Quinzième veillée.
Cependant ma vue s'éclaircit peu à peu, et mes pieds, que la souleur
tenait comme chevillés en terre, me permirent de suivre le grand bûcheux
qui m'entraînait du côté des loges. Je fus alors bien étonné de voir que
nous étions seuls avec sa fille, Joseph, Brulette et les trois ou quatre
anciens qui avaient assisté au combat. Tout le reste du monde s'était
ensauvé sitôt qu'on avait vu prendre les bâtons, afin de n'avoir point à
témoigner en justice si l'affaire tournait mal. Les gens des bois ne se
trahissent point les uns les autres, et pour n'avoir point à être
appelés et tourmentés par les hommes de loi, ils s'arrangent pour ne
rien savoir et n'avoir rien à dire. Le grand bûcheux parla aux anciens
dans leur langage, et je les vis retourner sur le lieu du combat, sans
pouvoir m'imaginer ce qu'ils y voulaient faire; je suivis Joseph et les
femmes, et nous revînmes aux loges sans nous dire un mot les uns aux
autres.
Quant à moi, j'avais été si secoué en moi-même, que je ne me sentais
point en train de causer. Quand nous fûmes rentrés en la loge, nous
étions tous si blêmes que nous nous fîmes quasiment peur. Le grand
bûcheux, qui nous avait rejoint, s'assit, l'air pensif et les yeux
fichés en terre. Brulette, qui avait fait un grand effort pour ne
questionner personne, fondit en larmes dans un coin; Joseph, comme
accablé de fatigue et de souci, s'étendit de son long sur le lit de
fougère. Thérence seule allait et venait pour préparer la couchée; mais
elle avait les dents serrées, et quand elle faisait effort pour parler,
il semblait qu'elle fût devenue bègue.
Mais, au bout de quelques moments donnés à la réflexion ou à
l'inquiétude, le grand bûcheux se leva, et nous regardant tous:—Eh
bien, mes enfants, nous dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc? Une leçon a
été donnée, en toute justice, à un mauvais homme, connu dans tous ses
passages pour quelque méchante action, et qui avait abandonné sa femme,
laquelle en est morte de misère et de chagrin. Il y a longtemps que ce
Malzac déshonorait le corps des muletiers, et s'il fût mort, personne ne
l'eût pleuré. Faut-il que nous soyons tristes et tourmentés pour
quelques bons coups que mon fils Huriel lui a portés en franche
bataille? Pourquoi pleurez-vous, Brulette? Avez-vous le cœur si doux
que vous plaigniez le vaincu? et ne jugez-vous point que mon fils a bien
fait de venger votre honneur et le sien? Il m'avait tout raconté, et je
savais que, par prudence pour vous, il n'avait pas voulu punir sur
l'heure le méfait de son confrère. Il aurait même souhaité que Tiennet
n'en parlât point et n'y fût pour rien. Mais moi, qui ne voulais point
de manquement à la vérité, j'ai laissé parler Tiennet comme il a cru
devoir faire. Je suis content qu'il n'ait pas pu s'exposer dans une
bataille très-dangereuse pour celui qui n'en connaît point les feintes.
Je suis content aussi que la bonne chance ait été pour mon fils; car,
entre un homme juste et un mauvais chrétien, j'aurais pris parti dans
mon cœur pour le juste, encore qu'il n'eût point été le sang de mon
sang et la chair de ma chair. Par ainsi, remercions Dieu, qui a bien
jugé, et lui demandons d'être toujours pour nous, en ceci et en toutes
choses.
Et le grand bûcheux se mit à genoux, et fit avec nous la prière du soir,
dont chacun se sentit réconforté et tranquillisé; puis, on se sépara de
bonne amitié pour prendre du repos.
Je ne fus pas longtemps sans entendre que le grand bûcheux, dont je
partageais toujours la chambrette, dormait dur, malgré un peu d'angoisse
dans ses rêvasseries. Mais, dans la loge des filles, j'entendais
toujours pleurer Brulette, qui en était malade et ne se pouvait
remettre; et comme elle parlait avec Thérence, j'approchai mon oreille
tout près de la cloison, non point par curiosité, mais par souci de sa
peine.
—Allons, allons, rentrez vos pleurs et vous endormez, disait Thérence
d'un ton décidé. Les larmes ne servent de rien, et, je vous l'ai dit, il
faut que j'y aille; si vous réveillez mon père, qui ne le sait point
blessé, il voudra y aller, et ça peut le compromettre dans une mauvaise
affaire, au lieu que moi, je n'y risque rien.
—Vous me faites peur, Thérence; comment irez-vous toute seule trouver
ces muletiers? Tenez, ils m'effrayent toujours beaucoup, et pourtant j'y
veux aller avec vous. Je le dois, puisque c'est moi qui suis la cause de
la bataille. Nous appellerons Tiennet...
—Non pas! non pas! ni vous, ni lui! Les muletiers ne regretteront pas
Malzac s'il en meurt; bien au contraire: mais s'il avait été mis à mal
par quelqu'un qui ne fût pas de leur corps, et surtout par un étranger,
à l'heure qu'il est votre ami Tiennet serait en mauvaise passe.
Laissez-le donc dormir; c'est assez qu'il ait voulu s'en mêler, pour
qu'il fasse bien, à présent, de se tenir tranquille. Quant à vous,
Brulette, sachez bien que vous y seriez mal reçue, puisque vous n'avez
pas, comme moi, un intérêt de famille qui vous y attire, et où personne,
chez eux, ne s'avisera de me contrecarrer. Ils me connaissent tous, et
ne craignent pas que je sois de trop dans leurs secrets.
—Mais, croyez-vous donc les trouver encore dans la forêt? Votre père
n'a-t-il pas dit qu'ils s'en allaient dans le haut pays et ne
passeraient pas la nuit dans les environs?
—Il faut toujours qu'ils y restent le temps de panser les blessés; mais
si je ne les trouvais plus, je serais tranquille; car ce serait la
preuve que mon frère n'a que peu de mal, et qu'il aurait pu se mettre en
route avec eux tout de suite.
—Est-ce que vous l'avez vue, cette blessure? dites, ma chère Thérence,
ne me cachez rien!
—Je ne l'ai pas vue: on ne voyait rien; il disait n'avoir reçu aucun
mauvais coup et ne pensait point à lui-même: mais, regardez, Brulette,
et ne vous écriez pas; voilà le mouchoir dont je lui ai essuyé la figure
et que je croyais mouillé de sa sueur. J'ai vu, en arrivant ici, qu'il
était tout trempé de son sang, et il m'a fallu du courage pour retenir
mon saisissement devant mon père, qui était bien assez soucieux, et
devant Joseph, qui est bien assez malade.
Il se fit un silence, comme si Brulette, en regardant ou en prenant le
mouchoir, eût été suffoquée; puis, Thérence lui dit:
—Rendez-le-moi; il faut que je le lave dans le premier ruisseau que je
rencontrerai.
—Ah! dit Brulette, laissez-le-moi garder; je le tiendrai bien caché.
—Non, mon enfant, répondit Thérence; si les gens de justice avaient
l'éveil de quelque bataille, ils viendraient tout bousculer ici, et
mêmement fouiller les personnes. Ils sont devenus très-tracassiers
depuis quelque temps, et voudraient nous faire renoncer à nos coutumes,
qui se perdent bien assez d'elles-mêmes sans qu'ils y mettent la main.
—Hélas! dit Brulette, ne serait-il pas à souhaiter que la coutume de
batailles aussi dangereuses fût ôtée de votre pays?
—Oui, mais cela dépend de bien des choses auxquelles les juges du roi
ne peuvent ou ne veulent rien. Il faudrait qu'ils rendissent la justice,
et ils ne la rendent guère qu'à ceux qui ont le moyen de la payer. En
est-il autrement dans vos pays? Vous n'en savez rien, mais je gage bien
que c'est comme chez nous. Seulement, les Berrichons ont le sang
très-lourd et ils patientent avec le mal qu'on peut leur faire, sans
s'exposer à en chercher un pire. Ici, ce n'est point de même. L'homme
qui vit dans les forêts, s'il ne se défendait point des méchants comme
des loups et des autres mauvaises bêles, ne pourrait point exister.
Est-ce que, par hasard, vous blâmeriez mon frère d'avoir demandé justice
devant son monde, d'une injure et d'une menace qu'il avait été forcé
d'endurer devant vous? Il y a peut-être bien eu un peu de votre faute,
dans la rancune qu'il en avait gardée; songez à cela, Brulette, avant
de l'accuser. Si vous n'aviez pas marqué tant de chagrin et de dépit
pour les insultes de ce muletier, il les aurait peut-être oubliées pour
sa part, car il n'y a pas homme plus doux qu'Huriel et plus enclin à
pardonner; mais vous vous teniez pour offensée, il vous avait promis
réparation, il vous l'a baillée bonne. Ce n'est pas un reproche que je
vous fais, ni à lui non plus; j'aurais peut-être été aussi chatouilleuse
que vous, et, quant à lui, il a fait son devoir.
—Non, non, dit Brulette se remettant à pleurer, il ne me devait point
de s'exposer pour moi comme il l'a fait, et j'ai eu tort de lui montrer
ma fierté. Je ne me le pardonnerai jamais, et, s'il lui arrive malheur
d'une manière ou de l'autre, votre père et vous, qui avez été si bons
pour moi, ne pourrez non plus me faire grâce.
—Ne vous tourmentez pas de cela, répondit Thérence. Arrive ce que Dieu
voudra, vous n'aurez point de reproche de nous. Je vous connais à
présent, Brulette, et je sais que vous méritez l'estime. Allons, essuyez
vos larmes, et tâchez de vous reposer. J'espère que je n'aurai pas de
mauvaises nouvelles à vous rapporter, et je suis sûre que mon frère sera
consolé et guéri à moitié, si vous me permettez de lui dire le chagrin
que vous cause son mal.
—Je pense, dit Brulette, qu'il y sera moins sensible qu'à votre amitié,
et qu'il n'y a point de femme au monde qu'il puisse aimer autant qu'une
sœur si bonne et d'un si grand courage. C'est pourquoi, Thérence, je me
reproche de vous avoir demandé votre gage de première communion, et s'il
lui prenait envie de le ravoir, je pense que vous feriez bien de le lui
rendre, puisque vous l'avez à votre collier.
—À la bonne heure, Brulette, dit Thérence, et pour cette parole, je
vous embrasse. Dormez en paix, je pars!
—Je ne dormirai pas, répondit Brulette, je prierai Dieu de vous
assister jusqu'à ce que je vous voie de retour.
J'entendis Thérence sortir doucement de sa loge, et j'en fis autant, une
minute après. Je ne pouvais point m'accommoder la conscience de l'idée
que cette belle jeunesse allait ainsi s'exposer toute seule aux dangers
de la nuit, et que, par crainte pour moi-même, je ne ferais pas ce qui
était en moi pour lui porter assistance. Les gens qu'elle allait trouver
ne me paraissaient pas si commodes et si bons chrétiens qu'elle le
disait, et d'ailleurs, ils n'étaient peut-être pas les seuls à battre
les bois à cette heure. Notre danse avait attiré des gredots, et l'on
sait que tous ceux qui demandent la charité ne la font pas aux autres
quand l'occasion du mal leur est belle. Et puis, je ne sais pas pourquoi
la figure rouge et luisante du frère carme, qui avait si bien fêté mon
vin, me revenait en mémoire. Il m'avait semblé ne pas baisser souvent
les yeux quand il passait auprès des filles, et je ne savais point ce
qu'il était devenu dans la bagarre.
Mais comme Thérence avait témoigné à Brulette ne vouloir point de ma
compagnie pour aller trouver les muletiers, souhaitant ne pas lui
déplaire, je me déterminai de la suivre à portée de l'ouïe, sans me
montrer à elle, si elle n'avait pas occasion de crier à l'aide. À cette
fin, je lui laissai donc prendre environ une minute d'avance, mais pas
davantage, encore que j'eusse aimé à tranquilliser Brulette en lui
disant mon dessein; j'aurais craint de me retarder et de perdre la piste
de la belle des bois.
Je la vis traverser la clairière et entrer dans le taillis qui
descendait vers le lit d'un ruisseau, non loin des loges. J'y entrai
après elle, par le même sentier, et, comme il s'y trouvait beaucoup de
crochets, je la perdis bien vite de vue; mais j'entendais le petit bruit
de son pas, qui, de temps en temps, cassait une branche morte par terre,
ou faisait rouler un petit caillou.
Il me sembla qu'elle marchait vite, et j'en fis autant pour ne me point
trop laisser dépasser. Deux ou trois fois, je me crus si près d'elle,
que je me détardai un peu pour ne pas me faire voir. J'arrivai ainsi à
l'une des routes tracées dans le bois; mais l'ombrage de la futaie y
régnait si dru, que j'eus beau regarder à ma droite et à ma gauche, je
pus rien voir qui me fît connaître quel côté elle avait pris.
J'écoutai, l'oreille penchée vers la terre, et j'entendis, dans la sente
qui continuait de l'autre côté du chemin, le même bruit de branches qui
m'avait déjà servi. Je me hâtai d'aller par là, jusqu'à un autre chemin
qui me conduisit au ruisseau, et là, je commençai à croire que je
n'étais plus sur la trace de Thérence, car le ruisseau était large et
vaseux, et quand je l'eus passé, en y enfonçant beaucoup, je ne trouvai
plus aucune trace frayée. Il n'y a rien qui trompe comme les sentiers
des bois: en des endroits, les arbres se trouvent plantés de manière
qu'on croit avoir trouvé une allée; ou bien les animaux, en allant boire
à quelque mare, ont battu un passage; mais tout à coup, on se trouve
pris dans des ronces si méchantes, ou enfoncé dans un terrain, si
mouvant, que rien ne sert de s'y obstiner. On n'y entrerait que pour s'y
égarer de plus en plus.
Cependant, je m'y entêtai, parce que j'entendais toujours du bruit
devant moi, et même ce bruit devint si certain que je me mis de courir,
me déchirant aux épines et m'enfonçant au plus épais: mais une manière
de grognement sauvage que j'entendis me fit connaître que ce que je
poursuivais était un sanglier, qui commençait à s'ennuyer de moi et à
m'avertir qu'il en avait assez.
N'ayant qu'un bâton pour défense, et ne connaissant d'ailleurs point la
manière d'avoir raison d'une pareille bête, je quittai la partie, et
revins sur mes pas, un peu inquiet que ce sanglier ne s'imaginât, par
honnêteté, de me vouloir faire la conduite.
Par bonheur, il n'y songea point, et je remontai jusqu'au premier
chemin, d'où, à tout hasard, je tirai du côté qui conduisait à l'entrée
du bois de Chambérat, où nous avions fait la fête.
Encore que dérouté, je ne voulus point renoncer à mon idée, car Thérence
pouvait aussi bien que moi faire rencontre d'une bête sauvage, et je ne
pense point qu'elle sût des paroles pour s'en faire écouter.
Je connaissais déjà assez la forêt pour ne m'y point perdre longtemps,
et je gagnai l'endroit de la danse. Il me fallut quelques moments pour
m'assurer que c'était bien la même clairière, car j'avais compté y
retrouver ma ramée que je n'avais pas pris le temps d'enlever, non plus
que les ustensiles dont je l'avais garnie, et j'en trouvai la place
aussi nette que si elle n'y eut jamais été.
Cependant, en y regardant bien, je reconnus l'endroit où j'avais enfoncé
les pieux, et celui où les pieds des danseurs avaient brûlé le gazon.
Je voulus me remettre en route vers le côté par où les muletiers avaient
emmené Huriel et emporté Malzac; mais j'eus beau chercher à m'en
souvenir, j'avais été si empêché de mes esprits dans ce moment-là, que
je ne pus m'en faire une idée. Force me fut d'aller à l'aventure, et je
marchai ainsi toute la nuit, bien las, comme vous pouvez croire,
m'arrêtant souvent pour écouter, et n'entendant que les chevêches qui
criaient dans les arbres, ou quelque pauvre lièvre qui avait plus peur
de moi que moi de lui.
Encore que le bois de Chambérat ne fît, dans ce temps-là, qu'un seul
bois avec celui de l'Alleu, je ne le connaissais pas, n'y ayant été
qu'une fois depuis que j'étais en ce pays. Je ne fus pas longtemps sans
m'y trouver perdu, chose qui ne me tourmenta guère, car je savais que ni
l'un ni l'autre de ces bois n'était d'une conséquence à me mener jusqu'à
Rome. D'ailleurs, le grand bûcheux m'avait déjà appris à m'orienter, non
par les étoiles, qui ne se voient pas toujours en une forêt, mais par la
direction des maîtresses branches, lesquelles, en nos pays du mitant,
sont souvent battues du vent de galerne et s'étendent plus volontiers
vers le levant du jour.
La nuit était très-claire, et si douce, que, si je n'eusse été galopé de
quelque souci d'esprit et fatigué de mon corps, j'aurais pris aise à la
promenade. Il ne faisait point clair de lune; mais les étoiles
brillaient dans le ciel, qui n'était embrouillé d'aucune nuée; et
mêmement, sous la feuillée, je voyais très-bien à me conduire. Je
m'étais fort amendé en courage depuis le temps où j'avais peur en la
petite forêt de Saint-Chartier; car, tout au rebours, je me sentais
aussi tranquille que dans nos traines, et voyant fuir les animaux à mon
approche, je ne m'en souciais plus du tout. Je commençais aussi à
reconnaître que ces endrois couverts, ces ruisseaux grouillants dans les
ravines, ces herbages fins, ces chemins de sable, et tous ces arbres
d'un beau croît et d'une grande fierté pouvaient faire aimer ce pays à
ceux qui en étaient. Il y avait de grandes fleurs dont je ne sais point
le nom, qui sont comme gueules blanches picotées de jaune, et dont
l'odeur est si vive et si bonne, que, par moments, je me serais cru en
un jardin[5].
En marchant toujours vers le couchant, je gagnai les brandes et suivis
longtemps la lisière, écoutant et regardant partout; mais je ne
rencontrai signe de monde en aucun lieu, et m'en revins sur la pique du
jour, sans avoir trouvé ni Thérence ni personne à qui parler.
Comme j'en avais assez et ne conservais plus espoir de m'utiliser, je
rentrai sous bois, et, coupant tout à travers, je vis enfin, dans un
endroit très-sauvage, sous un gros chêne, quelque chose qui me parut
être quelqu'un. Le petit jour grisonnait jusque sur les buissons, et je
m'avançai sans bruit jusqu'à portée de reconnaître le froc du frère
carme. Ce pauvre homme, que j'avais soupçonné dans mon esprit, était
bien sagement et dévotement agenouillé, et faisait ses prières sans
paraître penser à mal.
Je m'approchai en toussant pour l'avertir et ne le point effrayer; mais
ce n'était pas de besoin, car ce moine était un compère, ne craignant
que Dieu, et pas du tout le diable ni les hommes.
Il leva la tête, me regarda sans étonnement, puis renfonçant sa figure
sous son capuchon, se remit à marmonner tout bas ses orémus, et je ne
voyais que le bout de sa barbe qui dansait à chaque parole, comme celle
d'une chèvre qui croque du sel.
Quand il me parut avoir fini, je lui souhaitai bonnes matines, espérant
avoir de lui quelque nouvelle; mais il me fit signe de me taire, se
leva, ramassa sa besace, regarda bien la place où il s'était agenouillé,
et avec son pied quasi nu, releva l'herbe et nivela le sable qu'il avait
foulés; puis, il m'emmena à une petite distance et me dit à voix
couverte:
—Puisque vous savez ce qui en est, je ne suis pas fâché de vous parler
avant que je reprenne ma tournée.
Le voyant en humeur de causer, je me gardai de le questionner, ce qui
l'eût rendu peut-être plus méfiant; mais, au moment qu'il ouvrait la
bouche, Huriel se montra devant nous et parut si surpris et même
contrarié de me voir là, que j'en fus embarrassé de mon côté, comme si
j'étais pris en faute.
Il faut dire aussi qu'Huriel m'eut peut-être effrayé si je l'eusse
rencontré seul à seul dans la brume du matin. Il était plus barbouillé
de noir que je ne l'avais encore vu, et un mouchoir, serré sur sa tête,
cachait si bien ses cheveux et son front, qu'on ne voyait guère de sa
figure que ses grands yeux, qui paraissaient creusés et qui avaient
perdu leur feu ordinaire. Il avait l'air d'être son propre esprit plutôt
que son propre corps, tant il glissait doucement sur les bruyères, comme
s'il eût craint d'éveiller même les grelets et les moucherons cachés
dans l'herbe.
Le moine prit le premier la parole, non pas comme un homme qui en
accoste un autre, mais comme celui qui reprend un entretien après un peu
de dérangement:—Puisque le voilà, dit-il en me montrant, il est utile
de lui faire des recommandations sérieuses, et j'étais en train de lui
dire.
—Puisque vous lui avez tout dit... reprit Huriel en lui coupant la
parole d'un air de reproche.
À mon tour, je coupai la parole à Huriel pour lui apprendre que je ne
savais encore rien, et qu'il était libre de me cacher ce qu'il avait sur
le bout de la langue.
—C'est bien à toi, répondit Huriel, de ne pas chercher à en savoir plus
long qu'il ne faut; mais si c'est ainsi, frère Nicolas, que vous gardez
un secret de cette conséquence, je regrette de m'être fié à vous.
—Ne craignez rien, dit le carme. Je croyais ce jeune homme aussi
compromis que vous!
—Il ne l'est pas du tout, dit Huriel, Dieu merci! C'est assez de moi!
—Tant mieux pour lui s'il n'a péché que par intention, reprit le moine.
Il est votre ami, et vous n'avez rien à en craindre; mais quant à moi,
je serais bien aise qu'il ne dît à personne que j'ai passé la nuit dans
ces bois.
—Qu'est-ce que ça peut vous faire? dit Huriel; un muletier a été blessé
par accident; vous lui avez donné des soins, et, grâce à vous, il sera
vite guéri: qui peut vous blâmer de cette charité?
—Oui, oui, dit le moine: gardez bien la fiole et usez-en deux fois par
jour. Lavez bien la plaie à l'eau courante, aussi souvent que faire se
pourra; ne laissez point les cheveux s'y coller, et tenez-la à couvert
de la poussière: c'est tout ce qu'il faut. Si vous veniez à prendre la
fièvre, faites-vous faire une bonne saignée par le premier frater que
vous rencontrerez.
—Merci! dit Huriel. J'ai assez perdu de sang comme cela, et ne crois
point qu'on en ait jamais trop. Grâces vous soient rendues, mon frère,
pour vos bons secours, dont je n'avais pas grand besoin, mais dont je ne
vous sais pas moins de gré; et, à présent, recevez nos adieux, car voilà
qu'il fait jour, et votre prière vous a retenu ici un peu trop.
—Sans doute, reprit le moine; mais me laisserez-vous partir sans me
faire un bout de confession? J'ai soigné votre peau, c'était le plus
pressé; mais votre conscience est-elle en meilleur état, et pensez-vous
n'avoir pas besoin de l'absolution, qui est pour l'âme ce que le baume
est pour le corps?
—J'en aurais grand besoin, mon père, dit Huriel; mais vous auriez tort
de me la donner; je n'en suis pas digne avant d'avoir fait pénitence: et
quant à ma confession, vous n'en avez que faire pour me prêcher, vous
qui m'avez vu pécher mortellement. Priez Dieu, pour moi, voilà ce que je
vous demande, et faites dire beaucoup de messes pour... les gens qui se
laissent trop emporter à la colère.
J'avais cru d'abord que le muletier plaisantait; mais je connus que non,
à la manière triste dont il parla, et à l'argent qu'il remit au carme en
finissant son discours.
—Comptez que vous en aurez selon votre générosité, dit le carme en
serrant l'argent dans son aumônière; et il ajouta d'un air qui ne
sentait point le cagot: «Maître Huriel, nous sommes tous pécheurs, et
il n'y a qu'un juge qui soit juste. Lui seul, qui n'a jamais fait le
mal, est en droit de condamner ou d'absoudre les fautes des hommes.
Recommandez-vous à lui, et comptez que tout ce qui est à votre décharge,
il vous en fera profiter dans sa miséricorde. Quant aux juges de la
terre, bien sot et bien lâche serait celui qui voudrait vous envoyer
devant eux, qui sont faibles ou endurcis comme des créatures fragiles.
Repentez-vous, vous aurez raison, mais ne vous trahissez pas, et quand
vous sentirez la grâce vous appeler au tribunal de pénitence, n'ayez
affaire qu'à un bon prêtre, voire à un pauvre carme déchaussé comme le
frère Nicolas.
Et vous, mon enfant, dit encore le bonhomme, qui se sentait en goût de
prêcher et qui voulut me donner aussi son coup de goupillon, apprenez à
modérer vos appétits et à surmonter vos passions. Évitez les occasions
de pécher; fuyez les querelles et les rixes sanglantes...
—C'est bon, c'est bon, frère Nicolas, dit Huriel en l'interrompant.
Vous prêchez un converti, et vous n'avez pas de pénitence à commander à
celui dont les mains sont restées pures. Adieu. Partez, je vous dis, il
est temps.
Le moine s'en alla en nous donnant la main, d'un grand air de franchise
et de bonté. Quand il fut loin, Huriel, me prenant le bras, me ramena
vers l'arbre où j'avais vu le carme en prières:
—Tiennet, me dit-il, je n'ai aucune méfiance de toi, et, si j'ai fait
semblant de rappeler ce bon frère au silence, c'est pour le rendre
prudent. Au reste, il n'y a guère de danger de son côté: il est le
propre oncle de notre chef Archignat, et c'est, en outre, un homme sûr,
toujours en bonnes relations avec les muletiers, qui l'aident souvent à
transporter les denrées de sa collecte d'un lieu à l'autre; mais si je
suis tranquille sur lui et sur toi, ce n'est pas une raison pour que je
te dise ce que tu n'as pas besoin de savoir, à moins que tu ne le
souhaites pour ne pas douter de mon amitié.
—Tu en feras ce que tu voudras, lui répondis-je. S'il est utile pour
toi que je sache les conséquences de ta batterie avec Malzac,
dis-les-moi, quand même j'aurais regret à les entendre; sinon, j'aime
autant ne pas trop savoir ce qu'il est devenu.
—Ce qu'il est devenu! répéta Huriel, dont la voix sembla étouffée par
un grand malaise; et il m'arrêta aux premières branches que le chêne
étendait vers nous, comme s'il eût craint de marcher sur un terrain où
je ne voyais pourtant nulle trace de ce que je commençais à deviner.
Puis il ajouta, en jetant devant lui un regard obscurci de tristesse, et
parlant de ce qu'il voulait taire, comme si quelque chose le poussait à
se trahir:—Tiennet, te souviens-tu des paroles glaçantes que cet homme
nous a dites au bois de la Roche? «Il ne manque pas de fosses dans les
bois pour enterrer les fous, et ni les pierres, ni les arbres n'ont de
langue pour raconter ce qu'ils ont vu!»
—Oui, répondis-je, sentant une sueur froide me passer par tout le
corps; il paraît que les mauvaises paroles tentent le mauvais sort, et
qu'elles portent malheur à ceux qui les disent.
Quinzième veillée.
Cependant ma vue s'éclaircit peu à peu, et mes pieds, que la souleur
tenait comme chevillés en terre, me permirent de suivre le grand bûcheux
qui m'entraînait du côté des loges. Je fus alors bien étonné de voir que
nous étions seuls avec sa fille, Joseph, Brulette et les trois ou quatre
anciens qui avaient assisté au combat. Tout le reste du monde s'était
ensauvé sitôt qu'on avait vu prendre les bâtons, afin de n'avoir point à
témoigner en justice si l'affaire tournait mal. Les gens des bois ne se
trahissent point les uns les autres, et pour n'avoir point à être
appelés et tourmentés par les hommes de loi, ils s'arrangent pour ne
rien savoir et n'avoir rien à dire. Le grand bûcheux parla aux anciens
dans leur langage, et je les vis retourner sur le lieu du combat, sans
pouvoir m'imaginer ce qu'ils y voulaient faire; je suivis Joseph et les
femmes, et nous revînmes aux loges sans nous dire un mot les uns aux
autres.
Quant à moi, j'avais été si secoué en moi-même, que je ne me sentais
point en train de causer. Quand nous fûmes rentrés en la loge, nous
étions tous si blêmes que nous nous fîmes quasiment peur. Le grand
bûcheux, qui nous avait rejoint, s'assit, l'air pensif et les yeux
fichés en terre. Brulette, qui avait fait un grand effort pour ne
questionner personne, fondit en larmes dans un coin; Joseph, comme
accablé de fatigue et de souci, s'étendit de son long sur le lit de
fougère. Thérence seule allait et venait pour préparer la couchée; mais
elle avait les dents serrées, et quand elle faisait effort pour parler,
il semblait qu'elle fût devenue bègue.
Mais, au bout de quelques moments donnés à la réflexion ou à
l'inquiétude, le grand bûcheux se leva, et nous regardant tous:—Eh
bien, mes enfants, nous dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc? Une leçon a
été donnée, en toute justice, à un mauvais homme, connu dans tous ses
passages pour quelque méchante action, et qui avait abandonné sa femme,
laquelle en est morte de misère et de chagrin. Il y a longtemps que ce
Malzac déshonorait le corps des muletiers, et s'il fût mort, personne ne
l'eût pleuré. Faut-il que nous soyons tristes et tourmentés pour
quelques bons coups que mon fils Huriel lui a portés en franche
bataille? Pourquoi pleurez-vous, Brulette? Avez-vous le cœur si doux
que vous plaigniez le vaincu? et ne jugez-vous point que mon fils a bien
fait de venger votre honneur et le sien? Il m'avait tout raconté, et je
savais que, par prudence pour vous, il n'avait pas voulu punir sur
l'heure le méfait de son confrère. Il aurait même souhaité que Tiennet
n'en parlât point et n'y fût pour rien. Mais moi, qui ne voulais point
de manquement à la vérité, j'ai laissé parler Tiennet comme il a cru
devoir faire. Je suis content qu'il n'ait pas pu s'exposer dans une
bataille très-dangereuse pour celui qui n'en connaît point les feintes.
Je suis content aussi que la bonne chance ait été pour mon fils; car,
entre un homme juste et un mauvais chrétien, j'aurais pris parti dans
mon cœur pour le juste, encore qu'il n'eût point été le sang de mon
sang et la chair de ma chair. Par ainsi, remercions Dieu, qui a bien
jugé, et lui demandons d'être toujours pour nous, en ceci et en toutes
choses.
Et le grand bûcheux se mit à genoux, et fit avec nous la prière du soir,
dont chacun se sentit réconforté et tranquillisé; puis, on se sépara de
bonne amitié pour prendre du repos.
Je ne fus pas longtemps sans entendre que le grand bûcheux, dont je
partageais toujours la chambrette, dormait dur, malgré un peu d'angoisse
dans ses rêvasseries. Mais, dans la loge des filles, j'entendais
toujours pleurer Brulette, qui en était malade et ne se pouvait
remettre; et comme elle parlait avec Thérence, j'approchai mon oreille
tout près de la cloison, non point par curiosité, mais par souci de sa
peine.
—Allons, allons, rentrez vos pleurs et vous endormez, disait Thérence
d'un ton décidé. Les larmes ne servent de rien, et, je vous l'ai dit, il
faut que j'y aille; si vous réveillez mon père, qui ne le sait point
blessé, il voudra y aller, et ça peut le compromettre dans une mauvaise
affaire, au lieu que moi, je n'y risque rien.
—Vous me faites peur, Thérence; comment irez-vous toute seule trouver
ces muletiers? Tenez, ils m'effrayent toujours beaucoup, et pourtant j'y
veux aller avec vous. Je le dois, puisque c'est moi qui suis la cause de
la bataille. Nous appellerons Tiennet...
—Non pas! non pas! ni vous, ni lui! Les muletiers ne regretteront pas
Malzac s'il en meurt; bien au contraire: mais s'il avait été mis à mal
par quelqu'un qui ne fût pas de leur corps, et surtout par un étranger,
à l'heure qu'il est votre ami Tiennet serait en mauvaise passe.
Laissez-le donc dormir; c'est assez qu'il ait voulu s'en mêler, pour
qu'il fasse bien, à présent, de se tenir tranquille. Quant à vous,
Brulette, sachez bien que vous y seriez mal reçue, puisque vous n'avez
pas, comme moi, un intérêt de famille qui vous y attire, et où personne,
chez eux, ne s'avisera de me contrecarrer. Ils me connaissent tous, et
ne craignent pas que je sois de trop dans leurs secrets.
—Mais, croyez-vous donc les trouver encore dans la forêt? Votre père
n'a-t-il pas dit qu'ils s'en allaient dans le haut pays et ne
passeraient pas la nuit dans les environs?
—Il faut toujours qu'ils y restent le temps de panser les blessés; mais
si je ne les trouvais plus, je serais tranquille; car ce serait la
preuve que mon frère n'a que peu de mal, et qu'il aurait pu se mettre en
route avec eux tout de suite.
—Est-ce que vous l'avez vue, cette blessure? dites, ma chère Thérence,
ne me cachez rien!
—Je ne l'ai pas vue: on ne voyait rien; il disait n'avoir reçu aucun
mauvais coup et ne pensait point à lui-même: mais, regardez, Brulette,
et ne vous écriez pas; voilà le mouchoir dont je lui ai essuyé la figure
et que je croyais mouillé de sa sueur. J'ai vu, en arrivant ici, qu'il
était tout trempé de son sang, et il m'a fallu du courage pour retenir
mon saisissement devant mon père, qui était bien assez soucieux, et
devant Joseph, qui est bien assez malade.
Il se fit un silence, comme si Brulette, en regardant ou en prenant le
mouchoir, eût été suffoquée; puis, Thérence lui dit:
—Rendez-le-moi; il faut que je le lave dans le premier ruisseau que je
rencontrerai.
—Ah! dit Brulette, laissez-le-moi garder; je le tiendrai bien caché.
—Non, mon enfant, répondit Thérence; si les gens de justice avaient
l'éveil de quelque bataille, ils viendraient tout bousculer ici, et
mêmement fouiller les personnes. Ils sont devenus très-tracassiers
depuis quelque temps, et voudraient nous faire renoncer à nos coutumes,
qui se perdent bien assez d'elles-mêmes sans qu'ils y mettent la main.
—Hélas! dit Brulette, ne serait-il pas à souhaiter que la coutume de
batailles aussi dangereuses fût ôtée de votre pays?
—Oui, mais cela dépend de bien des choses auxquelles les juges du roi
ne peuvent ou ne veulent rien. Il faudrait qu'ils rendissent la justice,
et ils ne la rendent guère qu'à ceux qui ont le moyen de la payer. En
est-il autrement dans vos pays? Vous n'en savez rien, mais je gage bien
que c'est comme chez nous. Seulement, les Berrichons ont le sang
très-lourd et ils patientent avec le mal qu'on peut leur faire, sans
s'exposer à en chercher un pire. Ici, ce n'est point de même. L'homme
qui vit dans les forêts, s'il ne se défendait point des méchants comme
des loups et des autres mauvaises bêles, ne pourrait point exister.
Est-ce que, par hasard, vous blâmeriez mon frère d'avoir demandé justice
devant son monde, d'une injure et d'une menace qu'il avait été forcé
d'endurer devant vous? Il y a peut-être bien eu un peu de votre faute,
dans la rancune qu'il en avait gardée; songez à cela, Brulette, avant
de l'accuser. Si vous n'aviez pas marqué tant de chagrin et de dépit
pour les insultes de ce muletier, il les aurait peut-être oubliées pour
sa part, car il n'y a pas homme plus doux qu'Huriel et plus enclin à
pardonner; mais vous vous teniez pour offensée, il vous avait promis
réparation, il vous l'a baillée bonne. Ce n'est pas un reproche que je
vous fais, ni à lui non plus; j'aurais peut-être été aussi chatouilleuse
que vous, et, quant à lui, il a fait son devoir.
—Non, non, dit Brulette se remettant à pleurer, il ne me devait point
de s'exposer pour moi comme il l'a fait, et j'ai eu tort de lui montrer
ma fierté. Je ne me le pardonnerai jamais, et, s'il lui arrive malheur
d'une manière ou de l'autre, votre père et vous, qui avez été si bons
pour moi, ne pourrez non plus me faire grâce.
—Ne vous tourmentez pas de cela, répondit Thérence. Arrive ce que Dieu
voudra, vous n'aurez point de reproche de nous. Je vous connais à
présent, Brulette, et je sais que vous méritez l'estime. Allons, essuyez
vos larmes, et tâchez de vous reposer. J'espère que je n'aurai pas de
mauvaises nouvelles à vous rapporter, et je suis sûre que mon frère sera
consolé et guéri à moitié, si vous me permettez de lui dire le chagrin
que vous cause son mal.
—Je pense, dit Brulette, qu'il y sera moins sensible qu'à votre amitié,
et qu'il n'y a point de femme au monde qu'il puisse aimer autant qu'une
sœur si bonne et d'un si grand courage. C'est pourquoi, Thérence, je me
reproche de vous avoir demandé votre gage de première communion, et s'il
lui prenait envie de le ravoir, je pense que vous feriez bien de le lui
rendre, puisque vous l'avez à votre collier.
—À la bonne heure, Brulette, dit Thérence, et pour cette parole, je
vous embrasse. Dormez en paix, je pars!
—Je ne dormirai pas, répondit Brulette, je prierai Dieu de vous
assister jusqu'à ce que je vous voie de retour.
J'entendis Thérence sortir doucement de sa loge, et j'en fis autant, une
minute après. Je ne pouvais point m'accommoder la conscience de l'idée
que cette belle jeunesse allait ainsi s'exposer toute seule aux dangers
de la nuit, et que, par crainte pour moi-même, je ne ferais pas ce qui
était en moi pour lui porter assistance. Les gens qu'elle allait trouver
ne me paraissaient pas si commodes et si bons chrétiens qu'elle le
disait, et d'ailleurs, ils n'étaient peut-être pas les seuls à battre
les bois à cette heure. Notre danse avait attiré des gredots, et l'on
sait que tous ceux qui demandent la charité ne la font pas aux autres
quand l'occasion du mal leur est belle. Et puis, je ne sais pas pourquoi
la figure rouge et luisante du frère carme, qui avait si bien fêté mon
vin, me revenait en mémoire. Il m'avait semblé ne pas baisser souvent
les yeux quand il passait auprès des filles, et je ne savais point ce
qu'il était devenu dans la bagarre.
Mais comme Thérence avait témoigné à Brulette ne vouloir point de ma
compagnie pour aller trouver les muletiers, souhaitant ne pas lui
déplaire, je me déterminai de la suivre à portée de l'ouïe, sans me
montrer à elle, si elle n'avait pas occasion de crier à l'aide. À cette
fin, je lui laissai donc prendre environ une minute d'avance, mais pas
davantage, encore que j'eusse aimé à tranquilliser Brulette en lui
disant mon dessein; j'aurais craint de me retarder et de perdre la piste
de la belle des bois.
Je la vis traverser la clairière et entrer dans le taillis qui
descendait vers le lit d'un ruisseau, non loin des loges. J'y entrai
après elle, par le même sentier, et, comme il s'y trouvait beaucoup de
crochets, je la perdis bien vite de vue; mais j'entendais le petit bruit
de son pas, qui, de temps en temps, cassait une branche morte par terre,
ou faisait rouler un petit caillou.
Il me sembla qu'elle marchait vite, et j'en fis autant pour ne me point
trop laisser dépasser. Deux ou trois fois, je me crus si près d'elle,
que je me détardai un peu pour ne pas me faire voir. J'arrivai ainsi à
l'une des routes tracées dans le bois; mais l'ombrage de la futaie y
régnait si dru, que j'eus beau regarder à ma droite et à ma gauche, je
pus rien voir qui me fît connaître quel côté elle avait pris.
J'écoutai, l'oreille penchée vers la terre, et j'entendis, dans la sente
qui continuait de l'autre côté du chemin, le même bruit de branches qui
m'avait déjà servi. Je me hâtai d'aller par là, jusqu'à un autre chemin
qui me conduisit au ruisseau, et là, je commençai à croire que je
n'étais plus sur la trace de Thérence, car le ruisseau était large et
vaseux, et quand je l'eus passé, en y enfonçant beaucoup, je ne trouvai
plus aucune trace frayée. Il n'y a rien qui trompe comme les sentiers
des bois: en des endroits, les arbres se trouvent plantés de manière
qu'on croit avoir trouvé une allée; ou bien les animaux, en allant boire
à quelque mare, ont battu un passage; mais tout à coup, on se trouve
pris dans des ronces si méchantes, ou enfoncé dans un terrain, si
mouvant, que rien ne sert de s'y obstiner. On n'y entrerait que pour s'y
égarer de plus en plus.
Cependant, je m'y entêtai, parce que j'entendais toujours du bruit
devant moi, et même ce bruit devint si certain que je me mis de courir,
me déchirant aux épines et m'enfonçant au plus épais: mais une manière
de grognement sauvage que j'entendis me fit connaître que ce que je
poursuivais était un sanglier, qui commençait à s'ennuyer de moi et à
m'avertir qu'il en avait assez.
N'ayant qu'un bâton pour défense, et ne connaissant d'ailleurs point la
manière d'avoir raison d'une pareille bête, je quittai la partie, et
revins sur mes pas, un peu inquiet que ce sanglier ne s'imaginât, par
honnêteté, de me vouloir faire la conduite.
Par bonheur, il n'y songea point, et je remontai jusqu'au premier
chemin, d'où, à tout hasard, je tirai du côté qui conduisait à l'entrée
du bois de Chambérat, où nous avions fait la fête.
Encore que dérouté, je ne voulus point renoncer à mon idée, car Thérence
pouvait aussi bien que moi faire rencontre d'une bête sauvage, et je ne
pense point qu'elle sût des paroles pour s'en faire écouter.
Je connaissais déjà assez la forêt pour ne m'y point perdre longtemps,
et je gagnai l'endroit de la danse. Il me fallut quelques moments pour
m'assurer que c'était bien la même clairière, car j'avais compté y
retrouver ma ramée que je n'avais pas pris le temps d'enlever, non plus
que les ustensiles dont je l'avais garnie, et j'en trouvai la place
aussi nette que si elle n'y eut jamais été.
Cependant, en y regardant bien, je reconnus l'endroit où j'avais enfoncé
les pieux, et celui où les pieds des danseurs avaient brûlé le gazon.
Je voulus me remettre en route vers le côté par où les muletiers avaient
emmené Huriel et emporté Malzac; mais j'eus beau chercher à m'en
souvenir, j'avais été si empêché de mes esprits dans ce moment-là, que
je ne pus m'en faire une idée. Force me fut d'aller à l'aventure, et je
marchai ainsi toute la nuit, bien las, comme vous pouvez croire,
m'arrêtant souvent pour écouter, et n'entendant que les chevêches qui
criaient dans les arbres, ou quelque pauvre lièvre qui avait plus peur
de moi que moi de lui.
Encore que le bois de Chambérat ne fît, dans ce temps-là, qu'un seul
bois avec celui de l'Alleu, je ne le connaissais pas, n'y ayant été
qu'une fois depuis que j'étais en ce pays. Je ne fus pas longtemps sans
m'y trouver perdu, chose qui ne me tourmenta guère, car je savais que ni
l'un ni l'autre de ces bois n'était d'une conséquence à me mener jusqu'à
Rome. D'ailleurs, le grand bûcheux m'avait déjà appris à m'orienter, non
par les étoiles, qui ne se voient pas toujours en une forêt, mais par la
direction des maîtresses branches, lesquelles, en nos pays du mitant,
sont souvent battues du vent de galerne et s'étendent plus volontiers
vers le levant du jour.
La nuit était très-claire, et si douce, que, si je n'eusse été galopé de
quelque souci d'esprit et fatigué de mon corps, j'aurais pris aise à la
promenade. Il ne faisait point clair de lune; mais les étoiles
brillaient dans le ciel, qui n'était embrouillé d'aucune nuée; et
mêmement, sous la feuillée, je voyais très-bien à me conduire. Je
m'étais fort amendé en courage depuis le temps où j'avais peur en la
petite forêt de Saint-Chartier; car, tout au rebours, je me sentais
aussi tranquille que dans nos traines, et voyant fuir les animaux à mon
approche, je ne m'en souciais plus du tout. Je commençais aussi à
reconnaître que ces endrois couverts, ces ruisseaux grouillants dans les
ravines, ces herbages fins, ces chemins de sable, et tous ces arbres
d'un beau croît et d'une grande fierté pouvaient faire aimer ce pays à
ceux qui en étaient. Il y avait de grandes fleurs dont je ne sais point
le nom, qui sont comme gueules blanches picotées de jaune, et dont
l'odeur est si vive et si bonne, que, par moments, je me serais cru en
un jardin[5].
En marchant toujours vers le couchant, je gagnai les brandes et suivis
longtemps la lisière, écoutant et regardant partout; mais je ne
rencontrai signe de monde en aucun lieu, et m'en revins sur la pique du
jour, sans avoir trouvé ni Thérence ni personne à qui parler.
Comme j'en avais assez et ne conservais plus espoir de m'utiliser, je
rentrai sous bois, et, coupant tout à travers, je vis enfin, dans un
endroit très-sauvage, sous un gros chêne, quelque chose qui me parut
être quelqu'un. Le petit jour grisonnait jusque sur les buissons, et je
m'avançai sans bruit jusqu'à portée de reconnaître le froc du frère
carme. Ce pauvre homme, que j'avais soupçonné dans mon esprit, était
bien sagement et dévotement agenouillé, et faisait ses prières sans
paraître penser à mal.
Je m'approchai en toussant pour l'avertir et ne le point effrayer; mais
ce n'était pas de besoin, car ce moine était un compère, ne craignant
que Dieu, et pas du tout le diable ni les hommes.
Il leva la tête, me regarda sans étonnement, puis renfonçant sa figure
sous son capuchon, se remit à marmonner tout bas ses orémus, et je ne
voyais que le bout de sa barbe qui dansait à chaque parole, comme celle
d'une chèvre qui croque du sel.
Quand il me parut avoir fini, je lui souhaitai bonnes matines, espérant
avoir de lui quelque nouvelle; mais il me fit signe de me taire, se
leva, ramassa sa besace, regarda bien la place où il s'était agenouillé,
et avec son pied quasi nu, releva l'herbe et nivela le sable qu'il avait
foulés; puis, il m'emmena à une petite distance et me dit à voix
couverte:
—Puisque vous savez ce qui en est, je ne suis pas fâché de vous parler
avant que je reprenne ma tournée.
Le voyant en humeur de causer, je me gardai de le questionner, ce qui
l'eût rendu peut-être plus méfiant; mais, au moment qu'il ouvrait la
bouche, Huriel se montra devant nous et parut si surpris et même
contrarié de me voir là, que j'en fus embarrassé de mon côté, comme si
j'étais pris en faute.
Il faut dire aussi qu'Huriel m'eut peut-être effrayé si je l'eusse
rencontré seul à seul dans la brume du matin. Il était plus barbouillé
de noir que je ne l'avais encore vu, et un mouchoir, serré sur sa tête,
cachait si bien ses cheveux et son front, qu'on ne voyait guère de sa
figure que ses grands yeux, qui paraissaient creusés et qui avaient
perdu leur feu ordinaire. Il avait l'air d'être son propre esprit plutôt
que son propre corps, tant il glissait doucement sur les bruyères, comme
s'il eût craint d'éveiller même les grelets et les moucherons cachés
dans l'herbe.
Le moine prit le premier la parole, non pas comme un homme qui en
accoste un autre, mais comme celui qui reprend un entretien après un peu
de dérangement:—Puisque le voilà, dit-il en me montrant, il est utile
de lui faire des recommandations sérieuses, et j'étais en train de lui
dire.
—Puisque vous lui avez tout dit... reprit Huriel en lui coupant la
parole d'un air de reproche.
À mon tour, je coupai la parole à Huriel pour lui apprendre que je ne
savais encore rien, et qu'il était libre de me cacher ce qu'il avait sur
le bout de la langue.
—C'est bien à toi, répondit Huriel, de ne pas chercher à en savoir plus
long qu'il ne faut; mais si c'est ainsi, frère Nicolas, que vous gardez
un secret de cette conséquence, je regrette de m'être fié à vous.
—Ne craignez rien, dit le carme. Je croyais ce jeune homme aussi
compromis que vous!
—Il ne l'est pas du tout, dit Huriel, Dieu merci! C'est assez de moi!
—Tant mieux pour lui s'il n'a péché que par intention, reprit le moine.
Il est votre ami, et vous n'avez rien à en craindre; mais quant à moi,
je serais bien aise qu'il ne dît à personne que j'ai passé la nuit dans
ces bois.
—Qu'est-ce que ça peut vous faire? dit Huriel; un muletier a été blessé
par accident; vous lui avez donné des soins, et, grâce à vous, il sera
vite guéri: qui peut vous blâmer de cette charité?
—Oui, oui, dit le moine: gardez bien la fiole et usez-en deux fois par
jour. Lavez bien la plaie à l'eau courante, aussi souvent que faire se
pourra; ne laissez point les cheveux s'y coller, et tenez-la à couvert
de la poussière: c'est tout ce qu'il faut. Si vous veniez à prendre la
fièvre, faites-vous faire une bonne saignée par le premier frater que
vous rencontrerez.
—Merci! dit Huriel. J'ai assez perdu de sang comme cela, et ne crois
point qu'on en ait jamais trop. Grâces vous soient rendues, mon frère,
pour vos bons secours, dont je n'avais pas grand besoin, mais dont je ne
vous sais pas moins de gré; et, à présent, recevez nos adieux, car voilà
qu'il fait jour, et votre prière vous a retenu ici un peu trop.
—Sans doute, reprit le moine; mais me laisserez-vous partir sans me
faire un bout de confession? J'ai soigné votre peau, c'était le plus
pressé; mais votre conscience est-elle en meilleur état, et pensez-vous
n'avoir pas besoin de l'absolution, qui est pour l'âme ce que le baume
est pour le corps?
—J'en aurais grand besoin, mon père, dit Huriel; mais vous auriez tort
de me la donner; je n'en suis pas digne avant d'avoir fait pénitence: et
quant à ma confession, vous n'en avez que faire pour me prêcher, vous
qui m'avez vu pécher mortellement. Priez Dieu, pour moi, voilà ce que je
vous demande, et faites dire beaucoup de messes pour... les gens qui se
laissent trop emporter à la colère.
J'avais cru d'abord que le muletier plaisantait; mais je connus que non,
à la manière triste dont il parla, et à l'argent qu'il remit au carme en
finissant son discours.
—Comptez que vous en aurez selon votre générosité, dit le carme en
serrant l'argent dans son aumônière; et il ajouta d'un air qui ne
sentait point le cagot: «Maître Huriel, nous sommes tous pécheurs, et
il n'y a qu'un juge qui soit juste. Lui seul, qui n'a jamais fait le
mal, est en droit de condamner ou d'absoudre les fautes des hommes.
Recommandez-vous à lui, et comptez que tout ce qui est à votre décharge,
il vous en fera profiter dans sa miséricorde. Quant aux juges de la
terre, bien sot et bien lâche serait celui qui voudrait vous envoyer
devant eux, qui sont faibles ou endurcis comme des créatures fragiles.
Repentez-vous, vous aurez raison, mais ne vous trahissez pas, et quand
vous sentirez la grâce vous appeler au tribunal de pénitence, n'ayez
affaire qu'à un bon prêtre, voire à un pauvre carme déchaussé comme le
frère Nicolas.
Et vous, mon enfant, dit encore le bonhomme, qui se sentait en goût de
prêcher et qui voulut me donner aussi son coup de goupillon, apprenez à
modérer vos appétits et à surmonter vos passions. Évitez les occasions
de pécher; fuyez les querelles et les rixes sanglantes...
—C'est bon, c'est bon, frère Nicolas, dit Huriel en l'interrompant.
Vous prêchez un converti, et vous n'avez pas de pénitence à commander à
celui dont les mains sont restées pures. Adieu. Partez, je vous dis, il
est temps.
Le moine s'en alla en nous donnant la main, d'un grand air de franchise
et de bonté. Quand il fut loin, Huriel, me prenant le bras, me ramena
vers l'arbre où j'avais vu le carme en prières:
—Tiennet, me dit-il, je n'ai aucune méfiance de toi, et, si j'ai fait
semblant de rappeler ce bon frère au silence, c'est pour le rendre
prudent. Au reste, il n'y a guère de danger de son côté: il est le
propre oncle de notre chef Archignat, et c'est, en outre, un homme sûr,
toujours en bonnes relations avec les muletiers, qui l'aident souvent à
transporter les denrées de sa collecte d'un lieu à l'autre; mais si je
suis tranquille sur lui et sur toi, ce n'est pas une raison pour que je
te dise ce que tu n'as pas besoin de savoir, à moins que tu ne le
souhaites pour ne pas douter de mon amitié.
—Tu en feras ce que tu voudras, lui répondis-je. S'il est utile pour
toi que je sache les conséquences de ta batterie avec Malzac,
dis-les-moi, quand même j'aurais regret à les entendre; sinon, j'aime
autant ne pas trop savoir ce qu'il est devenu.
—Ce qu'il est devenu! répéta Huriel, dont la voix sembla étouffée par
un grand malaise; et il m'arrêta aux premières branches que le chêne
étendait vers nous, comme s'il eût craint de marcher sur un terrain où
je ne voyais pourtant nulle trace de ce que je commençais à deviner.
Puis il ajouta, en jetant devant lui un regard obscurci de tristesse, et
parlant de ce qu'il voulait taire, comme si quelque chose le poussait à
se trahir:—Tiennet, te souviens-tu des paroles glaçantes que cet homme
nous a dites au bois de la Roche? «Il ne manque pas de fosses dans les
bois pour enterrer les fous, et ni les pierres, ni les arbres n'ont de
langue pour raconter ce qu'ils ont vu!»
—Oui, répondis-je, sentant une sueur froide me passer par tout le
corps; il paraît que les mauvaises paroles tentent le mauvais sort, et
qu'elles portent malheur à ceux qui les disent.