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Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)Chapitre 21 / 22

CHAPITRE VINGTIÈME


Il faisait une nuit délicieuse, si tiède qu’il jeta son pardessus sur le bras et ne mit même pas autour du cou son foulard de soie. Comme il regagnait lentement sa demeure, cigarette allumée, deux jeunes hommes en tenue de soirée le croisèrent. Il entendit l’un d’eux chuchoter : « C’est Dorian Gray. » Il se rappela quel plaisir il ressentait autrefois, quand les gens le désignaient d’un geste, le couvaient d’un regard, ou s’entretenaient de lui. Il était las maintenant d’entendre son nom. La moitié du charme du petit village où il était tant de fois allé ces derniers temps, venait de ce que personne ne l’y connaissait. À la jeune fille qu’il avait séduite, il s’était plu à répéter qu’il était pauvre et elle l’avait cru. Il lui avait dit, un jour, qu’il était méchant ; elle n’avait fait qu’en rire, déclarant que les méchants étaient toujours très vieux et très laids. Oh ! ce rire clair de Hetty ! C’était à croire qu’une grive chantait. Et qu’elle était jolie, avec ses robes de cotonnade et ses larges chapeaux ! Certes, absolument ignorante, mais riche de tout ce qu’il avait perdu.

Quand il arriva chez lui, il trouva son domestique qui l’attendait. Il l’envoya se coucher, se jeta sur le sofa de la bibliothèque, et se prit à songer aux propos de lord Henry.

Était-il vrai qu’il fût impossible de changer de vie ? Un ardent désir le ramenait vers la pureté sans tache de son enfance — — son enfance couronnée de roses blanches, comme lord Henry l’avait un jour dépeinte. Oui, sans doute, il s’était couvert de souillures, il avait rempli son esprit d’immondices, il avait jeté l’horreur en pâture à son imagination. Il avait exercé autour de lui une pernicieuse influence, prenant à jouer ce rôle une exécrable joie. Et de tant de vies qui avaient croisé la sienne, c’étaient les plus belles et les plus riches de promesses qu’il avait entraînées à l’ignominie. Mais tout ce mal était-il irréparable ? Ne restait-il pour lui plus d’espérance ?

Ah ! qu’il déplorait le prodigieux moment d’orgueil et de passion où il avait demandé, dans une folle prière, que le fardeau de ses jours retombât sur le portrait, tandis qu’il garderait en sa chair la splendeur sans tache d’une éternelle jeunesse ! Toutes ses déchéances avaient eu là leur source. Mieux eût valu pour lui que chacune de ses fautes eût entraîné une infaillible et prompte punition. Il y a dans le châtiment une vertu purificatrice. Ce n’est pas cette prière : « Pardonne-nous nos offenses », mais bien ce cri : « Frappe-nous pour nos iniquités », que l’homme devrait faire monter vers un Dieu parfaitement juste.

Dorian avait sur sa table le miroir merveilleusement ciselé que lord Henry lui avait offert, voilà déjà tant d’années : les Amours qui l’encadraient de leurs membres blancs, riaient, tout comme autrefois. Il le prit, ainsi qu’il avait fait dans l’horrible nuit où le premier changement lui était apparu dans le fatal portrait. Les yeux voilés de pleurs, il se mira dans son cercle poli. Un jour, quelqu’un qui l’avait furieusement aimé lui avait écrit une lettre folle, finissant par ces mots d’idolâtrie : « Le monde est changé, parce que vous êtes fait d’ivoire et d’or. Les courbes de vos lèvres renouvellent l’histoire. » Ces phrases lui revinrent à l’esprit ; longtemps il se les répéta tout bas. Puis soudain, maudissant sa beauté, il lança le miroir à terre et en écrasa sous le talon les débris d’argent. C’était sa beauté qui l’avait perdu, sa beauté et cette jeunesse qu’avait implorées sa prière. N’eût été ce double privilège, peut-être sa vie fût-elle demeurée sans tache. La beauté n’avait été pour lui qu’un masque ; sa jeunesse, qu’une dérision. Et qu’était-ce que la jeunesse, vue sous le meilleur jour ? Une saison verte, sans maturité, la saison des humeurs capricieuses et des pensers languissants. Pourquoi en avait-il revêtu la livrée ? La jeunesse l’avait perdu.

Mais ne valait-il pas mieux laisser là le passé ? Nul n’y peut rien changer. Que ne songeait-il plutôt à lui-même et à l’avenir ! James Vane était enfoui dans une tombe anonyme du cimetière de Selby. Alan Campbell s’était tué, une nuit, dans son laboratoire, mais sans avoir rien révélé du secret qu’il lui avait fallu connaître. Le très vif émoi causé par la disparition de Basil Hallward ne tarderait pas à se calmer. Déjà il allait s’affaiblissant. De là, non plus, absolument rien à craindre. En vérité, ce n’était point la mort de Basil Hallward qui troublait le plus sa pensée. Non, c’était la mort vivante de son âme. Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa vie entière. Il ne pouvait le lui pardonner. C’était ce portrait qui avait causé tout le mal. Basil avait eu beau lui faire d’intolérables remontrances, il avait tout supporté patiemment. S’il l’avait assassiné, c’était dans un moment de folie. Pour Alan Campbell, son suicide avait été spontané, librement choisi. Il en était innocent.

Une vie nouvelle ! Cela seul lui importait maintenant. Il l’appelait de tous ses vœux. Sûrement il y était entré déjà. Ne venait-il pas d’épargner une créature candide ? Jamais plus il ne chercherait à séduire l’innocence. Il voulait être bon.

À cette pensée de Hetty Merton, il se demanda tout à coup si là-haut, dans la chambre mystérieuse, le portrait n’aurait pas un peu changé. Assurément il ne devait plus être aussi horrible. Qui sait si, par une vie pure, il ne serait pas possible de le délivrer complètement du masque des passions mauvaises ? Quelques signes, déjà, n’auraient-ils pas disparu ? Il voulut aller voir.

Il prit la lampe sur la table et, sans bruit, gravit l’escalier. Comme il enlevait les barres qui condamnaient la porte, un sourire joyeux vint éclairer la jeunesse magique de son visage et se jouer un instant sur ses lèvres. Oui, il serait vertueux, et l’horrible toile qu’il avait dû cacher n’aurait plus rien qui inspirât la terreur. Déjà il se sentait délivré de ce cauchemar.

Il entra doucement, s’enferma, comme il faisait d’habitude, et écarta la tenture de pourpre qui masquait le portrait. Un cri de douleur et de rage lui échappa. Aucun changement n’était visible, si ce n’est dans les yeux une expression nouvelle de ruse, et près de la bouche, la ride tourmentée de l’hypocrisie. C’était le même objet repoussant, devenu, si possible, plus repoussant encore. La tache écarlate qui souillait la main semblait briller davantage et mieux figurer un sang frais répandu. Alors, il se mit à trembler. Eh quoi ! N’était-ce donc que par vanité qu’il avait fait sa bonne action ? Ou bien par besoin de sensations nouvelles, comme l’avait insinué lord Henry, avec un rire moqueur ? Ou bien encore avait-il simplement obéi à cette passion de jouer un personnage, qui nous élève parfois au-dessus de nous-mêmes ? Un peu tout cela peut-être. Mais pourquoi la tache rouge s’était-elle élargie ? Elle paraissait s’être étendue, comme une horrible lèpre, le long des doigts ridés. Sur les pieds aussi, du sang couvrait la peinture, comme si des gouttes étaient tombées. Et l’on voyait maintenant du sang jusque sur l’autre main, qui, celle-là, n’avait point touché le couteau. Était-ce à dire qu’il devait avouer ? Se livrer lui-même et être mis à mort ? Il eut un ricanement. L’idée lui sembla monstrueuse. D’ailleurs, s’il avouait, qui voudrait le croire ? De l’homme assassiné on ne retrouverait pas trace. Tout ce qu’il avait sur lui avait été détruit. Dorian avait brûlé lui-même les objets restés en bas. On le déclarerait fou, tout simplement. Et s’il persistait dans ses dires, on l’enfermerait. Et pourtant, son devoir était de faire des aveux, de s’offrir au mépris public et d’expier sous les regards de tous. Il est un Dieu qui commande aux hommes de confesser leurs fautes à la face de la terre aussi bien que du ciel. Il aurait beau faire ; rien ne le purifierait, tant qu’il n’aurait pas avoué son crime. Son crime ? Il leva les épaules. La mort de Basil Hallward lui paraissait une mince affaire. Il songeait à Hetty Merton. C’était décidément un miroir bien injuste que ce miroir de son âme, ce portrait qu’il avait sous les yeux. Vanité ? Curiosité ? Hypocrisie ? N’y avait-il eu rien de plus dans son abnégation ? Si fait, quelque autre chose encore. Du moins le croyait-il. Mais qui pourrait dire ?…

Non, rien de plus. Par vanité, il avait épargné Hetty. Par hypocrisie, il avait mis le masque de la vertu. Par curiosité, il avait fait l’essai du renoncement. Voilà qu’il s’en rendait compte.

Mais est-ce que ce meurtre allait le poursuivre toute la vie ? Est-ce que le passé allait l’accabler pour toujours ? Allait-il être obligé d’avouer ? Cela, jamais. Il ne restait plus contre lui qu’un élément de preuve. Oui, le portrait constituait une sorte de preuve. Il le détruirait donc. Pourquoi même l’avait-il gardé si longtemps ? Il avait pris plaisir autrefois à en observer les changements, à le regarder vieillir. Mais, depuis peu, c’en était bien fini de cette délectation. En revanche, ses nuits avaient été sans sommeil. Et ses villégiatures s’étaient passées dans l’épouvante, à trembler qu’un autre œil que le sien ne vît l’affreux prodige. Ce portrait avait jeté sur ses passions un voile de mélancolie et assombri, de son seul fantôme, bien des moments de joie. Il avait été pour lui comme une conscience. Oui, une vraie conscience. Sa destruction s’imposait.

Regardant autour de lui, Dorian vit le couteau dont il avait frappé Basil Hallward. Il l’avait nettoyé maintes fois, jusqu’à ce que la moindre tache en eut disparu. L’arme luisait, nette, étincelante. Elle avait tué le peintre, elle tuerait de même l’œuvre de son pinceau et tout ce qu’elle enfermait de mystère. Elle tuerait le passé et, quand le passé serait mort, Dorian serait délivré. Elle tuerait cette toile monstrueuse où vivait une âme, et les hideux avertissements cesseraient : il pourrait vivre en paix.

Il saisit la lame et transperça le portrait.

Un cri se fit entendre, puis un craquement. Telle fut l’horreur de ce cri d’agonie que les serviteurs s’éveillèrent d’effroi et sortirent de leurs chambres. Deux gentlemen, qui traversaient le square, s’arrêtèrent et levèrent les yeux vers cette belle demeure. Ils s’en furent à la recherche d’un policeman qu’ils ramenèrent avec eux. Il sonna plusieurs fois. Personne ne répondit. Sauf une fenêtre éclairée au dernier étage, la maison était entièrement plongée dans les ténèbres. Le policeman attendit un peu, puis se retira sous un portique voisin où il se tint en observation.

— À qui est cette maison, constable ? demanda le plus vieux des gentlemen.

— À M. Dorian Gray, monsieur, répondit le policeman.

Les deux passants échangèrent un regard et s’éloignèrent en ricanant. L’un d’eux était l’oncle de sir Henry Ashton.

À l’intérieur du logis, dans la partie réservée au service, les domestiques, à demi vêtus, se concertaient à voix basse. La vieille Leaf pleurait et se tordait les mains. Francis était pâle comme un mort.

Au bout d’un quart d’heure environ, ayant pris avec lui le cocher et l’un des valets de pied, il se décida à monter. Ils frappèrent à la porte : pas de réponse. Ils appelèrent : silence absolu. Enfin, après de vains efforts pour enfoncer la porte, ils montèrent sur le toit et, de là, descendirent sur le balcon. Les fenêtres, dont les serrures étaient vieilles, cédèrent aisément.

En entrant, ils virent contre le mur un splendide portrait de leur maître, tel que, la veille encore, ils l’avaient vu lui-même, dans tout l’éclat de sa jeunesse exquise et de sa merveilleuse beauté. Sur le parquet, un homme en habit de soirée gisait, un couteau dans le cœur. Son visage était flétri, ridé, repoussant. Ce ne fut qu’à l’examen de ses bagues qu’ils reconnurent ce mort.