BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
LE PRINCE
DE
NICOLAS MACHIAVEL
NOUVELLE TRADUCTION
PRÉCÉDÉE DE QUELQUES NOTES SUR L’AUTEUR
PAR
C. FERRARI
REPRODUCTION INTERDITE
PARIS
LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)
Près le Palais-Royal
1897
Tous droits réservés
INTRODUCTION
Les éditeurs de la Bibliothèque nationale ont cru nécessaire de mettre sous les du lecteur la lettre suivante, adressée à l’un d’eux ; elle sera la justification de remettre au jour l’œuvre capitale, et si contreversée, de Machiavel. — En s’adressant à un publiciste de talent, auquel les deux langues sont familières, les éditeurs croient avoir agi dans l’intérêt bien entendu du public ; ils osent se flatter que le but cherché a été cette fois sérieusement atteint.
Mon cher monsieur DAVID,
Vous avez bien voulu avoir mon avis sur le mérite réel des quelques traductions françaises du Prince de Machiavel, depuis celle publiée en 1741 à La Haye, par Van Duren, jusqu’à celle qui a été éditée, il y a deux ans, sans nom de traducteur, à Paris. Hélas ! il m’a semblé que tous les traducteurs s’étaient plus ou moins écartés de l’original, et qu’ils s’étaient plutôt préoccupés de faire une œuvre littéraire que de rendre le sens véritable du texte italien.
Peu à peu, et sans presque y songer, j’ai été amené à essayer moi-même un travail dans lequel plusieurs de vos compatriotes me paraissaient avoir échoué. Naturellement ma traduction doit laisser beaucoup à désirer au point de vue de l’élégance française, mais je me flatte d’avoir rendu la vraie pensée du secrétaire florentin.
C’était de l’audace de ma part ; mais je me trouvais si heureux, si fier de pouvoir donner aux braves et intelligents typographes qui ont entrepris cette précieuse publication de la Bibliothèque nationale une marque d’amitié et de l’intérêt que je prends à leur œuvre, que j’ai imposé silence à mes scrupules. Je vous livre donc sans arrière-pensée, sans aucun sentiment d’amour-propre, mon travail tel qu’il est. Puisse-t-il payer une partie de la dette que j’ai contractées vis-à-vis de cette France qui a été si hospitalière pour moi, et où j’ai trouvé tant d’encouragements sincères, tant d’amitiés dévouées !
Il m’a semblé, en outre, que ce livre du Prince avait besoin de quelques commentaires simples et consciencieux pour être justement apprécié par les classes populaires auxquelles vous vous adressez. Entre les calomnies haineuses et les éloges exagérés dont l’œuvre de Machiavel a été l’objet, il y avait une voie encore inexplorée : celle de rendre au Prince sa véritable signification et d’en montrer la portée à une époque où l’Italie, menacée d’être absorbée par le pouvoir temporel ou par le césarisme étranger, faisait d’héroïques efforts pour conserver son indépendance.
L’histoire contemporaine aurait pu me démontrer l’élévation philosophique et politique de ce livre, si la nature de votre publication m’avait permis de l’interroger, j’ai dû m’en tenir aux faits accomplis à l’époque où le Prince a paru ; c’est assez, je crois, pour comprendre qu’il renferme autre chose qu’une leçon de tyrannie ou qu’une condamnation du principe d’autorité.
Agréez, mon cher monsieur, l’expression de mes sentiments bien distingués.
Votre tout dévoué,
C. FERRARI.
Paris, février 1865.
MACHIAVEL ET SON ŒUVRE
Le touriste qui visite, à Florence, l’église de Santa-Croce, — ce Panthéon des grands Italiens — est vivement frappé par un tombeau modeste en même temps que grandiose, aux lignes gracieuses et sévères, qui se trouve à côté de celui de Michel-Ange. Sur la pierre tumulaire on lit ces mots si simples et solennels :
TANTO NOMINI NULLUM PAR BLOGIUM
NICOLAUS MACHIAVELLI
OBLIT ANNO A. P. V. MDXXVII 1
Jamais la tombe n’a dit une plus grande vérité. La mort, qui nivelle les réputations et qui donne une grande indépendance aux jugements de Histoire, a rendu au Secrétaire florentin tout l’éclat dont sa vie avait été si digne, à lui dont l’existence travaillée, douloureusement pénible, mais souverainement vertueuse, avait été à peine connue de ses contemporains.
Car ce n’est pas seulement un homme d’État un maître en politique, que Machiavel : son nom représente tout un système violent, mais vrai, allant droit au but, sans s’occuper des moyens, mais au bout duquel il y a la gloire pour les souverain et le bien-être pour les peuples, Les colères, de ses ennemis posthumes, l’enthousiasme de quelques admirateur sont même donné à la raison d’Etat, dont il avait été l’historien, le nom de machiavélisme, mot exécrable pour les jésuites, pour Frédéric le Grand, pour Voltaire, pour le cardinal Réginald Polo (qui aurait jamais cru à la possibilité d’un tel rapprochement ?) pour Gentillet, pour Possevin ; mot honnête, élogieux même pour Bacon, pour Vignefort, pour Rousseau, pour Alfleri et pour tant d’autres. Ce mot a pris place désormais dans tous les dictionnaires, et, avouons-le, dans le sens d’une politique déloyale. La philologie nous offre du reste nombre de ces contradictions ; c’est ainsi, sans doute que les Latins appelaient luçus un fourré où ne pénétrait pas la lumière, du mot lucere, luire.
Nous n’avons pas l’intention de faire ici le panégyrique de l’œuvre de Machiavel, et encore moins de l’étudier ; l’espace nous ferait défaut, et notre examen n’ajouterait rien à la renommée d’un écrivain auquel la postérité a fini par rendre justice. Depuis le quinzième siècle l’histoire nous a offert maintes fois la preuve que la politique conseillée par Machiavel à son prince nouveau était, sinon la plus loyale, au moins la seule qu’on pût appliquer avec succès ; et quoique nous ne soyons pas dé ceux qui applaudissent le succès, et qu’au contraire on nous rencontre assez souvent dans les rangs dès vaincus, nous ne pouvons pas refuser notre hommage à une science dont l’application, une fois admis le fait de l’usurpation et de la conquête, manque rarement son but.
Entre les niaiseries débitées contre Machiavel par le père Lucchegini, les insultes prodiguées au Prince par l’auteur de l’Anti-Machiavel et les éloges exagères dont il a été comblé par Danton, il est inutile d’établir un rapprochement ; nous aimons Machiavel comme l’aimaient Juste Lipsius et Macaulay, et comme M. d’Artaud, nous ne lui ménagerons pas au besoin les critiques.
Avant de chercher la pensée intime du Prince, il nous paraît nécessaire d’esquisser à grands traits la vie de Machiavel et la physionomie de son époque. L’histoire a été en tout temps sa maîtresse de la vie, et c’est à elle que nous demanderons la clef d’un livre si vivement controversé.