Le prince — II
II
Cet écrivain, si justement célèbre, était ne et avait vécu au milieu des plus grands bouleversements politiques de Florence ; sa noble famille avait occupé les charges les plus élevées dans la république, et Nicolas Machiavel y était bientôt appelé à son tour : employé dans les négociations les plus difficiles ! envoyé auprès des cours les plus illustres de son siècle, admis à contempler de près les foyers de tant d’agitations populaires, et à étudier, dans leur intimité, les princes les plus puissants de l’Europe, nourri aux fortes études de l’antiquité, il eut bientôt découvert le secret des monarques, qu’il devait plus tard dévoiler avec une franchise toute républicaine.
« Il fut nommé, dit M. C. Lacretelle, secrétaire des dix magistrats de liberté et de paix, auxquels était confié le pouvoir exécutif dans le temps où la puissance des Médicis subissait une assez longue éclipse. L’Italie, continue cet honorable académicien, était alors désolée bien moins encore par les armes des Français, des Espagnols et des Allemands que par les crimes du plus Infâme et du plus scélérat des pontifes, par ceux de sa famille, par ceux des Sforza et par ceux des tyrans subalternes qui se hâtaient de jouir d’une usurpation momentanée ; par les crimes, par les meurtres, et surtout par les empoisonnements, devenus la dernière raison d’Etat. »
C’est cette situation déplorable qui offrit à Machiavel les moyens d’expliquer tant de subites et fatales révolutions, car il avait toutes les qualités de l’historien en même temps que celles du philosophe politique.
Nommé, jeune encore, secrétaire de la république florentine, il a été envoyé en mission deux fois auprès de l’empereur d’Allemagne, quatre fois à la cour de France, deux fois à Rome, sans compter les nombreuses ambassades qu’il a eu à occuper auprès des diverses républiques ou principautés de l’Italie ; on cite même une mission remplie par Machiavel dans le chapitre des moines de Carpi.
Ces voyages, son séjour dans les cours principales de l’Europe, les rapports qu’il put créer avec les hommes les plus éminents, furent pour Machiavel autant de moyens d’étudier la politique, de sonder les causes de la servitude de son pays. Comme Dante, il profita de son séjour à Paris pour aimer et admirer ces Français, si spirituels dans la vie privée, si braves sur le champ de bataille.
Et pourtant, il y avait une chose qu’il ne pouvait pas aimer, même tenant de la France. Machiavel était un ardent patriote, aux idées radicales ; il adorait la liberté et l’indépendance presque autant que sa patrie. Or, il ne pouvait pas se résigner à cette protection onéreuse que Florence devait subir de la part de la France, lui qui ne souhaitait au futur roi d’Italie d’autres alliances que l’alliance française.
C’est qu’il voit approcher la fin de la république florentine : la corruption des mœurs et le luxe avaient miné la force de sa ville natale, qui avait tenu tête à tant de puissances : il ne cache donc pas ni ses colères, ni ses pressentiments ; forcé de rapporter, au retour de ses missions, des conditions humiliantes pour sa patrie, de subir de trop lourdes contributions, il souleva contre lui la haine de ces magistrats, qui, incapables de résister aux forts, se vengeaient sur leurs collaborateurs. Après quatorze ans de services dévoués, il fut privé de tous ses emplois et chassé de sa patrie.
Il avait trop aimé son pays pour songer à thésauriser pendant qu’il était puissant : pur de mœurs, intègre, modeste dans ses goûts, une fois en exil, il se trouva dans la misère. Les émigrés, on le sait, ne songent qu’à la délivrance de leur patrie. Dante avait voulu appeler l’empereur pour abattre la république, Machiavel était resté républicain malgré l’exil, et, voyant les menées des Médicis pour s’emparer du pouvoir absolu dans Florence, il conspira contre les Médicis. Le cardinal, qui devait plus tard prendre le nom de Léon X, le fit arrêter, le jeta dans une prison et lui appliqua la torture : peine inutile ! La cruauté de ces persécuteurs fut vaincue par la fermeté du patient, et on dut le rendre à la liberté sans avoir obtenu un aveu.
L’âme toujours fière, le corps tellement brisé qu’il en souffrit pendant toute sa vie, éloigné de son pays natal, condamné à la pauvreté, à vivre dans la solitude, sans désespérer de l’avenir de l’Italie, il demeura convaincu que ce berceau de la liberté courait à sa perte. C’est pour cela qu’il prit la plume, et déversa dans des livres étonnants par la beauté du style et par l’élévation des idées, l’indignation dont son cœur débordait.
Il essaya du théâtre, et sa Mandragora fut un début des plus heureux, quoique le libertinage y étale tout son hideux réalisme : Machiavel avait marché sur les traces de Térence et de Ménandre, mais il les avait dépassés par la licence des tableaux ; et pourtant cette comédie, où l’obscénité côtoie l’esprit et la vigueur du pinceau, avait eu l’honneur d’être représentée sur un théâtre bâti expressément dans les appartements du pape.
Mais il rougit lui-même de son succès, et s’adonna à des travaux bien plus dignes de ses talents.
C’est alors que, dans sa retraite, à la campagne, il entreprit ses Histoires Florentins, le Prince, le Discours sur l’Histoire de Tite-Live, les Dialogue sur l’art de la guerre.
Dans tous ses travaux, une pensée seule le préoccupait, celle de voir tous les Etats divers de l’Italie réunis sous la puissance d’un seul prince, qui, à la tête d’une armée puissante et nationale, pût purger la péninsule de toute oppression étrangère. C’est l’idée de l’unité italienne qui reprenait le dessus. Déjà ébauchée par Dante, cette utopie touvait un défenseur bien autrement habile. Pour réunir en un seul faisceau toutes les principautés italiennes, Dante n’avait trouvé qu’un seul moyen, celui de rétablir l’empire romain, et d’appeler à ce trône restauré, Henri d’Allemagne. Machiavel repoussa avec horreur ce projet : il lui fallait un prince italien, n’importe lequel, pourvu qu’il eût le courage et l’adresse nécessaires à une si grande entreprise : son idéal était donc César Borgia, le seul homme qui, malgré ses vices et ses cruautés, joignait à la bravoure militaire une immense habileté politique.
L’amour de la liberté et de l’indépendance de la patrie justifiait bien des choses aux yeux de Machiavel. « Lorsqu’il s’agit, dit-il, de délibérer sur le salut de la patrie, le citoyen ne doit être arrêté par aucune considération de justice et d’injustice, d’humanité ou de cruauté, de honte ou de gloire. Le point essentiel qui doit l’emporter sur tous les, autres, c’est d’assurer son indépendance et sa liberté.2 »
Le projet d’unifier l’Italie sous un seul sceptre avait un je ne sais quoi de si grandiose et utile, qu’il ne fallait pas lésiner sur les moyens d’exécution. Comme à une époque plus rapprochée, cette unification rencontrait des obstacles vraiment insurmontables : l’Italie étant loin d’offrir alors le moindre rapprochement politique. D’un côté, dominait l’aristocratie héréditaire, d’un autre côté, la démocratie. Ici, il y avait une principauté héréditaire ; là, un pouvoir électif ; on remarquait dans une province la féodalité avec un pouvoir absolu, et, dans une autre province, un féodalisme semblable à ceux de France et d’Espagne. Ce qui ajoutait encore à la singularité de la situation, c’était de voir les mêmes formes de gouvernement produire des effets différents dans les différents pays ; l’aristocratie héréditaire qui faisait prospérer Venise soulevait des troubles continuels à Gênes ; et, d’un autre côté, Milan, sous les Sforza, florissait par les beaux-arts, les lettres, la population, la richesse, tandis que les villes de la Romagne languissaient sous les princes qui les dominaient 3. Par conséquent, c’était une entreprise des plus difficiles que celle de réunir toute l’Italie sous une seule domination, et on ne devait certes pas marchander les moyens à l’homme de cœur qui voulait la tenter.
C’est dans ce but que Machiavel écrivit son livre du Prince, et qu’il l’adressa à Laurent de Médicis, le prince qui, après Borgia, lui paraissait assez fort et assez intelligent pour réaliser un vœu de cette nature.