Livre Sixième.
Suite du récit. Marche de l’armée romaine en Batavie. Elle rencontre l’armée des Francs. Champ de bataille. Ordre et dénombrement de l’armée romaine. Ordre et dénombrement de l’armée des Francs. Pharamond, Clodion, Mérovée. Chants guerriers. Bardits des Francs. L’action s’engage. Attaque des Gaulois contre les Francs. Combat de cavalerie. Combat singulier de Vercingétorix, chef des Gaulois, et de Mérovée, fils du roi des Francs. Vercingétorix est vaincu. Les Romains plient. La légion chrétienne descend d’une colline et rétablit le combat. Mêlée. Les Francs se retirent dans leur camp. Eudore obtient la couronne civique et est nommé chef des Grecs par Constance. Le combat recommence au lever du jour. Attaque du camp des Francs par les Romains. Soulèvement des flots. Les Romains fuient devant la mer. Eudore, après avoir combattu longtemps, tombe percé de plusieurs coups. Il est secouru par un esclave des Francs, qui le porte dans une caverne.
« La France est une contrée sauvage 1 et couverte de forêts, qui commence au delà du Rhin et occupe l’espace compris entre la Batavie à
l’occident, le pays des Scandinaves au nord, la Germanie à l’orient et
les Gaules au midi. Les peuples qui habitent ce désert sont les plus
féroces des barbares 2 : ils ne se nourrissent que de la chair des bêtes sauvages ; ils ont toujours le fer à la main ; ils regardent la paix
comme la servitude la plus dure dont on puisse leur imposer le joug 3. Les vents, la neige, les frimas, font leurs délices ; ils bravent la mer 4 ils se rient des tempêtes, et l’on diroit qu’ils ont vu le fond de l’Océan à découvert, tant ils connoissent et méprisent ses écueils. Cette nation
inquiète ne cesse de désoler les frontières de l’empire. Ce fut sous le
règne de Gordien le Pieux qu’elle se montra pour la première fois 5
aux Gaules épouvantées. Les deux Décius périrent dans une expédition
contre elle 6 ; Probus, qui ne fit que la repousser, en prit le titre glorieux de Francique 7. Elle a paru à la fois si noble et si redoutable 8, qu’on a fait en sa faveur une exception à la loi qui défend à la famille impériale de s’allier au sang des barbares ; enfin, ces terribles Francs venoient de s’emparer de l’île de Batavie 9, et Constance avoit rassemblé son armée afin de les chasser de leur conquête.
« Après quelques jours de marche, nous entrâmes sur le sol marécageux des Bataves 10, qui n’est qu’une mince écorce de terre flottant
sur un amas d’eau. Le pays, coupé par les bras du Rhin, baigné et
souvent inondé par l’Océan, embarrassé par des forêts de pins et de
bouleaux, nous présentoit à chaque pas des difficultés insurmontables.
« Épuisé par les travaux de la journée, je n’avois durant la nuit que
quelques heures pour reposer mes membres fatigués. Souvent il m’arrivoit, pendant ce court repos, d’oublier ma nouvelle fortune ; et lorsqu’aux premières blancheurs de l’aube les trompettes du camp venoient à sonner l’air de Diane 11, j’étois étonné d’ouvrir les yeux au milieu des
bois. Il y avoit pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé
aux périls de la nuit. Je n’ai jamais entendu sans une certaine joie
belliqueuse la fanfare du clairon, répétée par l’écho des rochers, et
les premiers hennissements des chevaux qui saluoient l’aurore. J’aimois à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées
d’où sortoient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se
promenoit devant les faisceaux d’armes en balançant son cep de
vigne 12, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenoit un doigt levé dans l’attitude du silence 13, le cavalier qui traversoit le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisoit l’eau du
sacrifice 14, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardoit boire son troupeau.
« Cette vie des camps ne me fit point tourner les yeux avec regret
vers les délices de Naples et de Rome, mais elle réveilla en moi une
autre espèce de souvenirs. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de
l’automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l’armée. Tandis que je contemplois les
feux réguliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des
Francs, tandis que, l’arc à demi tendu, je prêtois l’oreille au murmure
de l’armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui voloient dans l’obscurité, je réfléchissois sur ma bizarre destinée. Je songeois que j’étois là, combattant pour des barbares, tyrans de la Grèce, contre d’autres barbares dont je n’avois reçu aucune injure. L’amour de la patrie se ranimoit au fond de mon cœur ; l’Arcadie se montroit à moi dans tous ses charmes. Que de fois durant
les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de la Batavie ;
que de fois à l’abri des huttes des bergers où nous passions la nuit ;
que de fois autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la
tête du camp ; que de fois, dis-je, avec de jeunes Grecs exilés comme
moi, je me suis entretenu de notre cher pays ! Nous racontions les
jeux de notre enfance, les aventures de notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un Athénien vantoit les arts et la politesse d’Athènes,
un Spartiate demandoit la préférence pour Lacédémone, un Macédonien mettoit la phalange bien au-dessus de la légion, et ne pouvoit souffrir que l’on comparât César à Alexandre. « C’est à ma patrie que vous devez Homère, » s’écrioit un soldat de Smyrne, et à l’instant même il chantoit ou le dénombrement des vaisseaux ou le combat
d’Ajax et d’Hector : ainsi les Athéniens, prisonniers à Syracuse, redisoient autrefois les vers d’Euripide 15 pour se consoler de leur captivité.
« Mais lorsque, jetant les yeux autour de nous, nous apercevions
les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumières qui
semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne
peint les objets d’aucune couleur ; quand nous venions à nous rappeler
les paysages éclatants de la Grèce, la haute et riche bordure de leurs
horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l’azur
velouté d’un ciel où se joue une lumière dorée, alors il nous prenoit
un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions
près d’abandonner les aigles. Il n’y avoit qu’un Grec parmi nous qui
blâmât ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs et
à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour un lâche :
quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous apprîmes qu’il étoit chrétien.
« Les Francs avoient été surpris par Constance : ils évitèrent d’abord
le combat, mais aussitôt qu’ils eurent rassemblé leurs guerriers, ils
vinrent audacieusement au-devant de nous et nous offrirent la bataille
sur le rivage de la mer. On passa la nuit à se préparer de part et
d’autre, et le lendemain, au lever du jour, les armées se trouvèrent
en présence.
« La Légion de fer et la Foudroyante 16 occupoient le centre de l’armée de Constance.
« En avant de la première ligne paroissoient les vexillaires distingués
par une peau de lion qui leur couvroit la tête et les épaules. Ils tenoient
levés les signes militaires des cohortes 17 : l’aigle, le dragon, le loup, le minotaure. Ces signes étoient parfumés et ornés de branches de
pin, au défaut de fleurs.
« Les hastati 18, chargés de lances et de boucliers, formoient la première ligne après les vexillaires.
« Les princes, armés de l’épée, occupoient le second rang, et les
triarii venoient au troisième. Ceux-ci balançoient le pilum de la main
gauche ; leurs boucliers étoient suspendus à leurs piques plantées
devant eux, et ils tenoient le genou droit en terre, en attendant le
signal du combat.
« Des intervalles ménagés dans la ligne des légions étoient remplis
par des machines de guerre 19.
« À l’aile gauche de ces légions, la cavalerie des alliés déployoit son
rideau mobile 20. Sur des coursiers tachetés comme des tigres et
prompts comme des aigles 21 se balançoient avec grâce les cavaliers
de Numance, de Sagonte et des bords enchantés du Bétis. Un léger
chapeau de plume ombrageoit leur front, un petit manteau de laine
noire flottoit sur leurs épaules, une épée recourbée retentissoit à leur
côté. La tête penchée sur le cou de leurs chevaux, les rênes entre les
dents, deux courts javelots à la main, ils voloient à l’ennemi. Le
jeune Viriate entraînoit après lui la fureur de ces cavaliers rapides.
Des Germains d’une taille gigantesque 22 étoient entremêlés çà et là, comme des tours, dans le brillant escadron. Ces barbares avoient la
tête enveloppée d’un bonnet ; ils manioient d’une main une massue
de chêne et montoient à cru des étalons sauvages. Auprès d’eux, quelques cavaliers numides 23, n’ayant pour toute arme qu’un arc, pour
tout vêtement qu’une chlamyde, frissonnoient sous un ciel rigoureux.
« À l’aile opposée de l’armée se tenoit immobile la troupe superbe
des chevaliers romains : leur casque étoit d’argent, surmonté d’une
louve de vermeil ; leur cuirasse étinceloit d’or, et un large baudrier
d’azur suspendoit à leur flanc une lourde épée ibérienne. Sous leurs
selles ornées d’ivoire 24 s’étendoit une housse de pourpre, et leurs
mains, couvertes de gantelets, tenoient les rênes de soie qui leur servoient à guider de hautes cavales plus noires que la nuit.
« Les archers crétois, les vélites romains et les différents corps des
Gaulois étoient répandus sur le front de l’armée. L’instinct de la
guerre est si naturel chez ces derniers 25, que souvent, dans la mêlée, les soldats deviennent des généraux, rallient leurs compagnons
dispersés, ouvrent un avis salutaire, indiquent le poste qu’il faut
prendre. Rien n’égale l’impétuosité de leurs attaques : tandis que
le Germain délibère, ils ont franchi les torrents et les monts ; vous
les croyez au pied de la citadelle, et ils sont au haut du retranchement
emporté. En vain les cavaliers les plus légers voudroient les devancer
à la charge, les Gaulois rient de leurs efforts, voltigent à la tête des
chevaux et semblent leur dire : « Vous saisiriez plutôt les vents sur
la plaine, ou les oiseaux dans les airs. »
« Tous ces barbares avoient la tête élevée, les couleurs vives 26,
les yeux bleus, le regard farouche et menaçant 27 ; ils portoient de
larges braies, et leur tunique étoit chamarrée 28 de morceaux de
pourpre ; un ceinturon de cuir pressoit à leur côté leur fidèle épée.
L’épée du Gaulois ne le quitte jamais 29 : mariée, pour ainsi dire, à son maître, elle l’accompagne pendant la vie, elle le suit sur le
bûcher funèbre, et descend avec lui au tombeau. Tel étoit le sort
qu’avoient jadis les épouses dans les Gaules, tel est aussi celui qu’elles
ont encore au rivage de l’Indus.
« Enfin, arrêtée comme un nuage menaçant sur le penchant d’une
colline, une légion chrétienne 30, surnommée la Pudique, formoit
derrière l’armée le corps de réserve et la garde de César. Elle remplaçoit auprès de Constance la légion thébaine égorgée par Maximien.
Victor[a], illustre guerrier de Marseille, conduisoit au combat les milices de cette religion qui porte aussi noblement la casaque du vétéran que le cilice de l’anachorète.
« Cependant l’œil étoit frappé d’un mouvement universel : on voyoit
les signaux du porte-étendard qui plantoit le jalon des lignes, la
course impétueuse du cavalier, les ondulations des soldats qui se
niveloient sous le cep du centurion. On entendoit de toutes parts les
grêles hennissements des coursiers, le cliquetis des chaînes, les sourds
roulements des balistes et des catapultes, les pas réguliers de l’infanterie, la voix des chefs qui répétoient l’ordre, le bruit des piques
qui s’élevoient et s’abaissoient au commandement des tribuns. Les
Romains se formoient en bataille aux éclats de la trompette, de la
corne et du lituus ; et nous Crétois 31, fidèles à la Grèce au milieu de ces peuples barbares, nous prenions nos rangs au son de la lyre.
« Mais tout l’appareil de l’armée romaine ne servoit qu’à rendre
l’armée des ennemis plus formidable, par le contraste d’une sauvage
simplicité.
« Parés de la dépouille des ours 32, des veaux marins, des urochs et
des sangliers, les Francs se montroient de loin comme un troupeau de
bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissoit voir toute la hauteur
de leur taille 33, et ne leur cachoit pas le genou. Les yeux de ces
barbares ont la couleur d’une mer orageuse ; leur chevelure blonde,
ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d’une liqueur rouge, est
semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur
barbe qu’au-dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus
de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d’une longue framée, et leur main gauche d’un
bouclier qu’ils tournent comme une roue rapide ; d’autres, au lieu de
ce bouclier, tiennent une espèce de javelot, nommé angon, où s’enfoncent deux fers recourbés, mais tous ont à la ceinture la redoutable
francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d’un dur acier ; arme funeste que le Franc jette en poussant
un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu’un œil
intrépide a marqué.
« Ces barbares 34, fidèles aux usages des anciens Germains, s’étoient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable
triangle, où l’on ne distinguoit qu’une forêt de framées, des peaux de
bêtes et des corps demi-nus, s’avançoit avec impétuosité, mais d’un
mouvement égal, pour percer la ligne romaine. À la pointe de ce
triangle étoient placés des braves 35 qui conservoient une barbe longue et hérissée, et qui portoient au bras un anneau de fer. Ils avoient
juré de ne quitter ces marques de servitude qu’après avoir sacrifié un
Romain. Chaque chef, dans ce vaste corps, étoit environné des guerriers de sa famille 36, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât
la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se rallioit sous un
symbole 37 : la plus noble d’entre elles se distinguoit par des abeilles ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres 38, Pharamond, conduisoit l’armée entière, et laissoit une partie du commandement à son petit-fils Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie
romaine, couvroient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques
en forme de gueules ouvertes ombragées 39 de deux ailes de vautour,
à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour
des fantômes ou pour ces figures bizarres que l’on aperçoit au milieu
des nuages pendant une tempête. Clodion, fils de Pharamond et père
de Mérovée, brilloit à la tête de ces cavaliers menaçants.
« Sur une grève, derrière cet essaim d’ennemis, on apercevoit leur
camp, semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs ; il étoit
rempli de femmes et d’enfants, et retranché avec des bateaux de cuir
et des chariots attelés de grands bœufs 40. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisoient sortir de jeunes poulains
d’un bois sacré 41, afin de découvrir par leur course à quel parti
Tuiston promettoit la victoire. La mer d’un côté, des forêts de l’autre,
formoient le cadre de ce grand tableau.
« Le soleil du matin, s’échappant des replis d’un nuage d’or, verse
tout à coup sa lumière sur les bois, l’Océan et les armées. La terre
paroît embrasée du feu des casques et des lances, les instruments
guerriers sonnent l’air antique de Jules César partant pour les Gaules.
La rage s’empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main
frémit sur l’épée. Les chevaux se cabrent, creusent l’arène, secouent
leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine
enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus :
« Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs 42, combien ne
vaincrons-nous pas de millions de Perses ! »
« Les Grecs répètent en chœur le Pœan 43, et les Gaulois l’hymne
des Druides 44. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils
serrent leurs boucliers contre leur bouche 45, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un
rocher ; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit 46 à la louange de leurs héros :
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée.
« Nous avons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tomboit du front des guerriers et ruisseloit le long de leurs bras. Les
aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussoient des cris de joie ; le
corbeau nageoit dans le sang des morts ; tout l’Océan n’étoit qu’une
plaie : les vierges ont pleuré longtemps !
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée.
« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en ont
gémi ; nos pères les rassasioient de carnage ! Choisissons des épouses
dont le lait soit du sang et qui remplissent de valeur le cœur de nos
fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s’écoulent,
nous sourirons quand il faudra mourir ! »
« Ainsi chantoient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussoient et baissoient leurs boucliers blancs en cadence, et à chaque refrain ils frappoient du fer d’un javelot leur poitrine couverte de fer.
« Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères.
Les deux armées s’arrêtent. Il se fait un profond silence. César, du
milieu de la légion chrétienne, ordonne d’élever la cotte d’armes de
pourpre, signal du combat ; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées,
dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s’élève du fond des
légions : « Victoire à l’empereur 47 ! » Les barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement : la foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l’Apennin, l’Etna gronde avec moins de violence lorsqu’il verse au sein des mers des torrents de feu, l’Océan bat ses rivages avec moins de fracas quand un tourbillon, descendu par l’ordre de l’Éternel, a déchaîné les cataractes de l’abîme.
« Les Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les Francs,
mettent l’épée à la main et courent à l’ennemi. L’ennemi les reçoit
avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils
viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse : tel un grand
vaisseau, voguant par un vent contraire, rejette de ses deux bords les vagues qui fuient et murmurent le long de ses flancs. Non moins
braves et plus habiles que les Gaulois, les Grecs font pleuvoir sur les
Sicambres une grêle de flèches ; et reculant peu à peu sans rompre
nos rangs, nous fatiguons les deux lignes du triangle de l’ennemi.
Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne
mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience
la piqûre du taon, sous les ardeurs du midi, ainsi les Francs, percés
de nos dards, deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et
sans gloire. Transportés d’une aveugle rage, ils brisent le trait dans
leur sein, se roulent par terre et se débattent dans les angoisses de la
douleur.
« La cavalerie romaine s’ébranle pour enfoncer les barbares. Clodion
se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu 48 pressoit une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de
rennes et de chevreuils, dans le haras de Pharamond. Les barbares
prétendoient qu’elle étoit de la race de Rinfax 49, cheval de la Nuit, à la crinière gelée, et de Skinfax, cheval du Jour, à la crinière lumineuse. Lorsque, pendant l’hiver, elle emportoit son maître sur un
char d’écorce sans essieu et sans roues 50, jamais ses pieds ne s’enfonçoient dans les frimas, et, plus légère que la feuille de bouleau roulée
par le vent, elle effleuroit à peine la cime des neiges nouvellement
tombées.
« Un combat violent s’engage entre les cavaliers sur les deux ailes
des armées.
« Cependant la masse effrayante de l’infanterie des barbares vient
toujours roulant vers les légions. Les légions s’ouvrent, changent leur
front de bataille, attaquent à grands coups de pique les deux côtés
du triangle de l’ennemi. Les vélites, les Grecs et les Gaulois se portent
sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s’échauffe ; un tourbillon de poussière rougie s’élève et s’arrête au milieu des combattants. Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l’hiver, comme les flots de l’Euripe dans le détroit de l’Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paroissent avec plus d’éclat sur la blancheur d’un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument et rugissant au milieu des morts.
Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière et du carnage. Les casques sont brisés, les panaches abattus, les boucliers fendus, les cuirasses percées. L’haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux 51, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d’un glaive, comme le trait brillant du foudre dans la livide clarté d’un orage. Au milieu des cris,
des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups des javelots,
du sifflement des flèches et des dards, du gémissement des machines
de guerre, on n’entend plus la voix des chefs.
« Mérovée avoit fait un massacre épouvantable des Romains. On le
voyoit debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d’armes, appelés ses douze pairs 52, qu’il surpassoit de toute la tête. Au-dessus du chariot flottoit une enseigne guerrière, surnommée l’Oriflamme. Le chariot, chargé d’horribles dépouilles, étoit traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttoient de sang et dont les cornes portoient des lambeaux affreux. L’héritier de l’épée de Pharamond avoit
l’âge, la beauté et la fureur de ce démon de la Thrace, qui n’allume
le feu de ses autels qu’au feu des villes embrasées. Mérovée passoit
parmi les Francs pour être le fruit merveilleux du commerce secret de
l’épouse de Clodion et d’un monstre marin 53 ; les cheveux blonds du
jeune Sicambre, ornés d’une couronne de lis, ressembloient au lin
moelleux et doré qu’une bandelette virginale rattache à la quenouille
d’une reine des barbares 54. On eût dit que ses joues étoient peintes du vermillon de ces baies d’églantier qui brillent au milieu des neiges
dans les forêts de la Germanie. Sa mère avoit noué autour de son cou
un collier de coquillages, comme les Gaulois suspendent des reliques
aux rameaux du plus beau rejeton d’un bois sacré 55. Quand de sa
main droite Mérovée agitant un drapeau blanc appeloit les fiers Sicambres au champ de l’honneur, ils ne pouvoient s’empêcher de pousser
des cris de guerre et d’amour ; ils ne se lassoient point d’admirer à
leur tête trois générations de héros : l’aïeul, le père et le fils.
« Mérovée, rassasié de meurtres, contemploit, immobile, du haut
de son char de victoire, les cadavres dont il avoit jonché la plaine.
Ainsi se repose un lion de Numidie, après avoir déchiré un troupeau
de brebis ; sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l’odeur du carnage ;
il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatiguée qu’embarrassent des
flocons de laine ; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés ; sa
crinière, humectée d’une rosée de sang, retombe des deux côtés de
son cou ; il croise ses griffes puissantes ; il allonge la tête sur ses
ongles, et, les yeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons
étendues autour de lui.
« Le chef des Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et
superbe. Sa fureur s’allume ; il s’avance vers le fils de Pharamond ; il
lui crie d’un ton ironique :
« Chef à la longue chevelure, je vais t’asseoir autrement sur le trône
d’Hercule le Gaulois 56. Jeune brave, tu mérites d’emporter 57 la marque du fer au palais de Teutatès. Je ne veux point te laisser languir dans
une honteuse vieillesse. »
« Qui es-tu ? répondit Mérovée avec un sourire amer : es-tu d’une
race noble et antique ? Esclave romain, ne crains-tu point ma framée ? »
« Je ne crains qu’une chose 58, repartit le Gaulois frémissant de
courroux, c’est que le ciel tombe sur ma tête. »
« Cède-moi la terre, » dit l’orgueilleux Sicambre.
« La terre que je te céderai 59, s’écria le Gaulois, tu la garderas
éternellement. »
« À ces mots, Mérovée, s’appuyant sur sa framée, s’élance du char
par-dessus les taureaux, tombe à leurs têtes, et se présente au Gaulois,
qui venoit à lui.
« Toute l’armée s’arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le
Gaulois fond l’épée à la main sur le jeune Franc, le presse, le frappe,
le blesse à l’épaule et le contraint de reculer jusque sous les cornes
des taureaux. Mérovée à son tour lance son angon, qui, par ses deux
fers recourbés 60, s’engage dans le bouclier du Gaulois. Au même
instant le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le
javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et
abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l’infortuné Gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part,
siffle, vole et s’enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée
d’un bûcheron dans la cime d’un pin. La tête du guerrier se partage ;
sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à terre. Son
corps reste encore un moment debout, étendant des mains convulsives, objet d’épouvante et de pitié.
« À ce spectacle les Gaulois poussent un cri de douleur. Leur chef
étoit le dernier descendant de ce Vercingétorix 61 qui balança si longtemps la fortune de Jules. Il sembloit que par cette mort l’empire des
Gaules, en échappant aux Romains, passoit aux Francs : ceux-ci, pleins
de joie, entourent Mérovée, l’élèvent sur un bouclier 62, et le proclament roi avec ses pères, comme le plus brave des Sicambres. L’épouvante commence à s’emparer des légions. Constance, qui, du milieu du
corps de réserve, suivoit de l’œil les mouvements des troupes, aperçoit
le découragement des cohortes. Il se tourne vers la légion chrétienne :
« Braves soldats, la fortune de Rome est entre vos mains. Marchons à l’ennemi. »
« Aussitôt les fidèles abaissent devant César leurs aigles surmontées
de l’étendard du salut. Victor commande : la légion s’ébranle et descend en silence de la colline. Chaque soldat porte sur son bouclier une
croix entourée de ces mots 63 : « Tu vaincras par ce signe. » Tous les centurions étoient des martyrs couverts des cicatrices du fer et du feu.
Que pouvoit contre de tels hommes la crainte des blessures et de la
mort ? Ô touchante fidélité ! Ces guerriers alloient répandre pour leurs
princes les restes d’un sang dont ces princes avoient presque tari la
source ! Aucune frayeur, mais aussi aucune joie ne paroissoit sur le
visage des héros chrétiens. Leur valeur tranquille étoit pareille à un
lis sans tache. Lorsque la légion s’avança dans la plaine, les Francs se
sentirent arrêtés au milieu de leur victoire. Ils ont conté qu’ils voyoient
à la tête de cette légion une colonne de feu et de nuées et un cavalier
vêtu de blanc 64, armé d’une lance et d’un bouclier d’or. Les Romains qui fuyoient tournent le visage ; l’espérance revient au cœur du plus
foible et du moins courageux : ainsi, après un orage de nuit, quand le
soleil du matin paroît dans l’orient, le laboureur rassuré admire l’astre
qui répand un doux éclat sur la nature ; sous les lierres de la cabane
antique le jeune passereau pousse des cris de joie ; le vieillard vient
s’asseoir sur le seuil de la porte : il entend des bruits charmants au-dessus de sa tête, et il bénit l’Éternel.
« À l’approche des soldats du Christ, les barbares serrent leurs
rangs, les Romains se rallient. Parvenue sur le champ de bataille, la
légion s’arrête, met un genou en terre, et reçoit de la main d’un
ministre de paix la bénédiction du Dieu des armées. Constance lui-même ôte sa couronne de laurier, et s’incline. La troupe sainte se
relève, et, sans jeter ses javelots, elle marche l’épée haute à l’ennemi.
Le combat recommence de toutes parts. La légion chrétienne ouvre
une large brèche dans les rangs des barbares ; Romains, Grecs et
Gaulois, nous entrons tous à la suite de Victor dans l’enceinte des
Francs, rompus. Aux attaques d’une armée disciplinée succèdent des
combats à la manière des héros d’Ilion. Mille groupes de guerriers se
heurtent, se choquent, se pressent, se repoussent ; partout règnent la
douleur, le désespoir, la fuite. Filles des Francs, c’est en vain que
vous préparez le baume pour des plaies que vous ne pourrez guérir ! L’un
est frappé au cœur du fer d’une javeline, et sent s’échapper de ce cœur
les images chères et sacrées de la patrie ; l’autre a les deux bras brisés
du coup d’une massue, et ne pressera plus sur son sein le fils qu’une
épouse porte encore à la mamelle. Celui-ci regrette son palais, celui-là sa chaumière ; le premier ses plaisirs, le second ses douleurs, car
l’homme s’attache à la vie par ses misères autant que par ses prospérités. Ici, environné de ses compagnons, un soldat païen expire en
vomissant des imprécations contre César et contre les dieux. Là, un
soldat chrétien meurt isolé 65, d’une main retenant ses entrailles, de l’autre pressant un crucifix et priant Dieu pour son empereur. Les Sicambres, tous frappés par devant et couchés sur le dos, conservoient
dans la mort un air si farouche 66, que le plus intrépide osoit à peine les regarder.
« Je ne vous oublierai pas, couple généreux, jeunes Francs que je
rencontrai au milieu du champ du carnage ! Ces fidèles amis, plus
tendres que prudents, afin d’avoir dans le combat la même destinée,
s’étoient attachés ensemble par une chaîne de fer 67. L’un étoit tombé mort sous la flèche d’un Crétois ; l’autre, atteint d’une blessure cruelle,
mais encore vivant, se tenoit à demi soulevé auprès de son frère
d’armes. Il lui disoit : « Guerrier, tu dors après les fatigues de la bataille.
Tu n’ouvriras plus les yeux à ma voix, mais la chaîne de notre amitié
n’est point rompue ; elle me retient à tes côtés. »
« En achevant ces mots, le jeune Franc s’incline, et meurt sur le
corps de son ami. Leurs belles chevelures se mêlent et se confondent
comme les flammes ondoyantes d’un double trépied qui s’éteint sur
un autel, comme les rayons humides et tremblants de l’étoile des
Gémeaux, qui se couche dans la mer. Le trépas ajoute ses chaînes
indestructibles aux liens qui unissoient les deux amis.
« Cependant les bras fatigués portent des coups ralentis ; les clameurs deviennent plus déchirantes et plus plaintives. Tantôt une
grande partie des blessés, expirant à la fois, laisse régner un affreux
silence ; tantôt la voix de la douleur se ranime et monte en longs
accents vers le ciel. On voit errer des chevaux sans maîtres, qui bondissent ou s’abattent sur des cadavres ; quelques machines de guerre abandonnées brûlent çà et là comme les torches de ces immenses funérailles.
« La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs
humaines. Les Francs, vaincus mais toujours redoutables, se retirèrent
dans l’enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre
repos, ne fut pour nous qu’une nuit d’alarmes : à chaque instant nous
craignions d’être attaqués. Les barbares jetoient des cris 68 qui ressembloient aux hurlements des bêtes féroces : ils pleuroient les braves
qu’ils avoient perdus et se préparoient eux-mêmes à mourir. Nous
n’osions ni quitter nos armes, ni allumer des feux. Les soldats romains
frémissoient, se cherchoient dans les ténèbres ; ils s’appeloient, ils se
demandoient un peu de pain ou d’eau ; ils pansoient leurs blessures
avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondoient en se
renvoyant de l’une à l’autre le cri des veilles.
Tous les chefs des Crétois avoient été tués. Le sang de Philopœmen
paroissant à mes compagnons d’un favorable augure, ils m’avoient
nommé leur commandant. En attirant sur moi les efforts de l’ennemi,
j’avois eu le bonheur de sauver la légion de Fer d’une entière destruction. La confirmation de mon grade, une couronne de chêne et les
éloges de Constance avoient été le prix de ce hasard heureux. À la tête
des troupes légères, je touchois presque au camp des barbares, et
j’attendois avec impatience le retour de l’aurore ; mais cette aurore
nous découvrit un spectacle qui surpassoit en horreur tout ce que nous
avions vu jusque alors.
« Les Francs, pendant la nuit, avoient coupé les têtes des cadavres
romains 69 et les avoient plantées sur des piques devant leur camp,
le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles de
chevaux 70 et de boucliers brisés, s’élevoit au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles et livrant au souffle du matin
sa longue chevelure blanche, étoit assis au haut du bûcher. Au bas
paroissoient Clodion et Mérovée : ils tenoient à la main, en guise de
torches, l’hast enflammé de deux piques rompues, prêts à mettre le
feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenoient à forcer
le retranchement des chariots.
« Nous restons muets d’étonnement et de douleur ; les vainqueurs
semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité ! Les larmes
coulent de nos yeux à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons
d’armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées
prononçoient encore la veille les paroles de l’amitié ! Bientôt à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n’attend point le
signal de l’assaut ; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s’y précipite. Alors se présente
un nouvel ennemi : les femmes des barbares, vêtues de robes noires 71, s’élancent au-devant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à
les arracher de nos mains ; les unes arrêtent par la barbe le Sicambre
qui fuit et le ramènent au combat ; les autres, comme des Bacchantes
enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères ; plusieurs étouffent
leurs enfants et les jettent sous les pieds des hommes et des chevaux ;
plusieurs, se passant au cou un lacet fatal, s’attachent aux cornes des
bœufs et s’étranglent en se faisant traîner misérablement. Une d’entre
elles s’écrie du milieu de ses compagnes : « Romains, tous vos présents
n’ont point été funestes ! Si vous nous avez apporté le fer qui enchaîne,
vous nous avez donné le fer qui délivre ! » Et elle se frappe d’un poignard.
« C’en étoit fait des peuples de Pharamond, si le ciel, qui leur garde
peut-être de grandes destinées, n’eût sauvé le reste de leurs guerriers.
Un vent impétueux se lève entre le nord et le couchant ; les flots
s’avancent sur les grèves ; on voit venir, écumante et limoneuse, une
de ces marées de l’équinoxe qui dans ces climats semblent jeter l’Océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié
des barbares, entre dans le camp des Francs pour en chasser les
Romains. Les Romains reculent devant l’armée des flots ; les Francs
reprennent courage ; ils croient que le monstre marin, père de leur
jeune prince, est sorti de ses grottes azurées pour les secourir. Ils
profitent de notre désordre ; ils nous repoussent, ils nous pressent, ils
secondent les efforts de la mer. Une scène extraordinaire frappe les
yeux de toutes parts : là, les bœufs épouvantés nagent avec les chariots
qu’ils entraînent ; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs
cornes recourbées, et ressemblent à une multitude de fleuves qui
auroient apporté eux-mêmes leurs tributs à l’Océan ; ici, les Saliens
mettent à flot leurs bateaux de cuir et nous frappent à coups de rames
et d’avirons. Mérovée s’étoit fait une nacelle d’un large bouclier
d’osier 72 : porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivoit escorté de ses pairs qui bondissoient autour de lui comme des tritons. Pleines
d’une joie insensée, les femmes battoient des mains et bénissoient les
flots libérateurs. Partout la lame croissante se brise et jaillit contre les
armes : partout disparoît le cavalier qui se noie, le fantassin qui n’a
plus que son épée hors de l’eau ; des cadavres qui paroissent se ranimer roulent avec les algues, le sable et le limon. Séparé du reste des
légions et réuni à quelques soldats, je combattis longtemps une multitude de barbares, mais enfin, accablé par le nombre, je tombai,
percé de coups, au milieu de mes compagnons étendus morts à mes
côtés.
« Je demeurai plusieurs heures évanoui. Quand je rouvris les yeux
à la lumière, je n’aperçus plus qu’une grève humide abandonnée par
les flots, des corps noyés à moitié ensevelis dans le sable, la mer
retirée dans un lointain immense et traçant à peine une ligne bleuâtre
à l’horizon. Je voulus me soulever, mais je ne pus y parvenir, et je fus
contraint de rester couché sur le dos, les regards attachés au ciel.
Tandis que mon âme flottoit entre la mort et la vie, j’entendis une
voix prononcer en latin ces mots : « Si quelqu’un respire encore ici,
qu’il parle. » Je tournai la tête avec effort, et j’entrevis un Franc
que je reconnus pour esclave à sa saie d’écorce de bouleau. Il aperçut
mon mouvement, accourut vers moi, et reconnoissant ma patrie à
mon vêtement : « Jeune Grec, me dit-il, prenez courage. » Et il se mit
à genoux à mes côtés, se pencha sur moi, examina mes blessures.
« Je ne les crois pas mortelles, » s’écria-t-il après un moment de
silence. Aussitôt il tira d’un sac de peau de chevreuil du baume, des
simples, un vase plein d’une eau pure. Il lava mes plaies, les essuya
légèrement, les banda avec de longues feuilles de roseaux. Je ne pouvois lui témoigner ma reconnoissance que par un mouvement de tête
et par l’admiration qu’il devoit lire dans mes yeux presque éteints.
Quand il fallut me transporter, son embarras devint extrême. Il regardoit avec inquiétude autour de nous : il craignoit, comme il me l’a
dit depuis, d’être découvert par quelque parti de barbares. L’heure
du flux approchoit ; mon libérateur tira du danger même le moyen de
mon salut : il aperçut une nacelle des Francs échouée sur le sable ; il
commença par me soulever à moitié, puis, se couchant presque à
terre devant moi, il m’attira doucement à lui, me chargea sur ses
épaules, se leva et me porta avec peine au bateau voisin, car il étoit
déjà sur l’âge. La mer ne tarda pas à couvrir ses grèves. L’esclave
arracha du sable une pique dont le fer étoit rompu, et lorsque les
flots soulevèrent ma nacelle, il la dirigea, avec son arme brisée, comme
auroit fait le pilote le plus habile. Chassés par le flux, nous entrâmes
bien avant dans les terres, sur les rives d’un fleuve bordé de forêts.
« Ces lieux étoient connus du Franc. Il descendit dans l’eau, et, me
prenant de nouveau sur ses épaules, il me déposa dans une espèce de
souterrain où les barbares ont coutume de cacher leur blé 73 pendant
la guerre. Là il me fit un lit de mousse et me donna un peu de vin
pour me ranimer.
« Pauvre infortuné, me dit-il en me parlant dans ma propre langue,
il faut que je vous quitte, et vous serez obligé de passer la nuit seul
ici. J’espère vous apporter demain matin de bonnes nouvelles : en
attendant, tâchez de goûter un peu de sommeil. »
« En disant ces mots, il étendit sur moi sa misérable saie, dont il
se dépouilla pour me couvrir, et il s’enfuit dans les bois. »
fin du livre sixième.
Livre Sixième.
Suite du récit. Marche de l’armée romaine en Batavie. Elle rencontre l’armée des Francs. Champ de bataille. Ordre et dénombrement de l’armée romaine. Ordre et dénombrement de l’armée des Francs. Pharamond, Clodion, Mérovée. Chants guerriers. Bardits des Francs. L’action s’engage. Attaque des Gaulois contre les Francs. Combat de cavalerie. Combat singulier de Vercingétorix, chef des Gaulois, et de Mérovée, fils du roi des Francs. Vercingétorix est vaincu. Les Romains plient. La légion chrétienne descend d’une colline et rétablit le combat. Mêlée. Les Francs se retirent dans leur camp. Eudore obtient la couronne civique et est nommé chef des Grecs par Constance. Le combat recommence au lever du jour. Attaque du camp des Francs par les Romains. Soulèvement des flots. Les Romains fuient devant la mer. Eudore, après avoir combattu longtemps, tombe percé de plusieurs coups. Il est secouru par un esclave des Francs, qui le porte dans une caverne.
« La France est une contrée sauvage 1 et couverte de forêts, qui commence au delà du Rhin et occupe l’espace compris entre la Batavie à
l’occident, le pays des Scandinaves au nord, la Germanie à l’orient et
les Gaules au midi. Les peuples qui habitent ce désert sont les plus
féroces des barbares 2 : ils ne se nourrissent que de la chair des bêtes sauvages ; ils ont toujours le fer à la main ; ils regardent la paix
comme la servitude la plus dure dont on puisse leur imposer le joug 3. Les vents, la neige, les frimas, font leurs délices ; ils bravent la mer 4 ils se rient des tempêtes, et l’on diroit qu’ils ont vu le fond de l’Océan à découvert, tant ils connoissent et méprisent ses écueils. Cette nation
inquiète ne cesse de désoler les frontières de l’empire. Ce fut sous le
règne de Gordien le Pieux qu’elle se montra pour la première fois 5
aux Gaules épouvantées. Les deux Décius périrent dans une expédition
contre elle 6 ; Probus, qui ne fit que la repousser, en prit le titre glorieux de Francique 7. Elle a paru à la fois si noble et si redoutable 8, qu’on a fait en sa faveur une exception à la loi qui défend à la famille impériale de s’allier au sang des barbares ; enfin, ces terribles Francs venoient de s’emparer de l’île de Batavie 9, et Constance avoit rassemblé son armée afin de les chasser de leur conquête.
« Après quelques jours de marche, nous entrâmes sur le sol marécageux des Bataves 10, qui n’est qu’une mince écorce de terre flottant
sur un amas d’eau. Le pays, coupé par les bras du Rhin, baigné et
souvent inondé par l’Océan, embarrassé par des forêts de pins et de
bouleaux, nous présentoit à chaque pas des difficultés insurmontables.
« Épuisé par les travaux de la journée, je n’avois durant la nuit que
quelques heures pour reposer mes membres fatigués. Souvent il m’arrivoit, pendant ce court repos, d’oublier ma nouvelle fortune ; et lorsqu’aux premières blancheurs de l’aube les trompettes du camp venoient à sonner l’air de Diane 11, j’étois étonné d’ouvrir les yeux au milieu des
bois. Il y avoit pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé
aux périls de la nuit. Je n’ai jamais entendu sans une certaine joie
belliqueuse la fanfare du clairon, répétée par l’écho des rochers, et
les premiers hennissements des chevaux qui saluoient l’aurore. J’aimois à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées
d’où sortoient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se
promenoit devant les faisceaux d’armes en balançant son cep de
vigne 12, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenoit un doigt levé dans l’attitude du silence 13, le cavalier qui traversoit le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisoit l’eau du
sacrifice 14, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardoit boire son troupeau.
« Cette vie des camps ne me fit point tourner les yeux avec regret
vers les délices de Naples et de Rome, mais elle réveilla en moi une
autre espèce de souvenirs. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de
l’automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l’armée. Tandis que je contemplois les
feux réguliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des
Francs, tandis que, l’arc à demi tendu, je prêtois l’oreille au murmure
de l’armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui voloient dans l’obscurité, je réfléchissois sur ma bizarre destinée. Je songeois que j’étois là, combattant pour des barbares, tyrans de la Grèce, contre d’autres barbares dont je n’avois reçu aucune injure. L’amour de la patrie se ranimoit au fond de mon cœur ; l’Arcadie se montroit à moi dans tous ses charmes. Que de fois durant
les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de la Batavie ;
que de fois à l’abri des huttes des bergers où nous passions la nuit ;
que de fois autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la
tête du camp ; que de fois, dis-je, avec de jeunes Grecs exilés comme
moi, je me suis entretenu de notre cher pays ! Nous racontions les
jeux de notre enfance, les aventures de notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un Athénien vantoit les arts et la politesse d’Athènes,
un Spartiate demandoit la préférence pour Lacédémone, un Macédonien mettoit la phalange bien au-dessus de la légion, et ne pouvoit souffrir que l’on comparât César à Alexandre. « C’est à ma patrie que vous devez Homère, » s’écrioit un soldat de Smyrne, et à l’instant même il chantoit ou le dénombrement des vaisseaux ou le combat
d’Ajax et d’Hector : ainsi les Athéniens, prisonniers à Syracuse, redisoient autrefois les vers d’Euripide 15 pour se consoler de leur captivité.
« Mais lorsque, jetant les yeux autour de nous, nous apercevions
les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumières qui
semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne
peint les objets d’aucune couleur ; quand nous venions à nous rappeler
les paysages éclatants de la Grèce, la haute et riche bordure de leurs
horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l’azur
velouté d’un ciel où se joue une lumière dorée, alors il nous prenoit
un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions
près d’abandonner les aigles. Il n’y avoit qu’un Grec parmi nous qui
blâmât ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs et
à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour un lâche :
quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous apprîmes qu’il étoit chrétien.
« Les Francs avoient été surpris par Constance : ils évitèrent d’abord
le combat, mais aussitôt qu’ils eurent rassemblé leurs guerriers, ils
vinrent audacieusement au-devant de nous et nous offrirent la bataille
sur le rivage de la mer. On passa la nuit à se préparer de part et
d’autre, et le lendemain, au lever du jour, les armées se trouvèrent
en présence.
« La Légion de fer et la Foudroyante 16 occupoient le centre de l’armée de Constance.
« En avant de la première ligne paroissoient les vexillaires distingués
par une peau de lion qui leur couvroit la tête et les épaules. Ils tenoient
levés les signes militaires des cohortes 17 : l’aigle, le dragon, le loup, le minotaure. Ces signes étoient parfumés et ornés de branches de
pin, au défaut de fleurs.
« Les hastati 18, chargés de lances et de boucliers, formoient la première ligne après les vexillaires.
« Les princes, armés de l’épée, occupoient le second rang, et les
triarii venoient au troisième. Ceux-ci balançoient le pilum de la main
gauche ; leurs boucliers étoient suspendus à leurs piques plantées
devant eux, et ils tenoient le genou droit en terre, en attendant le
signal du combat.
« Des intervalles ménagés dans la ligne des légions étoient remplis
par des machines de guerre 19.
« À l’aile gauche de ces légions, la cavalerie des alliés déployoit son
rideau mobile 20. Sur des coursiers tachetés comme des tigres et
prompts comme des aigles 21 se balançoient avec grâce les cavaliers
de Numance, de Sagonte et des bords enchantés du Bétis. Un léger
chapeau de plume ombrageoit leur front, un petit manteau de laine
noire flottoit sur leurs épaules, une épée recourbée retentissoit à leur
côté. La tête penchée sur le cou de leurs chevaux, les rênes entre les
dents, deux courts javelots à la main, ils voloient à l’ennemi. Le
jeune Viriate entraînoit après lui la fureur de ces cavaliers rapides.
Des Germains d’une taille gigantesque 22 étoient entremêlés çà et là, comme des tours, dans le brillant escadron. Ces barbares avoient la
tête enveloppée d’un bonnet ; ils manioient d’une main une massue
de chêne et montoient à cru des étalons sauvages. Auprès d’eux, quelques cavaliers numides 23, n’ayant pour toute arme qu’un arc, pour
tout vêtement qu’une chlamyde, frissonnoient sous un ciel rigoureux.
« À l’aile opposée de l’armée se tenoit immobile la troupe superbe
des chevaliers romains : leur casque étoit d’argent, surmonté d’une
louve de vermeil ; leur cuirasse étinceloit d’or, et un large baudrier
d’azur suspendoit à leur flanc une lourde épée ibérienne. Sous leurs
selles ornées d’ivoire 24 s’étendoit une housse de pourpre, et leurs
mains, couvertes de gantelets, tenoient les rênes de soie qui leur servoient à guider de hautes cavales plus noires que la nuit.
« Les archers crétois, les vélites romains et les différents corps des
Gaulois étoient répandus sur le front de l’armée. L’instinct de la
guerre est si naturel chez ces derniers 25, que souvent, dans la mêlée, les soldats deviennent des généraux, rallient leurs compagnons
dispersés, ouvrent un avis salutaire, indiquent le poste qu’il faut
prendre. Rien n’égale l’impétuosité de leurs attaques : tandis que
le Germain délibère, ils ont franchi les torrents et les monts ; vous
les croyez au pied de la citadelle, et ils sont au haut du retranchement
emporté. En vain les cavaliers les plus légers voudroient les devancer
à la charge, les Gaulois rient de leurs efforts, voltigent à la tête des
chevaux et semblent leur dire : « Vous saisiriez plutôt les vents sur
la plaine, ou les oiseaux dans les airs. »
« Tous ces barbares avoient la tête élevée, les couleurs vives 26,
les yeux bleus, le regard farouche et menaçant 27 ; ils portoient de
larges braies, et leur tunique étoit chamarrée 28 de morceaux de
pourpre ; un ceinturon de cuir pressoit à leur côté leur fidèle épée.
L’épée du Gaulois ne le quitte jamais 29 : mariée, pour ainsi dire, à son maître, elle l’accompagne pendant la vie, elle le suit sur le
bûcher funèbre, et descend avec lui au tombeau. Tel étoit le sort
qu’avoient jadis les épouses dans les Gaules, tel est aussi celui qu’elles
ont encore au rivage de l’Indus.
« Enfin, arrêtée comme un nuage menaçant sur le penchant d’une
colline, une légion chrétienne 30, surnommée la Pudique, formoit
derrière l’armée le corps de réserve et la garde de César. Elle remplaçoit auprès de Constance la légion thébaine égorgée par Maximien.
Victor[a], illustre guerrier de Marseille, conduisoit au combat les milices de cette religion qui porte aussi noblement la casaque du vétéran que le cilice de l’anachorète.
« Cependant l’œil étoit frappé d’un mouvement universel : on voyoit
les signaux du porte-étendard qui plantoit le jalon des lignes, la
course impétueuse du cavalier, les ondulations des soldats qui se
niveloient sous le cep du centurion. On entendoit de toutes parts les
grêles hennissements des coursiers, le cliquetis des chaînes, les sourds
roulements des balistes et des catapultes, les pas réguliers de l’infanterie, la voix des chefs qui répétoient l’ordre, le bruit des piques
qui s’élevoient et s’abaissoient au commandement des tribuns. Les
Romains se formoient en bataille aux éclats de la trompette, de la
corne et du lituus ; et nous Crétois 31, fidèles à la Grèce au milieu de ces peuples barbares, nous prenions nos rangs au son de la lyre.
« Mais tout l’appareil de l’armée romaine ne servoit qu’à rendre
l’armée des ennemis plus formidable, par le contraste d’une sauvage
simplicité.
« Parés de la dépouille des ours 32, des veaux marins, des urochs et
des sangliers, les Francs se montroient de loin comme un troupeau de
bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissoit voir toute la hauteur
de leur taille 33, et ne leur cachoit pas le genou. Les yeux de ces
barbares ont la couleur d’une mer orageuse ; leur chevelure blonde,
ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d’une liqueur rouge, est
semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur
barbe qu’au-dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus
de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d’une longue framée, et leur main gauche d’un
bouclier qu’ils tournent comme une roue rapide ; d’autres, au lieu de
ce bouclier, tiennent une espèce de javelot, nommé angon, où s’enfoncent deux fers recourbés, mais tous ont à la ceinture la redoutable
francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d’un dur acier ; arme funeste que le Franc jette en poussant
un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu’un œil
intrépide a marqué.
« Ces barbares 34, fidèles aux usages des anciens Germains, s’étoient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable
triangle, où l’on ne distinguoit qu’une forêt de framées, des peaux de
bêtes et des corps demi-nus, s’avançoit avec impétuosité, mais d’un
mouvement égal, pour percer la ligne romaine. À la pointe de ce
triangle étoient placés des braves 35 qui conservoient une barbe longue et hérissée, et qui portoient au bras un anneau de fer. Ils avoient
juré de ne quitter ces marques de servitude qu’après avoir sacrifié un
Romain. Chaque chef, dans ce vaste corps, étoit environné des guerriers de sa famille 36, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât
la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se rallioit sous un
symbole 37 : la plus noble d’entre elles se distinguoit par des abeilles ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres 38, Pharamond, conduisoit l’armée entière, et laissoit une partie du commandement à son petit-fils Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie
romaine, couvroient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques
en forme de gueules ouvertes ombragées 39 de deux ailes de vautour,
à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour
des fantômes ou pour ces figures bizarres que l’on aperçoit au milieu
des nuages pendant une tempête. Clodion, fils de Pharamond et père
de Mérovée, brilloit à la tête de ces cavaliers menaçants.
« Sur une grève, derrière cet essaim d’ennemis, on apercevoit leur
camp, semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs ; il étoit
rempli de femmes et d’enfants, et retranché avec des bateaux de cuir
et des chariots attelés de grands bœufs 40. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisoient sortir de jeunes poulains
d’un bois sacré 41, afin de découvrir par leur course à quel parti
Tuiston promettoit la victoire. La mer d’un côté, des forêts de l’autre,
formoient le cadre de ce grand tableau.
« Le soleil du matin, s’échappant des replis d’un nuage d’or, verse
tout à coup sa lumière sur les bois, l’Océan et les armées. La terre
paroît embrasée du feu des casques et des lances, les instruments
guerriers sonnent l’air antique de Jules César partant pour les Gaules.
La rage s’empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main
frémit sur l’épée. Les chevaux se cabrent, creusent l’arène, secouent
leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine
enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus :
« Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs 42, combien ne
vaincrons-nous pas de millions de Perses ! »
« Les Grecs répètent en chœur le Pœan 43, et les Gaulois l’hymne
des Druides 44. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils
serrent leurs boucliers contre leur bouche 45, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un
rocher ; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit 46 à la louange de leurs héros :
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée.
« Nous avons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tomboit du front des guerriers et ruisseloit le long de leurs bras. Les
aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussoient des cris de joie ; le
corbeau nageoit dans le sang des morts ; tout l’Océan n’étoit qu’une
plaie : les vierges ont pleuré longtemps !
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée.
« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en ont
gémi ; nos pères les rassasioient de carnage ! Choisissons des épouses
dont le lait soit du sang et qui remplissent de valeur le cœur de nos
fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s’écoulent,
nous sourirons quand il faudra mourir ! »
« Ainsi chantoient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussoient et baissoient leurs boucliers blancs en cadence, et à chaque refrain ils frappoient du fer d’un javelot leur poitrine couverte de fer.
« Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères.
Les deux armées s’arrêtent. Il se fait un profond silence. César, du
milieu de la légion chrétienne, ordonne d’élever la cotte d’armes de
pourpre, signal du combat ; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées,
dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s’élève du fond des
légions : « Victoire à l’empereur 47 ! » Les barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement : la foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l’Apennin, l’Etna gronde avec moins de violence lorsqu’il verse au sein des mers des torrents de feu, l’Océan bat ses rivages avec moins de fracas quand un tourbillon, descendu par l’ordre de l’Éternel, a déchaîné les cataractes de l’abîme.
« Les Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les Francs,
mettent l’épée à la main et courent à l’ennemi. L’ennemi les reçoit
avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils
viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse : tel un grand
vaisseau, voguant par un vent contraire, rejette de ses deux bords les vagues qui fuient et murmurent le long de ses flancs. Non moins
braves et plus habiles que les Gaulois, les Grecs font pleuvoir sur les
Sicambres une grêle de flèches ; et reculant peu à peu sans rompre
nos rangs, nous fatiguons les deux lignes du triangle de l’ennemi.
Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne
mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience
la piqûre du taon, sous les ardeurs du midi, ainsi les Francs, percés
de nos dards, deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et
sans gloire. Transportés d’une aveugle rage, ils brisent le trait dans
leur sein, se roulent par terre et se débattent dans les angoisses de la
douleur.
« La cavalerie romaine s’ébranle pour enfoncer les barbares. Clodion
se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu 48 pressoit une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de
rennes et de chevreuils, dans le haras de Pharamond. Les barbares
prétendoient qu’elle étoit de la race de Rinfax 49, cheval de la Nuit, à la crinière gelée, et de Skinfax, cheval du Jour, à la crinière lumineuse. Lorsque, pendant l’hiver, elle emportoit son maître sur un
char d’écorce sans essieu et sans roues 50, jamais ses pieds ne s’enfonçoient dans les frimas, et, plus légère que la feuille de bouleau roulée
par le vent, elle effleuroit à peine la cime des neiges nouvellement
tombées.
« Un combat violent s’engage entre les cavaliers sur les deux ailes
des armées.
« Cependant la masse effrayante de l’infanterie des barbares vient
toujours roulant vers les légions. Les légions s’ouvrent, changent leur
front de bataille, attaquent à grands coups de pique les deux côtés
du triangle de l’ennemi. Les vélites, les Grecs et les Gaulois se portent
sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s’échauffe ; un tourbillon de poussière rougie s’élève et s’arrête au milieu des combattants. Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l’hiver, comme les flots de l’Euripe dans le détroit de l’Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paroissent avec plus d’éclat sur la blancheur d’un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument et rugissant au milieu des morts.
Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière et du carnage. Les casques sont brisés, les panaches abattus, les boucliers fendus, les cuirasses percées. L’haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux 51, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d’un glaive, comme le trait brillant du foudre dans la livide clarté d’un orage. Au milieu des cris,
des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups des javelots,
du sifflement des flèches et des dards, du gémissement des machines
de guerre, on n’entend plus la voix des chefs.
« Mérovée avoit fait un massacre épouvantable des Romains. On le
voyoit debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d’armes, appelés ses douze pairs 52, qu’il surpassoit de toute la tête. Au-dessus du chariot flottoit une enseigne guerrière, surnommée l’Oriflamme. Le chariot, chargé d’horribles dépouilles, étoit traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttoient de sang et dont les cornes portoient des lambeaux affreux. L’héritier de l’épée de Pharamond avoit
l’âge, la beauté et la fureur de ce démon de la Thrace, qui n’allume
le feu de ses autels qu’au feu des villes embrasées. Mérovée passoit
parmi les Francs pour être le fruit merveilleux du commerce secret de
l’épouse de Clodion et d’un monstre marin 53 ; les cheveux blonds du
jeune Sicambre, ornés d’une couronne de lis, ressembloient au lin
moelleux et doré qu’une bandelette virginale rattache à la quenouille
d’une reine des barbares 54. On eût dit que ses joues étoient peintes du vermillon de ces baies d’églantier qui brillent au milieu des neiges
dans les forêts de la Germanie. Sa mère avoit noué autour de son cou
un collier de coquillages, comme les Gaulois suspendent des reliques
aux rameaux du plus beau rejeton d’un bois sacré 55. Quand de sa
main droite Mérovée agitant un drapeau blanc appeloit les fiers Sicambres au champ de l’honneur, ils ne pouvoient s’empêcher de pousser
des cris de guerre et d’amour ; ils ne se lassoient point d’admirer à
leur tête trois générations de héros : l’aïeul, le père et le fils.
« Mérovée, rassasié de meurtres, contemploit, immobile, du haut
de son char de victoire, les cadavres dont il avoit jonché la plaine.
Ainsi se repose un lion de Numidie, après avoir déchiré un troupeau
de brebis ; sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l’odeur du carnage ;
il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatiguée qu’embarrassent des
flocons de laine ; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés ; sa
crinière, humectée d’une rosée de sang, retombe des deux côtés de
son cou ; il croise ses griffes puissantes ; il allonge la tête sur ses
ongles, et, les yeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons
étendues autour de lui.
« Le chef des Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et
superbe. Sa fureur s’allume ; il s’avance vers le fils de Pharamond ; il
lui crie d’un ton ironique :
« Chef à la longue chevelure, je vais t’asseoir autrement sur le trône
d’Hercule le Gaulois 56. Jeune brave, tu mérites d’emporter 57 la marque du fer au palais de Teutatès. Je ne veux point te laisser languir dans
une honteuse vieillesse. »
« Qui es-tu ? répondit Mérovée avec un sourire amer : es-tu d’une
race noble et antique ? Esclave romain, ne crains-tu point ma framée ? »
« Je ne crains qu’une chose 58, repartit le Gaulois frémissant de
courroux, c’est que le ciel tombe sur ma tête. »
« Cède-moi la terre, » dit l’orgueilleux Sicambre.
« La terre que je te céderai 59, s’écria le Gaulois, tu la garderas
éternellement. »
« À ces mots, Mérovée, s’appuyant sur sa framée, s’élance du char
par-dessus les taureaux, tombe à leurs têtes, et se présente au Gaulois,
qui venoit à lui.
« Toute l’armée s’arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le
Gaulois fond l’épée à la main sur le jeune Franc, le presse, le frappe,
le blesse à l’épaule et le contraint de reculer jusque sous les cornes
des taureaux. Mérovée à son tour lance son angon, qui, par ses deux
fers recourbés 60, s’engage dans le bouclier du Gaulois. Au même
instant le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le
javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et
abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l’infortuné Gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part,
siffle, vole et s’enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée
d’un bûcheron dans la cime d’un pin. La tête du guerrier se partage ;
sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à terre. Son
corps reste encore un moment debout, étendant des mains convulsives, objet d’épouvante et de pitié.
« À ce spectacle les Gaulois poussent un cri de douleur. Leur chef
étoit le dernier descendant de ce Vercingétorix 61 qui balança si longtemps la fortune de Jules. Il sembloit que par cette mort l’empire des
Gaules, en échappant aux Romains, passoit aux Francs : ceux-ci, pleins
de joie, entourent Mérovée, l’élèvent sur un bouclier 62, et le proclament roi avec ses pères, comme le plus brave des Sicambres. L’épouvante commence à s’emparer des légions. Constance, qui, du milieu du
corps de réserve, suivoit de l’œil les mouvements des troupes, aperçoit
le découragement des cohortes. Il se tourne vers la légion chrétienne :
« Braves soldats, la fortune de Rome est entre vos mains. Marchons à l’ennemi. »
« Aussitôt les fidèles abaissent devant César leurs aigles surmontées
de l’étendard du salut. Victor commande : la légion s’ébranle et descend en silence de la colline. Chaque soldat porte sur son bouclier une
croix entourée de ces mots 63 : « Tu vaincras par ce signe. » Tous les centurions étoient des martyrs couverts des cicatrices du fer et du feu.
Que pouvoit contre de tels hommes la crainte des blessures et de la
mort ? Ô touchante fidélité ! Ces guerriers alloient répandre pour leurs
princes les restes d’un sang dont ces princes avoient presque tari la
source ! Aucune frayeur, mais aussi aucune joie ne paroissoit sur le
visage des héros chrétiens. Leur valeur tranquille étoit pareille à un
lis sans tache. Lorsque la légion s’avança dans la plaine, les Francs se
sentirent arrêtés au milieu de leur victoire. Ils ont conté qu’ils voyoient
à la tête de cette légion une colonne de feu et de nuées et un cavalier
vêtu de blanc 64, armé d’une lance et d’un bouclier d’or. Les Romains qui fuyoient tournent le visage ; l’espérance revient au cœur du plus
foible et du moins courageux : ainsi, après un orage de nuit, quand le
soleil du matin paroît dans l’orient, le laboureur rassuré admire l’astre
qui répand un doux éclat sur la nature ; sous les lierres de la cabane
antique le jeune passereau pousse des cris de joie ; le vieillard vient
s’asseoir sur le seuil de la porte : il entend des bruits charmants au-dessus de sa tête, et il bénit l’Éternel.
« À l’approche des soldats du Christ, les barbares serrent leurs
rangs, les Romains se rallient. Parvenue sur le champ de bataille, la
légion s’arrête, met un genou en terre, et reçoit de la main d’un
ministre de paix la bénédiction du Dieu des armées. Constance lui-même ôte sa couronne de laurier, et s’incline. La troupe sainte se
relève, et, sans jeter ses javelots, elle marche l’épée haute à l’ennemi.
Le combat recommence de toutes parts. La légion chrétienne ouvre
une large brèche dans les rangs des barbares ; Romains, Grecs et
Gaulois, nous entrons tous à la suite de Victor dans l’enceinte des
Francs, rompus. Aux attaques d’une armée disciplinée succèdent des
combats à la manière des héros d’Ilion. Mille groupes de guerriers se
heurtent, se choquent, se pressent, se repoussent ; partout règnent la
douleur, le désespoir, la fuite. Filles des Francs, c’est en vain que
vous préparez le baume pour des plaies que vous ne pourrez guérir ! L’un
est frappé au cœur du fer d’une javeline, et sent s’échapper de ce cœur
les images chères et sacrées de la patrie ; l’autre a les deux bras brisés
du coup d’une massue, et ne pressera plus sur son sein le fils qu’une
épouse porte encore à la mamelle. Celui-ci regrette son palais, celui-là sa chaumière ; le premier ses plaisirs, le second ses douleurs, car
l’homme s’attache à la vie par ses misères autant que par ses prospérités. Ici, environné de ses compagnons, un soldat païen expire en
vomissant des imprécations contre César et contre les dieux. Là, un
soldat chrétien meurt isolé 65, d’une main retenant ses entrailles, de l’autre pressant un crucifix et priant Dieu pour son empereur. Les Sicambres, tous frappés par devant et couchés sur le dos, conservoient
dans la mort un air si farouche 66, que le plus intrépide osoit à peine les regarder.
« Je ne vous oublierai pas, couple généreux, jeunes Francs que je
rencontrai au milieu du champ du carnage ! Ces fidèles amis, plus
tendres que prudents, afin d’avoir dans le combat la même destinée,
s’étoient attachés ensemble par une chaîne de fer 67. L’un étoit tombé mort sous la flèche d’un Crétois ; l’autre, atteint d’une blessure cruelle,
mais encore vivant, se tenoit à demi soulevé auprès de son frère
d’armes. Il lui disoit : « Guerrier, tu dors après les fatigues de la bataille.
Tu n’ouvriras plus les yeux à ma voix, mais la chaîne de notre amitié
n’est point rompue ; elle me retient à tes côtés. »
« En achevant ces mots, le jeune Franc s’incline, et meurt sur le
corps de son ami. Leurs belles chevelures se mêlent et se confondent
comme les flammes ondoyantes d’un double trépied qui s’éteint sur
un autel, comme les rayons humides et tremblants de l’étoile des
Gémeaux, qui se couche dans la mer. Le trépas ajoute ses chaînes
indestructibles aux liens qui unissoient les deux amis.
« Cependant les bras fatigués portent des coups ralentis ; les clameurs deviennent plus déchirantes et plus plaintives. Tantôt une
grande partie des blessés, expirant à la fois, laisse régner un affreux
silence ; tantôt la voix de la douleur se ranime et monte en longs
accents vers le ciel. On voit errer des chevaux sans maîtres, qui bondissent ou s’abattent sur des cadavres ; quelques machines de guerre abandonnées brûlent çà et là comme les torches de ces immenses funérailles.
« La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs
humaines. Les Francs, vaincus mais toujours redoutables, se retirèrent
dans l’enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre
repos, ne fut pour nous qu’une nuit d’alarmes : à chaque instant nous
craignions d’être attaqués. Les barbares jetoient des cris 68 qui ressembloient aux hurlements des bêtes féroces : ils pleuroient les braves
qu’ils avoient perdus et se préparoient eux-mêmes à mourir. Nous
n’osions ni quitter nos armes, ni allumer des feux. Les soldats romains
frémissoient, se cherchoient dans les ténèbres ; ils s’appeloient, ils se
demandoient un peu de pain ou d’eau ; ils pansoient leurs blessures
avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondoient en se
renvoyant de l’une à l’autre le cri des veilles.
Tous les chefs des Crétois avoient été tués. Le sang de Philopœmen
paroissant à mes compagnons d’un favorable augure, ils m’avoient
nommé leur commandant. En attirant sur moi les efforts de l’ennemi,
j’avois eu le bonheur de sauver la légion de Fer d’une entière destruction. La confirmation de mon grade, une couronne de chêne et les
éloges de Constance avoient été le prix de ce hasard heureux. À la tête
des troupes légères, je touchois presque au camp des barbares, et
j’attendois avec impatience le retour de l’aurore ; mais cette aurore
nous découvrit un spectacle qui surpassoit en horreur tout ce que nous
avions vu jusque alors.
« Les Francs, pendant la nuit, avoient coupé les têtes des cadavres
romains 69 et les avoient plantées sur des piques devant leur camp,
le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles de
chevaux 70 et de boucliers brisés, s’élevoit au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles et livrant au souffle du matin
sa longue chevelure blanche, étoit assis au haut du bûcher. Au bas
paroissoient Clodion et Mérovée : ils tenoient à la main, en guise de
torches, l’hast enflammé de deux piques rompues, prêts à mettre le
feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenoient à forcer
le retranchement des chariots.
« Nous restons muets d’étonnement et de douleur ; les vainqueurs
semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité ! Les larmes
coulent de nos yeux à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons
d’armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées
prononçoient encore la veille les paroles de l’amitié ! Bientôt à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n’attend point le
signal de l’assaut ; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s’y précipite. Alors se présente
un nouvel ennemi : les femmes des barbares, vêtues de robes noires 71, s’élancent au-devant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à
les arracher de nos mains ; les unes arrêtent par la barbe le Sicambre
qui fuit et le ramènent au combat ; les autres, comme des Bacchantes
enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères ; plusieurs étouffent
leurs enfants et les jettent sous les pieds des hommes et des chevaux ;
plusieurs, se passant au cou un lacet fatal, s’attachent aux cornes des
bœufs et s’étranglent en se faisant traîner misérablement. Une d’entre
elles s’écrie du milieu de ses compagnes : « Romains, tous vos présents
n’ont point été funestes ! Si vous nous avez apporté le fer qui enchaîne,
vous nous avez donné le fer qui délivre ! » Et elle se frappe d’un poignard.
« C’en étoit fait des peuples de Pharamond, si le ciel, qui leur garde
peut-être de grandes destinées, n’eût sauvé le reste de leurs guerriers.
Un vent impétueux se lève entre le nord et le couchant ; les flots
s’avancent sur les grèves ; on voit venir, écumante et limoneuse, une
de ces marées de l’équinoxe qui dans ces climats semblent jeter l’Océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié
des barbares, entre dans le camp des Francs pour en chasser les
Romains. Les Romains reculent devant l’armée des flots ; les Francs
reprennent courage ; ils croient que le monstre marin, père de leur
jeune prince, est sorti de ses grottes azurées pour les secourir. Ils
profitent de notre désordre ; ils nous repoussent, ils nous pressent, ils
secondent les efforts de la mer. Une scène extraordinaire frappe les
yeux de toutes parts : là, les bœufs épouvantés nagent avec les chariots
qu’ils entraînent ; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs
cornes recourbées, et ressemblent à une multitude de fleuves qui
auroient apporté eux-mêmes leurs tributs à l’Océan ; ici, les Saliens
mettent à flot leurs bateaux de cuir et nous frappent à coups de rames
et d’avirons. Mérovée s’étoit fait une nacelle d’un large bouclier
d’osier 72 : porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivoit escorté de ses pairs qui bondissoient autour de lui comme des tritons. Pleines
d’une joie insensée, les femmes battoient des mains et bénissoient les
flots libérateurs. Partout la lame croissante se brise et jaillit contre les
armes : partout disparoît le cavalier qui se noie, le fantassin qui n’a
plus que son épée hors de l’eau ; des cadavres qui paroissent se ranimer roulent avec les algues, le sable et le limon. Séparé du reste des
légions et réuni à quelques soldats, je combattis longtemps une multitude de barbares, mais enfin, accablé par le nombre, je tombai,
percé de coups, au milieu de mes compagnons étendus morts à mes
côtés.
« Je demeurai plusieurs heures évanoui. Quand je rouvris les yeux
à la lumière, je n’aperçus plus qu’une grève humide abandonnée par
les flots, des corps noyés à moitié ensevelis dans le sable, la mer
retirée dans un lointain immense et traçant à peine une ligne bleuâtre
à l’horizon. Je voulus me soulever, mais je ne pus y parvenir, et je fus
contraint de rester couché sur le dos, les regards attachés au ciel.
Tandis que mon âme flottoit entre la mort et la vie, j’entendis une
voix prononcer en latin ces mots : « Si quelqu’un respire encore ici,
qu’il parle. » Je tournai la tête avec effort, et j’entrevis un Franc
que je reconnus pour esclave à sa saie d’écorce de bouleau. Il aperçut
mon mouvement, accourut vers moi, et reconnoissant ma patrie à
mon vêtement : « Jeune Grec, me dit-il, prenez courage. » Et il se mit
à genoux à mes côtés, se pencha sur moi, examina mes blessures.
« Je ne les crois pas mortelles, » s’écria-t-il après un moment de
silence. Aussitôt il tira d’un sac de peau de chevreuil du baume, des
simples, un vase plein d’une eau pure. Il lava mes plaies, les essuya
légèrement, les banda avec de longues feuilles de roseaux. Je ne pouvois lui témoigner ma reconnoissance que par un mouvement de tête
et par l’admiration qu’il devoit lire dans mes yeux presque éteints.
Quand il fallut me transporter, son embarras devint extrême. Il regardoit avec inquiétude autour de nous : il craignoit, comme il me l’a
dit depuis, d’être découvert par quelque parti de barbares. L’heure
du flux approchoit ; mon libérateur tira du danger même le moyen de
mon salut : il aperçut une nacelle des Francs échouée sur le sable ; il
commença par me soulever à moitié, puis, se couchant presque à
terre devant moi, il m’attira doucement à lui, me chargea sur ses
épaules, se leva et me porta avec peine au bateau voisin, car il étoit
déjà sur l’âge. La mer ne tarda pas à couvrir ses grèves. L’esclave
arracha du sable une pique dont le fer étoit rompu, et lorsque les
flots soulevèrent ma nacelle, il la dirigea, avec son arme brisée, comme
auroit fait le pilote le plus habile. Chassés par le flux, nous entrâmes
bien avant dans les terres, sur les rives d’un fleuve bordé de forêts.
« Ces lieux étoient connus du Franc. Il descendit dans l’eau, et, me
prenant de nouveau sur ses épaules, il me déposa dans une espèce de
souterrain où les barbares ont coutume de cacher leur blé 73 pendant
la guerre. Là il me fit un lit de mousse et me donna un peu de vin
pour me ranimer.
« Pauvre infortuné, me dit-il en me parlant dans ma propre langue,
il faut que je vous quitte, et vous serez obligé de passer la nuit seul
ici. J’espère vous apporter demain matin de bonnes nouvelles : en
attendant, tâchez de goûter un peu de sommeil. »
« En disant ces mots, il étendit sur moi sa misérable saie, dont il
se dépouilla pour me couvrir, et il s’enfuit dans les bois. »
fin du livre sixième.