CHAPITRE IV
Le foyer ébranlé.—Grand danger de l'enfant.
L'enfant est né de l'unité. Son danger capital, c'est que l'unité ne se rompe, que, ses parents se refroidissant l'un pour l'autre, le mariage ne soit plus qu'apparence, un divorce décent.
On oublie trop, en parlant de l'enfant, qu'il n'est point un être isolé. C'est un fruit sur un arbre (la famille). Et si cet arbre sèche, le fruit sèche, et peut-être meurt.
Notre race, entre toutes, électrique et nerveuse, avec ce don brillant, a un défaut fatal, la mobile imagination. Souvent bien peu de temps après le mariage les époux deviennent distraits. Sans s'écarter beaucoup, ils regardent ailleurs, ils courent un peu le monde. Si la dame n'allaite, cela se voit bientôt. Ou, peu après l'allaitement, elle se dédommage de sa servitude, prend son vol, veut l'amusement. Elle a vingt-deux ans, je suppose, et elle est dans sa haute fleur. On l'admire et on la jalouse. Elle se croit, à tort, peu utile à l'enfant. Et son mari aussi, tenu un peu à part pendant l'allaitement, est sorti de ses habitudes, ne lui est pas indispensable. Aussi léger, et plus (tout au moins en paroles), il l'émancipe, et lui fait dire: «Il s'amuse... Je m'amuse aussi.»
Un homme d'esprit a fort bien dit: «Entre l'amour de nouveauté, et l'amour d'habitude que ramène le temps, il y a un entr'acte, une lacune. C'est l'abîme où souvent sombre le mariage, et qu'il faudrait tâcher de combler à tout prix.»
Tant que l'on est très jeune, les distractions comptent moins. On s'éloigne, et on se rapproche. On oublie, on se passe certaines choses. Souvent un peu plus tard, quand l'enfant est déjà absent, va aux écoles (la mère a vingt-cinq ans peut-être), alors des crises graves peuvent troubler à fond le ménage, mettre en péril la maison, la fortune, briser violemment la famille. Là, c'est la perte de l'enfant.
Une gravure anglaise de l'autre siècle, faible et fade, mais d'un effet très doux, m'arrêta l'autre jour. C'était un étroit intérieur, une chambre à vieille fenêtre dont les petits carreaux ne montraient au delà que toits et cheminées, une maussade rue de Londres. Sur une chaise, une dame, une belle grasse Paméla, y dort de tout son cœur. Sa nurse, une jeune Irlandaise, garde un petit qui marche et un nourrisson au berceau. La dame (de vingt-huit ans, je crois) a très probablement un enfant plus âgé, mais il est aux écoles. Elle est un peu forte déjà, un peu trop bien nourrie. La bonne créature a une figure honnête; elle est et elle veut être sage. La voilà bien seule pourtant. Elle dort, elle rêve innocemment, et sa nature sanguine rêve pour elle. Où est son mari? que fait-il? soigne-t-il assez son trésor? Il est aux affaires, je le veux. Mais s'il la laisse trop longtemps, cette belle ennuyée, elle peut s'échapper dans un petit roman, fatal à la maison, briser tous les plans du mari, ses romans de fortune, ses ambitions de famille.
C'est sur l'enfant alors que d'aplomb tout retombe. Il pâtit de mille choses qu'il ne peut deviner.
La personnalité féminine, d'abord subordonnée, modifiée fatalement, se dédommage, réagit, veut s'étendre et prendre sa place. De là, chez la plus douce, certain esprit d'opposition. Les défauts du mari apparaissent alors, et fort grossis. Elle a en ce moment une excessive clairvoyance. Elle voit mille détails fâcheux, réels, mais les voit trop. Que serait-ce, madame, si vous subissiez cette épreuve, si votre fine peau rosée était mise sous un microscope? vous en auriez l'effroi vous-même.
Je vois d'ici deux ennuyés, un couple sombre au coin du feu. Quel est-il? Quelles sont ces personnes? De classe, je suppose, moyenne, laborieuse. C'est le samedi soir, dimanche demain. On est quitte de la semaine, et on a plus de temps. L'homme n'est pas un pilier de café. Mais il rentre chez lui un peu tard. On l'a attendu. Premier point qui dispose assez mal. Il est préoccupé, ne dit guère ses pensées. Mais moi je vais les dire. Il a rencontré tel ami. On a causé d'élections, de la stagnation des affaires. Il arrive plein de tout cela, et comme toujours, songeant à changer sa situation, à monter, à se cultiver. Il a acheté un livre.
On allume la lampe, et il lit. Elle respecte son étude; cependant elle est blessée fort justement de ce mutisme. Et moi aussi j'en suis blessé. Il y a si peu de bons livres, vraiment utiles. Et c'est pour ce bouquin sans rapport à son temps qu'il oublie son livre vivant, bien autrement intéressant, où il eût lu mille choses du cœur, de la nature.
Elle coud, mais qu'elle est sombre!
Lui, s'il pose son livre, il regarde le feu. Gravement. Et cependant, sa mobile idée n'est guère grave: «Cette femme est ennuyeuse. Comme elle est nerveuse, tendue! Garçon, j'eus meilleur temps. Les petites d'alors étaient tout au moins amusantes.» Et il aperçoit dans le feu la Closerie, etc. Son ami, à cette heure, y mène sa rieuse maîtresse.
Que ne voit-on pas dans le feu? Dans la braise, les petits jets bleus, de légers lutins dansent et attirent les yeux de la femme. C'est le riant visage de la dame d'en bas, qui a tant de bontés pour elle, qui l'invite sans cesse, son salon cramoisi, et près de la dame son fils, si élégant et si aimable. Mais le salon se fait chapelle, une chapelle de charbons cerise, d'où un fin petit prêtre l'observe de ses yeux ardents!
Vaines figures! vaines pensées! Laissez cela, madame, pensez plutôt au fils qui vous revient demain dimanche. Vous n'êtes point gâtée, vous êtes vaniteuse, blessée, un peu crédule. Avec des flatteries, on peut vous mener loin. C'est votre mari, je le sais, qui a le plus grand tort. Les heures passent et il lit. Cela est irritant. Ma foi, elle perd patience, se lève; elle a mis son chapeau...
«Non, madame, ne sortez pas.» Je l'arrête, et dis au mari: «Vous êtes inexcusable. Voyons, ne soyez pas si sot! Vous lui avez fait mal. Son pauvre cœur est tout gonflé. Laissez votre bouquin, laissez la dignité. Rompez la glace, allez, et retenez-la dans vos bras.» Que l'enfant eût été utile ici, près de la mère! Quelle sottise a-t-on fait de lui ôter son enfant! Si la longue journée lui laisse au moins l'espoir de le voir revenir pour le souper, elle prend patience. Et si dans la soirée certain moment d'humeur rend les époux muets, pour lui on ne peut l'être. Le mauvais charme du mutisme est rompu. On lui parle, et bientôt on se parle aussi l'un à l'autre; c'est à cause de lui, pour son souper, pour ses devoirs. Il ne sait rien du froid qui a existé tout à l'heure; il parle haut, il conte et il rit. S'il voit que l'on est froid, usant de la liberté de son âge, il s'empare de la main de sa mère, et la donne au père.