Livre Dixième.
Suite du récit. Fin de l’épisode de Velléda.
« Je vous ai dit, seigneurs, que Velléda habitoit le château avec son
père. Le chagrin et l’inquiétude plongèrent d’abord Ségenax dans une
fièvre ardente, pendant laquelle je lui prodiguai les secours qu’exigeoit l’humanité. J’allois chaque jour visiter le père et la fille dans la
tour où je les avois fait transporter. Cette conduite, différente de celle
des autres commandants romains, charma les deux infortunés : le
vieillard revint à la vie, et la druidesse, qui avoit montré un grand
abattement, parut bientôt plus contente. Je la rencontrois se promenant seule, avec un air de joie, dans les cours du château, dans les
salles, dans les galeries, les passages secrets, les escaliers tournants
qui conduisoient au haut de la forteresse ; elle se multiplioit sous mes
pas, et quand je la croyois auprès de son père, elle se montroit tout
à coup au fond d’un corridor obscur, comme une apparition.
« Cette femme étoit extraordinaire. Elle avoit, ainsi que toutes les
Gauloises, quelque chose de capricieux et d’attirant. Son regard étoit
prompt, sa bouche un peu dédaigneuse et son sourire singulièrement
doux et spirituel. Ses manières étoient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses ; il y avoit dans toute sa personne de l’abandon et de la
dignité, de l’innocence et de l’art. J’aurois été étonné de trouver dans
une espèce de sauvage une connoissance approfondie des lettres grecques et de l’histoire de son pays, si je n’avois su que Velléda descendoit de la famille de l’archidruide et qu’elle avoit été élevée par un senani, pour être attachée à l’ordre savant des prêtres gaulois 1. L’orgueil dominoit chez cette barbare 2, et l’exaltation de ses sentiments alloit souvent jusqu’au désordre.
« Une nuit, je veillois seul dans une salle d’armes où l’on ne découvroit le ciel que par d’étroites et longues ouvertures pratiquées dans l’épaisseur des pierres. Quelques rayons des étoiles, descendant à
travers ces ouvertures, faisoient briller les lances et les aigles rangées
en ordre le long des murailles. Je n’avois point allumé de flambeau,
et je me promenois au milieu des ténèbres.
« Tout à coup, à l’une des extrémités de la galerie, un pâle crépuscule blanchit les ombres. La clarté augmente par degrés et bientôt je
vois paroître Velléda. Elle tenoit à la main une de ces lampes romaines
qui pendent au bout d’une chaîne d’or. Ses cheveux blonds, relevés
à la grecque sur le sommet de sa tête, étoient ornés d’une couronne
de verveine, plante sacrée parmi les druides. Elle portoit pour tout
vêtement une tunique blanche : fille de roi a moins de beauté, de
noblesse et de grandeur.
« Elle suspendit sa lampe aux courroies d’un bouclier, et venant à
moi elle me dit :
« Mon père dort ; assieds-toi, écoute. »
« Je détachai du mur un trophée de piques et de javelots que je
couchai par terre, et nous nous assîmes sur cette pile d’armes en face
de la lampe.
« Sais-tu, me dit alors la jeune barbare, que je suis fée ? »
« Je lui demandai l’explication de ce mot.
« Les fées gauloises 3, répondit-elle, ont le pouvoir d’exciter les tempêtes, de les conjurer, de se rendre invisibles, de prendre la forme
de différents animaux. »
« Je ne reconnois pas ce pouvoir, répondis-je avec gravité. Comment
pourriez-vous croire raisonnablement posséder une puissance que
vous n’avez jamais exercée ? Ma religion s’offense de ces superstitions.
Les orages n’obéissent qu’à Dieu. »
« Je ne te parle pas de ton Dieu, reprit-elle avec impatience. Dis-moi, as-tu entendu la dernière nuit le gémissement d’une fontaine 4
dans les bois, et la plainte de la brise dans l’herbe qui croît sur ta
fenêtre ? Eh bien, c’étoit moi qui soupirois dans cette fontaine et dans
cette brise ! Je me suis aperçue que tu aimois le murmure des eaux et
des vents. »
« J’eus pitié de cette insensée : elle lut ce sentiment sur mon visage.
« Je te fais pitié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie,
ne t’en prends qu’à toi. Pourquoi as-tu sauvé mon père avec tant de
bonté ? Pourquoi m’as-tu traitée avec tant de douceur ? Je suis vierge,
vierge de l’île de Sayne : que je garde ou que je viole mes vœux, j’en
mourrai. Tu en seras la cause. Voilà ce que je voulois te dire. Adieu ! »
« Elle se leva, prit sa lampe, et disparut.
« Jamais, seigneurs, je n’ai éprouvé une douleur pareille. Rien n’est affreux comme le malheur de troubler l’innocence. Je m’étois endormi
au milieu des dangers, content de trouver en moi la résolution du
bien et la volonté de revenir un jour au bercail. Cette tiédeur devoit
être punie : j’avois bercé dans mon cœur les passions avec complaisance, et il étoit juste que je subisse le châtiment des passions !
« Aussi le ciel m’ôta-t-il dans ce moment tout moyen d’écarter le
danger. Clair, le pasteur chrétien, étoit absent ; Ségenax étoit encore
trop foible pour sortir du château, et je ne pouvois sans inhumanité
séparer la fille du père. Je fus donc obligé de garder l’ennemi en
dedans et de m’exposer malgré moi à ses attaques. En vain je cessai
de visiter le vieillard, en vain je me dérobai à la vue de Velléda : je la retrouvois partout ; elle m’attendoit des journées entières dans les
lieux où je ne pouvois éviter de passer, et là elle m’entretenoit de son
amour.
« Je sentois, il est vrai, que Velléda ne m’inspireroit jamais un
attachement 5 véritable : elle manquoit pour moi de ce charme secret
qui fait le destin de notre vie ; mais la fille de Ségenax étoit jeune,
elle étoit belle, passionnée, et quand des paroles brûlantes sortoient
de ses lèvres, tous mes sens étoient bouleversés.
« À quelque distance du château, dans un de ces bois appelés
chastes 6 par les druides, on voyoit un arbre mort 7 que le fer avoit dépouillé de son écorce. Cette espèce de fantôme se faisoit distinguer par sa pâleur au milieu des noirs enfoncements de la forêt. Adoré
sous le nom d’Irminsul, il étoit devenu une divinité formidable pour
les barbares, qui dans leurs joies comme dans leurs peines ne savent
invoquer que la mort. Autour de ce simulacre 8, quelques chênes,
dont les racines avoient été arrosées du sang humain, portoient suspendues à leurs branches les armes et les enseignes de guerre des
Gaulois ; le vent les agitoit sur les rameaux, et elles rendoient, en
s’entre-choquant, des murmures sinistres.
« J’allois souvent visiter ce sanctuaire plein du souvenir de l’antique
race des Celtes. Un soir je rêvois dans ce lieu. L’aquilon mugissoit
au loin et arrachoit du tronc des arbres des touffes de lierre et de
mousse. Velléda parut tout à coup.
« Tu me fuis, me dit-elle, tu cherches les endroits les plus déserts
pour te dérober à ma présence ; mais c’est en vain : l’orage t’apporte
Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds. »
« Elle se plaça debout devant moi, croisa les bras, me regarda
fixement, et me dit :
« J’ai bien des choses à t’apprendre ; je voudrois causer longtemps
avec toi. Je sais que mes plaintes t’importunent, je sais qu’elles ne te donneront pas de l’amour ; mais, cruel, je m’enivre de mes aveux,
j’aime à me nourrir de ma flamme, à t’en faire connoître toute la
violence ! Ah ! si tu m’aimois, quelle seroit notre félicité ! Nous trouverions pour nous exprimer un langage digne du ciel : à présent il y
a des mots qui me manquent, parce que ton âme ne répond pas à la
mienne. »
« Un coup de vent ébranla la forêt, et une plainte sortit des boucliers d’airain. Velléda, effrayée, leva la tête, et regardant les trophées
suspendus :
« Ce sont les armes de mon père qui gémissent ; elles m’annoncent
quelque malheur. »
« Après un moment de silence elle ajouta :
« Il faut pourtant qu’il y ait quelque raison à ton indifférence.
Tant d’amour auroit dû t’en inspirer. Cette froideur est trop extraordinaire. »
« Elle s’interrompit de nouveau. Sortant tout à coup comme d’une
réflexion profonde, elle s’écria :
« Voilà la raison que je cherchois ! Tu ne peux me souffrir, parce
que je n’ai rien à t’offrir qui soit digne de toi ! »
« Alors s’approchant de moi comme en délire, et mettant la main
sur mon cœur :
« Guerrier, ton cœur reste tranquille sous la main de l’amour, mais
peut-être qu’un trône le feroit palpiter. Parle : veux-tu l’empire ? Une
Gauloise l’avoit promis à Dioclétien 9, une Gauloise te le propose ; elle n’étoit que prophétesse, moi je suis prophétesse et amante. Je peux
tout pour toi. Tu le sais : nous avons souvent disposé de la pourpre 10.
J’armerai secrètement nos guerriers. Teutatès te sera favorable, et
par mon art je forcerai le ciel à seconder tes vœux. Je ferai sortir les
druides de leurs forêts. Je marcherai moi-même aux combats, portant
à la main une branche de chêne. Et si le sort nous étoit contraire, il
est encore des antres dans les Gaules où, nouvelle Éponine 11, je
pourrois cacher mon époux. Ah ! malheureuse Velléda ! tu parles
d’époux, et tu ne seras jamais aimée ! »
« La voix de la jeune barbare expire ; la main qu’elle tenoit sur
mon cœur retombe ; elle penche sa tête, et son ardeur s’éteint dans
des torrents de larmes.
« Cette conversation me remplit d’effroi. Je commençai à craindre
que ma résistance ne fût inutile. Mon attendrissement étoit extrême
quand Velléda cessa de parler, et je sentis tout le reste du jour la
place brûlante de sa main sur mon cœur. Voulant du moins faire un
dernier effort pour me sauver, je pris une résolution qui devoit prévenir le mal et qui ne fit que l’aggraver : car lorsque Dieu veut nous
punir, il tourne contre nous notre propre sagesse et ne nous tient
point compte d’une prudence qui vient trop tard.
« Je vous ai dit que je n’avois pu d’abord faire sortir Ségenax du
château à cause de son extrême foiblesse, mais le vieillard reprenant
peu à peu ses forces, et le danger croissant pour moi tous les jours, je
supposai des lettres de César qui m’ordonnoient de renvoyer les prisonniers. Velléda voulut me parler avant son départ ; je refusai de
la voir, afin de nous épargner à tous deux une scène douloureuse : sa
piété filiale ne lui permit pas d’abandonner son père, et elle le suivit,
comme je l’avois prévu. Dès le lendemain elle parut aux portes du
château ; on lui dit que j’étois parti pour un voyage ; elle baissa la
tête, et rentra dans le bois en silence. Elle se présenta ainsi pendant plusieurs jours, et reçut la même réponse. La dernière fois elle
resta longtemps appuyée contre un arbre à regarder les murs de la
forteresse. Je la voyois par une fenêtre, et je ne pouvois retenir mes
pleurs : elle s’éloigna à pas lents, et ne revint plus.
« Je commençois à retrouver un peu de repos : j’espérois que Velléda s’étoit enfin guérie de son fatal amour. Fatigué de la prison où
je m’étois tenu renfermé, je voulus respirer l’air de la campagne. Je
jetai une peau d’ours sur mes épaules, j’armai mon bras de l’épieu
d’un chasseur, et, sortant du château, j’allai m’asseoir sur une haute
colline d’où l’on apercevoit le détroit britannique.
« Comme Ulysse regrettant son Ithaque, ou comme les Troyennes
exilées aux champs de la Sicile, je regardois la vaste étendue des flots,
et je pleurois. « Né au pied du mont Taygète, me disois-je, le triste
murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille
en venant à la vie. À combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se
briser les mêmes flots que je contemple ici ! Qui m’eût dit, il y a
quelques années, que j’entendrois gémir sur les côtes d’Italie, sur
les grèves des Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je
voyois se dérouler sur les beaux sables de la Messénie ? Quel sera le
terme de mes pèlerinages ? Heureux si la mort m’eût surpris avant
d’avoir commencé mes courses sur la terre, et lorsque je n’avois
d’aventures à conter à personne ! »
« Telles étoient mes réflexions, lorsque j’entendis assez près de moi
les sons d’une voix et d’une guitare 12. Ces sons, entrecoupés par des silences, par le murmure de la forêt et de la mer, par le cri du
courlis et de l’alouette marine, avoient quelque chose d’enchanté et
de sauvage. Je découvris aussitôt Velléda assise sur la bruyère. Sa
parure annonçoit le désordre de son esprit : elle portoit un collier de baies d’églantier ; sa guitare étoit suspendue à son sein par une tresse
de lierre et de fougère flétrie ; un voile blanc jeté sur sa tête descendoit jusqu’à ses pieds. Dans ce singulier appareil, pâle, et les yeux fatigués de pleurs, elle étoit encore d’une beauté frappante. On l’apercevoit derrière un buisson à demi dépouillé : ainsi le poète représente l’ombre de Didon 13, se montrant à travers un bois de myrtes, comme la lune nouvelle qui se lève dans un nuage.
« Le mouvement que je fis en reconnoissant la fille de Ségenax
attira ses regards. À mon aspect une joie troublée éclate sur son
visage. Elle me fait un signe mystérieux, et me dit :
« Je savois bien que je t’attirerois ici ; rien ne résiste à la force de
mes accents. »
« Et elle se met à chanter :
« Hercule, tu descendis dans la verte Aquitaine 14. Pyrène, qui
donna son nom aux montagnes de l’Ibérie ; Pyrène, fille du roi
Bébrycius, épousa le héros grec, car les Grecs ont toujours ravi le
cœur des femmes. »
« Velléda se lève, s’avance vers moi, et me dit :
« Je ne sais quel enchantement m’entraîne sur tes pas ; j’erre autour
de ton château, et je suis triste de ne pouvoir y pénétrer. Mais j’ai
préparé des charmes ; j’irai chercher le sélago 15 : j’offrirai d’abord une oblation de pain et de vin ; je serai vêtue de blanc ; mes pieds
seront nus, ma main droite cachée sous ma tunique arrachera la
plante, et ma main gauche la dérobera à ma main droite. Alors rien
ne pourra me résister. Je me glisserai chez toi sur les rayons de la
lune ; je prendrai la forme d’un ramier 16, et je volerai sur le haut de la tour que tu habites. Si je savois ce que tu préfères !… je pourrois…
Mais non, je veux être aimée pour moi : ce seroit m’être infidèle que
de m’aimer sous une forme empruntée. »
« À ces mots, Velléda pousse des cris de désespoir.
« Bientôt, changeant d’idée et cherchant à lire dans mes yeux,
comme pour pénétrer mes secrets :
« Oh ! oui, c’est cela, s’écria-t-elle, les Romaines auront épuisé ton
cœur ! Tu les auras trop aimées ! Ont-elles donc tant d’avantages sur
moi ? Les cygnes sont moins blancs 17 que les filles des Gaules ; nos yeux ont la couleur et l’éclat du ciel 18 ; nos cheveux sont si beaux que les Romaines nous les empruntent 19 pour en ombrager leur tête ; mais le feuillage n’a de grâces que sur la cime de l’arbre où il est né.
Vois-tu la chevelure que je porte ? Eh bien ! si j’avois voulu la céder,
elle seroit maintenant sur le front de l’impératrice : c’est mon diadème, et je l’ai gardé pour toi ! Ne sais-tu pas que nos pères, nos frères, nos époux, trouvent en nous quelque chose de divin 20 ? Une
voix mensongère t’aura peut-être raconté que les Gauloises sont capricieuses, légères, infidèles : ne crois pas ces discours. Chez les enfants des druides, les passions sont sérieuses et leurs conséquences terribles. »
« Je pris les mains de cette infortunée entre les deux miennes : je
les serrai tendrement.
« Velléda, dis-je, si vous m’aimez, il est un moyen de me le prouver : retournez chez votre père, il a besoin de votre appui. Ne vous abandonnez plus à une douleur qui trouble votre raison et qui me fera mourir. »
« Je descendis de la colline, et Velléda me suivit. Nous nous avançâmes dans la campagne par des chemins peu fréquentés où croissoit le gazon.
« Si tu m’avois aimée, disoit Velléda, avec quelles délices nous
aurions parcouru ces champs ! Quel bonheur d’errer avec toi dans ces
routes solitaires, comme la brebis dont les flocons de laine sont restés
suspendus à ces ronces ! »
« Elle s’interrompit, regarda ses bras amaigris, et dit avec un sourire :
« Et moi aussi j’ai été déchirée par les épines de ce désert, et j’y
laisse chaque jour quelque partie de ma dépouille. »
« Revenant à ses rêveries :
« Au bord du ruisseau, dit-elle, au pied de l’arbre, le long de cette
haie, de ces sillons où rit la première verdure des blés que je ne
verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil. Souvent,
pendant les tempêtes, cachés dans quelque grange isolée ou parmi
les ruines d’une cabane, nous eussions entendu gémir le vent sous le
chaume abandonné. Tu croyois peut-être que, dans mes songes de
félicité, je désirois des trésors, des palais, des pompes ? Hélas ! mes
vœux étoient plus modestes, et ils n’ont point été exaucés ! Je n’ai jamais
aperçu au coin d’un bois la hutte roulante d’un berger sans songer
qu’elle me suffiroit avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les
druides m’ont conté l’histoire, nous promènerions aujourd’hui notre
cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendroit pas plus
à la terre que notre vie. »
« Nous arrivâmes à l’entrée d’un bois de sapins et de mélèzes. La
fille de Ségenax s’arrêta, et me dit :
« Mon père habite ce bois, je ne veux pas que tu entres dans sa
demeure : il t’accuse de lui avoir ravi sa fille. Tu peux, sans être trop
malheureux, me voir au milieu de mes chagrins, parce que je suis jeune et pleine de force ; mais les larmes d’un vieillard brisent le
cœur. Je t’irai chercher au château. »
« En prononçant ces mots, elle me quitta brusquement.
« Cette rencontre imprévue porta le dernier coup à ma raison. Tel
est le danger des passions, que même sans les partager vous respirez
dans leur atmosphère quelque chose d’empoisonné qui vous enivre.
Vingt fois, tandis que Velléda m’exprimoit des sentiments si tristes
et si tendres, vingt fois je fus prêt à me jeter à ses pieds, à l’étonner
de sa victoire, à la ravir par l’aveu de ma défaite. Au moment de succomber, je ne dus mon salut qu’à la pitié même que m’inspiroit cette
infortunée. Mais cette pitié, qui me sauva d’abord, fut en effet ce qui
me perdit, car elle m’ôta le reste de mes forces. Je ne me sentis plus
aucune fermeté contre Velléda ; je m’accusai d’être la cause de l’égarement de son esprit par trop de sévérité. Un si triste essai de courage
me dégoûta du courage même ; je retombai dans ma foiblesse accoutumée, et, ne comptant plus sur moi, je mis tout mon espoir dans le retour de Clair.
« Quelques jours s’écoulèrent : Velléda ne reparoissant point au
château selon sa promesse, je commençai à craindre quelque accident
fatal. Plein d’inquiétude, je sortois pour me rendre à la demeure de
Ségenax, lorsqu’un soldat, accouru du bord de la mer, vint m’avertir
que la flotte des Francs 21 reparoissoit à la vue de l’Armorique. Je fus obligé de partir sur-le-champ. Le temps étoit sombre et tout annonçoit
une tempête. Comme les barbares choisissent presque toujours pour
débarquer le moment des orages 22, je redoublai de vigilance. Je fis
mettre partout les soldats sous les armes et fortifier les lieux les plus
exposés. La journée entière se passa dans ces travaux, et la nuit en
faisant éclater la tempête nous apporta de nouvelles inquiétudes.
« À l’extrémité d’une côte dangereuse, sur une grève où croissent
à peine quelques herbes dans un sable stérile, s’élève une longue suite
de pierres druidiques 23, semblables à ce tombeau où j’avois jadis
rencontré Velléda. Battues des vents, des pluies et des flots, elles sont là solitaires entre la mer, la terre et le ciel. Leur origine et leur destination sont également inconnues. Monuments de la science des druides, retracent-elles quelques secrets de l’astronomie ou quelques mystères de la Divinité ? On l’ignore. Mais les Gaulois n’approchent point de ces pierres sans une profonde terreur. Ils disent qu’on y voit des feux errants et qu’on y entend la voix des fantômes.
« La solitude de ce lieu et la frayeur qu’il inspire me parurent
propres à favoriser une descente des barbares. Je crus donc devoir placer une garde sur cette côte, et je résolus moi-même d’y passer la nuit.
« Un esclave que j’avois envoyé porter une lettre à Velléda étoit
revenu avec cette lettre. Il n’avoit point trouvé la druidesse ; elle avoit
quitté son père vers la troisième heure du jour, et l’on ne savoit ce
qu’elle étoit devenue. Cette nouvelle ne fit qu’augmenter mes alarmes.
Dévoré de chagrins, je m’étois assis, loin des soldats, dans un endroit
écarté. Tout à coup j’entends du bruit, et crois entrevoir quelque
chose dans l’ombre. Je mets l’épée à la main ; je me lève et cours vers
le fantôme qui fuyoit. Quelle fut ma surprise lorsque je saisis Velléda !
« Quoi ! me dit-elle à voix basse, c’est toi ! Tu as donc su que j’étois
ici ? »
« Non, lui répondis-je ; mais vous, trahissez-vous les Romains ? »
« Trahir ! repartit-elle indignée. Ne t’ai-je pas juré de ne rien entreprendre contre toi ? Suis-moi, tu vas voir ce que je fais ici. »
« Elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus
élevée du dernier rocher druidique.
« La mer se brisoit au-dessous de nous parmi des écueils avec un
bruit horrible. Ses tourbillons, poussés par le vent, s’élançoient contre
le rocher et nous couvroient d’écume et d’étincelles de feu. Des nuages
voloient dans le ciel sur la face de la lune, qui semblait courir rapidement à travers ce chaos.
« Écoute bien ce que je vais t’apprendre, me dit Velléda. Sur cette
côte demeurent des pêcheurs qui te sont inconnus 24. Lorsque la moitié de la nuit sera écoulée, ils entendront quelqu’un frapper à leurs portes et les appeler à voix basse. Alors ils courront au rivage sans
connoître le pouvoir qui les entraîne. Ils y trouveront des bateaux
vides, et pourtant ces bateaux seront si chargés des âmes des morts,
qu’ils s’élèveront à peine au-dessus des flots. En moins d’une heure
les pêcheurs achèveront une navigation d’une journée et conduiront
les âmes à l’île des Bretons. Ils ne verront personne, ni pendant le
trajet ni pendant le débarquement, mais ils entendront une voix qui
comptera les nouveaux passagers au gardien des âmes. S’il se trouve
quelques femmes dans les barques, la voix déclarera le nom de leurs
époux. Tu sais, cruel, si l’on pourra nommer le mien. »
« Je voulus combattre les superstitions de Velléda.
« Tais-toi, me dit-elle, comme si j’eusse été coupable d’impiété. Tu
verras bientôt le tourbillon de feu 25 qui annonce le passage des âmes. N’entends-tu pas déjà leurs cris ? »
« Velléda se tut, et prêta une oreille attentive.
« Après quelques moments de silence elle me dit :
« Quand je ne serai plus, promets-moi de me donner des nouvelles
de mon père. Lorsque quelqu’un sera mort, tu m’écriras des lettres que tu jetteras dans le bûcher funèbre 26 ; elles me parviendront au
Séjour des Souvenirs ; je les lirai avec délices, et nous causerons ainsi
des deux côtés du tombeau. »
« Dans ce moment une vague furieuse vient roulant contre le rocher,
qu’elle ébranle dans ses fondements. Un coup de vent déchire les
nuages, et la lune laisse tomber un pâle rayon sur la surface des flots.
Des bruits sinistres s’élèvent sur le rivage. Le triste oiseau des écueils,
le lumb, fait entendre sa plainte semblable au cri de détresse d’un
homme qui se noie : la sentinelle, effrayée, appelle aux armes. Velléda
tressaille, étend les bras, s’écrie :
« On m’attend ! »
« Et elle s’élançoit dans les flots. Je la retins par son voile…
« Ô Cyrille ! comment continuer ce récit ? Je rougis de honte et de
confusion, mais je vous dois l’entier aveu de mes fautes : je les soumets, sans en rien dérober, au saint tribunal de votre vieillesse.
Hélas ! après mon naufrage, je me réfugie dans votre charité comme
dans un port de miséricorde !
« Épuisé par les combats que j’avois soutenus contre moi-même,
je ne pus résister au dernier témoignage de l’amour de Velléda ! Tant
de beauté, tant de passion, tant de désespoir, m’ôtèrent à mon tour la
raison : je fus vaincu.
« Non, dis-je au milieu de la nuit et de la tempête, je ne suis pas
assez fort pour être chrétien ! »
« Je tombe aux pieds de Velléda 27… L’enfer donne le signal de cet
hymen funeste 28 ; les esprits de ténèbres hurlent dans l’abîme, les
chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux !
« La fille de Ségenax consentit à vivre ou plutôt elle n’eut pas la
force de mourir. Elle restoit muette dans une sorte de stupeur qui
étoit à la fois un supplice affreux et une ineffable volupté. L’amour, le
remords, la honte, la crainte et surtout l’étonnement agitoient le cœur
de Velléda : elle ne pouvoit croire que je fusse ce même Eudore jusque-là si insensible ; elle ne savoit si elle n’étoit point abusée par quelque fantôme de la nuit, et elle me touchoit les mains et les cheveux pour s’assurer de la réalité de mon existence. Mon bonheur à moi ressembloit au désespoir, et quiconque nous eût vus au milieu de notre
félicité nous eût pris pour deux coupables à qui l’on vient de prononcer l’arrêt fatal.
« Dans ce moment, je me sentis marqué du sceau de la réprobation
divine : je doutai de la possibilité de mon salut et de la toute-puissance de la miséricorde de Dieu. D’épaisses ténèbres, comme une fumée, s’élevèrent dans mon âme, dont il me sembla qu’une légion
d’esprits rebelles prenoit tout à coup possession. Je me trouvai des
idées inconnues, le langage de l’enfer s’échappa naturellement de ma
bouche 29, et je fis entendre les blasphèmes de ces lieux où il y aura des gémissements et des pleurs éternels.
« Pleurant et souriant tour à tour, la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, Velléda gardoit le silence. L’aube commençoit à
blanchir les cieux. L’ennemi ne parut point. Je retournai au château,
ma victime m’y suivit. Deux fois l’étoile qui marque les derniers pas
du jour cacha notre rougeur dans les ombres, et deux fois l’étoile qui
rapporte la lumière nous ramena la honte et le remords. À la troisième
aurore, Velléda monta sur mon char pour aller chercher Ségenax.
Elle avoit à peine disparu dans les bois de chênes, que je vis s’élever
au-dessus des forêts une colonne de feu et de fumée. À l’instant où
je découvrois ces signaux, un centurion vint m’apprendre qu’on entendoit retentir de village en village les cris que poussent les Gaulois
quand ils veulent se communiquer une nouvelle 30. Je crus que les
Francs avoient attaqué quelque partie du rivage, et je me hâtai de
sortir avec mes soldats.
« Bientôt j’aperçois des paysans qui courent de toutes parts. Ils se
réunissent à une grande troupe qui s’avance vers moi.
« Je marche à la tête des Romains vers les bataillons rustiques.
Arrivé à la portée du javelot, j’arrête mes soldats, et m’avançant seul,
la tête nue, entre les deux armées :
« Gaulois, quel sujet vous rassemble ? Les Francs sont-ils descendus
dans les Armoriques ? Venez-vous m’offrir votre secours ou vous présentez-vous ici comme ennemis de César ? »
« Un vieillard sort des rangs. Ses épaules trembloient sous le poids
de sa cuirasse et son bras étoit chargé d’un fer inutile. Ô surprise ! je
crois reconnoître une de ces armures que j’avois vues suspendues au
bois des druides. Ô confusion ! ô douleur ! ce vénérable guerrier étoit
Ségenax !
« Gaulois, s’écrie-t-il, j’en atteste ces armes de ma jeunesse que
j’ai reprises au tronc d’Irminsul, où je les avois consacrées, voilà
celui qui a déshonoré mes cheveux blancs. Un eubage avoit suivi ma
fille, dont la raison est égarée : il a vu dans l’ombre le crime d’un
Romain. La vierge de Sayne a été outragée. Vengez vos filles et vos
épouses ; vengez les Gaulois et vos dieux ! »
« Il dit, et me lance un javelot d’une main impuissante. Le dard,
sans force, vient tomber à mes pieds ; je l’aurois béni s’il m’eût percé
le cœur. Les Gaulois, poussant un cri, se précipitent sur moi ; mes soldats s’avancent pour me secourir. En vain je veux arrêter les combattants. Ce n’est plus un tumulte passager, c’est un véritable combat
dont les clameurs s’élèvent jusqu’au ciel. On eût cru que les divinités
des druides étoient sorties de leurs forêts, et que du faîte de quelque
bergerie 31 elles animoient les Gaulois au carnage, tant ces laboureurs montroient d’audace ! Indifférent sur les coups qui menacent ma tête,
je ne songe qu’à sauver Ségenax ; mais, tandis que je l’arrache aux
mains des soldats et que je cherche à lui faire un abri du tronc d’un
chêne, une javeline, lancée du milieu de la foule, vient avec un affreux
sifflement s’enfoncer dans les entrailles du vieillard ; il tombe sous
l’arbre de ses aïeux comme l’antique Priam sous le laurier qui ombrageoit ses autels domestiques.
« Dans ce moment, un char paroît à l’extrémité de la plaine. Penchée sur les coursiers, une femme échevelée excite leur ardeur et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n’avoit point trouvé son père. Elle avoit appris qu’il assembloit les Gaulois pour venger l’honneur de sa fille. La druidesse voit qu’elle est trahie, et connoît toute
l’étendue de sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans
la plaine où se donnoit le combat fatal, pousse ses chevaux à travers
les rangs et me découvre gémissant sur son père étendu mort à mes
pieds. Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers et s’écrie
du haut de son char :
« Gaulois, suspendez vos coups. C’est moi qui ai causé vos maux,
c’est moi qui ai tué mon père. Cessez d’exposer vos jours pour une
fille criminelle. Le Romain est innocent. La vierge de Sayne n’a point
été outragée : elle s’est livrée elle-même, elle a violé volontairement
ses vœux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie ! »
« Alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant
à sa ceinture sa faucille d’or, comme si elle alloit faire un sacrifice à
ses dieux :
« Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d’une vestale ! »
« Aussitôt elle porte à sa gorge l’instrument sacré : le sang jaillit.
Comme une moissonneuse 32 qui a fini son ouvrage et qui s’endort
fatiguée au bout du sillon, Velléda s’affaisse sur le char ; la faucille d’or
échappe à sa main défaillante et sa tête se penche doucement sur son
épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu’elle aime, mais
sa bouche ne fait entendre qu’un murmure confus : déjà je n’étois
plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avoit fermé ses yeux. »
fin du livre dixième.
Livre Dixième.
Suite du récit. Fin de l’épisode de Velléda.
« Je vous ai dit, seigneurs, que Velléda habitoit le château avec son
père. Le chagrin et l’inquiétude plongèrent d’abord Ségenax dans une
fièvre ardente, pendant laquelle je lui prodiguai les secours qu’exigeoit l’humanité. J’allois chaque jour visiter le père et la fille dans la
tour où je les avois fait transporter. Cette conduite, différente de celle
des autres commandants romains, charma les deux infortunés : le
vieillard revint à la vie, et la druidesse, qui avoit montré un grand
abattement, parut bientôt plus contente. Je la rencontrois se promenant seule, avec un air de joie, dans les cours du château, dans les
salles, dans les galeries, les passages secrets, les escaliers tournants
qui conduisoient au haut de la forteresse ; elle se multiplioit sous mes
pas, et quand je la croyois auprès de son père, elle se montroit tout
à coup au fond d’un corridor obscur, comme une apparition.
« Cette femme étoit extraordinaire. Elle avoit, ainsi que toutes les
Gauloises, quelque chose de capricieux et d’attirant. Son regard étoit
prompt, sa bouche un peu dédaigneuse et son sourire singulièrement
doux et spirituel. Ses manières étoient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses ; il y avoit dans toute sa personne de l’abandon et de la
dignité, de l’innocence et de l’art. J’aurois été étonné de trouver dans
une espèce de sauvage une connoissance approfondie des lettres grecques et de l’histoire de son pays, si je n’avois su que Velléda descendoit de la famille de l’archidruide et qu’elle avoit été élevée par un senani, pour être attachée à l’ordre savant des prêtres gaulois 1. L’orgueil dominoit chez cette barbare 2, et l’exaltation de ses sentiments alloit souvent jusqu’au désordre.
« Une nuit, je veillois seul dans une salle d’armes où l’on ne découvroit le ciel que par d’étroites et longues ouvertures pratiquées dans l’épaisseur des pierres. Quelques rayons des étoiles, descendant à
travers ces ouvertures, faisoient briller les lances et les aigles rangées
en ordre le long des murailles. Je n’avois point allumé de flambeau,
et je me promenois au milieu des ténèbres.
« Tout à coup, à l’une des extrémités de la galerie, un pâle crépuscule blanchit les ombres. La clarté augmente par degrés et bientôt je
vois paroître Velléda. Elle tenoit à la main une de ces lampes romaines
qui pendent au bout d’une chaîne d’or. Ses cheveux blonds, relevés
à la grecque sur le sommet de sa tête, étoient ornés d’une couronne
de verveine, plante sacrée parmi les druides. Elle portoit pour tout
vêtement une tunique blanche : fille de roi a moins de beauté, de
noblesse et de grandeur.
« Elle suspendit sa lampe aux courroies d’un bouclier, et venant à
moi elle me dit :
« Mon père dort ; assieds-toi, écoute. »
« Je détachai du mur un trophée de piques et de javelots que je
couchai par terre, et nous nous assîmes sur cette pile d’armes en face
de la lampe.
« Sais-tu, me dit alors la jeune barbare, que je suis fée ? »
« Je lui demandai l’explication de ce mot.
« Les fées gauloises 3, répondit-elle, ont le pouvoir d’exciter les tempêtes, de les conjurer, de se rendre invisibles, de prendre la forme
de différents animaux. »
« Je ne reconnois pas ce pouvoir, répondis-je avec gravité. Comment
pourriez-vous croire raisonnablement posséder une puissance que
vous n’avez jamais exercée ? Ma religion s’offense de ces superstitions.
Les orages n’obéissent qu’à Dieu. »
« Je ne te parle pas de ton Dieu, reprit-elle avec impatience. Dis-moi, as-tu entendu la dernière nuit le gémissement d’une fontaine 4
dans les bois, et la plainte de la brise dans l’herbe qui croît sur ta
fenêtre ? Eh bien, c’étoit moi qui soupirois dans cette fontaine et dans
cette brise ! Je me suis aperçue que tu aimois le murmure des eaux et
des vents. »
« J’eus pitié de cette insensée : elle lut ce sentiment sur mon visage.
« Je te fais pitié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie,
ne t’en prends qu’à toi. Pourquoi as-tu sauvé mon père avec tant de
bonté ? Pourquoi m’as-tu traitée avec tant de douceur ? Je suis vierge,
vierge de l’île de Sayne : que je garde ou que je viole mes vœux, j’en
mourrai. Tu en seras la cause. Voilà ce que je voulois te dire. Adieu ! »
« Elle se leva, prit sa lampe, et disparut.
« Jamais, seigneurs, je n’ai éprouvé une douleur pareille. Rien n’est affreux comme le malheur de troubler l’innocence. Je m’étois endormi
au milieu des dangers, content de trouver en moi la résolution du
bien et la volonté de revenir un jour au bercail. Cette tiédeur devoit
être punie : j’avois bercé dans mon cœur les passions avec complaisance, et il étoit juste que je subisse le châtiment des passions !
« Aussi le ciel m’ôta-t-il dans ce moment tout moyen d’écarter le
danger. Clair, le pasteur chrétien, étoit absent ; Ségenax étoit encore
trop foible pour sortir du château, et je ne pouvois sans inhumanité
séparer la fille du père. Je fus donc obligé de garder l’ennemi en
dedans et de m’exposer malgré moi à ses attaques. En vain je cessai
de visiter le vieillard, en vain je me dérobai à la vue de Velléda : je la retrouvois partout ; elle m’attendoit des journées entières dans les
lieux où je ne pouvois éviter de passer, et là elle m’entretenoit de son
amour.
« Je sentois, il est vrai, que Velléda ne m’inspireroit jamais un
attachement 5 véritable : elle manquoit pour moi de ce charme secret
qui fait le destin de notre vie ; mais la fille de Ségenax étoit jeune,
elle étoit belle, passionnée, et quand des paroles brûlantes sortoient
de ses lèvres, tous mes sens étoient bouleversés.
« À quelque distance du château, dans un de ces bois appelés
chastes 6 par les druides, on voyoit un arbre mort 7 que le fer avoit dépouillé de son écorce. Cette espèce de fantôme se faisoit distinguer par sa pâleur au milieu des noirs enfoncements de la forêt. Adoré
sous le nom d’Irminsul, il étoit devenu une divinité formidable pour
les barbares, qui dans leurs joies comme dans leurs peines ne savent
invoquer que la mort. Autour de ce simulacre 8, quelques chênes,
dont les racines avoient été arrosées du sang humain, portoient suspendues à leurs branches les armes et les enseignes de guerre des
Gaulois ; le vent les agitoit sur les rameaux, et elles rendoient, en
s’entre-choquant, des murmures sinistres.
« J’allois souvent visiter ce sanctuaire plein du souvenir de l’antique
race des Celtes. Un soir je rêvois dans ce lieu. L’aquilon mugissoit
au loin et arrachoit du tronc des arbres des touffes de lierre et de
mousse. Velléda parut tout à coup.
« Tu me fuis, me dit-elle, tu cherches les endroits les plus déserts
pour te dérober à ma présence ; mais c’est en vain : l’orage t’apporte
Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds. »
« Elle se plaça debout devant moi, croisa les bras, me regarda
fixement, et me dit :
« J’ai bien des choses à t’apprendre ; je voudrois causer longtemps
avec toi. Je sais que mes plaintes t’importunent, je sais qu’elles ne te donneront pas de l’amour ; mais, cruel, je m’enivre de mes aveux,
j’aime à me nourrir de ma flamme, à t’en faire connoître toute la
violence ! Ah ! si tu m’aimois, quelle seroit notre félicité ! Nous trouverions pour nous exprimer un langage digne du ciel : à présent il y
a des mots qui me manquent, parce que ton âme ne répond pas à la
mienne. »
« Un coup de vent ébranla la forêt, et une plainte sortit des boucliers d’airain. Velléda, effrayée, leva la tête, et regardant les trophées
suspendus :
« Ce sont les armes de mon père qui gémissent ; elles m’annoncent
quelque malheur. »
« Après un moment de silence elle ajouta :
« Il faut pourtant qu’il y ait quelque raison à ton indifférence.
Tant d’amour auroit dû t’en inspirer. Cette froideur est trop extraordinaire. »
« Elle s’interrompit de nouveau. Sortant tout à coup comme d’une
réflexion profonde, elle s’écria :
« Voilà la raison que je cherchois ! Tu ne peux me souffrir, parce
que je n’ai rien à t’offrir qui soit digne de toi ! »
« Alors s’approchant de moi comme en délire, et mettant la main
sur mon cœur :
« Guerrier, ton cœur reste tranquille sous la main de l’amour, mais
peut-être qu’un trône le feroit palpiter. Parle : veux-tu l’empire ? Une
Gauloise l’avoit promis à Dioclétien 9, une Gauloise te le propose ; elle n’étoit que prophétesse, moi je suis prophétesse et amante. Je peux
tout pour toi. Tu le sais : nous avons souvent disposé de la pourpre 10.
J’armerai secrètement nos guerriers. Teutatès te sera favorable, et
par mon art je forcerai le ciel à seconder tes vœux. Je ferai sortir les
druides de leurs forêts. Je marcherai moi-même aux combats, portant
à la main une branche de chêne. Et si le sort nous étoit contraire, il
est encore des antres dans les Gaules où, nouvelle Éponine 11, je
pourrois cacher mon époux. Ah ! malheureuse Velléda ! tu parles
d’époux, et tu ne seras jamais aimée ! »
« La voix de la jeune barbare expire ; la main qu’elle tenoit sur
mon cœur retombe ; elle penche sa tête, et son ardeur s’éteint dans
des torrents de larmes.
« Cette conversation me remplit d’effroi. Je commençai à craindre
que ma résistance ne fût inutile. Mon attendrissement étoit extrême
quand Velléda cessa de parler, et je sentis tout le reste du jour la
place brûlante de sa main sur mon cœur. Voulant du moins faire un
dernier effort pour me sauver, je pris une résolution qui devoit prévenir le mal et qui ne fit que l’aggraver : car lorsque Dieu veut nous
punir, il tourne contre nous notre propre sagesse et ne nous tient
point compte d’une prudence qui vient trop tard.
« Je vous ai dit que je n’avois pu d’abord faire sortir Ségenax du
château à cause de son extrême foiblesse, mais le vieillard reprenant
peu à peu ses forces, et le danger croissant pour moi tous les jours, je
supposai des lettres de César qui m’ordonnoient de renvoyer les prisonniers. Velléda voulut me parler avant son départ ; je refusai de
la voir, afin de nous épargner à tous deux une scène douloureuse : sa
piété filiale ne lui permit pas d’abandonner son père, et elle le suivit,
comme je l’avois prévu. Dès le lendemain elle parut aux portes du
château ; on lui dit que j’étois parti pour un voyage ; elle baissa la
tête, et rentra dans le bois en silence. Elle se présenta ainsi pendant plusieurs jours, et reçut la même réponse. La dernière fois elle
resta longtemps appuyée contre un arbre à regarder les murs de la
forteresse. Je la voyois par une fenêtre, et je ne pouvois retenir mes
pleurs : elle s’éloigna à pas lents, et ne revint plus.
« Je commençois à retrouver un peu de repos : j’espérois que Velléda s’étoit enfin guérie de son fatal amour. Fatigué de la prison où
je m’étois tenu renfermé, je voulus respirer l’air de la campagne. Je
jetai une peau d’ours sur mes épaules, j’armai mon bras de l’épieu
d’un chasseur, et, sortant du château, j’allai m’asseoir sur une haute
colline d’où l’on apercevoit le détroit britannique.
« Comme Ulysse regrettant son Ithaque, ou comme les Troyennes
exilées aux champs de la Sicile, je regardois la vaste étendue des flots,
et je pleurois. « Né au pied du mont Taygète, me disois-je, le triste
murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille
en venant à la vie. À combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se
briser les mêmes flots que je contemple ici ! Qui m’eût dit, il y a
quelques années, que j’entendrois gémir sur les côtes d’Italie, sur
les grèves des Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je
voyois se dérouler sur les beaux sables de la Messénie ? Quel sera le
terme de mes pèlerinages ? Heureux si la mort m’eût surpris avant
d’avoir commencé mes courses sur la terre, et lorsque je n’avois
d’aventures à conter à personne ! »
« Telles étoient mes réflexions, lorsque j’entendis assez près de moi
les sons d’une voix et d’une guitare 12. Ces sons, entrecoupés par des silences, par le murmure de la forêt et de la mer, par le cri du
courlis et de l’alouette marine, avoient quelque chose d’enchanté et
de sauvage. Je découvris aussitôt Velléda assise sur la bruyère. Sa
parure annonçoit le désordre de son esprit : elle portoit un collier de baies d’églantier ; sa guitare étoit suspendue à son sein par une tresse
de lierre et de fougère flétrie ; un voile blanc jeté sur sa tête descendoit jusqu’à ses pieds. Dans ce singulier appareil, pâle, et les yeux fatigués de pleurs, elle étoit encore d’une beauté frappante. On l’apercevoit derrière un buisson à demi dépouillé : ainsi le poète représente l’ombre de Didon 13, se montrant à travers un bois de myrtes, comme la lune nouvelle qui se lève dans un nuage.
« Le mouvement que je fis en reconnoissant la fille de Ségenax
attira ses regards. À mon aspect une joie troublée éclate sur son
visage. Elle me fait un signe mystérieux, et me dit :
« Je savois bien que je t’attirerois ici ; rien ne résiste à la force de
mes accents. »
« Et elle se met à chanter :
« Hercule, tu descendis dans la verte Aquitaine 14. Pyrène, qui
donna son nom aux montagnes de l’Ibérie ; Pyrène, fille du roi
Bébrycius, épousa le héros grec, car les Grecs ont toujours ravi le
cœur des femmes. »
« Velléda se lève, s’avance vers moi, et me dit :
« Je ne sais quel enchantement m’entraîne sur tes pas ; j’erre autour
de ton château, et je suis triste de ne pouvoir y pénétrer. Mais j’ai
préparé des charmes ; j’irai chercher le sélago 15 : j’offrirai d’abord une oblation de pain et de vin ; je serai vêtue de blanc ; mes pieds
seront nus, ma main droite cachée sous ma tunique arrachera la
plante, et ma main gauche la dérobera à ma main droite. Alors rien
ne pourra me résister. Je me glisserai chez toi sur les rayons de la
lune ; je prendrai la forme d’un ramier 16, et je volerai sur le haut de la tour que tu habites. Si je savois ce que tu préfères !… je pourrois…
Mais non, je veux être aimée pour moi : ce seroit m’être infidèle que
de m’aimer sous une forme empruntée. »
« À ces mots, Velléda pousse des cris de désespoir.
« Bientôt, changeant d’idée et cherchant à lire dans mes yeux,
comme pour pénétrer mes secrets :
« Oh ! oui, c’est cela, s’écria-t-elle, les Romaines auront épuisé ton
cœur ! Tu les auras trop aimées ! Ont-elles donc tant d’avantages sur
moi ? Les cygnes sont moins blancs 17 que les filles des Gaules ; nos yeux ont la couleur et l’éclat du ciel 18 ; nos cheveux sont si beaux que les Romaines nous les empruntent 19 pour en ombrager leur tête ; mais le feuillage n’a de grâces que sur la cime de l’arbre où il est né.
Vois-tu la chevelure que je porte ? Eh bien ! si j’avois voulu la céder,
elle seroit maintenant sur le front de l’impératrice : c’est mon diadème, et je l’ai gardé pour toi ! Ne sais-tu pas que nos pères, nos frères, nos époux, trouvent en nous quelque chose de divin 20 ? Une
voix mensongère t’aura peut-être raconté que les Gauloises sont capricieuses, légères, infidèles : ne crois pas ces discours. Chez les enfants des druides, les passions sont sérieuses et leurs conséquences terribles. »
« Je pris les mains de cette infortunée entre les deux miennes : je
les serrai tendrement.
« Velléda, dis-je, si vous m’aimez, il est un moyen de me le prouver : retournez chez votre père, il a besoin de votre appui. Ne vous abandonnez plus à une douleur qui trouble votre raison et qui me fera mourir. »
« Je descendis de la colline, et Velléda me suivit. Nous nous avançâmes dans la campagne par des chemins peu fréquentés où croissoit le gazon.
« Si tu m’avois aimée, disoit Velléda, avec quelles délices nous
aurions parcouru ces champs ! Quel bonheur d’errer avec toi dans ces
routes solitaires, comme la brebis dont les flocons de laine sont restés
suspendus à ces ronces ! »
« Elle s’interrompit, regarda ses bras amaigris, et dit avec un sourire :
« Et moi aussi j’ai été déchirée par les épines de ce désert, et j’y
laisse chaque jour quelque partie de ma dépouille. »
« Revenant à ses rêveries :
« Au bord du ruisseau, dit-elle, au pied de l’arbre, le long de cette
haie, de ces sillons où rit la première verdure des blés que je ne
verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil. Souvent,
pendant les tempêtes, cachés dans quelque grange isolée ou parmi
les ruines d’une cabane, nous eussions entendu gémir le vent sous le
chaume abandonné. Tu croyois peut-être que, dans mes songes de
félicité, je désirois des trésors, des palais, des pompes ? Hélas ! mes
vœux étoient plus modestes, et ils n’ont point été exaucés ! Je n’ai jamais
aperçu au coin d’un bois la hutte roulante d’un berger sans songer
qu’elle me suffiroit avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les
druides m’ont conté l’histoire, nous promènerions aujourd’hui notre
cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendroit pas plus
à la terre que notre vie. »
« Nous arrivâmes à l’entrée d’un bois de sapins et de mélèzes. La
fille de Ségenax s’arrêta, et me dit :
« Mon père habite ce bois, je ne veux pas que tu entres dans sa
demeure : il t’accuse de lui avoir ravi sa fille. Tu peux, sans être trop
malheureux, me voir au milieu de mes chagrins, parce que je suis jeune et pleine de force ; mais les larmes d’un vieillard brisent le
cœur. Je t’irai chercher au château. »
« En prononçant ces mots, elle me quitta brusquement.
« Cette rencontre imprévue porta le dernier coup à ma raison. Tel
est le danger des passions, que même sans les partager vous respirez
dans leur atmosphère quelque chose d’empoisonné qui vous enivre.
Vingt fois, tandis que Velléda m’exprimoit des sentiments si tristes
et si tendres, vingt fois je fus prêt à me jeter à ses pieds, à l’étonner
de sa victoire, à la ravir par l’aveu de ma défaite. Au moment de succomber, je ne dus mon salut qu’à la pitié même que m’inspiroit cette
infortunée. Mais cette pitié, qui me sauva d’abord, fut en effet ce qui
me perdit, car elle m’ôta le reste de mes forces. Je ne me sentis plus
aucune fermeté contre Velléda ; je m’accusai d’être la cause de l’égarement de son esprit par trop de sévérité. Un si triste essai de courage
me dégoûta du courage même ; je retombai dans ma foiblesse accoutumée, et, ne comptant plus sur moi, je mis tout mon espoir dans le retour de Clair.
« Quelques jours s’écoulèrent : Velléda ne reparoissant point au
château selon sa promesse, je commençai à craindre quelque accident
fatal. Plein d’inquiétude, je sortois pour me rendre à la demeure de
Ségenax, lorsqu’un soldat, accouru du bord de la mer, vint m’avertir
que la flotte des Francs 21 reparoissoit à la vue de l’Armorique. Je fus obligé de partir sur-le-champ. Le temps étoit sombre et tout annonçoit
une tempête. Comme les barbares choisissent presque toujours pour
débarquer le moment des orages 22, je redoublai de vigilance. Je fis
mettre partout les soldats sous les armes et fortifier les lieux les plus
exposés. La journée entière se passa dans ces travaux, et la nuit en
faisant éclater la tempête nous apporta de nouvelles inquiétudes.
« À l’extrémité d’une côte dangereuse, sur une grève où croissent
à peine quelques herbes dans un sable stérile, s’élève une longue suite
de pierres druidiques 23, semblables à ce tombeau où j’avois jadis
rencontré Velléda. Battues des vents, des pluies et des flots, elles sont là solitaires entre la mer, la terre et le ciel. Leur origine et leur destination sont également inconnues. Monuments de la science des druides, retracent-elles quelques secrets de l’astronomie ou quelques mystères de la Divinité ? On l’ignore. Mais les Gaulois n’approchent point de ces pierres sans une profonde terreur. Ils disent qu’on y voit des feux errants et qu’on y entend la voix des fantômes.
« La solitude de ce lieu et la frayeur qu’il inspire me parurent
propres à favoriser une descente des barbares. Je crus donc devoir placer une garde sur cette côte, et je résolus moi-même d’y passer la nuit.
« Un esclave que j’avois envoyé porter une lettre à Velléda étoit
revenu avec cette lettre. Il n’avoit point trouvé la druidesse ; elle avoit
quitté son père vers la troisième heure du jour, et l’on ne savoit ce
qu’elle étoit devenue. Cette nouvelle ne fit qu’augmenter mes alarmes.
Dévoré de chagrins, je m’étois assis, loin des soldats, dans un endroit
écarté. Tout à coup j’entends du bruit, et crois entrevoir quelque
chose dans l’ombre. Je mets l’épée à la main ; je me lève et cours vers
le fantôme qui fuyoit. Quelle fut ma surprise lorsque je saisis Velléda !
« Quoi ! me dit-elle à voix basse, c’est toi ! Tu as donc su que j’étois
ici ? »
« Non, lui répondis-je ; mais vous, trahissez-vous les Romains ? »
« Trahir ! repartit-elle indignée. Ne t’ai-je pas juré de ne rien entreprendre contre toi ? Suis-moi, tu vas voir ce que je fais ici. »
« Elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus
élevée du dernier rocher druidique.
« La mer se brisoit au-dessous de nous parmi des écueils avec un
bruit horrible. Ses tourbillons, poussés par le vent, s’élançoient contre
le rocher et nous couvroient d’écume et d’étincelles de feu. Des nuages
voloient dans le ciel sur la face de la lune, qui semblait courir rapidement à travers ce chaos.
« Écoute bien ce que je vais t’apprendre, me dit Velléda. Sur cette
côte demeurent des pêcheurs qui te sont inconnus 24. Lorsque la moitié de la nuit sera écoulée, ils entendront quelqu’un frapper à leurs portes et les appeler à voix basse. Alors ils courront au rivage sans
connoître le pouvoir qui les entraîne. Ils y trouveront des bateaux
vides, et pourtant ces bateaux seront si chargés des âmes des morts,
qu’ils s’élèveront à peine au-dessus des flots. En moins d’une heure
les pêcheurs achèveront une navigation d’une journée et conduiront
les âmes à l’île des Bretons. Ils ne verront personne, ni pendant le
trajet ni pendant le débarquement, mais ils entendront une voix qui
comptera les nouveaux passagers au gardien des âmes. S’il se trouve
quelques femmes dans les barques, la voix déclarera le nom de leurs
époux. Tu sais, cruel, si l’on pourra nommer le mien. »
« Je voulus combattre les superstitions de Velléda.
« Tais-toi, me dit-elle, comme si j’eusse été coupable d’impiété. Tu
verras bientôt le tourbillon de feu 25 qui annonce le passage des âmes. N’entends-tu pas déjà leurs cris ? »
« Velléda se tut, et prêta une oreille attentive.
« Après quelques moments de silence elle me dit :
« Quand je ne serai plus, promets-moi de me donner des nouvelles
de mon père. Lorsque quelqu’un sera mort, tu m’écriras des lettres que tu jetteras dans le bûcher funèbre 26 ; elles me parviendront au
Séjour des Souvenirs ; je les lirai avec délices, et nous causerons ainsi
des deux côtés du tombeau. »
« Dans ce moment une vague furieuse vient roulant contre le rocher,
qu’elle ébranle dans ses fondements. Un coup de vent déchire les
nuages, et la lune laisse tomber un pâle rayon sur la surface des flots.
Des bruits sinistres s’élèvent sur le rivage. Le triste oiseau des écueils,
le lumb, fait entendre sa plainte semblable au cri de détresse d’un
homme qui se noie : la sentinelle, effrayée, appelle aux armes. Velléda
tressaille, étend les bras, s’écrie :
« On m’attend ! »
« Et elle s’élançoit dans les flots. Je la retins par son voile…
« Ô Cyrille ! comment continuer ce récit ? Je rougis de honte et de
confusion, mais je vous dois l’entier aveu de mes fautes : je les soumets, sans en rien dérober, au saint tribunal de votre vieillesse.
Hélas ! après mon naufrage, je me réfugie dans votre charité comme
dans un port de miséricorde !
« Épuisé par les combats que j’avois soutenus contre moi-même,
je ne pus résister au dernier témoignage de l’amour de Velléda ! Tant
de beauté, tant de passion, tant de désespoir, m’ôtèrent à mon tour la
raison : je fus vaincu.
« Non, dis-je au milieu de la nuit et de la tempête, je ne suis pas
assez fort pour être chrétien ! »
« Je tombe aux pieds de Velléda 27… L’enfer donne le signal de cet
hymen funeste 28 ; les esprits de ténèbres hurlent dans l’abîme, les
chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux !
« La fille de Ségenax consentit à vivre ou plutôt elle n’eut pas la
force de mourir. Elle restoit muette dans une sorte de stupeur qui
étoit à la fois un supplice affreux et une ineffable volupté. L’amour, le
remords, la honte, la crainte et surtout l’étonnement agitoient le cœur
de Velléda : elle ne pouvoit croire que je fusse ce même Eudore jusque-là si insensible ; elle ne savoit si elle n’étoit point abusée par quelque fantôme de la nuit, et elle me touchoit les mains et les cheveux pour s’assurer de la réalité de mon existence. Mon bonheur à moi ressembloit au désespoir, et quiconque nous eût vus au milieu de notre
félicité nous eût pris pour deux coupables à qui l’on vient de prononcer l’arrêt fatal.
« Dans ce moment, je me sentis marqué du sceau de la réprobation
divine : je doutai de la possibilité de mon salut et de la toute-puissance de la miséricorde de Dieu. D’épaisses ténèbres, comme une fumée, s’élevèrent dans mon âme, dont il me sembla qu’une légion
d’esprits rebelles prenoit tout à coup possession. Je me trouvai des
idées inconnues, le langage de l’enfer s’échappa naturellement de ma
bouche 29, et je fis entendre les blasphèmes de ces lieux où il y aura des gémissements et des pleurs éternels.
« Pleurant et souriant tour à tour, la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, Velléda gardoit le silence. L’aube commençoit à
blanchir les cieux. L’ennemi ne parut point. Je retournai au château,
ma victime m’y suivit. Deux fois l’étoile qui marque les derniers pas
du jour cacha notre rougeur dans les ombres, et deux fois l’étoile qui
rapporte la lumière nous ramena la honte et le remords. À la troisième
aurore, Velléda monta sur mon char pour aller chercher Ségenax.
Elle avoit à peine disparu dans les bois de chênes, que je vis s’élever
au-dessus des forêts une colonne de feu et de fumée. À l’instant où
je découvrois ces signaux, un centurion vint m’apprendre qu’on entendoit retentir de village en village les cris que poussent les Gaulois
quand ils veulent se communiquer une nouvelle 30. Je crus que les
Francs avoient attaqué quelque partie du rivage, et je me hâtai de
sortir avec mes soldats.
« Bientôt j’aperçois des paysans qui courent de toutes parts. Ils se
réunissent à une grande troupe qui s’avance vers moi.
« Je marche à la tête des Romains vers les bataillons rustiques.
Arrivé à la portée du javelot, j’arrête mes soldats, et m’avançant seul,
la tête nue, entre les deux armées :
« Gaulois, quel sujet vous rassemble ? Les Francs sont-ils descendus
dans les Armoriques ? Venez-vous m’offrir votre secours ou vous présentez-vous ici comme ennemis de César ? »
« Un vieillard sort des rangs. Ses épaules trembloient sous le poids
de sa cuirasse et son bras étoit chargé d’un fer inutile. Ô surprise ! je
crois reconnoître une de ces armures que j’avois vues suspendues au
bois des druides. Ô confusion ! ô douleur ! ce vénérable guerrier étoit
Ségenax !
« Gaulois, s’écrie-t-il, j’en atteste ces armes de ma jeunesse que
j’ai reprises au tronc d’Irminsul, où je les avois consacrées, voilà
celui qui a déshonoré mes cheveux blancs. Un eubage avoit suivi ma
fille, dont la raison est égarée : il a vu dans l’ombre le crime d’un
Romain. La vierge de Sayne a été outragée. Vengez vos filles et vos
épouses ; vengez les Gaulois et vos dieux ! »
« Il dit, et me lance un javelot d’une main impuissante. Le dard,
sans force, vient tomber à mes pieds ; je l’aurois béni s’il m’eût percé
le cœur. Les Gaulois, poussant un cri, se précipitent sur moi ; mes soldats s’avancent pour me secourir. En vain je veux arrêter les combattants. Ce n’est plus un tumulte passager, c’est un véritable combat
dont les clameurs s’élèvent jusqu’au ciel. On eût cru que les divinités
des druides étoient sorties de leurs forêts, et que du faîte de quelque
bergerie 31 elles animoient les Gaulois au carnage, tant ces laboureurs montroient d’audace ! Indifférent sur les coups qui menacent ma tête,
je ne songe qu’à sauver Ségenax ; mais, tandis que je l’arrache aux
mains des soldats et que je cherche à lui faire un abri du tronc d’un
chêne, une javeline, lancée du milieu de la foule, vient avec un affreux
sifflement s’enfoncer dans les entrailles du vieillard ; il tombe sous
l’arbre de ses aïeux comme l’antique Priam sous le laurier qui ombrageoit ses autels domestiques.
« Dans ce moment, un char paroît à l’extrémité de la plaine. Penchée sur les coursiers, une femme échevelée excite leur ardeur et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n’avoit point trouvé son père. Elle avoit appris qu’il assembloit les Gaulois pour venger l’honneur de sa fille. La druidesse voit qu’elle est trahie, et connoît toute
l’étendue de sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans
la plaine où se donnoit le combat fatal, pousse ses chevaux à travers
les rangs et me découvre gémissant sur son père étendu mort à mes
pieds. Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers et s’écrie
du haut de son char :
« Gaulois, suspendez vos coups. C’est moi qui ai causé vos maux,
c’est moi qui ai tué mon père. Cessez d’exposer vos jours pour une
fille criminelle. Le Romain est innocent. La vierge de Sayne n’a point
été outragée : elle s’est livrée elle-même, elle a violé volontairement
ses vœux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie ! »
« Alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant
à sa ceinture sa faucille d’or, comme si elle alloit faire un sacrifice à
ses dieux :
« Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d’une vestale ! »
« Aussitôt elle porte à sa gorge l’instrument sacré : le sang jaillit.
Comme une moissonneuse 32 qui a fini son ouvrage et qui s’endort
fatiguée au bout du sillon, Velléda s’affaisse sur le char ; la faucille d’or
échappe à sa main défaillante et sa tête se penche doucement sur son
épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu’elle aime, mais
sa bouche ne fait entendre qu’un murmure confus : déjà je n’étois
plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avoit fermé ses yeux. »
fin du livre dixième.