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Le princeIV

IV

La plus grande préoccupation de Machiavel, dans son rêve de l’unité italienne, était la formation d’une armée nationale. Il est prêt à tout sacrifier à ce grand principe de la défense organisée par les forces du pays. Il a vu ce qu’ont coûté à l’Italie les armées alliées et les troupes mercenaires. Les alliés né durent que tant que dure la puissance ; au premier revers, ils vous quittent, si même ils ne passent pas a l’ennemi. Napoléon Ier doit ses défaites à la mauvaise foi, à la lâcheté de ses alliés ; ses soldats à lui, se sont fait hacher avec un héroïsme qui atteint les sublimités du martyre ; les aillés des princes italiens du seizième siècle n’ont fait que ravager l’Italie, l’écraser de contributions, lui enlever ses artistes et ses chefs-d’œuvre.

Mais s’il se méfiait des alliés, Machiavel avait un profond dédain pour les mercenaires : il rendait une éclatante justice au courage, de ces soldats d’aventure ; il avait admiré le défi de Barletta, Jean de Médicis et ses bandes noires, les compagnies de Braccio, de Sforza et de tant de condottieri ; mais il ne savait pas assez stigmatiser ce marché de sang qui mettait au service de Florence contre Milan des hommes qui, quelques mois plus tard, allaient servir Milan contre Florence. La fidélité des mercenaires est en raison des gages qu’on leur donne ; et le mot funeste qui fit perdre à François Ier la bataille de Pavie est dans le souvenir de tout le monde.

Cette milice, qui ne combattait que pour le gain et le butin, qui ne remportait jamais de batailles décisives, attendu que les mercenaires res se menagent les uns les autres, était le fait des gouvernements qui, se voyant haïs par les populations, soldaient des etrangers pour écraser leurs sujets. Machiavel, n’a su trouver d’autres motifs de cette plaie si fatale à l’Italie que les péchés des princes.

C’est pour cela que le secrétaire florentin ne se lassait jamais de conseiller l’organisation d’une armée nationale ; c’est dans ce but qu’il écrivait ses Dialogues sur l’art de la guerre, ou, parmi les conseils excellents qu’il donne à ses compatriotes, il leur dit que le salut de la patrie dépend d’une bonne armée. « Celui, dit-il, qui, parmi les princes italiens, entrera le premier dans ce système, pourra dominer le premier ce pays... L’Italie semble créée pour faire revivre les choses mortes, comme on l’a vu en ce qui concerne la poésie, la peinture et la sculpture... et il adviendra de nous ce qu’advint du royaume des Macédoniens sous Philippe et son fils. »

Ce livre de l’art de la guerre a été justement remarqué, parce qu’on y voyait l’expression du pur patriotisme. Il n’a été donné qu’à lui seul, dit M. Lacretelle, d’exprimer des vues nettes, profondes et souvent neuves sur un art si difficile, sans l’avoir exercé. Il cédait alors à la pensée généreuse dont on le voit pénétré, celle d’apprendre à l’Italie à recouvrer et à défendre son indépendance. C’est avec une indignation patriotique et avec toute la hauteur de l’homme d’Etat, qu’il s’élève contre les troupes mercenaires et ces lâches condottieri que les républiques de Venise, de Gênes, de Florence, de Pise et de Sienne avaient prises à leur solde, et qui ne livraient guère que des combats simulés. Il semble s’enivrer du feu de Démosthène pour repousser ce triste supplément au courage, sans lequel il n’y a plus de vie pour les républiques, On voit combien Machiavel a profité à la lecture de Xénophon, de Polybe et de César, Ce qui a le plus contribué à la haute réputation dont jouit ce livre, c’est qu’on y voit indiquée assez clairement la formation du bataillon carré, devenu aujourd’hui l’une des plus puissantes ressources de l’art militaire.

Ce que dit Machiavel des troupes nationales pouvait sembler une utopie à une époque où toutes les puissances, même les plus redoutées, les dédaignaient ; mais il n’en est pas moins vrai qu’elles sont indispensables à un pays qui veut défendre son indépendance et constituer son unité ; les éléments pour organiser une telle force étaient loin de manquer alors en Italie, et on n’a qu’à lire les chapitres 12 et dernier du Prince pour s’en persuader. Heureux pays s’il avait plus tôt écouté ce conseil, et si, en réunissant en un seul faisceau ces vaillants enfants qui allaient aider de leur sang la jalousie et l’ambition des princes et des républiques, il avait suivi l’exemple de ses puissants voisins !