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Le Peuple / Nos FilsChapitre 41 / 58

CHAPITRE II
L'Âge humain.—Les deux types: Rabelais, Montaigne.

Un mot, un simple mot fit un effet immense, un grand coup de théâtre, quand on le retrouva après le Moyen-âge, ce petit mot: Humanité.

Chose terrible! l'homme en ce funèbre songe avait même oublié son nom. En sortant de la tombe, du long ensevelissement, il se tâta lui-même, enfin poussa ce cri.

Ce mot Humanité, de divine douceur, de bonté, d'aimable culture, l'Italie l'employa. La première, détournant les yeux des ténèbres barbares, elle revit le jour, et regarda vers l'aube, vers la grande, sereine et lumineuse Antiquité.

Dès le treizième siècle, un berger, Giotto, qui s'avisa de peindre, avait eu une idée bien étrangère au Moyen-âge. Le premier, dit son biographe, il mit de la bonté dans l'art. Comment cela? En sortant des types inflexibles, insensibles, inhumains, de la tradition byzantine. Il osa peindre la nature.

La belle Antiquité est son reflet fidèle. Pétrarque, pour Bible, prit Homère. C'est sur cette poésie de jeunesse éternelle qu'il passa ses vieux jours. Et il s'y endormit de son dernier sommeil. Il en fit son chevet. On lui trouva la tête sur l'Iliade et l'Odyssée.

Le mot qui empêchait, défendait toute invention, qui dominait, fermait, stérilisait le Moyen-âge, l'Imitation a péri. Un caractère étrange, admirable, du temps nouveau, c'est qu'on veut imiter et qu'on ne le peut plus. Pétrarque voudrait être Latin, refaire du Cicéron, et il est Italien, il fait ses beaux sonnets. Le savant des savants, Rabelais, est de tous le plus neuf, le plus original.

Plusieurs croient imiter. Cette adorable enfant qui fit le salut de la France, Jeanne Darc, croit suivre le passé, la légende. Et elle est au contraire un idéal du peuple nouveau, de l'avenir. En mourant, elle oppose à l'Église la voix intérieure. Au bûcher de Rouen, je salue la Révolution.

Luther de même imite de son mieux, voudrait remonter, renouveler la primitive Église, née de la mort d'un monde. Et il en commence un. Il copie le couchant, et il fait une aurore. Plus fort que ses doctrines, son grand cœur se fait jour. Parmi ces dogmes sombres, l'esprit serein, vainqueur, de la Renaissance éclaire tout. Contre le mysticisme de tristesse passive qu'il croit ressusciter, il prêche la vertu la plus haute du héros: la Joie.

La joie éclate immense, avec un rire puissant, plus fort que le tonnerre, du berceau de Gargantua.

Tous reculèrent saisis, s'écrièrent d'horreur ou de joie.

Chaque mot qui lui vient est un grand coup de foudre, lumière de l'avenir, anathème au passé.

D'abord soif et famine! Haine au temps famélique, où on n'avala que des mots!

L'humanité, réduite à n'être qu'un squelette, s'éveille, les dents longues, dans une horrible faim.

Le second mot n'est pas moins foudroyant. C'est l'arrêt solennel, l'excommunication majeure, sous lequel le Passé s'en va la tête en bas, tombant comme une pierre pour ne remonter plus jamais, emportant son vrai nom qui le tue. C'est l'Anti-Nature.

Nul livre plus réimprimé. Il y en a soixante éditions, des traductions en toute langue. «Au début, en deux mois, il s'en est plus vendu que de Bibles en dix ans.»

Les sages en sentirent l'incroyable portée. Jean Du Bellay, d'un mot, sans plus, le désignait: le Livre.

Mais peu de gens comprirent que c'était un livre d'éducation. Peu devinèrent ce qui est partout au fond: «Reviens à la nature.»

Rousseau a dit cela, et d'autres. Mais celui-ci ne part pas comme Émile d'un axiome abstrait. Il part du réel de la vie, comme elle était, des mœurs du temps, de sa pensée grossière. La conception est celle même du peuple, celle de l'homme énormément, gigantesquement matériel, d'un géant; il s'agit de faire un bon géant. Un burlesque prologue nous introduit au livre, comme les farces et les fêtes de l'âne précédaient les chants de Noël.

L'homme d'alors est tel, de matérialité très basse. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à contre-sens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement, l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de paresse, mauvaises mœurs et vaines sciences.

Voilà le point de départ, et il le fallait tel.

Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et positif.

Il croit, contre le Moyen-âge, que l'homme est bon, que, loin de mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le cœur, l'esprit, le corps.

Il croit, contre l'âge moderne, contre les raisonneurs, les critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de fruits et de fleurs.

On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la nature pour réchauffer et féconder le cœur. Le soir, après avoir ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du ciel, observer les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, entroient en leur repos.»

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les royaumes.»

La vraie grandeur de Rabelais, c'est que tout en s'occupant d'un géant, d'un roi, d'un être exceptionnel, il élève l'homme même en toutes facultés, et au complet. Il le remue ce roi bravement et vigoureusement. Il le fait travailler. Il lui impose toutes sortes d'activité, de gymnastiques, que l'on eût jugées peu royales, battre en grange et fendre du bois. Il le fait non seulement travailleur, mais fabricateur, créateur.

L'enfant se crée son corps par une variété de mouvements bien combinée. On l'intéresse à toute création. On le mène chez les ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, planter, soigner des arbres. Enfin ce grand prophète, Rabelais, anticipant les temps qui ne sont pas encore, veut qu'il s'essaye à faire des engins, des machines qui remuent, travaillent elles-mêmes.

Dans le plan de Montaigne, au contraire, le défaut c'est de ne donner que l'idéal de la vie noble, haute et philosophique. En cela il tient trop et de sa propre caste, et de ses auteurs Xénophon, Plutarque, qui dans leurs essais d'éducation forment ce que le seizième siècle, les Amyot et autres, appellent le gentilhomme grec. C'est le citoyen souverain des cités reines, Athènes ou Sparte. Beaucoup de gymnastique, d'exercice, peu de travail proprement dit, point d'œuvres, point de créations. Si je regardais dans la main du noble élève de Montaigne, j'y verrais la peau douce, unie, d'une main qui ne fait rien du tout. Mais chez celui de Rabelais je trouverais les signes du vaillant travailleur, qui agit et produit, et je lui dirais: «Tu es homme.»

La tendance morale, au reste, est dans Montaigne plus haute qu'on ne l'attend de cet épicurien. «Dominer le plaisir et braver la douleur, apprendre le grand art de bien vivre et de bien mourir.» On reconnaît les sages, les austères de l'Antiquité. Mais à ce propos même, on doit dire à Montaigne que cet état de force et de sérénité, la vraie santé de l'âme, s'obtient bien moins encore par les raisonnements que par les habitudes du travail, par l'heureux alibi qu'il ménage à nos passions, par la diversion merveilleuse que donne au bas plaisir le haut plaisir: Créer.

Pacifique Montaigne, savez-vous le terrible de vos leçons? C'est que «qui ne crée pas, détruit». La force d'âme que vous donnez à votre élève, qu'en fera-t-il? Comme ses pères, il la tournera vers la guerre. Le beau résultat pour un sage! vous aurez fait un tueur d'hommes!

Dernière observation: Montaigne, qui écrit aux temps où la foi barbarement intolérante noyait le monde de sang, Montaigne, dis-je, veut garder son élève de cette horrible maladie, et pour cela il lui fait voir de bonne heure la diversité des mœurs et des opinions humaines. Il le fait voyager. Il le promène par le monde. Mais n'a-t-il pas à craindre que, par un défaut tout contraire, il ne reste flottant et trop impartial, que sais-je? un douteur? un Montaigne? Fâcheux état de l'âme pour l'homme jeune, dans l'âge de l'action. L'action? mais son nerf, son ressort serait brisé. L'homme, en sa grande force, n'aboutirait à rien. Dès vingt ans, vingt-cinq ans, il aurait le malheur de ressembler à l'auteur des Essais, s'enfermerait déjà, pour songer, dans sa librairie.

S'il ne s'enferme pas, son indécision, sa vie noble et oisive, qui à loisir observe tout, sa douceur tolérante qui aime et qui hait sans excès, «qui se conforme aux mœurs publiques et les contredit peu», tout cela fera l'idéal aimable, mais un peu négatif de l'honnête homme de Molière et Voltaire, n'enfantera nullement le héros ni le citoyen.

Quelles que soient ces critiques, voilà déjà, au grand seizième siècle, les deux types d'éducation. Ils sont posés.

L'un avec une ampleur, une force, une richesse admirable, dans le Gargantua. Le petit monde, l'homme, a avalé le grand. L'a-t-il digéré? Pas encore.

L'autre type d'éducation est finement tracé par la main de Montaigne, un peu maigre, un peu pauvre, par certains côtés négatifs, autant que l'autre fut surchargé et exubérant. Mais enfin, c'est déjà une belle esquisse, vive et forte, une tentative pour donner, non l'objet, le savoir,—mais le sujet: c'est l'homme.