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Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Chapitre 38 / 41

Scène IV.

DORANTE, CLITON.
DORANTE.

Je crains peu les effets d’une telle menace.

CLITON.

Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce ;
Et cet esprit adroit, qui l’a dupé deux fois,

Devoit en galant homme aller jusques à trois :
1605Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises[15].

DORANTE.

Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises :
D’un trouble tout nouveau j’ai l’esprit agité.

CLITON.

N’est-ce point du remords d’avoir dit vérité ?
Si pourtant ce n’est point quelque nouvelle adresse ;
1610Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce,
Et vous vois si fertile en semblables détours,
Que, quoi que vous disiez, je l’entends au rebours.

DORANTE.

Je l’aime, et sur ce point ta défiance est vaine ;
Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.
1615Si son père et le mien ne tombent point d’accord,
Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.
Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux seroit conclue[16],
Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ?
J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
1620Sa compagne, ou je meure ! a beaucoup d’agrément.
Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,
De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée[17] :
Mon cœur entre les deux est presque partagé,
Et celle-ci l’auroit s’il n’étoit engagé.

CLITON.

1625Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,
Et porter votre père à faire une demande[18] ?

DORANTE.

Il ne m’auroit pas cru, si je ne l’avois fait.

CLITON.

Quoi ? même en disant vrai, vous mentiez en effet !

DORANTE.

C’étoit le seul moyen d’apaiser sa colère.
1630Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !
Avec ce faux hymen j’aurois eu le loisir
De consulter mon cœur, et je pourrois choisir.

CLITON.

Mais sa compagne enfin n’est autre que Clarice.

DORANTE.

Je me suis donc rendu moi-même un bon office.
1635Oh ! qu’Alcippe est heureux, et que je suis confus !
Mais Alcippe, après tout, n’aura que mon refus.
N’y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.

CLITON.

Vous en voilà défait aussi bien que d’Orphise.

DORANTE.

Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé,
1640Que l’autre à ses yeux même avoit presque volé.
Mais Sabine survient.