alcippe.

Hier au soir ?

ALCIPPE, à Philiste.

Hier au soir ?Hier au soir.

PHILISTE, à Alcippe.

Hier au soir ?Hier au soir.Et belle ?

ALCIPPE, à Philiste.

230Hier au soir ?Hier au soir.Et belle ?Magnifique.

PHILISTE, à Alcippe.

Et par qui ?

ALCIPPE, à Philiste.

Et par qui ?C’est de quoi je suis mal éclairci.

DORANTE, les saluant.

Que mon bonheur est grand de vous revoir ici !

ALCIPPE.

Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse.

DORANTE.

J’ai rompu vos discours d’assez mauvaise grâce :
235Vous le pardonnerez à l’aise de vous voir.

PHILISTE.

Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir[26].

DORANTE.

Mais de quoi parliez-vous ?

ALCIPPE.

Mais de quoi parliez-vous ?D’une galanterie.

DORANTE.

D’amour ?

ALCIPPE.

D’amour ?Je le présume.

DORANTE.

D’amour ?Je le présume.Achevez, je vous prie,
Et souffrez qu’à ce mot ma curiosité
240Vous demande sa part de cette nouveauté.

ALCIPPE.

On dit qu’on a donné musique à quelque dame.

DORANTE.

Sur l’eau ?

ALCIPPE.

Sur l’eau ?Sur l’eau.

DORANTE.

Sur l’eau ?Sur l’eau.Souvent l’onde irrite la flamme.

PHILISTE.

Quelquefois.

DORANTE.

Quelquefois.Et ce fut hier au soir ?

ALCIPPE.

Quelquefois.Et ce fut hier au soir ?Hier au soir.

DORANTE.

Dans l’ombre de la nuit le feu se fait mieux voir :
245Le temps étoit bien pris. Cette dame, elle est belle ?

ALCIPPE.

Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.

DORANTE.

Et la musique ?

ALCIPPE.

Et la musique ?Assez pour n’en rien dédaigner.

DORANTE.

Quelque collation a pu l’accompagner ?

ALCIPPE.

On le dit.

DORANTE.

On le dit.Fort superbe ?

ALCIPPE.

On le dit. Fort superbe ?Et fort bien ordonnée.

DORANTE.

250Et vous ne savez point celui qui l’a donnée ?

ALCIPPE.

Vous en riez !

DORANTE.

Vous en riez !Je ris de vous voir étonné
D’un divertissement que je me suis donné.

ALCIPPE.

Vous ?

DORANTE.

Vous ?Moi-même.

ALCIPPE.

Vous ? Moi-même.Et déjà vous avez fait maîtresse ?

DORANTE.

Si je n’en avois fait, j’aurois bien peu d’adresse,

255Moi qui depuis un mois suis ici de retour[27].
Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :
De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
Ainsi…

CLITON, à Dorante, à l’oreille.

Ainsi…Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.

DORANTE.

Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir…

CLITON.

260J’enrage de me taire et d’entendre mentir !

PHILISTE, à Alcippe, tout bas[28].

Voyez qu’heureusement dedans cette rencontre
Votre rival lui-même à vous-même se montre.

DORANTE, revenant à eux.

Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
J’avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster[29] ;
265Les quatre contenoient quatre chœurs de musique
Capables de charmer le plus mélancolique ;
Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
Qui tour à tour dans l’air poussoient des harmonies
270Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.
Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portoit un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.
275Je fis de ce bateau la salle du festin :
Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,

Et la collation fut aussitôt servie.
Je ne vous dirai point les différents apprêts,
280Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu’on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs
Répondoient aux accents de nos quatre concerts.
285Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,
S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
290Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre.
Après ce passe-temps, on dansa jusqu’au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour :
S’il eût pris notre avis, sa lumière importune[30]
N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
295Mais n’étant pas d’humeur à suivre nos desirs,
Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.

ALCIPPE.

Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ;
Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles.

DORANTE.

J’avois été surpris ; et l’objet de mes vœux
300Ne m’avoit tout au plus donné qu’une heure ou deux.

PHILISTE.

Cependant l’ordre est rare, et la dépense belle.

DORANTE.

Il s’est fallu passer à[31] cette bagatelle :
Alors que le temps presse, on n’a pas à choisir.

ALCIPPE.

Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir.

DORANTE.

Faites état de moi.

ALCIPPE, à Philiste, en s’en allant.

305Faites état de moi.Je meurs de jalousie !

PHILISTE, à Alcippe.

Sans raison toutefois votre âme en est saisie :
Les signes du festin ne s’accordent pas bien.

ALCIPPE, à Philiste.

Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien.