Le prince — I
I
L’histoire du quinzième et du seizième siècles en Italie est une histoire de deuil et de honte. L’esprit démocratique, qui avait produit tant de faits et d’œuvres admirables dans la république florentine, laissait la place à l’esprit tyrannique des gouvernements personnels, qui, aidés par le Vatican, ne connaissaient plus de bornes à leurs déportements. A Rome trônaient Alexandre VI, Jules II et Léon X ; leurs séïdes, les Borgia et les Médicis couvraient de crimes la péninsule ; l’Italie était douloureusement courue par les Français, les Espagnols et les Allemands : c’était le terrain sur lequel se vidaient, dans de sanglantes batailles, toutes les querelles de la vieille Europe. D’nn côté nous avons les splendeurs de l’art, les succès de la littérature, le progrès de la science ; de l’autre côté nous voyons l’affaissement national, les guerres civiles, la servitude étrangère, la corruption des mœurs : le patriotisme enfante les Ferruccio, les Doria, les Colonna, les Trivulzio ; la tyrannie engendre Rodrigue Lenzuoli, César Borgia et Alexandre Médicis.
Les armes avaient été arrachées des mains du peuple, et confiées à des mercenaires : aucun Etat italien ne possédait une armée à lui ; on louait des troupes qui tantôt défendaient Venise, tantôt Milan, tantôt Florence, et plus souvent le pape. Un certain équilibre paraissait établi entre les divers Etats de la péninsule, mais tous étaient incapables de résister à une invasion étrangère.
Les Vénitiens possédaient la moitié de la Lombardie ; mais lorsque les ducs de Milan voulaient arrêter le développement de la république sérénissime, ils devaient faire appel tour à tour à la France et aux soldats de l’Helvétie. Le patrimoine pontifical s’était considérablement arrondi, par des moyens souvent honteux, toujours injustes : Naples était disputé entre la France et l’Espagne. Charles VIII et Louis XII, battus à diverses reprises par Alphonse d’Aragon et par Ferdinand le Catholique, avaient été moins malheureux en Lombardie ; tantôt flattés, tantôt trahis par la cour de Rome, les Français ne pouvaient avoir en Italie qu’une domination éphémère. Alexandre VI se sert des armes spirituelles et temporelles pour constituer un royaume à son fils : le poison, le poignard, la prison sont pour lui autant de moyens pour trouver de l’argent, ce nerf de la guerre. Jules II, après avoir appelé en Italie les Allemands, les Français et les Espagnols, afin de détruire la république vénitienne, se tourne contre ses alliés et jette ce cri, alors ridicule : Hors les barbares ! Maximilien Ier et François Ier font d’irréparables blessures à la nation italienne. L’empereur d’Allemagne prend d’assaut la ville éternelle et la livre au pillage ; Clément II lui pardonne et le bénit, à la condition qu’il accordera le titre de prince aux Médicis.
Les forces de l’Italie s’usent en des combats inutiles : ce sont les cours d’Allemagne et de France qui disposent des principautés italiennes ; ce sont les papes qui s’attribuent la su zeraineté de toutes les provinces ; ils vont même plus loin, car Alexandre VI donne de sa propre autorité à Ferdinand et à Isabelle de Castille tous les pays transatlantiques que va découvrir Christophe Colomb.
Epoque honteuse, où l’on voit un pape s’allier avec Bajazet, l’empereur des Turcs, pour combattre la France, et où l’on voit le portrait de la Vanozza, cette concubine pontificale, placé en guise de vierge dans l’église de Santa-Maria-del-Popolo ; époque où l’on disait du souverain pontife :
Vendit Alexander claves, altaria, Christum
Emerat ille prius, vendere Jure potest ;
et où Pontanus peignait par cette épigraphe la vie de la fille du pape :
Hoc tumolo dormit Lucretia nomine, sed re
Thais, Alexandri filia, nupta, nurus.
époque où l’on faisait expier sur un bûcher, à Savonarole, sa noble indignation contre les crimes dont était souillé le Vatican, et son désir de rendre à Florence l’ancienne liberté.
Et pourtant c’était à cette même époque que l’Italie inscrivait dans ses fastes littéraires les noms dé Machiavel, de Guichardin, de Nardi, de Segni, de Varchi, de Porzio, de Salviati ; que commençaient leurs Chefs-d’œuvre poétiques l’Arioste, le Berni, le Trissin, le Tasse ; que Cristophe Colomb allait à la découverte d’un nouveau monde ; que Michel-Ange, Titien, Raphaël, le Correge, Jules Romain et toute cette glorieuse cohorte de génies qui firent monter si haut le renom de l’art italien, peuplaient l’Italie de tant de merveilles.
C’est à cette époque, nous venons de le dire, que vécut Machiavel.