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III

Il est une règle de critique dont personne n’osera contester la valeur ; c’est que, pour juger sainement un livre, il faut se reporter à l’époque où il a été écrit. Si l’on voulait passer au tamis de la science moderne les œuvres de Roger Bacon, d’Albert Magnus, de Vico, de Campanella, il faudrait convenir que c’étaient là des physiciens et des philosophes bien médiocres. Pour saisir toute la valeur intrinsèque de l’Opus Majus, du Dererum natura, de la Science nouvelle, de la Cité du soleil, il faut se reporter à l’état de barbarie et d’ignorance dans lequel se trouvait alors l’Europe.

C’est ce que doit faire un lecteur impartial, lorsqu’il veut juger le Prince.

Au quinzième siècle les souverains de l’Europe avaient tous une politique cruelle, déloyale, personnelle ; ils ne s’appuyaient que sur la violence ; ils ne cherchaient que le succès. L’axiome dont s’emparèrent plus tard les jésuites — la fin justifie les moyens — était la règle fondamentale des monarchies : en France, loin d’avoir oublié la sombre politique de Louis XI, on en continuait les traditions, sans avoir les talents de ce grand monarque ; en Espagne, la religion servait de masque à l’ambition immodérée, à l’injustice, à l’usurpation les empereurs d’Allemagne, en commençant par Charles-Quint, étaient autant de modèles de ruse, de fausseté, de violence. Ce que nous avons dit d’Alexandre VI et de Jules II suffit pour prouver que les papes ne croyaient pas incompatibles avec leur qualité de vicaires du Christ, les crimes les plus repoussants. A cette époque de larmes et de crimes, le prince, les exceptions en sont très rares, c’était un tyran hypocrite, un homme qui tâchait d’avoir, au lieu de la force du lion qui lui faisait ordinairement défaut, la ruse du renard.

Prétendre lutter avec des princes de cette nature, par la loyauté, la générosité et l’abnégation, c’était vouloir jouer le rôle de dupe. Le défaut des vertus publiques ne pouvait être comblé que par des vices publics. L’homme qui aurait voulu avoir raison de ces princes, dompter cette république de Venise si cauteleuse, si implacable, si haineuse ; mettre à la porte de Milan ces Sforza qui, à la bravoure du soldat joignaient l’impiété et la mauvaise foi ; faire disparaître cet essaim de petits monarques, qui marchaient plus ou moins sur les traces du duc Valentin ; mettre à la raison le pape, soit en le dépouillant de son domaine temporel, soit en s’en faisant un instrument de puissance ; intervenir dans la lutte qui existait entre deux puissances étrangères à Naples, refaire les vêpres siciliennes à Palerme ; cet homme, je dis, devait avoir, en outre d’une vaillance militaire à toute épreuve, la finesse politique, et toutes les mauvaises qualités qui formaient le succès des autres. De même qu’il serait puéril et stupide de désarmer en présence d’ennemis armés ou de voisins prêts à fondre sur nous, de même il serait absurde de prétendre vaincre sans sa servir des moyens qui continuent la force des autres.

Machiavel, en écrivant autrement le manuel du futur roi d’Italie, aurait fait une œuvre inutile, disons mieux, dangereuse à la patrie : ce n’est pas par la doctrine de Platon qu’on aurait pu réussir à constituer sous un seul sceptre l’Italie, mais par des moyens énergiques et violents, il s’est fondé aujourd’hui une école politique dont le but est d’accomplir la révolution par la douceur et la légalité ; on écrit à ce sujet des pages splendides de suavité et de loyauté, mais nous défions n’importe qui de changer la face d’un Etat, d’accomplir une révolution par des moyens platoniques ; or, dans un siècle où la violence était divinisée au Vatican, applaudie et pratiquée à Milan, Venise, à Florence, partout, il ne pouvait venir dans l’idée à aucune personne sensée de triompher de la violence par la mansuétude, de la ruse par la franchise, de la trahison par la fidélité.

Machiavel était avant tout un homme pratiqué, et, comme il voulait sérieusement la régénération de l’Italie, il conseillait à son candidat les moyens qui seuls auraient pu réaliser son vœu.

« Beaucoup de monde s’est figuré, dit-il, des républiques et des principautés qu’on n’a jamais vues ni connues. Car il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire apprend à se ruiner plutôt qu’à se préserver, car il faut qu’un homme qui veut faire profession d’être tout à fait bon au milieu de tant d’autres qui ne le sont pas périsse tôt ou tard 4. »

Du reste, ce qu’on reproche sur ce point à Machiavel a été plus tard réédité par des écrivains dont le nom fait autorité dans les affaires d’Etat. N’est-ce pas Martens qui a autorisé les diplomates à agir par la ruse et la déloyauté lorsqu’ils négocient avec des gens rusés et déloyaux 5 ? Montaigne lui-même n’admettait-il pas dans le souverain la nécessité de manquer à sa parole 6 ?