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Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Chapitre 33 / 41

Scène VIII.

LUCRÈCE, SABINE[18].
SABINE.

Que je vais bientôt voir une fille contente !
Mais la voici déjà ; qu’elle est impatiente !
1355Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet[19].

LUCRÈCE.

Eh bien ! que t’ont conté le maître et le valet ?

SABINE.

Le maître et le valet m’ont dit la même chose.
Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.

LUCRÈCE, après avoir lu.

Dorante avec chaleur fait le passionné ;
1360Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.

SABINE.

Je ne les crois non plus ; mais j’en crois ses pistoles.

LUCRÈCE.

Il t’a donc fait présent ?

SABINE.

Il t’a donc fait présent ?Voyez.

LUCRÈCE.

Il t’a donc fait présent ?Voyez.Et tu l’a pris ?

SABINE.

Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
1365Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,
J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;
Et je remets, Madame, au jugement de tous
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
Et si ce traitement marque une même commune.

LUCRÈCE.

1370Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune ;
Mais comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,
Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.

SABINE.

Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?

LUCRÈCE.

Dis-lui que, sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.

SABINE.

1375Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous ?

LUCRÈCE.

Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ;
Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;
Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes[20] ;
Et l’avertis surtout des heures et des lieux
1380Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux[21].
Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.

SABINE.

Ah ! si vous connoissiez les peines qu’il endure,
Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint ;
Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.

LUCRÈCE.

1385Pour apaiser les maux que cause cette plainte,
Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte ;
Et sache entre les deux toujours le modérer,
Sans m’engager à lui ni le désespérer.