Le prince — VII
VII
Non, Machiavel n’était pas partisan des tyrans ; il suffit, pour le prouver d’une manière irréfutable, de citer ici une des pages les plus éloquentes de ses Discours sur Tite-Live.
« De ceux qui vivent particuliers dans une république et que la fortune, le talent et le courage y élèvent au rang de princes, s’ils li, sent l’histoire et s’ils font leur profit du tableau qu’elle présente, il n’en est point qui ne voulussent, étant hommes privés, ressembler plutôt à Scipion qu’à César, et être plutôt Agésilas, Timoléon et Dion que Nabis, Phalaris et Denys. Ils verraient en effet les premiers extrêmement admirés, tandis que les autres sont couverts de honte. Ils verraient Timoléon et Agésilas jouir dans leur patrie d’autant d’autorité que les Phalaris et les Denys, mais en jouir bien plus sûrement.
Et que personne ne se laisse imposer par la gloire de ce César, que les écrivains ont tant célébré ; car ceux qui le louent sont des Juges corrompus par sa prospérité et effrayés d’une puissance continuée dans une famille qui ne leur permettait pas de s’exprimer librement. Veut-on savoir ce que ces écrivains en eussent dit s’ils eussent été libres ? Qu’on lise ce qu’ils ont écrit de Catilina. César est d’autant plus digne d’exécration, que celui qui exécute est plus coupable que celui qui projette le mal. Qu’on voie aussi les éloges prodigués à Brutus. Ne pouvant flétrir le tyran à cause de sa puissance, ils célèbrent son ennemi. Depuis que Rome devint monarchique, que de louanges ne s’attirèrent pas les empereurs qui, respectant les lois, vécurent on bons princes, et que d’infamie rejaillit sur les mauvais !
Titus, Nerva, Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle n’avaient besoin ni de gardes prétoriennes, ni de nombreuses légions pour les défendre. La douceur de leurs mœurs, la bienveillance du peuple, l’attachement du sénat, étaient leur ferme défenseur. Il verra que les Caligula, les Néron, les Vitellius et tant d’autres empereurs scélérats ne purent trouver dans toutes leurs armées orientales et occidentales une sauvegarde contre les ennemis que leur vie infâme et leurs mœurs mauvaises leur avaient suscités. Leur histoire, bien considérée, servirait de leçon pour chaque prince et lui montrerait le chemin de la gloire ou du blâme, celui de la sécurité ou de la crainte.
... Mais ce qu’un prince pourrait apprendre en lisant cotte histoire, ce serait à bien gouverner. Pourquoi les empereurs qui ont hérité de l’empire ont-ils été tous mauvais, excepté Titus ? Pourquoi tous ceux qui l’ont eu par adoption ont-ils été bons, témoin les cinq empereurs depuis Néron jusqu’à Marc-Aurèle ? Pourquoi enfin l’empire tombe-t-il en ruines au moment où il revient à des héritiers ? Qu’un prince jette donc les yeux sur les temps qui s’écoulent entre Néron et Marc-Aurèle, qu’il les compare à ceux qui les précédèrent et qui les suivirent, et qu’il choisisse ensuite l’époque à laquelle il eût voulu naître, et ceux auxquels il eût voulu commander.
Car, sous les bons empereurs il verra un prince vivant dans la plus parfaite sécurité au milieu de citoyens rassurés, la justice et la paix régnant dans le monde ; il verra l’autorité du Sénat vénérée, la magistrature honorée, le citoyen opulent jouissant de ses richesses, la noblesse et la vertu considérées et partout le calme et le bonheur ; il verra aussi toute animosité, toute licence, toute corruption, toute ambition éteintes, il verr e d’or où chacun peut avoir son opinion pour soutenir ; il verra enfin le monde triomphant le prince respecté et couvert de gloire, et ses sujets l’aimer sans alarmes.
Si, au contraire, il examine règnes autres empereurs, il les verra éprouvés la guerre, déchirés par les séditions ; cruels autant en paix, qu’en guerre ; il verra des princes massacrés, la guerre civile et la guerre étrangère, l’Italie désolée par des calamités sans bornes, ses villes ruinées et saccagées. Il verra Rome en cendres, le Capitole détruit par ses habitants, les temples antiques profanés, les rites corrompus et l’adultère souiller toutes les villes. Il verra la mer couverte d’exilés, les écueils teints de sang. Il verra Rome se rendre coupable de tous les genres de cruautés ; la noblesse, la richesse, les honneurs et par-dessus tout la vertu être imputés à crime. Il verra encourager et payer les accusateurs, des esclaves corrompus dépouiller leurs maîtres, des hommes libres s’élever contre leurs patrons, et ceux qui n’avaient pas d’ennemis être opprimés par leurs amis. Alors il apprendra à connaître les obligations que Rome, l’Italie et le monde doivent à César, et pourvu qu’il soit homme il s’éloignera en frémissant de toute imitation de cet ambitieux, et s’enflammera du désir d’imiter les bons princes. Un souverain vraiment jaloux de sa gloire devrait désirer de régner sur une ville corrompue, non comme César pour achever de la perdre, mais comme Romulus pour la réorganiser.... » 17
Est-ce là le langage d’un professeur de despotisme et de tyrannie ? Est-ce bien là l’écrivain dont Bayle disait : « Les maximes de Machiavel sont très mauvaises ; le public en est si persuadé que le machiavélisme et l’art de régner tyranniquement sont deux termes de même signification ? » Lorsqu’on s’appelle Bayle, qu’on recourt au gros public dans un procès de cette nature, et qu’on juge sans écouter tout ce que dit le calomnié, on prête matière à ce même public de douter de l’excellence du Dictionnaire historique et critique, et alors on ne peut plus blâmer M. Cousin d’avoir dit que « Bayle est encore plus paradoxal que sceptique, comme il est plus érudit que penseur. »
VIII
On a agité longtemps la question de savoir si Machiavel était favorable au pouvoir temporel, où si, dans son idée fixe de l’unité italienne, il avait voulu faire disparaître le patrimoine de saint Pierre.
Le doute ne nous paraît guère possible. Si l’auteur du Prince avait été partisan de la royauté terrestre des papes, l’Eglise, mue par une colère tardive, n’aurait pas accablé de ses anathèmes la mémoire de cet écrivain au moment où le protestantisme enlevait la moitié de l’Europe à sa domination spirituelle.
En dépit de la sympathie que Machiavel éprouve pour les Français, il leur en veut toujours de ce qu’ils avaient agrandi la puissance des papes 18 ; il est vrai qu’il consacre un chapitre entier de son Prince à la louange des principautés ecclésiastiques, mais on voit qu’il n’est pas sincère en cette occasion, tellement une ironie fine et spirituelle perce dans tout ce qu’il dit des papes-rois.
Ce qu’il pensait sérieusement de la cour de Rome et de la puissance temporelle des papes, nous le voyons dans ses Discours. « Si dans les commencements, dit-il, de la république chrétienne la religion se fût maintenue d’après les principes de son fondateur, les États et les républiques de la chrétienté seraient bien plus unis et bien plus heureux qu’ils ne le sont. On ne peut donner de plus forte preuve de sa décadence et de sa chute prochaine que de voir les peuples les plus voisins de l’Eglise romaine, qui en est le chef, d’autant moins religieux qu’ils en sont plus prés. Quiconque examinera les principes sur lesquels elle est fondée, et combien l’usage et l’application qu’on en fait est changé, altéré, jugera que le moment n’est pas loin ou de sa chute ou des plus grands orages19.
Mais comme quelques personnes pensent que la prospérité de l’Italie tient à l’existence de l’Eglise de Rome, qu’il me soit permis d’apporter contre cette opinion quelques raisons ; dont deux, entre autres, me paraissent sans réplique. Je soutiens d’abord que le mauvais exemple de cette cour a détruit en Italie tout sentiment de piété et de religion. De là, des dérèglements, des désordres à l’infini ; car si, là où il y a de la religion, on suppose toutes les vertus, là où elle manque on doit supposer tous les vices. Ainsi donc, le premier service, que nous ont rendu, à nous, Italiens, et l’Eglise et les prêtres, c’est de nous avoir privés de religion et dotés de tous les vices. Mais elle nous en a rendu un plus grand qui causera la ruine de l’Italie : c’est de l’avoir tenue et de la tenir toujours divisée.
Un pays ne peut être véritablement uni et prospérer que lorsqu’il n’obéit qu’à une seule espèce de gouvernement, soit monarchie, soit république : telles sont la France et l’Espagne. Si le gouvernement de l’Italie entière n’est pas ainsi organisé, soit en république, soit en monarchie, c’est à l’Eglise seule que nous le devons... Ainsi elle appela Charlemagne pour chasser les Lombards qui étaient déjà rois de toute l’Italie ; ainsi, de notre temps, elle détruisit la puissance des Vénitiens avec l’aide de la France, et ensuite elle chassa les Français à l’aide des princes.
L’Eglise n’ayant donc jamais été assez puissante pour s’emparer de toute l’Italie, et n’ayant pas permis à un autre de l’occuper, a été cause que ce pays n’a jamais pu être réuni sous un chef de gouvernement ; il a été divisé entre plusieurs petits princes ou seigneurs. Telle est la cause et de sa désunion et de sa faiblesse, qui l’a conduite à être la proie, non-seulement des étrangers puissants, mais de quiconque a voulu l’attaquer.
Or, tout cela, c’est à la cour de Rome que nous le devons. Pour s’en convaincre promptement par expérience, il faudrait être assez puissant pour envoyer la cour de Rome au milieu de la Suisse, habiter avec le peuple de l’Europe qui, pour la religion et la discipline militaire, a le plus conservé les anciennes traditions20. »
Egaré par son amour pour l’unité italienne, Machiavel se serait résigné pourtant à réunir sous le sceptre des papes toute la Péninsule, de même que, s’adressant, pour accomplir son rêve, à deux princes, dont l’un était fils et l’autre neveu de pape, il devait quelque peu flatter la cour de Rome. La politique du secrétaire florentin était variable suivant les circonstances, ce qui nous explique son enthousiasme pour César Borgia tant que ce dernier était puissant, et son amour pour Laurent le Magnifique à partir du jour où, le voyant appuyé par l’Eglise et solidement assis sur le trône de Florence, il pouvait espérer de le voir à la tête de l’Italie.
Cette politique, qui, nous inspire une sincère répulsion, était la politique de son temps : les rois de France et les empereurs d’Allemagne flattaient et attaquaient tour à tour les papes, suivant les circonstances, et il nous serait facile de trouver de récents exemples pour prouver que la raison d’Etat, dont Machiavel s’était constitué le défenseur, a dominé et dominera longtemps après lui dans cette Europe pourtant si civilisée.
IX
Machiavel était-il républicain ou monarchique ? Il a été l’un et l’autre, suivant les occasions ; lorsqu’il espère restaurer un gouvernement fort à Florence et en chasser les princes que les papes, ses ennemis personnels, y avaient installés, il est républicain ; mais, s’il voit qu’il n’y a guère de possibilité de relever le gonfalon florentin, et que la puissance du l’Italie n’est plus possible que par la monarchie, il se tourne du côté des princes. Quant aux véritables principes démocratiques, il ne les connaît pas ou il n’en tient aucun compte. Sa politique gouvernementale est d’une généralité désespérante ; il énonce des principes dont l’application a fait plus tard le plus grand honneur aux gouvernements, mais il ne les développe point : on dirait que la lumière se fait de temps à autre en lui malgré sa volonté.
Le seul principe auquel il est demeuré constamment fidèle, c’est celui de l’unité italienne. Plein des souvenirs glorieux de Rome païenne, il rougissait en voyant l’Italie, — cette alma mater, — foulée aux pieds par tous les souverains de l’Europe, et devenue tributaire des autres nations, elle qui les avait jadis enchaînées à son char de triomphe. Le Tu regere imperio populos résonnait toujours à son oreille, et, dans cette ambition évidemment noble et généreuse, il aurait voulu évoquer du tombeau non-seulement César, mais Néron, à la condition qu’il fît table rase de toutes les éparses principautés italiennes, et qu’on vît réunie sous un seul sceptre la terre riante
Ch’Apennin parle e’1 mar circonda e l’Alpe.
C’est cette idée fixe qui explique les exagérations de l’auteur du Prince : l’Italie moderne lui a pardonné ses erreurs, elle qui a adopté son drapeau.
C’est ce programme unitaire qui a soulevé contre Machiavel tous les ennemis de l’influence italienne, en même temps que tous les partisans de la fédération, parmi lesquels nous devons inscrire notre illustre homonyme, M. J. Ferrari. Et pourtant on ne peut pas, même dans les rangs ennemis, s’empêcher de rendre justice aux qualités éminentes de l’auteur du Prince. « La critique, dit M. J. Ferrari, nous fait découvrir chez Machiavel tout le génie de la renaissance et une grandeur très supérieure aux éloges prodigués par une naïve admiration. En combattant pour l’Italie, Machiavel indiquait la route que les nations devaient parcourir. Nos révolutions se développent d’après les lois qu’il a fixées ; nos luttes sont gouvernées par ses théories ; nos hommes se trouvent jugés d’avance par les types qu’il propose. Cette renaissance politique qu’il souhaitait à l’Italie du seizième siècle n’est que la renaissance de 89 que l’Europe tout entière s’efforce de réaliser. Nous travaillons tous d’après le plan qu’il avait conçu : notre foi est chargée de réaliser ce progrès qu’il rêvait à travers la résurrection de l’antiquité gréco-romaine. Machiavel est plus qu’un homme, c’est un phénomène ; il marque toujours le but qu’il se propose ; il atteint toujours un but infiniment plus élevé, auquel il ne songe pas. Il veut défendre l’Italie et il échoue ; il oublie l’Europe, et il prélude involontairement à une révolution universelle 21 ».
Ces aveux sous la plume d’un adversaire sont précieux à recueillir.
Nous n’avons pas même besoin de relever l’accusation formulée contre Machiavel par de faibles esprits, prétendant que dans son œuvre du Prince il avait voulu, en républicain exalté, flétrir la royauté et condamner à jamais le prince d’autorité. Transformer le Prince en un livre d’ironie soutenue, c’est faire injure au bon sens : Machiavel n’a été qu’historien : tant pis pour les princes dont il marquait de son fer rouge le front, s’ils méritaient cette flétris sure. Le secrétaire florentin n’a pas plus voulu déshonorer la monarchie, que ne l’a insultée Delavigne dans son Louis XI, S’il y a eu des trônes souillés de sang et de boue, la faute n’en est pas aux Tacite qui nous en ont transmis le tableau fidèle.
Machiavel n’a voulu que fortifier le principe d’autorité : il voulait un gouvernement ferme, inébranlable, pouvant par son armée résister aux attaques du dehors, en même temps qu’à l’intérieur il aurait imposé le respect et l’estime ; c’est au contraire cette exagération du pouvoir absolu que nous ne savons approuver dans cet écrivain, dont le talent, doué d’une souplesse merveilleuse, a pu aborder les sujets les plus disparates, et les traiter d’une façon supérieure.
Machiavel est mort à Florence, dans sa cinquante-huitième année ; la haine de la cour de Rome le poursuivit même dans le tombeau ; mais lorsque Léopold Ier, appelé au grand-duché de Florence, entreprit l’œuvre de la régénération politique et littéraire de la Toscane, les cendres du secrétaire florentin, pieusement recueillies, ont été placées dans l’église de Santa Croce, dans un monument dont l’idée appartient à un Anglais, qui a voulu ainsi protester contre les insultes du cardinal Polo.
C’est autour de cette tombe que planait la muse de Foscolo, le poëte sévère de la liberté italienne, et que, tout en repoussant, comme nous faisons de grand cœur, les erreurs d’une politique que notre civilisation et les mœurs modernes condamnent, elle vénérait religieusement
Quel grande
Che temprando lo scettro ai regnatori,
Gli allor ne sfronda, ed aile genti svela
Di che lagrime grondi e di che sangue.
C. FERRARI.
NICOLAS MACHIAVEL AU MAGNIFIQUE LAURENT DE MÉDICIS
Ceux qui veulent gagner les bonnes grâces d’un prince ont coutume de se présenter à lui assez souvent en lui offrant ce qu’ils ont de plus précieux chez eux, ou ce qu’il aime le plus ; par conséquent on lui donne des chevaux, des armes, des draps d’or, des plerreries et d’autres ornements semblables, dignes de sa grandeur22.
Désirant donc me présenter à votre magnificence avec quelque gage de mon obéissance, je n’ai rien trouvé chez moi, qui me fût plus cher, ou que j’estimasse le plus que la connaissance des actions des grands hommes ; connaissance que j’ai acquise par une longue expérience dans les affaires modernes et par l’étude continuelle des anciennes ; après avoir longuement pensé et examiné cette connaissance, maintenant que je l’ai réunie en un petit volume, je l’adresse à Votre Grandeur.
Quoique je croie cette œuvre indigne de vous être offerte, J’espère néanmoins que, par bonté, vous voudrez l’agréer ; car je ne saurais vous offrir rien de plus grand que de vous mettre à même de comprendre en peu de temps tout ce que j’ai appris en tant d’années, et par tant de fatigues et de dangers.
Je n’ai embelli ni enrichi cet ouvrage de grandes phrases, de mots ampoulés et magnifiques, ni de n’importe quel enjolivement ou agrément extrinsèque, dont plusieurs écrivains se plaisent à parer leurs livres, parce que j’ai voulu le priver de tout embellisement et ne le rendre intéressant que par la vérité des arguments et la gravité du sujet.
Que l’on ne m’accuse pas de présomption si, étant un homme de condition infime, j’ose parler et régler les gouvernements des princes ; car de même que ceux qui lèvent des plans se mettent en bas pour mieux apercevoir la nature de la montagne et des endroits élevés, ainsi qu’ils montent sur la cime des montagnes pour relever la forme des lieux bas, de même il faut être prince pour connaître la nature des peuples, et appartenir au peuple pour bien connaître celle des princes.
Que Votre Magnificence reçoive donc cette petite offrande d’aussi bon cœur que je la lui offre. Si vous la lisez et la méditez attentivement, vous y verrez mon désir extrême de vous voir parvenir à cette hauteur que la fortune et vos qualités vous promettent. Et si en votre position élevée vous regardez quelquefois de ces bas-lieux, vous verrez combien à tort je souffre la rade et continuelle persécution du destin.
CHAPITRE PREMIER. — Combien il y a de sortes de souverainetés, et par quels moyens on peut les acquérir.
Tous les Etats et toutes les seigneuries qui ont eu et qui ont autorité sur les hommes ont été et sont des républiques ou des principautés. Les principautés sont, ou héréditaires, lorsque la même famille y règne depuis longtemps, ou nouvelles. Les nouvelles sont, ou toutes nouvelles, comme l’était celle de François Sforza à Milan, ou elles sont comme des membres annexés à l’Etat héréditaire du prince qui les acquiert, ainsi qu’est le royaume de Naples à l’égard du roi d’Espagne. Ces Etats ainsi acquis ont coutume ou d’être régis par un prince où d’être libres ; et on les acquiert par les armes d’autrui ou par les siennes, par le bonheur ou par la vertu.
CHAPITRE II. — Des principautés héréditaires.
Je ne parlerai pas des républiques, dont j’ai traité ailleurs amplement 23. Je m’occuperai seulement des monarchies, et je discuterai les moyens par lesquels on peut gouverner et conserver ces Etats. Je dis donc qu’il est bien moins difficile de conserver des Etats héréditaires et habitués à vivre sous la même dynastie que des Etats nouvellement conquis, parce qu’il suffit de ne point s’écarter du système suivi par ses ancêtres et de s’accommoder ensuite aux temps. En sorte que si un prince est médiocrement habile, il se maintiendra toujours dans son Etat, à moins qu’il y ait une force extraordinaire et prépondérante qui l’en chasse ; encore le recouvrera-t-il, au moindre malheur qui survienne à l’usurpateur. Nous avons en Italie l’exemple du duc de Ferrare 24, qui n’a résisté aux assauts des Vénitiens, en l’an 1484, et du pape Jules II, en 1510, que parce qu’il était établi depuis longtemps dans ce duché. Car, comme le prince naturel a moins d’occasions et de motifs d’offenser ses sujets, il s’ensuit qu’il est plus aimé ; et si des vices extraordinaires ne le font point haïr, ils ont naturellement de l’affection pour lui, et le souvenir et les motifs des changements se perdent dans l’ancienneté non interrompue de la domination ; car les changements laissent toujours un engrenage pour en faire de nouveaux.
CHAPITRE III. — Des principautés mixtes.
Mais les véritables difficultés se trouvent dans la principauté nouvelle. Si elle n’est pas tout nouvelle, mais semblable à un être qui peut s’appeler, à peu près : mixte, ses mutations naissent premièrement d’une difficulté, qui se rencontre naturellement dans toutes les nouvelles dominations ; car les hommes changent volontiers de prince, dans l’espérance d’en trouver un meilleur. Cette espérance leur fait prendre les armes contre celui qui gouverne ; sur quoi ils se trompent, car l’expérience leur, apprend bientôt que leur situation a empiré. Cela dépend d’une autre nécessité naturelle et ordinaire, qui fait que le prince est toujours forcé d’offenser ses nouveaux sujets, soit en les opprimant par des gens de guerre soit par mille avanies qui sont la conséquence de toute acquisition nouvelle. D’où il arrive que tu as pour ennemis tous ceux que tu as blessés en occupant cette principauté, et que tu ne saurais conserver l’amitié de ceux qui t’y ont mis, faute de les pouvoir contenter en tout ce qu’ils attendaient de toi, ni de pouvoir user de moyens violents envers eux, à cause que tu es leur obligé ; car quelque puissante que soit une armée, on a toujours besoin de la faveur des gens du pays pour entrer dans une province. C’est pour cela que Louis XII, roi de France, prit tout d’un coup Milan et le perdit de même, et il a suffi des forces seules de Ludovic (Sforza) pour l’en chasser la première fois, parce que ces peuples, qui lui avaient ouvert les portes, se trouvant frustrés dans leurs espérances et du bien dont ils s’étaient flattés, ne pouvaient supporter les tracasseries du nouveau prince. Il est bien vrai qu’un pays reconquis après une révolte se perd plus difficilement une seconde fois parce que le prince, profitant de la rébellion, hésite moins à pourvoir à sa sûreté par la punition des coupables, à surveiller les suspects et à fortifier les côtés faibles.
De sorte Que si le duc Ludovic n’eut qu’à faire du bruit sur les confins pour faire perdre une première fois Milan à la Fronce, il fallut liguer tout le monde contre elle et chasser ses armées de l’Italie pour le lui ôter une seconde fois. Et cela arriva par les raisons que je viens d’indiquer, Néanmoins elle l’a perdu une première et une seconde fois.
J’ai dit les raisons générales de cette perte, il nous reste maintenant à dire quels moyens restaient au roi de France, ou pourraient rester à un prince qui se trouverait en pareille situation pour mieux conserver sa conquête. Je dis donc que les Etats annexés à un Etat héréditaire de celui qui les acquiert, sont ou limitrophes et ont la même langue, ou n’en sont pas. Lorsqu’ils en sont, il est très facile de les garder, surtout s’ils n’étaient pas litres auparavant, car il n’y a qu’à exterminer la famille du prince qui les dominait ; et du reste, pourvu que l’on conserve les anciennes conditions et qu’il n’y ait point de coutumes différentes, les hommes vivent paisiblement ensemble ; ainsi qu’on l’a vu en Bourgogne, en Bretagne, en Gascogne et en Normandie, qui sont depuis si longtemps unies à la France. Et bien qu’elles aient un langage un peu différent leurs mœurs sont semblables et peuvent se concilier. Et quiconque, ayant acquis ces Etats, voudrait les conserver, devrait obtenir deux choses : l’une, l’extinction de toute la race de leur ancien prince ; l’autre, de ne point changer leurs lois ni augmenter leurs impôts ; et de cette manière l’Etat conquis et l’Etat héréditaire feront bientôt un seul et même corps ; mais lorsqu’on acquiert des Etats dans une province ayant la langue, les mœurs et l’organisation différentes, c’est là qu’on rencontre des difficultés, et qu’il faut beaucoup de bonheur et une grande habileté pour s’y maintenir. Et l’un des meilleurs et plus efficaces expédients serait, que celui qui les acquiert y allât demeurer. Cela rendrait la possession plus assurée et plus durable, témoin le Turc qui, en dépit de tous les moyens employés par lui, n’aurait jamais conservé la Grèce s’il n’était allé l’habiter. Car quand on est sur les lieux, on voit naître les désordres, et l’on y peut remédier au plus tôt, au lieu que n’y demeurant pas, on ne les connaît que lorsqu’ils sont si grands qu’il il’y a plus de remède. En outre, la province n’est pas pillée par les officiers, et les sujets sont heureux d’avoir la commodité de recourir promptement au prince, et par conséquent ils ont des raisons plus nombreuses de l’aimer, s’ils sont bons, et de le craindre, s’ils sont méchants. Ceux qui, parmi les étrangers, voudraient affaiblir cet Etat, en sont retenus par la crainte ; de sorte que, en y demeurant, le prince ne peut le perdre qu’avec une très grande difficulté.
L’autre remède est d’envoyer des colonies dans un ou deux endroits qui soient comme les clefs 25 de cet Etat ; en cas contraire, Il faut y tenir des troupes nombreuses. Or les colonies ne coûtent pas trop au prince qui les y fonde et les entretient à peu de frais ; d’ailleurs il n’offense qu’une partie minime de la population, c’est-à-dire ceux à qui il ôte les terres et les maisons pour les donner aux nouveaux habitants. Du reste, ceux qu’il offense étant pauvres et dispersés, ils ne lui peuvent jamais nuire ; tous les autres, qui ne sont point offensés, se tiennent en repos d’autant plus volontiers qu’ils craignent, en faisant quelque faute, qu’il ne leur en arrive autant qu’à ceux qui ont été dépouillés. D’où je conclus que ces colonies ne coûtent rien, sont plus fidèles et offensent moins, et que les offensés étant pauvres et dispersés ne sauraient nuire, ainsi que je l’ai déjà dit.
Ainsi il est à remarquer qu’il faut ou gagner les hommes ou les tuer, parce qu’ils se vengent des offenses légères, ce qu’ils ne peuvent pas faire pour les grandes ; de sorte que, lorsqu’on offense un homme, il faut s’arranger de manière à ce qu’il ne puisse pas se venger.
Mais si au lieu de colonies, on emploie des soldats, la dépense est bien plus grande, et tous les revenus de cet Etat sont absorbés par les garnisons. Si bien que l’acquisition se transforme en perte, et elle blesse tout l’Etat, forcé qu’il est de changer souvent les logements de son armée, incommodité que chacun ressent, et qui fait que chacun lui devient ennemi, et ce sont là des ennemis qui peuvent lui nuire davantage, étant battus chez eux. Cette garde est donc aussi inutile que celle des colonies est avantageuse.
Le prince, qui acquiert une province ayant des mœurs différentes de celles de son Etat, doit encore diriger et protéger les voisins moins puissants, s’étudier à affaiblir les plus puissants ; et surtout empêcher absolument qu’il n’entre dans cette province quelque étranger aussi puissant que lui. Car il arrive toujours qu’un étranger est attiré par les mécontents, ou par ambition ou par peur, ainsi qu’on a vu les Romains, introduits dans, la Grèce par les Etoliens, et qui, partout où ils mirent le pied, y furent toujours appelés par les habitants. Et ce qui arrive d’ordinaire, c’est qu’aussitôt qu’un étranger puissant entre dans une province, tous ceux qui sont moins puissants, mus par la haine conçue contre celui qui avait été plus puissant qu’eux, adhèrent volontiers à l’étranger. De sorte qu’en présence de ces puissances moins fortes, il n’a pas grand’peine à tes gagner tous, parce qu’ils s’empresseront au contraire, de réunir leurs forces avec celles qu’il y possède. Ce dont il a à se préoccuper le plus, c’est de ne pas leur laisser prendre trop de force et d’autorité, et, pour cet effet, il lui suffit d’employer ses troupes, grâce auxquelles il abaissera ceux qui sont puissants, pour demeurer lut seul, arbitre de toute la province. Et quiconque ne saura pas agir de la sorte perdra bientôt ce qu’il aura acquis, et n’aura point de repos tant qu’il le gardera. Les Romains pratiquaient admirablement ces maximes dans les provinces conquises. Ils y envoyaient des colonies, ils entretenaient les moins puissants sans augmenter leur puissance ; ils abaissaient les plus forts et ne souffraient point que les étrangers redoutables prissent de l’influence. Il nous suffira de citer l’exemple de la Grèce. Ils maintinrent ceux d’Achaïe et d’Etolie, ils avilirent les Macédoniens et chassèrent Antiochus delà Macédoine. Et, quelques services que rendissent ceux d’Achaïe et d’Etoile, ils ne leur permirent jamais d’accroître leur Etat ; malgré les prières de Philippe, ils ne voulurent point l’accepter pour ami sans l’abaisser, et Antiochus, avec toute sa puissance, ne put jamais les faire consentir à lui laisser aucune part dans cette province. En quoi les Romains firent ce que doivent faire tous les princes sages qui ont à pourvoir, non-seulement aux scandales présents, mais encore aux scandales à venir. Car, en les prévoyant de loin, il est aisé d’y remédier ; au lieu que si l’on attend qu’ils soient proches, le remède n’est plus à temps, car la maladie est devenue incurable. Les médecins disent que la phthiste est facile à guérir et difficile à connaître à son début, au lieu que, dans la suite du temps, elle devient facile à connaître et difficile à guérir, quand elle n’a pas été connue, ni traitée dans son commencement. Il en est de même des affaires d’Etat. Si l’on connaît de loin les maux qui se forment (ce qui n’est permis qu’à l’homme prudent), on les guérit bientôt. Mais si, faute de les avoir connus, on les laisse accroître à un point que chacun les connaisse, il n’y a plus de remède. Ainsi, les Romains, prévoyant de loin les inconvénients, y remédièrent toujours de manière à n’avoir jamais besoin d’esquiver la guerre, sachant que, la différer, ce n’est point l’éviter, mais plutôt procurer l’avantage d’autrui. Ils la firent donc à Philippe et à Antiochus en Grèce, pour n’avoir pas à la faire contre eux en Italie. Et quoiqu’ils pussent alors éviter l’une et l’autre guerre, ils ne le voulurent pas, n’ayant jamais approuvé ce que répètent toujours les sages de notre temps : qu’il faut attendre le bienfait du temps, mais ils croyaient plus sûr de se prévaloir de leur prudence et de leur courage ; parce que le temps peut amener le bien comme le mal, et le mal comme le bien.
Mais revenons à la France, et examinons si elle n’a rien fait de tout ce que j’ai dit. Je ne parlerai point de Charles VIII, (mais seulement de Louis (XII), comme de celui dont on a mieux suivi les démarches, parce qu’il a dominé plus longtemps en Italie. Et vous verrez qu’il a fait ; tout le contraire de ce qu’on doit faire pour conserver un Etat ayant des formes diverses. Louis fut introduit en Italie par l’ambition des Vénitiens, qui voulaient, par ce moyen, gagner la moitié de la Lombardie. Je ne veux point blâmer la résolution que ce roi prit ; car, voulant commencer à mettre le pied en Italie, et, d’ailleurs, n’y ayant point d’amis, Il lui était nécessaire d’y acquérir ceux qu’il pouvait, d’autant plus que toutes les portes lui en étalent fermées à cause de l’inconduite de son prédécesseur : et cette entreprise lui aurait réussi s’il n’eût point fait de fautes. Après qu’il eut acquis la Lombardie, il regagna d’abord la réputation que Charles lui avait enlevée. Gênes céda ; Florence, le marquis de Mantoue, le duc de Ferrare, les Bentivogli, la comtesse de Forli, les seigneurs de Faenza, de Pesaro, de Rimini, de Camérino et de Piombino, les Lucquois, les Pisans, les Siennois et tous les autres recherchèrent sou amitié : et ce fut alors que les Vénitiens purent s’apercevoir de leur imprudence en rendant Louis maître des deux tiers de l’Italie, pour leur acquérir seulement deux villes en Lombardie.
Voyons maintenant combien il était aisé à ce roi de conserver sa renommée, s’il eût obserré les règles que j’ai indiquées, et de maintenir la sûreté de tous ses amis qui, pour être en grand nombre et tous faibles, et ayant à craindre, les uns le pape et les autres Venise, étaient toujours forcés d’être avec lui ; et, par leur moyen, il pouvait facilement s’assurer de ceux qui étaient plus forts. Mais aussitôt fut-il à Milan qu’il fit le contraire, en aidant le pape Alexandre à envahir la Romagne, sans s’apercevoir qu’il s’affaiblissait lui-même ; qu’il perdait ses amis et ceux qui s’étaient jetés entre ses bras, et qu’il agrandissait le pape en lui laissant acquérir tant de temporel avec le spirituel qui lui donne déjà un si grande autorité : et après cette première faute, il lui a fallu continuer jusqu’à ce que, pour couper court à l’ambition d’Alexandre et l’empêcher de s’emparer de la Toscane, il dut descendre en Italie. Or, ne se contentant pas d’avoir agrandi l’Eglise et de s’être aliéné ses amis, il fit encore la folie de partager le royaume de Naples avec le roi d’Espagne ; de sorte qu’au lieu d’être le seul arbitre de l’Italie, il y prit un compagnon, afin que les ambitieux de cette province et ceux qui seraient mécontents de lui eussent à qui recourir ; et, pendant qu’il pouvait laisser à Naples un roi tributaire, il l’en chassa pour y en mettre un qui pût le chasser lui-même. Vraiment, le désir d’acquérir est naturel et très ordinaire, et toutes les fois qu’il arrive aux hommes de s’agrandir, ils en sont plutôt loués que blâmés ; mais quand ils ne peuvent pas y réussir, tout en voulant y parvenir ; de n’importe quelle manière, c’est là qu’est l’erreur, et qu’ils sont dignes de blâme. Si donc la France pouvait attaquer Naples avec ses forces, elle devait le faire, et si elle ne le pouvait pas, elle ne devait point partager ce royaume. Le partage qu’elle fit de la Lombardie avec les Vénitiens était excusable, parce qu’il lui servit à mettre le pied en Italie ; mais celui de Naples est à blâmer, d’autant que rien ne le contraignait à le faire. Louis fit donc cinq fautes : il ruina les faibles ; il augmenta la puissance d’un puissant en Italie ; il y introduisit un étranger très puissant ; il n’y vint point demeurer ; il n’y envoya point de colonies. Cependant ces fautes ne lui auraient pas été fatales s’il n’en eût pas commis une sixième, celle de dépouiller les Vénitiens. Car s’il n’eût pas agrandi le pape, ni mis le roi d’Espagne en Italie, il eût été à propos et même nécessaire de les abaisser ; mais ayant fait ce que je viens de raconter, il ne devait jamais consentir à leur ruine ; car, puissants comme ils étaient, ils eussent toujours empêché les autres d’approcher de la Lombardie, soit parce qu’ils auraient voulu s’en emparer eux-mêmes, soit parce qu’ils se seraient bien gardés d’enlever cette province à la France pour la donner aux autres, ni de les attaquer tous deux. Si l’on me disait que Louis céda la Romagne au pape Alexandre et Naples à l’Espagne pour éviter la guerre, je réponds que l’on ne doit jamais laisser arriver un désordre pour fuir une guerre, parce qu’en effet on ne la fuit point, mais on la diffère à son propre désavantage. Et si d’autres allèguent que Louis avait donné sa promesse au pape de faire cette entreprise en sa faveur, pour obtenir la rupture de son mariage et le chapeau de cardinal pour l’archevêque de Rouen, je leur répondrai plus loin, dans le chapitre où je parle de la Foi des princes, Donc, Louis a perdu la Lombardie pour n’avoir rien observé de tout ce qu’ont fait les autres, qui ont pris des provinces, et qui voulaient les garder. Cela n’est point un miracle, mais un fait logique et ordinaire, ainsi que je le sus bien dire au cardinal de Rouen à Nantes, lorsque le duc de Valentinois (c’est ainsi que l’on appelait César Borgia, fils du pape Alexandre) occupait la Romagne. Car ce cardinal me disant que les Italiens n’entendaient rien au métier de la guerre, je lui répondis que les Français n’entendaient rien aux affaires d’Etat, eux qui laissaient prendre un si grand accroissement au pape. Et l’expérience a montré que c’est la France qui a fait le pape et le roi d’Espagne si puissants en Italie, et que ce sont eux qui l’y ont ruinée. D’où je tire une conclusion générale, presque infaillible, que celui qui rend un autre puissant se perd lui-même, car on ne rend puissant quelqu’un que par la ruse ou par la force, et le parvenu se défie toujours de ces deux moyens.
CHAPITRE IV. — Pourquoi le royaume de Darius occupé par Alexandre ne se souleva point contre ses successeurs.
En voyant les difficultés qu’il y a à conserver un État nouvellement acquis, quelqu’un pourrait s’étonner qu’Alexandre le Grand, étant devenu maître de l’Asie en peu d’années, et étant mort aussitôt qu’il l’eut occupée, ses successeurs, quoique raisonnablement tout cet Etat aurait dû se révolter, s’y maintinrent sans avoir à surmonter d’autres difficultés que celles que leur propre ambition fit naître entre eux. Je réponds que tous les Etats dont il nous reste quelque souvenir sont gouvernés de deux manières différentes ! ou par un prince absolu qui, par grâce, emploie ses serviteurs comme des ministres qui l’aident à gouverner ce royaume, ou par un prince et par les pairs qui, non par la grâce du prince, mais à raison de leur noblesse, occupent le poste de ministres. Ces derniers ont aussi des Etats et des sujets particuliers qui les reconnaissent pour leurs seigneurs, et ont une affection naturelle pour eux. Dans les États qui sont gouvernés par le prince ayant des serviteurs ministres, le prince a plus d’autorité, parce qu’il n’y a dans toute l’étendue de son pays personne, excepté lui, qui soit reconnu pour souverain, et si l’on obéit à d’autres, ce n’est point par aucune affection particulière que l’on ait pour eux, mais parce que ce sont des ministres et des officiers du prince. Cette différence de gouvernement se voit aujourd’hui entre le Grand-Turc et le roi de France. La Turquie est gouvernée par un seul seigneur, tous les autres sont des esclaves ; et c’est lui qui, divisant son royaume en sangiacs, y envoie des gouverneurs, qu’il change quand et comme il lui plaît. Le roi de France, au contraire, est placé au milieu d’une foule d’anciens seigneurs reconnus parleurs propres sujets dont ils sont aimés ; ils ont leurs prérogatives, et le roi ne saurait les leur enlever sans danger. A bien examiner ces deux Etats, on volt qu’il est très difficile de conquérir celui du Turc, mais aussi qu’il serait très facile de le conserver une fois qu’on l’aurait conquis. Les difficultés de le conquérir consistent en ce que le conquérant ne peut être appelé par les grands de l’Etat ni compter que la révolte de ceux qui sont dans, le gouvernement lui en facilite jamais la conquête ; car étant tous esclaves et créatures du prince, on ne peut les corrompre qu’avec de grandes difficultés, et quand même ils se laisseraient corrompre, cela ne servirait pas à grand’chose, attendu que, pour les raisons que j’ai dites, ils ne pourraient entraîner les peuples avec eux. Ainsi quiconque attaque la Turquie doit s’attendre à la trouver unie, et plus espérer de ses propres forces que des désordres des autres ; mais si une fois le Turc était vaincu en campagne, de manière à ne pas pouvoir remettre une armée sur pied, il n’y aurait plus rien à craindre que du côté de la famille du prince ; mais celle-ci une fois éteinte il ne reste personne à redouter, les autres n’ayant point de crédit auprès du peuple. Et comme avant la victoire le vainqueur ne pouvait rien espérer d’eux, aussi n’en a-t-il rien à craindre après. Il en est tout autrement des Etats gouvernés comme la France, parce qu’il est aisé d’y entrer en gagnant quelques grands du royaume ; car il se trouve toujours des mécontents et des révolutionnaires. Ceux-là, dis-je, pour les raisons alléguées, peuvent bien te frayer le chemin et t’en faciliter la conquête ; mais tu trouves mille difficultés à le conserver, soit de la part de ceux qui t’ont aidé, soit de ceux que tu as opprimés. Et ce n’est pas assez que tu extermines la race du prince, parce que les grands qui restent se font chefs de parti ; et ne pouvant ni les contenter, ni les tuer tous, tu perds cet Etat à la première occasion. Or, si l’on considère la nature du gouvernement de Darius, on le trouvera tout semblable à celui du Turc. C’est pourquoi Alexandre a dû l’assaillir tout entier et l’empêcher de tenir la campagne ; après la victoire, Darius étant mort, Alexandre demeura paisible possesseur de cet Etat, par les raisons marquées ci-dessus. Et si ses successeurs eussent été bien unis, ils l’eussent pu garder sans peine ; car, dans ce royaume n’arrivèrent d’autres tumultes que ceux qu’ils suscitèrent eux-mêmes. Mais pour les Etats gouvernés comme la France, il est impossible de les posséder si paisiblement. C’est là le motif des fréquentes révoltes des Espagnes, des Gaules et de la Grèce contre les Romains, qui toutes étaient la conséquence de ce qu’il y avait de nombreuses principautés dans ces Etats ; car, tant que dura le souvenir de tous ces seigneurs, la domination des Romains fut chancelante ; au lieu qu’ils devinrent paisibles possesseurs, après que, par une puissance de longue durée, ils eurent effacé le souvenir de ces seigneurs. Et depuis venant à se battre entre eux, chacun d’eux put s’approprier quelque partie de ces provinces, suivant l’autorité qu’il avait su prendre, mais n’y restant plus personne du sang de l’ancien seigneur, on ne reconnaissait plus d’autres maîtres que les Romains. Tout cela bien considéré, l’on ne s’étonnera point de la facilité qu’Alexandre eut à conserver l’Asie, ni des difficultés qu’eurent les autres à conserver leurs conquêtes ; témoins Pyrrhus et plusieurs autres ; ce qui n’est pas arrivé par le plus ou moins de vaillance du vainqueur, mais par la diversité de l’Etat conquis.
CHAPITRE V. — Comment il faut gouverner les villes, on les principautés qui avant d’être occupés, se gouvernaient par leurs propres lois.
Si l’Etat conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner ; le second, d’aller y demeurer en personne ; le troisième, de lui laisser ses propres lois, à la condition de payer un tribut, et d’y créer un gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent dans ton amitié ; car ces personnes ayant été pliées au gouvernement de l’Etat par un prince, savent qu’il leur serait impossible d’y rester autrement que par son amitié et sa puissance, et qu’il faut faire tout ce qui est possible pour l’y maintenir. Un prince gardera mieux une ville accoutumée à vivre en liberté, en la gouvernant par ses propres citoyens qu’en faisait autrement ; témoin les Lacédémoniens et les Romains. Les Lacédémoniens occupèrent Athènes et Thèbes en y établissant un gouvernement oligarchique, et néanmoins ils reperdirent ces deux villes. Les Romains conservèrent Capoue, Carthage et Numance, en les détruisant. Au contraire, ayant voulu tenir la Grèce, comme Sparte l’avait tenue, c’est-à-dire en la délivrant et en lui laissant ses lois, cela ne leur réussit pas, et ils se virent forcés de détruire plusieurs villes de cette province, pour la conserver ; de sorte que le meilleur moyen de conserver les villes qu’on a conquises, c’est de les ruiner. Celui qui devient maître d’une ville habituée à la liberté et ne la détruit pas doit s’attendre à en être ruiné lui-même ; car elle excuse toujours sa rébellion au nom de sa liberté, et de ses anciennes coutumes, que ni le temps, ni les bienfaits ne lui font jamais oublier. Et si l’on ne divise les habitants et qu’on ne les disperse, ils se rappellent leur liberté dans toutes les occasions, comme a fait Pise, qui était depuis tant26 d’années sous le joug des Florentins. Mais quand ce sont des villes ou des provinces accoutumées à vivre sous un prince, et qu’il ne reste plus personne de son sang, comme d’un côté elles sont habituées à obéir, et que de l’autre côté la maison de leur ancien prince est éteinte, elles ne s’accordent pas entre elles pour en choisir un autre ni pour vivre en liberté ; de cette manière, elles sont plus lentes à prendre les armes, et par conséquent il est plus aisé à un prince de s’en emparer. Mais les républiques ont plus de vie, plus de haine, plus de désir de vengeance, et le souvenir de l’ancienne liberté ne leur laisse pas de repos. Ainsi, le meilleur moyen est de les détruire ou de venir y demeurer.
CHAPITRE V. — De nouveaux États que l’on acquiert par les armes et par sa propre valeur.
Que personne ne trouve étonnant si, en parlant de nouveau prince, de nouveaux Etats, j’alléguerai de très grands exemples ; car, les hommes ont l’habitude de suivre le chemin battu, et d’imiter les actions d’autrui ; et, bien que l’on ne puisse pas tenir entièrement la même route, ni même parvenir toujours à la perfection de ceux, que l’on imite, l’homme prudent doit toujours suivre les traces des plus illustres personnages, afin que, s’il ne les égale pas, il les approché du moins en quelque chose, de même que font les bons tireurs d’arc ; qui, se trouvant trop éloignés du but, visent beaucoup au-dessus, non pas pour envoyer leur flèche trop haut, mais pour atteindre le but, en le visant si haut. Je dis donc que les principautés nouvelles, et qui ont un nouveau prince, sont plus ou moins difficiles à conserver, selon que ce prince est plus ou moins vaillant. Or, comme le fait de parvenir, étant un homme privé, à conquérir une couronne, implique soit la vaillance, soit le bonheur, il semble que l’une ou l’autre de ces qualités aide à surmonter en partie beaucoup de difficultés. Néanmoins, celui qui a le moins compté sur la fortune s’est toujours maintenu plus longtemps ; et cela est facile aussi à celui qui, n’ayant pas d’autres Etats, est forcé d’aller y habiter. Quant à ceux qui sont devenus princes par leur propre valeur, et non pas par la chance, les plus illustres sont Moïse, Cyrus, Romulus, Thésée, etc. Et bien que Moïse n’ait fait qu’exécuter ce que Dieu lui avait ordonné, il mérite néanmoins notre admiration, pour cette grâce qui le rendait digne de parier avec Dieu.
Mais quant à Cyrus et les autres, qui ont acquis ou fondé des royaumes, tout en est admirable ; et si l’on considère leurs, actions et leurs institutions particulières, elles ne sembleront pas différentes de celles de Moïse, qui avait eu un si grand maître, il suffit d’examiner leurs actes et leur vie, pour voir que la fortune ne leur avait fourni que l’occasion d’y établir la forme de gouvernement qu’ils jugèrent convenable ; sans l’occasion, leur valeur eût été sans fruit, de même que, faute de valeur, l’occasion se fût perdue. Il fallait donc que Moïse trouvât les Israélites esclaves et opprimés en Egypte, afin de les décider à le suivre pour sortir d’esclavage. Il fallait que Romulus ne pût pas rester à Albe, et qu’il fût exposé, dès sa naissance, pour qu’il devînt roi de Rome, et fondateur d’une nouvelle patrie. Il fallait que Cyrus trouvât les Perses mécontents de la domination des Mèdes, et les Mèdes amollis et abâtardis par une longue paix. Thésée ne pouvait pas montrer sa valeur si les Athéniens n’eussent été dispersés. Ces occasions rendirent donc ces hommes heureux, et leur sagesse a fait qu’ils ont saisi l’occasion, de rendre leur patrie très heureuse, et si illustre.
Ceux qui, semblables à ces anciens, acquièrent la souveraineté par de nobles voies, rencontrent, il est vrai, des difficultés, mais ils la conservent facilement. Les difficultés qu’ils ont à essuyer en s’emparant du trône viennent en partie de la nouvelle organisation, et des nouveaux usages qu’ils sont contraints d’établir pour fonder leur Etat et pourvoir à leur sécurité. Car il faut songer qu’il n’y a point d’entreprise plus difficile à entreprendre, ni plus douteuse à faire triompher, ni plus dangereuse à conduire, que celle d’introduire de nouvelles lois. Car le réformateur se trouve avoir contre lui tous ceux qui se trouvent bien des lots anciennes, et pour faibles défenseurs ceux-mêmes qui pourraient bien se trouver des lois nouvelles. Et cette tiédeur vient en partie de la peur qu’ils ont de leurs adversaires, c’est-à-dire de ceux qui étaient contents des anciennes lois et en partie de l’incrédulité des hommes, qui n’ont de confiance dans tes innovations qu’après en avoir fait une longue expérience. D’où il arrive que, toutes les fois que ceux qui sont ennemis ont occasion de s’insurger, ils le font avec passion27, et que les autres résistent mollement ; de sorte que le prince se perd avec eux. C’est pourquoi il est besoin, pour bien comprendre ce point, de voir si les novateurs se soutiennent d’eux-mêmes, ou s’ils dépendent d’autrui ; c’est-à-dire si, pour conduire leur entreprise, ils emploient la prière, et, en ce cas, ils échouent toujours ; ou, s’ils peuvent se faire obéir par force, et alors ils échouent rarement. De là vient que tous les prophètes armés ont vaincu, et que ceux qui étaient désarmés ont péri ; car, outre les raisons indiquées, les peuples sont naturellement changeants, et il est aisé de leur persuader une chose, mais il est difficile de les raffermir dans cette persuasion. Il faut donc mettre si bon ordre que, lorsqu’ils ne croient plus, on puisse leur faire croire par force. Moïse, Cyrus, Thésée et Romulus n’eussent jamais pu faire observer longtemps leurs constitutions s’ils eussent été désarmés, ainsi qu’il est arrivé de notre temps à frère Jérôme Savonarole, qui se perdit dans sa révolution, aussitôt que la foule se trouva ébranlée dans sa foi, et qu’il n’avait pas les moyens pour faire persévérer dans leur croyance ceux qui avaient cru, ni pour faire croire aux incrédules. Ces novateurs marchent à travers de grandes difficultés, tous les dangers sont sur leur route, et ce n’est que par la vaillance qu’ils peuvent les surmonter. Mais une fois qu’ils les ont vaincus, et qu’ils commencent d’être en vénération par la mort de leurs envieux, ils deviennent puissants, sûrs, honorés et heureux.
A ces grands exemples, j’en veux ajouter un moindre, mais qui aura quelque rapport aux précédents, et tiendra lieu de tous les autres semblables. C’est celui d’Hiéron, qui, de particulier, devint prince de Syracuse, sans devoir autre chose à la fortune que l’occasion ; car les habitants de Syracuse étant opprimés, ils le firent leur capitaine, par où il mérita de devenir leur prince. Il a eu une si grande valeur, même dans sa position privée, que les historiens ont dit de lui que rien ne lui manquait pour régner, excepté le royaume. Il détruisit l’ancienne milice, en créa une nouvelle, quitta ses anciens amis, s’en fit de nouveaux, et, après qu’il se fut entouré d’amis et de soldats entièrement dévoués, il lui fut aisé de bâtir sur ces fondements. De sorte qu’il eut beaucoup de peine à acquérir, mais peu à conserver.
CHAPITRE VII. — Des principautés nouvelles, que l’on acquiert par les forces d’autrui, ou par bonheur.
Ceux qui, de particuliers, deviennent princes seulement par la fortune, ont peu de peine à y réussir, mais ils en ont beaucoup à s’y maintenir. Ils ne trouvent point d’achoppement en chemin, parce qu’ils volent au trône plutôt qu’ils n’y vont ; mais quand ils y sont assis, c’est alors que toutes les difficultés surgissant.
Ces princes sont ceux à qui un Etat est donné, ou au moyen d’argent, ou comme cadeau, ainsi qu’il advint à plusieurs personnages en Grèce, dans les villes Ioniennes et de l’Hellespont, où Darius créa des princes pour sa sécurité et pour sa gloire, de même qu’à ces empereurs qui, de particuliers, parvenaient à l’empire par la faveur des soldats corrompus. Ceux-ci ne se maintiennent que parla volonté et la fortune (deux choses changeantes et volages) de ceux qui les ont élevés. Ils ce savent ni ne peuvent conserver ce rang, car ayant toujours vécu dans la vie privée, si on n’est pas un homme de grand esprit et de grande valeur, on ne saurait pas commander, et même en le sachant, on ne le pourrait pas, n’ayant point de milice dévouée et fidèle. De plus, il en est des Etats qui naissent tout à coup, comme de toutes les autres choses, qui naissent et qui croissent subitement, et qui, par conséquent, ne peuvent avoir de racines, ni de rapports, de sorte que la première adversité les ruine ; si ceux qui sont devenus subitement princes de la manière que j’ai dite ne sont pas assez habiles pour trouver d’abord les moyens de conserver ce que la fortune a mis en leur pouvoir, et pour bâtir sur les fondements que les autres ont préparés avant que d’être princes. Je veux citer deux exemples contemporains à propos des deux manières de devenir prince : par le mérite, ou par la fortune.
L’un est de François Sforza, qui, d’homme privé, devint duc de Milan par sa grande habileté, et conserva sans peine ce qui lui avait tant coûté à acquérir. L’autre est de César Borgia, appelé communément le duc de Valentinois, qui acquit un Etat par la fortune de son père, et le perdit en même temps que la fortune de son père s’éclipsa, quoiqu’il eût fait tout ce qu’un homme habile et prudent devait faire pour s’enraciner dans un Etat qu’il tenait de la fortune et des armes d’autrui. Car celui qui n’a pas jeté les fondements avant que d’être prince y peut suppléer par une grande adresse, après l’être devenu, comme je l’ai dit, quoique l’architecte et l’édifice courent toujours de grands risques.
Si l’on considère tous les progrès du Valentinois, on verra qu’il avait préparé de grands fondements à sa future puissance : et je crois qu’il n’est pas superflu d’en parler, ne trouvant point de meilleur exemple à offrir à un prince nouveau que le sien, car si les mesures qu’il avait prises ne réussirent pas, ce ne fut point par sa faute, mais bien l’effet d’une extraordinaire et extrême malignité de la fortune
Alexandre VI, voulant agrandir son fils, rencontra force difficultés actuelles et à venir.
Premièrement, il voyait l’impossibilité le lui donner aucun Etat qui ne fût à l’Eglise, et il savait que, s’il en démembrait quelques villes, le duc de Milan et les Vénitiens, qui protégeaient déjà Faenza et Rimini, ne le souffriraient pas.
Deuxièmement, il voyait que les armes d’Italie, celles surtout dont il eût pu se servir, étaient entre les mains de ceux qui devaient redouter l’agrandissement du pape, partant, il ne pouvait pas y compter, attendu qu’elles étaient toutes aux Orsini, aux Colonna et à leurs adhérents. Il fallait donc rompre ces obstacles, et bouleverser les Etats d’Italie pour en pouvoir sûrement occuper une partie. Cela lui fut aisé à cause des Vénitiens, qui, pour d’autres motifs, invitèrent les Français à repasser en Italie ; ce que non-seulement il n’empêcha pas, mais qu’il facilita lui-même, en cassant le premier mariage du roi Louis. Ce toi était donc venu en Italie à l’aide des Vénitiens et du consentement d’Alexandre VI ; il fut à peine à Milan que le pape obtint de lui des soldats pour l’entreprise de la Romagne, qui réussit grâce à la renommée du roi.
Le duc de Valentinois ayant donc conquis la Romagne et battu les Colonna, voulait conserver cette province et marcher en avant, mais deux choses l’en empêchaient ; l’une, ses propres soldats qui ne lui paraissaient pas pressés ; l’autre, la volonté de la France. Il craignait donc que les Orsini, dont il s’était servi ne lui manquassent au besoin, et non-seulement l’empêchassent de faire de nouvelles conquêtes, mais qu’ils lui enlevassent ce qu’il avait déjà conquis, et il craignait en même temps que le roi de France n’en fît autant. Quant aux Orsini, il avait reconnu qu’après la prise de Faenza ils s’étaient comportés mollement à l’assaut de Bologne.
Et quant au roi, il connut ses intentions lorsque, après s’être emparé du duché d’Urbin, le roi le fit désister de l’invasion de la Toscane ; de sorte qu’il résolut de ne plus dépendre de la fortune ni des armes d’autrui.
La première chose qu’il fit fut d’affaiblir les Orsini et les Colonna, en gagnant à son service ceux de leurs adhérents qui étaient gentils hommes, auxquels il donna de gros appointements, des emplois et des gouvernements selon leur rang, en sorte qu’en peu de mois ils tournèrent vers lui toute l’affection qu’ils portaient à leur parti. Après cela, ayant dispersé les Colonna, il attendit l’occasion de tuer les Orsini, occasion qui lui vint à point ; il en profita le mieux possible, car les Orsini s’étant aperçus trop tard que la grandeur du duc et du pontificat faisait leur ruine, ils tinrent une diète à la Magione, dans le territoire de Pérouse.
De là naquirent la révolte d’Urbin, les troublés de la Romagne et mille dangers pour le duc, qui en triompha avec l’aide des Français. Mais après qu’il eut rétabli ses affaires, bien loin de se fier ni à la France ni aux autrès étrangers, pour ne pas avoir un jour ou l’autre à se mesurer avec eux, il employa la ruse, et il a tellement réussi à dissimuler sa pensée que les Orslni, par l’entremise de M. Paul, qu’il avait rassuré par des cadeaux d’habits, d’argent et de chevaux, se réconcilièrent avec lui, et ils furent si naïfs de se mettre entre ses mains à Sinigaglia. Ayant, donc exterminé ces chefs et conquis l’amitié de leurs partisans, sa puissance avait des fondements d’autant solides, qu’il tenait toute la Romagne et le duché d’Urbin, et qu’il avait gagné ces peuples qui avaient déjà commencé à jouir de leur bien-être. Or, comme ce rôle mérite d’être raconté ainsi qu’imité par les autres, je ne veux pas l’oublier.
Quand le duc eut pris la Romagne, considérant qu’elle avait eu des maîtres impuissants qui avalent plutôt dépouillé que gouverné leurs sujets en leur donnant des occasions plutôt de se désunir que de marcher d’accord ; tellement cette province était pleine de vols, de rixes et d’insultes de toute espèce qu’il sentit que, pour la pacifier et la rendre obéissante au bras royal, Il y fallait établir un bon gouvernement. Il choisit pour cela Romiro d’Arco, homme cruel et expéditif, à qui il donna pleins pouvoirs. En peu de temps, ce gouverneur la pacifia et y mit bon ordre, et s’acquit une très grande réputation. Mais après, le duc, jugeant qu’il n’était plus besoin d’une autorité si excessive, dans la crainte qu’elle ne devînt odieuse, il érigea au milieu de la province, sous la présidence d’un excellent personnage, un tribunal civil où chaque ville avait son avocat ; et comme il savait que les premières rigueurs lui avaient attiré quelque haine, il s’avisa, pour apaiser les esprits, de couper en Jeux Romiro, voulant prouver ainsi que si quelque cruauté avait été commise, elle était Imputable non pas à lui, mais à la nature féroce de son ministre. Et ayant saisi l’occasion, un matin, il fit exposer sur la place de Cesena le corps du ministre, planté sur un pieu, ayant un couteau ensanglanté à côté : cet affreux spectacle surprit et contenta tout ensemble les populations.
Mais revenons à notre sujet. Le duc se voyait très puissant et en partie à couvert de tous les dangers présents, pour s’être armé à son choix et s’être débarrassé de la plupart de ceux qui lui pouvaient nuire de près ; n’avait plus à craindre, voulant continuer ses conquêtes, que du côté de la France, sachant bien que le roi, qui s’était aperçu trop tard de sa faute, ne le souffrirait pas. C’est pourquoi il commença de chercher de nouveaux amis et de louvoyer avec les français, lorsqu’ils entrèrent dans le royaume de Naples pour chasser les Espagnols qui assiégeaient Gaëte. La résolution qu’il avait prise de se fortifier contre eux lui aurait bientôt réussi, si Alexandre VI eût vécu encore quelque temps.
Telle fut sa conduite dans les affaires présentes. Mais quant à celles de l’avenir, comme il devait craindre que le nouveau pape ne cherchât à lui ôter ce qu’Alexandre lui avait donné, il tâcha d’y parer par quatre moyens : 1° en exterminant toute la race des seigneurs qu’il avait dépouillés, afin d’ôter au pape toute occasion de les rétablir ; 2° en gagnant à sa cause tous les gentilshommes romains, pour pouvoir tenir, avec leur aide, le pape en bride ; 3° en se faisant le plus d’adhérents qu’il pouvait dans le Sacré-Collége ; 4° en se rendant si grand seigneur, avant la mort de son père, qu’il pût de lui-même résister à une première bordée.
De ces quatre choses, il en avait exécuté trois au moment de la mort d’Alexandre, et la quatrième était presque faite. Car des seigneurs dépouillés, il en tua tous ceux qu’il put saisir, et un petit nombre à peine lui échappa ; toute la noblesse romaine était dans ses intérêts, et il avait un grand parti dans le Sacré-Collége. Quant à l’accroissement de son Etat, il pensait à se rendre maître de la Toscane, où il possédait déjà Pérouse et Piombino, outre Pise qui s’était mise sous sa protection, et qu’il ne tenait plus qu’à lui d’envahir, comme n’ayant plus à ménager les Français, chassés du royaume de Naples par les Espagnols ; de sorte que tous les autres avalent besoin de son amitié. Après quoi, Lucques et Sienne auraient cédé immédiatement, soit en haine des Florentins, soit par crainte ; et les Florentins ne pouvaient pas l’en empêcher. Si cela eût réussi, comme il fût arrivé sans doute l’année même qu’Alexandre mourut, il devenait si puissant et si accrédité qu’il eût pu se soutenir par lui-même, sans dépendre nullement d’autrui. Mais Alexandre mourut cinq ans après qu’il avait commencé à tirer l’épée. Il le laissa entouré des armées de deux grands rois ennemis, n’ayant point d’autre Etat effectif que la Romagne et tout le reste en l’air, et par-dessus tout malade à mourir. Or, il était si violent, si brave et si habile à connaître quand il fallait gagner ou ruiner les hommes, et les fondements qu’il avait jetés en si peu de temps étaient si bons que, s’il eût été bien portant ou qu’il n’eût pas eu deux puissantes armées contre lui, il eût surmonté toutes les autres difficultés.
Ce qui montre que ses fondements étaient bons, c’est que la Romagne l’attendit plus d’un mois ; et que bien que les Baglioni, les Vitelli et les Orsini fussent revenus à Rome, Ils ne purent rien entreprendre contre lui, tout moribond qu’il était. Et s’il ne put pas faire élire pape un homme de son choix, du moins Il fit écarter ceux qu’il ne voulait pas. Mais tout lui eût été facile s’il n’eût pas été malade quand Alexandre mourut. Le jour où Jules Il fut nommé, il me dit qu’il avait pensé à tout ce qui pouvait arriver après la mort d’Alexandre, et mis remède à tout ; maie qu’il n’avait pas prévu qu’il dût être en danger de mort au même moment que mourrait son père. Ayant donc résumé tous les actes du duc, je ne saurais pas je blâmer, au contraire, je crois le devoir proposer pour modèle à tous ceux qui monteront au trône par la fortune et pat les armes d’autrui, parce qu’ayant un grand courage et de grands desseins, il ne pouvait pas gouverner autrement. Car ses projetés n’ont échoué que par sa maladie et par la brièveté de la vie d’Alexandre. C’est pour cela que le prince nouveau qui veut s’assurer de ses ennemis doit se faire des amis, vaincre par la force ou par la ruse ; se faire aimer et craindre des peuples, respecter et obéir des soldats ; se défaire de ceux qui peuvent ou qui doivent lui nuire, renouveler sous une forme nouvelle l’ancienne organisation ; être sévère et agréable, magnanime et libéral ; dissoudre une milice infidèle et en créer une nouvelle ; entretenir tellement l’amitié des rois et des princes, qu’ils vous fassent du bien avec grâce, ou du mal avec réserve ; celui-là, dis-je, ne saurait trouver des exemples plus récents que les actions du Valentinois.
Tout ce qu’on lui peut reprocher, c’est l’avènement de Jules II, à la mauvaise élection duquel il a coopéré ; car, s’il ne pouvait pas faire un pape à son idée, il pouvait empêcher qui que ce soit d’être pape. Or, il ne devait jamais consentir à l’exaltation des cardinaux qu’il avait offensés, ou qui, devenus papes, avaient lien de le craindre ; car les hommes nous offensent ou par crainte ou par haine.
Ceux qu’il avait offensés étaient entre autres les cardinaux Saint-Pierre-aux-Liens, Colonne, Saint-George et Ascagne. Tous les autres, une fois papes, le devaient redouter. Il faut excepter le cardinal de Rouen et les sujets espagnols ; ces derniers par l’intérêt et les devoirs ; l’autre par la puissance, ayant derrière lui le royaume de France. Ainsi, le duc devait surtout faire nommer pour pape un Espagnol, et, ne le pouvant pas, il devait accepter le cardinal de Rouen, et non Saint-Pierre-aux-Liens. Tant il est vrai que se trompent ceux qui croient que les bienfaits nouveaux font oublier aux grands personnages les anciennes offenses. Le duc s’est donc trompé dans cette élection, qui a été la cause de sa dernière ruine.