Seizième veillée.
Huriel se signa en soupirant; je fis comme lui, et, nous détournant de
ce mauvais arbre, nous passâmes notre chemin.
J'aurais voulu lui dire, comme le carme, quelque bonne parole pour le
tranquilliser, car je voyais bien qu'il avait l'esprit en peine; mais,
outre que je n'étais pas assez savant pour le prêche, je me sentais
coupable aussi à ma manière. Je me disais, par exemple, que si je
n'eusse point raconté tout haut l'histoire du bois de la Roche, Huriel
ne se serait peut-être pas si bien souvenu du serment qu'il avait fait à
Brulette de la venger, et que si je ne me fusse point porté le premier
son défenseur devant les muletiers et les anciens de la forêt, Huriel ne
se serait pas tant pressé d'en avoir l'honneur avant moi vis-à-vis
d'elle.
Tourmenté de ces idées, je ne pus m'empêcher de les dire à Huriel et de
m'accuser devant lui, comme Brulette s'était accusée devant Thérence.
—Mon cher ami Tiennet, me répondit le muletier, tu es un bon cœur et
un brave garçon. Je ne veux point que tu gardes du trouble en ta
conscience, pour une chose que Dieu, au jour du jugement, n'attribuera
ni à toi ni peut-être à moi. Le frère Nicolas a raison, il est le seul
juge qui puisse rendre bonne justice, parce qu'il sait les choses comme
elles sont. Il n'a pas besoin d'appeler des témoins et de faire enquête
de la vérité. Il lit dans le fin fond des cœurs, et il sait bien que le
mien n'avait juré ni comploté mort d'homme, au moment où j'ai pris un
bâton pour corriger ce malheureux. Ces armes-là sont mauvaises; mais
elles sont les seules que nos coutumes nous permettent en pareil cas, et
ce n'est pas moi qui en ai inventé l'usage. Certes, mieux vaudrait la
seule force des bras et le seul office des poings, comme nous y avons eu
recours une nuit, dans ton pré, à propos de mon mulet et de ton avoine;
mais sache qu'un muletier doit être aussi brave et aussi jaloux de son
renom d'honneur que les plus grands messieurs portant l'épée. Si j'avais
avalé l'injure de Malzac sans en chercher réparation, j'aurais mérité
d'être chassé de ma confrérie. Il est bien vrai que je n'ai pas cherché
cela de sang-froid, comme on doit le faire. J'avais rencontré, hier
matin, ce Malzac seul à seul, dans ce même bois de la Roche, où je
travaillais tranquillement, sans plus songer à lui. Il m'avait encore
molesté de ses sottes paroles, prétendant que Brulette n'était qu'une
ramasseuse de bois mort; ce qui, chez les forestiers, s'entend d'un
fantôme qui court la nuit, et dont la croyance sert souvent aux filles
de mauvaise conduite pour n'être point reconnues, grâce à la peur que
les bonnes gens ont de cet esprit follet. Aussi, dans l'idée des
muletiers, qui ne sont point crédules, un pareil mot est une grande
injure.
»Pourtant, je fus aussi endurant que possible; mais, à la fin, poussé à
bout, je lui fis des menaces pour m'en débarrasser. Il me répondit alors
que j'étais un lâche, capable d'abuser de ma force en un endroit écarté,
mais que je n'oserais pas le défier au bâton, en franche bataille,
devant témoins; que chacun savait bien que je n'avais jamais eu occasion
de marquer ma hardiesse, et que là où il y avait compagnie, j'étais
toujours du goût de tout le monde, afin de n'avoir point à me mesurer en
partie égale.
»Là-dessus, il me quitta, disant qu'il y avait danse au bois de
Chambérat, que c'était Brulette qui régalait, et qu'elle en avait le
moyen, attendu qu'elle était maîtresse d'un gros bourgeois en son pays;
et que, pour sa part, il irait là se divertir et courtiser la demoiselle
à ma barbe, si j'avais le cœur de m'en venir assurer.
»Tu sais, Tiennet, que j'avais intention de ne plus revoir Brulette, et
cela pour des raisons que je te dirai peut-être plus tard.
—Je les sais, répondis-je, car je vois que tu as vu ta sœur cette
nuit, et voilà, à ton oreille, un gage qui dépasse ton mouchoir et qui
me prouve ce dont j'avais déjà une forte doutance.
—Si tu sais que j'aime Brulette et que je tiens à son gage, reprit
Huriel, tu en sais autant que moi; mais tu ne peux en savoir davantage,
car je ne suis sûr que de son amitié, et quant au reste... Mais il ne
s'agit pas de ça, et je te veux raconter comment le malheur m'a ramené
ici. Je ne voulais ni être vu de Brulette, ni lui parler, parce que
j'avais remarqué le tourment qui serrait le cœur de Joseph à mon
endroit; mais je savais que Joseph n'avait pas ses forces pour la
défendre, et que Malzac était assez sournois pour s'échapper aussi de
toi.
»Je suis donc venu ici au commencement de la fête, et je me suis tenu
caché aux alentours de la danse, me promettant de partir sans me faire
voir, si Malzac n'y venait point. Tu sais le reste jusqu'au moment où
nous avons pris le bâton. Dans ce moment-là, j'étais en colère, je le
confesse; mais pouvait-il en être autrement, à moins de valoir autant
qu'un saint du paradis? Cependant, je ne voulais que donner une
correction à mon ennemi, et ne pas laisser dire plus longtemps, surtout
dans un moment où Brulette était au pays, qu'à force d'être doux et
patient, j'étais un lièvre. Tu as vu que mon père, qui est las de
pareils propos, ne m'a pas empêché de prouver que je suis un homme; mais
il faut que je sois doué d'une mauvaise chance, puisque à mon premier
combat, et quasi de mon premier coup... Ah! Tiennet! on a beau avoir été
forcé, et sentir en soi-même qu'on est doux et humain, on ne se console
pas aisément, j'en ai peur, d'avoir eu la main si mauvaise! Un homme est
un homme, si mal appris et mal embouché qu'il soit: celui-là était peu
de chose de bon, mais il aurait eu le temps de s'amender, et voilà que
je l'ai envoyé rendre ses comptes avant qu'il les eût mis en ordre.
Aussi Tiennet, tu me vois, je t'assure, bien dégoûté de l'état de
muletier, et je reconnais, à présent, avec Brulette, qu'il est malaisé à
un homme juste et craignant Dieu de s'y maintenir en estime avec sa
conscience et l'opinion des autres. Je suis obligé d'y passer encore un
temps, à cause des engagements que j'ai pris; mais tu peux compter que
le plus tôt possible, je m'en retirerai et prendrai quelque autre métier
plus tranquille.
—C'est là, dis-je à Huriel, ce que je dois rapporter à Brulette, est-ce
pas?
—Non, répondit Huriel, avec une grande assurance; à moins que Joseph ne
soit si bien guéri de son amour et de sa maladie qu'il puisse renoncer à
elle. J'aime Joseph autant que vous l'aimez, mes bons enfants; et
d'ailleurs, il m'a fait ses confidences, il m'a pris pour son conseil et
son soutien; je ne le veux pas tromper, ni contrecarrer.
—Mais Brulette ne veut pas de lui pour amant et mari, et peut-être
vaudrait-il mieux qu'il le sût le plus tôt possible. Je me chargerais
bien de le raisonner, si les autres n'osaient, et il y a chez vous une
personne qui pourrait rendre Joseph heureux, tandis qu'il ne le sera
point par Brulette. Il aura beau attendre, plus il se flattera, plus le
coup lui paraîtra dur à porter: au lieu que, s'il ouvrait les yeux sur
la véritable attache qu'il peut trouver ailleurs...
—Laissons cela, répondit Huriel en fronçant un peu le sourcil, ce qui
lui fit faire la grimace d'un homme qui souffre d'un grand trou à la
tête, comme il l'avait justement tout frais sous son mouchoir rouge:
toutes choses sont en la main de Dieu; et, dans notre famille, personne
n'est pressé de faire son bonheur aux dépens de celui des autres. Il
faut, quant à moi, que je parte, car je répondrais trop mal aux gens qui
me demanderaient où a passé Malzac, et pourquoi on ne le voit plus au
pays. Écoute seulement encore un mot sur Brulette et sur Joseph. Il est
bien inutile de leur dire le malheur que j'ai fait. Excepté les
muletiers, il n'y a que mon père, ma sœur, le moine et toi qui sachiez
que quand l'homme est tombé, c'était pour ne plus se relever. Je n'ai eu
que le temps de dire à Thérence tout bas: «Il est mort; il faut que je
quitte le pays.» Maître Archignat en a dit autant à mon père; mais les
autres bûcheux n'en savaient rien et ne souhaitaient point le savoir. Le
moine lui-même n'y aurait vu que du feu, s'il ne nous eût suivis pour
porter secours aux blessés, et les muletiers étaient tentés de le
renvoyer sans lui rien dire; mais le chef a répondu de lui, et moi,
quand j'aurais dû y risquer mon cou, je ne voulais pas que cet homme fût
enterré comme un chien, sans prières chrétiennes.
»À présent, c'est à la garde de Dieu. Tu comprends donc, de reste, qu'un
homme menacé, comme je suis, d'une mauvaise affaire, ne peut pas, de
longtemps, songer à courtiser une fille aussi recherchée et aussi
précieuse que Brulette. Seulement, tu peux bien, pour l'amour de moi, ne
pas lui dire où j'en suis. Je veux bien qu'elle m'oublie, mais non
qu'elle me haïsse ou me craigne.
—Elle n'en aurait pas le droit, répondis-je, puisque c'est pour l'amour
d'elle...
—Ah! dit Huriel en soupirant et en passant sa main sur ses yeux, voilà
un amour qui me coûte cher!
—Allons, allons, lui dis-je, du courage! Elle ne saura rien, tu peux
compter sur ma parole; et tout ce que je pourrai faire pour qu'à
l'occasion elle reconnaisse ton mérite, je le ferai bien fidèlement.
—Doucement, doucement, Tiennet, reprit Huriel; je ne te demande pas de
te mettre de côté pour moi comme je m'y suis mis pour Joseph. Tu ne me
connais pas autant, tu ne me dois pas la même amitié, et je sais ce que
c'est que de pousser un autre en la place qu'on voudrait occuper. Tu en
tiens aussi pour Brulette, et il faudra que, sur trois prétendants que
nous sommes, deux soient justes et raisonnables quand le troisième sera
préféré. Encore ne savons-nous point si nous ne serons pas pillés par un
quatrième. Mais, quoi qu'il en advienne, j'espère que nous resterons
amis et frères tous les trois.
—Il faut me retirer de l'ordre des prétendants, répondis-je en souriant
sans dépit. J'ai toujours été le moins emporté, et, à présent, je suis
aussi tranquille que si je n'y avais jamais songé. Je sais le secret du
cœur de cette belle; je trouve qu'elle a fait le bon choix, et j'en
suis content. Adieu donc, mon Huriel, que le bon Dieu t'assiste et que
l'espérance t'aide à oublier cette mauvaise nuit!
Nous nous donnâmes l'accolade du départ, et je m'enquis du lieu où il se
rendait.
—Je m'en vas, dit-il, jusqu'aux montagnes du Forez. Fais-moi écrire au
bourg d'Huriel, qui est mon lieu de naissance et où nous avons des
parents établis. Ils me feront passer tes lettres.
—Mais pourras-tu voyager si loin avec cette plaie à la tête? N'est-elle
point dangereuse?
—Non, non, dit-il, ce n'est rien, et j'aurais souhaité que l'autre
eût la tête aussi dure que moi!
Quand je me trouvai seul, je m'étonnai de tout ce qui était advenu en la
forêt sans que j'en eusse ouï ou surpris la moindre chose. D'autant plus
que, repassant, au grand jour, sur la place de la danse, je vis que,
depuis le minuit, on était revenu faucher l'herbe et piocher la terre
pour enlever toute trace du malheur qui y était arrivé. Ainsi, d'une
part, on était venu, par deux fois, raccommoder les choses en cet
endroit; de l'autre, Thérence avait communiqué avec son frère, et, au
milieu de tout cela, on avait pu faire un enterrement, sans que, malgré
la nuit claire et le silence des bois, en les suivant dans toute leur
longueur et en prêtant grande attention, j'eusse été averti par la
moindre apparence et le moindre souffle. Cela me donna bien à penser
sur la différence des habitudes et partant des caractères, entre les
gens forestiers et les laboureurs des pays découverts. Dans les plaines,
le bien et le mal se voient trop pour qu'on n'apprenne pas, de bonne
heure, à se soumettre aux lois et à se conduire suivant la prudence.
Dans les forêts, on sent qu'on peut échapper aux regards des hommes, et
on ne s'en rapporte qu'au jugement de Dieu ou du diable, selon qu'on est
bien ou mal intentionné.
Quand je regagnai les loges, le soleil était levé; le grand bûcheux
était parti pour son ouvrage, Joseph dormait encore, Thérence et
Brulette causaient ensemble sous le hangar. Elles me demandèrent
pourquoi je m'étais levé si matin, et je vis que Thérence était inquiète
de ce que j'avais pu voir et apprendre. Je fis comme si je ne savais
rien, et comme si je n'avais pas quitté le bois de l'Alleu.
Joseph vint bientôt nous rejoindre, et j'observai qu'il avait beaucoup
meilleure mine qu'à notre arrivée.
—Je n'ai pourtant guère dormi, répondit-il, je me suis senti agité
jusqu'à l'approche du jour; mais je crois que c'est parce que la fièvre,
qui m'a tant accablé, m'a enfin quitté depuis hier soir, car je me sens
plus fort et plus dispos que je ne l'ai été depuis longtemps.
Thérence, qui se connaissait à la fièvre, lui questionna le pouls, et la
figure de cette belle, qui était bien fatiguée et abattue, s'éclaircit
tout d'un coup.
—Allons! dit-elle, le bon Dieu nous envoie au moins ce bonheur, que
voilà un malade en bon chemin pour guérir. La fièvre est partie et les
forces du sang reviennent déjà.
—S'il faut que je vous dise ce que j'ai senti, reprit Joseph, ne dites
pas que c'est une songerie; mais voici la chose. D'abord, apprenez-moi
si Huriel est parti sans blessure, et si l'autre n'en a pas plus qu'il
ne faut. Avez-vous reçu des nouvelles du bois de Chambérat?
—Oui, oui, répliqua vivement Thérence. Tous deux sont partis pour le
haut pays. Dites ce que vous alliez dire.
—Je ne sais pas trop si vous le comprendrez, vous deux, reprit Joseph,
s'adressant aux jeunes filles, mais voilà Tiennet qui l'entendra bien.
En voyant hier notre Huriel se battre si résolûment, les jambes m'ont
manqué, et, me sentant plus faible qu'une femme, j'aurais, pour un rien,
perdu ma connaissance; mais, en même temps que mon corps s'en allait
défaillant, mon cœur devenait chaud et mes yeux ne lâchaient point de
regarder le combat. Quand Huriel a abattu son homme et qu'il est resté
debout, il m'a passé un vertige, et, si je ne me fusse retenu, j'aurais
crié victoire, et mêmement chanté comme un fou ou comme un homme pris de
vin. J'aurais couru l'embrasser si j'avais pu; mais tout s'est dissipé,
et, en revenant ici, j'étais brisé dans tous mes os, comme si j'eusse
porté et reçu les coups.
—N'y pensez plus, dit Thérence, ce sont de vilaines choses à voir et se
remémorer. Je gage que vous en avez mal rêvé ce matin?
—Je n'en ai rêvé ni bien ni mal, dit Joseph; j'y ai songé, et me suis
senti peu à peu tout réveillé dans mes idées, et tout raccommodé dans
mon corps, comme si l'heure était venue pour moi d'emporter mon lit et
de marcher, à la manière de ce paralytique dont il est parlé aux
Évangiles. Je voyais Huriel devant moi, tout brillant de lumière, et me
reprochant ma maladie comme une lâcheté de mon esprit. Il avait l'air de
me dire: «Je suis un homme, et tu n'es qu'un enfant; tu trembles la
fièvre pendant que mon sang est en feu. Tu n'es bon à rien, et moi je
suis bon à tout pour les autres et pour moi-même! Allons, allons, écoute
cette musique...» Et j'entendais des airs qui grondaient comme l'orage,
et qui m'enlevaient sur mon lit, comme le vent enlève les feuilles
tombées. Tenez, Brulette, je crois que j'ai fini d'être lâche et malade,
et que je pourrais, à présent, aller au pays, embrasser ma mère et faire
mon paquet pour partir, car je veux voyager, apprendre, et me faire ce
que je dois être.
—Vous voulez voyager? dit Thérence, qui s'était allumée de contentement
comme un soleil, et qui redevint blanche et brouillée comme la lune
d'automne. Vous espérez trouver un meilleur maître que mon père, et de
meilleurs amis que les gens d'ici? Allez voir vos parents, vous ferez
bien, si vous en avez la force; mais, à moins que vous n'ayez envie de
mourir au loin...
Le chagrin ou le mécontentement lui coupèrent la parole. Joseph, qui
l'observait, changea tout de suite de mine et de langage.
—Ne faites pas attention à ce que je rêvais ce matin, Thérence, lui
dit-il; jamais je ne trouverai meilleur maître ni meilleurs amis. Vous
m'avez dit de vous raconter mes songes; je vous les raconte, voilà tout.
Quand je serai guéri, je vous demanderai conseil à vous trois, ainsi
qu'à votre père. Jusque-là, ne pensons point à ce qui peut me passer par
la tête, et réjouissons-nous, du temps que nous sommes ensemble.
Thérence s'apaisa; mais Brulette et moi, qui connaissions bien comme
Joseph était décidé et entêté sous son air doux; nous, qui nous
souvenions de la manière dont il nous avait quittés, sans rien
contredire et sans se laisser rien persuader, nous pensâmes que son
parti était pris, et que personne n'y pourrait rien changer.
Pendant les deux jours qui s'ensuivirent, je recommençai de m'ennuyer,
et Brulette pareillement, malgré qu'elle se dégageât beaucoup pour
achever la broderie dont elle voulait faire don à Thérence, et qu'elle
allât voir le grand bûcheux souvent, tant pour laisser Joseph aux soins
de la fille des bois, que pour parler d'Huriel avec son père et consoler
ce brave homme de la tristesse et de la crainte où l'avait mis la
bataille. Le grand bûcheux, touché de l'amitié qu'elle lui marquait, eut
la confiance de lui dire toute la vérité sur Malzac, et loin que
Brulette en voulût mal à Huriel, comme celui-ci l'avait redouté, elle ne
s'en attacha que mieux à lui, par l'intérêt qu'elle lui portait et la
reconnaissance qu'elle lui devait.
Le sixième jour, on parla de se séparer, car le terme approchait, et il
fallait s'occuper du départ. Joseph reprenait à vue d'œil; il
travaillait un peu et faisait de tout son mieux pour vitement éprouver
et ramener ses forces. Il était décidé à nous reconduire et à passer un
ou deux jours au pays, disant qu'il reviendrait au bois de l'Alleu tout
de suite, ce qui ne nous paraissait pas bien certain, non plus qu'à
Thérence, qui commençait à s'inquiéter de sa santé quasi autant qu'elle
s'était inquiétée de sa maladie. Je ne sais si ce fut elle qui persuada
au grand bûcheux de nous reconduire jusqu'à mi-chemin, ou si l'idée lui
en vint de lui-même, mais il nous en fit l'offre, qui fut bien vite
acceptée de Brulette, et ne plut qu'à moitié à Joseph, encore qu'il n'en
fît rien voir.
Ce bout de voyage ne pouvait que donner au grand bûcheux une diversion à
son chagrin, et, en s'y préparant, la veille du départ, il reprit une
bonne partie de sa belle humeur. Les muletiers avaient quitté le pays
sans encombre, et il n'y était point question de Malzac, qui n'avait ni
parents ni amis pour le réclamer. Il pouvait donc bien se passer un an
ou deux avant que la justice se tourmentât de ce qu'il était devenu, et
encore, était-elle bien capable de ne s'en enquérir jamais; car, dans ce
temps-là, il n'y avait pas grand'police en France, et un homme de peu
pouvait disparaître sans qu'on y prît garde.
De plus, la famille du grand bûcheux devait quitter l'endroit à la fin
de la saison, et comme ni le père ni le fils ne se tenaient plus de six
mois au même lieu, il eût fallu être habile pour savoir où les réclamer.
Pour toutes ces raisons, le grand bûcheux, qui ne craignait que le
premier contre-coup de l'événement, voyant que le secret ne s'ébruitait
point, reprit confiance et nous rendit le courage.
Le matin du huitième jour, il nous fit tous monter dans une petite
charrette basse qu'il avait empruntée, ainsi qu'un cheval, à un sien ami
de la forêt, et, prenant les rênes, nous conduisit par le plus long,
mais par le plus sûr chemin, jusqu'à Sainte-Sevère, où nous devions
prendre congé de lui et de sa fille.
Brulette regrettait, en elle-même, de passer par un pays nouveau, où
elle ne revoyait aucun des endroits où elle avait cheminé en la
compagnie d'Huriel. Pour moi, j'étais content de voyager et de voir
Saint-Pallais en Bourbonnais, et Préveranges, qui sont petits bourgs
sur grandes hauteurs; puis, Saint-Prejet et Pérassay, qui sont autres
bourgs, en descendant le courant de l'Indre; et, comme nous suivions,
quasi depuis sa source, cette rivière qui passe chez nous, je ne me
trouvais plus si étrange et ne me sentais plus en un pays perdu.
Je me reconnus tout à fait à Sainte-Sevère, qui n'est plus qu'à six
lieues de chez nous, et où j'étais déjà venu une fois. Là, du temps que
mes compagnons de route parlaient d'adieux, je fus m'enquérir d'une
voiture à louer pour continuer notre voyage; mais je ne pus en trouver
une que pour le lendemain, aussi matin que je le souhaiterais.
Quand j'en revins dire la nouvelle, Joseph prit de l'humeur.—Quoi donc
faire d'une charrette? dit-il; ne pouvons-nous, de notre pied, nous en
aller chez nous à la fraîcheur et arriver sur la tardée du soir?
Brulette a fait souvent plus de chemin pour aller danser à quelque
assemblée, et je me sens tout capable d'en faire autant qu'elle.
Thérence observa qu'une si longue course lui ferait revenir la fièvre,
et il s'y obstina d'autant plus; mais Brulette, qui voyait bien le
chagrin de Thérence, coupa court en disant qu'elle se sentait lasse,
qu'elle serait aise de passer la nuit à l'auberge et de s'en aller
ensuite en voiture.
—Eh bien, dit le grand bûcheux, nous ferons de même. Nous laisserons
reposer notre cheval toute la nuit, et nous nous départirons de vous
autres au jour de demain. Et, si vous m'en croyez, au lieu de nous
restaurer en cette auberge pleine de mouches, nous emporterons notre
dîner sous quelque feuillade, ou au bord de l'eau, et y passerons la
soirée à deviser jusqu'à l'heure de dormir.
Ainsi fut fait. Je retins deux chambres, l'une pour les filles, l'autre
pour les hommes, et voulant régaler une bonne fois le père Bastien à mon
idée, m'étant aperçu qu'à l'occasion il était beau mangeur, je fis
remplir une grande corbeille de ce qu'il y avait de mieux en pâtés, pain
blanc, vin et brandevin, et l'emportai au dehors de la ville. Il est
heureux que la mode de boire le café et la bière ne régnât pas encore,
car je n'y aurais pas regardé et y eusse laissé le restant de ma poche.
Sainte-Sevère est un bel endroit coupé en ravins bien arrosés, et
réjouissant à la vue. Nous fîmes choix d'un tertre élevé, où l'air était
si vif que, du repas, il ne resta ni une croûte, ni une verrée de
boisson.
Après quoi, le grand bûcheux se sentant tout gaillard, prit sa musette,
qui ne le quittait jamais, et dit à Joseph:
—Mon enfant, on ne sait qui vit ou qui meurt; nous nous quittons, selon
toi, pour deux ou trois jours; selon moi, tu as l'idée d'une plus longue
départie; mais peut-être que, selon Dieu, nous ne devons point nous
revoir. Voilà ce qu'il faut toujours se dire quand, au croisement d'un
chemin, chacun tire de son côté. J'espère que tu t'en vas content de moi
et de mes enfants, comme je suis content de toi et de tes amis qui sont
là; mais je n'oublie point que le principal a été de t'enseigner la
musique, et j'ai regret aux deux mois de maladie qui t'ont forcé de
t'arrêter. Je ne prétends pas que j'aurais pu faire de toi un grand
savant, je sais qu'il y en a dans les villes, messieurs et dames, qui
sonnent sur des instruments que nous ne connaissons pas, et qui lisent
des airs écrits comme on lit la parole écrite dans les livres. Sauf le
plain-chant, que j'ai appris dans ma jeunesse, je ne connais pas
beaucoup cette musique-là et t'en ai montré tout ce que je savais,
c'est-à-dire les clefs, les notes et la mesure. Quand tu auras envie
d'en connaître plus long, tu iras dans les grandes villes, où les
violoneurs t'apprendront le menuet et la contredanse; mais je ne sais
pas si ça te servira, à moins que tu ne veuilles quitter ton pays et ta
condition de paysan.
—Dieu m'en garde! répondit Joseph en regardant Brulette.
—Or donc, reprit le grand bûcheux, tu trouveras ailleurs l'instruction
qu'il te faut pour sonner la musette ou la vielle. Si tu veux revenir à
moi, je t'y aiderai; si tu crois trouver du nouveau dans le pays d'en
sus, il faut y aller. Tout ce que j'aurais souhaité, c'est de te mener
tout doucement, jusqu'au temps où ton souffle saura se donner sans
effort, et où tes doigts ne se tromperont plus; car pour l'idée, ça ne
se donne point, et tu as la tienne, que je sais être de bonne qualité.
Je ne t'ai pas épargné la provision que j'ai dans la tête, et ce que tu
auras retenu, tu t'en serviras s'il te plaît; mais, comme ton vouloir
est de composer, tu ne peux mieux faire que de voyager un jour ou
l'autre, pour tirer la comparaison de ton fonds avec celui d'autrui. Il
te faut donc monter jusqu'à l'Auvergne et au Forez, afin de voir, de
l'autre côté de nos vallons, comme le monde est grand et beau, et comme
le cœur s'élargit quand, du haut d'une vraie montagne, on regarde
rouler des eaux vives qui couvrent la voix des hommes et font verdir des
arbres qui ne déverdissent jamais. Ne descends pourtant guère dans les
plaines des autres pays. Tu y retrouverais ce que tu aurais laissé dans
les tiennes; car voici le moment de te donner un enseignement que tu ne
dois pas oublier. Écoute-le donc bien fidèlement.
Seizième veillée.
Huriel se signa en soupirant; je fis comme lui, et, nous détournant de
ce mauvais arbre, nous passâmes notre chemin.
J'aurais voulu lui dire, comme le carme, quelque bonne parole pour le
tranquilliser, car je voyais bien qu'il avait l'esprit en peine; mais,
outre que je n'étais pas assez savant pour le prêche, je me sentais
coupable aussi à ma manière. Je me disais, par exemple, que si je
n'eusse point raconté tout haut l'histoire du bois de la Roche, Huriel
ne se serait peut-être pas si bien souvenu du serment qu'il avait fait à
Brulette de la venger, et que si je ne me fusse point porté le premier
son défenseur devant les muletiers et les anciens de la forêt, Huriel ne
se serait pas tant pressé d'en avoir l'honneur avant moi vis-à-vis
d'elle.
Tourmenté de ces idées, je ne pus m'empêcher de les dire à Huriel et de
m'accuser devant lui, comme Brulette s'était accusée devant Thérence.
—Mon cher ami Tiennet, me répondit le muletier, tu es un bon cœur et
un brave garçon. Je ne veux point que tu gardes du trouble en ta
conscience, pour une chose que Dieu, au jour du jugement, n'attribuera
ni à toi ni peut-être à moi. Le frère Nicolas a raison, il est le seul
juge qui puisse rendre bonne justice, parce qu'il sait les choses comme
elles sont. Il n'a pas besoin d'appeler des témoins et de faire enquête
de la vérité. Il lit dans le fin fond des cœurs, et il sait bien que le
mien n'avait juré ni comploté mort d'homme, au moment où j'ai pris un
bâton pour corriger ce malheureux. Ces armes-là sont mauvaises; mais
elles sont les seules que nos coutumes nous permettent en pareil cas, et
ce n'est pas moi qui en ai inventé l'usage. Certes, mieux vaudrait la
seule force des bras et le seul office des poings, comme nous y avons eu
recours une nuit, dans ton pré, à propos de mon mulet et de ton avoine;
mais sache qu'un muletier doit être aussi brave et aussi jaloux de son
renom d'honneur que les plus grands messieurs portant l'épée. Si j'avais
avalé l'injure de Malzac sans en chercher réparation, j'aurais mérité
d'être chassé de ma confrérie. Il est bien vrai que je n'ai pas cherché
cela de sang-froid, comme on doit le faire. J'avais rencontré, hier
matin, ce Malzac seul à seul, dans ce même bois de la Roche, où je
travaillais tranquillement, sans plus songer à lui. Il m'avait encore
molesté de ses sottes paroles, prétendant que Brulette n'était qu'une
ramasseuse de bois mort; ce qui, chez les forestiers, s'entend d'un
fantôme qui court la nuit, et dont la croyance sert souvent aux filles
de mauvaise conduite pour n'être point reconnues, grâce à la peur que
les bonnes gens ont de cet esprit follet. Aussi, dans l'idée des
muletiers, qui ne sont point crédules, un pareil mot est une grande
injure.
»Pourtant, je fus aussi endurant que possible; mais, à la fin, poussé à
bout, je lui fis des menaces pour m'en débarrasser. Il me répondit alors
que j'étais un lâche, capable d'abuser de ma force en un endroit écarté,
mais que je n'oserais pas le défier au bâton, en franche bataille,
devant témoins; que chacun savait bien que je n'avais jamais eu occasion
de marquer ma hardiesse, et que là où il y avait compagnie, j'étais
toujours du goût de tout le monde, afin de n'avoir point à me mesurer en
partie égale.
»Là-dessus, il me quitta, disant qu'il y avait danse au bois de
Chambérat, que c'était Brulette qui régalait, et qu'elle en avait le
moyen, attendu qu'elle était maîtresse d'un gros bourgeois en son pays;
et que, pour sa part, il irait là se divertir et courtiser la demoiselle
à ma barbe, si j'avais le cœur de m'en venir assurer.
»Tu sais, Tiennet, que j'avais intention de ne plus revoir Brulette, et
cela pour des raisons que je te dirai peut-être plus tard.
—Je les sais, répondis-je, car je vois que tu as vu ta sœur cette
nuit, et voilà, à ton oreille, un gage qui dépasse ton mouchoir et qui
me prouve ce dont j'avais déjà une forte doutance.
—Si tu sais que j'aime Brulette et que je tiens à son gage, reprit
Huriel, tu en sais autant que moi; mais tu ne peux en savoir davantage,
car je ne suis sûr que de son amitié, et quant au reste... Mais il ne
s'agit pas de ça, et je te veux raconter comment le malheur m'a ramené
ici. Je ne voulais ni être vu de Brulette, ni lui parler, parce que
j'avais remarqué le tourment qui serrait le cœur de Joseph à mon
endroit; mais je savais que Joseph n'avait pas ses forces pour la
défendre, et que Malzac était assez sournois pour s'échapper aussi de
toi.
»Je suis donc venu ici au commencement de la fête, et je me suis tenu
caché aux alentours de la danse, me promettant de partir sans me faire
voir, si Malzac n'y venait point. Tu sais le reste jusqu'au moment où
nous avons pris le bâton. Dans ce moment-là, j'étais en colère, je le
confesse; mais pouvait-il en être autrement, à moins de valoir autant
qu'un saint du paradis? Cependant, je ne voulais que donner une
correction à mon ennemi, et ne pas laisser dire plus longtemps, surtout
dans un moment où Brulette était au pays, qu'à force d'être doux et
patient, j'étais un lièvre. Tu as vu que mon père, qui est las de
pareils propos, ne m'a pas empêché de prouver que je suis un homme; mais
il faut que je sois doué d'une mauvaise chance, puisque à mon premier
combat, et quasi de mon premier coup... Ah! Tiennet! on a beau avoir été
forcé, et sentir en soi-même qu'on est doux et humain, on ne se console
pas aisément, j'en ai peur, d'avoir eu la main si mauvaise! Un homme est
un homme, si mal appris et mal embouché qu'il soit: celui-là était peu
de chose de bon, mais il aurait eu le temps de s'amender, et voilà que
je l'ai envoyé rendre ses comptes avant qu'il les eût mis en ordre.
Aussi Tiennet, tu me vois, je t'assure, bien dégoûté de l'état de
muletier, et je reconnais, à présent, avec Brulette, qu'il est malaisé à
un homme juste et craignant Dieu de s'y maintenir en estime avec sa
conscience et l'opinion des autres. Je suis obligé d'y passer encore un
temps, à cause des engagements que j'ai pris; mais tu peux compter que
le plus tôt possible, je m'en retirerai et prendrai quelque autre métier
plus tranquille.
—C'est là, dis-je à Huriel, ce que je dois rapporter à Brulette, est-ce
pas?
—Non, répondit Huriel, avec une grande assurance; à moins que Joseph ne
soit si bien guéri de son amour et de sa maladie qu'il puisse renoncer à
elle. J'aime Joseph autant que vous l'aimez, mes bons enfants; et
d'ailleurs, il m'a fait ses confidences, il m'a pris pour son conseil et
son soutien; je ne le veux pas tromper, ni contrecarrer.
—Mais Brulette ne veut pas de lui pour amant et mari, et peut-être
vaudrait-il mieux qu'il le sût le plus tôt possible. Je me chargerais
bien de le raisonner, si les autres n'osaient, et il y a chez vous une
personne qui pourrait rendre Joseph heureux, tandis qu'il ne le sera
point par Brulette. Il aura beau attendre, plus il se flattera, plus le
coup lui paraîtra dur à porter: au lieu que, s'il ouvrait les yeux sur
la véritable attache qu'il peut trouver ailleurs...
—Laissons cela, répondit Huriel en fronçant un peu le sourcil, ce qui
lui fit faire la grimace d'un homme qui souffre d'un grand trou à la
tête, comme il l'avait justement tout frais sous son mouchoir rouge:
toutes choses sont en la main de Dieu; et, dans notre famille, personne
n'est pressé de faire son bonheur aux dépens de celui des autres. Il
faut, quant à moi, que je parte, car je répondrais trop mal aux gens qui
me demanderaient où a passé Malzac, et pourquoi on ne le voit plus au
pays. Écoute seulement encore un mot sur Brulette et sur Joseph. Il est
bien inutile de leur dire le malheur que j'ai fait. Excepté les
muletiers, il n'y a que mon père, ma sœur, le moine et toi qui sachiez
que quand l'homme est tombé, c'était pour ne plus se relever. Je n'ai eu
que le temps de dire à Thérence tout bas: «Il est mort; il faut que je
quitte le pays.» Maître Archignat en a dit autant à mon père; mais les
autres bûcheux n'en savaient rien et ne souhaitaient point le savoir. Le
moine lui-même n'y aurait vu que du feu, s'il ne nous eût suivis pour
porter secours aux blessés, et les muletiers étaient tentés de le
renvoyer sans lui rien dire; mais le chef a répondu de lui, et moi,
quand j'aurais dû y risquer mon cou, je ne voulais pas que cet homme fût
enterré comme un chien, sans prières chrétiennes.
»À présent, c'est à la garde de Dieu. Tu comprends donc, de reste, qu'un
homme menacé, comme je suis, d'une mauvaise affaire, ne peut pas, de
longtemps, songer à courtiser une fille aussi recherchée et aussi
précieuse que Brulette. Seulement, tu peux bien, pour l'amour de moi, ne
pas lui dire où j'en suis. Je veux bien qu'elle m'oublie, mais non
qu'elle me haïsse ou me craigne.
—Elle n'en aurait pas le droit, répondis-je, puisque c'est pour l'amour
d'elle...
—Ah! dit Huriel en soupirant et en passant sa main sur ses yeux, voilà
un amour qui me coûte cher!
—Allons, allons, lui dis-je, du courage! Elle ne saura rien, tu peux
compter sur ma parole; et tout ce que je pourrai faire pour qu'à
l'occasion elle reconnaisse ton mérite, je le ferai bien fidèlement.
—Doucement, doucement, Tiennet, reprit Huriel; je ne te demande pas de
te mettre de côté pour moi comme je m'y suis mis pour Joseph. Tu ne me
connais pas autant, tu ne me dois pas la même amitié, et je sais ce que
c'est que de pousser un autre en la place qu'on voudrait occuper. Tu en
tiens aussi pour Brulette, et il faudra que, sur trois prétendants que
nous sommes, deux soient justes et raisonnables quand le troisième sera
préféré. Encore ne savons-nous point si nous ne serons pas pillés par un
quatrième. Mais, quoi qu'il en advienne, j'espère que nous resterons
amis et frères tous les trois.
—Il faut me retirer de l'ordre des prétendants, répondis-je en souriant
sans dépit. J'ai toujours été le moins emporté, et, à présent, je suis
aussi tranquille que si je n'y avais jamais songé. Je sais le secret du
cœur de cette belle; je trouve qu'elle a fait le bon choix, et j'en
suis content. Adieu donc, mon Huriel, que le bon Dieu t'assiste et que
l'espérance t'aide à oublier cette mauvaise nuit!
Nous nous donnâmes l'accolade du départ, et je m'enquis du lieu où il se
rendait.
—Je m'en vas, dit-il, jusqu'aux montagnes du Forez. Fais-moi écrire au
bourg d'Huriel, qui est mon lieu de naissance et où nous avons des
parents établis. Ils me feront passer tes lettres.
—Mais pourras-tu voyager si loin avec cette plaie à la tête? N'est-elle
point dangereuse?
—Non, non, dit-il, ce n'est rien, et j'aurais souhaité que l'autre
eût la tête aussi dure que moi!
Quand je me trouvai seul, je m'étonnai de tout ce qui était advenu en la
forêt sans que j'en eusse ouï ou surpris la moindre chose. D'autant plus
que, repassant, au grand jour, sur la place de la danse, je vis que,
depuis le minuit, on était revenu faucher l'herbe et piocher la terre
pour enlever toute trace du malheur qui y était arrivé. Ainsi, d'une
part, on était venu, par deux fois, raccommoder les choses en cet
endroit; de l'autre, Thérence avait communiqué avec son frère, et, au
milieu de tout cela, on avait pu faire un enterrement, sans que, malgré
la nuit claire et le silence des bois, en les suivant dans toute leur
longueur et en prêtant grande attention, j'eusse été averti par la
moindre apparence et le moindre souffle. Cela me donna bien à penser
sur la différence des habitudes et partant des caractères, entre les
gens forestiers et les laboureurs des pays découverts. Dans les plaines,
le bien et le mal se voient trop pour qu'on n'apprenne pas, de bonne
heure, à se soumettre aux lois et à se conduire suivant la prudence.
Dans les forêts, on sent qu'on peut échapper aux regards des hommes, et
on ne s'en rapporte qu'au jugement de Dieu ou du diable, selon qu'on est
bien ou mal intentionné.
Quand je regagnai les loges, le soleil était levé; le grand bûcheux
était parti pour son ouvrage, Joseph dormait encore, Thérence et
Brulette causaient ensemble sous le hangar. Elles me demandèrent
pourquoi je m'étais levé si matin, et je vis que Thérence était inquiète
de ce que j'avais pu voir et apprendre. Je fis comme si je ne savais
rien, et comme si je n'avais pas quitté le bois de l'Alleu.
Joseph vint bientôt nous rejoindre, et j'observai qu'il avait beaucoup
meilleure mine qu'à notre arrivée.
—Je n'ai pourtant guère dormi, répondit-il, je me suis senti agité
jusqu'à l'approche du jour; mais je crois que c'est parce que la fièvre,
qui m'a tant accablé, m'a enfin quitté depuis hier soir, car je me sens
plus fort et plus dispos que je ne l'ai été depuis longtemps.
Thérence, qui se connaissait à la fièvre, lui questionna le pouls, et la
figure de cette belle, qui était bien fatiguée et abattue, s'éclaircit
tout d'un coup.
—Allons! dit-elle, le bon Dieu nous envoie au moins ce bonheur, que
voilà un malade en bon chemin pour guérir. La fièvre est partie et les
forces du sang reviennent déjà.
—S'il faut que je vous dise ce que j'ai senti, reprit Joseph, ne dites
pas que c'est une songerie; mais voici la chose. D'abord, apprenez-moi
si Huriel est parti sans blessure, et si l'autre n'en a pas plus qu'il
ne faut. Avez-vous reçu des nouvelles du bois de Chambérat?
—Oui, oui, répliqua vivement Thérence. Tous deux sont partis pour le
haut pays. Dites ce que vous alliez dire.
—Je ne sais pas trop si vous le comprendrez, vous deux, reprit Joseph,
s'adressant aux jeunes filles, mais voilà Tiennet qui l'entendra bien.
En voyant hier notre Huriel se battre si résolûment, les jambes m'ont
manqué, et, me sentant plus faible qu'une femme, j'aurais, pour un rien,
perdu ma connaissance; mais, en même temps que mon corps s'en allait
défaillant, mon cœur devenait chaud et mes yeux ne lâchaient point de
regarder le combat. Quand Huriel a abattu son homme et qu'il est resté
debout, il m'a passé un vertige, et, si je ne me fusse retenu, j'aurais
crié victoire, et mêmement chanté comme un fou ou comme un homme pris de
vin. J'aurais couru l'embrasser si j'avais pu; mais tout s'est dissipé,
et, en revenant ici, j'étais brisé dans tous mes os, comme si j'eusse
porté et reçu les coups.
—N'y pensez plus, dit Thérence, ce sont de vilaines choses à voir et se
remémorer. Je gage que vous en avez mal rêvé ce matin?
—Je n'en ai rêvé ni bien ni mal, dit Joseph; j'y ai songé, et me suis
senti peu à peu tout réveillé dans mes idées, et tout raccommodé dans
mon corps, comme si l'heure était venue pour moi d'emporter mon lit et
de marcher, à la manière de ce paralytique dont il est parlé aux
Évangiles. Je voyais Huriel devant moi, tout brillant de lumière, et me
reprochant ma maladie comme une lâcheté de mon esprit. Il avait l'air de
me dire: «Je suis un homme, et tu n'es qu'un enfant; tu trembles la
fièvre pendant que mon sang est en feu. Tu n'es bon à rien, et moi je
suis bon à tout pour les autres et pour moi-même! Allons, allons, écoute
cette musique...» Et j'entendais des airs qui grondaient comme l'orage,
et qui m'enlevaient sur mon lit, comme le vent enlève les feuilles
tombées. Tenez, Brulette, je crois que j'ai fini d'être lâche et malade,
et que je pourrais, à présent, aller au pays, embrasser ma mère et faire
mon paquet pour partir, car je veux voyager, apprendre, et me faire ce
que je dois être.
—Vous voulez voyager? dit Thérence, qui s'était allumée de contentement
comme un soleil, et qui redevint blanche et brouillée comme la lune
d'automne. Vous espérez trouver un meilleur maître que mon père, et de
meilleurs amis que les gens d'ici? Allez voir vos parents, vous ferez
bien, si vous en avez la force; mais, à moins que vous n'ayez envie de
mourir au loin...
Le chagrin ou le mécontentement lui coupèrent la parole. Joseph, qui
l'observait, changea tout de suite de mine et de langage.
—Ne faites pas attention à ce que je rêvais ce matin, Thérence, lui
dit-il; jamais je ne trouverai meilleur maître ni meilleurs amis. Vous
m'avez dit de vous raconter mes songes; je vous les raconte, voilà tout.
Quand je serai guéri, je vous demanderai conseil à vous trois, ainsi
qu'à votre père. Jusque-là, ne pensons point à ce qui peut me passer par
la tête, et réjouissons-nous, du temps que nous sommes ensemble.
Thérence s'apaisa; mais Brulette et moi, qui connaissions bien comme
Joseph était décidé et entêté sous son air doux; nous, qui nous
souvenions de la manière dont il nous avait quittés, sans rien
contredire et sans se laisser rien persuader, nous pensâmes que son
parti était pris, et que personne n'y pourrait rien changer.
Pendant les deux jours qui s'ensuivirent, je recommençai de m'ennuyer,
et Brulette pareillement, malgré qu'elle se dégageât beaucoup pour
achever la broderie dont elle voulait faire don à Thérence, et qu'elle
allât voir le grand bûcheux souvent, tant pour laisser Joseph aux soins
de la fille des bois, que pour parler d'Huriel avec son père et consoler
ce brave homme de la tristesse et de la crainte où l'avait mis la
bataille. Le grand bûcheux, touché de l'amitié qu'elle lui marquait, eut
la confiance de lui dire toute la vérité sur Malzac, et loin que
Brulette en voulût mal à Huriel, comme celui-ci l'avait redouté, elle ne
s'en attacha que mieux à lui, par l'intérêt qu'elle lui portait et la
reconnaissance qu'elle lui devait.
Le sixième jour, on parla de se séparer, car le terme approchait, et il
fallait s'occuper du départ. Joseph reprenait à vue d'œil; il
travaillait un peu et faisait de tout son mieux pour vitement éprouver
et ramener ses forces. Il était décidé à nous reconduire et à passer un
ou deux jours au pays, disant qu'il reviendrait au bois de l'Alleu tout
de suite, ce qui ne nous paraissait pas bien certain, non plus qu'à
Thérence, qui commençait à s'inquiéter de sa santé quasi autant qu'elle
s'était inquiétée de sa maladie. Je ne sais si ce fut elle qui persuada
au grand bûcheux de nous reconduire jusqu'à mi-chemin, ou si l'idée lui
en vint de lui-même, mais il nous en fit l'offre, qui fut bien vite
acceptée de Brulette, et ne plut qu'à moitié à Joseph, encore qu'il n'en
fît rien voir.
Ce bout de voyage ne pouvait que donner au grand bûcheux une diversion à
son chagrin, et, en s'y préparant, la veille du départ, il reprit une
bonne partie de sa belle humeur. Les muletiers avaient quitté le pays
sans encombre, et il n'y était point question de Malzac, qui n'avait ni
parents ni amis pour le réclamer. Il pouvait donc bien se passer un an
ou deux avant que la justice se tourmentât de ce qu'il était devenu, et
encore, était-elle bien capable de ne s'en enquérir jamais; car, dans ce
temps-là, il n'y avait pas grand'police en France, et un homme de peu
pouvait disparaître sans qu'on y prît garde.
De plus, la famille du grand bûcheux devait quitter l'endroit à la fin
de la saison, et comme ni le père ni le fils ne se tenaient plus de six
mois au même lieu, il eût fallu être habile pour savoir où les réclamer.
Pour toutes ces raisons, le grand bûcheux, qui ne craignait que le
premier contre-coup de l'événement, voyant que le secret ne s'ébruitait
point, reprit confiance et nous rendit le courage.
Le matin du huitième jour, il nous fit tous monter dans une petite
charrette basse qu'il avait empruntée, ainsi qu'un cheval, à un sien ami
de la forêt, et, prenant les rênes, nous conduisit par le plus long,
mais par le plus sûr chemin, jusqu'à Sainte-Sevère, où nous devions
prendre congé de lui et de sa fille.
Brulette regrettait, en elle-même, de passer par un pays nouveau, où
elle ne revoyait aucun des endroits où elle avait cheminé en la
compagnie d'Huriel. Pour moi, j'étais content de voyager et de voir
Saint-Pallais en Bourbonnais, et Préveranges, qui sont petits bourgs
sur grandes hauteurs; puis, Saint-Prejet et Pérassay, qui sont autres
bourgs, en descendant le courant de l'Indre; et, comme nous suivions,
quasi depuis sa source, cette rivière qui passe chez nous, je ne me
trouvais plus si étrange et ne me sentais plus en un pays perdu.
Je me reconnus tout à fait à Sainte-Sevère, qui n'est plus qu'à six
lieues de chez nous, et où j'étais déjà venu une fois. Là, du temps que
mes compagnons de route parlaient d'adieux, je fus m'enquérir d'une
voiture à louer pour continuer notre voyage; mais je ne pus en trouver
une que pour le lendemain, aussi matin que je le souhaiterais.
Quand j'en revins dire la nouvelle, Joseph prit de l'humeur.—Quoi donc
faire d'une charrette? dit-il; ne pouvons-nous, de notre pied, nous en
aller chez nous à la fraîcheur et arriver sur la tardée du soir?
Brulette a fait souvent plus de chemin pour aller danser à quelque
assemblée, et je me sens tout capable d'en faire autant qu'elle.
Thérence observa qu'une si longue course lui ferait revenir la fièvre,
et il s'y obstina d'autant plus; mais Brulette, qui voyait bien le
chagrin de Thérence, coupa court en disant qu'elle se sentait lasse,
qu'elle serait aise de passer la nuit à l'auberge et de s'en aller
ensuite en voiture.
—Eh bien, dit le grand bûcheux, nous ferons de même. Nous laisserons
reposer notre cheval toute la nuit, et nous nous départirons de vous
autres au jour de demain. Et, si vous m'en croyez, au lieu de nous
restaurer en cette auberge pleine de mouches, nous emporterons notre
dîner sous quelque feuillade, ou au bord de l'eau, et y passerons la
soirée à deviser jusqu'à l'heure de dormir.
Ainsi fut fait. Je retins deux chambres, l'une pour les filles, l'autre
pour les hommes, et voulant régaler une bonne fois le père Bastien à mon
idée, m'étant aperçu qu'à l'occasion il était beau mangeur, je fis
remplir une grande corbeille de ce qu'il y avait de mieux en pâtés, pain
blanc, vin et brandevin, et l'emportai au dehors de la ville. Il est
heureux que la mode de boire le café et la bière ne régnât pas encore,
car je n'y aurais pas regardé et y eusse laissé le restant de ma poche.
Sainte-Sevère est un bel endroit coupé en ravins bien arrosés, et
réjouissant à la vue. Nous fîmes choix d'un tertre élevé, où l'air était
si vif que, du repas, il ne resta ni une croûte, ni une verrée de
boisson.
Après quoi, le grand bûcheux se sentant tout gaillard, prit sa musette,
qui ne le quittait jamais, et dit à Joseph:
—Mon enfant, on ne sait qui vit ou qui meurt; nous nous quittons, selon
toi, pour deux ou trois jours; selon moi, tu as l'idée d'une plus longue
départie; mais peut-être que, selon Dieu, nous ne devons point nous
revoir. Voilà ce qu'il faut toujours se dire quand, au croisement d'un
chemin, chacun tire de son côté. J'espère que tu t'en vas content de moi
et de mes enfants, comme je suis content de toi et de tes amis qui sont
là; mais je n'oublie point que le principal a été de t'enseigner la
musique, et j'ai regret aux deux mois de maladie qui t'ont forcé de
t'arrêter. Je ne prétends pas que j'aurais pu faire de toi un grand
savant, je sais qu'il y en a dans les villes, messieurs et dames, qui
sonnent sur des instruments que nous ne connaissons pas, et qui lisent
des airs écrits comme on lit la parole écrite dans les livres. Sauf le
plain-chant, que j'ai appris dans ma jeunesse, je ne connais pas
beaucoup cette musique-là et t'en ai montré tout ce que je savais,
c'est-à-dire les clefs, les notes et la mesure. Quand tu auras envie
d'en connaître plus long, tu iras dans les grandes villes, où les
violoneurs t'apprendront le menuet et la contredanse; mais je ne sais
pas si ça te servira, à moins que tu ne veuilles quitter ton pays et ta
condition de paysan.
—Dieu m'en garde! répondit Joseph en regardant Brulette.
—Or donc, reprit le grand bûcheux, tu trouveras ailleurs l'instruction
qu'il te faut pour sonner la musette ou la vielle. Si tu veux revenir à
moi, je t'y aiderai; si tu crois trouver du nouveau dans le pays d'en
sus, il faut y aller. Tout ce que j'aurais souhaité, c'est de te mener
tout doucement, jusqu'au temps où ton souffle saura se donner sans
effort, et où tes doigts ne se tromperont plus; car pour l'idée, ça ne
se donne point, et tu as la tienne, que je sais être de bonne qualité.
Je ne t'ai pas épargné la provision que j'ai dans la tête, et ce que tu
auras retenu, tu t'en serviras s'il te plaît; mais, comme ton vouloir
est de composer, tu ne peux mieux faire que de voyager un jour ou
l'autre, pour tirer la comparaison de ton fonds avec celui d'autrui. Il
te faut donc monter jusqu'à l'Auvergne et au Forez, afin de voir, de
l'autre côté de nos vallons, comme le monde est grand et beau, et comme
le cœur s'élargit quand, du haut d'une vraie montagne, on regarde
rouler des eaux vives qui couvrent la voix des hommes et font verdir des
arbres qui ne déverdissent jamais. Ne descends pourtant guère dans les
plaines des autres pays. Tu y retrouverais ce que tu aurais laissé dans
les tiennes; car voici le moment de te donner un enseignement que tu ne
dois pas oublier. Écoute-le donc bien fidèlement.