Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)Chapitre 10 / 22
CHAPITRE NEUVIÈME
Le lendemain matin, tandis qu’il déjeunait, on
introduisit Basil Hallward dans la bibliothèque.
— Que je suis content de vous trouver,
Dorian, fit-il d’une voix grave. Je suis déjà venu hier
soir. On m’a dit que vous étiez à l’Opéra. J’ai bien compris
que ce n’était pas possible. Mais que n’aviez-vous laissé un mot, indiquant le vrai but de votre sortie! J’ai
passé une affreuse soirée, redoutant presque qu’une
seconde tragédie n’eût suivi la première. Vraiment vous
auriez pu me télégraphier, sitôt averti. C’est bien par
hasard qu’ayant pris au Club une dernière édition du
Globe, j’y lus la nouvelle. J’accourus vite ici. Vous étiez
absent, ce qui me désola. Je ne saurais vous dire combien
cette catastrophe me déchire le cœur. Je comprends
tout ce que vous devez souffrir! Mais où étiez-vous
donc? Sans doute près de la pauvre mère? Un instant
j’ai songé à vous y rejoindre. Les journaux donnaient
l’adresse. C’est dans Euston Road, n’est-ce pas? Mais
j’ai craint de remuer une douleur que je ne pouvais
alléger. Pauvre femme! Dans quel état elle doit être!
Et c’était son unique enfant! Que dit-elle de tout ce drame?
— Mon cher Basil, comment le saurais-je? murmura
Dorian Gray, portant à ses lèvres, de l’air d’un homme
agacé au plus haut point, un verre de Venise à perles
dorées, coupe fragile où pétillait un vin d’or pâle. J’étais
à l’Opéra. Je regrette que vous n’y soyez pas venu. J’ai
vu là, pour la première fois, lady Gwendolen, la sœur de
Harry. Nous étions dans sa loge. C’est une femme absolument
charmante. Et la Patti a divinement chanté.
Quant à ces horreurs, ne m’en parlez pas! Une chose
dont on ne parle pas n’a jamais existé. C’est l’expression
seule qui donne la réalité aux choses, comme dit Harry.
Sachez pourtant que Sibyl n’était pas l’unique enfant
de cette femme. Il lui reste un fils, un garçon charmant,
je crois. Mais il n’est pas au théâtre. Il est marin, ou quelque chose d’approchant. Et maintenant, Basil,
parlons de vous. Dites-moi ce que vous êtes en train
de peindre.
— Vous étiez à l’Opéra? dit très lentement Hallward,
dont la voix tremblait d’une émotion douloureuse.
Vous étiez à l’Opéra, tandis que Sibyl Vane gisait
morte dans un logis sordide? Et vous me parlez tranquillement
de la beauté d’autres femmes, du chant divin
de la Patti, quand la jeune fille que vous aimiez ne
repose pas encore dans la paix de la tombe? Mais songez
donc aux horreurs qui attendent ce petit corps candide!
— Assez, Basil. Je ne veux pas entendre ce langage,
s’écria Dorian, brusquement debout. Pourquoi me parler
de ces choses? Ce qui est fait est fait. Ce qui est passé
est passé.
— Vous appelez hier le passé?
— La longueur du temps a-t-elle rien à y voir?
Seuls les faibles mettent des années à s’affranchir d’une
émotion. Celui qui est maître de soi peut étouffer un
chagrin aussi aisément qu’inventer un plaisir. Je ne
veux pas être à la merci de mes émotions. J’entends
m’en servir, en jouir et les dompter.
— Dorian, mais c’est affreux! On vous a complètement
changé. En apparence, vous êtes resté l’admirable
adolescent qui venait chaque jour poser chez moi
pour son portrait. Mais alors vous étiez simple, naturel,
affectueux. Il n’était pas au monde créature moins corrompue.
Et maintenant, je ne sais ce qui vous est arrivé.
Vous parlez comme si vous n’aviez plus ni cœur ni pitié. Tout cela est dû à l’influence d’Harry. Je le vois
trop bien.
Le jeune homme devint pourpre. Il alla se mettre à
la fenêtre et, quelque temps regarda le jardin, très vert,
miroitant, baigné de soleil.
— Je dois beaucoup à Harry, déclara-t-il enfin,
certainement plus qu’à vous, Basil, qui ne m’avez appris
que la fatuité.
— J’en suis assez puni, Dorian, ou bien je le serai
quelque jour.
— Je ne sais ce que vous entendez par là, Basil,
fit-il, en se retournant. Je ne sais ce que vous voulez.
Que demandez-vous, enfin?
— Je voudrais retrouver le Dorian Gray d’autrefois,
celui que j’aimais à peindre, soupira tristement l’artiste.
L’adolescent s’approcha et, lui mettant la main sur l’épaule:
— Basil, dit-il, vous êtes venu trop tard. Hier, quand
j’ai appris que Sibyl Vane s’était tuée…
— Tuée? Juste ciel! En est-on sûr? s’écria Hallward,
fixant sur Dorian un regard d’épouvante.
— Mon cher Basil, vous n’avez pu croire que ce
fût là un vulgaire accident? Évidemment, elle s’est tuée.
Hallward se cacha le visage dans les mains.
— C’est épouvantable! murmura-t-il, secoué d’un
long frisson.
— Non, répondit Dorian, je ne vois là rien d’épouvantable.
C’est un des grands drames romantiques de ce temps. En général, les gens de théâtre mènent la vie
la plus banale. Ce sont de bons maris, de fidèles épouses,
bref d’ennuyeux personnages. Vous voyez ce que je
veux dire, la vertu bourgeoise et autres fadaises du
même genre. Combien Sibyl a été différente! Elle a
vécu sa plus belle tragédie. Constamment, elle a fait
figure d’héroïne. Le dernier soir où elle parut en scène
—le soir où vous l’avez vue— elle joua mal, parce
qu’elle venait de découvrir la réalité de l’amour. Mais
quand le néant lui en fut révélé, elle mourut comme
aurait pu mourir Juliette. Elle se réfugia de nouveau
dans les régions de l’art. Il y a en elle quelque chose de
la martyre. Sa mort a l’inutilité touchante et la beauté
superflue du martyre. Mais, encore une fois, n’allez pas
croire que je n’aie point souffert. Si vous étiez venu hier,
à un moment donné, vers cinq heures et demie, je crois,
ou six heures moins un quart, vous m’auriez trouvé
tout en larmes. Harry, qui était là et qui, par le fait,
venait de m’apporter la nouvelle, n’eut pas idée de ce
que j’endurais. Ma peine fut immense. Puis cela passa.
Je suis incapable de renouveler une émotion. Nul ne
le peut, à moins d’être un sentimental. Vous êtes par
trop injuste, Basil. Vous venez me voir pour me consoler.
L’intention est charmante. Vous me trouvez
consolé et vous entrez en fureur. Que voilà bien
les gens compatissants! Vous me faites songer à une
histoire que me contait Harry. Un philanthrope avait
passé vingt ans de sa vie à poursuivre le redressement
d’un tort ou l’amendement d’une loi inique —je ne
sais plus bien exactement. Il y réussit à la fin. Alors son désespoir passa tout ce qu’on peut imaginer. Ne
sachant plus à quoi se prendre, mourant presque d’ennui,
il devint complètement misanthrope. Mon bon
Basil, si vous voulez me consoler, apprenez-moi plutôt
à oublier ce qui s’est passé; aidez-moi, du moins, à
l’envisager sous un angle artistique convenable. N’est-ce
pas Gautier qui se plaisait à écrire sur la Consolation
des Arts? Je me rappelle être tombé sur cette phrase
exquise, un jour que je feuilletais dans votre atelier un
petit volume gainé de vélin. Voyez-vous, je ne ressemble
pas à ce jeune homme dont vous me parliez,
lors de notre séjour à Marlow, et qui déclarait que le
satin jaune pouvait consoler de toutes les misères de la
vie. J’aime les beaux objets qu’on peut toucher et
manier. Vieux brocarts, bronzes verts, laques, ivoires
sculptés, jolis intérieurs, luxe, richesse, tout cela, certes,
est plein de ressources. Mais combien j’estime plus
précieux le tempérament artistique, qui naît de ces trésors
ou, tout au moins, s’y révèle. Se faire le spectateur
de sa propre vie, comme dit Harry, c’est échapper à
toutes les souffrances de la vie. Je vois que vous êtes surpris
de m’entendre tenir ce langage. Vous ne soupçonnez
pas combien je me suis développé. J’étais un
écolier quand vous m’avez connu. Maintenant je suis
un homme. J’ai d’autres passions, d’autres rêves,
d’autres idées. Je suis tout différent, mais vous ne m’en
aimerez pas moins. Je suis changé, mais vous resterez
toujours mon ami. Il est vrai, je raffole de Harry. Mais
je reconnais que vous valez mieux que lui. Non que
vous soyez plus viril, —vous avez trop peur de la vie —mais vous êtes meilleur. Puis, nous avons été si heureux
ensemble! Ne m’abandonnez pas, Basil, et
épargnez-moi toute querelle. Je suis ce que je suis. Et
tout est dit.
Le peintre se sentit étrangement remué. Sa tendresse
était infinie pour cet adolescent dont la personnalité
avait marqué le tournant décisif de son art. Il ne put
se résoudre à le blâmer plus longtemps. Après tout, son
indifférence n’était peut-être qu’une humeur passagère.
Il y avait en lui tant de rares qualités, tant de nobles aspirations!
— Eh! bien, soit! Dorian, dit-il enfin avec un sourire
triste. Passé ce jour, je ne vous parlerai plus de
l’horrible drame. J’espère seulement que votre nom ne
sera pas mêlé à cette affaire. L’enquête a lieu cette
après-midi. Vous a-t-on convoqué?
À ce mot d’«enquête», Dorian hocha la tête et
parut contrarié. Tout ce qu’évoquait ce terme était si
vulgaire, si brutal!
— Personne ne sait mon nom, répondit-il.
— Mais elle, sans doute le connaissait-elle?
— Mon nom de baptême seulement, et encore
suis-je bien sûr qu’elle ne l’a redit à personne. Elle me
racontait, un jour, que son entourage avait bien envie
de savoir qui j’étais, mais qu’à tous elle répondait, sans
varier, que je m’appelais le Prince Charmant. C’était
gentil de sa part. Vous devriez me faire un croquis de
Sibyl, Basil. J’aimerais conserver d’elle autre chose
encore que le souvenir de quelques baisers et de
quelques paroles haletantes et émues.
— Je tâcherai de faire quelque chose, Dorian, si cela
doit vous être agréable. Mais en retour, promettez-moi
de venir poser, comme autrefois, dans mon atelier. Je
ne fais plus rien de bon, sans vous.
— Jamais je ne reviendrai poser, Basil. C’est impossible!
s’écria-t-il, dans un mouvement de recul.
Le peintre le regarda, surpris:
— Quel enfantillage, mon cher Dorian! Serait-ce
que vous n’aimez pas le portrait que j’ai fait de vous?
Mais où est-il donc? Pourquoi cet écran qui le masque?
Laissez-moi le regarder. C’est d’emblée ce que j’ai fait
de mieux. Enlevez cet écran, Dorian. C’est une honte
de laisser votre domestique cacher ainsi mon œuvre.
Il m’avait bien semblé, en entrant, que la pièce n’avait
plus le même aspect.
— Mon domestique n’y est pour rien, Basil. Vous
imaginez-vous que je lui laisse le soin d’arranger ma
chambre? Mes fleurs, quelquefois, et c’est tout. Non,
le responsable, c’est moi. La lumière tombait trop
vive sur le portrait.
— Trop vive! Ah! ça, non, mon cher. Cette
place lui convient à merveille. Laissez-moi le voir. Et
Hallward se dirigea vers le coin mystérieux.
Dorian ne put retenir un cri d’épouvante. Il se
précipita entre le peintre et l’écran.
— Non, Basil, fit-il, très pâle, il ne faut pas que vous
regardiez. Je m’y oppose.
— Ne pas regarder une de mes œuvres! Parlez-vous
sérieusement? Et pourquoi ne la regarderais-je pas?
demanda Hallward en riant.
— Si vous tentez de le faire, Basil, sur mon honneur,
je ne vous parle plus de ma vie. Ce que je dis là
est très sérieux. Je ne vous donnerai aucune explication,
vous ne m’en demanderez aucune. Mais retenez-le
bien: si vous touchez cet écran, tout est fini entre nous.
Hallward resta comme foudroyé. Il fixait sur Dorian
Gray un regard de complète stupéfaction. Jamais encore
il ne l’avait vu dans cet état. Il était pâle de colère. Ses
mains se crispaient. Ses pupilles dilatées semblaient
deux disques de flamme bleue. Il tremblait de tous
ses membres.
— Dorian…
— Non, ne parlez pas!
— Mais qu’avez-vous donc? C’est bien, je ne regarderai
pas le portrait, puisque cela vous contrarie, dit
sèchement Basil. Et tournant les talons, il alla vers la
fenêtre. Mais enfin je trouve un peu ridicule de ne
pouvoir regarder l’un de mes tableaux; d’autant plus
que je dois l’exposer à Paris, cet automne. J’aurai vraisemblablement
à le revernir pour la circonstance. Il
faudra donc bien que je le voie un jour. Pourquoi pas aujourd’hui?
Une étrange terreur l’envahissait. Eh! quoi! Son
secret serait livré au public? Les gens s’arrêteraient,
bouche bée, devant le mystère de sa vie? Non, c’était
impossible. Vite, il fallait parer au danger —mais comment?…
— Oui, confirma le peintre, je compte l’exposer.
Vous n’y voyez, je pense, aucun inconvénient? Georges
Petit veut ouvrir la première semaine d’octobre, rue
de Sèze, une exposition particulière où seront réunies
toutes mes meilleures toiles. Le portrait ne vous sera
enlevé qu’un mois. Vous vous en passerez bien pour ce
peu de temps, j’imagine; d’autant mieux que vous ne
serez sûrement pas à Londres à l’époque. Si vous le tenez
toujours derrière un écran, vous devez en faire assez
peu de cas.
Dorian Gray se passa la main sur le front. Des
gouttes de sueur y perlaient. Il se sentit menacé d’un
horrible danger.
— Vous me disiez, il y a un mois, que vous ne
l’exposeriez jamais. Pourquoi avez-vous changé d’avis?
Vous autres gens soi-disant invariables, vous avez
autant de caprices que tout le monde. La seule différence
est que vos caprices ne riment à rien. Vous ne
pouvez avoir oublié avec quelle solennité vous m’assuriez
que rien sur terre ne vous déciderait à l’exposer
nulle part. Vous teniez absolument le même langage à Harry.
Il s’arrêta net, une lueur dans les yeux. Il venait de
se rappeler que lord Henry lui avait dit un jour, mi-sérieux,
mi-plaisant: «Si vous voulez passer un singulier
quart d’heure, demandez donc à Basil de vous
expliquer pourquoi il n’exposera jamais votre portrait.
Il m’a donné ses raisons et ç’a été une révélation pour
moi.» Qui sait? Peut-être Basil avait-il aussi son secret.
S’il essayait de l’interroger?
Il vint donc tout près de lui, et le regardant bien en face:
— Basil, dit-il, nous avons chacun notre secret.
Confiez-moi le vôtre et je vous dirai le mien. Pour
quel motif refusiez-vous d’exposer mon portrait?
Le peintre frissonna malgré lui.
— Si je vous le disais, Dorian, vous m’aimeriez
peut-être moins, et certainement vous ririez de moi.
Or, de votre part, ces deux attitudes me seraient cruelles.
Si vous tenez à ce que je ne voie plus le portrait, je le
veux bien. J’aurai toujours la ressource de vous regarder
vous-même. S’il vous plaît que ma plus belle œuvre
reste cachée au monde, j’y consens. Votre amitié m’est
plus chère que tout renom et que toute gloire.
— Non, Basil, insista Dorian Gray. Il faut me dire
pourquoi. N’ai-je pas un peu le droit de le savoir?
Ses craintes s’étaient dissipées. La curiosité avait pris
leur place. Il était résolu à pénétrer le secret de Basil Hallward.
— Asseyez-vous, Dorian, dit le peintre, visiblement
troublé. Asseyez-vous, et répondez d’abord à cette seule
question. Avez-vous observé dans le portrait quelque
chose d’étrange? quelque chose qui, probablement, ne
vous avait pas frappé au début, mais qui s’est révélé tout
à coup à vos yeux?
— Basil! s’écria le jeune homme. Et ses mains
tremblantes s’accrochèrent aux bras du fauteuil. Et ses
yeux fixèrent sur Basil leur épouvante folle.
— Vous l’avez observé, je vois. Ne parlez pas.
Écoutez d’abord ce que j’ai à vous dire. Du jour où je vous rencontrai, Dorian, toute votre personne exerça
sur moi la plus extraordinaire influence. Cœur, intelligence,
activité, mon être entier subit votre empire.
Vous devîntes pour moi l’incarnation visible de l’invisible
idéal dont le souvenir, tel un rêve exquis, hante
nos cerveaux d’artistes. Je vous adorai. Dès que vous
parliez à quelqu’un, j’étais jaloux. J’aurais voulu que
vous fussiez tout à moi. Je n’étais heureux qu’avec vous.
Quand vous étiez parti, je vous retrouvais encore dans
mon art.
À la vérité, je ne vous ai jamais rien dit de ce sentiment.
Je ne le pouvais pas. Vous ne l’auriez pas compris.
À peine le comprenais-je moi-même. Je savais
seulement que j’avais vu la perfection face à face et que
l’univers revêtait à mes yeux une beauté merveilleuse
—trop merveilleuse peut-être, car de telles adorations
sont pleines de danger: danger de les perdre, danger
non moindre de les garder.
Les semaines passaient et, de plus en plus, je m’absorbais
en vous. Puis vint un développement nouveau.
Je vous avais peint sous la gracieuse armure du Troyen
Pâris; puis en Adonis chasseur, armé d’un épieu poli. Je
vous avais représenté, couronné de larges fleurs de lotus,
assis à la proue de la barque d’Adrien, regardant par
delà le Nil trouble et verdâtre. Je vous avais montré
dans un paysage grec, penché sur un lac tranquille,
contemplant la merveille de votre visage dans le miroir
d’argent des eaux silencieuses. Toutes ces compositions
avaient gardé le caractère impersonnel, idéal et lointain,
dont l’art ne devrait jamais se départir. Mais un jour, —jour fatal, suis-je parfois tenté de croire!— je me
déterminai à faire de vous un portrait incomparable,
à vous peindre au naturel, non plus dans des costumes
du temps passé, mais vêtu comme tous les jours, en
homme de notre temps. Fut-ce le réalisme du procédé,
ou le pur sortilège de votre personne ainsi contemplée
hors de toute brume et sans voile? Je ne pourrais dire.
Mais je sais que durant mon travail, à chaque coup de
pinceau, à chaque touche de couleur, j’avais l’impression
de trahir mon secret. Je tremblais que mon idolâtrie
ne devînt visible à tous. Oui, Dorian, je sentais que
mon œuvre était trop parlante, que j’y avais mis trop
de moi-même. Ce fut pour cela que je résolus de ne
jamais laisser exposer cette peinture. Vous en fûtes un
peu chagriné, mais vous ne pouviez comprendre alors
toute l’importance que j’y attachais. Harry, à qui j’en
parlai, ne fit qu’en rire; ce qui, de lui, n’importait
guère. Mais une fois tout fini, quand je demeurai
seul devant le portrait, je fus certain d’être dans le vrai.
Quelques jours plus tard, on l’enleva de mon atelier;
je fus délivré de sa présence et de son intolérable fascination.
Alors, je m’en voulus, comme d’une pure folie,
d’être allé me figurer que j’avais vu sur la toile autre
chose que l’extrême beauté de votre visage et l’habileté
de mon pinceau. Maintenant encore, je ne puis
m’empêcher d’estimer qu’on a tort de croire que la
passion ressentie par le créateur puisse jamais se lire
vraiment dans l’œuvre qu’il crée. L’art est toujours plus
abstrait que nous n’imaginons. La forme et la couleur nous parlent de forme et de couleur, et tout s’arrête là.
Je me dis souvent que l’art cache l’artiste plus sûrement
qu’il ne le révèle. Voilà pourquoi, quand m’arriva
cette offre de Paris, je décidai de faire de votre portrait
le morceau principal de mon exposition, sans même
songer à un refus possible de votre part. Mais à présent
je me rends compte que vous avez raison: il ne faut pas
qu’on voie ce portrait. Vous ne m’en voudrez pas,
Dorian, de ce que je viens de vous raconter. Comme je
le disais un jour à Harry, n’êtes-vous pas fait pour qu’on
vous adore?
Dorian Gray respira à l’aise. Ses joues reprirent leurs
couleurs. Un sourire flotta sur ses lèvres. Tout danger
était écarté. Pour cette fois il était sauvé. Pourtant il ne
pouvait se défendre, devant cette étrange confession,
d’une immense pitié pour le peintre. Il se demandait si
jamais il serait ainsi subjugué lui-même par la personnalité
d’un ami. Lord Henry avait le charme d’une très
dangereuse perversion, mais rien de plus. Il était trop
cérébral et trop cynique pour qu’on pût l’aimer follement.
Quelqu’un viendrait-il un jour lui inspirer cette
idolâtrie mystérieuse? Était-ce là l’une des surprises que
lui réservait la vie?
— Je n’en reviens pas, Dorian, reprit Hallward.
Ainsi vous avez noté l’étrangeté du portrait? Mais en
êtes-vous bien sûr?
— J’ai vu quelque chose, répondit-il, quelque chose
qui m’a paru très curieux.
— Vous pouvez bien maintenant me laisser regarder?
Dorian secoua la tête.
— Ne me demandez pas cela, Basil. Je ne veux à
aucun prix vous voir devant cette toile.
— Vous y consentirez sûrement, un jour ou l’autre.
— Jamais.
— Après tout, peut-être avez-vous raison. Au
revoir, Dorian. Vous êtes la seule personne qui ait jamais
exercé sur mon art une réelle influence. Tout ce que j’ai
fait de bon, c’est à vous que je le dois. Ah! si vous saviez
au prix de quel effort j’ai pu vous avouer tout ce que je
viens de dire!
— Mais, mon cher Basil, fit Dorian, que m’avez-vous
dit? Tout juste que vous ressentiez pour moi une
admiration excessive. Ce n’est pas même un compliment.
— Aussi n’était-ce pas un compliment, dans ma
pensée, mais une confession. Maintenant qu’elle est
faite, il me semble qu’un peu de moi-même s’est en allé.
Peut-être ne devrait-on jamais traduire en paroles un
sentiment d’adoration.
— Si c’était une confession, elle a été tout à fait décevante.
— À quoi donc vous attendiez-vous, Dorian? Vous
n’avez, je suppose, rien vu de plus dans le portrait? C’est
bien tout ce qu’on y voyait?
— Oui, c’est tout ce qu’on y voyait. Pourquoi cette
question? Et maintenant, il ne faudra plus parler de
m’adorer. C’est folie. Vous et moi, nous sommes amis,
Basil, et c’est ce que nous devrons rester toujours.
— Vous avez trouvé Harry, dit tristement le peintre.
— Oh! Harry! s’écria, dans un éclat de rire, l’adolescent.
Harry passe ses journées à dire des choses incroyables,
et ses soirées à en faire d’invraisemblables!
Tout à fait le genre de vie qui me plairait. Et pourtant
je ne crois pas que, dans mes ennuis, ce serait à Harry
que j’aurais recours. Je viendrais plutôt vers vous, Basil.
— Vous recommencerez à poser pour moi?
— Impossible.
— Par ce refus, Dorian, vous brisez ma vie d’artiste.
Nul ne rencontre deux fois l’idéal. Combien peu
le rencontrent même une fois.
— Je ne puis vous donner d’explication, Basil, mais
il ne faut plus que je pose devant vous. Il y a dans un
portrait je ne sais quelle fatalité. Il a une vie à soi. Je
viendrai chez vous prendre le thé. Ce sera tout aussi agréable.
— Et même, je le crains, plus agréable pour vous!
murmura mélancoliquement Hallward. Allons, au revoir.
Je suis désolé de n’avoir pu jeter un coup d’œil sur
ma peinture. Mais il n’y a rien à faire. Je comprends
parfaitement ce que vous ressentez!
En le voyant quitter la pièce, Dorian Gray ne put
réprimer un sourire. Pauvre Basil! Qu’il était loin de
soupçonner la véritable raison! Et n’était-ce pas étrange?
Loin d’avoir eu à livrer son propre secret, il avait réussi,
comme par hasard, à extorquer celui de son ami. Que
de choses éclairait cette singulière confession! Les accès
de folle jalousie du peintre, sa sauvage adoration, ses
louanges extravagantes, ses réticences mystérieuses, il
comprenait tout maintenant, non sans une secrète angoisse. Il pressentait du tragique dans une amitié à
ce point teintée de romanesque.
Il soupira, puis sonna. Il fallait, coûte que coûte,
cacher le portrait dans quelque réduit, et ne plus courir
le risque d’être découvert. Quelle folie de l’avoir laissé,
ne fût-ce qu’une heure, dans une salle où tous ses amis
avaient accès!
image de début de chapitre
CHAPITRE NEUVIÈME
Le lendemain matin, tandis qu’il déjeunait, on
introduisit Basil Hallward dans la bibliothèque.
— Que je suis content de vous trouver,
Dorian, fit-il d’une voix grave. Je suis déjà venu hier
soir. On m’a dit que vous étiez à l’Opéra. J’ai bien compris
que ce n’était pas possible. Mais que n’aviez-vous laissé un mot, indiquant le vrai but de votre sortie! J’ai
passé une affreuse soirée, redoutant presque qu’une
seconde tragédie n’eût suivi la première. Vraiment vous
auriez pu me télégraphier, sitôt averti. C’est bien par
hasard qu’ayant pris au Club une dernière édition du
Globe, j’y lus la nouvelle. J’accourus vite ici. Vous étiez
absent, ce qui me désola. Je ne saurais vous dire combien
cette catastrophe me déchire le cœur. Je comprends
tout ce que vous devez souffrir! Mais où étiez-vous
donc? Sans doute près de la pauvre mère? Un instant
j’ai songé à vous y rejoindre. Les journaux donnaient
l’adresse. C’est dans Euston Road, n’est-ce pas? Mais
j’ai craint de remuer une douleur que je ne pouvais
alléger. Pauvre femme! Dans quel état elle doit être!
Et c’était son unique enfant! Que dit-elle de tout ce drame?
— Mon cher Basil, comment le saurais-je? murmura
Dorian Gray, portant à ses lèvres, de l’air d’un homme
agacé au plus haut point, un verre de Venise à perles
dorées, coupe fragile où pétillait un vin d’or pâle. J’étais
à l’Opéra. Je regrette que vous n’y soyez pas venu. J’ai
vu là, pour la première fois, lady Gwendolen, la sœur de
Harry. Nous étions dans sa loge. C’est une femme absolument
charmante. Et la Patti a divinement chanté.
Quant à ces horreurs, ne m’en parlez pas! Une chose
dont on ne parle pas n’a jamais existé. C’est l’expression
seule qui donne la réalité aux choses, comme dit Harry.
Sachez pourtant que Sibyl n’était pas l’unique enfant
de cette femme. Il lui reste un fils, un garçon charmant,
je crois. Mais il n’est pas au théâtre. Il est marin, ou quelque chose d’approchant. Et maintenant, Basil,
parlons de vous. Dites-moi ce que vous êtes en train
de peindre.
— Vous étiez à l’Opéra? dit très lentement Hallward,
dont la voix tremblait d’une émotion douloureuse.
Vous étiez à l’Opéra, tandis que Sibyl Vane gisait
morte dans un logis sordide? Et vous me parlez tranquillement
de la beauté d’autres femmes, du chant divin
de la Patti, quand la jeune fille que vous aimiez ne
repose pas encore dans la paix de la tombe? Mais songez
donc aux horreurs qui attendent ce petit corps candide!
— Assez, Basil. Je ne veux pas entendre ce langage,
s’écria Dorian, brusquement debout. Pourquoi me parler
de ces choses? Ce qui est fait est fait. Ce qui est passé
est passé.
— Vous appelez hier le passé?
— La longueur du temps a-t-elle rien à y voir?
Seuls les faibles mettent des années à s’affranchir d’une
émotion. Celui qui est maître de soi peut étouffer un
chagrin aussi aisément qu’inventer un plaisir. Je ne
veux pas être à la merci de mes émotions. J’entends
m’en servir, en jouir et les dompter.
— Dorian, mais c’est affreux! On vous a complètement
changé. En apparence, vous êtes resté l’admirable
adolescent qui venait chaque jour poser chez moi
pour son portrait. Mais alors vous étiez simple, naturel,
affectueux. Il n’était pas au monde créature moins corrompue.
Et maintenant, je ne sais ce qui vous est arrivé.
Vous parlez comme si vous n’aviez plus ni cœur ni pitié. Tout cela est dû à l’influence d’Harry. Je le vois
trop bien.
Le jeune homme devint pourpre. Il alla se mettre à
la fenêtre et, quelque temps regarda le jardin, très vert,
miroitant, baigné de soleil.
— Je dois beaucoup à Harry, déclara-t-il enfin,
certainement plus qu’à vous, Basil, qui ne m’avez appris
que la fatuité.
— J’en suis assez puni, Dorian, ou bien je le serai
quelque jour.
— Je ne sais ce que vous entendez par là, Basil,
fit-il, en se retournant. Je ne sais ce que vous voulez.
Que demandez-vous, enfin?
— Je voudrais retrouver le Dorian Gray d’autrefois,
celui que j’aimais à peindre, soupira tristement l’artiste.
L’adolescent s’approcha et, lui mettant la main sur l’épaule:
— Basil, dit-il, vous êtes venu trop tard. Hier, quand
j’ai appris que Sibyl Vane s’était tuée…
— Tuée? Juste ciel! En est-on sûr? s’écria Hallward,
fixant sur Dorian un regard d’épouvante.
— Mon cher Basil, vous n’avez pu croire que ce
fût là un vulgaire accident? Évidemment, elle s’est tuée.
Hallward se cacha le visage dans les mains.
— C’est épouvantable! murmura-t-il, secoué d’un
long frisson.
— Non, répondit Dorian, je ne vois là rien d’épouvantable.
C’est un des grands drames romantiques de ce temps. En général, les gens de théâtre mènent la vie
la plus banale. Ce sont de bons maris, de fidèles épouses,
bref d’ennuyeux personnages. Vous voyez ce que je
veux dire, la vertu bourgeoise et autres fadaises du
même genre. Combien Sibyl a été différente! Elle a
vécu sa plus belle tragédie. Constamment, elle a fait
figure d’héroïne. Le dernier soir où elle parut en scène
—le soir où vous l’avez vue— elle joua mal, parce
qu’elle venait de découvrir la réalité de l’amour. Mais
quand le néant lui en fut révélé, elle mourut comme
aurait pu mourir Juliette. Elle se réfugia de nouveau
dans les régions de l’art. Il y a en elle quelque chose de
la martyre. Sa mort a l’inutilité touchante et la beauté
superflue du martyre. Mais, encore une fois, n’allez pas
croire que je n’aie point souffert. Si vous étiez venu hier,
à un moment donné, vers cinq heures et demie, je crois,
ou six heures moins un quart, vous m’auriez trouvé
tout en larmes. Harry, qui était là et qui, par le fait,
venait de m’apporter la nouvelle, n’eut pas idée de ce
que j’endurais. Ma peine fut immense. Puis cela passa.
Je suis incapable de renouveler une émotion. Nul ne
le peut, à moins d’être un sentimental. Vous êtes par
trop injuste, Basil. Vous venez me voir pour me consoler.
L’intention est charmante. Vous me trouvez
consolé et vous entrez en fureur. Que voilà bien
les gens compatissants! Vous me faites songer à une
histoire que me contait Harry. Un philanthrope avait
passé vingt ans de sa vie à poursuivre le redressement
d’un tort ou l’amendement d’une loi inique —je ne
sais plus bien exactement. Il y réussit à la fin. Alors son désespoir passa tout ce qu’on peut imaginer. Ne
sachant plus à quoi se prendre, mourant presque d’ennui,
il devint complètement misanthrope. Mon bon
Basil, si vous voulez me consoler, apprenez-moi plutôt
à oublier ce qui s’est passé; aidez-moi, du moins, à
l’envisager sous un angle artistique convenable. N’est-ce
pas Gautier qui se plaisait à écrire sur la Consolation
des Arts? Je me rappelle être tombé sur cette phrase
exquise, un jour que je feuilletais dans votre atelier un
petit volume gainé de vélin. Voyez-vous, je ne ressemble
pas à ce jeune homme dont vous me parliez,
lors de notre séjour à Marlow, et qui déclarait que le
satin jaune pouvait consoler de toutes les misères de la
vie. J’aime les beaux objets qu’on peut toucher et
manier. Vieux brocarts, bronzes verts, laques, ivoires
sculptés, jolis intérieurs, luxe, richesse, tout cela, certes,
est plein de ressources. Mais combien j’estime plus
précieux le tempérament artistique, qui naît de ces trésors
ou, tout au moins, s’y révèle. Se faire le spectateur
de sa propre vie, comme dit Harry, c’est échapper à
toutes les souffrances de la vie. Je vois que vous êtes surpris
de m’entendre tenir ce langage. Vous ne soupçonnez
pas combien je me suis développé. J’étais un
écolier quand vous m’avez connu. Maintenant je suis
un homme. J’ai d’autres passions, d’autres rêves,
d’autres idées. Je suis tout différent, mais vous ne m’en
aimerez pas moins. Je suis changé, mais vous resterez
toujours mon ami. Il est vrai, je raffole de Harry. Mais
je reconnais que vous valez mieux que lui. Non que
vous soyez plus viril, —vous avez trop peur de la vie —mais vous êtes meilleur. Puis, nous avons été si heureux
ensemble! Ne m’abandonnez pas, Basil, et
épargnez-moi toute querelle. Je suis ce que je suis. Et
tout est dit.
Le peintre se sentit étrangement remué. Sa tendresse
était infinie pour cet adolescent dont la personnalité
avait marqué le tournant décisif de son art. Il ne put
se résoudre à le blâmer plus longtemps. Après tout, son
indifférence n’était peut-être qu’une humeur passagère.
Il y avait en lui tant de rares qualités, tant de nobles aspirations!
— Eh! bien, soit! Dorian, dit-il enfin avec un sourire
triste. Passé ce jour, je ne vous parlerai plus de
l’horrible drame. J’espère seulement que votre nom ne
sera pas mêlé à cette affaire. L’enquête a lieu cette
après-midi. Vous a-t-on convoqué?
À ce mot d’«enquête», Dorian hocha la tête et
parut contrarié. Tout ce qu’évoquait ce terme était si
vulgaire, si brutal!
— Personne ne sait mon nom, répondit-il.
— Mais elle, sans doute le connaissait-elle?
— Mon nom de baptême seulement, et encore
suis-je bien sûr qu’elle ne l’a redit à personne. Elle me
racontait, un jour, que son entourage avait bien envie
de savoir qui j’étais, mais qu’à tous elle répondait, sans
varier, que je m’appelais le Prince Charmant. C’était
gentil de sa part. Vous devriez me faire un croquis de
Sibyl, Basil. J’aimerais conserver d’elle autre chose
encore que le souvenir de quelques baisers et de
quelques paroles haletantes et émues.
— Je tâcherai de faire quelque chose, Dorian, si cela
doit vous être agréable. Mais en retour, promettez-moi
de venir poser, comme autrefois, dans mon atelier. Je
ne fais plus rien de bon, sans vous.
— Jamais je ne reviendrai poser, Basil. C’est impossible!
s’écria-t-il, dans un mouvement de recul.
Le peintre le regarda, surpris:
— Quel enfantillage, mon cher Dorian! Serait-ce
que vous n’aimez pas le portrait que j’ai fait de vous?
Mais où est-il donc? Pourquoi cet écran qui le masque?
Laissez-moi le regarder. C’est d’emblée ce que j’ai fait
de mieux. Enlevez cet écran, Dorian. C’est une honte
de laisser votre domestique cacher ainsi mon œuvre.
Il m’avait bien semblé, en entrant, que la pièce n’avait
plus le même aspect.
— Mon domestique n’y est pour rien, Basil. Vous
imaginez-vous que je lui laisse le soin d’arranger ma
chambre? Mes fleurs, quelquefois, et c’est tout. Non,
le responsable, c’est moi. La lumière tombait trop
vive sur le portrait.
— Trop vive! Ah! ça, non, mon cher. Cette
place lui convient à merveille. Laissez-moi le voir. Et
Hallward se dirigea vers le coin mystérieux.
Dorian ne put retenir un cri d’épouvante. Il se
précipita entre le peintre et l’écran.
— Non, Basil, fit-il, très pâle, il ne faut pas que vous
regardiez. Je m’y oppose.
— Ne pas regarder une de mes œuvres! Parlez-vous
sérieusement? Et pourquoi ne la regarderais-je pas?
demanda Hallward en riant.
— Si vous tentez de le faire, Basil, sur mon honneur,
je ne vous parle plus de ma vie. Ce que je dis là
est très sérieux. Je ne vous donnerai aucune explication,
vous ne m’en demanderez aucune. Mais retenez-le
bien: si vous touchez cet écran, tout est fini entre nous.
Hallward resta comme foudroyé. Il fixait sur Dorian
Gray un regard de complète stupéfaction. Jamais encore
il ne l’avait vu dans cet état. Il était pâle de colère. Ses
mains se crispaient. Ses pupilles dilatées semblaient
deux disques de flamme bleue. Il tremblait de tous
ses membres.
— Dorian…
— Non, ne parlez pas!
— Mais qu’avez-vous donc? C’est bien, je ne regarderai
pas le portrait, puisque cela vous contrarie, dit
sèchement Basil. Et tournant les talons, il alla vers la
fenêtre. Mais enfin je trouve un peu ridicule de ne
pouvoir regarder l’un de mes tableaux; d’autant plus
que je dois l’exposer à Paris, cet automne. J’aurai vraisemblablement
à le revernir pour la circonstance. Il
faudra donc bien que je le voie un jour. Pourquoi pas aujourd’hui?
Une étrange terreur l’envahissait. Eh! quoi! Son
secret serait livré au public? Les gens s’arrêteraient,
bouche bée, devant le mystère de sa vie? Non, c’était
impossible. Vite, il fallait parer au danger —mais comment?…
— Oui, confirma le peintre, je compte l’exposer.
Vous n’y voyez, je pense, aucun inconvénient? Georges
Petit veut ouvrir la première semaine d’octobre, rue
de Sèze, une exposition particulière où seront réunies
toutes mes meilleures toiles. Le portrait ne vous sera
enlevé qu’un mois. Vous vous en passerez bien pour ce
peu de temps, j’imagine; d’autant mieux que vous ne
serez sûrement pas à Londres à l’époque. Si vous le tenez
toujours derrière un écran, vous devez en faire assez
peu de cas.
Dorian Gray se passa la main sur le front. Des
gouttes de sueur y perlaient. Il se sentit menacé d’un
horrible danger.
— Vous me disiez, il y a un mois, que vous ne
l’exposeriez jamais. Pourquoi avez-vous changé d’avis?
Vous autres gens soi-disant invariables, vous avez
autant de caprices que tout le monde. La seule différence
est que vos caprices ne riment à rien. Vous ne
pouvez avoir oublié avec quelle solennité vous m’assuriez
que rien sur terre ne vous déciderait à l’exposer
nulle part. Vous teniez absolument le même langage à Harry.
Il s’arrêta net, une lueur dans les yeux. Il venait de
se rappeler que lord Henry lui avait dit un jour, mi-sérieux,
mi-plaisant: «Si vous voulez passer un singulier
quart d’heure, demandez donc à Basil de vous
expliquer pourquoi il n’exposera jamais votre portrait.
Il m’a donné ses raisons et ç’a été une révélation pour
moi.» Qui sait? Peut-être Basil avait-il aussi son secret.
S’il essayait de l’interroger?
Il vint donc tout près de lui, et le regardant bien en face:
— Basil, dit-il, nous avons chacun notre secret.
Confiez-moi le vôtre et je vous dirai le mien. Pour
quel motif refusiez-vous d’exposer mon portrait?
Le peintre frissonna malgré lui.
— Si je vous le disais, Dorian, vous m’aimeriez
peut-être moins, et certainement vous ririez de moi.
Or, de votre part, ces deux attitudes me seraient cruelles.
Si vous tenez à ce que je ne voie plus le portrait, je le
veux bien. J’aurai toujours la ressource de vous regarder
vous-même. S’il vous plaît que ma plus belle œuvre
reste cachée au monde, j’y consens. Votre amitié m’est
plus chère que tout renom et que toute gloire.
— Non, Basil, insista Dorian Gray. Il faut me dire
pourquoi. N’ai-je pas un peu le droit de le savoir?
Ses craintes s’étaient dissipées. La curiosité avait pris
leur place. Il était résolu à pénétrer le secret de Basil Hallward.
— Asseyez-vous, Dorian, dit le peintre, visiblement
troublé. Asseyez-vous, et répondez d’abord à cette seule
question. Avez-vous observé dans le portrait quelque
chose d’étrange? quelque chose qui, probablement, ne
vous avait pas frappé au début, mais qui s’est révélé tout
à coup à vos yeux?
— Basil! s’écria le jeune homme. Et ses mains
tremblantes s’accrochèrent aux bras du fauteuil. Et ses
yeux fixèrent sur Basil leur épouvante folle.
— Vous l’avez observé, je vois. Ne parlez pas.
Écoutez d’abord ce que j’ai à vous dire. Du jour où je vous rencontrai, Dorian, toute votre personne exerça
sur moi la plus extraordinaire influence. Cœur, intelligence,
activité, mon être entier subit votre empire.
Vous devîntes pour moi l’incarnation visible de l’invisible
idéal dont le souvenir, tel un rêve exquis, hante
nos cerveaux d’artistes. Je vous adorai. Dès que vous
parliez à quelqu’un, j’étais jaloux. J’aurais voulu que
vous fussiez tout à moi. Je n’étais heureux qu’avec vous.
Quand vous étiez parti, je vous retrouvais encore dans
mon art.
À la vérité, je ne vous ai jamais rien dit de ce sentiment.
Je ne le pouvais pas. Vous ne l’auriez pas compris.
À peine le comprenais-je moi-même. Je savais
seulement que j’avais vu la perfection face à face et que
l’univers revêtait à mes yeux une beauté merveilleuse
—trop merveilleuse peut-être, car de telles adorations
sont pleines de danger: danger de les perdre, danger
non moindre de les garder.
Les semaines passaient et, de plus en plus, je m’absorbais
en vous. Puis vint un développement nouveau.
Je vous avais peint sous la gracieuse armure du Troyen
Pâris; puis en Adonis chasseur, armé d’un épieu poli. Je
vous avais représenté, couronné de larges fleurs de lotus,
assis à la proue de la barque d’Adrien, regardant par
delà le Nil trouble et verdâtre. Je vous avais montré
dans un paysage grec, penché sur un lac tranquille,
contemplant la merveille de votre visage dans le miroir
d’argent des eaux silencieuses. Toutes ces compositions
avaient gardé le caractère impersonnel, idéal et lointain,
dont l’art ne devrait jamais se départir. Mais un jour, —jour fatal, suis-je parfois tenté de croire!— je me
déterminai à faire de vous un portrait incomparable,
à vous peindre au naturel, non plus dans des costumes
du temps passé, mais vêtu comme tous les jours, en
homme de notre temps. Fut-ce le réalisme du procédé,
ou le pur sortilège de votre personne ainsi contemplée
hors de toute brume et sans voile? Je ne pourrais dire.
Mais je sais que durant mon travail, à chaque coup de
pinceau, à chaque touche de couleur, j’avais l’impression
de trahir mon secret. Je tremblais que mon idolâtrie
ne devînt visible à tous. Oui, Dorian, je sentais que
mon œuvre était trop parlante, que j’y avais mis trop
de moi-même. Ce fut pour cela que je résolus de ne
jamais laisser exposer cette peinture. Vous en fûtes un
peu chagriné, mais vous ne pouviez comprendre alors
toute l’importance que j’y attachais. Harry, à qui j’en
parlai, ne fit qu’en rire; ce qui, de lui, n’importait
guère. Mais une fois tout fini, quand je demeurai
seul devant le portrait, je fus certain d’être dans le vrai.
Quelques jours plus tard, on l’enleva de mon atelier;
je fus délivré de sa présence et de son intolérable fascination.
Alors, je m’en voulus, comme d’une pure folie,
d’être allé me figurer que j’avais vu sur la toile autre
chose que l’extrême beauté de votre visage et l’habileté
de mon pinceau. Maintenant encore, je ne puis
m’empêcher d’estimer qu’on a tort de croire que la
passion ressentie par le créateur puisse jamais se lire
vraiment dans l’œuvre qu’il crée. L’art est toujours plus
abstrait que nous n’imaginons. La forme et la couleur nous parlent de forme et de couleur, et tout s’arrête là.
Je me dis souvent que l’art cache l’artiste plus sûrement
qu’il ne le révèle. Voilà pourquoi, quand m’arriva
cette offre de Paris, je décidai de faire de votre portrait
le morceau principal de mon exposition, sans même
songer à un refus possible de votre part. Mais à présent
je me rends compte que vous avez raison: il ne faut pas
qu’on voie ce portrait. Vous ne m’en voudrez pas,
Dorian, de ce que je viens de vous raconter. Comme je
le disais un jour à Harry, n’êtes-vous pas fait pour qu’on
vous adore?
Dorian Gray respira à l’aise. Ses joues reprirent leurs
couleurs. Un sourire flotta sur ses lèvres. Tout danger
était écarté. Pour cette fois il était sauvé. Pourtant il ne
pouvait se défendre, devant cette étrange confession,
d’une immense pitié pour le peintre. Il se demandait si
jamais il serait ainsi subjugué lui-même par la personnalité
d’un ami. Lord Henry avait le charme d’une très
dangereuse perversion, mais rien de plus. Il était trop
cérébral et trop cynique pour qu’on pût l’aimer follement.
Quelqu’un viendrait-il un jour lui inspirer cette
idolâtrie mystérieuse? Était-ce là l’une des surprises que
lui réservait la vie?
— Je n’en reviens pas, Dorian, reprit Hallward.
Ainsi vous avez noté l’étrangeté du portrait? Mais en
êtes-vous bien sûr?
— J’ai vu quelque chose, répondit-il, quelque chose
qui m’a paru très curieux.
— Vous pouvez bien maintenant me laisser regarder?
Dorian secoua la tête.
— Ne me demandez pas cela, Basil. Je ne veux à
aucun prix vous voir devant cette toile.
— Vous y consentirez sûrement, un jour ou l’autre.
— Jamais.
— Après tout, peut-être avez-vous raison. Au
revoir, Dorian. Vous êtes la seule personne qui ait jamais
exercé sur mon art une réelle influence. Tout ce que j’ai
fait de bon, c’est à vous que je le dois. Ah! si vous saviez
au prix de quel effort j’ai pu vous avouer tout ce que je
viens de dire!
— Mais, mon cher Basil, fit Dorian, que m’avez-vous
dit? Tout juste que vous ressentiez pour moi une
admiration excessive. Ce n’est pas même un compliment.
— Aussi n’était-ce pas un compliment, dans ma
pensée, mais une confession. Maintenant qu’elle est
faite, il me semble qu’un peu de moi-même s’est en allé.
Peut-être ne devrait-on jamais traduire en paroles un
sentiment d’adoration.
— Si c’était une confession, elle a été tout à fait décevante.
— À quoi donc vous attendiez-vous, Dorian? Vous
n’avez, je suppose, rien vu de plus dans le portrait? C’est
bien tout ce qu’on y voyait?
— Oui, c’est tout ce qu’on y voyait. Pourquoi cette
question? Et maintenant, il ne faudra plus parler de
m’adorer. C’est folie. Vous et moi, nous sommes amis,
Basil, et c’est ce que nous devrons rester toujours.
— Vous avez trouvé Harry, dit tristement le peintre.
— Oh! Harry! s’écria, dans un éclat de rire, l’adolescent.
Harry passe ses journées à dire des choses incroyables,
et ses soirées à en faire d’invraisemblables!
Tout à fait le genre de vie qui me plairait. Et pourtant
je ne crois pas que, dans mes ennuis, ce serait à Harry
que j’aurais recours. Je viendrais plutôt vers vous, Basil.
— Vous recommencerez à poser pour moi?
— Impossible.
— Par ce refus, Dorian, vous brisez ma vie d’artiste.
Nul ne rencontre deux fois l’idéal. Combien peu
le rencontrent même une fois.
— Je ne puis vous donner d’explication, Basil, mais
il ne faut plus que je pose devant vous. Il y a dans un
portrait je ne sais quelle fatalité. Il a une vie à soi. Je
viendrai chez vous prendre le thé. Ce sera tout aussi agréable.
— Et même, je le crains, plus agréable pour vous!
murmura mélancoliquement Hallward. Allons, au revoir.
Je suis désolé de n’avoir pu jeter un coup d’œil sur
ma peinture. Mais il n’y a rien à faire. Je comprends
parfaitement ce que vous ressentez!
En le voyant quitter la pièce, Dorian Gray ne put
réprimer un sourire. Pauvre Basil! Qu’il était loin de
soupçonner la véritable raison! Et n’était-ce pas étrange?
Loin d’avoir eu à livrer son propre secret, il avait réussi,
comme par hasard, à extorquer celui de son ami. Que
de choses éclairait cette singulière confession! Les accès
de folle jalousie du peintre, sa sauvage adoration, ses
louanges extravagantes, ses réticences mystérieuses, il
comprenait tout maintenant, non sans une secrète angoisse. Il pressentait du tragique dans une amitié à
ce point teintée de romanesque.
Il soupira, puis sonna. Il fallait, coûte que coûte,
cacher le portrait dans quelque réduit, et ne plus courir
le risque d’être découvert. Quelle folie de l’avoir laissé,
ne fût-ce qu’une heure, dans une salle où tous ses amis
avaient accès!