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Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Scène IV.

Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)
Chapitre 29 / 41

Scène IV.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE.

Mais mon père survient.Je vous cherchois, Dorante.

DORANTE.

Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos
Son abord importun vient troubler mon repos !
Et qu’un père incommode un homme de mon âge !

GÉRONTE.

1210Vu l’étroite union que fait le mariage,
J’estime qu’en effet c’est n’y consentir point,
Que laisser désunis ceux que le ciel a joint.

La raison le défend, et je sens dans mon âme
Un violent désir de voir ici ta femme.
1215J’écris donc à son père ; écris-lui comme moi :
Je lui mande qu’après ce que j’ai su de toi,
Je me tiens trop heureux qu’une si belle fille,
Si sage, et si bien née, entre dans ma famille.
J’ajoute à ce discours que je brûle de voir
1220Celle qui de mes ans devient l’unique espoir ;
Que pour me l’amener tu t’en vas en personne ;
Car enfin il le faut, et le devoir l’ordonne :
N’envoyer qu’un valet sentiroit son mépris.

DORANTE.

De vos civilités il sera bien surpris,
1225Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine :
Il ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène ;
Elle est grosse.

GÉRONTE.

Elle est grosse.Elle est grosse !

DORANTE.

Elle est grosse.Elle est grosse !Et de plus de six mois.

GÉRONTE.

Que de ravissements je sens à cette fois !

DORANTE.

Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse ?

GÉRONTE.

1230Non, j’aurai patience autant que d’allégresse ;
Pour hasarder ce gage il m’est trop précieux.
À ce coup ma prière a pénétré les cieux :
Je pense en le voyant que je mourrai de joie.
Adieu : je vais changer la lettre que j’envoie,
1235En écrire à son père un nouveau compliment,
Le prier d’avoir soin de son accouchement,
Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.

DORANTE, à Cliton.

Le bonhomme s’en va le plus content du monde.

GÉRONTE, se retournant.

Écris-lui comme moi.

DORANTE.

Écris-lui comme moi.Je n’y manquerai pas.
Qu’il est bon !

CLITON.

1240Qu’il est bon !Taisez-vous, il revient sur ses pas.

GÉRONTE.

Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père.
Comment s’appelle-t-il ?

DORANTE.

Comment s’appelle-t-il ?Il n’est pas nécessaire ;
Sans que vous vous donniez ces soucis superflus,
En fermant le paquet j’écrirai le dessus.

GÉRONTE.

1245Étant tout d’une main, il sera plus honnête.

DORANTE.

Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ?
Votre main ou la mienne, il n’importe des deux.

GÉRONTE.

Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.

DORANTE.

Son père sait la cour.

GÉRONTE.

Son père sait la cour.Ne me fais plus attendre,
Dis-moi…

DORANTE.

Dis-moi…Que lui dirai-je ?

GÉRONTE.

Dis-moi…Que lui dirai-je ?Il s’appelle ?

DORANTE.

1250Dis-moi…Que lui dirai-je ?Il s’appelle ?Pyrandre.

GÉRONTE.

Pyrandre ! tu m’as dit tantôt un autre nom :
C’étoit, je m’en souviens, oui, c’étoit Armédon.

DORANTE.

Oui, c’est là son nom propre, et l’autre d’une terre ;
Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,
1255Et se sert si souvent de l’un et l’autre nom,
Que tantôt c’est Pyrandre, et tantôt Armédon[14].

GÉRONTE.

C’est un abus commun qu’autorise l’usage,
Et j’en usois ainsi du temps de mon jeune âge.
Adieu : je vais écrire.