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Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Scène III.

Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)
Chapitre 37 / 41

Scène III.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE.

Êtes-vous gentilhomme ?

DORANTE.

Êtes-vous gentilhomme ?Ah ! rencontre fâcheuse !
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.

GÉRONTE.

Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?

DORANTE.

Avec toute la France aisément je le croi.

GÉRONTE.

1505Et ne savez-vous point avec toute la France
D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang[7] ?

DORANTE.

J’ignorerois un point que n’ignore personne,
1510Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?

GÉRONTE.

Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire[8] ;

1515Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi[9].

DORANTE.

Moi ?

GÉRONTE.

Moi ?Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture
Souille honteusement ce don de la nature :
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
1520Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire[10],
Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?
Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action
Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,
1525Puisqu’un seul démenti lui porte une infamie
Qu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,
Et si dedans le sang il ne lave l’affront
Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?

DORANTE.

Qui vous dit que je mens ?

GÉRONTE.

Qui vous dit que je mens ?Qui me le dit, infâme ?
1530Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…

CLITON, à Dorante.

Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.

GÉRONTE.

Ajoute, ajoute encore avec effronterie
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;
1535Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.

CLITON, à Dorante.

Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.

GÉRONTE.

De quel front cependant faut-il que je confesse
Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
Qu’un homme de mon âge a cru légèrement
1540Ce qu’un homme du tien débite impudemment ?
Tu me fais donc servir de fable et de risée,
Passer pour esprit foible, et pour cervelle usée !
Mais dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard ?
Voyois-tu violence ou courroux de ma part ?
1545Si quelque aversion t’éloignoit de Clarice,
Quel besoin avois-tu d’un si lâche artifice ?
Et pouvois-tu douter que mon consentement
Ne dût tout accorder à ton contentement,
Puisque mon indulgence, au dernier point venue,
1550Consentoit à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?
Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné
N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné :
Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,
Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.
Va, je te désavoue.

DORANTE.

1555Va, je te désavoue.Eh ! mon père, écoutez.

GÉRONTE.

Quoi ? des contes en l’air et sur l’heure inventés ?

DORANTE.

Non, la vérité pure.

GÉRONTE.

Non, la vérité pure.En est-il dans ta bouche ?

CLITON, à Dorante.

Voici pour votre adresse une assez rude touche.

DORANTE.

Épris d’une beauté qu’à peine j’ai pu voir[11]
1560Qu’elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,

De Lucrèce, en un mot vous la pouvez connoître…

GÉRONTE.

Dis vrai : je la connois, et ceux qui l’ont fait naître ;
Son père est mon ami.

DORANTE.

Son père est mon ami.Mon cœur en un moment
Étant de ses regards charmé si puissamment,
1565Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice,
Sitôt que je le sus, me parut un supplice ;
Mais comme j’ignorois si Lucrèce et son sort
Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport,
Je n’osai pas encor vous découvrir la flamme
1570Que venoient ses beautés d’allumer dans mon âme[12] ;
Et j’avois ignoré, Monsieur, jusqu’à ce jour
Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour[13].
Mais si je vous osois demander quelque grâce,
À présent que je sais et son bien et sa race,
1575Je vous conjurerois, par les nœuds les plus doux
Dont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,
De seconder mes vœux auprès de cette belle :
Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.

GÉRONTE.

Tu me fourbes encor.

DORANTE.

Tu me fourbes encor.Si vous ne m’en croyez,
1580Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez :
Il sait tout mon secret.

GÉRONTE.

Il sait tout mon secret.Tu ne meurs pas de honte

Qu’il faille que de lui je fasse plus de conte[14],
Et que ton père même, en doute de ta foi,
Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !
1585Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,
Je veux encore un coup montrer un cœur de père,
Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
Je connois ta Lucrèce, et la vais demander ;
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…

DORANTE.

1590Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.

GÉRONTE.

Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :
Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce
Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,
1595Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ;
Autrement, souviens-toi du serment que je fais :
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
Que tu ne mourras point que de la main d’un père,
Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
1600Rendra prompte justice à mon honneur perdu.