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Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Scène première.

Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)
Chapitre 20 / 41

Scène première.

DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE.
PHILISTE.

Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,
730Et n’aviez l’un ni l’autre aucun désavantage.
Je rends grâces au ciel de ce qu’il a permis
Que je sois survenu pour vous refaire amis,
Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare :
Mon heur en est extrême, et l’aventure rare[1].

DORANTE.

735L’aventure est encor bien plus rare pour moi,
Qui lui faisois raison sans avoir su de quoi[2].
Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine :
Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ?
Quelque mauvais rapport m’auroit-il pu noircir ?
740Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.

ALCIPPE.

Vous le savez assez.

DORANTE.

Vous le savez assez.Plus je me considère[3],
Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.

ALCIPPE.

Eh bien ! puisqu’il vous faut parler clairement,
Depuis plus de deux ans j’aime secrètement ;
745Mon affaire est d’accord, et la chose vaut faite ;
Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.
Cependant à l’objet qui me tient sous sa loi,
Et qui sans me trahir ne peut être qu’à moi,
Vous avez donné bal, collation, musique ;
750Et vous n’ignorez pas combien cela me pique,
Puisque, pour me jouer un si sensible tour,
Vous m’avez à dessein caché votre retour,
Et n’avez aujourd’hui quitté votre embuscade[4]
Qu’afin de m’en conter l’histoire par bravade.
755Ce procédé m’étonne, et j’ai lieu de penser
Que vous n’avez rien fait qu’afin de m’offenser.

DORANTE.

Si vous pouviez encor douter de mon courage,
Je ne vous guérirois ni d’erreur ni d’ombrage,
Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;
760Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,
Écoutez en deux mots l’histoire démêlée :
Celle que, cette nuit, sur l’eau j’ai régalée
N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux ;
Car elle est mariée, et ne peut être à vous.
765Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.

ALCIPPE.

Je suis ravi, Dorante, en cette occasion,
De voir finir sitôt notre division[5].

DORANTE.

Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance

770Aux premiers mouvements de votre défiance ;
Jusqu’à mieux savoir tout sachez vous retenir[6],
Et ne commencez plus par où l’on doit finir.
Adieu : je suis à vous.