Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)Chapitre 9 / 22
CHAPITRE HUITIÈME
Il ne s’éveilla que bien après midi. Plusieurs fois, le
valet de chambre, surpris d’un sommeil si prolongé,
était venu voir doucement si son jeune
maître remuait. Finalement la sonnette retentit. Victor
entra sans bruit, apportant une tasse de thé et une pile
de lettres sur un petit plateau de vieux Sèvres et ouvrit les rideaux de satin olive, doublés de bleu éteint, qui
fermaient les trois hautes fenêtres.
— Monsieur a dormi longtemps, ce matin! fit-il, souriant.
— Quelle heure est-il, Victor? demanda Dorian
Gray, encore assoupi.
— Une heure et quart, monsieur.
— Quoi! si tard? Il se dressa sur son séant, avala
quelques gorgées de thé et prit son courrier. Une des
lettres, apportée le matin par exprès, était de lord Henry.
Il hésita un instant, puis la mit de côté. Il ouvrit distraitement
les autres. C’était la collection habituelle des
cartes, invitations à dîner, entrées d’expositions particulières,
programmes de concerts de charité et autres
papiers du même genre que, chaque matin, pendant la
«saison», les jeunes gens du monde voient pleuvoir sur
leur tête. Il y avait aussi la note d’un nécessaire de toilette
LouisXV, en argent ciselé: assez lourde facture,
qu’il n’avait pas encore eu le courage d’envoyer à ses
tuteurs, gens extrêmement retardataires, auxquels il
échappait que nous vivons dans un temps où le superflu
est seul indispensable. Enfin diverses missives, fort poliment
tournées, venaient de prêteurs de Jermyn Street,
qui s’offraient à faire toutes avances, dans les plus courts
délais et au taux le plus raisonnable.
Au bout de dix minutes environ, il se leva et, s’enveloppant
d’un riche peignoir de cachemire aux broderies
de soie, passa dans sa salle de bains, pavée d’onyx.
L’eau froide le rafraîchit après ce long sommeil. Il
semblait avoir tout oublié des événements de la nuit. Une ou deux fois pourtant, il eut la vague sensation
d’avoir participé à une étrange tragédie, mais dans l’irréalité
d’un rêve.
Dès qu’il fut habillé, il gagna la bibliothèque et s’attabla
devant un léger déjeuner à la française, servi sur
une petite table ronde, près d’une fenêtre ouverte. Il
faisait délicieux. L’air tiède était saturé de parfums.
Une abeille entra et tourna, en bourdonnant, autour
du vase bleu dragon, garni de roses jaune soufre,
que Dorian avait devant lui. Il se sentait parfaitement heureux.
Tout à coup ses regards tombèrent sur l’écran dont
il avait masqué le portrait. Il eut un frisson.
— Trop frais pour monsieur? demanda le valet,
posant une omelette sur la table. Je ferme la fenêtre?
Dorian secoua la tête.
— Je n’ai pas froid, murmura-t-il.
Était-il bien vrai que le portrait eût changé? Ou bien
l’imagination seule lui avait-elle fait voir un air méchant
où n’était qu’une expression joyeuse? Sûrement une
peinture ne pouvait se transformer. C’était absurde. La
bonne histoire à conter un jour à Basil! Et comme elle
le ferait sourire!
Pourtant il avait le souvenir le plus net de toute la
scène. D’abord dans un vague crépuscule, puis à la
clarté de l’aube, il avait saisi cette nuance de cruauté
au bord des lèvres contractées. Il redoutait presque le
moment où le valet quitterait la pièce. Il savait qu’il ne
pourrait s’empêcher, sitôt seul, d’examiner le portrait.
La certitude lui faisait peur. Quand le domestique, ayant posé café et cigarettes, tourna les talons, il eut
une violente envie de lui dire de rester. Déjà la porte
se refermait, quand il le rappela. Le valet reparut, attendant
les ordres. Dorian le fixa un moment, puis soupira:
«Je n’y suis pour personne, Victor.» Le domestique
s’inclina et sortit.
Alors il se leva de table, alluma une cigarette et se
jeta sur un divan aux luxueux coussins qui faisait face à
l’écran. Cet écran ancien, frappé et façonné dans un
cuir doré de Cordoue, était d’un dessin LouisXIV un
peu trop fleuri. Dorian se mit à l’examiner curieusement,
se demandant si jamais, avant ce jour, il avait
abrité le secret d’une vie humaine.
Après tout, fallait-il l’écarter? Pourquoi ne pas le
laisser en place? À quoi bon savoir? Si le phénomène
était vrai, il était terrifiant. S’il n’était pas vrai, pourquoi
s’en tourmenter? Oui, mais si quelque hasard, si la fatalité
allait vouloir que des yeux étrangers découvrissent,
derrière l’écran, l’horrible déformation? Que devenir?
Que faire, si dans une de ses visites Basil Hallward demandait
à revoir son tableau? Et la requête était inévitable.
Non, mieux valait se rendre compte sur-le-champ.
Tout, plutôt que cette affreuse incertitude.
Il se leva et ferma les deux portes à clef. Ainsi, du
moins, serait-il seul pour inspecter le masque où se lisait
sa honte. Il repoussa l’écran et se vit face à face. C’était
bien vrai. Le portrait avait changé.
Que de fois dans la suite il devait se rappeler ce moment,
et jamais sans surprise! Ce fut avec un sentiment
de curiosité presque scientifique qu’il se prit tout d’abord à considérer l’image. Il ne pouvait croire qu’un
tel changement s’y fût produit. Et pourtant c’était un
fait. Existait-il donc quelque subtile affinité entre son
âme, à lui, et les atomes chimiques qui se groupaient
sur la toile en formes et en couleurs? Ces atomes réalisaient-ils
ce que pensait son âme? Pouvaient-ils donner
corps à ses rêves? Ou bien le prodige dépendait-il
d’une autre cause encore plus terrible? Dorian frissonna
et sentit la peur l’envahir. Regagnant le canapé,
il s’y jeta, les yeux fixés sur le portrait, le cœur serré d’effroi.
D’une chose pourtant il se sentait redevable au portrait:
il lui devait la pleine conscience de son injustice,
de sa cruauté, envers Sibyl Vane. Et cela, il n’était pas
trop tard pour le réparer: Sibyl pouvait encore devenir
sa femme. Soumis à une influence supérieure, son romanesque
et égoïste amour se transformerait en une passion
plus noble. Ce portrait, qu’il tenait de Basil Hallward,
le guiderait à travers la vie: il serait pour lui ce
qu’est pour certains la sainteté, pour d’autres la conscience,
et pour nous tous la crainte de Dieu. Encore
existait-il des narcotiques pour endormir le remords,
des drogues capables d’étouffer doucement le sens
moral. Tandis qu’ici s’offrait un clair symbole de la
dégradation due au péché, un signe toujours présent de
la ruine qui menace les âmes.
Trois heures sonnèrent, puis quatre, puis la demie
tinta son double carillon. Dorian Gray ne fit pas un
mouvement. Il s’efforçait de rassembler les fils écarlates
de la vie et d’en tisser un dessin; il recherchait sa route, égaré qu’il était dans le labyrinthe sanglant de la passion.
Il ne savait que faire, il ne savait que penser. Il
finit par s’installer à son bureau et écrivit une lettre
brûlante à la jeune fille qu’il avait aimée, implorant son
pardon et s’accusant de démence. Il couvrit mainte et
mainte page de mots éperdus de regret, de mots de douleur
plus éperdus encore. Il y a certaine volupté à s’accuser
soi-même. Dès que nous nous blâmons, il nous
semble que personne autre n’a plus le droit de le faire.
C’est la confession, non le prêtre, qui nous absout.
Quand Dorian eut fini sa lettre, il se sentit pardonné.
Soudain, il entendit qu’on frappait à la porte et reconnut
au dehors la voix de lord Henry:
— Mon cher Dorian, je veux absolument vous voir.
Ouvrez vite. Vous êtes insupportable de vous enfermer
de la sorte.
Dorian s’abstint d’abord de répondre et n’eut garde
de faire un mouvement. Les coups redoublèrent, se
firent plus impérieux. Décidément, mieux valait ouvrir
à lord Henry; lui exposer ses plans de vie nouvelle; se
quereller avec lui, si la querelle s’imposait; rompre, si
la rupture était inévitable.
D’un bond il fut debout; il courut à l’écran, masqua
le portrait, puis ouvrit la porte.
— Je suis navré de tout ce qui est arrivé, Dorian,
déclara en entrant lord Henry. Mais, croyez-moi, n’y
pensez pas trop.
— À Sibyl Vane? demanda le jeune homme.
— Naturellement, répondit lord Henry qui, déjà
plongé dans un fauteuil, retirait lentement ses gants jaunes. À certain point de vue, c’est horrible; mais
enfin, vous n’y êtes pour rien. Dites-moi, êtes-vous allé
la voir dans les coulisses, après la représentation?
— Oui.
— J’en étais sûr. Et vous lui avez fait une scène?
— Oui, j’ai été brutal, Harry, odieusement brutal.
Mais tout cela est fini. Je ne regrette rien de ce qui est
arrivé. J’y aurai gagné de mieux me connaître.
— Ah! Dorian, que je suis content que vous preniez
ainsi la chose! J’avais peur de vous trouver abîmé
dans le remords, arrachant de désespoir vos beaux cheveux bouclés.
— J’ai passé par tout cela, fit Dorian, secouant la
tête en souriant. Maintenant, je suis parfaitement heureux.
J’ai découvert en quoi consiste la conscience. Elle
n’est pas ce que vous me disiez, mais ce qu’il y a de
plus divin en nous. Ne vous en moquez plus, Harry,
tout au moins devant moi. Je veux changer de vie. Je
ne puis songer sans horreur à l’affreuse laideur de mon âme.
— Voilà, pour la morale, une base artistique et tout
à fait charmante. Mes félicitations, mon cher Dorian.
Seulement, dites-moi, par où allez-vous commencer?
— Par épouser Sibyl Vane.
— Épouser Sibyl Vane! s’exclama lord Henry.
Debout, déconcerté, stupéfait, il dévisageait le jeune
homme. Mais, mon pauvre ami…
— Je sais, Harry, ce que vous allez me dire: quelque
énormité sur le mariage. Eh! bien, non. Ne me
tenez plus jamais pareil langage. Il y a deux jours, j’ai promis à Sibyl Vane de l’épouser. Je n’entends pas lui
manquer de parole. Elle sera ma femme.
— Votre femme, Dorian? N’auriez-vous donc pas
reçu ma lettre? Ce matin, je vous ai écrit un mot que
j’ai fait porter par mon domestique…
— Votre lettre? Ah! oui, je me rappelle. Je ne l’ai
pas encore lue. J’ai craint que son contenu ne fût pas
tout à fait pour me plaire. Avec vos épigrammes, vous
mettez la vie en lambeaux.
— Ainsi, vous ne savez rien?
— Que voulez-vous dire?
Lord Henry traversa la pièce et, s’asseyant près de
Dorian, lui prit les deux mains, qu’il tint serrées dans
les siennes.
— Dorian, fit-il, ma lettre… Ne vous effrayez pas!…
ma lettre était pour vous dire que Sibyl Vane est morte!
Un cri navré jaillit des lèvres de Dorian. Brusquement
il se leva, et ses mains s’arrachèrent à l’étreinte de
lord Henry.
— Morte! Sibyl morte! Ce n’est pas vrai. C’est un
odieux mensonge. Vous êtes sans pitié, Harry!
— C’est absolument vrai, Dorian! assura gravement
lord Henry. La nouvelle était, ce matin, dans tous les
journaux. Je vous ai vite écrit pour vous demander de
ne recevoir personne avant de m’avoir vu. Il y aura fatalement
une enquête: il ne faut pas que vous y soyez
mêlé. Une affaire comme celle-là lance un homme à
Paris. Mais à Londres les préjugés sont trop forts. Ici,
on ne doit jamais débuter par un scandale: il faut réserver
cela pour l’intérêt de ses vieux jours. J’espère qu’on ne sait pas votre nom, au théâtre? Non? Alors tout va
bien. Et personne ne vous a-t-il vu vous rendre à sa
loge? Ce point est capital.
Dorian resta quelque temps sans répondre, comme
hébété par l’épouvante. Il finit par bégayer d’une voix étouffée:
— Harry, vous avez parlé d’enquête. Que vouliez-vous
dire? Sibyl se serait-elle…? Oh! Harry, je n’y tiens
plus. Parlez. Dites-moi tout, bien vite.
— Je suis convaincu, Dorian, que cette mort n’a
pas été accidentelle, bien qu’on la puisse présenter sous
ce jour au public. Il paraîtrait qu’à peine sortie du
théâtre avec sa mère, vers minuit et demi, Sibyl fit semblant
d’avoir oublié quelque chose là-haut. On l’attendit
quelque temps, mais elle ne revint pas. Bref, on la
trouva morte sur le plancher de sa loge. Elle avait avalé
étourdiment quelqu’un de leurs horribles fards de
théâtre, je ne sais quoi au juste, mais un composé où il
devait entrer de l’acide prussique ou du blanc de céruse,
plutôt de l’acide prussique, car il semble bien qu’elle
soit morte instantanément.
— Harry, Harry, c’est épouvantable! s’écria le
jeune homme.
— Certes, c’est toute une tragédie, mais vous ne
devez pas y être mêlé. D’après le Standard, la petite
avait dix-sept ans. Je l’aurais crue encore plus jeune.
Elle paraissait si enfant et semblait connaître si peu la
scène! Dorian, il ne faut pas que cette aventure ébranle
vos nerfs! Venez dîner avec moi, je vous en prie. Nous
irons ensuite à l’Opéra. C’est la Patti qui chante ce soir; tout Londres sera là. Vous pourrez venir dans la
loge de ma sœur. Elle aura quelques jolies invitées.
— Ainsi, j’ai assassiné Sibyl Vane! murmura Dorian
Gray. Je l’ai assassinée, aussi sûrement que si ma lame
avait tranché sa petite gorge. Et les roses n’en sont pas
moins belles. Et, dans mon jardin, les oiseaux chantent
tout aussi gaiement. Et ce soir, je dîne avec vous; après
quoi, ce sera l’Opéra; puis, quelque souper, j’imagine.
La vie est, en vérité, trop tragique! Si j’avais lu pareille
aventure dans un livre, je crois, Harry, que j’en aurais
sangloté. Mais aujourd’hui, en face d’un drame bien
réel et qui me touche en personne, j’éprouve je ne sais
quelle stupeur à quoi ne suffisent plus les larmes. Voici
la première lettre d’amour vraiment passionnée que j’aie
écrite de ma vie. Or, n’est-ce pas étrange? Cette première
lettre d’ardent amour, c’est à une jeune morte
que je l’aurai adressée. Peuvent-ils sentir, je me le demande,
ces êtres pâles et silencieux que nous nommons
les morts? Sibyl, peut-elle sentir? Peut-elle savoir?
Peut-elle entendre? Oh! comme je l’aimais, Harry! Il
me semble, hélas! qu’il y a de cela des années. Elle était
tout pour moi. Alors vint l’horrible soirée —hier, seulement,
hier!— où elle joua si mal que mon cœur
pensa se briser. Elle m’expliqua tout ensuite. Ce fut
extrêmement pathétique. Pourtant je ne fus pas ému le
moins du monde. Je ne croyais plus à son talent. Mais
bientôt une chose arriva qui me fit peur —une chose
que je ne puis vous dire, et vraiment effroyable. Je me
promis de revenir à Sibyl. Je sentais que j’avais mal agi.
Et la voilà morte! Mon Dieu! Mon Dieu! Dites-moi, Harry, que dois-je faire? Vous ne soupçonnez pas le
danger qui m’assaille, et nulle part je ne vois un appui.
Seule, Sibyl aurait pu me sauver. Elle n’avait pas le droit
de se tuer. Quel égoïsme de sa part!
Lord Henry tira une cigarette d’un élégant étui et
sortit de sa poche un porte-allumettes rehaussé d’or.
— Mon cher Dorian, expliqua-t-il, une femme n’a
qu’un moyen de réformer un homme: l’ennuyer à tel
point que la vie perde pour lui tout son charme. En
épousant Sibyl, vous auriez fait votre malheur. Certes,
vous l’auriez traitée avec bonté. On peut toujours témoigner
de la bonté aux gens dont on n’a cure. Mais elle
n’eût guère tardé à découvrir que vous n’aviez qu’indifférence
pour elle. Et quand une femme découvre la
froideur de son mari, ou bien elle se fagote à faire peur,
ou bien elle arbore des chapeaux vraiment smart que
lui paie le mari d’une autre femme. Je ne dis rien de la
mésalliance, qui eût été abjecte et que, pour ma part, je
n’aurais pu admettre; mais, de toutes façons, soyez sûr
que cette union eût été un désastre.
— C’est en effet très probable, balbutia le jeune
homme, allant et venant par la chambre, le visage horriblement
pâle. Mais je considérais que c’était mon
devoir. Ce n’est pas ma faute si l’affreuse tragédie m’a
empêché de l’accomplir. Il me souvient de vous avoir
entendu dire, un jour, qu’une fatalité poursuit les
bonnes résolutions et veut qu’on les prenne toujours
trop tard. Tel a été sûrement le cas des miennes.
— Les bonnes résolutions ne sont que d’inutiles
efforts pour contrarier les lois scientifiques. Elles ont leur source dans notre seule vanité. Leur résultat est
absolument nihil. Elles nous donnent, de temps à autre,
quelques-unes de ces riches et stériles émotions qui ne
sont pas sans charme pour les âmes faibles. Voilà tout
ce qu’on peut dire en leur faveur. Ce sont des chèques
tirés sur une banque où l’on n’a pas de compte ouvert.
Dorian Gray vint s’asseoir près de lord Henry.
— D’où vient, s’écria-t-il, que je ne puisse m’attendrir
sur cette tragédie autant que je le voudrais? Pourtant
je ne me crois pas sans cœur. Que vous en semble?
— Vous avez commis bien trop de sottises depuis
quinze jours, pour que je le suppose, Dorian, répondit
lord Henry, avec son doux et mélancolique sourire.
Dorian fronça les sourcils:
— Harry, répliqua-t-il, je ne goûte pas beaucoup
votre commentaire, mais je suis content que vous ne me
preniez pas pour un sans-cœur. Je n’ai rien d’un tel
monstre. Je le sais pertinemment. Et pourtant, je dois
le reconnaître, cette catastrophe ne m’émeut pas autant
qu’il conviendrait. Elle m’apparaît simplement comme
le merveilleux dénouement d’une pièce merveilleuse.
Elle atteint à la terrifiante beauté d’une tragédie grecque,
une tragédie où j’aurais joué un grand rôle, mais
d’où je sortirais sans blessure.
— Le cas est intéressant, fit lord Henry, qui trouvait
un plaisir raffiné à faire vibrer l’inconscient égoïsme
du jeune homme. Oui, extrêmement intéressant. En
voici, je crois bien, la véritable explication. Il arrive
souvent que les drames réels de la vie se présentent à
nous de façon si peu artistique, qu’ils nous choquent par leur violence grossière, leur incohérence absolue,
leur manque affligeant de signification, leur défaut
complet de style. Ils nous affectent exactement comme
nous affecte la vulgarité. Nous n’en recevons qu’une
impression de force brutale, contre laquelle nous nous
révoltons. Quelquefois, cependant, une tragédie renfermant
des éléments de beauté artistique traverse notre
vie. Si ces éléments de beauté se dégagent, tout naturellement
notre sens des effets dramatiques est mis en
éveil. Nous découvrons bientôt que d’acteurs nous
sommes devenus spectateurs; ou plutôt, les deux à la
fois. Nous nous observons nous-mêmes, et le prodigieux
spectacle nous captive. En somme, dans le cas qui nous
occupe, qu’est-il arrivé? Une femme s’est tuée, parce
qu’elle vous aimait. Que n’ai-je eu dans ma vie une
aventure comme celle-là! Elle m’aurait rendu amoureux
de l’amour pour le reste de mon existence. Les
personnes qui m’ont adoré —il n’y en a pas eu beaucoup,
mais quelques-unes tout de même— se sont
toutes obstinées à vivre bien au delà du terme de mon
amour pour elles ou de leur amour pour moi. Elles sont
devenues grasses et ennuyeuses et, quand je les rencontre,
elles se lancent aussitôt dans les réminiscences.
Ah! cette infernale mémoire des femmes! Quel épouvantail!
Et quelle stagnation complète de l’intelligence
elle trahit! Nous devrions garder la couleur de la vie,
mais ne jamais nous souvenir des détails. Les détails sont
toujours vulgaires.
— Il faudra que je sème des pavots dans mon jardin,
soupira Dorian.
— Rien de moins nécessaire! reprit son compagnon.
La vie a toujours des pavots dans ses mains. Il
peut arriver cependant que les choses traînent en longueur.
Une fois, j’ai porté des violettes à ma boutonnière
pendant toute une saison; façon de deuil artistique,
à cause d’un roman qui ne voulait pas mourir.
Finalement pourtant, il mourut. Je ne sais plus trop ce
qui le tua. Ce fut, je crois bien, la proposition de sacrifier
le monde pour moi. Ces moments-là sont toujours
épouvantables. L’horreur de l’éternité vous saisit. Eh!
bien, le croirez-vous? L’autre semaine, dînant chez
lady Hampshire, je me suis trouvé le voisin de table de
la dame en question. J’eus beau faire, il fallut qu’elle
reprît toute l’histoire, et déterrât le passé, et ratissât
l’avenir. Mon amour dormait enseveli sous les asphodèles.
Elle le ramenait au jour, et protestait que j’avais
fait le désespoir de sa vie. La vérité m’oblige à dire
qu’elle montra un appétit féroce, en sorte que je n’eus
pas la moindre anxiété. Mais peut-on manquer de goût
à ce point? Le seul charme du passé, c’est qu’il est le
passé. Mais les femmes ne savent jamais quand le rideau
est tombé. Elles veulent toujours un sixième acte. C’est
quand l’intérêt de la pièce est épuisé qu’elles demandent
le plus fort qu’on la prolonge. Si on les écoutait, toute
comédie aurait un dénouement tragique, et toute tragédie
s’achèverait en farce. Elles sont délicieusement
artificielles, mais elles n’ont aucun sens de l’art. Vous
êtes plus favorisé que moi, Dorian. Aucune des femmes
que j’ai connues n’aurait fait pour moi ce que Sibyl
Vane vient de faire pour vous. Le commun des femmes se console toujours. À cette fin, certaines ont recours
aux couleurs sentimentales. Ne vous fiez jamais, quel
que soit leur âge, aux femmes qui s’habillent en mauve;
ni aux femmes qui, passé trente-cinq ans, restent toquées
des rubans roses. C’est un signe infaillible: elles
ont une histoire. D’autres trouvent un grand réconfort
dans la découverte soudaine des mérites de leurs maris.
Elles étalent sous vos yeux leur félicité conjugale,
comme si c’était le plus séduisant des péchés. Il en est
d’autres que console la religion: ses mystères ont le
charme d’un flirt, me disait un jour l’une d’elles; et je
le conçois parfaitement. Rien d’ailleurs ne nous rend
plus vains que de nous entendre dire que nous sommes
des pécheurs. La conscience fait de nous des égoïstes.
En vérité, il n’y a pas de limite aux consolations qu’offre
aux femmes la vie moderne. Encore n’ai-je pas mentionné
la plus importante de toutes.
— Laquelle, Harry? fit langoureusement Dorian.
— Peuh! la consolation tout indiquée: prendre
l’amant d’une autre femme quand on a perdu le sien.
Dans la bonne société ce procédé ne manque jamais de
blanchir une femme. Mais combien Sibyl Vane devait
peu ressembler à toutes ces femmes que nous coudoyons.
La mort m’apparaît dans un rayonnement de
beauté absolue. Je me félicite de vivre dans un siècle
capable de tels prodiges. Ils nous font croire à la réalité
de choses que tous nous prenons bien à la légère,
comme le sentiment, la passion et l’amour.
— Mais vous oubliez mon horrible cruauté envers elle.
— Il n’y a rien au monde, j’en ai bien peur, que les
femmes apprécient autant que la cruauté, la franche
cruauté. Elles ont des instincts étrangement primitifs.
Nous les avons émancipées; elles n’en restent pas moins
des esclaves en quête d’un maître. Elles aiment à se
sentir dominées. Je gage que vous avez été magnifique.
Je ne vous ai jamais vu sous l’empire d’une vraie colère,
mais j’imagine très bien quel air charmant vous deviez
avoir. Cependant, Dorian, je songe tout à coup à une
parole que vous m’avez dite avant-hier. Sur le moment
je crus à une simple fantaisie. J’en saisis maintenant la
profonde vérité. Elle donne la clef de toute l’affaire.
— Que vous ai-je dit, Harry?
— Ceci: que Sibyl Vane incarnait à vos yeux toutes
les héroïnes de l’amour. Un soir, elle était Desdémone;
un autre soir, Ophélie; elle ne mourait dans le personnage
de Juliette, que pour revivre dans celui d’Imogène.
— Elle ne revivra plus jamais! soupira Dorian, cachant
à deux mains son visage.
— Non, elle ne revivra plus! Elle a joué son dernier
rôle. Mais cette mort solitaire dans le faux luxe d’une
loge, regardez-la comme un simple fragment d’une
étrange et lugubre tragédie jacobite, comme une scène
tirée de Webster, de Ford ou de Cyril Tourneur. Cette
jeune fille n’a pas réellement vécu, elle n’a pu réellement
mourir. Pour vous, du moins, elle n’était qu’un
rêve; une apparition qui traversait les pièces de Shakespeare
et les enchantait de sa présence; un roseau,
d’où la musique de Shakespeare s’exhalait plus harmonieuse
encore et plus riche d’allégresse. Dès la première rencontre avec le monde réel, elle fut décevante, elle
fut déçue; alors elle s’en alla. Pleurez, tant qu’il vous
plaît, sur la triste Ophélie. On a étranglé Cordelia:
couvrez-vous les cheveux de cendres. Maudissez le
ciel, puisque la fille de Brabantio n’est plus. Mais ne
gaspillez pas vos larmes sur Sibyl Vane. Elle était moins
réelle que ces fantômes.
Il y eut un silence. Le soir obscurcissait la chambre.
Sans bruit, avec leurs pieds d’argent, les ombres entraient,
venant du jardin. Les couleurs pâlissantes se
détachaient languissamment des choses.
Après quelques instants, Dorian Gray releva la tête:
— Vous m’avez éclairé sur moi-même, Harry, murmura-t-il.
Et il eut comme un soupir de soulagement.
Tout ce que vous venez de me dire, j’en avais le sentiment,
mais je n’osais me l’avouer, je ne savais comment
le définir. Comme vous me connaissez à fond! Ne parlons
plus de ce qui est arrivé. J’aurai eu là une étonnante
aventure, voilà tout. Je me demande si la vie me réserve
rien d’aussi merveilleux?
— La vie, mon cher Dorian, vous réserve tout ce
qu’on peut imaginer. Avec une beauté pareille, à quoi
ne pouvez-vous prétendre?
— Mais supposons, Harry, que je devienne décharné,
vieux, ridé? Qu’arriverait-il, dans ce cas?
— Oh! dans ce cas! dit lord Henry, se levant pour
partir, dans ce cas, vous auriez à enlever vos conquêtes
de haute lutte. Pour l’instant, on les amène à vos pieds.
Dorian, il faut garder votre beauté. Nous vivons dans
un âge qui lit trop pour être sage, et qui pense trop pour être beau. Vous nous êtes indispensable. Et maintenant,
vous feriez bien d’aller vous habiller pour descendre au
Club. Nous ne sommes pas précisément en avance.
— J’irai plutôt vous rejoindre à l’Opéra, Harry. Je
me sens trop fatigué pour avaler quoi que ce soit. Quel
est le numéro de la loge de votre sœur?
— Vingt-sept, je crois. C’est aux premières. Vous
verrez le nom sur la porte. Mais vous me désolez de ne
pas venir dîner.
— Je ne m’en sens pas le courage, fit tristement
Dorian. Merci infiniment pour toutes vos bonnes paroles,
Harry. Vous êtes, sans conteste, mon meilleur
ami. Personne que vous ne m’a jamais si bien compris.
— Notre amitié ne fait que commencer, Dorian,
répondit lord Henry, en lui serrant la main. Au revoir.
J’espère que vous serez là avant neuf heures et demie.
N’oubliez pas: c’est la Patti qui chante.
La porte à peine refermée, Dorian Gray sonna et,
quelques minutes plus tard, Victor apporta les lampes
et baissa les stores. Dorian, impatient de le voir sortir,
trouvait qu’il mettait à toute chose un temps interminable.
Dès qu’il fut seul dans la pièce, il courut écarter
l’écran. Non, pas d’altération nouvelle dans le portrait!
Il avait connu la mort de Sibyl Vane avant que lui-même
en eût été informé. Il avait conscience des événements
de la vie, dès qu’ils se produisaient. Certainement,
la cruauté perverse qui viciait les lignes harmonieuses
de la bouche, avait dû apparaître à l’instant précis où
Sibyl avalait le mystérieux poison. À moins pourtant que le portrait, méprisant les effets extérieurs, ne se
bornât à lire ce qui se passait dans l’âme. Dorian inclinait
à le croire. Il espérait qu’un jour ou l’autre, il verrait
le changement s’opérer sous ses yeux; et cet espoir
le faisait frissonner.
Pauvre Sibyl! Quel roman que le sien! Bien souvent
elle avait mimé la mort sur les planches. Et voilà que la
Mort l’avait saisie et emportée avec Elle. Comment
avait-elle joué cette affreuse dernière scène? L’avait-elle
maudit en mourant? Non, elle était morte d’amour
pour lui. Désormais, l’amour lui devenait une chose
sacrée. Sibyl avait tout expié en s’immolant. Il voulait
oublier combien elle l’avait fait souffrir durant cette
horrible soirée, au théâtre. Quand il songerait à elle, ce
serait comme à une étrange figure tragique, envoyée
sur la scène de ce monde pour y faire resplendir la suprême
réalité de l’amour. Une étrange figure tragique?
Des larmes lui venaient aux yeux, au souvenir de son
visage d’enfant, de ses façons vives et capricieuses, de sa
grâce inquiète et frémissante. Il les essuya brusquement
et de nouveau regarda le portrait.
Il sentit que l’heure était venue de choisir sa voie.
Mais son choix n’était-il pas arrêté d’avance? Oui, la vie
avait prononcé pour lui, la vie et l’infinie curiosité qui
l’attirait vers elle. L’éternelle jeunesse, l’insatiable passion,
les plaisirs secrets et raffinés, les joies délirantes,
les péchés plus délirants encore: il connaîtrait toutes
ces délices. Sur le portrait retomberait le poids de sa
honte. Voilà tout.
Une sensation douloureuse l’étreignit, à la pensée que ce joli visage, peint sur la toile, était voué à la profanation.
Un jour, par gaminerie, jouant au Narcisse,
il avait baisé, ou plutôt feint de baiser, ces lèvres éclatantes,
qui maintenant lui souriaient d’un si amer sourire.
Des matinées entières, il s’était immobilisé devant
ce portrait, s’émerveillant de sa beauté, bien près, par
moments, d’en tomber amoureux. Et maintenant,
chaque fois qu’il céderait à ses désirs, l’image allait-elle
se modifier? Allait-elle devenir un objet monstrueux et
repoussant qu’il faudrait cacher au fond d’une chambre
fermée à double tour, qu’il faudrait dérober aux rayons
du soleil dont la caresse d’or avait embrasé tant de fois
cette ondoyante et merveilleuse chevelure? Quelle pitié!
vraiment, quelle pitié!
Un moment, il eut envie de prier, de demander
qu’entre lui et le portrait cessât l’horrible sympathie.
Le changement qu’une prière avait obtenu, peut-être
une prière obtiendrait-elle qu’il fût effacé. Et cependant
qui donc, pour peu qu’il connût la vie, rejetterait
le moyen de rester toujours jeune, si étrange que fût ce
moyen, et si gros qu’il parût de conséquences fatales?
D’ailleurs le phénomène était-il réellement soumis à son
pouvoir? Était-ce bien la prière qui avait amené cette
substitution? Tout ne serait-il pas dû plutôt à l’action
mystérieuse de quelque loi physique? La pensée agit
sur l’organisme vivant: n’agirait-elle pas aussi sur les
substances brutes et inorganiques? Bien plus, en dehors
même de toute pensée et de tout désir conscient, qui
sait si les choses qui nous entourent ne vibrent pas à
l’unisson de nos humeurs et de nos passions, l’atome conviant l’atome aux secrètes voluptés de rapprochements
étranges? Du reste, peu importait la cause. Jamais
plus il ne tenterait par la prière les puissances redoutables.
Si le portrait devait changer, il changerait, voilà
tout. À quoi bon scruter, trop avant, le mystère?
Il se contenterait de l’observer avec un intense plaisir.
Il pourrait ainsi pénétrer jusqu’aux derniers replis de
son âme. Ce portrait serait pour lui le plus magique des
miroirs. C’est à lui qu’il avait dû la révélation de son
corps, il lui devrait de même la révélation de son âme.
Et quand l’hiver atteindrait le portrait, lui, il en serait
encore à cette heure des saisons où le printemps tressaille
aux approches de l’été. Quand le sang déserterait
ce visage, ne laissant sur la toile qu’un masque de craie
blafarde, aux yeux plombés, lui, il garderait encore la
magie de sa fraîche jeunesse. Pas une fleur de sa grâce
ne se fanerait. Pas une pulsation de sa vie ne se ralentirait.
Comme les dieux de la Grèce, il serait fort, et
léger, et joyeux. Que lui importait la destinée de l’image
peinte sur la toile? Lui, il serait épargné. Tout était là.
Avec un sourire, il ramena l’écran à son ancienne
place, et passa dans sa chambre à coucher où son valet
l’attendait. Une heure plus tard il était à l’Opéra. Au
dossier de son fauteuil, s’appuyait lord Henry.
image de début de chapitre
CHAPITRE HUITIÈME
Il ne s’éveilla que bien après midi. Plusieurs fois, le
valet de chambre, surpris d’un sommeil si prolongé,
était venu voir doucement si son jeune
maître remuait. Finalement la sonnette retentit. Victor
entra sans bruit, apportant une tasse de thé et une pile
de lettres sur un petit plateau de vieux Sèvres et ouvrit les rideaux de satin olive, doublés de bleu éteint, qui
fermaient les trois hautes fenêtres.
— Monsieur a dormi longtemps, ce matin! fit-il, souriant.
— Quelle heure est-il, Victor? demanda Dorian
Gray, encore assoupi.
— Une heure et quart, monsieur.
— Quoi! si tard? Il se dressa sur son séant, avala
quelques gorgées de thé et prit son courrier. Une des
lettres, apportée le matin par exprès, était de lord Henry.
Il hésita un instant, puis la mit de côté. Il ouvrit distraitement
les autres. C’était la collection habituelle des
cartes, invitations à dîner, entrées d’expositions particulières,
programmes de concerts de charité et autres
papiers du même genre que, chaque matin, pendant la
«saison», les jeunes gens du monde voient pleuvoir sur
leur tête. Il y avait aussi la note d’un nécessaire de toilette
LouisXV, en argent ciselé: assez lourde facture,
qu’il n’avait pas encore eu le courage d’envoyer à ses
tuteurs, gens extrêmement retardataires, auxquels il
échappait que nous vivons dans un temps où le superflu
est seul indispensable. Enfin diverses missives, fort poliment
tournées, venaient de prêteurs de Jermyn Street,
qui s’offraient à faire toutes avances, dans les plus courts
délais et au taux le plus raisonnable.
Au bout de dix minutes environ, il se leva et, s’enveloppant
d’un riche peignoir de cachemire aux broderies
de soie, passa dans sa salle de bains, pavée d’onyx.
L’eau froide le rafraîchit après ce long sommeil. Il
semblait avoir tout oublié des événements de la nuit. Une ou deux fois pourtant, il eut la vague sensation
d’avoir participé à une étrange tragédie, mais dans l’irréalité
d’un rêve.
Dès qu’il fut habillé, il gagna la bibliothèque et s’attabla
devant un léger déjeuner à la française, servi sur
une petite table ronde, près d’une fenêtre ouverte. Il
faisait délicieux. L’air tiède était saturé de parfums.
Une abeille entra et tourna, en bourdonnant, autour
du vase bleu dragon, garni de roses jaune soufre,
que Dorian avait devant lui. Il se sentait parfaitement heureux.
Tout à coup ses regards tombèrent sur l’écran dont
il avait masqué le portrait. Il eut un frisson.
— Trop frais pour monsieur? demanda le valet,
posant une omelette sur la table. Je ferme la fenêtre?
Dorian secoua la tête.
— Je n’ai pas froid, murmura-t-il.
Était-il bien vrai que le portrait eût changé? Ou bien
l’imagination seule lui avait-elle fait voir un air méchant
où n’était qu’une expression joyeuse? Sûrement une
peinture ne pouvait se transformer. C’était absurde. La
bonne histoire à conter un jour à Basil! Et comme elle
le ferait sourire!
Pourtant il avait le souvenir le plus net de toute la
scène. D’abord dans un vague crépuscule, puis à la
clarté de l’aube, il avait saisi cette nuance de cruauté
au bord des lèvres contractées. Il redoutait presque le
moment où le valet quitterait la pièce. Il savait qu’il ne
pourrait s’empêcher, sitôt seul, d’examiner le portrait.
La certitude lui faisait peur. Quand le domestique, ayant posé café et cigarettes, tourna les talons, il eut
une violente envie de lui dire de rester. Déjà la porte
se refermait, quand il le rappela. Le valet reparut, attendant
les ordres. Dorian le fixa un moment, puis soupira:
«Je n’y suis pour personne, Victor.» Le domestique
s’inclina et sortit.
Alors il se leva de table, alluma une cigarette et se
jeta sur un divan aux luxueux coussins qui faisait face à
l’écran. Cet écran ancien, frappé et façonné dans un
cuir doré de Cordoue, était d’un dessin LouisXIV un
peu trop fleuri. Dorian se mit à l’examiner curieusement,
se demandant si jamais, avant ce jour, il avait
abrité le secret d’une vie humaine.
Après tout, fallait-il l’écarter? Pourquoi ne pas le
laisser en place? À quoi bon savoir? Si le phénomène
était vrai, il était terrifiant. S’il n’était pas vrai, pourquoi
s’en tourmenter? Oui, mais si quelque hasard, si la fatalité
allait vouloir que des yeux étrangers découvrissent,
derrière l’écran, l’horrible déformation? Que devenir?
Que faire, si dans une de ses visites Basil Hallward demandait
à revoir son tableau? Et la requête était inévitable.
Non, mieux valait se rendre compte sur-le-champ.
Tout, plutôt que cette affreuse incertitude.
Il se leva et ferma les deux portes à clef. Ainsi, du
moins, serait-il seul pour inspecter le masque où se lisait
sa honte. Il repoussa l’écran et se vit face à face. C’était
bien vrai. Le portrait avait changé.
Que de fois dans la suite il devait se rappeler ce moment,
et jamais sans surprise! Ce fut avec un sentiment
de curiosité presque scientifique qu’il se prit tout d’abord à considérer l’image. Il ne pouvait croire qu’un
tel changement s’y fût produit. Et pourtant c’était un
fait. Existait-il donc quelque subtile affinité entre son
âme, à lui, et les atomes chimiques qui se groupaient
sur la toile en formes et en couleurs? Ces atomes réalisaient-ils
ce que pensait son âme? Pouvaient-ils donner
corps à ses rêves? Ou bien le prodige dépendait-il
d’une autre cause encore plus terrible? Dorian frissonna
et sentit la peur l’envahir. Regagnant le canapé,
il s’y jeta, les yeux fixés sur le portrait, le cœur serré d’effroi.
D’une chose pourtant il se sentait redevable au portrait:
il lui devait la pleine conscience de son injustice,
de sa cruauté, envers Sibyl Vane. Et cela, il n’était pas
trop tard pour le réparer: Sibyl pouvait encore devenir
sa femme. Soumis à une influence supérieure, son romanesque
et égoïste amour se transformerait en une passion
plus noble. Ce portrait, qu’il tenait de Basil Hallward,
le guiderait à travers la vie: il serait pour lui ce
qu’est pour certains la sainteté, pour d’autres la conscience,
et pour nous tous la crainte de Dieu. Encore
existait-il des narcotiques pour endormir le remords,
des drogues capables d’étouffer doucement le sens
moral. Tandis qu’ici s’offrait un clair symbole de la
dégradation due au péché, un signe toujours présent de
la ruine qui menace les âmes.
Trois heures sonnèrent, puis quatre, puis la demie
tinta son double carillon. Dorian Gray ne fit pas un
mouvement. Il s’efforçait de rassembler les fils écarlates
de la vie et d’en tisser un dessin; il recherchait sa route, égaré qu’il était dans le labyrinthe sanglant de la passion.
Il ne savait que faire, il ne savait que penser. Il
finit par s’installer à son bureau et écrivit une lettre
brûlante à la jeune fille qu’il avait aimée, implorant son
pardon et s’accusant de démence. Il couvrit mainte et
mainte page de mots éperdus de regret, de mots de douleur
plus éperdus encore. Il y a certaine volupté à s’accuser
soi-même. Dès que nous nous blâmons, il nous
semble que personne autre n’a plus le droit de le faire.
C’est la confession, non le prêtre, qui nous absout.
Quand Dorian eut fini sa lettre, il se sentit pardonné.
Soudain, il entendit qu’on frappait à la porte et reconnut
au dehors la voix de lord Henry:
— Mon cher Dorian, je veux absolument vous voir.
Ouvrez vite. Vous êtes insupportable de vous enfermer
de la sorte.
Dorian s’abstint d’abord de répondre et n’eut garde
de faire un mouvement. Les coups redoublèrent, se
firent plus impérieux. Décidément, mieux valait ouvrir
à lord Henry; lui exposer ses plans de vie nouvelle; se
quereller avec lui, si la querelle s’imposait; rompre, si
la rupture était inévitable.
D’un bond il fut debout; il courut à l’écran, masqua
le portrait, puis ouvrit la porte.
— Je suis navré de tout ce qui est arrivé, Dorian,
déclara en entrant lord Henry. Mais, croyez-moi, n’y
pensez pas trop.
— À Sibyl Vane? demanda le jeune homme.
— Naturellement, répondit lord Henry qui, déjà
plongé dans un fauteuil, retirait lentement ses gants jaunes. À certain point de vue, c’est horrible; mais
enfin, vous n’y êtes pour rien. Dites-moi, êtes-vous allé
la voir dans les coulisses, après la représentation?
— Oui.
— J’en étais sûr. Et vous lui avez fait une scène?
— Oui, j’ai été brutal, Harry, odieusement brutal.
Mais tout cela est fini. Je ne regrette rien de ce qui est
arrivé. J’y aurai gagné de mieux me connaître.
— Ah! Dorian, que je suis content que vous preniez
ainsi la chose! J’avais peur de vous trouver abîmé
dans le remords, arrachant de désespoir vos beaux cheveux bouclés.
— J’ai passé par tout cela, fit Dorian, secouant la
tête en souriant. Maintenant, je suis parfaitement heureux.
J’ai découvert en quoi consiste la conscience. Elle
n’est pas ce que vous me disiez, mais ce qu’il y a de
plus divin en nous. Ne vous en moquez plus, Harry,
tout au moins devant moi. Je veux changer de vie. Je
ne puis songer sans horreur à l’affreuse laideur de mon âme.
— Voilà, pour la morale, une base artistique et tout
à fait charmante. Mes félicitations, mon cher Dorian.
Seulement, dites-moi, par où allez-vous commencer?
— Par épouser Sibyl Vane.
— Épouser Sibyl Vane! s’exclama lord Henry.
Debout, déconcerté, stupéfait, il dévisageait le jeune
homme. Mais, mon pauvre ami…
— Je sais, Harry, ce que vous allez me dire: quelque
énormité sur le mariage. Eh! bien, non. Ne me
tenez plus jamais pareil langage. Il y a deux jours, j’ai promis à Sibyl Vane de l’épouser. Je n’entends pas lui
manquer de parole. Elle sera ma femme.
— Votre femme, Dorian? N’auriez-vous donc pas
reçu ma lettre? Ce matin, je vous ai écrit un mot que
j’ai fait porter par mon domestique…
— Votre lettre? Ah! oui, je me rappelle. Je ne l’ai
pas encore lue. J’ai craint que son contenu ne fût pas
tout à fait pour me plaire. Avec vos épigrammes, vous
mettez la vie en lambeaux.
— Ainsi, vous ne savez rien?
— Que voulez-vous dire?
Lord Henry traversa la pièce et, s’asseyant près de
Dorian, lui prit les deux mains, qu’il tint serrées dans
les siennes.
— Dorian, fit-il, ma lettre… Ne vous effrayez pas!…
ma lettre était pour vous dire que Sibyl Vane est morte!
Un cri navré jaillit des lèvres de Dorian. Brusquement
il se leva, et ses mains s’arrachèrent à l’étreinte de
lord Henry.
— Morte! Sibyl morte! Ce n’est pas vrai. C’est un
odieux mensonge. Vous êtes sans pitié, Harry!
— C’est absolument vrai, Dorian! assura gravement
lord Henry. La nouvelle était, ce matin, dans tous les
journaux. Je vous ai vite écrit pour vous demander de
ne recevoir personne avant de m’avoir vu. Il y aura fatalement
une enquête: il ne faut pas que vous y soyez
mêlé. Une affaire comme celle-là lance un homme à
Paris. Mais à Londres les préjugés sont trop forts. Ici,
on ne doit jamais débuter par un scandale: il faut réserver
cela pour l’intérêt de ses vieux jours. J’espère qu’on ne sait pas votre nom, au théâtre? Non? Alors tout va
bien. Et personne ne vous a-t-il vu vous rendre à sa
loge? Ce point est capital.
Dorian resta quelque temps sans répondre, comme
hébété par l’épouvante. Il finit par bégayer d’une voix étouffée:
— Harry, vous avez parlé d’enquête. Que vouliez-vous
dire? Sibyl se serait-elle…? Oh! Harry, je n’y tiens
plus. Parlez. Dites-moi tout, bien vite.
— Je suis convaincu, Dorian, que cette mort n’a
pas été accidentelle, bien qu’on la puisse présenter sous
ce jour au public. Il paraîtrait qu’à peine sortie du
théâtre avec sa mère, vers minuit et demi, Sibyl fit semblant
d’avoir oublié quelque chose là-haut. On l’attendit
quelque temps, mais elle ne revint pas. Bref, on la
trouva morte sur le plancher de sa loge. Elle avait avalé
étourdiment quelqu’un de leurs horribles fards de
théâtre, je ne sais quoi au juste, mais un composé où il
devait entrer de l’acide prussique ou du blanc de céruse,
plutôt de l’acide prussique, car il semble bien qu’elle
soit morte instantanément.
— Harry, Harry, c’est épouvantable! s’écria le
jeune homme.
— Certes, c’est toute une tragédie, mais vous ne
devez pas y être mêlé. D’après le Standard, la petite
avait dix-sept ans. Je l’aurais crue encore plus jeune.
Elle paraissait si enfant et semblait connaître si peu la
scène! Dorian, il ne faut pas que cette aventure ébranle
vos nerfs! Venez dîner avec moi, je vous en prie. Nous
irons ensuite à l’Opéra. C’est la Patti qui chante ce soir; tout Londres sera là. Vous pourrez venir dans la
loge de ma sœur. Elle aura quelques jolies invitées.
— Ainsi, j’ai assassiné Sibyl Vane! murmura Dorian
Gray. Je l’ai assassinée, aussi sûrement que si ma lame
avait tranché sa petite gorge. Et les roses n’en sont pas
moins belles. Et, dans mon jardin, les oiseaux chantent
tout aussi gaiement. Et ce soir, je dîne avec vous; après
quoi, ce sera l’Opéra; puis, quelque souper, j’imagine.
La vie est, en vérité, trop tragique! Si j’avais lu pareille
aventure dans un livre, je crois, Harry, que j’en aurais
sangloté. Mais aujourd’hui, en face d’un drame bien
réel et qui me touche en personne, j’éprouve je ne sais
quelle stupeur à quoi ne suffisent plus les larmes. Voici
la première lettre d’amour vraiment passionnée que j’aie
écrite de ma vie. Or, n’est-ce pas étrange? Cette première
lettre d’ardent amour, c’est à une jeune morte
que je l’aurai adressée. Peuvent-ils sentir, je me le demande,
ces êtres pâles et silencieux que nous nommons
les morts? Sibyl, peut-elle sentir? Peut-elle savoir?
Peut-elle entendre? Oh! comme je l’aimais, Harry! Il
me semble, hélas! qu’il y a de cela des années. Elle était
tout pour moi. Alors vint l’horrible soirée —hier, seulement,
hier!— où elle joua si mal que mon cœur
pensa se briser. Elle m’expliqua tout ensuite. Ce fut
extrêmement pathétique. Pourtant je ne fus pas ému le
moins du monde. Je ne croyais plus à son talent. Mais
bientôt une chose arriva qui me fit peur —une chose
que je ne puis vous dire, et vraiment effroyable. Je me
promis de revenir à Sibyl. Je sentais que j’avais mal agi.
Et la voilà morte! Mon Dieu! Mon Dieu! Dites-moi, Harry, que dois-je faire? Vous ne soupçonnez pas le
danger qui m’assaille, et nulle part je ne vois un appui.
Seule, Sibyl aurait pu me sauver. Elle n’avait pas le droit
de se tuer. Quel égoïsme de sa part!
Lord Henry tira une cigarette d’un élégant étui et
sortit de sa poche un porte-allumettes rehaussé d’or.
— Mon cher Dorian, expliqua-t-il, une femme n’a
qu’un moyen de réformer un homme: l’ennuyer à tel
point que la vie perde pour lui tout son charme. En
épousant Sibyl, vous auriez fait votre malheur. Certes,
vous l’auriez traitée avec bonté. On peut toujours témoigner
de la bonté aux gens dont on n’a cure. Mais elle
n’eût guère tardé à découvrir que vous n’aviez qu’indifférence
pour elle. Et quand une femme découvre la
froideur de son mari, ou bien elle se fagote à faire peur,
ou bien elle arbore des chapeaux vraiment smart que
lui paie le mari d’une autre femme. Je ne dis rien de la
mésalliance, qui eût été abjecte et que, pour ma part, je
n’aurais pu admettre; mais, de toutes façons, soyez sûr
que cette union eût été un désastre.
— C’est en effet très probable, balbutia le jeune
homme, allant et venant par la chambre, le visage horriblement
pâle. Mais je considérais que c’était mon
devoir. Ce n’est pas ma faute si l’affreuse tragédie m’a
empêché de l’accomplir. Il me souvient de vous avoir
entendu dire, un jour, qu’une fatalité poursuit les
bonnes résolutions et veut qu’on les prenne toujours
trop tard. Tel a été sûrement le cas des miennes.
— Les bonnes résolutions ne sont que d’inutiles
efforts pour contrarier les lois scientifiques. Elles ont leur source dans notre seule vanité. Leur résultat est
absolument nihil. Elles nous donnent, de temps à autre,
quelques-unes de ces riches et stériles émotions qui ne
sont pas sans charme pour les âmes faibles. Voilà tout
ce qu’on peut dire en leur faveur. Ce sont des chèques
tirés sur une banque où l’on n’a pas de compte ouvert.
Dorian Gray vint s’asseoir près de lord Henry.
— D’où vient, s’écria-t-il, que je ne puisse m’attendrir
sur cette tragédie autant que je le voudrais? Pourtant
je ne me crois pas sans cœur. Que vous en semble?
— Vous avez commis bien trop de sottises depuis
quinze jours, pour que je le suppose, Dorian, répondit
lord Henry, avec son doux et mélancolique sourire.
Dorian fronça les sourcils:
— Harry, répliqua-t-il, je ne goûte pas beaucoup
votre commentaire, mais je suis content que vous ne me
preniez pas pour un sans-cœur. Je n’ai rien d’un tel
monstre. Je le sais pertinemment. Et pourtant, je dois
le reconnaître, cette catastrophe ne m’émeut pas autant
qu’il conviendrait. Elle m’apparaît simplement comme
le merveilleux dénouement d’une pièce merveilleuse.
Elle atteint à la terrifiante beauté d’une tragédie grecque,
une tragédie où j’aurais joué un grand rôle, mais
d’où je sortirais sans blessure.
— Le cas est intéressant, fit lord Henry, qui trouvait
un plaisir raffiné à faire vibrer l’inconscient égoïsme
du jeune homme. Oui, extrêmement intéressant. En
voici, je crois bien, la véritable explication. Il arrive
souvent que les drames réels de la vie se présentent à
nous de façon si peu artistique, qu’ils nous choquent par leur violence grossière, leur incohérence absolue,
leur manque affligeant de signification, leur défaut
complet de style. Ils nous affectent exactement comme
nous affecte la vulgarité. Nous n’en recevons qu’une
impression de force brutale, contre laquelle nous nous
révoltons. Quelquefois, cependant, une tragédie renfermant
des éléments de beauté artistique traverse notre
vie. Si ces éléments de beauté se dégagent, tout naturellement
notre sens des effets dramatiques est mis en
éveil. Nous découvrons bientôt que d’acteurs nous
sommes devenus spectateurs; ou plutôt, les deux à la
fois. Nous nous observons nous-mêmes, et le prodigieux
spectacle nous captive. En somme, dans le cas qui nous
occupe, qu’est-il arrivé? Une femme s’est tuée, parce
qu’elle vous aimait. Que n’ai-je eu dans ma vie une
aventure comme celle-là! Elle m’aurait rendu amoureux
de l’amour pour le reste de mon existence. Les
personnes qui m’ont adoré —il n’y en a pas eu beaucoup,
mais quelques-unes tout de même— se sont
toutes obstinées à vivre bien au delà du terme de mon
amour pour elles ou de leur amour pour moi. Elles sont
devenues grasses et ennuyeuses et, quand je les rencontre,
elles se lancent aussitôt dans les réminiscences.
Ah! cette infernale mémoire des femmes! Quel épouvantail!
Et quelle stagnation complète de l’intelligence
elle trahit! Nous devrions garder la couleur de la vie,
mais ne jamais nous souvenir des détails. Les détails sont
toujours vulgaires.
— Il faudra que je sème des pavots dans mon jardin,
soupira Dorian.
— Rien de moins nécessaire! reprit son compagnon.
La vie a toujours des pavots dans ses mains. Il
peut arriver cependant que les choses traînent en longueur.
Une fois, j’ai porté des violettes à ma boutonnière
pendant toute une saison; façon de deuil artistique,
à cause d’un roman qui ne voulait pas mourir.
Finalement pourtant, il mourut. Je ne sais plus trop ce
qui le tua. Ce fut, je crois bien, la proposition de sacrifier
le monde pour moi. Ces moments-là sont toujours
épouvantables. L’horreur de l’éternité vous saisit. Eh!
bien, le croirez-vous? L’autre semaine, dînant chez
lady Hampshire, je me suis trouvé le voisin de table de
la dame en question. J’eus beau faire, il fallut qu’elle
reprît toute l’histoire, et déterrât le passé, et ratissât
l’avenir. Mon amour dormait enseveli sous les asphodèles.
Elle le ramenait au jour, et protestait que j’avais
fait le désespoir de sa vie. La vérité m’oblige à dire
qu’elle montra un appétit féroce, en sorte que je n’eus
pas la moindre anxiété. Mais peut-on manquer de goût
à ce point? Le seul charme du passé, c’est qu’il est le
passé. Mais les femmes ne savent jamais quand le rideau
est tombé. Elles veulent toujours un sixième acte. C’est
quand l’intérêt de la pièce est épuisé qu’elles demandent
le plus fort qu’on la prolonge. Si on les écoutait, toute
comédie aurait un dénouement tragique, et toute tragédie
s’achèverait en farce. Elles sont délicieusement
artificielles, mais elles n’ont aucun sens de l’art. Vous
êtes plus favorisé que moi, Dorian. Aucune des femmes
que j’ai connues n’aurait fait pour moi ce que Sibyl
Vane vient de faire pour vous. Le commun des femmes se console toujours. À cette fin, certaines ont recours
aux couleurs sentimentales. Ne vous fiez jamais, quel
que soit leur âge, aux femmes qui s’habillent en mauve;
ni aux femmes qui, passé trente-cinq ans, restent toquées
des rubans roses. C’est un signe infaillible: elles
ont une histoire. D’autres trouvent un grand réconfort
dans la découverte soudaine des mérites de leurs maris.
Elles étalent sous vos yeux leur félicité conjugale,
comme si c’était le plus séduisant des péchés. Il en est
d’autres que console la religion: ses mystères ont le
charme d’un flirt, me disait un jour l’une d’elles; et je
le conçois parfaitement. Rien d’ailleurs ne nous rend
plus vains que de nous entendre dire que nous sommes
des pécheurs. La conscience fait de nous des égoïstes.
En vérité, il n’y a pas de limite aux consolations qu’offre
aux femmes la vie moderne. Encore n’ai-je pas mentionné
la plus importante de toutes.
— Laquelle, Harry? fit langoureusement Dorian.
— Peuh! la consolation tout indiquée: prendre
l’amant d’une autre femme quand on a perdu le sien.
Dans la bonne société ce procédé ne manque jamais de
blanchir une femme. Mais combien Sibyl Vane devait
peu ressembler à toutes ces femmes que nous coudoyons.
La mort m’apparaît dans un rayonnement de
beauté absolue. Je me félicite de vivre dans un siècle
capable de tels prodiges. Ils nous font croire à la réalité
de choses que tous nous prenons bien à la légère,
comme le sentiment, la passion et l’amour.
— Mais vous oubliez mon horrible cruauté envers elle.
— Il n’y a rien au monde, j’en ai bien peur, que les
femmes apprécient autant que la cruauté, la franche
cruauté. Elles ont des instincts étrangement primitifs.
Nous les avons émancipées; elles n’en restent pas moins
des esclaves en quête d’un maître. Elles aiment à se
sentir dominées. Je gage que vous avez été magnifique.
Je ne vous ai jamais vu sous l’empire d’une vraie colère,
mais j’imagine très bien quel air charmant vous deviez
avoir. Cependant, Dorian, je songe tout à coup à une
parole que vous m’avez dite avant-hier. Sur le moment
je crus à une simple fantaisie. J’en saisis maintenant la
profonde vérité. Elle donne la clef de toute l’affaire.
— Que vous ai-je dit, Harry?
— Ceci: que Sibyl Vane incarnait à vos yeux toutes
les héroïnes de l’amour. Un soir, elle était Desdémone;
un autre soir, Ophélie; elle ne mourait dans le personnage
de Juliette, que pour revivre dans celui d’Imogène.
— Elle ne revivra plus jamais! soupira Dorian, cachant
à deux mains son visage.
— Non, elle ne revivra plus! Elle a joué son dernier
rôle. Mais cette mort solitaire dans le faux luxe d’une
loge, regardez-la comme un simple fragment d’une
étrange et lugubre tragédie jacobite, comme une scène
tirée de Webster, de Ford ou de Cyril Tourneur. Cette
jeune fille n’a pas réellement vécu, elle n’a pu réellement
mourir. Pour vous, du moins, elle n’était qu’un
rêve; une apparition qui traversait les pièces de Shakespeare
et les enchantait de sa présence; un roseau,
d’où la musique de Shakespeare s’exhalait plus harmonieuse
encore et plus riche d’allégresse. Dès la première rencontre avec le monde réel, elle fut décevante, elle
fut déçue; alors elle s’en alla. Pleurez, tant qu’il vous
plaît, sur la triste Ophélie. On a étranglé Cordelia:
couvrez-vous les cheveux de cendres. Maudissez le
ciel, puisque la fille de Brabantio n’est plus. Mais ne
gaspillez pas vos larmes sur Sibyl Vane. Elle était moins
réelle que ces fantômes.
Il y eut un silence. Le soir obscurcissait la chambre.
Sans bruit, avec leurs pieds d’argent, les ombres entraient,
venant du jardin. Les couleurs pâlissantes se
détachaient languissamment des choses.
Après quelques instants, Dorian Gray releva la tête:
— Vous m’avez éclairé sur moi-même, Harry, murmura-t-il.
Et il eut comme un soupir de soulagement.
Tout ce que vous venez de me dire, j’en avais le sentiment,
mais je n’osais me l’avouer, je ne savais comment
le définir. Comme vous me connaissez à fond! Ne parlons
plus de ce qui est arrivé. J’aurai eu là une étonnante
aventure, voilà tout. Je me demande si la vie me réserve
rien d’aussi merveilleux?
— La vie, mon cher Dorian, vous réserve tout ce
qu’on peut imaginer. Avec une beauté pareille, à quoi
ne pouvez-vous prétendre?
— Mais supposons, Harry, que je devienne décharné,
vieux, ridé? Qu’arriverait-il, dans ce cas?
— Oh! dans ce cas! dit lord Henry, se levant pour
partir, dans ce cas, vous auriez à enlever vos conquêtes
de haute lutte. Pour l’instant, on les amène à vos pieds.
Dorian, il faut garder votre beauté. Nous vivons dans
un âge qui lit trop pour être sage, et qui pense trop pour être beau. Vous nous êtes indispensable. Et maintenant,
vous feriez bien d’aller vous habiller pour descendre au
Club. Nous ne sommes pas précisément en avance.
— J’irai plutôt vous rejoindre à l’Opéra, Harry. Je
me sens trop fatigué pour avaler quoi que ce soit. Quel
est le numéro de la loge de votre sœur?
— Vingt-sept, je crois. C’est aux premières. Vous
verrez le nom sur la porte. Mais vous me désolez de ne
pas venir dîner.
— Je ne m’en sens pas le courage, fit tristement
Dorian. Merci infiniment pour toutes vos bonnes paroles,
Harry. Vous êtes, sans conteste, mon meilleur
ami. Personne que vous ne m’a jamais si bien compris.
— Notre amitié ne fait que commencer, Dorian,
répondit lord Henry, en lui serrant la main. Au revoir.
J’espère que vous serez là avant neuf heures et demie.
N’oubliez pas: c’est la Patti qui chante.
La porte à peine refermée, Dorian Gray sonna et,
quelques minutes plus tard, Victor apporta les lampes
et baissa les stores. Dorian, impatient de le voir sortir,
trouvait qu’il mettait à toute chose un temps interminable.
Dès qu’il fut seul dans la pièce, il courut écarter
l’écran. Non, pas d’altération nouvelle dans le portrait!
Il avait connu la mort de Sibyl Vane avant que lui-même
en eût été informé. Il avait conscience des événements
de la vie, dès qu’ils se produisaient. Certainement,
la cruauté perverse qui viciait les lignes harmonieuses
de la bouche, avait dû apparaître à l’instant précis où
Sibyl avalait le mystérieux poison. À moins pourtant que le portrait, méprisant les effets extérieurs, ne se
bornât à lire ce qui se passait dans l’âme. Dorian inclinait
à le croire. Il espérait qu’un jour ou l’autre, il verrait
le changement s’opérer sous ses yeux; et cet espoir
le faisait frissonner.
Pauvre Sibyl! Quel roman que le sien! Bien souvent
elle avait mimé la mort sur les planches. Et voilà que la
Mort l’avait saisie et emportée avec Elle. Comment
avait-elle joué cette affreuse dernière scène? L’avait-elle
maudit en mourant? Non, elle était morte d’amour
pour lui. Désormais, l’amour lui devenait une chose
sacrée. Sibyl avait tout expié en s’immolant. Il voulait
oublier combien elle l’avait fait souffrir durant cette
horrible soirée, au théâtre. Quand il songerait à elle, ce
serait comme à une étrange figure tragique, envoyée
sur la scène de ce monde pour y faire resplendir la suprême
réalité de l’amour. Une étrange figure tragique?
Des larmes lui venaient aux yeux, au souvenir de son
visage d’enfant, de ses façons vives et capricieuses, de sa
grâce inquiète et frémissante. Il les essuya brusquement
et de nouveau regarda le portrait.
Il sentit que l’heure était venue de choisir sa voie.
Mais son choix n’était-il pas arrêté d’avance? Oui, la vie
avait prononcé pour lui, la vie et l’infinie curiosité qui
l’attirait vers elle. L’éternelle jeunesse, l’insatiable passion,
les plaisirs secrets et raffinés, les joies délirantes,
les péchés plus délirants encore: il connaîtrait toutes
ces délices. Sur le portrait retomberait le poids de sa
honte. Voilà tout.
Une sensation douloureuse l’étreignit, à la pensée que ce joli visage, peint sur la toile, était voué à la profanation.
Un jour, par gaminerie, jouant au Narcisse,
il avait baisé, ou plutôt feint de baiser, ces lèvres éclatantes,
qui maintenant lui souriaient d’un si amer sourire.
Des matinées entières, il s’était immobilisé devant
ce portrait, s’émerveillant de sa beauté, bien près, par
moments, d’en tomber amoureux. Et maintenant,
chaque fois qu’il céderait à ses désirs, l’image allait-elle
se modifier? Allait-elle devenir un objet monstrueux et
repoussant qu’il faudrait cacher au fond d’une chambre
fermée à double tour, qu’il faudrait dérober aux rayons
du soleil dont la caresse d’or avait embrasé tant de fois
cette ondoyante et merveilleuse chevelure? Quelle pitié!
vraiment, quelle pitié!
Un moment, il eut envie de prier, de demander
qu’entre lui et le portrait cessât l’horrible sympathie.
Le changement qu’une prière avait obtenu, peut-être
une prière obtiendrait-elle qu’il fût effacé. Et cependant
qui donc, pour peu qu’il connût la vie, rejetterait
le moyen de rester toujours jeune, si étrange que fût ce
moyen, et si gros qu’il parût de conséquences fatales?
D’ailleurs le phénomène était-il réellement soumis à son
pouvoir? Était-ce bien la prière qui avait amené cette
substitution? Tout ne serait-il pas dû plutôt à l’action
mystérieuse de quelque loi physique? La pensée agit
sur l’organisme vivant: n’agirait-elle pas aussi sur les
substances brutes et inorganiques? Bien plus, en dehors
même de toute pensée et de tout désir conscient, qui
sait si les choses qui nous entourent ne vibrent pas à
l’unisson de nos humeurs et de nos passions, l’atome conviant l’atome aux secrètes voluptés de rapprochements
étranges? Du reste, peu importait la cause. Jamais
plus il ne tenterait par la prière les puissances redoutables.
Si le portrait devait changer, il changerait, voilà
tout. À quoi bon scruter, trop avant, le mystère?
Il se contenterait de l’observer avec un intense plaisir.
Il pourrait ainsi pénétrer jusqu’aux derniers replis de
son âme. Ce portrait serait pour lui le plus magique des
miroirs. C’est à lui qu’il avait dû la révélation de son
corps, il lui devrait de même la révélation de son âme.
Et quand l’hiver atteindrait le portrait, lui, il en serait
encore à cette heure des saisons où le printemps tressaille
aux approches de l’été. Quand le sang déserterait
ce visage, ne laissant sur la toile qu’un masque de craie
blafarde, aux yeux plombés, lui, il garderait encore la
magie de sa fraîche jeunesse. Pas une fleur de sa grâce
ne se fanerait. Pas une pulsation de sa vie ne se ralentirait.
Comme les dieux de la Grèce, il serait fort, et
léger, et joyeux. Que lui importait la destinée de l’image
peinte sur la toile? Lui, il serait épargné. Tout était là.
Avec un sourire, il ramena l’écran à son ancienne
place, et passa dans sa chambre à coucher où son valet
l’attendait. Une heure plus tard il était à l’Opéra. Au
dossier de son fauteuil, s’appuyait lord Henry.