Aller au contenu principal

Le princeV

V

Chose étrange ! Le Prince, qui a suscité tant de colères a été à peine remarqué lors de son apparition. Dédié à Laurent de Médicis, surnommé le Magnifique, ce livre fut publié avec l’approbation du pape 7. Ce n’est que lors de la séparation de l’Angleterre d’avec la religion catholique que le cardinal Polo (1555), en invoquant les foudres du Vatican contre la religion anglicane, jette, comme une dernière imprécation à Henri VIII, le nom de Machiavel ; l’inquisition s’empare alors des livres, du secrétaire florentin et les désigne à la congrégation de l’Index ; Paul IV prononce la proscription du Prince ; Osorio l’attaque, dit mon honorable homonyme, M. J. Ferrari, pour défendre la noblesse chrétienne ; Bosio, pour faire l’apologie de la restauration pontificale ; Possevin s’indigne qu’on prétende expliquer Moïse par la politique, il explique Moïse, l’Eglise et même Charlemagne et Charles-Quint par les miracles. Ribaneyra oppose à Machiavel l’apologie du prince catholique ; il veut que Philippe II imite Ferdinand II, qui brûlait lui-même les hérétiques ; il lui conseille d’imiter Ferdinand IV, qui exterminait les hérétiques, les Maures et les juifs. L’aveugle effort contre Machiavel ne fait que propager ce nom qu’on proscrit ; l’obscurantisme s’exaspère contre la résistance croissante qu’opposent les livres d’un mort ; les jésuites d’Ingolstadt brûlent Machiavel en effigie. Partout, où le protestantisme s’insurge contre cette restauration qui avait triomphé en Italie, c’est l’art de feindre, de se rebeller, d’écraser que l’on signale comme le principe unique des succès de 1a réformation. Pour certains catholiques, Machiavel remplace Luther et toute la foi de l’Allemagne 8.

On voit qu’au fond toute cette avalanche d’injures que les ultramontains déversaient sur la mémoire de Machiavel n’était que l’expression de colères d’autant plus violentes qu’elles se sentaient, pour le moment, impuissantes. En prétendant que le protestantisme se trouvait en germe dans le Prince, les jésuites justifiaient Machiavel aux yeux de la postérité.

Que lui reprochait-on enfin ? D’avoir donné au futur unificateur de l’Italie des leçons de despotisme, de mauvaise foi, de tyrannie, d’irréligion.

Nous avons déjà montré, pièces en main, qu’au moment où Machiavel écrivait son livre, l’Italie était au pouvoir de princes ou de républiques qui avaient érigé l’usurpation, la violence et la fraude en raison d’Etat. Il en était de même dans le reste de l’Europe.

Ferdinand le Catholique était l’homme le plus faux et le plus perfide de son époque ; il se vantait lui-même d’avoir trompé plus de dix fois Louis XII de France. Son général, le célèbre Consalvo, jurait sur l’hostie consacrée que le duc de Calabre n’avait rien à craindre en allant en Espagne, et ce malheureux y était jeté au fond d’un cachot ; Richard III a été le plus grand empoisonneur de son siècle ; Hallam disait de Louis XI que, « s’il n’avait pas inventé, certes, il était le meilleur cultivateur des fraudes ; » les Suisses trahissaient Ludovic le More sur le champ de bataille Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini, car malheureusement pour l’humanité les fastes des crimes politiques sont plus nombreux que ceux des vertus d’Etat.

Ce n’est donc pas aux leçons de Machiavel qu’il faut attribuer la dépravation publique ; il n’en a été que l’historien sévère ; quant à lui, si, forcé par la nécessité, il a dû façonner l’idéal de son prince de manière à ce qu’il pût lutter avec succès contre ses antagonistes, ses sympathies étaient pour le bien.

En même temps qu’il prémunissait le prince nouveau contre les dangers de la confiance et de la loyauté lorsqu’on se trouve au milieu de gens méfiants et déloyaux, il n’hésite pas à lui proposer l’exemple de Marc-Aurèle, ce modèle de justice, d’humanité et de vertu ; il dit9 : « Il est sans doute très louable aux princes de tenir leurs engagements, » et il ajoute : « Il faudrait être bon si tous les hommes étaient bons ; mais, comme ils sont tous méchants et toujours prêts à manquer à leur parole, tu ne te dois pas piquer d’être plus fidèle à la tienne. » Ce n’est donc pas par désir de forfaire, mais par nécessité, que Machiavel cite des mauvais conseils, et il le dit expressément ; car tantôt il déclare « qu’il ne faut pas déserter le bien quand on peut y rester, » et « que la méchanceté du monde empêchait seule de faire le bien, » tantôt « que ce senait une chose très louable que d’être bon, » et « qu’il faut éviter tous les vices. »

Les conseils donnés par Machiavel à un prince nouveau auraient dû d’autant moins scandaliser les jésuites, que la Bible, ce livre qui, au seizième siècle, était une espèce de Code général, les avait donnés avant lui : jamais le parjure, la trahison, les massacres, la ruse n’ont reçu de plus puissant encouragement que dans les livres sacrés, où l’historien, inspiré d’en haut, ne prend pas même la peine de blâmer le crime, ou de faire des réserves, lorsque le crime est couronné par le succès.

Il y a eu, du reste, une école qui compte des prosélytes de nos jours encore, et qui établit une grande différence entre l’individu et l’État en matière de moralité 10. L’individu doit tout sacrifier à la vertu ; l’Etat doit tout sacrifier, même la vertu à sa conservation : lorsqu’elle verse dans des dangers extrêmes, il faut sauver la société à n’importe quel prix, et promptement, de même qu’il faut jeter les biens et une partie des hommes à la mer pour sauver son navire. Le salut des peuples, c’est la loi suprême, disait la sagesse des anciens ; et, comme on doit, sauver les individus malgré eux-mêmes, le salut de la société peut quelquefois légitimer même le crime.

« On ne peut pas appeler (dit Machiavel) vertu la trahison ou le manque de foi ; mais s’il est permis de louer le mal, ce sont là des actes extraordinaires, qu’accuse le fait et excuse l’effet. »

Ces mots, que le secrétaire florentin répète à plusieurs reprises dans le Prince et dans les Discours, sont le cri d’une conscience qui se révolte contre ce qu’on devait appeler plus tard le machiavélisme.