NOTICE
Après Indiana et Valentine, j’écrivis Lélia, sans suite, sans
plan, à bâtons rompus, et avec l’intention, dans le principe, de
l’écrire pour moi seule. Je n’avais aucun système, je n’appartenais à
aucune école, je ne songeais presque pas au public; je ne me faisais pas
encore une idée nette de ce qu’est la publicité. Je ne croyais nullement
qu’il pût m’appartenir d’impressionner ou d’influencer l’esprit des
autres.
Était-ce modestie? Je puis affirmer que oui, bien qu’il ne paraisse
guère modeste de s’attribuer une vertu si rare. Mais comme, chez moi, ce
n’était pas vertu, je dis la chose comme elle est. Ce n’était pas un
effort de ma raison, un triomphe remporté sur la vanité naturelle à
notre espèce, mais bien une insouciance du fait, une imprévoyance innée,
une tendance à m’absorber dans une occupation de l’esprit, sans me
souvenir qu’au delà du monde de mes rêves, il existait un monde de
réalités sur lequel ma pensée, sereine ou sombre, pouvait avoir une
action quelconque.
Je fus donc très-étonnée du retentissement de ce livre, des partisans et
des antagonistes qu’il me créa. Je n’ai point à dire ce que je pense
moi-même du fonds de l’ouvrage: je l’ai dit dans la préface de la
deuxième édition, et je n’ai pas varié d’opinion depuis cette époque.
Le livre a été écrit de bonne foi, sous le poids d’une souffrance
intérieure quasi mortelle, souffrance toute morale, toute philosophique
et religieuse, et qui me créait des angoisses inexplicables pour les
gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie. D’excellents
amis qui m’entouraient, avec lesquels j’étais gaie à l’habitude (car de
telles préoccupations ne se révèlent pas sans ennuyer beaucoup ceux qui
ne les ont point), furent frappés de stupeur en lisant des pages si
amères et si noires. Ils n’y comprirent goutte, et me demandèrent où
j’avais pris ce cauchemar. Ceux qui liront plus tard l’histoire de ma
vie intellectuelle ne s’étonneront plus que le doute ait été pour moi
une chose si sérieuse et une crise si terrible.
Pourtant je n’ai pas été une exception aux yeux de tous. Beaucoup ont
souffert devant le problème de la vie, mille fois plus que devant les
faits et les maux réels dont elle nous accable. De faux dévots ont dit
que c’était un crime d’exhaler ainsi une plainte contre le mystère dont
il plaît à Dieu d’envelopper sa volonté sur nos destinées. Je ne pense
pas comme eux; je persiste à croire que le doute est un droit sans
lequel la foi ne serait pas une victoire ou un mérite.
GEORGE SAND.
Nohant, 13 janvier 1854.
NOTICE
Après Indiana et Valentine, j’écrivis Lélia, sans suite, sans
plan, à bâtons rompus, et avec l’intention, dans le principe, de
l’écrire pour moi seule. Je n’avais aucun système, je n’appartenais à
aucune école, je ne songeais presque pas au public; je ne me faisais pas
encore une idée nette de ce qu’est la publicité. Je ne croyais nullement
qu’il pût m’appartenir d’impressionner ou d’influencer l’esprit des
autres.
Était-ce modestie? Je puis affirmer que oui, bien qu’il ne paraisse
guère modeste de s’attribuer une vertu si rare. Mais comme, chez moi, ce
n’était pas vertu, je dis la chose comme elle est. Ce n’était pas un
effort de ma raison, un triomphe remporté sur la vanité naturelle à
notre espèce, mais bien une insouciance du fait, une imprévoyance innée,
une tendance à m’absorber dans une occupation de l’esprit, sans me
souvenir qu’au delà du monde de mes rêves, il existait un monde de
réalités sur lequel ma pensée, sereine ou sombre, pouvait avoir une
action quelconque.
Je fus donc très-étonnée du retentissement de ce livre, des partisans et
des antagonistes qu’il me créa. Je n’ai point à dire ce que je pense
moi-même du fonds de l’ouvrage: je l’ai dit dans la préface de la
deuxième édition, et je n’ai pas varié d’opinion depuis cette époque.
Le livre a été écrit de bonne foi, sous le poids d’une souffrance
intérieure quasi mortelle, souffrance toute morale, toute philosophique
et religieuse, et qui me créait des angoisses inexplicables pour les
gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie. D’excellents
amis qui m’entouraient, avec lesquels j’étais gaie à l’habitude (car de
telles préoccupations ne se révèlent pas sans ennuyer beaucoup ceux qui
ne les ont point), furent frappés de stupeur en lisant des pages si
amères et si noires. Ils n’y comprirent goutte, et me demandèrent où
j’avais pris ce cauchemar. Ceux qui liront plus tard l’histoire de ma
vie intellectuelle ne s’étonneront plus que le doute ait été pour moi
une chose si sérieuse et une crise si terrible.
Pourtant je n’ai pas été une exception aux yeux de tous. Beaucoup ont
souffert devant le problème de la vie, mille fois plus que devant les
faits et les maux réels dont elle nous accable. De faux dévots ont dit
que c’était un crime d’exhaler ainsi une plainte contre le mystère dont
il plaît à Dieu d’envelopper sa volonté sur nos destinées. Je ne pense
pas comme eux; je persiste à croire que le doute est un droit sans
lequel la foi ne serait pas une victoire ou un mérite.
GEORGE SAND.
Nohant, 13 janvier 1854.