Le prince — VI
VI
C’est ainsi que, loin de faire de la tyrannie son idéal du gouvernement, Machiavel admire la France, où les parlements veillaient n même temps qu’à la liberté des sujets, à la sécurité de l’Etat11, et la Suisse, dont les formes libérales sont déjà si remarquées12, et les villes de l’Allemagne jouissant d’une liberté très étendue 13 ; c’est dans ce but qu’il conseille au prince de chercher par-dessus tout le bien-être des sujets, d’encourager les arts et les sciences, de réprimer l’avarice et l’ambition de ses ministres. Il n’oublie aucun des moyens nécessaires à la dignité et à la prospérité des Etats, et s’il présente, à propos des affaires de guerre, l’exemple des rois ou des capitaines qui ont vaincu par n’importe quel moyen, lorsqu’il parle de l’administration intérieure, ce sont les souverains aimés et vertueux qu’il propose comme modèles.
Il est vrai qu’en voulant donner un chef à l’Italie unifiée, il se tourne d’abord vers César Borgia, dont la vie était souillée par tant de crimes. Mais dans le noble but qu’il s’était proposé, il fallait avant tout à Machiavel un homme habile, puissant et brave sur le champ de bataille. Malheureusement l’Italie ne possédait alors aucun prince assez ambitieux, assez heureux, assez adroit pour pouvoir mettre la main à une si grande entreprise avec des chances de succès. Tous les fondateurs de dynasties ont été plus ou moins violents, usurpateurs, despotes ou débauchés. L’essentiel, dans les moments suprêmes où une nation se constitue, c’est de trouver un homme capable. Sa mission une fois accomplie, le trône une fois solidement fondé, l’ordre succède à la violence, peut-être aussi la liberté remplace l’arbitraire, et les vertus des héritiers font oublier les crimes du père. C’est de cette manière que l’Angleterre, la France, l’Espagne et l’Allemagne s’étaient constituées. Machiavel ne devait pas espérer que l’Italie pût échapper à ce qui paraissait alors une loi invariable et générale.
Certes, si nous jugeons Machiavel d’après les idées qui, bon gré mal gré, triomphent au dix-neuvième siècle, on ne saurait avoir assez de répulsion pour lui : la raison d’Etat cède peu à peu le pas à la justice, et la cause des princes ne peut plus être excusée par le succès, mais si bien par le droit. Et pourtant au moment où le peuple n’est plus un vain mot, où l’humanité a conquis sa préséance, et où la guerre n’a plus lieu que pour redresser le droit, que pour protéger les opprimés, il est encore une école gouvernementale qui, tout en se faisant un devoir de blâmer Machiavel, s’approprie ses théories et les applique alors même que le salut d’un peuple n’est pas en jeu.
Au seizième siècle, le peuple était considéré comme un troupeau appartenant au plus fort, destiné à satisfaire tous les caprices d’un gouvernement, et ne possédant aucun droit de se mêler dans ses affaires. Que l’on était loin des années glorieuses de cette république dé Florence dont Dante avait chanté 14 les vertus primitives, et la concorde puissante ! La civilisation commençait pourtant à porter ses fruits : la nation italienne était fatiguée de son anarchie féodale, de ses guerres civiles et de cette foule de tyrans lilliputiens, dont l’existence ne se faisait sentir que par le désordre et le pillage. Il fallait démolir ces républiques, puisqu’elles avaient démoli la liberté ; il fallait renverser ces tyrans, puisqu’ils avaient renversé toutes les sages institutions. Un Hercule seul pouvait nettoyer ces nouvelles étables d’Augias. Cet Hercule se présentait à Machiavel sous les traits de César Borgia.
Nous avons flétri les vices et les infamies du fils d’Alexandre VI ; mais l’Italie tout entière ne ressentait pas assez d’horreur envers cet homme pour lui refuser son suffrage. Il était brave et adroit, nous l’avons déjà dit ; il y avait en lui un je ne sais quoi d’étonnant et de gigantesque même dans les vices, que la multitude en était vivement frappée. Guichardin, un des ennemis personnels du duc Valentin, disait qu’après la mort de ce prince, la Romagne était demeurée tranquille, connaissant par preuve combien il était plus tolérable d’obéir à un seul souverain puissant que de voir les villes soumises à des princes particuliers qui ne savaient pas les défendre au besoin ni leur faire du bien, tes habitants se rappelaient, ajoute cet historien, que par l’autorité et la grandeur de Borgia, par l’administration sincère de la justice, leur pays était resté tranquille ; que, par ces moyens, il s’était accaparé la faveur des peuples ainsi que par les bienfaits prodigués à plusieurs d’entre eux ; de sorte que ni l’exemple de ceux qui se révoltaient, ni le souvenir de leurs anciens seigneurs ne les détachaient du duc Valentin15.
Sismondi, cet ardent républicain, disait de César Borgia qu’il connaissait tout ce qui pouvait former le bonheur de ses sujets ; qu’il maintenait inviolablement la sûreté publique ; qu’il protégeait ceux qui le méritaient, récompensant les soldats vaillants et accordant des pensions aux littérateurs16.
Ses contemporains ont poussé si loin leur admiration pour le duc Valentin, qu’ils ont essayé même de le purger de ses crimes ; ainsi ils expliquaient ses guet-apens, ses assassinats par les embûches qui lui étaient tendues et par les complots qu’avaient ourdis contre lui ses ennemis, et Dieu sait s’ils étaient nombreux ! Nous ne sommes pas de si bonne composition, et, après avoir montré que ce Borgia était un monstre, un usurpateur effréné, nous nous bornons à ajouter qu’il n’était guère le pire des princes de son temps.