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Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Chapitre 16 / 41

Scène V.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE.

Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade
550Me mettroit hors d’haleine, et me feroit malade.
Que l’ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !

DORANTE.

Paris semble à mes yeux un pays de romans.
J’y croyois ce matin voir une île enchantée[27] :
Je la laissai déserte, et la trouve habitée ;
555Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons,
En superbes palais a changé ses buissons.

GÉRONTE.

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses[28] ;
Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal
560Aux superbes dehors du palais Cardinal[29].
Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,
Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
565Mais changeons de discours. Tu sais combien je t’aime ?

DORANTE.

Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.

GÉRONTE.

Comme de mon hymen il n’est sorti que toi,
Et que je te vois prendre un périlleux emploi,
Où l’ardeur pour la gloire à tout oser convie[30],
570Et force à tout moment de négliger la vie,
Avant qu’aucun malheur te puisse être avenu,
Pour te faire marcher un peu plus retenu,
Je te veux marier.

DORANTE, à part.

Je te veux marier.Oh ! ma chère Lucrèce !

GÉRONTE.

Je t’ai voulu choisir moi-même une maîtresse,
Honnête, belle, riche[31].

[29]

DORANTE.

575Honnête, belle, riche.Ah ! pour la bien choisir,
Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.

GÉRONTE.

Je la connois assez : Clarice est belle et sage
Autant que dans Paris il en soit de son âge ;
Son père de tout temps est mon plus grand ami,
Et l’affaire est conclue.

DORANTE.

580Et l’affaire est conclue.Ah ! Monsieur, j’en frémi[32] :
D’un fardeau si pesant accabler ma jeunesse !

GÉRONTE.

Fais ce que je t’ordonne.

DORANTE.

Fais ce que je t’ordonne.Il faut jouer d’adresse.
Quoi ? Monsieur, à présent qu’il faut dans les combats
Acquérir quelque nom, et signaler mon bras…

GÉRONTE.

585Avant qu’être au hasard qu’un autre bras t’immole,
Je veux dans ma maison avoir qui m’en console ;
Je veux qu’un petit-fils puisse y tenir ton rang[33],
Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang :
En un mot, je le veux.

DORANTE.

En un mot, je le veux.Vous êtes inflexible !

GÉRONTE.

Fais ce que je te dis.

DORANTE.

590Fais ce que je te dis.Mais s’il est impossible[34] ?

GÉRONTE.

Impossible ! et comment ?

DORANTE.

Impossible ! et comment ?Souffrez qu’aux yeux de tous
Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux.
Je suis…

GÉRONTE.

Je suis…Quoi ?

DORANTE.

Je suis…Quoi ?Dans Poitiers…

GÉRONTE.

Je suis…Quoi ?Dans Poitiers…Parle donc, et te lève.

DORANTE.

Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.

GÉRONTE.

Sans mon consentement ?

DORANTE.

595Sans mon consentement ?On m’a violenté :
Vous ferez tout casser par votre autorité,
Mais nous fûmes tous deux forcés à l’hyménée
Par la fatalité la plus inopinée…
Ah ! si vous le saviez[35] !

GÉRONTE.

Ah ! Si vous le saviez !Dis, ne me cache rien.

DORANTE.

600Elle est de fort bon lieu, mon père, et, pour son bien,
S’il n’est du tout si grand que votre humeur souhaite…

GÉRONTE.

Sachons, à cela près, puisque c’est chose faite.
Elle se nomme ?

DORANTE.

Elle se nomme ?Orphise, et son père, Armédon.

GÉRONTE.

Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom.
Mais poursuis.

DORANTE.

605Mais poursuis.Je la vis presque à mon arrivée.
Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée,
Tant elle avait d’appas, et tant son œil vainqueur
Par une douce force assujettit mon cœur !
Je cherchai donc chez elle à faire connoissance ;
610Et les soins obligeants de ma persévérance
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.
J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,
615Qu’en son quartier souvent je me coulois sans bruit,
Pour causer avec elle une part de la nuit.
Un soir que je venois de monter dans sa chambre…
(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
620Ce soir même son père en ville avait soupé ;
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)
Elle se jette au cou[36] de ce pauvre vieillard,
625Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue ;
Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
Lui propose un parti qu’on lui venoit d’offrir.
Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir !
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
630Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
Le bonhomme partoit quand ma montre sonna[37] ;
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :

« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?
635— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
N’ayant point d’horlogiers[38] au lieu de sa demeure :
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
640Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
645Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte ;
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
650Au milieu de tous trois je me faisois passage,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
De sa frayeur première aucunement remise,
655Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
Soudain, nous entassons, pour défenses nouvelles,
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles ;
Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu,
660Nous croyons gagner tout à différer un peu[39].
Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
D’une chambre voisine on perce la muraille :

Alors, me voyant pris, il fallut composer.

(Ici[40] Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle,
les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE.

C’est-à-dire en françois qu’il fallut l’épouser ?

DORANTE.

665Les siens m’avoient trouvé de nuit seul avec elle ;
Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle,
Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit ;
À ne le faire pas ma tête en répondoit ;
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,
670À mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes :
Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur[41],
Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace,
Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place.
675Choisissez maintenant de me voir ou mourir,
Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir.

GÉRONTE.

Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
Et trouve en ton malheur de telles circonstances,
Que mon amour t’excuse ; et mon esprit touché
680Te blâme seulement de l’avoir trop caché.

DORANTE.

Le peu de bien qu’elle a me faisoit vous le taire.

GÉRONTE.

Je prends peu garde au bien, afin d’être bon père.
Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
Tu l’aimes, elle t’aime ; il me suffit. Adieu :
685Je vais me dégager du père de Clarice.