Reprise du récit d’Eudore. Eudore à la cour de Constance. Il passe dans l’île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il revient dans les Gaules. Il est nommé commandant de l’Armorique. Les Gaules. L’Armorique. Épisode de Velléda.
Trop fidèle à ses promesses, le démon des voluptés est descendu
sous les lambris dorés qu’habite le disciple des faux sages. Il réveille
dans son cœur une flamme assoupie; il présente à ses désirs l’image
de la fille d’Homère; il le perce d’une flèche trempée dans les eaux qui
recouvrent les ruines fumantes de Gomorrhe. Si Hiéroclès avoit pu
voir1 en ce moment même la prêtresse des Muses atteinte des traits
d’un autre amour; s’il l’avoit pu voir les yeux attachés sur Eudore,
qui s’apprête à continuer le récit de ses aventures, quelle jalousie
n’eût point embrasé l’âme de l’ennemi des chrétiens! Hélas! les
ravages de cette jalousie ne sont suspendus que pour quelques jours.
La famille de Lasthénès jouit avec ses hôtes des derniers moments de
paix que le ciel lui laisse ici-bas. Rassemblés, comme la veille, au
lever de l’aurore, Lasthénès, ses filles et son épouse, Cyrille, Démodocus et Cymodocée, sont assis à la porte du verger2, et prêtent une
oreille attentive au guerrier repentant, qui recommence à parler en
ces mots:
«Je vous ai dit, seigneurs, que Zacharie m’avoit laissé sur la frontière des Gaules. Constance se trouvoit alors à Lutèce3. Après plusieurs jours de fatigue, j’arrivai chez les Belges[a] de la Sequana4. Le
premier objet qui me frappa dans les marais des Parisii, ce fut une
tour octogone, consacrée à huit dieux gaulois5. Du côté du midi, à
deux mille pas de Lutèce, et par delà le fleuve qui l’embrasse, on
découvroit le temple d’Hésus6; plus près, dans une prairie au bord du fleuve, s’élevoit un second temple, dédié à Isis7; et vers le nord, sur une colline8, on voyoit les ruines d’un troisième temple, jadis bâti en l’honneur de Teutatès. Cette colline étoit le mont de Mars, où Denis
avoit reçu la palme du martyre.
«En approchant de la Sequana, j’aperçus, à travers un rideau de
saules et de noyers9, ses eaux claires, transparentes, d’un goût excellent, et qui rarement croissent ou diminuent. Des jardins plantés de
quelques figuiers qu’on avoit entourés de paille pour les préserver de
la gelée étoient le seul ornement de ses rives. J’eus quelque peine à
découvrir le village que je cherchois, et qui porte le nom de Lutèce,
c’est-à-dire la belle pierre ou la belle colonne. Un berger me le montra
enfin au milieu de la Sequana, dans une île qui s’allonge en forme de
vaisseau. Deux ponts de bois, défendus par deux châteaux10, où l’on
paye le tribut à César, joignent ce misérable hameau aux deux rives
opposées du fleuve.
«J’entrai dans la capitale des Parisii par le pont du septentrion, et
je ne vis dans l’intérieur du village11 que des huttes de bois et de terre, recouvertes de paille et échauffées par des fourneaux. Je n’y
remarquai qu’un seul monument12: c’étoit un autel élevé à Jupiter
par la compagnie des nautes. Mais hors de l’île, de l’autre côté du
bras méridional de la Sequana, on voyoit, sur la colline Lucotitius,
un aqueduc romain, un cirque, un amphithéâtre et le palais des
Thermes habité par Constance13.
«Aussitôt que César eut appris que j’étois à la porte de son palais,
il s’écria:
«Qu’on laisse entrer l’ami de mon fils!»
«Je me jetai aux pieds du prince; il me releva avec douceur, m’honora de ses éloges devant sa cour, et me prenant par la main, me fit
passer avec lui dans la salle du conseil. Je lui racontai ce qui m’étoit
arrivé chez les Francs. Constance parut charmé que ces peuples
consentissent enfin à poser les armes, et il fit partir à l’heure
même un centurion pour traiter de la paix avec eux. Je remarquai
avec douleur14 que la pâleur et la foiblesse de Constance étoient
augmentées.
«Je trouvai réunis dans le palais de ce prince les fidèles les plus
illustres de la Gaule et de l’Italie. Là brilloient Donatien et Rogatien15, aimables frères; Gervais et Protais16, l’Oreste et le Pylade des chrétiens; Procula de Marseille; Just de Lugdunum; enfin, le fils du préfet des Gaules, Ambroise, modèle de science, de fermeté et de candeur.
Ainsi que Xénophon, on racontoit qu’il avoit été nourri par des
abeilles: l’Église attendoit en lui un orateur et un grand homme.
«J’avois un désir extrême d’apprendre de la bouche de Constance
les changements survenus à la cour de Dioclétien depuis ma captivité. Il
me fit bientôt appeler dans les jardins17 du palais, qui descendent en amphithéâtre sur la colline Lucotitius, jusqu’à la prairie où s’élève le
temple d’Isis, au bord de la Sequana.
«Eudore, me dit-il, nous allons combattre Carrausius et délivrer la
Bretagne[b] de ce tyran, usurpateur de la pourpre impériale. Mais avant de partir pour cette province il est bon que vous connoissiez
l’état des affaires à Rome, afin de régler votre conduite sur ce que je
vais vous apprendre. Vous vous souvenez peut-être18 que lorsque
vous vîntes me trouver dans les Gaules, Dioclétien alloit pacifier
l’Égypte et Galérius combattre les Perses. Ce dernier a obtenu la victoire: depuis ce moment son orgueil et son ambition n’ont plus
connu de bornes. Il a épousé Valérie, fille de Dioclétien, et il manifeste
ouvertement le désir de parvenir à l’empire en forçant son beau-père
à abdiquer. Dioclétien, qui commence à vieillir, et dont l’esprit est
affoibli par une maladie, ne peut presque plus résister à un ingrat.
Les créatures de Galérius triomphent. Hiéroclès, votre ennemi, jouit
d’une haute faveur; il a été nommé proconsul du Péloponèse, votre
patrie. Mon fils est exposé à mille dangers. Galérius a cherché à le
faire périr, en l’obligeant une fois à combattre un lion, une autre fois
en le chargeant d’une entreprise dangereuse contre les Sarmates.
Enfin, Galérius favorise Maxence, fils de Maximien, quoique au fond
il ne l’aime pas, mais seulement parce qu’il voit en lui un rival de
Constantin. Ainsi, Eudore, tout annonce que nous touchons à une
révolution. Mais tandis qu’il me reste un souffle de vie, je ne crains
point la jalousie de Galérius. Que mon fils échappe à ses gardes, qu’il
vienne retrouver son père, on apprendra, si l’on ose m’attaquer,
que l’amour des peuples est pour les princes un rempart inexpugnable.»
«Quelques jours après cet entretien, nous partîmes pour l’île des
Bretons, que l’Océan sépare du reste du monde. Les Pictes avoient
attaqué la muraille d’Agricola19., immortalisée par Tacite. D’une autre part, Carrausius20, afin de résister à Constance, avoit soulevé le reste des anciennes factions de Caractacus et de la reine Boudicée21. Ainsi nous fûmes plongés à la fois dans les troubles des discordes civiles et dans les horreurs d’une guerre étrangère. Un peu de courage naturel
au sang dont je sors et une suite d’actions heureuses me conduisirent
de grade en grade jusqu’au grade de premier tribun de la légion britannique. Bientôt je fus créé maître de la cavalerie22, et je commandois l’armée lorsque les Pictes furent vaincus sous les murs de Petuaria[c],
colonie que les Parisii des Gaules23 ont plantée au bord de l’Abus[d]. J’attaquai Carrausius24 sur le Thamésis[e], fleuve couvert de roseaux, qui baigne le village marécageux de Londinum[f]. L’usurpateur avoit choisi ce champ de bataille parce que les Bretons s’y croyoient invincibles. Là s’élevoit une vieille tour25, du haut de laquelle un barde annonçoit dans ses chants prophétiques je ne sais quels tombeaux chrétiens qui devoient illustrer le lieu[g]. Carrausius fut vaincu et ses soldats l’assassinèrent. Constance me laissa toute la gloire de ce succès. Il envoya à l’empereur mes lettres couronnées26 de lauriers. Il sollicita et obtint pour moi la statue27 et les honneurs qui ont remplacé le triomphe.
Bientôt après nous repassâmes dans les Gaules, et César, voulant me
donner une nouvelle preuve de sa puissante amitié, me créa commandant des contrées armoricaines28. Je me disposai à partir pour ces provinces, où florissoit encore la religion des druides, et dont les rivages
étoient souvent insultés par les flottes des barbares du Nord.
«Quand les préparatifs de mon voyage furent achevés, Rogatien,
Sébastien, Gervais, Protais et tous les chrétiens du palais de César,
accoururent pour me dire adieu.
«Nous nous retrouverons29 peut-être à Rome, s’écrièrent-ils, au
milieu des persécutions et des épreuves. Puisse un jour la religion
nous réunir à la mort comme de vieux amis et de dignes chrétiens!»
«J’employai plusieurs mois à visiter les Gaules avant de me rendre
à ma province. Jamais pays n’offrira un pareil mélange de mœurs, de
religions, de civilisation, de barbarie. Partagé entre les Grecs, les
Romains et les Gaulois, entre les chrétiens et les adorateurs de Jupiter
et de Teutatès, il présente tous les contrastes.
«De longues voies romaines se déroulent à travers les forêts des
druides. Dans les colonies des vainqueurs, au milieu des bois sauvages,
vous apercevez les plus beaux monuments30 de l’architecture grecque
et romaine: des aqueducs à trois galeries suspendus sur des torrents,
des amphithéâtres, des capitoles, des temples d’une élégance parfaite,
et non loin de ces colonies, vous trouvez les huttes arrondies des
Gaulois, leurs forteresses de solives et de pierres31, à la porte desquelles sont cloués des pieds de louves32, des carcasses de hiboux, des os de morts. À Lugdunum, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie, la
jeunesse gauloise33 s’exerce avec succès dans l’art de Démosthène et de Cicéron; à quelques pas plus loin, dans la montagne, vous n’entendez plus qu’un langage grossier, semblable au croassement des corbeaux34. Un château romain se montre sur la cime d’un roc; une chapelle de chrétiens s’élève au fond d’une vallée près de l’autel où l’eubage35 égorge la victime humaine. J’ai vu le soldat légionnaire veiller au milieu d’un désert sur les remparts d’un camp, et le Gaulois devenu sénateur36 embarrasser sa toge romaine dans les halliers de ses bois.
J’ai vu les vignes de Falerne37 mûrir sur les coteaux d’Augustodunum, l’olivier de Corinthe fleurir à Marseille, et l’abeille de l’Attique parfumer Narbonne.
«Mais ce que l’on admire partout dans les Gaules, ce qui fait le
principal caractère de ce pays, ce sont les forêts38. On voit çà et là dans leur vaste enceinte quelques camps romains abandonnés39. On
y trouve ensevelis sous l’herbe les squelettes du cheval et du cavalier.
Les graines que les soldats40 y semèrent jadis pour leur nourriture
forment des espèces de colonies étrangères et civilisées, au milieu des
plantes natives et sauvages des Gaules. Je ne pouvois reconnoître sans
une sorte d’attendrissement ces végétaux domestiques, dont quelques-uns étoient originaires de la Grèce. Ils s’étoient répandus sur les collines et le long des vallées, selon les habitudes qu’ils avoient apportées de leur sol natal. Ainsi des familles exilées choisissent de préférence les sites qui leur rappellent la patrie.
« Je me souviens encore aujourd’hui41 d’avoir rencontré un homme
parmi les ruines d’un de ces camps romains: c’étoit un pâtre des barbares. Tandis que ses porcs affamés achevoient de renverser l’ouvrage des maîtres du monde, en fouillant les racines qui croissoient sous les murs, lui, tranquillement assis sur les débris d’une porte décumane42, pressoit sous son bras une outre gonflée de vent; il animoit ainsi une espèce de flûte dont les sons avoient une douceur selon
son goût. En voyant avec quelle profonde indifférence ce berger fouloit
le camp des césars, combien il préféroit à de pompeux souvenirs son
instrument grossier et son sayon de peau de chèvre, j’aurois dû sentir
qu’il faut peu de chose pour passer la vie, et qu’après tout, dans un
terme aussi court, il est assez indifférent d’avoir épouvanté la terre
par le son du clairon ou charmé les bois par les soupirs d’une
musette.
«J’arrivai enfin chez les Rhédons[h]. L’Armorique ne m’offrit que des
bruyères, des bois, des vallées étroites et profondes traversées de
petites rivières que ne remonte point le navigateur, et qui portent à la mer des eaux inconnues: région solitaire, triste, orageuse, enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des vents, et dont les
côtes hérissées de rochers sont battues d’un océan sauvage.
«Le château où je commandois, situé à quelques milles de la mer,
étoit une ancienne forteresse des Gaulois, agrandie par Jules César,
lorsqu’il porta la guerre43 chez les Vénètes[i] et les Curiosolites[j]. Il étoit bâti sur un roc, appuyé contre une forêt et baigné par un lac.
«Là, séparé du reste du monde, je vécus plusieurs mois dans la
solitude. Cette retraite me fut utile44. Je descendis dans ma conscience; je sondai des plaies que je n’avois encore osé toucher depuis
que j’avois quitté Zacharie; je m’occupai de l’étude de ma religion. Je
perdois chaque jour un peu de cette inquiétude si amère que nourrit
le commerce des hommes. Je comptois déjà sur une victoire qui auroit
demandé des forces supérieures aux miennes. Mon âme étoit encore
tout affoiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes; je trouvois même dans les anciens doutes de mon esprit et la
mollesse de mes sentiments un certain charme qui m’arrêtoit: mes
passions étoient comme des femmes séduisantes qui m’enchaînoient
par leurs caresses.
«Un événement interrompit tout à coup des recherches dont le
résultat devoit avoir pour moi tant d’importance.
«Les soldats m’avertirent45 que depuis quelques jours une femme
sortoit des bois à l’entrée de la nuit, montoit seule dans une barque,
traversoit le lac, descendoit sur la rive opposée et disparoissoit.
«Je n’ignorois pas que les Gaulois confient aux femmes46 les secrets les plus importants; que souvent ils soumettent à un conseil de leurs
filles et de leurs épouses les affaires qu’ils n’ont pu régler entre eux.
Les habitants de l’Armorique avoient conservé leurs mœurs primitives,
et portoient avec impatience le joug romain. Braves, comme tous les
Gaulois47, jusqu’à la témérité, ils se distinguoient par une franchise de caractère qui leur est particulière, par des haines et des amours
violentes, et par une opiniâtreté de sentiments que rien ne peut
changer ni vaincre.
«Une circonstance particulière auroit pu me rassurer: il y avoit
beaucoup de chrétiens dans l’Armorique, et les chrétiens sont sujets
fidèles; mais Clair, pasteur de l’Église des Rhédons48, homme plein de vertus, étoit alors à Condivincum[k], et lui seul pouvoit me donner les lumières qui me manquoient. La moindre négligence pouvoit me perdre auprès de Dioclétien et compromettre Constance, mon protecteur. Je crus donc ne devoir pas mépriser le rapport des soldats. Mais
comme je connoissois la brutalité de ces hommes, je résolus de
prendre sur moi-même le soin d’observer la Gauloise.
«Vers le soir, je me revêtis de mes armes, que je recouvris d’une
saie, et sortant secrètement du château, j’allai me placer sur le rivage
du lac, dans l’endroit que les soldats m’avoient indiqué.
«Caché parmi les rochers, j’attendis quelque temps sans voir rien
paroître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent
m’apporte du milieu du lac. J’écoute, et je distingue les accents d’une
voix humaine; en même temps je découvre un esquif suspendu au
sommet d’une vague; il redescend, disparoît entre deux flots, puis se
montre encore sur la cime d’une lame élevée; il approche du rivage.
Une femme le conduisoit: elle chantoit en luttant contre la tempête
et sembloit se jouer dans les vents: on eût dit qu’ils étoient sous sa
puissance, tant elle paroissoit les braver. Je la voyois jeter tour à tour
en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile49, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d’or et d’argent.
« Bientôt elle touche à la rive, s’élance à terre, attache sa nacelle
au tronc d’un saule, et s’enfonce dans le bois en s’appuyant sur la
rame de peuplier qu’elle tenoit à la main. Elle passa tout près de moi
sans me voir. Sa taille étoit haute50; une tunique noire, courte et sans manches, servoit à peine de voile à sa nudité. Elle portoit une faucille
d’or suspendue à une ceinture d’airain, et elle étoit couronnée d’une
branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux
bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottoient épars,
annonçoient la fille des Gaulois, et contrastoient, par leur douceur,
avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantoit d’une voix mélodieuse
des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissoit et s’élevoit
comme l’écume des flots.
«Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d’abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étoient presque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d’une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande, nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n’en avoit été défriché, et l’on y avoit semé des pierres, pour qu’il restât inaccessible à la faux et à la charrue. À l’extrémité de cette arène s’élevoit une de ces roches isolées51 que les Gaulois appellent dolmen, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier. Un jour le laboureur52, au milieu de ses sillons, contemplera ces informes pyramides: effrayé de la grandeur du monument, il attribuera peut-être à des puissances invisibles et funestes ce qui ne sera que le témoignage de la force et de la rudesse de ses aïeux.
Velléda sur le lac.
«La nuit étoit descendue. La jeune fille s’arrêta non loin de la
pierre, frappa trois fois des mains, en prononçant à haute voix ce mot
mystérieux:
«À l’instant je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières;
chaque chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois; les barbares sortirent en foule de leur retraite: les uns étoient complètement armés;
les autres portoient une branche de chêne dans la main droite et un
flambeau dans la gauche. À la faveur de mon déguisement, je me
mêle à leur troupe: au premier désordre de l’assemblée succèdent
bientôt l’ordre et le recueillement, et l’on commence une procession
solennelle.
«Des eubages54 marchoient à la tête, conduisant deux taureaux
blancs qui devoient servir de victimes; les bardes suivoient en chantant sur une espèce de guitare les louanges de Teutatès; après eux
venoient les disciples; ils étoient accompagnés d’un héraut d’armes
vêtu de blanc, couvert d’un chapeau surmonté de deux ailes et tenant
à sa main une branche de verveine entourée de deux serpents. Trois
sénanis[l], représentant trois druides, s’avançoient à la suite du héraut
d’armes: l’un portoit un pain, l’autre un vase plein d’eau, le troisième
une main d’ivoire. Enfin, la druidesse (je reconnus alors sa profession) venoit la dernière. Elle tenoit la place de l’archidruide, dont elle
étoit descendue.
«On s’avança vers le chêne de trente ans, où l’on avoit découvert
le gui sacré. On dressa au pied de l’arbre un autel de gazon. Les
sénanis y brûlèrent un peu de pain et y répandirent quelques gouttes
d’un vin pur. Ensuite un eubage vêtu de blanc monta sur le chêne, et
coupa le gui avec la faucille d’or de la druidesse; une saie blanche
étendue sous l’arbre reçut la plante bénite; les autres cubages frappèrent les victimes, et le gui, divisé en égales parties, fut distribué à
l’assemblée.
«Cette cérémonie achevée, on retourna à la pierre du tombeau; on
planta une épée nue55 pour indiquer le centre du mallus ou du conseil; au pied du dolmen56 étoient appuyées deux autres pierres, qui en soutenoient une troisième couchée horizontalement. La druidesse
monte à cette tribune. Les Gaulois debout et armés l’environnent, tandis que les sénanis et les eubages élèvent des flambeaux: les cœurs
étoient secrètement attendris par cette scène, qui leur rappeloit l’ancienne liberté. Quelques guerriers en cheveux blancs laissoient tomber
de grosses larmes qui rouloient sur leurs boucliers. Tous penchés en
avant et appuyés sur leurs lances, ils sembloient déjà prêter l’oreille
aux paroles de la druidesse.
«Elle promena quelque temps ses regards sur ces guerriers représentants d’un peuple qui le premier osa dire aux hommes: «Malheur aux vaincus57!» mot impie retombé maintenant sur sa tête! On lisoit sur le visage de la druidesse l’émotion que lui causoit cet exemple des vicissitudes de la fortune. Elle sortit bientôt de ses réflexions, et prononça ce discours:
«Fidèles enfants de Tentâtes, vous qui au milieu de l’esclavage de
votre patrie avez conservé la religion et les lois de vos pères, je ne
puis vous contempler ici sans verser des larmes! Est-ce là le reste de
cette nation qui donnoit des lois au monde? Où sont ces États florissants de la Gaule58, ce conseil des femmes auquel se soumit le grand
Annibal? Où sont ces druides59 qui élevoient dans leurs colléges sacrés une nombreuse jeunesse? Proscrits par les tyrans, à peine quelques-uns d’entre eux vivent inconnus dans des antres sauvages. Velléda,
une foible druidesse, voilà donc tout ce qui vous reste aujourd’hui
pour accomplir vos sacrifices! Ô île de Sayne60, île vénérable et sacrée! je suis demeurée seule des neuf vierges qui desservoient votre sanctuaire! Bientôt Teutatès n’aura plus ni prêtres ni autels. Mais pourquoi perdrions-nous l’espérance? J’ai à vous annoncer les secours d’un
allié puissant: auriez-vous besoin qu’on vous retraçât le tableau de vos
souffrances pour vous faire courir aux armes? Esclaves en naissant, à
peine avez-vous passé le premier âge, que des Romains vous enlèvent.
Que devenez-vous? Je l’ignore. Parvenus à l’âge d’homme, vous allez
mourir61 sur la frontière pour la défense de vos tyrans, ou creuser le sillon qui les nourrit. Condamnés aux plus rudes travaux, vous abattez
vos forêts, vous tracez avec des fatigues inouïes les routes62 qui introduisent l’esclavage jusque dans le cœur de votre pays: la servitude,
l’oppression et la mort accourent sur ces chemins en poussant des cris
d’allégresse, aussitôt que le passage est ouvert. Enfin, si vous survivez
à tant d’outrages, vous serez conduits à Rome: là, renfermés dans un
amphithéâtre, on vous forcera63 de vous entre-tuer, pour amuser par
votre agonie une populace féroce. Gaulois, il est une manière plus
digne de vous de visiter Rome! Souvenez-vous que votre nom veut
dire voyageur64. Apparoissez tout à coup au Capitole, comme ces terribles voyageurs vos aïeux et vos devanciers. On vous demande à l’amphithéâtre de Titus. Partez! obéissez aux illustres spectateurs qui vous
appellent. Allez apprendre aux Romains à mourir, mais d’une tout
autre façon qu’en répandant votre sang dans leurs fêtes: assez longtemps ils ont étudié la leçon, faites-la-leur pratiquer. Ce que je vous
propose n’est point impossible. Les tribus des Francs qui s’étoient
établies en Espagne65 retournent maintenant dans leur pays; leur flotte est à la vue de vos côtes; ils n’attendent qu’un signal pour vous secourir. Mais si le ciel ne couronne pas vos efforts, si la fortune des césars
doit l’emporter encore, eh bien, nous irons chercher avec les Francs
un coin du monde où l’esclavage soit inconnu! Que les peuples étrangers nous accordent66 ou nous refusent une patrie, terre ne peut nous
manquer pour y vivre ou pour y mourir.»
«Je ne puis vous peindre, seigneurs, l’effet de ce discours prononcé
à la lueur des flambeaux, sur une bruyère, près d’une tombe, dans le
sang des taureaux mal égorgés, qui mêloient leurs derniers mugissements aux sifflements de la tempête: ainsi l’on représente ces assemblées des esprits de ténèbres que des magiciennes convoquent la nuit
dans les lieux sauvages. Les imaginations échauffées ne laissèrent
aucune autorité à la raison. On résolut, sans délibérer, de se réunir
aux Francs. Trois fois un guerrier voulut ouvrir un avis contraire,
trois fois on le força au silence, et à la troisième fois le héraut d’armes67 lui coupa un pan de son manteau.
« Ce n’étoit là que le prélude d’une scène épouvantable. La foule
demande à grands cris68 le sacrifice d’une victime humaine, afin de
mieux connoître la volonté du ciel. Les druides réservoient autrefois
pour ces sacrifices quelque malfaiteur déjà condamné par les lois. La
druidesse fut obligée de déclarer que, puisqu’il n’y avoit point de
victime désignée, la religion demandoit un vieillard, comme l’holocauste le plus agréable à Teutatès.
«Aussitôt on apporte un bassin de fer sur lequel Velléda devoit
égorger le vieillard. On place le bassin à terre devant elle. Elle n’étoit
point descendue de la tribune funèbre d’où elle avoit harangué le
peuple, mais elle s’étoit assise sur un triangle de bronze, le vêtement en désordre, la tête échevelée, tenant un poignard à la main, et
une torche flamboyante sous ses pieds. Je ne sais comment auroit fini
cette scène: j’aurois peut-être succombé sous le fer des barbares en
essayant d’interrompre le sacrifice; le ciel, dans sa bonté ou dans sa
colère, mit fin à mes perplexités. Les astres penchoient vers leur couchant. Les Gaulois craignirent d’être surpris par la lumière. Ils résolurent d’attendre, pour offrir l’hostie abominable, que Dis, père des ombres69, eût ramené une autre nuit dans les cieux. La foule se dispersa sur les bruyères, et les flambeaux s’éteignirent; seulement
quelques torches agitées par le vent brilloient encore çà et là dans la
profondeur des bois, et l’on entendoit le chœur lointain des bardes qui
chantoit en se retirant ces paroles lugubres:
«Teutatès veut du sang; il a parlé dans le chêne des druides. Le
gui sacré a été coupé avec une faucille d’or, au sixième jour de la
lune, au premier jour du siècle. Teutatès veut du sang; il a parlé
dans le chêne des druides!»
« Je me hâtai de retourner au château. Je convoquai les tribus
gauloises. Lorsqu’elles furent réunies au pied de la forteresse, je leur
déclarai que je connoissois leur assemblée séditieuse et les complots
qu’on tramoit contre César.
« Les barbares furent glacés d’effroi. Environnés des soldats
romains, ils crurent toucher à leur dernier moment. Tout à coup des
gémissements se font entendre: une troupe de femmes se précipite
dans l’assemblée. Elles étoient chrétiennes70, et portoient dans leurs bras leurs enfants nouvellement baptisés. Elles tombent à mes genoux,
me demandent grâce pour leurs époux, leurs fils et leurs frères; elles
me présentent leurs nouveau-nés, et me supplient, au nom de cette
génération pacifique, d’être doux et charitable.
«Eh! comment aurois-je pu résister à leurs prières? Comment aurois-je pu mettre en oubli la charité de Zacharie? Je relevai ces femmes!
«Mes sœurs, leur dis-je, je vous accorde la grâce que vous me
demandez au nom de Jésus-Christ, notre commun maître. Vous me
répondrez de vos époux, et je serai tranquille quand vous m’aurez
promis qu’ils resteront fidèles à César.»
«Les Armoricains poussèrent des cris de joie, et ils élevèrent jusqu’aux nues une clémence qui me coûtoit bien peu. Avant de les congédier, j’arrachai d’eux la promesse qu’ils renonceroient à des sacrifices affreux sans doute, puisqu’ils avoient été proscrits par Tibère même et par Claude71. J’exigeai toutefois qu’on me livrât la druidesse Velléda et son père Ségenax, le premier magistrat des Rhédons72. Dès le soir même on m’amena les deux otages; je leur donnai le château pour asile. Je fis sortir une flotte qui rencontra celle des
Francs, et l’obligea de s’éloigner des côtes de l’Armorique. Tout rentra
dans l’ordre. Cette aventure eut pour moi seul des suites dont il me
reste à vous entretenir.»
Ici Eudore s’interrompit tout à coup. Il parut embarrassé, baissa
les yeux, les reporta malgré lui sur Cymodocée, qui rougit comme si
elle eût pénétré la pensée d’Eudore. Cyrille s’aperçut de leur trouble,
et, s’adressant aussitôt à l’épouse de Lasthénès:
«Séphora, dit-il, je veux offrir le saint sacrifice pour Eudore, quand
il aura fini de raconter son histoire. Me pourriez-vous faire préparer
l’autel?»
Séphora se leva, et ses filles la suivirent. La timide Cymodocée n’osa
rester seule avec les vieillards: elle accompagna les femmes, non
sans éprouver un mortel regret.
Démodocus, qui la voyoit passer comme une biche légère sur le
gazon du verger, s’écria plein de joie:
«Quelle gloire peut égaler celle d’un père qui voit son enfant
croître et s’embellir sous ses yeux! Jupiter même aima tendrement
son fils Hercule: tout immortel qu’il est, il ressentit des craintes et
des angoisses mortelles, parce qu’il avoit pris le cœur d’un père. Cher
Eudore, tu causes les mêmes alarmes et les mêmes plaisirs à tes
parents! Continue ton histoire. J’aime, je l’avouerai, tes chrétiens:
enfants des prières, ils viennent partout, comme leurs mères, à la
suite de l’injure, pour réparer le mal qu’elle a fait. Ils sont courageux
comme des lions et tendres comme des colombes; ils ont un cœur
paisible et intelligent: c’est bien dommage qu’ils ne connoissent pas
Jupiter! Mais, Eudore, je parle encore, malgré le désir que j’ai de
t’entendre. Mon fils, tels sont les vieillards: lorsqu’ils ont commencé
un discours, ils s’enchantent de leur propre sagesse; un dieu les
pousse, et ils ne peuvent plus s’arrêter.»
Reprise du récit d’Eudore. Eudore à la cour de Constance. Il passe dans l’île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il revient dans les Gaules. Il est nommé commandant de l’Armorique. Les Gaules. L’Armorique. Épisode de Velléda.
Trop fidèle à ses promesses, le démon des voluptés est descendu
sous les lambris dorés qu’habite le disciple des faux sages. Il réveille
dans son cœur une flamme assoupie; il présente à ses désirs l’image
de la fille d’Homère; il le perce d’une flèche trempée dans les eaux qui
recouvrent les ruines fumantes de Gomorrhe. Si Hiéroclès avoit pu
voir1 en ce moment même la prêtresse des Muses atteinte des traits
d’un autre amour; s’il l’avoit pu voir les yeux attachés sur Eudore,
qui s’apprête à continuer le récit de ses aventures, quelle jalousie
n’eût point embrasé l’âme de l’ennemi des chrétiens! Hélas! les
ravages de cette jalousie ne sont suspendus que pour quelques jours.
La famille de Lasthénès jouit avec ses hôtes des derniers moments de
paix que le ciel lui laisse ici-bas. Rassemblés, comme la veille, au
lever de l’aurore, Lasthénès, ses filles et son épouse, Cyrille, Démodocus et Cymodocée, sont assis à la porte du verger2, et prêtent une
oreille attentive au guerrier repentant, qui recommence à parler en
ces mots:
«Je vous ai dit, seigneurs, que Zacharie m’avoit laissé sur la frontière des Gaules. Constance se trouvoit alors à Lutèce3. Après plusieurs jours de fatigue, j’arrivai chez les Belges[a] de la Sequana4. Le
premier objet qui me frappa dans les marais des Parisii, ce fut une
tour octogone, consacrée à huit dieux gaulois5. Du côté du midi, à
deux mille pas de Lutèce, et par delà le fleuve qui l’embrasse, on
découvroit le temple d’Hésus6; plus près, dans une prairie au bord du fleuve, s’élevoit un second temple, dédié à Isis7; et vers le nord, sur une colline8, on voyoit les ruines d’un troisième temple, jadis bâti en l’honneur de Teutatès. Cette colline étoit le mont de Mars, où Denis
avoit reçu la palme du martyre.
«En approchant de la Sequana, j’aperçus, à travers un rideau de
saules et de noyers9, ses eaux claires, transparentes, d’un goût excellent, et qui rarement croissent ou diminuent. Des jardins plantés de
quelques figuiers qu’on avoit entourés de paille pour les préserver de
la gelée étoient le seul ornement de ses rives. J’eus quelque peine à
découvrir le village que je cherchois, et qui porte le nom de Lutèce,
c’est-à-dire la belle pierre ou la belle colonne. Un berger me le montra
enfin au milieu de la Sequana, dans une île qui s’allonge en forme de
vaisseau. Deux ponts de bois, défendus par deux châteaux10, où l’on
paye le tribut à César, joignent ce misérable hameau aux deux rives
opposées du fleuve.
«J’entrai dans la capitale des Parisii par le pont du septentrion, et
je ne vis dans l’intérieur du village11 que des huttes de bois et de terre, recouvertes de paille et échauffées par des fourneaux. Je n’y
remarquai qu’un seul monument12: c’étoit un autel élevé à Jupiter
par la compagnie des nautes. Mais hors de l’île, de l’autre côté du
bras méridional de la Sequana, on voyoit, sur la colline Lucotitius,
un aqueduc romain, un cirque, un amphithéâtre et le palais des
Thermes habité par Constance13.
«Aussitôt que César eut appris que j’étois à la porte de son palais,
il s’écria:
«Qu’on laisse entrer l’ami de mon fils!»
«Je me jetai aux pieds du prince; il me releva avec douceur, m’honora de ses éloges devant sa cour, et me prenant par la main, me fit
passer avec lui dans la salle du conseil. Je lui racontai ce qui m’étoit
arrivé chez les Francs. Constance parut charmé que ces peuples
consentissent enfin à poser les armes, et il fit partir à l’heure
même un centurion pour traiter de la paix avec eux. Je remarquai
avec douleur14 que la pâleur et la foiblesse de Constance étoient
augmentées.
«Je trouvai réunis dans le palais de ce prince les fidèles les plus
illustres de la Gaule et de l’Italie. Là brilloient Donatien et Rogatien15, aimables frères; Gervais et Protais16, l’Oreste et le Pylade des chrétiens; Procula de Marseille; Just de Lugdunum; enfin, le fils du préfet des Gaules, Ambroise, modèle de science, de fermeté et de candeur.
Ainsi que Xénophon, on racontoit qu’il avoit été nourri par des
abeilles: l’Église attendoit en lui un orateur et un grand homme.
«J’avois un désir extrême d’apprendre de la bouche de Constance
les changements survenus à la cour de Dioclétien depuis ma captivité. Il
me fit bientôt appeler dans les jardins17 du palais, qui descendent en amphithéâtre sur la colline Lucotitius, jusqu’à la prairie où s’élève le
temple d’Isis, au bord de la Sequana.
«Eudore, me dit-il, nous allons combattre Carrausius et délivrer la
Bretagne[b] de ce tyran, usurpateur de la pourpre impériale. Mais avant de partir pour cette province il est bon que vous connoissiez
l’état des affaires à Rome, afin de régler votre conduite sur ce que je
vais vous apprendre. Vous vous souvenez peut-être18 que lorsque
vous vîntes me trouver dans les Gaules, Dioclétien alloit pacifier
l’Égypte et Galérius combattre les Perses. Ce dernier a obtenu la victoire: depuis ce moment son orgueil et son ambition n’ont plus
connu de bornes. Il a épousé Valérie, fille de Dioclétien, et il manifeste
ouvertement le désir de parvenir à l’empire en forçant son beau-père
à abdiquer. Dioclétien, qui commence à vieillir, et dont l’esprit est
affoibli par une maladie, ne peut presque plus résister à un ingrat.
Les créatures de Galérius triomphent. Hiéroclès, votre ennemi, jouit
d’une haute faveur; il a été nommé proconsul du Péloponèse, votre
patrie. Mon fils est exposé à mille dangers. Galérius a cherché à le
faire périr, en l’obligeant une fois à combattre un lion, une autre fois
en le chargeant d’une entreprise dangereuse contre les Sarmates.
Enfin, Galérius favorise Maxence, fils de Maximien, quoique au fond
il ne l’aime pas, mais seulement parce qu’il voit en lui un rival de
Constantin. Ainsi, Eudore, tout annonce que nous touchons à une
révolution. Mais tandis qu’il me reste un souffle de vie, je ne crains
point la jalousie de Galérius. Que mon fils échappe à ses gardes, qu’il
vienne retrouver son père, on apprendra, si l’on ose m’attaquer,
que l’amour des peuples est pour les princes un rempart inexpugnable.»
«Quelques jours après cet entretien, nous partîmes pour l’île des
Bretons, que l’Océan sépare du reste du monde. Les Pictes avoient
attaqué la muraille d’Agricola19., immortalisée par Tacite. D’une autre part, Carrausius20, afin de résister à Constance, avoit soulevé le reste des anciennes factions de Caractacus et de la reine Boudicée21. Ainsi nous fûmes plongés à la fois dans les troubles des discordes civiles et dans les horreurs d’une guerre étrangère. Un peu de courage naturel
au sang dont je sors et une suite d’actions heureuses me conduisirent
de grade en grade jusqu’au grade de premier tribun de la légion britannique. Bientôt je fus créé maître de la cavalerie22, et je commandois l’armée lorsque les Pictes furent vaincus sous les murs de Petuaria[c],
colonie que les Parisii des Gaules23 ont plantée au bord de l’Abus[d]. J’attaquai Carrausius24 sur le Thamésis[e], fleuve couvert de roseaux, qui baigne le village marécageux de Londinum[f]. L’usurpateur avoit choisi ce champ de bataille parce que les Bretons s’y croyoient invincibles. Là s’élevoit une vieille tour25, du haut de laquelle un barde annonçoit dans ses chants prophétiques je ne sais quels tombeaux chrétiens qui devoient illustrer le lieu[g]. Carrausius fut vaincu et ses soldats l’assassinèrent. Constance me laissa toute la gloire de ce succès. Il envoya à l’empereur mes lettres couronnées26 de lauriers. Il sollicita et obtint pour moi la statue27 et les honneurs qui ont remplacé le triomphe.
Bientôt après nous repassâmes dans les Gaules, et César, voulant me
donner une nouvelle preuve de sa puissante amitié, me créa commandant des contrées armoricaines28. Je me disposai à partir pour ces provinces, où florissoit encore la religion des druides, et dont les rivages
étoient souvent insultés par les flottes des barbares du Nord.
«Quand les préparatifs de mon voyage furent achevés, Rogatien,
Sébastien, Gervais, Protais et tous les chrétiens du palais de César,
accoururent pour me dire adieu.
«Nous nous retrouverons29 peut-être à Rome, s’écrièrent-ils, au
milieu des persécutions et des épreuves. Puisse un jour la religion
nous réunir à la mort comme de vieux amis et de dignes chrétiens!»
«J’employai plusieurs mois à visiter les Gaules avant de me rendre
à ma province. Jamais pays n’offrira un pareil mélange de mœurs, de
religions, de civilisation, de barbarie. Partagé entre les Grecs, les
Romains et les Gaulois, entre les chrétiens et les adorateurs de Jupiter
et de Teutatès, il présente tous les contrastes.
«De longues voies romaines se déroulent à travers les forêts des
druides. Dans les colonies des vainqueurs, au milieu des bois sauvages,
vous apercevez les plus beaux monuments30 de l’architecture grecque
et romaine: des aqueducs à trois galeries suspendus sur des torrents,
des amphithéâtres, des capitoles, des temples d’une élégance parfaite,
et non loin de ces colonies, vous trouvez les huttes arrondies des
Gaulois, leurs forteresses de solives et de pierres31, à la porte desquelles sont cloués des pieds de louves32, des carcasses de hiboux, des os de morts. À Lugdunum, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie, la
jeunesse gauloise33 s’exerce avec succès dans l’art de Démosthène et de Cicéron; à quelques pas plus loin, dans la montagne, vous n’entendez plus qu’un langage grossier, semblable au croassement des corbeaux34. Un château romain se montre sur la cime d’un roc; une chapelle de chrétiens s’élève au fond d’une vallée près de l’autel où l’eubage35 égorge la victime humaine. J’ai vu le soldat légionnaire veiller au milieu d’un désert sur les remparts d’un camp, et le Gaulois devenu sénateur36 embarrasser sa toge romaine dans les halliers de ses bois.
J’ai vu les vignes de Falerne37 mûrir sur les coteaux d’Augustodunum, l’olivier de Corinthe fleurir à Marseille, et l’abeille de l’Attique parfumer Narbonne.
«Mais ce que l’on admire partout dans les Gaules, ce qui fait le
principal caractère de ce pays, ce sont les forêts38. On voit çà et là dans leur vaste enceinte quelques camps romains abandonnés39. On
y trouve ensevelis sous l’herbe les squelettes du cheval et du cavalier.
Les graines que les soldats40 y semèrent jadis pour leur nourriture
forment des espèces de colonies étrangères et civilisées, au milieu des
plantes natives et sauvages des Gaules. Je ne pouvois reconnoître sans
une sorte d’attendrissement ces végétaux domestiques, dont quelques-uns étoient originaires de la Grèce. Ils s’étoient répandus sur les collines et le long des vallées, selon les habitudes qu’ils avoient apportées de leur sol natal. Ainsi des familles exilées choisissent de préférence les sites qui leur rappellent la patrie.
« Je me souviens encore aujourd’hui41 d’avoir rencontré un homme
parmi les ruines d’un de ces camps romains: c’étoit un pâtre des barbares. Tandis que ses porcs affamés achevoient de renverser l’ouvrage des maîtres du monde, en fouillant les racines qui croissoient sous les murs, lui, tranquillement assis sur les débris d’une porte décumane42, pressoit sous son bras une outre gonflée de vent; il animoit ainsi une espèce de flûte dont les sons avoient une douceur selon
son goût. En voyant avec quelle profonde indifférence ce berger fouloit
le camp des césars, combien il préféroit à de pompeux souvenirs son
instrument grossier et son sayon de peau de chèvre, j’aurois dû sentir
qu’il faut peu de chose pour passer la vie, et qu’après tout, dans un
terme aussi court, il est assez indifférent d’avoir épouvanté la terre
par le son du clairon ou charmé les bois par les soupirs d’une
musette.
«J’arrivai enfin chez les Rhédons[h]. L’Armorique ne m’offrit que des
bruyères, des bois, des vallées étroites et profondes traversées de
petites rivières que ne remonte point le navigateur, et qui portent à la mer des eaux inconnues: région solitaire, triste, orageuse, enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des vents, et dont les
côtes hérissées de rochers sont battues d’un océan sauvage.
«Le château où je commandois, situé à quelques milles de la mer,
étoit une ancienne forteresse des Gaulois, agrandie par Jules César,
lorsqu’il porta la guerre43 chez les Vénètes[i] et les Curiosolites[j]. Il étoit bâti sur un roc, appuyé contre une forêt et baigné par un lac.
«Là, séparé du reste du monde, je vécus plusieurs mois dans la
solitude. Cette retraite me fut utile44. Je descendis dans ma conscience; je sondai des plaies que je n’avois encore osé toucher depuis
que j’avois quitté Zacharie; je m’occupai de l’étude de ma religion. Je
perdois chaque jour un peu de cette inquiétude si amère que nourrit
le commerce des hommes. Je comptois déjà sur une victoire qui auroit
demandé des forces supérieures aux miennes. Mon âme étoit encore
tout affoiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes; je trouvois même dans les anciens doutes de mon esprit et la
mollesse de mes sentiments un certain charme qui m’arrêtoit: mes
passions étoient comme des femmes séduisantes qui m’enchaînoient
par leurs caresses.
«Un événement interrompit tout à coup des recherches dont le
résultat devoit avoir pour moi tant d’importance.
«Les soldats m’avertirent45 que depuis quelques jours une femme
sortoit des bois à l’entrée de la nuit, montoit seule dans une barque,
traversoit le lac, descendoit sur la rive opposée et disparoissoit.
«Je n’ignorois pas que les Gaulois confient aux femmes46 les secrets les plus importants; que souvent ils soumettent à un conseil de leurs
filles et de leurs épouses les affaires qu’ils n’ont pu régler entre eux.
Les habitants de l’Armorique avoient conservé leurs mœurs primitives,
et portoient avec impatience le joug romain. Braves, comme tous les
Gaulois47, jusqu’à la témérité, ils se distinguoient par une franchise de caractère qui leur est particulière, par des haines et des amours
violentes, et par une opiniâtreté de sentiments que rien ne peut
changer ni vaincre.
«Une circonstance particulière auroit pu me rassurer: il y avoit
beaucoup de chrétiens dans l’Armorique, et les chrétiens sont sujets
fidèles; mais Clair, pasteur de l’Église des Rhédons48, homme plein de vertus, étoit alors à Condivincum[k], et lui seul pouvoit me donner les lumières qui me manquoient. La moindre négligence pouvoit me perdre auprès de Dioclétien et compromettre Constance, mon protecteur. Je crus donc ne devoir pas mépriser le rapport des soldats. Mais
comme je connoissois la brutalité de ces hommes, je résolus de
prendre sur moi-même le soin d’observer la Gauloise.
«Vers le soir, je me revêtis de mes armes, que je recouvris d’une
saie, et sortant secrètement du château, j’allai me placer sur le rivage
du lac, dans l’endroit que les soldats m’avoient indiqué.
«Caché parmi les rochers, j’attendis quelque temps sans voir rien
paroître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent
m’apporte du milieu du lac. J’écoute, et je distingue les accents d’une
voix humaine; en même temps je découvre un esquif suspendu au
sommet d’une vague; il redescend, disparoît entre deux flots, puis se
montre encore sur la cime d’une lame élevée; il approche du rivage.
Une femme le conduisoit: elle chantoit en luttant contre la tempête
et sembloit se jouer dans les vents: on eût dit qu’ils étoient sous sa
puissance, tant elle paroissoit les braver. Je la voyois jeter tour à tour
en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile49, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d’or et d’argent.
« Bientôt elle touche à la rive, s’élance à terre, attache sa nacelle
au tronc d’un saule, et s’enfonce dans le bois en s’appuyant sur la
rame de peuplier qu’elle tenoit à la main. Elle passa tout près de moi
sans me voir. Sa taille étoit haute50; une tunique noire, courte et sans manches, servoit à peine de voile à sa nudité. Elle portoit une faucille
d’or suspendue à une ceinture d’airain, et elle étoit couronnée d’une
branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux
bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottoient épars,
annonçoient la fille des Gaulois, et contrastoient, par leur douceur,
avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantoit d’une voix mélodieuse
des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissoit et s’élevoit
comme l’écume des flots.
«Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d’abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étoient presque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d’une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande, nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n’en avoit été défriché, et l’on y avoit semé des pierres, pour qu’il restât inaccessible à la faux et à la charrue. À l’extrémité de cette arène s’élevoit une de ces roches isolées51 que les Gaulois appellent dolmen, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier. Un jour le laboureur52, au milieu de ses sillons, contemplera ces informes pyramides: effrayé de la grandeur du monument, il attribuera peut-être à des puissances invisibles et funestes ce qui ne sera que le témoignage de la force et de la rudesse de ses aïeux.
Velléda sur le lac.
«La nuit étoit descendue. La jeune fille s’arrêta non loin de la
pierre, frappa trois fois des mains, en prononçant à haute voix ce mot
mystérieux:
«À l’instant je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières;
chaque chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois; les barbares sortirent en foule de leur retraite: les uns étoient complètement armés;
les autres portoient une branche de chêne dans la main droite et un
flambeau dans la gauche. À la faveur de mon déguisement, je me
mêle à leur troupe: au premier désordre de l’assemblée succèdent
bientôt l’ordre et le recueillement, et l’on commence une procession
solennelle.
«Des eubages54 marchoient à la tête, conduisant deux taureaux
blancs qui devoient servir de victimes; les bardes suivoient en chantant sur une espèce de guitare les louanges de Teutatès; après eux
venoient les disciples; ils étoient accompagnés d’un héraut d’armes
vêtu de blanc, couvert d’un chapeau surmonté de deux ailes et tenant
à sa main une branche de verveine entourée de deux serpents. Trois
sénanis[l], représentant trois druides, s’avançoient à la suite du héraut
d’armes: l’un portoit un pain, l’autre un vase plein d’eau, le troisième
une main d’ivoire. Enfin, la druidesse (je reconnus alors sa profession) venoit la dernière. Elle tenoit la place de l’archidruide, dont elle
étoit descendue.
«On s’avança vers le chêne de trente ans, où l’on avoit découvert
le gui sacré. On dressa au pied de l’arbre un autel de gazon. Les
sénanis y brûlèrent un peu de pain et y répandirent quelques gouttes
d’un vin pur. Ensuite un eubage vêtu de blanc monta sur le chêne, et
coupa le gui avec la faucille d’or de la druidesse; une saie blanche
étendue sous l’arbre reçut la plante bénite; les autres cubages frappèrent les victimes, et le gui, divisé en égales parties, fut distribué à
l’assemblée.
«Cette cérémonie achevée, on retourna à la pierre du tombeau; on
planta une épée nue55 pour indiquer le centre du mallus ou du conseil; au pied du dolmen56 étoient appuyées deux autres pierres, qui en soutenoient une troisième couchée horizontalement. La druidesse
monte à cette tribune. Les Gaulois debout et armés l’environnent, tandis que les sénanis et les eubages élèvent des flambeaux: les cœurs
étoient secrètement attendris par cette scène, qui leur rappeloit l’ancienne liberté. Quelques guerriers en cheveux blancs laissoient tomber
de grosses larmes qui rouloient sur leurs boucliers. Tous penchés en
avant et appuyés sur leurs lances, ils sembloient déjà prêter l’oreille
aux paroles de la druidesse.
«Elle promena quelque temps ses regards sur ces guerriers représentants d’un peuple qui le premier osa dire aux hommes: «Malheur aux vaincus57!» mot impie retombé maintenant sur sa tête! On lisoit sur le visage de la druidesse l’émotion que lui causoit cet exemple des vicissitudes de la fortune. Elle sortit bientôt de ses réflexions, et prononça ce discours:
«Fidèles enfants de Tentâtes, vous qui au milieu de l’esclavage de
votre patrie avez conservé la religion et les lois de vos pères, je ne
puis vous contempler ici sans verser des larmes! Est-ce là le reste de
cette nation qui donnoit des lois au monde? Où sont ces États florissants de la Gaule58, ce conseil des femmes auquel se soumit le grand
Annibal? Où sont ces druides59 qui élevoient dans leurs colléges sacrés une nombreuse jeunesse? Proscrits par les tyrans, à peine quelques-uns d’entre eux vivent inconnus dans des antres sauvages. Velléda,
une foible druidesse, voilà donc tout ce qui vous reste aujourd’hui
pour accomplir vos sacrifices! Ô île de Sayne60, île vénérable et sacrée! je suis demeurée seule des neuf vierges qui desservoient votre sanctuaire! Bientôt Teutatès n’aura plus ni prêtres ni autels. Mais pourquoi perdrions-nous l’espérance? J’ai à vous annoncer les secours d’un
allié puissant: auriez-vous besoin qu’on vous retraçât le tableau de vos
souffrances pour vous faire courir aux armes? Esclaves en naissant, à
peine avez-vous passé le premier âge, que des Romains vous enlèvent.
Que devenez-vous? Je l’ignore. Parvenus à l’âge d’homme, vous allez
mourir61 sur la frontière pour la défense de vos tyrans, ou creuser le sillon qui les nourrit. Condamnés aux plus rudes travaux, vous abattez
vos forêts, vous tracez avec des fatigues inouïes les routes62 qui introduisent l’esclavage jusque dans le cœur de votre pays: la servitude,
l’oppression et la mort accourent sur ces chemins en poussant des cris
d’allégresse, aussitôt que le passage est ouvert. Enfin, si vous survivez
à tant d’outrages, vous serez conduits à Rome: là, renfermés dans un
amphithéâtre, on vous forcera63 de vous entre-tuer, pour amuser par
votre agonie une populace féroce. Gaulois, il est une manière plus
digne de vous de visiter Rome! Souvenez-vous que votre nom veut
dire voyageur64. Apparoissez tout à coup au Capitole, comme ces terribles voyageurs vos aïeux et vos devanciers. On vous demande à l’amphithéâtre de Titus. Partez! obéissez aux illustres spectateurs qui vous
appellent. Allez apprendre aux Romains à mourir, mais d’une tout
autre façon qu’en répandant votre sang dans leurs fêtes: assez longtemps ils ont étudié la leçon, faites-la-leur pratiquer. Ce que je vous
propose n’est point impossible. Les tribus des Francs qui s’étoient
établies en Espagne65 retournent maintenant dans leur pays; leur flotte est à la vue de vos côtes; ils n’attendent qu’un signal pour vous secourir. Mais si le ciel ne couronne pas vos efforts, si la fortune des césars
doit l’emporter encore, eh bien, nous irons chercher avec les Francs
un coin du monde où l’esclavage soit inconnu! Que les peuples étrangers nous accordent66 ou nous refusent une patrie, terre ne peut nous
manquer pour y vivre ou pour y mourir.»
«Je ne puis vous peindre, seigneurs, l’effet de ce discours prononcé
à la lueur des flambeaux, sur une bruyère, près d’une tombe, dans le
sang des taureaux mal égorgés, qui mêloient leurs derniers mugissements aux sifflements de la tempête: ainsi l’on représente ces assemblées des esprits de ténèbres que des magiciennes convoquent la nuit
dans les lieux sauvages. Les imaginations échauffées ne laissèrent
aucune autorité à la raison. On résolut, sans délibérer, de se réunir
aux Francs. Trois fois un guerrier voulut ouvrir un avis contraire,
trois fois on le força au silence, et à la troisième fois le héraut d’armes67 lui coupa un pan de son manteau.
« Ce n’étoit là que le prélude d’une scène épouvantable. La foule
demande à grands cris68 le sacrifice d’une victime humaine, afin de
mieux connoître la volonté du ciel. Les druides réservoient autrefois
pour ces sacrifices quelque malfaiteur déjà condamné par les lois. La
druidesse fut obligée de déclarer que, puisqu’il n’y avoit point de
victime désignée, la religion demandoit un vieillard, comme l’holocauste le plus agréable à Teutatès.
«Aussitôt on apporte un bassin de fer sur lequel Velléda devoit
égorger le vieillard. On place le bassin à terre devant elle. Elle n’étoit
point descendue de la tribune funèbre d’où elle avoit harangué le
peuple, mais elle s’étoit assise sur un triangle de bronze, le vêtement en désordre, la tête échevelée, tenant un poignard à la main, et
une torche flamboyante sous ses pieds. Je ne sais comment auroit fini
cette scène: j’aurois peut-être succombé sous le fer des barbares en
essayant d’interrompre le sacrifice; le ciel, dans sa bonté ou dans sa
colère, mit fin à mes perplexités. Les astres penchoient vers leur couchant. Les Gaulois craignirent d’être surpris par la lumière. Ils résolurent d’attendre, pour offrir l’hostie abominable, que Dis, père des ombres69, eût ramené une autre nuit dans les cieux. La foule se dispersa sur les bruyères, et les flambeaux s’éteignirent; seulement
quelques torches agitées par le vent brilloient encore çà et là dans la
profondeur des bois, et l’on entendoit le chœur lointain des bardes qui
chantoit en se retirant ces paroles lugubres:
«Teutatès veut du sang; il a parlé dans le chêne des druides. Le
gui sacré a été coupé avec une faucille d’or, au sixième jour de la
lune, au premier jour du siècle. Teutatès veut du sang; il a parlé
dans le chêne des druides!»
« Je me hâtai de retourner au château. Je convoquai les tribus
gauloises. Lorsqu’elles furent réunies au pied de la forteresse, je leur
déclarai que je connoissois leur assemblée séditieuse et les complots
qu’on tramoit contre César.
« Les barbares furent glacés d’effroi. Environnés des soldats
romains, ils crurent toucher à leur dernier moment. Tout à coup des
gémissements se font entendre: une troupe de femmes se précipite
dans l’assemblée. Elles étoient chrétiennes70, et portoient dans leurs bras leurs enfants nouvellement baptisés. Elles tombent à mes genoux,
me demandent grâce pour leurs époux, leurs fils et leurs frères; elles
me présentent leurs nouveau-nés, et me supplient, au nom de cette
génération pacifique, d’être doux et charitable.
«Eh! comment aurois-je pu résister à leurs prières? Comment aurois-je pu mettre en oubli la charité de Zacharie? Je relevai ces femmes!
«Mes sœurs, leur dis-je, je vous accorde la grâce que vous me
demandez au nom de Jésus-Christ, notre commun maître. Vous me
répondrez de vos époux, et je serai tranquille quand vous m’aurez
promis qu’ils resteront fidèles à César.»
«Les Armoricains poussèrent des cris de joie, et ils élevèrent jusqu’aux nues une clémence qui me coûtoit bien peu. Avant de les congédier, j’arrachai d’eux la promesse qu’ils renonceroient à des sacrifices affreux sans doute, puisqu’ils avoient été proscrits par Tibère même et par Claude71. J’exigeai toutefois qu’on me livrât la druidesse Velléda et son père Ségenax, le premier magistrat des Rhédons72. Dès le soir même on m’amena les deux otages; je leur donnai le château pour asile. Je fis sortir une flotte qui rencontra celle des
Francs, et l’obligea de s’éloigner des côtes de l’Armorique. Tout rentra
dans l’ordre. Cette aventure eut pour moi seul des suites dont il me
reste à vous entretenir.»
Ici Eudore s’interrompit tout à coup. Il parut embarrassé, baissa
les yeux, les reporta malgré lui sur Cymodocée, qui rougit comme si
elle eût pénétré la pensée d’Eudore. Cyrille s’aperçut de leur trouble,
et, s’adressant aussitôt à l’épouse de Lasthénès:
«Séphora, dit-il, je veux offrir le saint sacrifice pour Eudore, quand
il aura fini de raconter son histoire. Me pourriez-vous faire préparer
l’autel?»
Séphora se leva, et ses filles la suivirent. La timide Cymodocée n’osa
rester seule avec les vieillards: elle accompagna les femmes, non
sans éprouver un mortel regret.
Démodocus, qui la voyoit passer comme une biche légère sur le
gazon du verger, s’écria plein de joie:
«Quelle gloire peut égaler celle d’un père qui voit son enfant
croître et s’embellir sous ses yeux! Jupiter même aima tendrement
son fils Hercule: tout immortel qu’il est, il ressentit des craintes et
des angoisses mortelles, parce qu’il avoit pris le cœur d’un père. Cher
Eudore, tu causes les mêmes alarmes et les mêmes plaisirs à tes
parents! Continue ton histoire. J’aime, je l’avouerai, tes chrétiens:
enfants des prières, ils viennent partout, comme leurs mères, à la
suite de l’injure, pour réparer le mal qu’elle a fait. Ils sont courageux
comme des lions et tendres comme des colombes; ils ont un cœur
paisible et intelligent: c’est bien dommage qu’ils ne connoissent pas
Jupiter! Mais, Eudore, je parle encore, malgré le désir que j’ai de
t’entendre. Mon fils, tels sont les vieillards: lorsqu’ils ont commencé
un discours, ils s’enchantent de leur propre sagesse; un dieu les
pousse, et ils ne peuvent plus s’arrêter.»