Scène V.
CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ;
DORANTE, CLITON, en bas.
Mais la fenêtre s’ouvre, approchons.Isabelle,
Durant notre entretien demeure en sentinelle.
ISABELLE.
Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,
940Je ne manquerai pas de vous en avertir.
(Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.)
LUCRÈCE, à Clarice.
Il conte assez au long ton histoire à mon père.
Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.
CLARICE.
DORANTE.
Êtes-vous là, Dorante ?Oui, Madame, c’est moi,
Qui veux vivre et mourir sous votre seule foi.
LUCRÈCE, à Clarice.
945Sa fleurette pour toi prend encor même style[24].
CLARICE, à Lucrèce.
Il devroit s’épargner cette gêne inutile.
Mais m’auroit-il déjà reconnue à la voix ?
CLITON, à Dorante.
C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.
DORANTE, à Clarice.
Oui, c’est moi qui voudrois effacer de ma vie
950Les jours que j’ai vécu[25] sans vous avoir servie.
Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !
C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;
C’est une longue mort ; et pour moi, je confesse
Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
955Chère amie, il en conte à chacune à son tour.
LUCRÈCE, à Clarice.
Il aime à promener sa fourbe et son amour.
DORANTE.
À vos commandements j’apporte donc ma vie,
Trop heureux si pour vous elle m’étoit ravie !
Disposez-en, Madame, et me dites en quoi
960Vous avez résolu de vous servir de moi.
CLARICE.
Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ;
Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.
DORANTE.
Car elle est impossible.Impossible ? Ah ! pour vous
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
965Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?
DORANTE.
Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;
Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice.
Est-il un plus grand fourbe ?Il ne sait que mentir
DORANTE.
Je ne le fus jamais ; et si par cette voie,
On pense…
CLARICE.
970On pense…Et vous pensez encor que je vous croie ?
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m’écrase, si je mens[26] !
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
975Cessez d’être en balance, et de vous défier
De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.
CLARICE, à Lucrèce.
On diroit qu’il est vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie.
DORANTE.
Pour vous ôter de doute, agréez que demain
980En qualité d’époux je vous donne la main.
CLARICE.
Eh ! vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE.
Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,
Mais en crédit si grand, que j’en crains les jaloux.
CLARICE.
C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
985Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre[27] ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, musique, et danse,
990Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE, à Cliton.
995Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.
(À Clarice.)
De ces inventions chacune a sa raison :
Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;
Mais à présent je passe à la plus importante :
J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer
1000Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;
Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;
Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?
CLARICE.
DORANTE.
Moi ?Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…
CLITON, bas, à Dorante.
De grâce, dites-moi si vous allez mentir.
DORANTE, bas, à Cliton.
1005Ah ! je t’arracherai cette langue importune.
(À Clarice.)
Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,
L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir
Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…
CLARICE, à Lucrèce.
Il fait pièce nouvelle, écoutons.
DORANTE.
Il fait pièce nouvelle, écoutons.Cette adresse
1010A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;
Et par ce mariage au besoin inventé,
J’ai su rompre celui qu’on m’avait apprêté.
Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
1015Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,
Et joignez à ces noms celui de votre amant.
Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;
Et libre pour entrer en des liens si doux,
1020Je me fais marié pour toute[28] autre que vous.
CLARICE.
Votre flamme en naissant a trop de violence,
Et me laisse toujours en juste défiance.
Le moyen que mes yeux eussent de tels appas
Pour qui m’a si peu vue et ne me connoît pas ?
DORANTE.
1025Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;
Périandre est le nom de Monsieur votre père ;
Il est homme de robe, adroit et retenu ;
Dix mille écus de rente en font le revenu ;
Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;
1030Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.
Vous connois-je à présent ? dites encor que non.
CLARICE, à Lucrèce.
Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.
LUCRÈCE, en elle-même.
CLARICE, à Lucrèce.
Plût à Dieu !Découvrons le fond de l’artifice.
(À Dorante.)
J’avois voulu tantôt vous parler de Clarice,
1035Quelqu’un de vos amis m’en est venu prier.
Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ?
DORANTE.
Par cette question n’éprouvez plus ma flamme.
Je vous ai trop fait voir jusqu’au fond de mon âme,
Et vous ne pouvez plus désormais ignorer
1040Que j’ai feint cet hymen afin de m’en parer.
Je n’ai ni feux ni vœux que pour votre service,
Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.
CLARICE.
Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté :
Clarice est de maison, et n’est pas sans beauté ;
1045Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle,
De bien mieux faits que vous se contenteroient d’elle.
DORANTE.
Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.
CLARICE.
DORANTE.
Quel est-il, ce défaut ?Elle ne me plaît pas ;
Et plutôt que l’hymen avec elle me lie,
1050Je serai marié, si l’on veut, en Turquie.
CLARICE.
Aujourd’hui cependant on m’a dit qu’en plein jour
Vous lui serriez la main, et lui parliez d’amour.
DORANTE.
Quelqu’un auprès de vous m’a fait cette imposture.
CLARICE, à Lucrèce.
Écoutez l’imposteur ; c’est hasard s’il n’en jure.
DORANTE.
CLARICE, à Lucrèce.
Que du ciel…L’ai-je dit ?
DORANTE.
1055Que du ciel…L’ai-je dit ?J’éprouve le courroux
Si j’ai parlé, Lucrèce, à personne qu’à vous !
CLARICE.
Je ne puis plus souffrir une telle impudence,
Après ce que j’ai vu moi-même en ma présence :
Vous couchez d’imposture[29], et vous osez jurer,
1060Comme si je pouvois vous croire, ou l’endurer !
Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie,
Que souvent je m’égaye ainsi par raillerie,
Et que, pour me donner des passe-temps si doux,
J’ai donné cette baye à bien d’autres qu’à vous.
Scène V.
CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ;
DORANTE, CLITON, en bas.
Mais la fenêtre s’ouvre, approchons.Isabelle,
Durant notre entretien demeure en sentinelle.
ISABELLE.
Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,
940Je ne manquerai pas de vous en avertir.
(Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.)
LUCRÈCE, à Clarice.
Il conte assez au long ton histoire à mon père.
Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.
CLARICE.
DORANTE.
Êtes-vous là, Dorante ?Oui, Madame, c’est moi,
Qui veux vivre et mourir sous votre seule foi.
LUCRÈCE, à Clarice.
945Sa fleurette pour toi prend encor même style[24].
CLARICE, à Lucrèce.
Il devroit s’épargner cette gêne inutile.
Mais m’auroit-il déjà reconnue à la voix ?
CLITON, à Dorante.
C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.
DORANTE, à Clarice.
Oui, c’est moi qui voudrois effacer de ma vie
950Les jours que j’ai vécu[25] sans vous avoir servie.
Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !
C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;
C’est une longue mort ; et pour moi, je confesse
Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
955Chère amie, il en conte à chacune à son tour.
LUCRÈCE, à Clarice.
Il aime à promener sa fourbe et son amour.
DORANTE.
À vos commandements j’apporte donc ma vie,
Trop heureux si pour vous elle m’étoit ravie !
Disposez-en, Madame, et me dites en quoi
960Vous avez résolu de vous servir de moi.
CLARICE.
Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ;
Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.
DORANTE.
Car elle est impossible.Impossible ? Ah ! pour vous
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
965Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?
DORANTE.
Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;
Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice.
Est-il un plus grand fourbe ?Il ne sait que mentir
DORANTE.
Je ne le fus jamais ; et si par cette voie,
On pense…
CLARICE.
970On pense…Et vous pensez encor que je vous croie ?
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m’écrase, si je mens[26] !
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
975Cessez d’être en balance, et de vous défier
De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.
CLARICE, à Lucrèce.
On diroit qu’il est vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie.
DORANTE.
Pour vous ôter de doute, agréez que demain
980En qualité d’époux je vous donne la main.
CLARICE.
Eh ! vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE.
Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,
Mais en crédit si grand, que j’en crains les jaloux.
CLARICE.
C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
985Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre[27] ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, musique, et danse,
990Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE, à Cliton.
995Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.
(À Clarice.)
De ces inventions chacune a sa raison :
Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;
Mais à présent je passe à la plus importante :
J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer
1000Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;
Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;
Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?
CLARICE.
DORANTE.
Moi ?Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…
CLITON, bas, à Dorante.
De grâce, dites-moi si vous allez mentir.
DORANTE, bas, à Cliton.
1005Ah ! je t’arracherai cette langue importune.
(À Clarice.)
Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,
L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir
Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…
CLARICE, à Lucrèce.
Il fait pièce nouvelle, écoutons.
DORANTE.
Il fait pièce nouvelle, écoutons.Cette adresse
1010A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;
Et par ce mariage au besoin inventé,
J’ai su rompre celui qu’on m’avait apprêté.
Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
1015Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,
Et joignez à ces noms celui de votre amant.
Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;
Et libre pour entrer en des liens si doux,
1020Je me fais marié pour toute[28] autre que vous.
CLARICE.
Votre flamme en naissant a trop de violence,
Et me laisse toujours en juste défiance.
Le moyen que mes yeux eussent de tels appas
Pour qui m’a si peu vue et ne me connoît pas ?
DORANTE.
1025Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;
Périandre est le nom de Monsieur votre père ;
Il est homme de robe, adroit et retenu ;
Dix mille écus de rente en font le revenu ;
Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;
1030Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.
Vous connois-je à présent ? dites encor que non.
CLARICE, à Lucrèce.
Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.
LUCRÈCE, en elle-même.
CLARICE, à Lucrèce.
Plût à Dieu !Découvrons le fond de l’artifice.
(À Dorante.)
J’avois voulu tantôt vous parler de Clarice,
1035Quelqu’un de vos amis m’en est venu prier.
Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ?
DORANTE.
Par cette question n’éprouvez plus ma flamme.
Je vous ai trop fait voir jusqu’au fond de mon âme,
Et vous ne pouvez plus désormais ignorer
1040Que j’ai feint cet hymen afin de m’en parer.
Je n’ai ni feux ni vœux que pour votre service,
Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.
CLARICE.
Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté :
Clarice est de maison, et n’est pas sans beauté ;
1045Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle,
De bien mieux faits que vous se contenteroient d’elle.
DORANTE.
Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.
CLARICE.
DORANTE.
Quel est-il, ce défaut ?Elle ne me plaît pas ;
Et plutôt que l’hymen avec elle me lie,
1050Je serai marié, si l’on veut, en Turquie.
CLARICE.
Aujourd’hui cependant on m’a dit qu’en plein jour
Vous lui serriez la main, et lui parliez d’amour.
DORANTE.
Quelqu’un auprès de vous m’a fait cette imposture.
CLARICE, à Lucrèce.
Écoutez l’imposteur ; c’est hasard s’il n’en jure.
DORANTE.
CLARICE, à Lucrèce.
Que du ciel…L’ai-je dit ?
DORANTE.
1055Que du ciel…L’ai-je dit ?J’éprouve le courroux
Si j’ai parlé, Lucrèce, à personne qu’à vous !
CLARICE.
Je ne puis plus souffrir une telle impudence,
Après ce que j’ai vu moi-même en ma présence :
Vous couchez d’imposture[29], et vous osez jurer,
1060Comme si je pouvois vous croire, ou l’endurer !
Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie,
Que souvent je m’égaye ainsi par raillerie,
Et que, pour me donner des passe-temps si doux,
J’ai donné cette baye à bien d’autres qu’à vous.