CHAPITRE VINGTIÈME
Il faisait une nuit délicieuse, si tiède qu’il jeta
son pardessus sur le bras et ne mit même pas
autour du cou son foulard de soie. Comme il
regagnait lentement sa demeure, cigarette allumée,
deux jeunes hommes en tenue de soirée le croisèrent.
Il entendit l’un d’eux chuchoter : « C’est Dorian Gray. » Il se rappela quel plaisir il ressentait autrefois, quand
les gens le désignaient d’un geste, le couvaient d’un
regard, ou s’entretenaient de lui. Il était las maintenant
d’entendre son nom. La moitié du charme du
petit village où il était tant de fois allé ces derniers
temps, venait de ce que personne ne l’y connaissait. À
la jeune fille qu’il avait séduite, il s’était plu à répéter
qu’il était pauvre et elle l’avait cru. Il lui avait dit, un
jour, qu’il était méchant ; elle n’avait fait qu’en rire,
déclarant que les méchants étaient toujours très vieux
et très laids. Oh ! ce rire clair de Hetty ! C’était à croire
qu’une grive chantait. Et qu’elle était jolie, avec ses
robes de cotonnade et ses larges chapeaux ! Certes,
absolument ignorante, mais riche de tout ce qu’il avait perdu.
Quand il arriva chez lui, il trouva son domestique
qui l’attendait. Il l’envoya se coucher, se jeta sur le sofa
de la bibliothèque, et se prit à songer aux propos de
lord Henry.
Était-il vrai qu’il fût impossible de changer de vie ?
Un ardent désir le ramenait vers la pureté sans tache de
son enfance — — son enfance couronnée de roses blanches,
comme lord Henry l’avait un jour dépeinte. Oui,
sans doute, il s’était couvert de souillures, il avait rempli
son esprit d’immondices, il avait jeté l’horreur en
pâture à son imagination. Il avait exercé autour de lui
une pernicieuse influence, prenant à jouer ce rôle une
exécrable joie. Et de tant de vies qui avaient croisé la
sienne, c’étaient les plus belles et les plus riches de promesses
qu’il avait entraînées à l’ignominie. Mais tout ce mal était-il irréparable ? Ne restait-il pour lui plus d’espérance ?
Ah ! qu’il déplorait le prodigieux moment d’orgueil
et de passion où il avait demandé, dans une folle prière,
que le fardeau de ses jours retombât sur le portrait,
tandis qu’il garderait en sa chair la splendeur sans tache
d’une éternelle jeunesse ! Toutes ses déchéances avaient
eu là leur source. Mieux eût valu pour lui que chacune
de ses fautes eût entraîné une infaillible et prompte
punition. Il y a dans le châtiment une vertu purificatrice.
Ce n’est pas cette prière : « Pardonne-nous nos
offenses », mais bien ce cri : « Frappe-nous pour nos iniquités »,
que l’homme devrait faire monter vers un Dieu
parfaitement juste.
Dorian avait sur sa table le miroir merveilleusement
ciselé que lord Henry lui avait offert, voilà déjà tant
d’années : les Amours qui l’encadraient de leurs membres
blancs, riaient, tout comme autrefois. Il le prit,
ainsi qu’il avait fait dans l’horrible nuit où le premier
changement lui était apparu dans le fatal portrait. Les
yeux voilés de pleurs, il se mira dans son cercle poli. Un
jour, quelqu’un qui l’avait furieusement aimé lui avait
écrit une lettre folle, finissant par ces mots d’idolâtrie :
« Le monde est changé, parce que vous êtes fait d’ivoire
et d’or. Les courbes de vos lèvres renouvellent l’histoire. »
Ces phrases lui revinrent à l’esprit ; longtemps il
se les répéta tout bas. Puis soudain, maudissant sa beauté,
il lança le miroir à terre et en écrasa sous le talon les
débris d’argent. C’était sa beauté qui l’avait perdu, sa
beauté et cette jeunesse qu’avait implorées sa prière. N’eût été ce double privilège, peut-être sa vie fût-elle
demeurée sans tache. La beauté n’avait été pour lui
qu’un masque ; sa jeunesse, qu’une dérision. Et qu’était-ce
que la jeunesse, vue sous le meilleur jour ? Une saison
verte, sans maturité, la saison des humeurs capricieuses
et des pensers languissants. Pourquoi en avait-il
revêtu la livrée ? La jeunesse l’avait perdu.
Mais ne valait-il pas mieux laisser là le passé ? Nul
n’y peut rien changer. Que ne songeait-il plutôt à lui-même
et à l’avenir ! James Vane était enfoui dans une
tombe anonyme du cimetière de Selby. Alan Campbell
s’était tué, une nuit, dans son laboratoire, mais sans
avoir rien révélé du secret qu’il lui avait fallu connaître.
Le très vif émoi causé par la disparition de Basil Hallward
ne tarderait pas à se calmer. Déjà il allait s’affaiblissant.
De là, non plus, absolument rien à craindre.
En vérité, ce n’était point la mort de Basil Hallward qui
troublait le plus sa pensée. Non, c’était la mort vivante
de son âme. Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa
vie entière. Il ne pouvait le lui pardonner. C’était ce
portrait qui avait causé tout le mal. Basil avait eu beau
lui faire d’intolérables remontrances, il avait tout supporté
patiemment. S’il l’avait assassiné, c’était dans un
moment de folie. Pour Alan Campbell, son suicide avait
été spontané, librement choisi. Il en était innocent.
Une vie nouvelle ! Cela seul lui importait maintenant.
Il l’appelait de tous ses vœux. Sûrement il y était
entré déjà. Ne venait-il pas d’épargner une créature candide ?
Jamais plus il ne chercherait à séduire l’innocence.
Il voulait être bon.
À cette pensée de Hetty Merton, il se demanda
tout à coup si là-haut, dans la chambre mystérieuse,
le portrait n’aurait pas un peu changé. Assurément il
ne devait plus être aussi horrible. Qui sait si, par une
vie pure, il ne serait pas possible de le délivrer complètement
du masque des passions mauvaises ? Quelques
signes, déjà, n’auraient-ils pas disparu ? Il voulut aller voir.
Il prit la lampe sur la table et, sans bruit, gravit l’escalier.
Comme il enlevait les barres qui condamnaient
la porte, un sourire joyeux vint éclairer la jeunesse magique
de son visage et se jouer un instant sur ses lèvres.
Oui, il serait vertueux, et l’horrible toile qu’il avait dû
cacher n’aurait plus rien qui inspirât la terreur. Déjà il
se sentait délivré de ce cauchemar.
Il entra doucement, s’enferma, comme il faisait d’habitude,
et écarta la tenture de pourpre qui masquait le
portrait. Un cri de douleur et de rage lui échappa. Aucun
changement n’était visible, si ce n’est dans les yeux
une expression nouvelle de ruse, et près de la bouche,
la ride tourmentée de l’hypocrisie. C’était le même
objet repoussant, devenu, si possible, plus repoussant
encore. La tache écarlate qui souillait la main semblait
briller davantage et mieux figurer un sang frais répandu.
Alors, il se mit à trembler. Eh quoi ! N’était-ce donc
que par vanité qu’il avait fait sa bonne action ? Ou
bien par besoin de sensations nouvelles, comme l’avait
insinué lord Henry, avec un rire moqueur ? Ou bien
encore avait-il simplement obéi à cette passion de jouer
un personnage, qui nous élève parfois au-dessus de nous-mêmes ? Un peu tout cela peut-être. Mais pourquoi
la tache rouge s’était-elle élargie ? Elle paraissait s’être
étendue, comme une horrible lèpre, le long des doigts
ridés. Sur les pieds aussi, du sang couvrait la peinture,
comme si des gouttes étaient tombées. Et l’on voyait
maintenant du sang jusque sur l’autre main, qui, celle-là,
n’avait point touché le couteau. Était-ce à dire qu’il
devait avouer ? Se livrer lui-même et être mis à mort ?
Il eut un ricanement. L’idée lui sembla monstrueuse.
D’ailleurs, s’il avouait, qui voudrait le croire ? De
l’homme assassiné on ne retrouverait pas trace. Tout ce
qu’il avait sur lui avait été détruit. Dorian avait brûlé
lui-même les objets restés en bas. On le déclarerait fou,
tout simplement. Et s’il persistait dans ses dires, on
l’enfermerait. Et pourtant, son devoir était de faire
des aveux, de s’offrir au mépris public et d’expier sous
les regards de tous. Il est un Dieu qui commande aux
hommes de confesser leurs fautes à la face de la terre
aussi bien que du ciel. Il aurait beau faire ; rien ne le
purifierait, tant qu’il n’aurait pas avoué son crime. Son
crime ? Il leva les épaules. La mort de Basil Hallward
lui paraissait une mince affaire. Il songeait à Hetty
Merton. C’était décidément un miroir bien injuste que
ce miroir de son âme, ce portrait qu’il avait sous les
yeux. Vanité ? Curiosité ? Hypocrisie ? N’y avait-il eu
rien de plus dans son abnégation ? Si fait, quelque autre
chose encore. Du moins le croyait-il. Mais qui pourrait dire ?…
Non, rien de plus. Par vanité, il avait épargné Hetty.
Par hypocrisie, il avait mis le masque de la vertu. Par curiosité, il avait fait l’essai du renoncement. Voilà qu’il
s’en rendait compte.
Mais est-ce que ce meurtre allait le poursuivre toute
la vie ? Est-ce que le passé allait l’accabler pour toujours ?
Allait-il être obligé d’avouer ? Cela, jamais. Il ne
restait plus contre lui qu’un élément de preuve. Oui, le
portrait constituait une sorte de preuve. Il le détruirait
donc. Pourquoi même l’avait-il gardé si longtemps ? Il
avait pris plaisir autrefois à en observer les changements,
à le regarder vieillir. Mais, depuis peu, c’en était bien
fini de cette délectation. En revanche, ses nuits avaient
été sans sommeil. Et ses villégiatures s’étaient passées
dans l’épouvante, à trembler qu’un autre œil que le sien
ne vît l’affreux prodige. Ce portrait avait jeté sur ses
passions un voile de mélancolie et assombri, de son seul
fantôme, bien des moments de joie. Il avait été pour lui
comme une conscience. Oui, une vraie conscience. Sa
destruction s’imposait.
Regardant autour de lui, Dorian vit le couteau dont
il avait frappé Basil Hallward. Il l’avait nettoyé maintes
fois, jusqu’à ce que la moindre tache en eut disparu.
L’arme luisait, nette, étincelante. Elle avait tué le
peintre, elle tuerait de même l’œuvre de son pinceau et
tout ce qu’elle enfermait de mystère. Elle tuerait le
passé et, quand le passé serait mort, Dorian serait délivré.
Elle tuerait cette toile monstrueuse où vivait une
âme, et les hideux avertissements cesseraient : il pourrait
vivre en paix.
Il saisit la lame et transperça le portrait.
Un cri se fit entendre, puis un craquement. Telle fut l’horreur de ce cri d’agonie que les serviteurs s’éveillèrent
d’effroi et sortirent de leurs chambres. Deux
gentlemen, qui traversaient le square, s’arrêtèrent et
levèrent les yeux vers cette belle demeure. Ils s’en furent
à la recherche d’un policeman qu’ils ramenèrent avec
eux. Il sonna plusieurs fois. Personne ne répondit. Sauf
une fenêtre éclairée au dernier étage, la maison était
entièrement plongée dans les ténèbres. Le policeman
attendit un peu, puis se retira sous un portique voisin
où il se tint en observation.
— À qui est cette maison, constable ? demanda le
plus vieux des gentlemen.
— À M. Dorian Gray, monsieur, répondit le policeman.
Les deux passants échangèrent un regard et s’éloignèrent
en ricanant. L’un d’eux était l’oncle de sir Henry Ashton.
À l’intérieur du logis, dans la partie réservée au service,
les domestiques, à demi vêtus, se concertaient à
voix basse. La vieille Leaf pleurait et se tordait les mains.
Francis était pâle comme un mort.
Au bout d’un quart d’heure environ, ayant pris avec
lui le cocher et l’un des valets de pied, il se décida à
monter. Ils frappèrent à la porte : pas de réponse. Ils
appelèrent : silence absolu. Enfin, après de vains efforts
pour enfoncer la porte, ils montèrent sur le toit et, de
là, descendirent sur le balcon. Les fenêtres, dont les
serrures étaient vieilles, cédèrent aisément.
En entrant, ils virent contre le mur un splendide
portrait de leur maître, tel que, la veille encore, ils l’avaient vu lui-même, dans tout l’éclat de sa jeunesse
exquise et de sa merveilleuse beauté. Sur le parquet, un
homme en habit de soirée gisait, un couteau dans le
cœur. Son visage était flétri, ridé, repoussant. Ce ne
fut qu’à l’examen de ses bagues qu’ils reconnurent
ce mort.
CHAPITRE VINGTIÈME
Il faisait une nuit délicieuse, si tiède qu’il jeta
son pardessus sur le bras et ne mit même pas
autour du cou son foulard de soie. Comme il
regagnait lentement sa demeure, cigarette allumée,
deux jeunes hommes en tenue de soirée le croisèrent.
Il entendit l’un d’eux chuchoter : « C’est Dorian Gray. » Il se rappela quel plaisir il ressentait autrefois, quand
les gens le désignaient d’un geste, le couvaient d’un
regard, ou s’entretenaient de lui. Il était las maintenant
d’entendre son nom. La moitié du charme du
petit village où il était tant de fois allé ces derniers
temps, venait de ce que personne ne l’y connaissait. À
la jeune fille qu’il avait séduite, il s’était plu à répéter
qu’il était pauvre et elle l’avait cru. Il lui avait dit, un
jour, qu’il était méchant ; elle n’avait fait qu’en rire,
déclarant que les méchants étaient toujours très vieux
et très laids. Oh ! ce rire clair de Hetty ! C’était à croire
qu’une grive chantait. Et qu’elle était jolie, avec ses
robes de cotonnade et ses larges chapeaux ! Certes,
absolument ignorante, mais riche de tout ce qu’il avait perdu.
Quand il arriva chez lui, il trouva son domestique
qui l’attendait. Il l’envoya se coucher, se jeta sur le sofa
de la bibliothèque, et se prit à songer aux propos de
lord Henry.
Était-il vrai qu’il fût impossible de changer de vie ?
Un ardent désir le ramenait vers la pureté sans tache de
son enfance — — son enfance couronnée de roses blanches,
comme lord Henry l’avait un jour dépeinte. Oui,
sans doute, il s’était couvert de souillures, il avait rempli
son esprit d’immondices, il avait jeté l’horreur en
pâture à son imagination. Il avait exercé autour de lui
une pernicieuse influence, prenant à jouer ce rôle une
exécrable joie. Et de tant de vies qui avaient croisé la
sienne, c’étaient les plus belles et les plus riches de promesses
qu’il avait entraînées à l’ignominie. Mais tout ce mal était-il irréparable ? Ne restait-il pour lui plus d’espérance ?
Ah ! qu’il déplorait le prodigieux moment d’orgueil
et de passion où il avait demandé, dans une folle prière,
que le fardeau de ses jours retombât sur le portrait,
tandis qu’il garderait en sa chair la splendeur sans tache
d’une éternelle jeunesse ! Toutes ses déchéances avaient
eu là leur source. Mieux eût valu pour lui que chacune
de ses fautes eût entraîné une infaillible et prompte
punition. Il y a dans le châtiment une vertu purificatrice.
Ce n’est pas cette prière : « Pardonne-nous nos
offenses », mais bien ce cri : « Frappe-nous pour nos iniquités »,
que l’homme devrait faire monter vers un Dieu
parfaitement juste.
Dorian avait sur sa table le miroir merveilleusement
ciselé que lord Henry lui avait offert, voilà déjà tant
d’années : les Amours qui l’encadraient de leurs membres
blancs, riaient, tout comme autrefois. Il le prit,
ainsi qu’il avait fait dans l’horrible nuit où le premier
changement lui était apparu dans le fatal portrait. Les
yeux voilés de pleurs, il se mira dans son cercle poli. Un
jour, quelqu’un qui l’avait furieusement aimé lui avait
écrit une lettre folle, finissant par ces mots d’idolâtrie :
« Le monde est changé, parce que vous êtes fait d’ivoire
et d’or. Les courbes de vos lèvres renouvellent l’histoire. »
Ces phrases lui revinrent à l’esprit ; longtemps il
se les répéta tout bas. Puis soudain, maudissant sa beauté,
il lança le miroir à terre et en écrasa sous le talon les
débris d’argent. C’était sa beauté qui l’avait perdu, sa
beauté et cette jeunesse qu’avait implorées sa prière. N’eût été ce double privilège, peut-être sa vie fût-elle
demeurée sans tache. La beauté n’avait été pour lui
qu’un masque ; sa jeunesse, qu’une dérision. Et qu’était-ce
que la jeunesse, vue sous le meilleur jour ? Une saison
verte, sans maturité, la saison des humeurs capricieuses
et des pensers languissants. Pourquoi en avait-il
revêtu la livrée ? La jeunesse l’avait perdu.
Mais ne valait-il pas mieux laisser là le passé ? Nul
n’y peut rien changer. Que ne songeait-il plutôt à lui-même
et à l’avenir ! James Vane était enfoui dans une
tombe anonyme du cimetière de Selby. Alan Campbell
s’était tué, une nuit, dans son laboratoire, mais sans
avoir rien révélé du secret qu’il lui avait fallu connaître.
Le très vif émoi causé par la disparition de Basil Hallward
ne tarderait pas à se calmer. Déjà il allait s’affaiblissant.
De là, non plus, absolument rien à craindre.
En vérité, ce n’était point la mort de Basil Hallward qui
troublait le plus sa pensée. Non, c’était la mort vivante
de son âme. Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa
vie entière. Il ne pouvait le lui pardonner. C’était ce
portrait qui avait causé tout le mal. Basil avait eu beau
lui faire d’intolérables remontrances, il avait tout supporté
patiemment. S’il l’avait assassiné, c’était dans un
moment de folie. Pour Alan Campbell, son suicide avait
été spontané, librement choisi. Il en était innocent.
Une vie nouvelle ! Cela seul lui importait maintenant.
Il l’appelait de tous ses vœux. Sûrement il y était
entré déjà. Ne venait-il pas d’épargner une créature candide ?
Jamais plus il ne chercherait à séduire l’innocence.
Il voulait être bon.
À cette pensée de Hetty Merton, il se demanda
tout à coup si là-haut, dans la chambre mystérieuse,
le portrait n’aurait pas un peu changé. Assurément il
ne devait plus être aussi horrible. Qui sait si, par une
vie pure, il ne serait pas possible de le délivrer complètement
du masque des passions mauvaises ? Quelques
signes, déjà, n’auraient-ils pas disparu ? Il voulut aller voir.
Il prit la lampe sur la table et, sans bruit, gravit l’escalier.
Comme il enlevait les barres qui condamnaient
la porte, un sourire joyeux vint éclairer la jeunesse magique
de son visage et se jouer un instant sur ses lèvres.
Oui, il serait vertueux, et l’horrible toile qu’il avait dû
cacher n’aurait plus rien qui inspirât la terreur. Déjà il
se sentait délivré de ce cauchemar.
Il entra doucement, s’enferma, comme il faisait d’habitude,
et écarta la tenture de pourpre qui masquait le
portrait. Un cri de douleur et de rage lui échappa. Aucun
changement n’était visible, si ce n’est dans les yeux
une expression nouvelle de ruse, et près de la bouche,
la ride tourmentée de l’hypocrisie. C’était le même
objet repoussant, devenu, si possible, plus repoussant
encore. La tache écarlate qui souillait la main semblait
briller davantage et mieux figurer un sang frais répandu.
Alors, il se mit à trembler. Eh quoi ! N’était-ce donc
que par vanité qu’il avait fait sa bonne action ? Ou
bien par besoin de sensations nouvelles, comme l’avait
insinué lord Henry, avec un rire moqueur ? Ou bien
encore avait-il simplement obéi à cette passion de jouer
un personnage, qui nous élève parfois au-dessus de nous-mêmes ? Un peu tout cela peut-être. Mais pourquoi
la tache rouge s’était-elle élargie ? Elle paraissait s’être
étendue, comme une horrible lèpre, le long des doigts
ridés. Sur les pieds aussi, du sang couvrait la peinture,
comme si des gouttes étaient tombées. Et l’on voyait
maintenant du sang jusque sur l’autre main, qui, celle-là,
n’avait point touché le couteau. Était-ce à dire qu’il
devait avouer ? Se livrer lui-même et être mis à mort ?
Il eut un ricanement. L’idée lui sembla monstrueuse.
D’ailleurs, s’il avouait, qui voudrait le croire ? De
l’homme assassiné on ne retrouverait pas trace. Tout ce
qu’il avait sur lui avait été détruit. Dorian avait brûlé
lui-même les objets restés en bas. On le déclarerait fou,
tout simplement. Et s’il persistait dans ses dires, on
l’enfermerait. Et pourtant, son devoir était de faire
des aveux, de s’offrir au mépris public et d’expier sous
les regards de tous. Il est un Dieu qui commande aux
hommes de confesser leurs fautes à la face de la terre
aussi bien que du ciel. Il aurait beau faire ; rien ne le
purifierait, tant qu’il n’aurait pas avoué son crime. Son
crime ? Il leva les épaules. La mort de Basil Hallward
lui paraissait une mince affaire. Il songeait à Hetty
Merton. C’était décidément un miroir bien injuste que
ce miroir de son âme, ce portrait qu’il avait sous les
yeux. Vanité ? Curiosité ? Hypocrisie ? N’y avait-il eu
rien de plus dans son abnégation ? Si fait, quelque autre
chose encore. Du moins le croyait-il. Mais qui pourrait dire ?…
Non, rien de plus. Par vanité, il avait épargné Hetty.
Par hypocrisie, il avait mis le masque de la vertu. Par curiosité, il avait fait l’essai du renoncement. Voilà qu’il
s’en rendait compte.
Mais est-ce que ce meurtre allait le poursuivre toute
la vie ? Est-ce que le passé allait l’accabler pour toujours ?
Allait-il être obligé d’avouer ? Cela, jamais. Il ne
restait plus contre lui qu’un élément de preuve. Oui, le
portrait constituait une sorte de preuve. Il le détruirait
donc. Pourquoi même l’avait-il gardé si longtemps ? Il
avait pris plaisir autrefois à en observer les changements,
à le regarder vieillir. Mais, depuis peu, c’en était bien
fini de cette délectation. En revanche, ses nuits avaient
été sans sommeil. Et ses villégiatures s’étaient passées
dans l’épouvante, à trembler qu’un autre œil que le sien
ne vît l’affreux prodige. Ce portrait avait jeté sur ses
passions un voile de mélancolie et assombri, de son seul
fantôme, bien des moments de joie. Il avait été pour lui
comme une conscience. Oui, une vraie conscience. Sa
destruction s’imposait.
Regardant autour de lui, Dorian vit le couteau dont
il avait frappé Basil Hallward. Il l’avait nettoyé maintes
fois, jusqu’à ce que la moindre tache en eut disparu.
L’arme luisait, nette, étincelante. Elle avait tué le
peintre, elle tuerait de même l’œuvre de son pinceau et
tout ce qu’elle enfermait de mystère. Elle tuerait le
passé et, quand le passé serait mort, Dorian serait délivré.
Elle tuerait cette toile monstrueuse où vivait une
âme, et les hideux avertissements cesseraient : il pourrait
vivre en paix.
Il saisit la lame et transperça le portrait.
Un cri se fit entendre, puis un craquement. Telle fut l’horreur de ce cri d’agonie que les serviteurs s’éveillèrent
d’effroi et sortirent de leurs chambres. Deux
gentlemen, qui traversaient le square, s’arrêtèrent et
levèrent les yeux vers cette belle demeure. Ils s’en furent
à la recherche d’un policeman qu’ils ramenèrent avec
eux. Il sonna plusieurs fois. Personne ne répondit. Sauf
une fenêtre éclairée au dernier étage, la maison était
entièrement plongée dans les ténèbres. Le policeman
attendit un peu, puis se retira sous un portique voisin
où il se tint en observation.
— À qui est cette maison, constable ? demanda le
plus vieux des gentlemen.
— À M. Dorian Gray, monsieur, répondit le policeman.
Les deux passants échangèrent un regard et s’éloignèrent
en ricanant. L’un d’eux était l’oncle de sir Henry Ashton.
À l’intérieur du logis, dans la partie réservée au service,
les domestiques, à demi vêtus, se concertaient à
voix basse. La vieille Leaf pleurait et se tordait les mains.
Francis était pâle comme un mort.
Au bout d’un quart d’heure environ, ayant pris avec
lui le cocher et l’un des valets de pied, il se décida à
monter. Ils frappèrent à la porte : pas de réponse. Ils
appelèrent : silence absolu. Enfin, après de vains efforts
pour enfoncer la porte, ils montèrent sur le toit et, de
là, descendirent sur le balcon. Les fenêtres, dont les
serrures étaient vieilles, cédèrent aisément.
En entrant, ils virent contre le mur un splendide
portrait de leur maître, tel que, la veille encore, ils l’avaient vu lui-même, dans tout l’éclat de sa jeunesse
exquise et de sa merveilleuse beauté. Sur le parquet, un
homme en habit de soirée gisait, un couteau dans le
cœur. Son visage était flétri, ridé, repoussant. Ce ne
fut qu’à l’examen de ses bagues qu’ils reconnurent
ce mort.